Gillais et son notaire (Maurière)

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FLORÉAL
3 juillet 1920

Gabriel Maurière

Gillais et son notaire


Gillais et son notaire


NOUVELLE INÉDITE


— C’est pourtant là… Quand il y a un trou, il y a un trou. Et il y a plus de trou… Hé ! toi, mon pote, viens voir.

Le soldat interpellé feignait de ne pas entendre, mais l’ivrogne insista, s’accrocha à lui comme à une bouée.

— Mon pote, tu pourrais pas me dire pourquoi y a plus de trou ?

Et il montrait à son camarade le cône blanc d’une tente dont il cherchait vainement l’ouverture.

— Tu es du mauvais côté. Fais le tour.

Il l’emmena par le bras, entr’ouvrit la toile. Une bouffée d’odeurs chaudes et fortes lui souffla à la figure ; on ronflait à l’intérieur.

— Voilà, va te coucher.

— Ben, mon vieux, t’y vois clair, toi. Ah ! c’est toi, le notaire ? Les notaires, tu sais, c’est des vaches. Y en a un que sans lui j’en aurais des ronds ! Ah ! le voleux ! C’est des vaches, que je te dis…

Et il fit le geste de tordre le cou, puis il se ressaisit un instant :

— Je te dis ça, tu comprends, parce que toi, t’es un notaire, mais t’es un frère. Toi, t’es un pote. Tiens, c’est pas core fermé chez la Maltournée. Je paie un litre. Toi, t’es notaire, mais t’es pas vache… Alors, tu sais, moi, les types qui sont pas vaches…

Mais l’autre se dégagea.

— Demain, c’est entendu. Ce soir, couche-toi, bonsoir !

Et le notaire poussa Gillais dans la tente et s’éloigna tandis que l’ivrogne piétinait les tibias des copains.

Ce service rendu colla à jamais Gillais à son bienfaiteur. Ah ! celui-ci n’avait pas affaire à un ingrat. Gillais, sale, avec une peau olivâtre et des poils noirs en épis, approchait de la quarantaine. Il était, dans le civil, « gars de batterie », c’est-à-dire qu’il travaillait dans les fermes, au hasard de ses périodes d’activité, coupées de rémissions bachiques.

Ici, dans le dépôt cantonné aux Aydes, au début de la mobilisation, il traînait comme un chien galeux, oublié aux appels, lent, ahuri, objet des haussements d’épaule du sergent qui le rencontrait, débraillé, loqueteux, traînant ses espadrilles avec indolence.

Mais, chaque fois qu’il apercevait le notaire propre et net, fumant sa cigarette ou lisant le journal, il ne manquait pas d’aller s’asseoir auprès de lui, de lui conter des histoires, les souvenirs embroussaillés de son séjour à la Légion et des bêtises qu’il avait faites. Puis il laissait errer ses yeux gris, quasi sans regard, sur le passé. On riait, on s’amusait de lui. Bonnasse et paisible comme une bête docile, il faisait des commissions pour l’adjudant, pour les camarades bourgeois, qui l’appelaient en sifflant, et lui donnaient comme récompense un bout de sucre, sous forme de tabac.

Cette amitié encombrante poursuivait le notaire partout où il se trouvait. Gillais montrait son pote aux copains.

— C’est un notaire, mais c’est pas une vache !

Et bon gré, mal gré, il emmenait son ami boire chez la Maltournée. Le notaire, de caractère faible et un peu timide, n’osait guère refuser, mais il s’enfuyait le plus vite possible, honteux de s’être assis à côté de cet ivrogne poisseux.

Gillais avait la reconnaissance expansive et, un jour que la femme du notaire était venue voir son mari, on vit le trimardeur s’approcher du couple qui passait. Il portait à la main un bouquet de fleurs un peu avachies qu’il avait chipées dans le voisinage et nouées avec un cordon de soulier. Tout souriant de sa bouche ébréchée et noire comme un vieux pot, il offrit le bouquet à la dame en disant :

— Parce que votre patron, c’est un pote, comprenez !…

La femme du notaire était une bourgeoise un peu pincée ; elle accepta, mais elle se hâta d’entraîner son mari, qui, pour se débarrasser de Gillais, lui abandonnait le reste d’un paquet de cigarettes.

— Tu pourrais mieux choisir tes camarades. Dieu, qu’il sent mauvais !

— Mais, ma chérie…

Et le notaire s’enfuyait, cependant que, sur le trottoir, une table de sous-officiers riait.

Depuis ce jour-là, le notaire s’efforça d’échapper à Gillais. Mais il se laissait parfois surprendre ; comme une mouche qui vous poursuit, Gillais le rattrapait toujours.

— Mon pote, on en boit une… mon pote par-ci, mon pote par-là.

Et, chose curieuse, il se trouvait toujours un officier ou un adjudant pour être témoins des effusions de l’ancien légionnaire.

— Tu sais, ma bourgeoise, elle vient aussi, dit un jour Gillais en clignant de l’œil.

Elle vint, en effet. C’était un infâme souillon, vêtue d’une jupe effilochée qui traînait sur des talons tournés ; un œil noir encore vif et canaille, une bouche vidée et des chairs flasques.

On les enferma par plaisanterie dans une remise : Gillais, d’ailleurs, goûta fort la farce et barricada la porte. Cependant, le sergent Thévenin, étant allé regarder par les fentes des planches, revint tout rouge et l’œil allumé. Ce fut un jeu d’aller voir Gillais vautré sur la paille avec sa femme.

— J’en fremissais, disait Thévenin en racontant la chose. Et ce fremissais, sans accent aigu, faisait passer un frisson dans son échine.

Mais ne voilà-t-il pas qu’on se mit à monter une scie au pauvre notaire à ce sujet ?

— La femme de votre ami Gillais est-elle encore là ? laissait tomber de haut le sergent-major.

— La corvée de pommes ? Eh bien, envoyez le notaire avec son copain… Et la femme !…

— Ça ne fait rien, tes clients, s’ils sont tous de cet acabit-là, gouaillaient les camarades.

Le notaire rougissait, impatienté. Il n’était pas accoutumé à ces plaisanteries lourdes et sans gêne. Mais ce qui fut le pire, c’est qu’un soir, sous la baraque de la gare des Aubrais, une voix aigrelette l’accueillit par ces mots, comme il relevait de garde et qu’il préparait sa place dans la paille :

— Eh bien ! le notaire, c’était-il réussi c’te partie carrée avec Gillais, l’autre fois ? Avez-vous changé de femme ?

D’un bond, il se redressa :

— Quel est l’insolent ?…

Mais la petite voix se tut. Des rires soufflèrent, puis un éclat de gaieté formidable retentit.

— Idiots ! glapit le notaire, furieux.

— Assez ! cria le sergent, en se roulant dans sa couverture. Le notaire, ferme ça ; on est ici pour dormir. Et puis, vous autres, ça ne me regarde pas ce qu’il fait. Chacun s’arrange comme il l’entend !

Furieux, il allait répliquer quand des cris divers, des plaisanteries énormes, grasses, pesantes, jaillirent de tous les coins.

Alors il comprit qu’il valait mieux se taire, et il s’en alla dehors, sous la lune. Il ne rentra qu’une heure après, alors que tout le monde dormait.

Le lendemain, il lui sembla que des rires ironiques le poursuivaient ; il trouvait, dans les moindres paroles, des allusions blessantes auxquelles personne ne songeait.

Mais ce fut Gillais qui fut mal reçu ! Comme il s’était approché du notaire, sans être vu, celui-ci se leva.

— Mon pote…

— Ah ! non, assez. Fiche-moi la paix, hein ! Je t’ai assez vu. Va te laver ; tu fouettes…

Ayant fait cette concession à l’argot, le notaire tourna le dos à Gillais et s’enfuit.

Il en fut ainsi désormais, malgré les travaux d’approche du « gars de batterie » qui voulait à toute force suivre son pote.

Gillais qui se soignait un peu plus depuis quelque temps — on l’avait vu rasé de frais, la capote boutonnée et les mains propres (Dame ! quand on a un notaire dans ses amis !) — retomba dans la plus profonde abjection. Et pourtant, de temps en temps, il venait, humblement, vers son pote, déçu comme un bon chien quand l’autre lui tournait le dos.

— Mon pote ! eh bien ! je paye, aujourn’hui.

Hélas ! le notaire n’entendait plus. Il pressait le pas, serrait les fesses en regardant autour de lui, furtif, craignant d’être vu.

Mais, comme il fut bientôt promu à la dignité de scribe, il profita de sa situation pour faire inscrire Gillais sur la prochaine liste de départ au front (en ce temps-là, les « tours » n’étaient pas réglés). Et, au moment de quitter le dépôt, Gillais, écrasé sous le harnais, le fusil entre les jambes, faisait encore de petits signes d’amitié au notaire :

— Au revoir, mon pote… Toi, t’es un vrai pote !


Gabriel MAURIÈRE.