Grammaire égyptienne (Champollion, 1836)/Introduction/04

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Firmin Didot (p. i-xxiii).

Introduction.


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DISCOURS  D’OUVERTURE
DU COURS D’ARCHÉOLOGIE
AU COLLÈGE ROYAL DE FRANCE.

[Le programme du Collège royal annonçait ce cours en ces termes :

« M. Champollion exposera les principes de la Grammaire égyptienne-copte, et développera le système entier des écritures sacrées, en faisant connaitre toutes les formes grammaticales usitées dans les textes hiéroglyphiques et hiératiques. »

Ce cours fut ouvert publiquement le 10 mai 1831 [1], par le Discours suivant, destine à servir d’Introduction à la Grammaire égyptienne :]


Si François ier, en jetant les fondements de son Collège des trois langues, s’était proposé d’indemniser la France de sa rançon de Pavie, ce noble but serait atteint depuis long-temps. Le domaine de la science est en effet naturellement fécond ; ses riches produits rémunèrent toujours la main bienveillante qui le cultive, et leur variété même semble ajouter à leur prix.

Toutes les sciences ont trouvé dans le collège de François ier un asile honorable, et la liste de celles qui, jusqu’ici, y furent appelées, formerait une sorte de résumé encyclopédique des créations de l’intelligence humaine ; on pourrait ajouter, et un résumé de ses variations et de ses progrès, car les quatre chaires primitives de 1530 s’élèvent aujourd’hui à vingt-quatre, et trois seulement des créations fondamentales survivent intactes à leurs trois siècles d’existence.

Rendons grâce, Messieurs, à cette heureuse instabilité des choses humaines de cet ordre ; le pouvoir de l’intelligence comme sa dignité s’y révèlent, à la fois, et par des progrès, et surtout par de légitimes exigences : heureux les princes qui les ont devinées et satisfaites !

Guillaume Budé avertissait le fondateur du Collège de France, que l’étude des langues, semblable à une pauvre fille sans dot, était l’objet d’un dédain qu’elle n’avait pas mérité ; il réclamait en sa faveur quelques marques de la protection royale : honorée aujourd’hui à l’égal de toutes les sciences utiles, cette étude a porté ses fruits. Elle donne à notre littérature nationale une intelligence plus intime de ses anciens modèles, et lui en découvre chaque jour de nouveaux ; on lui doit encore de puissants moyens d’épreuve sur la véracité de l’histoire, et les fondements de la critique, science qui soumet à son examen les écrits et les monuments des peuples.

L’Europe savante l’a reconnu, c’est la France qui eut l’avantage de fournir aux autres nations et les préceptes et les meilleures applications de la critique historique. Des noms justement honorés protégèrent les premiers pas de la science quand elle tenta de s’échapper enfin des langes d’une routine trop long-temps empirique, et la maintiennent encore dans sa véritable direction par l’autorité de leur exemple et par l’éclat de leur renommée. Il faut l’espérer : notre patrie saura conserver ce précieux héritage, en songeant à l’améliorer plutôt qu’à l’étendre ! Eh ! que pourrait-elle d’ailleurs y ajouter encore, quand, dépassant les limites mêmes de l’antiquité classique, et pour suivant sa marche, la critique historique embrasse déjà dans son domaine les parties les plus éloignées des continents de l’Asie et de l’Afrique ? C’est sur une portion de cette vieille terre, qu’une grâce récente du roi m’impose l’honorable devoir de ramener votre attention. La gloire de l’Égypte est bien ancienne ; notre valeureuse France a su la rajeunir en l’associant à ses propres triomphes : l’Égypte sera donc, à plus d’un titre, un sujet presque tout français.

Mais ce n’est point de notre temps seulement que l’Égypte est devenue un objet de recherches pour l’érudition moderne.

À l’époque de la Renaissance, l’Europe, si long-temps malheureuse par la violence des gouvernants et par la profonde ignorance des populations, s’efforça, en étudiant avec constance les écrits et les monuments de l’antiquité échappés aux barbares de races et de religions diverses, de s’approprier les idées, les sciences, les arts et les formes de civilisation des peuples qui brillèrent sur la terre avant l’invasion des hordes scythiques ; et si les nations modernes peuvent s’enorgueillir à bon droit de leurs lumières ou de leur bien-être matériel, on ne devra point l’oublier, c’est aux obscurs et longs travaux des lettrés, infatigables investigateurs des ruines du temps passé, que les sociétés européennes doivent la possession d’un précieux héritage, les leçons de l’expérience des peuples nos devanciers, la connaissance des principes fondamentaux des sciences, des arts et de l’industrie, que nous avons approfondis et développés d’une manière si merveilleuse.

L’histoire, dont le but marqué, le seul digne d’elle, est de présenter un tableau véridique des associations humaines qui marchèrent avant nous dans la carrière de la civilisation, embrasse une telle immensité de faits d’un ordre si différent et d’une nature si variée, qu’elle emprunte forcément le secours de tous les genres d’études, de celles même qui forment, en apparence du moins, des sciences tout à fait distinctes.

À leur tête se place la philologie prise dans un sens général, la philologie qui, procédant d’abord matériellement, fixe la valeur des mots et des caractères qui les représentent, et étudie le mécanisme des langues antiques.

Bientôt, s’élevant dans sa marche, cette science constate les rapports ou les différences du langage d’un peuple avec les idiomes de ses voisins, compare les mots, reconnaît les principes qui président à leurs combinaisons dans chaque famille de langues ou dans chaque langue en particulier, et nous conduisant ainsi à l’intelligence complète des monuments écrits des vieilles nations, nous initie dans le secret de leurs idées sociales, de leurs opinions religieuses ou philosophiques ; constate, énumère les événements survenus pendant leur existence politique, les retrouve, pour ainsi dire, avec la couleur locale et la nuance du moment, puisque ce sont en effet les anciens hommes qui nous parlent alors d’eux-mêmes, directement et sans intermédiaires, au moyen des signes tracés jadis par leurs propres mains.

Une seconde science, placée par la nature même de son objet dans des rapports intimes avec la philologie, ou qui, pour mieux, dire, en est inséparable, l’archéologie, assure à l’histoire ses fondements les plus certains, en recueillant pour elle les témoignages les plus authentiques de la réalité des événements passés, les témoignages des monuments originaux, produits des arts, retraçant les fait contemporains dont ils furent jadis des signes publics, des commémorations consacrées, et qui en restent pour nous des témoins irrécusables.

C’est principalement au domaine de ces deux sciences réunies, l’archéologie et la philologie, indispensables auxiliaires de l’histoire, qu’appartiennent, par leur propre essence, si l’on peut s’exprimer ainsi, les monuments de la vieille Égypte, objet principal du cours qui s’ouvre aujourd’hui.

Les innombrables produits des arts égyptiens, arrivés jusqu’à nous à travers les injures du temps et malgré les ravages de la barbarie musulmane ou de l’ignorance des premiers chrétiens, sont tous, en effet, à très-peu d’exceptions près, accompagnés d’inscriptions plus ou moins étendues, relatives à leur destination, et précisant, soit le motif, soit l’époque de leur exécution. Cette circonstance, heureuse sous tant de rapports, divise donc naturellement les études archéologiques égyptiennes en deux branches distinctes : d’abord, les études philologiques, ayant pour objet la langue, les divers systèmes d’écriture usités dans l’antique Égypte, enfin l’interprétation raisonnée et surtout raisonnable des inscriptions monumentales ; en second lieu, les études archéologiques proprement dites, embrassant toute la série des monuments figurés, sous le double rapport de l’art et de leur destination pour les usages civils ou religieux, militaires ou domestiques.

La science archéologique a suivi, depuis sa naissance en Europe, une marche toute naturelle, en remontant progressivement dans ses recherches la chaîne chronologique des peuples qui se sont succédé dans la carrière sociale. L’attention des antiquaires se concentra d’abord sur les monuments des Romains, monuments épars sur notre sol, les plus voisins de nous, et servant tour à tour de confirmations positives ou d’utiles éclaircissements aux textes des auteurs classiques latins, premier objet des études philologiques en Occident. En constatant la liaison des faits pour remonter à l’origine des procédés et du principe des arts romains, on arriva par des transitions insensibles à la recherche et à l’étude des monuments de l’ancienne Grèce, d’où étaient venus les sciences et les arts, qui, adoucissant l’âpreté des mœurs latines, assurèrent au nom romain, sur les nations de l’ancienne Europe, cette longue suprématie que n’eussent pu perpétuer les vertus guerrières et le seul emploi de la force physique.

Dès ce moment, l’archéologie reconnut que Rome avait reçu par transmission immédiate les arts de la Grèce, encore empreints de leur simplicité si élégante et de cette inimitable pureté, principe de toute perfection ; que les dominateurs du monde, laissant aux Grecs le soin d’embellir la ville éternelle par les merveilles de l’architecture et de la sculpture, abandonnèrent leur religion et leur culte même au génie hellénique, puisque les images des dieux de Rome adorées dans les temples furent des produits de l’art et du travail de ces étrangers. Mais une telle concession de la part d’un peuple si jaloux de sa nationalité, trouva bientôt, aux yeux de l’archéologue, une explication suffisante dans la communauté d’origine des Grecs et des Romains, issus d’une même race, comme le prouvent l’extrême analogie de leur langage et l’identité de leurs croyances religieuses, dissemblables, il est vrai, en quelques points, quant à la nomenclature, mais parfaitement identiques dans le fond de la doctrine et dans l’ensemble de leurs formes extérieures.

Ainsi, remontant le cours des âges, la science archéologique, parvenue à la source originelle des arts et de la civilisation des Romains, concentra ses moyens et ses efforts sut l’étude des monuments de l’antique Grèce, contrée fameuse, considérée, en général et par l’effet inévitable de l’instruction première donnée aux générations qui se succèdent en Europe depuis plusieurs siècles, comme le berceau primitif de notre civilisation, comme la véritable terre natale des sciences et des arts.

Mais cette opinion s’affaiblit et se modifie singulièrement par un examen consciencieux des traditions et des monuments helléniques : une étude sérieuse, dégagée du préjugé vulgaire qui, malgré l’évidence des faits et le témoignage positif des anciens Grecs eux-mêmes, tendrait à faire admettre le système de la génération spontanée des arts, des sciences et de toutes les institutions sociales sur le sol de l’ancienne Grèce, nous démontre que, comme partout ailleurs peut-être, ce pays, habité d’abord par quelques hordes barbares, fut successivement occupé aussi par des populations étrangères dont l’arrivée opéra de grands changements et d’importantes modifications dans la langue comme dans la religion, les pratiques des arts et les habitudes de la vie civile.

La population véritablement hellénique est descendue du Nord, et la civilisation lui vint ensuite du Midi, importée par des étrangers que des circonstances politiques expulsaient des contrées orientales de l’ancien monde. C’est là le résumé des documents historiques transmis par les Grecs eux-mêmes sur leurs temps primitifs : c’est donc dans l’Orient qu’il faut chercher les origines helléniques ; et l’archéologie, pénétrée de cette vérité, proclame d’abord la sublime perfection et l’incomparable supériorité des arts de la Grèce antique. Mais voulant aussi connaître le véritable point de départ et toutes les transmigrations des arts et des sciences, elle porte déjà ses regards sur les monuments primitifs des nations orientales occupant la scène de l’ancien monde, et ayant opéré de grandes choses avant que, le premier, le nom des Hellènes sortit brillant de gloire de la profonde obscurité qui, pendant tant de siècles, enveloppa, sans exception, tous les peuples de l’Occident.

On voit ainsi s’étendre nécessairement le domaine de l’archéologie ; cette science, par suite de longs travaux, est parvenue au point ou un dernier effort complétant la connaissance des faits embrassés par ses limites, elle pourra déduire avec sûreté toutes les conséquences de ces mêmes faits bien présentés, et fonder enfin un corps de doctrine sur l’origine ou la transmission des idées sociales et les variations du principe des arts, signes permanents et si expressifs de l’avancement ou de la décadence des peuples.

Les historiens affirment que les introducteurs des premières formes de civilisation, un peu avancées, parmi les peuplades helléniques de l’Argolide et de l’Attique, furent des hommes venus par mer des rivages de l’Égypte ; que, dès ce moment, l’Égypte devint une école où allèrent s’instruire les législateurs de la Grèce, les réformateurs de son culte et surtout les Hellènes d’Europe ou d’Asie, qui hâtèrent le développement de la société grecque, en propageant d’abord, par leur exemple, l’étude des sciences, de l’histoire et de la philosophie C’est donc par une connaissance approfondie des monuments de l’Égypte, en constatant surtout, par l’évidence des faits, l’antiquité de la civilisation sur les bords du Nil, antérieurement même à l’existence politique des Grecs, et de plus les relations nombreuses de la Grèce naissante avec l’Égypte déjà vieille, que l’on remontera à l’origine des arts de la Grèce, à la source d’une grande partie de ses croyances religieuses et des formes extérieures de son culte.

L’archéologie s’est depuis long-temps pénétrée de l’importance de tels résultats ; mais deux causes principales retardèrent indéfiniment les progrès des études égyptiennes : la rareté des monuments originaux, et l’ignorance complète de la langue des anciens Égyptiens.

Dès le xviie siècle quelques cabinets renfermaient déjà un certain nombre d’objets d’art égyptiens de différents genres, envoyés en Europe par des agents consulaires, comme de simples objets de curiosité. La plupart de ces monuments provenaient de fouilles exécutées sur l’emplacement de Memphis ; c’étaient des amulettes, un petit nombre de bronzes, beaucoup de petites figurines en terre émaillée, images funéraires sorties en abondance des hypogées de Sakkara ; enfin quelques momies communes et fort peu remarquables sous le rapport de la décoration ou de la richesse des peintures. Plus tard on posséda des lambeaux de manuscrits égyptiens sur toile, des bandelettes couvertes de caractères sacrés, et des cercueils de momie en pierre dure, chargés de longues inscriptions hiéroglyphiques.

Ces divers objets appelèrent enfin l’attention des savants sur le système d’écriture des anciens Égyptiens. Les rares documents épars dans les auteurs grecs et latins, relatifs à la nature des signes graphiques employés par cette nation, excitaient encore plus la curiosité. On commença dès cette époque à rechercher les monuments figurés de l’Égypte ; on étudia les obélisques de Rome, récemment exhumés ou relevés par la munificence des pontifes, et l’archéologie s’enrichit ainsi d’une nouvelle branche, qui, toutefois, demeura long-temps stérile par la fausse direction que les érudits imprimèrent à leurs recherches.

Une critique rigoureusement épurée ne présidait point encore à l’étude des textes classiques sous le double rapport de l’histoire et de l’archéologie. On ne saisit point alors les importantes distinctions formellement établies par les auteurs anciens entre les différents systèmes d’écritures usités chez les Égyptiens. On généralisa trop ce que ces auteurs n’avaient affirmé que d’une certaine classe de signes seulement ; et dès lors les études égyptiennes dévièrent de plus en plus du but véritable, car, partant de faux aperçus, on mettait en fait que l’écriture égyptienne, dite hiéroglyphique, ne représentait nullement le son des mots de la langue parlée ; que tout caractère hiéroglyphique était le signe particulier d’une idée distincte ; enfin, que cette écriture ne procédait à la représentation des idées que par des symboles et des emblèmes.

De tels principes, auxquels des érudits de nos jours n’ont point encore renoncé, ouvraient à l’imagination un champ bien vaste, ou plutôt une carrière sans limites. Le jésuite Kircher s’y jeta, et, ne gardant aucune réserve, abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre Œdipus Ægyptiacus, de prétendues traductions des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome, traductions auxquelles il ne croyait point lui-même, car souvent il osa les étayer sur des citations d’auteurs qui n’existèrent jamais. Du reste, ni l’archéologie, ni l’histoire ne pouvait recueillir aucun fruit des travaux de Kircher. Qu’attendre, en effet, d’un homme affichant la prétention de déchiffrer les textes hiéroglyphiques à priori, sans aucune espèce de méthode ni de preuves ! d’un interprète qui présentait comme la teneur fidèle d’inscriptions égyptiennes, des phrases incohérentes remplies du mysticisme à la fois le plus obscur et le plus ridicule !

Les rêveries de Kircher contribuèrent aussi à répandre dans le monde savant ce singulier préjugé, subsistant aujourd’hui même dans quelques esprits, d’après lequel les inscriptions hiéroglyphiques sculptées sur tous les monuments, sans exception, étaient jadis comprises par ceux-là seuls d’entre les Égyptiens que leurs lumières avaient appelés aux grades avancés de l’initiation religieuse. On croyait alors que tous ces textes antiques roulaient uniquement sur des sujets cachés et mystérieux ; qu’ils étaient un objet d’étude réservé à une petite caste privilégiée, et qu’ils renfermaient uniquement les doctrines occultes de la philosophie égyptienne. Cette idée fausse parut en quelque sorte confirmée par l’opinion, tout aussi hasardée, qui attribuait alors à la masse entière des signes composant l’écriture sacrée des Égyptiens, une nature purement idéographique. On en était venu à considérer toute inscription égyptienne comme une série de symboles et d’emblèmes, sous lesquels se cachaient obscurément de profonds mystères, en un mot, comme la doctrine sacerdotale la plus secrète expliquée par des énigmes.

Partant de pareilles hypothèses, les études égyptiennes ne pouvaient compter sur aucun progrès réel, puisque, d’autre part, on voulait parvenir à l’intelligence des inscriptions hiéroglyphiques en négligeant précisément le seul moyen efficace auquel put se rattacher quelque espoir de succès : la connaissance préalable de la langue parlée des anciens Égyptiens. Cette notion était cependant le seul guide que l’explorateur dût adopter avec confiance, dans les trois hypothèses possibles sur la nature de cet antique système graphique.

Si, en effet, l’écriture hiéroglyphique ne se composait que de signes purement idéographiques, c’est-à-dire de caractères n’ayant aucun rapport direct avec les sons des mots de la langue parlée, mais représentant chacun une idée distincte, la connaissance de la langue égyptienne parlée devenait indispensable, puisque les caractères emblèmes ou symboles, employés dans l’écriture à la place des mots de la langue, devaient être disposés dans le même ordre logique et suivre les mêmes règles de construction que les mots dont ils tenaient la place ; car il s’agissait de rappeler à l’esprit, en frappant les yeux par la peinture, les mêmes combinaisons d’idées qu’on réveillait en lui en s’adressant aux organes du sens de l’ouïe par la parole.

Si, au contraire, et en opposition à la croyance si générale à cette époque, le système hiéroglyphique employait exclusivement des caractères de son, ces signes ou lettres composant l’écriture égyptienne, sculptés avec tant de profusion sur les monuments publics, ne devaient reproduire d’habitude que le son des mots propres à la langue parlée des Égyptiens.

En supposant enfin que l’écriture hiéroglyphique procédât par le mélange simultané de signes d’idées et de signes de sons, la connaissance de la langue égyptienne antique restait encore l’élément nécessaire de toute recherche raisonnée ayant pour but l’interprétation des textes égyptiens.

On ne songea même pas à user de cet instrument d’exploration d’un effet si certain ; et cependant il n’était point douteux, même dès les premières années du xviie siècle, que les manuscrits coptes rapportés d’Égypte par les missionnaires ou par les voyageurs, ne fussent conçus en langue égyptienne écrite avec des caractères très-lisibles, puisque l’alphabet copte, c’est-à-dire l’alphabet adopté par les Égyptiens devenus chrétiens, n’est que l’alphabet grec accru de quelques signes.

Par une singularité bien digne de remarque, ce fut le P. Kircher lui-même qui donna, en 1643, sous le titre de Lingua ægyptiaca restituta, le texte et la traduction de manuscrits arabes recueillis en Orient par Pietro della Valle, et contenant des grammaires de la langue copte ; plus, un vocabulaire copte-arabe. Dans cet ouvrage, qui, malgré ses innombrables imperfections, a beaucoup contribué à répandre l’étude de la langue copte, Kircher ne put se défaire de son charlatanisme habituel : incapable de tirer aucune sorte de profit réel, pour ses travaux relatifs aux hiéroglyphes, du recueil étendu de mots égyptiens qu’il venait de publier, il osa introduire dans ce lexique, et donner comme coptes, plusieurs mots dont il avait besoin pour appuyer ses explications imaginaires.

Ainsi, la connaissance du copte fut d’abord propagée en Europe dans le seul intérêt de la littérature biblique. Saumaise, le premier, montra l’avantage que la philologie pouvait retirer des notions renfermées dans les textes coptes, en expliquant par leur moyen un bon nombre d’anciens mots égyptiens rappelés dans les écrivains grecs. Plus tard, les travaux de Wilkins et de Lacroze ayant facilité la connaissance de la langue copte, l’archéologie, détournée des études égyptiennes par d’inutiles tentatives, et surtout par les extravagants abus que l’on s’était permis, y fut enfin ramenée par l’espoir assez fondé, en apparence, d’expliquer le système religieux de l’ancienne Égypte, et par suite les monuments de son culte, en réunissant et en classant les passages épars dans les auteurs grecs et latins, concernant les attributions des divinités égyptiennes, et en interprétant les noms mêmes de ces divinités à l’aide des vocabulaires coptes. Ce fut là le véritable but que se proposa Paul-Ernest Jablonsky, lorsqu’il entreprit l’ouvrage intitulé : Pantheon Ægyptiorum, sive de Diis eorum commentarius.

Toutefois, ce savant, doué d’une vaste érudition, n’avait point pesé toutes les difficultés de son entreprise. Il était fort présumable, en effet, que les écrivains grecs et latins, ne parlant que par occasion de la croyance et du culte des Égyptiens, devaient seulement donner des notions partielles, locales, et nécessairement incomplètes, du système religieux de cet ancien peuple ; et quant à l’interprétation des noms égyptiens de divinités par la langue copte, pouvait-on se flatter déjà que le petit nombre de textes coptes dépouillés par Jablonsky ou par son maitre Wayssiere-Lacroze, renfermât tous les mots radicaux dont se composaient les noms des dieux et des déesses de l’Égypte ? Était-il enfin démontré que les Grecs et les Latins, en transcrivant ces noms ne les avaient aucunement altérés ? Tout prouve, au contraire, que l’analyse étymologique de ces noms de divinités ne saurait être raisonnablement tentée, qu’à la condition préalable de connaitre l’orthographe égyptienne de ces mêmes noms : or, cette connaissance si nécessaire pouvait résulter de la lecture seule des inscriptions égyptiennes. Ces textes restaient encore muets à l’époque où écrivait Jablonski ; aussi sommes-nous obligés de le dire, les éléments phonétiques formant les noms propres originaux des divinités égyptiennes dans les textes hiéroglyphiques, n’ont rien de commun avec l’orthographe que leur attribuait Jablonsky, et ne se prêtent nullement à ses interprétations.

La dernière moitie du xviiie siècle vit se renouveler quelques tentatives du même genre, et tout aussi infructueuses pour l’explication raisonnée des monuments figurés de l’Égypte, qui, de temps à autre, arrivaient en Europe par l’effet des relations commerciales avec le Levant. La science ne fit aucun pas vers l’intelligence des antiques écritures égyptiennes. La manie des systèmes à priori franchissant toutes les limites du possible, détourna encore les bons esprits d’un genre d’études tout à fait discrédité, soit par l’incertitude de ses moyens, soit par l’extravagance des résultats qu’on prétendait en déduire. Selon les uns, toutes les inscriptions égyptiennes étaient relatives à l’astronomie ; elles ne renfermaient, selon d’autres, que des préceptes sur l’ensemble ou les détails des travaux de la campagne ; chaque divinité égyptienne représentait une des époques de l’année agricole ; et dans le temps même où De Guignes et ses disciples, s’efforçant de prouver la communauté d’origine des peuples de la Chine et des anciens habitants de l’Égypte, prétendaient interpréter les inscriptions hiéroglyphiques avec le seul secours des dictionnaires chinois, un esprit tout aussi excentrique voulut prouver, par le raisonnement, que les différentes images d’animaux, de plantes, qu’on appelle hiéroglyphes ne formèrent jamais une écriture chez les Égyptiens, et n’étaient que de simples ornements sans signification quelconque.

Au milieu de telles dissidences, les véritables amis de l’archéologie se contentèrent de réunir autant que possible, dans les musées publics et dans les cabinets particuliers, les divers produits de l’art antique des Égyptiens. Lorsqu’ils en publiaient des gravures ou des fac-simile, ils se bornaient à les décrire sous le rapport de leur travail, et si l’on essayait de distinguer entre elles les différentes divinités (car on le supposait à cette époque, toute figurine égyptienne représentait un dieu ou une déesse), ce n’était qu’avec précaution, car la nomenclature des divinités égyptiennes, tirée des auteurs classiques, était bien promptement épuisée. On peut, sous ce rapport, citer, comme les promoteurs des études archéologiques égyptiennes, le P. Montfaucon et le comte de Caylus, quoique ces études n’aient réellement commencé qu’à la publication du grand ouvrage de Zoëga sur les Obélisques.

Ce savant Danois, profondément versé dans la connaissance des classiques grecs et possédant bien la langue copte, l’un des objets spéciaux de ses dernières études, réunit dans un vaste travail sur les obélisques de Rome les principaux résultats de ses recherches relatives à l’Égypte ancienne. Conduit par l’examen des inscriptions égyptiennes sculptées sur ce genre de monuments, à s’occuper de l’écriture hiéroglyphique, il discuta fort en détail et s’efforça d’accorder entre elles les notions fournies par les écrivains de l’antiquité sur le système graphique des Égyptiens. Sans y réussir complétement, il parvint cependant à réduire la question à ses véritables termes, et, le premier, il soupçonna vaguement l’existence de l’élément phonétique dans le système de l’écriture sacrée, mais sans lui donner aucune extension, et le réduisant à quelques caractères qui procédaient à l’expression des sons par la même méthode que notre jeu d’écriture appelé rébus.

Jugeant avec sévérité et en pleine connaissance de cause tous les traités publiés avant lui sur l’interprétation des inscriptions égyptiennes, Zoëga combattit le préjugé si répandu de l’emploi mystérieux des hiéroglyphes réservé à un petit nombre d’adeptes et destiné à l’unique transmission des secrets du sanctuaire. Le savant archéologue pensait avec raison que cette écriture, celle des monuments publics, connue et pratiquée par la partie éclairée de la nation égyptienne, fut employée à la rédaction habituelle des textes relatifs à toutes les matières, objets spéciaux des sciences sacrées ou profanes. Il croyait toutefois que l’usage d’une telle écriture, nécessitant une certaine connaissance du dessin, ne pouvait, sans de grandes difficultés, s’être introduite dans les masses de la population : cette restriction supposée disparaît aujourd’hui devant l’existence bien prouvée de deux méthodes tachygraphiques employées par les anciens Égyptiens afin de rendre le tracé des caractères hiéroglyphiques aussi facile que rapide.

Zoëga désespéra pour son époque de voir la science de l’archéologie arriver à la connaissance complète du système hiéroglyphique, et il abandonna cette découverte à la postérité. Ce découragement provenait de ce qu’il n’avait pu s’éloigner d’une manière absolue du faux point de vue qui montrait comme caractères purement symboliques la plupart des signes employés par l’écriture sacrée égyptienne, ce qui lui sembla devoir élever des difficultés presque insurmontables, car il supposait par cela même que ces caractères, un peu vagues de leur nature, pouvaient varier de signification, soit employés isolément, soit mis en opposition, soit enfin en se combinant plusieurs ensemble.

Toutefois, traçant une esquisse des travaux à entreprendre pour tenter l’interprétation des textes hiéroglyphiques, il expliqua le non-succès de ses devanciers par la circonstance que tous, dit-il, avaient commencé par où l’on devait naturellement finir. On voulait, en effet, attaquer la difficulté de front, et expliquer de prime abord des inscriptions dont il fallait, avant tout, bien reconnaître les éléments les plus simples. Joignant l’exemple au précepte, Zoëga forma avec soin un tableau de tous les signes hiéroglyphiques existants sur les obélisques ou les monuments égyptiens conservés à Rome et dans divers cabinets de l’Europe. Cette exploration préparatoire, qu’il n’a jamais publiée, eût sans doute engagé le savant danois à poursuivre ses recherches sur les écritures égyptiennes, aidé surtout par sa profonde connaissance de la langue copte ; mais sa mort, trop tôt pour la science, vint mettre un terme à ses utiles travaux.

La publication de l’ouvrage de Zoëga sur les obélisques, précéda immédiatement la conquête de l’Égypte par une armée française. Cette glorieuse expédition, unique dans son but à la fois politique et scientifique, car des commissions savantes marchaient avec l’avant-garde de l’armée, donna une vive impulsion aux recherches archéologiques relatives à l’état primordial de l’empire des Pharaons. Des Français, que l’amour de la science avait jetés au milieu des hasards de cette entreprise militaire, firent connaître à l’Europe, par des dessins fidèles, l’importance et le nombre prodigieux des monuments antiques de l’Égypte. Des vues perspectives, des plans et des coupes offrant l’ensemble et les détails des temples, des palais ou des tombeaux, furent publiés par les ordres de l’Empereur Napoléon dans le magnifique recueil intitulé : Description de l’Égypte. Le monde savant conçut pour la première fois une juste idée de la civilisation égyptienne, comme de l’inépuisable richesse des documents historiques contenus dans d’innombrables sculptures, instructifs ornements de ces constructions si imposantes. La science sentit alors mieux que jamais le défaut total de notions positives sur le système graphique des Égyptiens ; toutefois, l’abondance des textes hiéroglyphiques et des inscriptions monumentales recueillies en Égypte par le zèle de la Commission française, tout en motivant ses regrets, assura de bien précieux matériaux pour de nouvelles recherches sur la nature, les procédés et les diverses combinaisons des écritures égyptiennes ; disons plus : l’espoir de pénétrer enfin tous les mystères de ce système graphique s’était réveillé tout à coup dans le monde savant, à la seule annonce de la découverte d’un monument bilingue trouvé à Rosette.

Un officier du génie, attaché à la division de notre armée d’Égypte qui occupait la ville de Rosette, M. Bouchard, trouva en août 1799, dans des fouilles exécutées à l’ancien fort, une pierre de granit noir, de forme rectangulaire, dont la face bien polie offrait trois inscriptions en trois caractères différents. L’inscription supérieure, détruite ou fracturée en grande partie, est en écriture hiéroglyphique ; le texte intermédiaire appartient à une écriture égyptienne cursive, et une inscription en langue et en caractères grecs occupe la troisième et dernière division de la pierre. La traduction de ce dernier texte, contenant un décret du corps sacerdotal de l’Égypte, réuni à Memphis pour décerner de grands honneurs au roi Ptolémée Épiphane, donnait la pleine certitude que les deux inscriptions égyptiennes supérieures contenaient l’expression fidèle du même décret en langue égyptienne et en deux écritures égyptiennes distinctes, l’écriture sacrée ou hiéroglyphique, et l’écriture vulgaire ou démotique.

On dut, avec toute raison, attacher de grandes espérances à la découverte d’un pareil monument. La possession de textes égyptiens, accompagnés de leur traduction en une langue connue, venait établir enfin des points de départ et de comparaison aussi nombreux qu’incontestables, pour conduire avec sûreté à la connaissance du système graphique égyptien par l’analyse combinée des deux inscriptions égyptiennes au moyen de l’inscription grecque. Dès ce moment, il fallut abandonner la voie des hypothèses pour se circonscrire dans la recherche des faits ; et les études égyptiennes marchèrent, quoique avec lenteur, vers des résultats positifs.

Dès 1802, un savant illustre, auquel nous sommes redevables en France de l’état florissant de la littérature orientale que ses importants travaux ont si éminemment contribué à propager dans le reste de l’Europe, M. le baron Silvestre de Sacy, ayant reçu un fac-simile du monument de Rosette, examina le texte démotique en le comparant avec le texte grec, et publia le résumé de ses recherches dans une Lettre adressée à M. le comte Chaptal, alors ministre de l’intérieur.

Cet écrit renferme les premières bases du déchiffrement du texte intermédiaire, par la détermination des groupes de caractères répondant aux noms propres Ptolémée, Arsinoë, Alexandre et Alexandrie, mentionnés en différentes occasions dans le texte grec.

Bientôt après, M. Ackerblad, orientaliste suédois, que distinguaient une érudition très-variée et une connaissance approfondie de la langue copte, suivant la même route que le savant français, s’engagea à sou exemple dans la comparaison des deux textes : il publia une analyse des noms propres grecs cités dans l’inscription en caractères démotiques, et déduisit en même temps de cette analyse un court alphabet égyptien démotique ou populaire.

Ce premier succès sembla confirmer d’abord les espérances qu’avait fait naître le monument de Rosette. Mais Ackerblad, si heureux dans l’analyse des noms propres grecs, n’obtint aucun résultat en cherchant à appliquer à la lecture des autres parties de l’inscription démotique, le recueil de signes dont il venait de constater la valeur dans l’expression écrite de ces noms propres grecs.

N’ayant point supposé, d’une part, que les Égyptiens avaient pu écrire les mots de leur langue en supprimant en grande partie les voyelles médiales, comme cela s’est pratiqué de tout temps chez les Hébreux et les Arabes ; et, d’un autre côté, ne soupçonnant point que beaucoup de signes employés dans ce texte pouvaient appartenir à la classe des caractères symboliques, le savant suédois, rebuté par de vaines tentatives, cessa de s’occuper du monument de Rosette. Il resta prouvé toutefois, par les travaux de MM de Sacy et Ackerbald, que l’écriture vulgaire des anciens Égyptiens exprimait les noms propres étrangers par le moyen de signes véritablement alphabétiques.

Quant au texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette, quoiqu’il fût bien naturel de l’étudier d’abord, puisqu’il se compose de signes-images ou de caractères figurés, de formes très-distinctes, et de le comparer avec le texte grec pour obtenir quelques notions exactes sur l’essence des signes sacrés qui forment le plus grand nombre des inscriptions égyptiennes connues, il ne fut soumis que fort tard à des recherches consciencieuses et jugées telles par la saine critique. On fut probablement détourné de s’en occuper par le mauvais état de cette première portion du monument, des fractures ayant fait disparaître une grande partie du texte hiéroglyphique. Son intégrité eût épargné, en effet, aux investigateurs, de longs tâtonnements et d’innombrables incertitudes.

Cette lacune fut loin d’être soupçonnée par un anonyme qui, en 1804, publia à Dresde une prétendue Analyse de l’inscription hiéroglyphique du monument trouvé à Rosette. L’auteur de cet ouvrage, renouvelant le mystique symbolisme du P. Kircher, crut reconnaître dans les quatorze lignes encore existantes de l’inscription hiéroglyphique (formant à peine la moitié de l’inscription primitive), l’expression entière et suivie des idées exprimées dans les cinquante-quatre lignes du texte grec. Ce travail ne peut soutenir le plus léger examen ; il vient néanmoins d’être réimprimé par son auteur, à Florence, comme une sorte de protestation formelle contre la direction nouvellement donnée aux études sur les hiéroglyphes.

Les auteurs des nombreux mémoires formant le texte de la Description de l’Égypte ne s’occupèrent des divers genres d’écritures égyptiennes que sous des rapports purement matériels : ils publièrent des copies d’un grand nombre d’inscriptions monumentales hiéroglyphiques, aussi fidèlement que pouvaient alors le permettre et la nouveauté de la matière, et les dangers sans cesse renaissants autour des courageux explorateurs qui les avaient recueillies. Ils reconnurent sur les monuments originaux l’existence de quelques caractères symboliques mentionnés par les auteurs grecs, mais ne traitèrent que d’une manière générale les questions relatives à la nature et aux combinaisons des signes élémentaires ; ils s’élevèrent contre l’erreur, alors assez commune, de confondre sous une même dénomination les figures mises en scène dans les bas-reliefs avec les véritables hiéroglyphes qui les accompagnent. La Description de l’Égypte offrit enfin à l’étude des savants d’excellents fac-simile de manuscrits égyptiens, soit hiéroglyphiques, soit hiératiques, et donna, toujours trop tard sans doute, pour l’avancement des études paléographiques, une copie des deux textes égyptiens du monument de Rosette, beaucoup plus exacte sans contredit que celle qu’avait déjà publiée la Société royale de Londres. Examiné dans l’intérêt réel de la progression des connaissances historiques, ce grand ouvrage donna la certitude que les notions les plus précieuses étaient cachées dans les inscriptions hiéroglyphiques, ornements obligés de tous les édifices égyptiens ; mais certaines déductions tirées avant le temps de l’examen des tableaux astronomiques sculptés au plafond de plusieurs temples, propagèrent de bien graves erreurs sur l’antiquité relative des monuments. On considéra comme les plus anciens, en les attribuant aux époques primordiales, des temples que des faits positifs nous forcent d’attribuer aux époques les plus récentes ; on supposa même en quelque sorte que tout monument de style égyptien, décoré d’inscriptions hiéroglyphiques, était par cela même antérieur à la conquête de l’Égypte par Cambyse : comme si l’Égypte, qui, sous la domination gréco-romaine, et antérieurement sous le joug même des Perses, conserva la plupart de ses institutions politiques, renonçant tout à coup à sa religion, à ses propres écritures, avait cessé pendant plus de huit siècles de pratiquer les arts indispensables à son existence physique et à tous ses besoins moraux.

En vain les voyageurs anglais, excités plus peut-être par un esprit de rivalité nationale que par l’intérêt bien entendu de la science, ont voulu rabaisser l’importance des travaux exécutés par la Commission française ; son ouvrage restera toujours comme un digne monument de notre glorieuse expédition d’Égypte, et les utiles recherches du docteur Young assureront à l’Angleterre, bien mieux que toutes ces critiques exagérées, une noble part à l’avancement des études égyptiennes.

Ce savant apporta dans l’examen comparatif des trois textes du monument de Rosette, un esprit de méthode éminemment exercé aux plus hautes spéculations des sciences physiques et mathématiques. Il reconnut par une comparaison toute matérielle, dans les portions encore existantes de l’inscription démotique et de l’inscription hiéroglyphique, les groupes de caractères répondant aux mots employés dans l’inscription grecque. Ce travail, résultat d’un rapprochement plein de sagacité, établit enfin quelques notions certaines sur les procédés propres aux diverses branches du système graphique égyptien et sur leurs liaisons respectives ; il fournit des preuves matérielles à l’assertion des anciens relativement à l’emploi de caractères figuratifs et symboliques dans l’écriture hiéroglyphique ; mais la nature intime de cette écriture, ses rapports avec la langue parlée, le nombre, l’essence et les combinaisons de ses éléments fondamentaux, restèrent encore incertains dans le vague des hypothèses.

Le docteur Young, comme les auteurs de la Description de l’Égypte, ne sépara point d’une manière assez tranchée l’écriture démotique (celle de la deuxième partie du monument de Rosette, appelée aussi enchoriale), de l’écriture cursive employée dans les papyrus non hiéroglyphiques, textes que j’ai fait reconnaître depuis pour hiératiques, c’est-à-dire appartenant à une écriture sacerdotale, facile à distinguer de l’écriture hiéroglyphique par la forme particulière des signes, et séparée de l’écriture démotique ou populaire par des différences bien plus essentielles encore.

Quant à la nature des textes hiératiques et démotiques, le savant anglais embrassa tour à tour deux systèmes entièrement opposés. En 1816, il croyait, avec la Commission d’Égypte, à la nature alphabétique de la totalité des signes composant le texte intermédiaire de Rosette, et il s’efforça, par le moyen de l’alphabet d’Ackerblad, accru de plusieurs nouveaux signes auxquels il supposait une valeur fixe, de déterminer la lecture de 80 groupes de caractères démotiques extraits du monument bilingue. Mais en 1819, abandonnant tout à fait l’idée de l’existence réelle de signes véritablement alphabétiques dans le système graphique égyptien, le docteur Young affirma, au contraire, que l’écriture démotique et celle des papyrus hiératiques appartenaient, comme l’écriture primitive, l’hiéroglyphique, à un système composé de caractères idéographiques purs. Cependant, convaincu que la plupart des noms propres mentionnés dans le texte démotique de Rosette sont susceptibles d’une espèce de lecture avec l’alphabet d’Ackerblad, il conclut que les Égyptiens, pour transcrire les noms propres étrangers seulement, se servirent, comme les Chinois, de signes réellement idéographiques, mais détournés de leur expression ordinaire pour leur faire accidentellement représenter des sons. C’est dans cette persuasion que le savant anglais essaya d’analyser deux noms propres hiéroglyphiques, celui de Ptolémée et celui de Bérénice ; mais cette analyse, faussée dans son principe, ne conduisit à aucune sorte de résultat, pas même pour la lecture d’un seul des noms propres sculptés en si grande abondance sur les monuments de l’Égypte.

La question relative à la nature élémentaire du système hiéroglyphique restait donc tout entière : les écritures égyptiennes procédaient-elles idéographiquement, ou bien exprimaient-elles les idées en notant le son même des mots ?

Mes travaux ont démontré que la vérité se trouvait précisément entre ces deux hypothèses extrêmes : c’est-à-dire que le système graphique égyptien tout entier employa simultanément des signes d’idées et des signes de sons ; que les caractères phonétiques, de même nature que les lettres de notre alphabet, loin de se borner à la seule expression des noms propres étrangers, formaient au contraire la partie la plus considérable des textes égyptiens hiéroglyphiques, hiératiques et démotiques, et y représentaient, en se combinant entre eux, les sons et les articulations des mots propres à la langue égyptienne parlée.

Ce point de fait fondamental, démontré et développé pour la première fois en 1824 dans mon ouvrage intitulé Précis du système hiéroglyphique [2], étant appliqué à une foule de monuments originaux, a reçu les confirmations les plus complètes et les moins attendues. Seize mois entiers passés au milieu des ruines de la Haute et de la Basse-Égypte, grâce à la munificence de notre gouvernement, n’ont apporté aucune sorte de modification à ce principe, dont j’ai eu tant et de si importantes occasions d’éprouver la certitude comme l’admirable fécondité.

Son application seule a pu me conduire à la lecture proprement dite des portions phonétiques, formant en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique : de là est résultée la pleine conviction que la langue égyptienne antique ne différait en rien d’essentiel de la langue vulgairement appelée copte ou cophthe ; que les mots égyptiens écrits en caractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes, et en caractères grecs dans les livres coptes, ont une valeur identique et ne diffèrent en général que par l’absence de certaines voyelles médiales, émises, selon la méthode orientale, dans l’orthographe primitive. Les caractères idéographiques ou symboliques, entremêlés aux caractères de son, devinrent plus distincts ; je pus saisir les lois de leurs combinaisons, soit entre eux, soit avec des signes phonétiques, et j’arrivai successivement à la connaissance de toutes les formes et notations grammaticales exprimées dans les textes égyptiens, soit hiéroglyphiques, soit hiératiques.

Ainsi fut levé peu à peu le voile qui couvrait la nature intime du système graphique égyptien ; les matériaux immenses que j’ai recueillis pendant mon séjour en Égypte, et en Nubie entre les deux cataractes, m’ont donné le moyen de développer ces résultats. Un devoir m’était encore imposé, celui les faire connaître dans toute leur étendue au monde savant, de démontrer leur importance par celle des faits nouveaux qui naissent de leur application, et d’ouvrir une carrière toute nouvelle au zèle des esprits investigateurs qui se consacrent à l’avancement des études historiques. Les bontés du roi, en m’appelant à occuper une chaire d’archéologie, me donnent l’occasion d’accomplir ce devoir et de répondre, autant qu’il sera en moi, à ces nouveaux besoins des sciences, qui, presque toutes, doivent s’enrichir de précieux documents par une étude régulière et approfondie des antiquités égyptiennes.

C’est, en effet, en nous initiant de plus en plus dans l’intelligence des textes hiéroglyphiques et hiératiques, lesquels fixent la date et la destination des monuments figurés ; c’est par l’analyse raisonnée de la langue des Pharaons, que l’ethnographie décidera si la vieille population égyptienne fut d’origine asiatique, ou bien si elle descendit, avec le fleuve divinisé, des plateaux de l’Afrique centrale. On décidera en même temps si les Égyptiens n’appartenaient point à une race distincte ; car, il faut le déclarer ici, contre l’opinion commune, les Coptes de l’Égypte moderne, regardés comme les derniers rejetons des anciens Égyptiens, n’ont offert à mes yeux ni la couleur ni aucun des traits caractéristiques, dans les linéaments du visage où dans les formes du corps, qui pût constater une aussi noble descendance. La connaissance réelle de l’Égypte ancienne importe également aux études bibliques, et la critique sacrée doit en retirer de nombreux éclaircissements. La longue captivité des Hébreux en Égypte, l’éducation tout égyptienne de leur premier législateur, durent nécessairement s’empreindre dans l’organisation politique et religieuse des enfants d’Israël. Les tribus échappées par la ruse à l’oppression d’un peuple bien plus avancé qu’elles-mêmes dans la civilisation, ne purent, en rentrant dans le désert, se dépouiller en même temps des idées d’ordre, des habitudes civiles, ni oublier les pratiques des arts acquises pendant un séjour prolongé sur les rives du Nil, au milieu d’une nation agricole. Le chef hébreu, renouvelant la plus ancienne forme du gouvernement égyptien, la théocratie, qui se prêtait d’une manière plus efficace à l’accomplissement de ses vues, quitta la vallée de l’Égypte, non pour ramener les tribus à leur état primitif, à la vie nomade et pastorale de leurs pères, mais avec le dessein formé de les fixer sur un territoire limité, acquis par la conquête, et de les constituer, comme les Égyptiens, en une nation sédentaire, établie dans des villes, cultivant le sol et s’adonnant à tous les arts industriels. Moïse appliqua, autant que les circonstances locales devaient le permettre, les institutions civiles des Égyptiens à l’organisation de la société hébraïque ; il proclama des dogmes religieux essentiellement distincts de ceux de l’Égypte ; mais dans les formes extérieures du culte, et surtout dans le matériel des cérémonies, il dut imiter et il imita en effet les pratiques égyptiennes. L’étude des monuments égyptiens originaux, soit antérieurs, soit postérieurs à l’époque de Moise, donnera donc une intelligence plus complète des textes originaux de la Bible.

La renommée et la richesse du sol de l’Égypte, aussi bien que son importance politique dès les temps les plus reculés, ont lié l’histoire de cette contrée avec celle de tous les grands peuples de l’Afrique et de l’Asie anciennes. Mais les annales de la plupart de ces nations ayant péri sans retour, il faut interroger les monuments écrits de l’Égypte : ils nous rediront les noms des peuplades, aujourd’hui oubliées, jadis soumises à la puissance égyptienne par les Pharaons pénétrant dans l’intérieur de l’Afrique, et appelant les barbares à la civilisation par le contact ou par l’exemple. Les bas-reliefs d’Isamboul et de Beit-Oually, en Nubie, nous montreront les traits physiques de ces hommes de race nègre ou de race caffre, l’époque de leur soumission, leur costume, leur manière de combattre, les détails même de leur vie domestique, et les rapports directs et variés de la primitive Égypte avec l’Éthiopie, contrée fameuse où nous reconnaîtrons peut-être le berceau de la population égyptienne.

Par l’étude des tableaux historiques sculptés dans les vastes palais de Thèbes, l’aînée des villes royales, nous assisterons en quelque sorte aux expéditions militaires exécutées en Asie dans des temps dont les annales des hommes n’ont conservé qu’un souvenir confus : les noms des rois égyptiens auteurs de ces grandes entreprises guerrières, ramenés à la réalité par le témoignage irrécusable des monuments contemporains, rentreront enfin dans le domaine positif de l’histoire, et cette science reculant ses limites, portera des lumières inespérées sur des époques abandonnées jusqu’ici dans le vague des périodes fabuleuses, à cause du défaut total de documents, ou de l’incertitude extrême des traditions.

Ces bas-reliefs, immenses compositions, si remarquables par le grandiose de l’ensemble et l’incroyable variété des détails, si importants d’ailleurs par les légendes explicatives qui leur donnent un caractère tout à fait historique, offriront en même temps à notre curiosité les noms des peuples asiatiques rivaux de l’Égypte, qui lui disputaient la suprématie dans cet ancien monde politique encore inconnu, et dont l’histoire écrite abandonne à regret l’époque tout entière aux fictions des mythes héroïques. Ils fourniront les notions les plus précises sur les races d’hommes auxquelles appartenaient ces nations si diversifiées par les traits de la physionomie, par le costume, par la forme des armes et par les moyens d’attaque ou de défense. On estimera le degré d’avancement de chacun de ces peuples dans la civilisation et les commodités de la vie, d’après les tableaux sculptés ou peints, représentant soit des ambassades africaines ou asiatiques offrant de nombreux présents au monarque égyptien leur maître ou leur allié, soit le Pharaon lui-même qui, triomphant, dépose aux pieds des dieux de l’Égypte les productions naturelles des pays conquis, les produits de l’industrie et les richesses des vaincus, enfin les vases d’or et d’argent, admirables de forme et d’élégance, exécutés avec ces métaux précieux enlevés à l’ennemi.

On s’instruira bien mieux encore en étudiant les longues inscriptions sculptées sur les murailles du palais des rois, et contenant le détail circonstancié des expéditions militaires, le poids des pierreries et des divers métaux imposés sur l’ennemi, l’énumération des animaux domestiques, celle des denrées et des objets d’art que les pays conquis devaient régulièrement livrer au vainqueur. Ces inscriptions monumentales furent expliquées à Germanicus visitant les ruines de Thèbes, par les plus âgés d’entre les prêtres du pays ; elles existent encore en grande partie, et Tacite, racontant le séjour du fils adoptif de Tibère au milieu des débris de la vieille capitale des Pharaons, a donné du contenu de ces textes historiques une analyse surprenante par son exactitude : l’historien romain semble avoir écrit en ayant sous les yeux une traduction littérale de ces antiques textes ; je les ai retrouvés dans les décombres du palais de Karnac.

Sur le sol de l’Égypte, le nombre des monuments de tout genre échappés aux dévastations des siècles et des religions ennemies, est encore tel, qu’on peut y recueillir en abondance des témoignages directs de l’état graduel de la civilisation du peuple industrieux qui défricha la vallée inférieure du Nil à une époque indéfiniment reculée : car, il faut le dire, les monuments égyptiens des temps les plus antiques ne montrent aucune trace de l’enfance de l’art ; tous le manifestent au contraire à un âge adulte et plein d’expérience. Mais si l’Égypte, dans des périodes fort antérieures aux temps historiques de notre Occident, vit disparaître ses premiers essais de sculpture, de peinture, ou d’architecture, et les remplaça par des produits de ces arts déjà développés, régularisés, et empreints d’un caractère de simplicité grandiose qu’on ne saurait trop admirer ; si l’Égypte, disons-nous, ne conserva aucune trace de ses propres origines, c’est toutefois dans cette contrée que nous devons chercher les origines de la civilisation comme des arts de la Grèce, et par suite le point de départ de notre civilisation moderne. L’étude des monuments et des textes égyptiens, en nous présentant sous son véritable jour l’état politique et religieux du vieil empire des Pharaons, en constatant d’autre part l’état avancé des arts de l’Égypte bien antérieurement aux premières productions de ces mêmes arts en Europe, nous conduira à la source des premières institutions politiques de la Grèce, à Argos et dans Athènes ; cette étude démontrera, par des faits incontestables, l’origine égyptienne d’une partie très-importante des mythes et des pratiques religieuses des Hellènes, sur lesquels restent encore tant d’incertitudes, et qu’on n’a su jusqu’ici réduire en un système régulier, parce qu’on néglige en général de séparer ce qui appartient en propre à la population hellène et ce qu’elle a reçu des colonies orientales.

On reconnaitra dans les portiques de Beni-Hassan, et dans les galeries de Karnac, exécutées par les Égyptiens bien avant l’époque du siège de Troie, l’origine évidente de l’architecture dorique des Grecs ; en examinant sans prévention les bas-reliefs historiques de Nubie et de Thèbes, on se convaincra que l’art des Grecs eut des sculptures égyptiennes pour premiers modèles ; que d’abord il les imita servilement, et se pénétra de la sage simplicité de leur style ; qu’enrichi de ces moyens, l’art grec, adoptant un principe qui ne fut jamais celui de l’art égyptien, la reproduction obligée des belles formes de la nature, s’éloigna de plus en plus du faire primitif, et s’éleva de lui-même à cette sublimité que n’atteindront peut-être jamais les efforts de nos artistes modernes.

L’interprétation des monuments de l’Égypte mettra encore mieux en évidence l’origine égyptienne des sciences et des principales doctrines philosophiques de la Grèce ; l’école platonicienne n’est que l’égyptianisme, sorti des sanctuaires de Saïs ; et la vieille secte pythagoricienne propagea des théories psychologiques qui sont développées dans les peintures et dans les légendes sacrées des tombeaux des rois de Thèbes, au fond de la vallée déserte de Biban-el-Molouk.

Mais je dois me borner à ces indications partielles sur la série des faits nouveaux dont les études égyptiennes promettent d’enrichir les sciences historiques. On l’a pressenti sans doute ; d’aussi importants résultats ne sauraient acquérir leur poids et toute leur certitude que de l’intelligence réelle des innombrables inscriptions sculptées ou peintes sur les monuments égyptiens, et l’étude de la langue parlée doit précéder celle des textes ou elle est employée. Ce sera donc par l’exposé approfondi des principes de la Grammaire égyptienne, et des signes qui leur sont propres, que nous commencerons des leçons d’où leur sujet même doit bannir tout ornement ; à défaut de cet avantage, qui contribuerait sans doute à nous concilier et à soutenir votre attention, j’invoquerai, messieurs, le haut intérêt du sujet de nos études, et la sincérité de mon zèle me fera peut-être quelques titres a votre indulgence.

  1. L’ordonnance royale qui créa cette chaire nouvelle au Collège royal, et y nomma Champollion le jeune, est du 12 mars 1831.
  2. Réimprimé en 1828.