Grammaire élémentaire de l’ancien français/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

SYNTAXE DE L’ARTICLE, DU NOM,
DE L’ADJECTIF, DU PRONOM


La syntaxe française a été fixée au xviie siècle, on sait à la suite de quelles polémiques et de quelles discussions. La syntaxe de la langue du moyen âge ne connaît pas les règles rigoureuses établies par les grammairiens modernes. Mais il y a des usages et des habitudes auxquels les écrivains de cette époque se conforment : ce sont les principaux de ces usages syntaxiques que nous allons relever.

Ce qui caractérise cette syntaxe de la langue du moyen âge, c’est une très grande liberté. Aussi ne saurait-il être question de règles au sens moderne du mot.

Ces « règles » sont loin d’être absolues ; elles ne sont pas appliquées d’une manière uniforme et les « exceptions » sont quelquefois fort nombreuses. C’est en se souvenant de cette observation importante qu’on devra entendre les « règles » de syntaxe que nous allons exposer. Elles sont plutôt une façon de parler, un usage plus fréquent que l’usage contraire.


D’autre part la littérature du moyen âge étant surtout l’œuvre des clercs, toute influence savante est loin d’être exclue. Cette influence s’exerce surtout dans les traductions, les paraphrases des ouvrages religieux ; elle est sensible dans quelques tournures syntaxiques qui rappellent la syntaxe latine.

Enfin on remarquera que beaucoup d’anciennes constructions se sont maintenues dans la langue moderne, du moins dans celle du xvie et du xviie siècles. Comme nous n’avons pas eu l’intention d’écrire l’histoire de la langue, nous nous sommes contenté de signaler les principales de ces survivances. Elles suffiront à illustrer une fois de plus cette vérité si souvent exprimée — et si peu admise par certains esprits — que la langue classique ne se comprend bien — et ne s’explique — que si on connaît la langue ancienne. Aucun disciple attardé de Malherbe ou de Boileau ne serait plus excusable de croire le contraire.

Nous avons pris nos exemples de préférence dans les œuvres suivantes. Vie de Saint Alexis[1], Pèlerinage de Charlemagne, Chanson de Roland[2], Chastelaine de Vergi[3] : c’est à la Chanson de Roland que nous nous sommes référé le plus souvent.

ARTICLE


ARTICLE DÉFINI


On a vu dans la Morphologie que l’article défini provient du pronom démonstratif latin ille, illa. Le souvenir de cette origine fait que, aux débuts de la langue, l’article n’est employé que pour déterminer avec précision un objet.

D’une manière générale l’article est d’un emploi beaucoup moins fréquent dans la langue ancienne que dans la langue moderne.


Omission de l’article devant les noms abstraits. — Ainsi, en général, l’article n’est pas employé devant les noms abstraits.


Ex. : Pechiez le m’at tolut. (Alexis, 108.)
 Le péché me l’a enlevé.
 En icest siecle nos achat pais et joie ! (Ibid., 623.)
 Qu’en ce monde il nous procure paix et joie !
 Foys et creance estoit une chose où… (Joinville, 45 a.)
 La foi et la croyance…
 Li rois ama tant verité. (Id.)
 Le roi aima tant la vérité.

C’est ainsi que l’ancienne langue disait : avoir honte, avoir peur, avoir faim, avoir guerre ; faire, donner bataille, faire justice, tort, paix ; faire guerre ; dire vérité ; donner victoire, esmouvoir guerre ; faire fidélité ; porter foi, etc. La syntaxe moderne a conservé cet usage dans des cas assez nombreux où un nom abstrait (plus rarement concret) est complément direct d’un verbe, surtout des verbes avoir, donner, faire, prendre : avoir tort, faire tort ; avoir honte, faire honte ; prendre fait et cause, prendre rang ; donner tort, gain de cause ; livrer bataille, etc.


L’article est en général supprimé devant les noms abstraits dans les proverbes ou les sentences. Cet usage s’est également maintenu dans la syntaxe moderne.

Ex. :

Coroz de rei n’est pas gieus de petit enfant. (Vie de S. Thomas, 1625.)
Courroux de roi n’est pas jeu d’enfant.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage. (La Fontaine.)

Cf. Pauvreté n’est pas vice.

Omission de l’article après les prépositions.[modifier]

Après certaines prépositions, surtout après à, en, contre, par, l’article est ordinairement omis. On disait : en champ ; en maison ; contre mont ; a val ; a mont ; en ciel ; estre a cort (= être à la cour) ; aler par terre et par mer, etc. Il est resté des traces de cet usage dans la langue moderne : être bien en cour, par terre et par mer, en temps et lieu, être sur pieds, en chambre de conseil ; au xvie siècle on disait : en Parlement.

Article devant les noms propres.[modifier]

L’article est généralement omis devant les noms de pays.

Ex. :

A remembrer li prist...
De douce France. (Rol. 2377-79.)
Il se mit à se souvenir de la douce France.
Envers Espaigne en at tornét son vis. (Rol., 2376.)
Du côté de l’Espagne il a tourné son visage.
Vers Orient, vers Occident. Devant les noms de peuples, ainsi que devant paien, crestien (au pluriel), l’article est omis dans les plus anciens textes.

Ex. :

Paien s’enfuient ; les Païens s’enfuient.
Païen s’adobent d’osbers sarrazineis. (Rol., 994.)
Les Païens se revêtent de hauberts sarrasins.


L’emploi de l’article devant les noms de peuples est rare au xiie siècle ; il devient beaucoup plus fréquent au xiiie siècle, surtout en prose. Cf. encore dans Villon : Jehanne la bonne LorraineQu’Englois brûlèrent à Rouen.


Pour les noms de rivières l’usage général est qu’ils prennent l’article, sauf quand ils sont précédés des prépositions de ou sur. La rivière de Saône, le fleuve de Jourdain, une cité sur Seine.


Les mots comme ciel, terre, paradis, enfer, diable, nature, fortune, nuit, jour, di (jour), ne prennent pas ordinairement l’article. Ils sont traités comme des noms propres.

Ex. :

De Paradis li seit la porte overte. (Rol., 2258.)
Du Paradis lui soit la porte ouverte.
Elle vouloit dou feu ardoir Paradis et de l’yaue esteindre Enfer. (Joinville, 445 e.)

On disait en Paradis, comme en enfer.

Article dans les énumérations.[modifier]

Comme dans la syntaxe moderne l’article est ordinairement omis dans les énumérations. Mais il peut aussi être exprimé, ou n’être exprimé que devant le premier nom.

Ex. :

Ad or fin sont les tables et chaièdres et banc. (Pèlerinage, 344.)
Les tables, chaises et bancs sont d’or fin.
Article après l’adjectif tout.[modifier]

Enfin l’article défini est ordinairement supprimé après l’adjectif indéfini tout, surtout employé au féminin ou au masculin pluriel. On disait : tote gent (tout le monde), totes terres (toutes les terres), tote nuit (toute la nuit), etc. Cf. infra, Pronoms indéfinis.

Ex. :

De trestoz[4] reis vos present les corones. (Rol., 2625.)
De tous les rois je vous présente les couronnes.
Article employé comme pronom démonstratif.[modifier]

Parmi les emplois de l’article propres à la langue du moyen âge, il faut citer le suivant. L’article défini peut remplacer un pronom démonstratif devant un substantif qui lui sert de complément.

Ex. :

Al tems Noe et al tems Abraam
Et al David. (Alexis, 5.)
À l’époque de Noé, à celle d’Abraam et à celle de David.
Por la[5] Charlon dont il odit parler,
La soe fist Preciose apeler. (Rol., 3145.)
C’est-à-dire : « pour celle (l’épée) de Charles dont il avait entendu parler, il fit appeler la sienne Précieuse. »
N’i troverent défension fors sol la Deu. (Livres des Rois.)
Ils n’y trouvèrent d’autre défense que celle de Dieu.

Pour l’emploi des démonstratifs en fonction d’article, cf. infra.

Lorsque le complément déterminatif d’un nom est cui (cas régime de qui, cf. infra), ce nom, qui est d’ailleurs placé après cui, ne prend pas ordinairement d’article.

Ex. :

Godefrois, cui anme soit sauvée. (Roman de Bauduin de Sebourc, XXV, 64.)
Godefroy, dont l’âme soit sauvée !
Je ving au conte de Soissons, cui cousine germainne j’avoie espousée. (Joinville, 238.)

On trouve encore dans Joinville des exemples comme le suivant : le roi de France cui cosins il ere (42 e.) ; en cui garde (112 g.), etc.

Article devant les superlatifs.[modifier]

Quand le superlatif formé avec plus, moins, mieux se trouve après le substantif (ou un pronom), l’article est généralement omis. Il en est de même pour les superlatifs des adverbes.

Ex. :

Ad un des porz qui plus est près de Rome. (Alexis, 196.)
À un des ports qui sont le plus près de Rome.
Par les sainz que Dieu a plus amez. (Aimeri de Narbonne.)
Par les saints que Dieu a le plus aimés.
Ce fut cil qui plus noblement arriva. (Joinville, 158.)

On disait de même : plus tost qu’il pot = le plus tôt qu’il put[6].


Au xvie siècle on hésite entre l’emploi de l’article devant les superlatifs de ce genre et son omission. Du Bellay dira indifféremment :

L’enfant cruel de sa main la plus forte. (I, 115.)
Car le vers plus coulant est le vers plus parfait. (II, 69.)
C’est la beste du monde plus philosophe. (Rabelais, I, Prol.) Au xviie siècle les exemples de cette construction sont encore abondants[7].

Ex. :

Mais je vais employer mes efforts plus puissans. (Molière, Étourdi, V, 7, 1889.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir. (Molière, Dépit amoureux, III, 1780.)

Après 1650, sous l’influence de Vaugelas, l’emploi de l’article est de règle.

Article devant les adjectifs possessifs.[modifier]

Les adjectifs possessifs accentués prenaient ordinairement l’article : la meie mort ; li miens fredre ; li suens parentez, etc. Cf. infra Pronoms et adjectifs possessifs.

Article avec les noms de nombre.[modifier]

La construction Des trois les deux sont morts (Corneille) date de l’ancienne langue, où l’article « est de rigueur devant un nombre désignant une partie déterminée d’un tout[8] ».

Ex. :

Des doze pers les dis en sont ocis. (Rol., 1308.)
Sur les douze pairs dix sont morts.
Et tuit nostre homme sont si las, par ma foi,
Que une femme ne valent pas li troi. (Aimeri de Narbonne.)
Li dui tournoient les testes arieres et li ainsnez aussi. (Joinville, 526 c.)
Deux tournaient leurs têtes en arrière et l’aîné aussi.
Ensi fut devisez li assauz que les trois batailles des set garderoient l’ost par defors et les quatre iroient à l’assaut. (Villehardouin.)
L’assaut fut ordonné ainsi : trois corps sur sept garderaient l’armée contre une attaque du dehors et quatre iraient à l’assaut.

Article indéfini.[modifier]

L’article indéfini un se rencontre quelquefois dans les plus anciens textes, surtout devant les noms concrets, mais en général il est omis, principalement dans les cas suivants : après les verbes estre, paraistre, devenir : riches hom fu (Alexis, 14.) ; après des termes de comparaison : si fait droite sa reie come ligne qui tent (Pélerinage, 297.) (= il fait son sillon droit comme une ligne qui se tend) ; après une proposition négative et surtout après des adverbes négatifs comme onques, jamais (c’est encore la règle aujourd’hui).

Ex.

Tenez mon helme, oncques meillor no vi. (Rol., 629.)
Tenez mon heaume, je n’en vis jamais de meilleur.

Même en dehors de ces cas particuliers l’omission de l’article indéfini[9] est la règle, surtout au pluriel et devant des noms abstraits.

Ex. :

Sur palies blancs sièdent cil chevalier. (Rol., 110.)
Les chevaliers sont assis sur des tapis blancs.
Enz en lor mains portent branches d’olive. (Rol., 93.)
Entre leurs mains ils portent des branches d’olivier.

Omission devant un nom abstrait.

Ensemble ot lui grant masse de ses homes. (Alexis, 214.)
Avec lui une grande masse de ses hommes.
Dame, dist-ele, jo ai fait si grant perte. (Alexis, 148.)
Dame, dit-elle, j’ai fait une si grande perte.
Sor piez se drecet, mais il at grant dolor. (Rol., 2234.)
Il se dresse sur pieds, mais il a une grande douleur.

Article partitif.[modifier]

L’article partitif est très rare dans l’ancienne langue (on n’en trouve pas d’exemple au xie siècle) et il ne commence à être fréquent qu’au xve siècle. On l’employa d’abord avec des substantifs compléments. On disait au xie siècle : manger pain, manger viande, boire vin ; ne faire mal ; avoir dommage, etc.


Au xvie siècle l’omission de l’article partitif est encore fréquente.

Ils leur disent injures. (Ronsard, Élégies, XXX.)
On sème contre icelle horribles rapports. (Calvin, Inst. Chrét., Préf.)

Le nouvel usage s’établit au xviie siècle ; mais les exemples d’omission ne sont pas rares, du moins au début du siècle.

Ex. :

Je voulais gagner temps pour ménager ta vie. (Corneille. Polyeucte, V, 2, 1875.)
Il avait vu sortir gibier de toute sorte. (La Fontaine, IV, 16[10].)

Substantifs[modifier]

Emploi des cas.[modifier]

Le cas-sujet s’emploie non seulement en fonction de sujet, mais aussi d’attribut, avec les verbes à forme ou à sens attributifs : être, devenir, paraistre, s’appeler, avoir nom, se faire, etc.

Ex. :

Jo ai nom Charlemagnes. (Pèlerinage, 307.)
Quand Rollanz veit que bataille sera
Plus se fait fiers que leon ne leupart. (Rol., 1110.)
Quand Roland voit qu’il y aura bataille, il se fait plus fier que lion ni léopard.
Li Empereres se fait e balz e lier. (Rol., 96.)
L’empereur se fait joyeux et content.
La voldrat il crestiens devenir. (Rol., 155.)
La il voudra devenir chrétien.

Voici l’attribut au cas-régime :

Uns Sarrazins... se feinst mort. (Rol., 2275.)
Un Sarrasin... se feignit mort, fit semblant d’être mort (lat. Unus... se finxit mortuum.).

C’est l’existence du cas-sujet et du cas-régime qui permet à l’ancienne langue une très grande liberté dans l’ordre des mots.

Substantifs attributs.[modifier]

Dans l’expression c’est une bonne chose que la paix, la paix forme le sujet réel, comme on le voit dans la tournure suivante, qui a le même sens : la paix est une bonne chose. L’ancien français disait ordinairement, dans ce cas : bonne chose est de la pais, le de marquant l’origine, le point de départ. De là les tournures modernes avec un infinitif : c’est une honte de mentir, c’est une joie de..., c’est un jeu de..., etc.

Autres exemples : granz tresors est de la santé ; noble ordene est de chevalerie ; moult est male chose d’envie ; de vostre mort fust granz damages, etc.

Même emploi au xviie siècle.

Un homme qui ne sçait que c’est de science. (Malherbe, II, 355.)
Je sais ce que c’est d’amour et le dois savoir. (La Fontaine, Psyché.)
Qu’est-ce de la vie ? Qu’est-ce que de nous ? (Bossuet.)

Cf. les expressions : si j’étais que de vous, si j’étais de vous. Dans cet emploi de a été remplacé par que, ou il s’est maintenu précédé de que[11].


Le substantif attribut est souvent précédé de la préposition a (fr. moderne pour) ; cet emploi a duré jusqu’au xviie siècle.

Ex. :

Avoir a feme ; eslire a empereor ; coroner a empereor ; recevoir a seignor ; se tenir a honi ; retenir a ami ; prendre a feme, etc.
Ancui sera coronez al moutier
Ses filz a rei. (Cour. de Louis, 1532.)
Aujourd’hui, au moûtier, son fils sera couronné roi.
Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. (Corneille, Polyeucte, II, 1.)

Cf. aujourd’hui : prendre à témoin.

Compléments déterminatifs sans préposition.[modifier]

Le substantif désignant une personne ou une chose personnifiée, complément déterminatif d’un nom (joint aujourd’hui au nom précédent par la préposition de et quelquefois à) se met ordinairement au cas régime sans préposition ; il peut précéder le nom déterminant, mais ordinairement il le suit. Cette construction qui rappelle le génitif latin (le peuple Dieu : populus Dei[12]) est un des traits les plus caractéristiques de l’ancienne langue. Ex. :

Li doi serjant son pedre. (Alexis, 117.)
Les deux serviteurs de son père.
Ne creit en Deu le fil Sainte Marie. (Rol., 1634.)
Il ne croit pas en Dieu, le fils de Sainte Marie.
Ma mere arsistes en Origni mostier. (Raoul de Cambrai, 2271.)
Vous brûlâtes ma mère au moûtier d’Origny (nom propre traité comme un nom de personne.)

On disait de même : le gonfanon le roi = le gonfanon du roi ; un dent Saint Pierre = une dent de Saint Pierre ; la mort Roland = la mort de Roland ; li angeles Deu = l’ange de Dieu ; la volonté le roi = la volonté du roi ; l’hostel le duc = l’hôtel du duc, etc., etc. On disait même : Franc de France repairent de roi cort, avec suppression des deux articles[13].

Cette tournure, si fréquente en ancien français, disparait au xive siècle. La langue moderne en a cependant conservé des traces, dans des expressions comme : Hôtel Dieu, Fête-Dieu, bain-marie, Bois-le-Comte (et autres formations semblables), Choisy-le-Roi, morbleu (= mort Dieu), etc.

La relation de parenté peut être marquée, entre deux substantifs par a.

Ex. Fille ad un conte (Alexis, 42.) ; fille d’un comte.

Substantifs compléments indirects sans préposition.[modifier]

Un substantif complément indirect est joint souvent à un verbe sans préposition.

Ex. :

Li nons Joiose l’espede fu donez. (Rol., 2508.)
Le nom de Joyeuse fut donné à l’épée.
Mandez Carlon, a l’orgoillos, al fier. (Ibid., 28.)
Mandez à Charlemagne, à l’orgueilleux, au fier.
Ne bien ne mal ne respont son nevout. (Rol., 216.)
Ni bien ni mal il ne répond à son neveu.
Por ses pechiez Dieu porofrit le guant. (Rol., 2365.)
Pour ses péchés à Dieu il offrit le gant[14].
Cest mien seignor en bataille faillirent. (Rol., 2718.)
Ils faillirent à mon seigneur en la bataille.
Mon seignor dites qu’il me vienge veoir. (Rol., 2746.)
Dites á mon seigneur qu’il vienne me voir,
L’amirail dites que son host i ameint. (Rol., 2760.)
Dites à l’amiral qu’il y amène son armée.

Cet emploi, fréquent au début de la langue, devient plus rare après le xie siècle et disparaît après le xive. Il s’est maintenu avec les pronoms personnels placés immédiatement devant le verbe : il me dit, je lui enlève, il se parle.

Substantif complément d’un verbe de mouvement.[modifier]

Un substantif peut être employé comme complément circonstanciel sans préposition avec des verbes de mouvement (verbes neutres).

Ex. :

Tant chevalchierent et veies et chemins. (Rol., 405.)
Ils chevauchèrent tant par voies et par chemins.
D’enz de la sale uns veltres avalat
Qui vint a Charle les galos et les salz. (Rol., 731.)

De dans la salle un chien de chasse descendit, qui vint vers Charles en galopant et en sautant (mot à mot : les galops et les sauts.)

On disait : aler le petit pas, grand pas ; aler son chemin, expression qui s’est maintenue (cf. passer son chemin) ; venir grant alure (cf. marcher grand train) , etc.

Adjectifs[modifier]

Emploi du neutre.[modifier]

La langue moderne emploie des adjectifs au neutre en fonction d’adverbes : sentir bon, voir clair, porter beau. La langue du moyen âge connaît aussi cet emploi, qui y est beaucoup plus fréquent.

Ex. :

Sempres morrai, mais chier me sui venduz. (Rol., 2053.)
Je mourrai bientôt, mais je me suis vendu chèrement.

À la différence de la langue moderne l’adjectif pouvait aussi s’accorder en genre et en nombre avec le sujet.

Ex. : Sa prouece li ert ja vendue trop chiere ; vaillance est chiere achetée ; perdris fresches tuées ; or sui je li plus durs (= durement) ferus[15].

Ce qui caractérisait la forme neutre de l’adjectif et du participe passé, c’est qu’elle ne prenait pas s flexionnelle au cas-sujet singulier. On disait : il est bels (masc), mais ço est bel (neutre).

Ex. :

Quant li jorz passet et il est anoitet. (Alexis, 11 a.)
Quand le jour passe et qu’il fut « anuité », qu’il fut nuit.
Sonent mil graisle, por ço que plus bel seit. (Rol., 1004)
Mille trompettes sonnent, pour que ce soit plus beau.
Il est jugiet que nos les ocidrons. (Rol., 884.)
Il est décidé que nous les tuerons.

Les adjectifs neutres substantivés le beau, l’utile, l’agréable sont d’un emploi très rare dans l’ancienne langue. L’adjectif neutre s’emploie principalement comme attribut.

Accord des adjectifs.[modifier]

L’ancienne langue usait d’une très grande liberté dans l’accord de l’adjectif se rapportant à plusieurs substantifs. Ordinairement l’accord se faisait avec le substantif le plus rapproché, quels que fussent le genre et le nombre des autres.

Ex. :

Li palais et la sale de pailes portendude. (Pélerinage, 332.)
Le palais et la salle tendus de soieries.
Covert en sont li val et les montaignes
Et li laris et trestotes les plaignes. (Rol., 1084.)
Couvertes en sont les vallées et les montagnes et les landes et toutes les plaines.
Accord des adjectifs demi, mi, etc.[modifier]

Demi, devant un nom féminin, peut s’accorder ou rester invariable.

Ex. : Demi mon ost vos lerrai en présent : je vous laisserai en présent la moitié de mon armée (Rol., 785.). Mais on trouve aussi le féminin : demie lieue.

On trouve demie morte plutôt que demi-morte ; la syntaxe moderne emploie dans ce cas-là demi au neutre ; l’ancienne syntaxe fait ordinairement l’accord : ex. demie perdue ; l’espée demie traite.

Mi gardait son rôle d’adjectif dans des expressions comme : en mie nuit.

Nu et plein s’accordent avec le substantif, qu’ils soient placés avant ou après. Pour tout, cf. les Pronoms indéfinis.

Adjectif construit avec de.[modifier]

On pouvait dire — et on disait ordinairement — ta lasse mère ; mais on pouvait dire aussi : ta lasse de mère, ma lasse d’âme, mon las de cors (= cœur, au cas-sujet), ta sainte de bouche, ta vieille de mère, etc.

Que diras-tu, chétive d’âme,
Quand tu verras ta douce dame ?

Li fel d’anemis (cas-sujet singulier ; li felon d’anemi, cas-sujet pluriel)[16]. Cf. aujourd’hui ; : ce fripon de valet et autres expressions semblables ; car de peut dépendre aussi d’un substantif qui précède.

Construction du comparatif[modifier]

L’ancien français construit le comparatif avec que, comme le français moderne.

Ex. :

Plus se fait fiers que lion ne liépart (Rol., 1111.)
Il se fait plus fier que lion ni léopard.
Plus aimet Dieu que trestot son lignage. (Alexis, 250.)
Il aime Dieu plus que tout son lignage.

Mais l’ancien français peut construire aussi le comparatif avec de, devant des substantifs, des pronoms, et — comme aujourd’hui — devant des noms de nombre.

Ex. :

N’avez baron qui mielz de lui la facet. (Rol., 750.)
Vous n’avez pas de baron qui forme mieux l’avant-garde que lui (Ogier de Danemark).
Meillors vassals de vos onques ne vi. (Rol., 1857.)
Jamais je ne vis de meilleurs vassaux que vous.
Meillor vassal de lui ja ne demant. (Rol., 3377.)
Jamais je ne chercherai, je ne demanderai de meilleur vassal que lui.

Sur l’emploi du superlatif formé avec le plus, le moins, le mieux sans article, cf. supra, Article.

Le comparatif d’égalité se construit avec come, qui est par excellence, pendant tout le moyen âge, la conjonction de la comparaison ; cf. infra, Propositions subordonnées.

Ex. :

Fist une corde si longe come ele pot. (Aucassin et Nicolete, 12, 14.)
Elle fit une corde aussi longue qu’elle put.

Après le comparatif, il arrive souvent que la proposition subordonnée contient la négation, sans que ce soit une règle absolue.

Ex. :

Plus est isnels que n’est oisels qui volet. (Rol., 1573.)
Il est plus rapide que n’est un oiseau qui vole.

Pronoms[modifier]

Pronoms personnels[modifier]

Emploi des formes accentuées et des formes atones.[modifier]

On a vu plus haut (Morphologie) que les pronoms personnels se présentaient sous deux formes : tonique et atone. La forme tonique s’emploie avec les prépositions, comme dans la syntaxe moderne.

Ex. :

Set a mei sole vels une feiz parlasses. (Alexis, 448.)
Si avec moi seule tu avais parlé même une seule fois.

On disait donc : en tei, o tei (avec toi), encontre mei, por mei, por tei, etc.

L’ancien français emploie encore la forme accentuée devant l’infinitif pur et surtout devant l’infinitif précédé d’une préposition, le gérondif et le participe passé. Cet usage, qui était resté vivant jusqu’au xvie siècle, a disparu dans la syntaxe moderne. Ex. :

As tables jueent por els esbaneier. (Rol., 111.)
Ils jouent au tric-trac pour se distraire.
Fait sei porter en sa chambre voltice. (Rol., 2593.)
Il se fait porter (mot à mot : il fait soi porter) dans sa chambre voûtée.
Pensez de moi aidier. (Raoul de Cambrai, 2832.)
Pensez à m’aider.

On disait donc : pour moi, toi, lui servir ; pour moi accuser, acquitter ; s’il vous plaisoit moi commander.


Au xvie s. : Les veoir ainsi soy rigouller (Rabelais, I, 4.). Contraints de soy retirer (Amyot, Fabius, 4.). Pour soy garder (Grand Parangon, 107.).


On emploie aussi la forme tonique, en dehors du cas précédent, quand on veut insister sur le pronom, marquer une opposition.

Ex. :

Quand jo mei pert, de vos nen ai mais cure. (Rol., 2305.)
Quand je me perds, de vous (de Durendal) je n’ai plus souci.
Tei covenist helme et bronie a porter. (Alexis, 411.)
C’est à toi qu’il aurait convenu de porter le heaume et la broigne (cuirasse).
Emploi des pronoms personnels sujets.[modifier]

Conformément à l’usage latin le pronom personnel sujet est généralement omis.

On ne l’exprime que lorsqu’on veut insister ou marquer un contraste, une opposition.

Quant jo mei pert, de vos nen ai mais cure. (Rol., 2305.)
Quand je me perds, de vous (de Durendal) je n’ai plus souci.
Tu n’ies mes hom, ne jo ne sui tes sire. (Rol., 297.)
Toi, tu n’es pas mon vassal, et moi, je ne suis pas ton seigneur.
Tu por ton per, jol ferai por mon fil. (Alexis, 155.)
Toi pour ton compagnon, moi je le ferai pour mon fils.

Cependant à la fin du xiie siècle l’emploi du pronom sujet se généralise.

Les cas-sujets des pronoms personnels étaient, au singulier, je, tu, il[17]. On disait : je et tu irons ; ne vos ne il n’i porterez les piez (Rol., 260) ; il et ses frères (= lui et son frère) ; il dui (= eux deux) ; je et mi chevalier (= moi et mes chevaliers) ; li maistres deu Temple et je (Joinville), etc.

Ex. :

Il et Rolanz el camp furent remes (Rol., 2779).
Lui et Roland furent laissés sur le champ de bataille.

Dès le xiie siècle, on trouve cependant la tournure moderne moi et vous au lieu de je et vous ; mais ces tournures ne deviendront communes qu’à partir du xve siècle et ne seront de règle qu’à la fin du xvie.

Emploi pléonastique de il.[modifier]

Quand une phrase commence par qui = celui qui, il est employé pléonastiquement dans le second membre de phrase. Ex. Qui molt est las il se dort contre terre (Rol., 2494). Celui qui est très las dort contre terre.

Même en dehors de ce cas, l’emploi pléonastique de il, après un sujet déjà exprimé, est fréquent dans l’ancienne langue.

Omission des pronoms neutres sujets il, ce.[modifier]

Les pronoms neutres il et plus rarement ço, ce sujets grammaticaux de verbes impersonnels, sont en général omis. Ex. :

Donc li remembret de son seignor céleste. (Alexis, 57.)
Alors il lui souvient de son seigneur céleste.
Ne puet altre estre. (Alexis, 156.)
Il ne peut en être autrement.
Soz ciel n’at home. (Alexis, 598.)
Sous le ciel il n’y a pas d’homme.
Assez est mielz. (Rol., 58.)
Il vaut beaucoup mieux.
Quatre pedrons i at. (Rol., 59.)
Il y a quatre perrons.

L’expression moderne il y a se présentait ordinairement sous la forme i at (lat. ibi habet) , quelquefois at tout court, et le nom qui suivait était au cas-régime, comme complément de a.

L’omission du pronom neutre sujet est restée fréquente jusqu’au xvie siècle. La langue moderne en a conservé des traces dans des expressions comme : tant y a que, tant s’en faut, naguère (= il n’y a guère, il n’y a pas beaucoup), peut-être (= cela peut être) ; pieça (= il y a une pièce de temps, il y a un moment ; encore dans La Fontaine). On disait dans l’ancienne langue : grant pieç’a = il y a très longtemps.

Omission du pronom personnel de la 3e personne régime direct.[modifier]

La grammaire moderne considère comme une faute la tournure populaire : je lui ai dit pour je le lui ai dit ; je lui ai donnée pour je la lui ai donnée. L’omission du premier pronom, régime direct, est fréquente encore au xvie siècle et elle est presque constante en ancien français.

Ex. :

Tient une chartre, mais ne li puis tolir. (Alexis, 355.)
Il tient une charte, un écrit, mais je ne puis le lui enlever.
Il la vuelt prendre, cil ne li vuelt guerpir. (Ibid., 351.)
Il veut la prendre, mais celui-ci ne veut pas la lui abandonner[18].
Périphrases remplaçant le pronom personnel.[modifier]

L’ancien français employait des tournures comme mon cors, ton cors, son cors, plus rarement ma char, ta char, et quelques autres expressions semblables en fonction de pronoms personnels. Les exemples avec cors sont en particulier nombreux : l’expression signifiait : de ma personne, de ta personne, en personne, moi-même, toi-même.

Ex. :

Jo conduirai mon cors en Rencesvals. (Rol., 892.)
J’irai moi-même, en personne, à Roncevaux.
Li cors Dieu les cravant ! (Aimeri de Narbonne, 1019.)
Que Dieu les écrase !

Le mot cors sert aussi à renforcer le pronom de la 3e personne ou le substantif sujet.

Ex. :

Il ses cors ira. (Villehardouin, 93 f.)
Il ira en personne.
Li roys ses cors avoit fait. (Joinville)
Le roi avait fait en personne, lui-même.
Il meismes ses cors portoit. (Id.)
Lui-même portait.
Pronoms-adverbes en, y.[modifier]

En et y (a. fr. i), qui, dans la syntaxe moderne, se rapportent aux choses, pouvaient se rapporter aussi aux personnes.

Ex. :

De Nicole le bien faite
Nus hom ne l’en puet retraire. (Aucassin, III, 4.)
D’auprès de Nicolette la bien faite aucun homme ne peut le ramener.

L’emploi de ces mêmes pronoms-adverbes est fréquent pour annoncer un régime ou rappeler une proposition. Dans ce dernier cas cet emploi s’est maintenu avec beaucoup de liberté jusqu’au xviie siècle ; on n’a qu’à étudier, à ce point de vue, la syntaxe de en dans Corneille.

Emploi du pronom personnel pour l’adjectif possessif.[modifier]

Le pronom personnel précédé de la préposition de remplace assez souvent l’adjectif possessif. On disait : l’ame de mei (= mon âme), l’ame de tei (= ton âme), l’âme de lui (= son âme) ; le nombre d’eus, l’ame d’eus, etc.

Ex. :

Guaris de mei l’ame de toz périls. (Rol., 2387.)
Protège mon âme contre tous les périls.
Li sire d’els premiers parlat avant. (Rol., 2656.)
Leur seigneur parla le premier.
L’anme de tei seit mise en pareïs. (Rol., 2934.)
Que ton âme soit mise en paradis.
Por la douçor de li e por s’amor. (Aucassin, 24, 77.)
Pour la grâce d’elle, pour sa grâce et pour son amour.

On trouve dans ce dernier exemple les deux tournures, l’ancienne et la moderne.

Emploi du pronom réfléchi.[modifier]

Le français moderne n’emploie le pronom réfléchi accentué que lorsque le sujet est indéterminé : chacun pour soi ; il vaut mieux avoir les honnêtes gens avec soi ; on a souvent besoin d’un plus petit que soi.

L’ancienne langue avait une liberté bien plus grande ; elle pouvait employer le pronom réfléchi accentué dans tous les cas où nous emploierions la forme tonique du pronom non réfléchi lui. Ex. :

Dedavant sei fait porter son dragon. (Rol., 3266.)
Devant lui il fait porter son dragon.
A sei apelet ses filz e les dous reis. (Rol., 3280.)
Il appelle à lui ses fils et les deux rois.
Or ad li cuens endreit sei sez que faire. (Rol., 2123.)
Maintenant le comte (Roland) a assez à faire envers lui-même.
Quant veit li cuens que ne la freindrat mie,
Molt dolcement la plainst a sei meïsme. (Rol., 2342.)
Quand Roland voit qu’il ne la brisera pas,
très doucement il la plaignit en lui-même[19].

D’autre part, au lieu du réfléchi atone (se) comme dans la langue moderne, ou du réfléchi tonique sei, soi (cf. supra), l’ancien français emploie volontiers le pronom personnel non réfléchi lui, elseus[20].

Ex. :

As tables jueent por els esbaneier. (Rol., 111.)
Ils jouent au tric-trac pour s’amuser.
Olivier sent qu’il est a mort naffret ;
De lui vengier ja mais ne lui ert sez. (Rol., 1966.)
Olivier sent qu’il est blessé à mort ;
de se venger il n’aura pas le temps.

Pronoms adjectifs démonstratifs[modifier]

Emploi du pronom adjectif démonstratif en fonction d’article.[modifier]

L’article provient d’un démonstratif latin (cf. la Morphologie). L’ancien français connaît aussi l’emploi du démonstratif cet, cete ou de cil, cele en fonction d’article. Cet emploi est même fréquent.

Par tote l’ost font lors tabors soner
Et cez buisines e cez greisles molt cler. (Rol., 3137.)
Par toute l’armée ils font sonner très haut leurs tambours et les trompettes et les cors.
Franceis i fierent par vigor et par ire,
Trenchent cez poinz, cez costez, cez eschines. (Rol., 1662.)
Tranchent les poings, les côtés, les échines[21].
Pronoms et adjectifs.[modifier]

Les pronoms démonstratifs étaient indifféremment, dans l’ancienne langue, adjectifs ou pronoms.

Adjectifs.[modifier]

On disait : en cest païs, en ceste ville ; en cel païs, en celle ville, cel désignant les objets éloignés, cest les objets rapprochés.

Pronoms.[modifier]

On disait également : cil dist ; cil a parlet a lei de bon vassal (Rol., 887.). Cel list romans e cil dist fables (Méon, Nouv. Rec., I, 152.).

Autres exemples de l’emploi du pronom adjectif :

Si veit venir cele gent paienor (Rol., 1019). Et il voit venir cette race païenne.
A celle jornée que nos entrames dans nos neis (Joinville, XXVIII). En celui temps ; en celui jour ; en cestuy jour.

La langue moderne a établi une distinction rigoureuse dans l’emploi de ces formes : cet, cette est adjectif ; celui, celle sont pronoms (celui-ci, celle-là) ; ils peuvent s’employer aussi comme antécédents du relatif qui : celui qui règne dans les les cieux (a. fr. cil qui regnet es ciels).

Quant a celui, qui était le cas du régime indirect (et quelquefois direct), il s’emploie de bonne heure comme cas-sujet.

Ex. :

Celui levat le rei Marsilion. (Rol., 1520.)
Celui-ci éleva le roi Marsile. Au xvie siècle celui pouvait encore être employé comme sujet d’un verbe ou comme adjectif.
Celuy n’est parfait poète
Qui n’a une âme parfaite. (D’Aubigné, III, 140.)
Celui Dieu (Marot) ; iceux bœufs (Rabelais).

Icelui, icelle subsistent encore au xviie siècle dans certaines formules de procédure.

Cettui-ci, très fréquent chez Balzac, est rare après Corneille, qui l’a employé trois fois dans Clitandre.

Dans une proposition négative comme la suivante : n’i ad cel, celui ne plort et se dement, celui prend le sens de personne, comme on le voit en traduisant : il n’y a personne qui ne pleure et ne se lamente. Cette tournure, très fréquente en ancien français, se retrouve au xvie siècle : Il n’y a celuy qui ne se vante qu’il en a grande quantité (Despériers, Cymbalum, II)[22].

Après comme, celui a le sens de quelqu’un.

Ex. :

J’en parle come de celuy que je ai connu. (Commynes, 7, 2.)
J’en parle comme de quelqu’un que j’ai connu.
Dès le lendemain délibéra de partir comme celuy qui avait grande envie de retourner (Id., 8, 11.) ; = comme quelqu’un.
Emploi de ce, ço.[modifier]

L’ancien français emploie volontiers le pronom neutre ço, ce devant les verbes croire, dire, savoir, sentir, voir, etc., quand ces verbes sont suivis d’une proposition subordonnée complétive, que ço, ce servent, pour ainsi dire, à annoncer.

Ex. :

Ço sent Rodlanz que la mort li est prés. (Rol., 2259.)
Roland sent que la mort lui est proche.
Ço sent Rodlanz que s’espéde li tolt. (Rol., 2284.)
Roland sent qu’il (le païen) lui enlève son épée.
Quant il ço vit que n’en pout mie fraindre. Rol., 2314.)
Quand il vit qu’il n’en pouvait rien briser.

Pronoms adjectifs possessifs[modifier]

La forme accentuée du pronom ou adjectif possessif était ordinairement précédée de l’article défini ; elle pouvait aussi être précédée d’un pronom démonstratif, ou de l’indéfini un.

On disait donc : la meie mort, la soe mort ; li tuens parentez ; li miens cuers ; li miens amis ; la toe, la soe mercit ; uns suens chevaliers ; uns suens escuiers ; ceste vostre charrue ; cez lor espées, etc. Cf. encore aujourd’hui, dans le langage populaire : un mien ami, un mien cousin.

Pour l’emploi du pronom personnel précédé d’une préposition en fonction d’adjectif possessif, cf. supra.

Lour (< illorum), devenu leur, ne prend la marque du pluriel qu’à la fin du xiiie siècle.

Pronoms relatifs[modifier]

Emploi du cas-régime cui.[modifier]

Le cas-régime cui, conformément à son origine (datif latin cui), s’emploie comme régime indirect ; il peut s’employer aussi comme régime direct et même comme « génitif ». Voici des exemples de, ces trois cas.

  1. Li rois cui la cité estoit.
    Le roi à qui était la cité.
    Li chanceliers, cui li mestiers en eret. (Alexis, 376.)
    Le chancelier à qui (= dont) c’était la fonction.
  2. Al tems Noé cui Dieus par amat tant. (Alexis, 7.)
    Au temps de Noé que Dieu aima tant.
    Celui cui j’amoie. (Chastelaine de Vergi, 739.)
    Celui que j’aimais.
    Plus que moi cui il a trahie. (Ibid., 743.)
    Plus que moi qu’il a trahie.
  3. Godefrois, cui ame soit sauvée. (Roman de Bauduin de Sebourc, XXV, 64.)
    Godefroy, dont l’âme soit sauvée.

Autres exemples de cui mis pour de qui, dont.

Barons cui pere establirent l’Église. (Vie de saint Thomas, 2447.)
Les barons dont les pères fondèrent l’Eglise.
A cui porte Ladres gisoit. (Renclus de Molliens, 43, 3.)
Devant la porte de qui gisait Lazare.

Dans ces derniers cas, comme dans le suivant : en la cui garde li rois l’aveit mis (c’est-à-dire, en la garde de qui), cui, servant de régime à garde, est construit sans la préposition de, comme dans les expressions l’enseigne Charle, lo corn Roland, la Charlon, etc.


Cui peut aussi s’employer avec une préposition.

Ex. :

D’icel saint home par cui il gariront. (Alexis, 330.)
De ce saint homme par qui ils seront sauvés.
Dont.[modifier]

Dont s’employait assez librement pour exprimer des rapports divers : un anel dont il l’out esposede (Alexis, 73.) : un anneau qu’il lui avait donné en l’épousant. Cette liberté régnait encore au xviie siècle (Haase, Synt. fr., § 37.). Dont peut se rapporter à toute une phrase précédente : li roys s’en revint en France, dont il en fu mout blasmez (Joinville, 77 b.) . Cet usage s’est maintenu jusque dans la langue contemporaine[23].

Lequel.[modifier]

Lequel n’apparaît guère avant le xiiie siècle ; il est très fréquent au xive siècle et son usage ne se restreint qu’au xviie.

Pronom-adverbe .[modifier]

Le pronom-adverbe peut se rapporter dans l’ancienne langue à des personnes (cf. supra, en, y).

Ex. :

Ensi dist Charles, ou il n’ot qu’aïrer. (Aimeri de Narbonne, G. Paris, Chrest., v. 280.)
Ainsi dit Charles, chez qui il n’y avait que tristesse.

Cet emploi, qui était assez rare en ancien français, devient d’un usage courant au xviie siècle.

Ex. :

Vous avez vu ce fils, où mon espoir se fonde. (Molière, Étourdi, IV, 2.)
Il ne reste que moi
Où l’on découvre encor les vestiges d’un roi. (Racine, Alexandre, II, 2[24].)
Omission du pronom relatif.[modifier]

L’ancienne langue omettait volontiers le pronom relatif après des propositions négatives ou restrictives. « Le trait le plus caractéristique du Roland est l’omission fréquente de que ou qui entre la proposition principale et les propositions subordonnées[25]. » Cela est vrai naturellement des autres textes. C’est là une habitude si différente de la syntaxe moderne qu’elle déroute souvent les débutants.

Ex. :

Soz ciel n’at home plus en ait de meillors. (Rol., 1442.)
Sous le ciel il n’y a pas d’homme qui en ait de meilleurs.
Cel nen i at Monjoie ne demant. (Rol., 1525.)
Il n’y a personne qui ne demande Montjoie[26].
Jamais n’iert home plus volenters le serve. (Rol., 2254.)
Jamais il n’y aura un homme qui le serve plus volontiers.
Suppression de l’antécédent ce.[modifier]

Dans les interrogations indirectes, le pronom interrogatif[27] neutre que est précédé, dans la langue moderne, de ce, à moins que ce que ne soit devant un infinitif.

Ex. :

Savez-vous bien ce que vous faites ?
Mais : je ne sais que faire.

L’ancienne langue employait que comme pronom interrogatif neutre sans antécédent.

Ex. :

Il ne sout que ço fut. (Pélerinage, 386.)
Il ne savait ce que c’était.
Ne sevent que font. (Alexis, 370.)
Ils ne savent ce qu’ils font.
Or ne sai jo que face. (Rol.)
Je ne sais que faire.

Cette tournure s’est maintenue longtemps. Au xvie siècle, elle est constante : Je ne sais que c’est ; sans sçavoir qu’ils faisoient, tant ils estoient troublés[28].

Hélas ! mon cher Morel, dy-moy que je feray,
Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles. (Du Bellay, Œuvres choisies, 219[29].)

Au xviie siècle, les exemples ne sont pas rares.

Ex. :

Qui n’avait jamais éprouvé que peut un visage d’Alcide. (Malherbe.)
Le roi ne sait que c’est d’honorer à demi. (Corneille.)
Voilà, voilà que c’est de ne voir pas Jeannette. (Molière, Étourdi, IV, 6.)
Vous savez bien par votre expérience
Que c’est d’aimer. (La Fontaine, Contes, III, 5.)

C’est par une omission de la même nature que s’explique la tournure suivante, si commune dans la langue du moyen âge : faire que avec le cas-sujet et ellipse du verbe : faire que fols, c’est-à-dire : faire (ce) que (fait) un fou[30] ; faire que sages, c’est-à-dire : faire (ce) que (fait) un sage ; faire que proz, agir en preux ; faire que traïstre, agir en traître.

On trouve encore dans La Fontaine (Fables, V, 2) :

Celui-ci s’en excusa,
Disant qu’il ferait que sage
De garder le coin du feu.

Qui = Si l’on.[modifier]

Qui sujet d’un verbe au conditionnel ou, ce qui est la même chose en ancien français, à l’imparfait ou au plus-que-parfait du subjonctif, a le sens de : si quelqu’un, si l’on, si on : cet emploi a lieu surtout dans des propositions qui marquent l’hypothèse ou dans des propositions exclamatives.

Ex. :

Qui donc odist Monjoie demander,
De vasselage li poüst remembrer. (Rol., 1182.)
Si quelqu’un avait entendu ce cri de Monjoie, il aurait pu avoir une belle idée du courage.
Qui lui veïst Sarrasins desmembrer,
De bon vassal li poüst remembrer. (Rol., 1970.)
Si quelqu’un lui avait vu démembrer les Sarrasins, il aurait pu se représenter un bon vassal.
Qui puis veïst Roland et Olivier
De lor espées et ferir et chapler ! (Rol., 1680.)
Ah ! Si on avait vu Roland et Olivier frapper de leurs épées !

Même en dehors de ces cas, qui, employé comme pronom absolu, avec un sens indéfini, peut être traduit par si on, comme dans l’expression moderne : tout va bien, qui peut attendre.

Ex. :

Dieus, come est biaus, qui l’a bien regardé ! (Huon de Bordeaux, 3414.)
Dieu ! comme il est beau, pour celui qui l’a bien regardé, si on le regarde bien.
De noz aveirs ferons granz départides
La main menude, qui l’almosne desidret. (Alexis, 523.)
De nos biens nous ferons de grandes et nombreuses distributions, si quelqu’un désire l’aumône.

Cet emploi de qui, du moins avec un conditionnel, est resté très vivant jusqu’au xvie siècle et on en trouve des exemples au xviie[31].

Qui seroit contraint d’y vivre, on trouverait moyen d’y avoir du repos. (Malherbe, II, 373.)
Bonne chasse, dit-il, qui t’aurait à son croc. (La Fontaine, Fables, X, 4).
Qui n’aurait que vingt ou trente ans,
Ce serait un voyage à faire. (Id. Contes, IV, 9.)
Adverbe relatif que.[modifier]

L’adverbe relatif que pouvait remplacer dans l’ancienne langue un pronom relatif précédé d’une préposition.

Ex. :

Il les tendroit as us et coutumes que li empereeur les avoient tenuz. (Villehardouin, 280 k.)
Il les tiendrait aux us et coutumes auxquels les empereurs les avaient tenus.
Nous somes ou plus grant péril que nous fussiens onques mais. (Id.)
Nous sommes au plus grand péril où nous ayons jamais été.

Cet emploi est encore général chez les auteurs du xviie siècle (Haase, Synt.fr., § 36).

Pronoms interrogatifs[modifier]

Le pronom interrogatif cui, écrit quelquefois qui, s’emploie comme régime indirect sans préposition avec autant de liberté que cui pronom relatif.

Ex. :

De ço cui chalt ? Demorét i ont trop. (Rol., 1806.)
De cela à qui (ou à quoi) importe-t-il ? À qui (à quoi) cela sert-il ? Ils ont trop tardé.
O filz, cui ierent mes granz hereditéz ? (Alexis, 401.)
Ô fils, à qui seront mes grands héritages ?

Il pouvait aussi, comme le relatif, être précédé de prépositions : a cui, de cui, par cui, etc. Sur l’omission de l’antécédent ce dans les propositions interrogatives indirectes, cf. supra.

Que, quoi, qui.[modifier]

L’interrogatif neutre était que[32] (forme atone), quoi (forme tonique). De bonne heure que a été remplacé comme cas-sujet par qui, forme du masculin et du féminin. Cet emploi de qui s’est maintenu dans la langue moderne : qui fait l’oiseau ? c’est le plumage (= qu’est-ce qui). Qui vous presse ? (La Fontaine, Fables, IX, 2) (= qu’est-ce qui vous presse).

Pronoms adjectifs indéfinis[modifier]

Les indéfinis sont en général pronoms et adjectifs. Nous ne parlerons que des plus usuels.

Aucun.[modifier]

Alcun, aucun provenant de aliqui(s) unus, signifie quelqu’un dans l’ancienne langue ; ce sens affirmatif s’est maintenu jusque dans la langue moderne : d’aucuns prétendent. Le mot, employé souvent dans des phrases négatives, a pris le sens négatif.

Altrui.[modifier]

Altrui, autrui est le cas-régime indirect de altre. L’autrui était aussi un neutre qui signifiait : le bien des autres. Il était construit comme un nom (complément déterminatif) dans des expressions comme : notre droit et l’autrui (= celui d’autrui).

Chascun.[modifier]

Chascun servait d’adjectif et de pronom : chascun seigneur, chascun jour. Cette construction s’est maintenue jusqu’au xvie siècle[33]chaque a remplacé chacun en fonction d’adjectif. Chaque « inconnu à Rabelais, se rencontre dans Montaigne (I, 10.)[34] ».


Mesme.[modifier]

La langue actuelle donne deux sens à cet adjectif indéfini, suivant la place qu’il occupe : le même homme (identité), l’homme même (idée d’insistance).

Dans l’ancienne langue cette règle n’existait pas et jusqu’au xviie siècle le sens de même était déterminé par le contexte et non par la place qu’il occupait.

Ex. :

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu ? (Corneille, Cid, II, 12.)
avoir ainsi traité
Et la même innocence et la même bonté. (Molière, Sganarelle.)

Inversement on trouve au xviie siècle :

Sans être rivaux, nous aimons en lieu même. (Corneille, Place Royale, V, 3.)
Nul.[modifier]

Nul avait un cas-régime nului, qui a disparu de bonne heure. Étant négatif, nul pouvait s’employer sans négation ; mais ce n’était pas une règle générale ; il est souvent accompagné de la négation dans la Chanson de Roland.

Om, on.[modifier]

Om, on venant de homo, a de bonne heure le sens indéfini qu’il a de nos jours : il y en a quatre exemples dans la Vie de Saint Alexis, et ils sont plus nombreux dans la Chanson de Roland.

Plusor.[modifier]

Plusor, pluisor (mod. plusieurs) correspond à un comparatif du latin vulgaire (cf. la Morphologie) et signifie plusieurs, beaucoup. Employé avec l’article défini il signifie : le plus grand nombre. On dit ordinairement : li alquant et li pluisor.

Ex. :

Alquant i chantent, li pluisor getent lairmes.
Quelques-uns chantent, le plus grand nombre pleurent.
Se pasment li plusor. (Rol., 2422.)
La plupart s’évanouissent.
De plusors choses à remembrer li prist. (Rol., 2377.)
Il se mit à se souvenir de plusieurs choses.
Quel... que.[modifier]

Là où le français moderne emploie quelque... que[35], l’ancien français employait, plus logiquement et plus simplement, quel... que : cet emploi a d’ailleurs persisté jusqu’au xviie siècle.

Ex. :

Quel part qu’il alt, ne poet mie caïr. (Rol., 2034.)
Quelque part qu’il aille, il ne peut tomber.
Deu gardad David quel part qu’il alast. (Quatre livres des Rois, II, 148.)
Dieu garda David, quelque part qu’il allât.
En quel lieu que on le mist : en quelque lieu qu’on le mît.

Au xviie siècle :

En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas. (Molière, Fâcheux, III, 4.)

Les distinctions entre quelque adjectif et quelque adverbe ne sont pas connues de l’ancienne langue ; jusqu’au xviie siècle d’ailleurs, quelque s’accorde avec le mot auquel il se rapporte.

Qui qui, qui que, que que.[modifier]

Qui qui, quique, cui que (cas-régime du précédent) s’employaient en parlant des personnes.

Que que, quoi que s’employaient en parlant des choses.

Ex. :

Ambor ocit, qui quel blasmt ne le lot. (Rol., 1546.).
Il les tue tous deux, qui que ce soit qui le blâme ou le loue.
Cui qu’en peist[36] o cui non. (Rol., 1279.)
Qui que ce soit que cela ennuie ou non.

Autres exemples : cui qu’en doie desplaire ; cui qu’en doit anuier, etc.

Que que Roland Guenelon forsfesist (Rol., 3827.).
Quelque faute que Roland ait commise envers Ganelon.

Autres exemples : que que li autre facent ; que qu’on die...


Qui qui, qui que étaient souvent accompagnés de l’adverbe de temps onques : de là vient le pronom indéfini Quiconque (qui que onque).

Qui... qui pouvait avoir aussi le sens de : les uns... les autres. Le neutre que... que signifiait : tant... que. Cf. encore, dans La Fontaine : Que bien que mal elle arriva (Fables, IX, 2).

Tant.[modifier]

Tant, comme quant, était un adjectif indéfini variable.

Ex. :

Par tantes terres ad son cors travailliét ! (Rol., 540.)
Par tant de pays il a fatigué son corps !
Tanz bons vassals veez gésir par terre. (Rol., 1694.)
Tant de bons vassaux vous voyez couchés par terre !

Avec quant on pouvait dire : en quantes choses, quantes proieres (prières), etc. Cf. encore l’expression vieillie : toutes et quantes fois.

On disait mil tanz, cent tanz = mille fois autant, cent fois autant.

Tout.[modifier]

Tout employé comme adjectif (tous les hommes) pouvait ne pas prendre l’article dans l’ancienne langue surtout au pluriel : tous hommes, tous dis, tous jours. On disait aussi toute nuit, toute veie (toutefois, cependant). Cf. encore, au xviie siècle :

Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. (Corneille, Menteur, III, 2.)
Quoi ! Masques toute nuit assiégeront ma porte ! (Molière, Étourdi, III, 9.)
Un.[modifier]

Un s’emploie au pluriel devant les mots qui n’ont pas de singulier ou devant les mots désignant des objets qui vont par paire.

Unes lettres, unes fourches, unes chausses, unes cornes, unes grosses lèvres, etc.

Un employé comme pronom au sens de l’un, quelqu’un est fréquent.

Uns qui se jut el pavillon
Respondi orgoillosement. (Ben. de Sainte Maure, 16042.)
L’un d’eux, qui était couché au pavillon, répondit orgueilleusement.

Au xvie siècle, un avait souvent le sens de quelqu’un : Comme un qui prend une coupe (Ronsard, Odes, I, 2). Oter à un ce que la fortune lui avait acquis (Montaigne, II, 8).

Noms de nombre[modifier]

Cardinaux[modifier]

Sur l’emploi de un article indéfini, cf. supra. Sur l’emploi de l’article devant les nombres cardinaux, cf. supra. Les divers éléments des noms de nombre formés par addition étaient réunis par et : on disait vingt et deux, trente et trois, comme aujourd’hui vingt et un, soixante et onze. Cet usage s’était maintenu en partie au xviie siècle (trente et trois, vingt et quatre dans Corneille).

Ex. : Mil et cent et quatre vinz et dix sept anz. (Villehardouin.)

Un nom de nombre formé d’une unité de dizaine + un n’exigeait pas que le substantif fût au pluriel ; l’accord se faisait avec un et non avec l’ensemble du chiffre.

La règle se maintient au xvie siècle et au xviie il y a encore hésitation.

L’ancien français formait des multiplicatifs avec vingt : six vint, douze vint, quatorze, quinze vint, etc. Quatre-vingts est un reste de cet ancien usage (cf. l’Hôpital des Quinze Vingts) . On trouve jusqu’à dix-huit vingt. Le cas-sujet de vingt était vint, le cas-régime vinz.

Avec cent l’usage est le même qu’aujourd’hui ; mais on pouvait dire dix cens, comme huit cens, neuf cens.


Pour mille l’ancien français avait la forme mil, qui on correspondait au latin mille (singulier) et milie, plus tard mille, qui correspondait au latin milia (pluriel neutre).

Ex. :

Od mil de mes fedeilz. (Rol., 84.)
Avec mille de mes fidèles.
Vint milie homes (Ibid., 13.)
Sont plus de cinquante milie. (Ibid., 1919.)

Il y a d’ailleurs souvent confusion entre mil et milie, mille.

Ordinaux[modifier]

L’ancienne langue employait peu les noms de nombre cardinaux dans les cas où nous les employons aujourd’hui (succession de rois, d’empereurs, etc.) ; elle aurait dit : Louis deuxième, troisième, quatorzième ; elle disait de même, pour les jours du mois : le quatorzième d’aoust, le vingt cinquième de mai. Cet usage a duré jusqu’au xviie siècle, au moins en ce qui concerne la succession des rois, papes, empereurs, etc., les jours du mois. Balzac dit : Louis quatorzième, Adrien sixième, Henri troisième ; Boileau : Louis douzième ; Balzac : vingt-quatrième de mars ; quinzième de décembre.

Citons encore les expressions comme moi dixième, moi troisième (= dix, trois personnes, moi compris) qui se retrouvent au xviie siècle et qui survivent encore dans les dialectes modernes.

  1. Composée vers 1040 ; éd. Gaston Paris et M. Roques (Classiques français du Moyen-âge).
  2. Texte du manuscrit d’Oxford, publié par G. Grœber (Bibliotheca Romanica, nos 53-54). Nous y avons introduit quelques modifications surtout orthographiques.

    La Syntaxe de l’Essai de Grammaire de l’ancien français de E. Etienne abonde en observations ingénieuses fondées sur l’étude de textes nombreux : nous nous en sommes servi avec fruit pour cette partie de notre travail.

    Les exemples concernant le xvie siècle sont empruntés en général à : Darmesteter et Hatzfeld, Le xvie siècle en France, 1re éd., Paris, 1878.

    Plusieurs exemples sont empruntés à la Chrestomathie du moyen âge de Gaston Paris et Langlois (4e éd., 1904), dont l’introduction contient de précieuses notes de syntaxe.

    Pour le xviie siècle nous nous sommes servi de : Haase, Syntaxe française du xviie siècle, trad. Obert. Paris, 1898, ainsi que de la Grammaire historique de M. F. Brunot et de l’Histoire de la langue française du même auteur, Tome IV (Paris, Colin, 1913). Le tome I du même ouvrage nous a fourni aussi d’intéressants exemples et de précieuses observations. On trouvera des renseignements bibliographiques complets dans l’ouvrage suivant : Horluc et Marinet, Bibliographie de la Syntaxe du français, Lyon — Paris, 1908.

  3. Classiques français du moyen-âge.
  4. Composé de tres et de tot (lat. vulg. trans totum, au delà de tout).
  5. Sous-entendu : espede.
  6. On lit dans Villon : Passez-vous en mieulx que pourrez. (Grand Testament, 346.)
  7. Cf. Haase, Syntaxe française du xviie siècle, §29 A.
  8. G. Paris, Chrestomathie de l’ancien français, p. LXI.
  9. Le pluriel de l’article indéfini un a été remplacé dans la langue moderne par des, qui est le pluriel de l’article partitif.
  10. Cf. Haase, Synt. fr., § 117.
  11. Haase, Synt. fr., § 107.
  12. En réalité populus Deo en latin vulgaire, la forme du génitif ayant disparu.
  13. Peut-être doit-on rapporter au même usage des expressions comme : en yver tens, en esté tens, au temps d’hiver, au temps d’été.
  14. Au vers 2389 on trouve, avec la même formule, a Deu.
  15. Tobler, Vermischte Beitraege, I (1ere éd.), 65.
  16. Tous ces exemples sont donnés par Tobler, Vermischte Beitraege, I (1ere éd.), p. 113.
  17. Sert aussi de 3e personne du pluriel ; cf. la Morphologie.
  18. Cependant on trouve, dans le même poème (v. 368, 373) : done li la, lui la consent, exemples qui prouvent que le pronom régime ne s’omettait pas, quand il devait être placé après le pronom régime indirect. Pour le xviiie s., cf. Haase, Synt. fr., § 4.
  19. Un peu plus loin on trouve (v. 2382) : Mais lui meïsme ne volt mettre en obli.
  20. Une grande liberté dans l’emploi de soi au lieu de lui existait encore au xviie siècle ; cf. Haase, Synt. fr., § 13.
  21. Cf. Ch. de Roland, 2533–38, le mélange de les et de ces.
  22. Darmesteter et Hatzfeld, Le xvie siècle en France, p. 257.
  23. Cf. des exemples d’Andrieux et de G. Sand dans Ayer, Grammaire comparée de la langue française, 4e éd., p. 452.
  24. Cf. Haase, Synt. fr., § 38 A.
  25. G. Paris, Extraits de la Chanson de Roland, 6e éd., p. 52.
  26. Cri de guerre des soldats de Charlemagne.
  27. Nous croyons que c’est un interrogatif plutôt qu’un relatif.
  28. Exemples de la Satyre Ménippée et d’Amyot cités par Darmesteter et Hatzfeld, Le xvie siècle en France, 1ere éd., p. 258.
  29. Brunot, Gram. hist., § 275.
  30. Il s’agit à vrai dire ici d’une proposition relative et non pas interrogative, comme dans le cas précédent.
  31. Cf. Haase, Synt. fr., § 40.
  32. L’ancienne langue pouvait dire : que vous faut ? (= Qu’est-ce qui vous manque ?).
  33. Encore dans La Fontaine : chacune sœur. (Fables, II, 20.).
  34. Brunot, Gram. hist., p. 353.
  35. On trouve des exemples de quelque... que dès le xiiie siècle ; mais son emploi n’a prévalu qu’au xviie.
  36. Subj. prés, 3e p. sg., du verbe peser.