Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Éloa

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Éloa, poëme par Alfred de Vigny. Née d’une larme du Christ, cette ange femme s’étiole dans les célestes demeures ; tous les séraphins ne peuvent fixer son attention ; c’est que personne ne souffre au paradis ; elle ne peut là déverser les trésors de pitié que renferme son cœur de femme. Soudain elle apprend que, loin des regards de Dieu, il est un ange, le plus beau et le plus puissant autrefois, dont l’orgueil indomptable s’est révolté, et qui, pour cette rébellion, a été exilé au fond des enfers. Dès lors Eloa n’a plus qu’une pensée : ramener au bien cette âme égarée. Elle s’élance dans l’infini et vole vers l’endroit maudit : elle rencontre bientôt celui qu’elle cherche.

La, comme un ange assis, jeune, triste et charmant.
Une forme céleste apparut vaguement.
Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle.
Enchantait les regards des teintes de l’opale.
Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d’un bandeau :
C’était une couronne, ou peut-être un fardeau ;
L’or en était vivant, comme ces feux mystiques
Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques ;
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Mais, hélas ! l’ange est déchu ; son grossier langage émeut la fille du ciel, qui s’efforce de faire pénétrer dans son cœur la langue des cieux :
Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute…
Car, sitôt que des cieux une Ame prend la route.
Comme un saint vêtement, nous voyons sa bonté
Lui donner en entrant l’éternelle beauté.
Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?
Pourquoi sur votre front tant de douluur empreinte ?
Comment avez-vous pu descendre du saint lieu ?
Et comment m’aimez-vous, si vous n’aimez pas Dieu ?

Satan, un moment ému, se redresse de tout son orgueil. Devant cet ange innocent dont la pureté semble insulter à ses crimes, il n’a plus qu’une pensée : rendre indigne des cieux celle qui a voulu le sauver. Il enlace la pauvrette éperdue, il l’entoure de ses séductions ; ses lèvres touchent les siennes : un cri de douleur retentit au paradis ; la vierge s’est donnée à Satan. Alors, sentant qu’elle a tout perdu, que sa chaîne est à jamais rivée, que tout retour au céleste séjour lui est interdit, l’enfant timide se tourne vers son maître. Elle ne le maudit point, elle est résignée ; pas un regret ne sort de sa bouche, pas une plainte de son cœur ; elle s’applaudit presque de cette chute, qui lui permet de se dévouer à celui qu’elle aime. Les yeux fixés sur Satan, qui l’oublie déjà, elle ne trouve qu’un mot, mot sublime :

Seras-tu plus heureux, du moins ? … Es-tu content ?

Le poëme d’Eloa est un des plus remarquables qui soient sortis de la plume de M. de Vigny ; il mérite d’être cité à côté de Dolorida et de Stello.

Éloa, groupe de marbre, par M. Pollet. Le sujet de ce groupe est tiré du poème d’Alfred de Vigny. Voici la description qu’en a donnée M. Th. Gantier : « Eloa, cet ange-femme né d’une larme du Christ, entend du haut du ciel le soupir douloureux que pousse du fond de l’abîme Lucifer, le plus beau, le plus fier des anges déchus. Elle s’attendrit à l’idée de ce malheur éternel qu’elle voudrait consoler, et peu à peu elle s’avance vers les limites du séjour céleste, attirée par une inéluctable fascination ; elle descend, elle descend toujours. Désorbitée de Dieu, comme un astre errant, elle entre dans un nouveau cercle d’attraction, it finit par tomber aux bras de l’ange rebelle. C’est le moment qu’a choisi le statuaire : Lucifer entraîne Eloa, qui ne résiste plus, vers le gouffre sans fond de l’éternelle douleur, et la réunion de ces deux natures, l’une infernale, l’autre céleste, forme un très-beau groupe, appuyé sur un nuage de marbre. Eloa est d’une suavité immatérielle. Lucifer contracte des muscles robustes trempés aux feux de l’enfer, antithèse excellente pour la sculpture. Nous trouvons seulement que la tête du démon, par l’arrangement des cheveux, le caractère des traits et cette expression de sneer byrouien qui crispe les lèvres, a une physionomie trop moderne et trop romantique. Mais peut-être M. Pollet l’a-t-il voulu ainsi pour indiquer que ce n’est pas là l’antique démon de la Bible, mais un diable d’invention récente et de poésie actuelle. Ces diables-là ressemblent un peu aux Manfred, aux Lara, aux Giaours, comme Eloa rappelle les Gulnare et le Médora. Nous n’aimons pas non plus beaucoup les teintes d’oxyde dont M. Pollet a cru devoir rouiller son marbre, surtout dans les blocs de nuages. Il valait mieux lui laisser sa blancheur native. » — « Un autre tort de ce groupe, a dit M. Marius Chaumelin, est de n’être intelligible que pour le petit nombre, pour ceux qui ont lu le poème d’Alfred de Vigny. Cet ange déchu qui, les yeux plongés dans l’abîme, semble bercer dans ses bras une belle femme alanguie, dont les regards.sont tournes vers le ciel, n’intéresse guère le public. Les sujets exclusivement littéraires conviennent peu à la sculpture. »

Le groupe d’Eloa a été exposé au Salon de 1869 ; il appartient à l’Etat ; un modèle en bronze de cet ouvrage a riguré au Salon de 1863.


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