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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Éloquence de la chaire (dialogues sur l’)

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Éloquence de la chaire (dialogues sur l’), ouvrage de Fénelon, publié seulement après la mort de l’auteur (1718). Il ne renferme que trois dialogues, dans lesquels l’évêque de Cambrai a imité la manière de Platon ; le premier de ces entretiens contient même une rapide analyse du Gorgias. Toutefois, il est à observer que Fénelon, n’ayant pas à mettre en scène des chefs célèbres d’écoles opposées, comme a dû le faire le philosophe grec, se contente de distinguer ses interlocuteurs par les lettres a, b, c, ce qui est un intérêt de moins pour la discussion.

L’éloquence de la chaire a pour domaine la morale. Le but qu’elle cherche à atteindre est d’inspirer aux hommes la bonté, la bienfaisance, l’équité, la charité universelle ; d’instruire son auditoire, de le consoler, de l’encourager ; de rendre le vice odieux, la vertu aimable, le devoir attrayant. Pour réussir, il faut suivre les élans de son âme, obéir à cette éloquence du cœur qui séduit et entraîne. Telle est la pensée originelle de ces Dialogues de Fénelon, qui prêchait ici d’exemple.

L’occasion de l’entretien est la critique d’un sermon où un prédicateur s’est montré plutôt bel esprit qu’orateur, par le choix de son texte et par les divisions artificielles qu’il y a établies. Dans les deux premiers dialogues, l’auteur traite de l’éloquence en général, de son but, de ses principes, de ses moyens et de ses règles ; le troisième est particulièrement consacré à l’éloquence religieuse. Cette dernière partie, dans laquelle l’auteur a développé des principes dont l’application est excellente, manquait encore aux traités et à l’enseignement de l’art oratoire ; il est vrai que les grands orateurs de la chaire donnaient des leçons pratiques de cet art.

Fénelon n’avait point écrit ces Dialogues pour le public. En exposant dans ce travail ses idées sur l’éloquence de la chaire, il s’était proposé de se rendre compte de ses propres sentiments sur l’objet du ministère de la parole évangélique, et de rechercher la méthode la plus sûre et la plus utile, celle qui peut permettre de recueillir tous les fruits de la prédication. Il n’eut ni l’intention de critiquer les abus qu’il apercevait dans la méthode ordinaire, ni la prétention de produire un système nouveau. L’auteur des Dialogues pense que les prédicateurs ne doivent point composer des discours qui aient besoin d’être appris et débités par cœur. « Considérez, dit-il, tous les avantages qu’apporte dans la tribune sacrée un homme qui n’apprend point par cœur. Il se possède, il parle naturellement, il ne parle point en déclamateur, les choses coulent de source ; ses expressions (si son naturel est riche pour l’éloquence) sont vives et pleines de mouvement. La chaleur même qui l’anime lui fait trouver des expressions et des figures qu’il n’aurait pu préparer dans son étude. L’action ajoute une nouvelle vivacité à la parole ; ce qu’on trouve dans la chaleur de l’action est autrement sensible et naturel ; il a un air négligé et ne sent point l’art… Voilà le véritable art d’instruire et de persuader ; sans ces moyens, on ne fait que des déclamations vagues et infructueuses. » Fénelon convient que, pour pouvoir exercer avec succès le ministère de la parole, sans le secours de la mémoire et d’une composition préparée, il faut une méditation sérieuse des premiers principes, une connaissance étendue des mœurs, la lecture de l’antiquité, de la force de raisonnement, etc. Il est opposé aux divisions et aux sous-divisions généralement adoptées dans les sermons ; cet ordre est arbitraire et nuisible à l’effet du discours. Il désire que les prédicateurs s’attachent davantage à instruire les peuples de l’histoire de la religion. Il blâme l’usage assez moderne de fonder tout un sermon sur un texte isolé. Les prédicateurs devraient prêcher souvent, et les sermons devraient être courts.

Les idées de Fénelon sur l’éloquence de la chaire ont soulevé des objections nombreuses. Il est bien rare de trouver un orateur que ses talents et ses connaissances mettent en état de parler sur toutes sortes de sujets avec assez de force et d’onction pour prouver, peindre et toucher. L’éloquence de la chaire est un art ; comme toutes les autres sciences humaines, celle-ci est soumise à des règles fondées sur la nature et sur l’observation du cœur humain. Elle a ses principes, ses convenances, ses recherches, ses délicatesses et même ses artifices. Mais, en se montrant si sévère contre l’éloquence, l’auteur des Dialogues s’est bien gardé d’établir des règles absolues. Les écrivains qui ont combattu sa thèse ne l’ont pas considérée sous son véritable point de vue. En proposant en imitation la parole austère et familière de l’Ecriture, il voulait interdire à la tribune sacrée les dangereuses ressources de l’éloquence profane ; en conseillant aux prédicateurs de suivre l’inspiration spontanée de leur cœur, selon la circonstance et le besoin, il entendait parler uniquement de ces instructions que les évêques et les pasteurs sont obligés, par le devoir de leur ministère, de faire aux fidèles. Réduites à ce seul objet, toutes les maximes de Fénelon sont éminemment pratiques. Un évêque, en effet, s’honore plus en donnant au peuple des villes et des campagnes des instructions conformes à sa simplicité et accessibles à son intelligence, qu’en aspirant à la célébrité de l’éloquence profane. Qu’apprennent au vulgaire les sermons préparés avec trop d’art et d’étude ? Les ornements oratoires n’expliquent pas les rapports du dogme avec la morale chrétienne. Ces principes ont paru fort judicieux à l’abbé Maury, et l’on peutd ire avec lui des Dialogues, « qu’on doit les regarder comme le meilleur livre didactique pour les prédicateurs, et que toutes les règles de l’art y sont fondées sur le bon sens et sur la nature. » Ces préceptes sont réduits à un petit nombre de conseils tirés d’une expérience personnelle : étudier les saintes Ecritures et les Pères de l’Église (dont Fénelon donne une appréciation nouvelle mêlée de quelques critiques, mais pleine de justesse et d’élévation) ; éviter toute recherche de style, dédaigner toute prétention aux effets oratoires et parler toujours autant que possible d’abondance. Au sentiment de M. Villemain, « nous n’avons dans notre langue aucun traité de l’art oratoire qui renferme plus d’idées saines, ingénieuses et neuves, une impartialité plus sévère et plus hardie dans ses jugements. Le style en est simple, agréable, varié, éloquent à propos, et mêlé de cet enjouement délicat dont les anciens savent tempérer la sévérité didactique… On y sent partout ce goût exquis de simplicité, cet amour pour le beau simple qui fait le caractère inimitable de ses écrits. » M. Nisard partage l’opinion de M. Villemain : « Fénelon, dit-il, s’est heureusement inspiré de cette méthode de Socrate, amenant peu à peu son interlocuteur, par la douce insinuation de la logique familière, à se dépouiller de ses préjugés et à se laisser surprendre en quelque sorte par la vérité… On peut regarder ces Dialogues comme l’un des ouvrages de critique les plus originaux dans notre langue. »

La Lettre à l’Académie française fait suite aux Dialogues sur l’éloquence.


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