Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Abbas ier (supplément 2)

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Administration du grand dictionnaire universel (17, part. 1p. 6-7).
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ABBAS Ier, dit le Grand, schah de Perse (1585-1628), est le cinquième souverain de la dynastie des Sophis, fondée par le schah Ismaêl, et le fils du schah Méhemmed-Konda- Bendèh.-Du vivant même de son père, les nobles du Khorassan l'avaient proclamé schah de Perse (1582), et Méhemmed avait inutilement essayé de rétablir son autorité dans cette province. En 1585, accompagné d'un puissant chef de tribus, il marcha sur Kazbin. Il y fit reconnaître son autorité, pendant que Méhemmed était abandonné par ses troupes. Devenu ainsi le maître véritable du royaume, il s'occupa immédiatement de le pacifier. Il vainquit lui-même les Uzbeks qui, depuis des années, dévastaient le Khorassan, en même temps que ses généraux réduisaient les îles du golfe Persique et la province de Lar ; puis, il songea à faire une guerre implacable aux Turcs, dont les invasions en Perse avaient presque toujours été suivies de succès et qui détenaient une partie considérable de ses propres Etats. On sait que, dès 1592, la guerre s'était rallumée entre l'Autriche et la Turquie les hostilités se poursuivaient encore dans la région hongroise, lorsque parut, en 1600, à la cour impériale de Rodolphe II, sir Anthony Shirley, envoyé par Schah-Abbas Ier, et porteur


d'une lettre de créance pour le monarque européen. Cet Anthony Shirley avait précédemment reçu du comte d'Essex la mission de se rendre en Perse, à l'effet de demander au schah son adhésion à une ligue des princes chrétiens contre la Porte et l'établissement de relations commerciales et diplomatiques entre la cour d'Angleterre et la cour persane ; il était parti pour l'Orient en 1598, avec son frère Robert Shirley et vingt-cinq compagnons ; il avait vu le schah à Kazbin, lorsque celui-ci revenait victorieux du Khorassan, et il s'était d'abord présenté au monarque comme un officier de fortune venant offrir ses services et ceux des gentilshommes d'outre-Manche qui l'avaient suivi. Secondé par Aly-Verdy, commandant en chef de l'armée persane, il s'adonna d'abord tout entier à l'instruction d'un corps d'infanterie ; il introduisit la discipline dans les troupes d'Abbas ; il apprit aux soldats l'emploi de l'artillerie, et l’armée persane se trouva bientôt en mesure de tenir tête aux janissaires. C'est alors que Shirley avait proposé au schah une alliance défensive et offensive avec les princes européens contre l'empire ottoman. Abbas vit du premier coup quel parti avantageux il pouvait tirer de l'occasion qui se présentait ; il accepta l'offre de l'Anglais et désigna pour l'accompagner dans ses pérégrinations en Europe Husseïn-Al y-Bey. Shirley vint donc en Moscovie, où il vit le grand-duc à Moscou. Il passa ensuite à Prague, où la cour impériale s'était fixée, et fit si bien que Rodolphe II résolut d'aecréditer un envoyé auprès de la personne du schah il désigna pour remplir cette mission un conseiller provincial en Transylvanie, nommé Etienne Kaknsch de Zalonkemeny, dont M. Ch. Schefer a traduit, annoté et publié la relation de voyage. A la même époque, le grand-duc de Moscovie, à l'instigation de l'empereur, détermina Abbas Ier à prendre les armes contre les Turcs, ses mortels ennemis. Le schah se prépara à cette expédition par la prise de Nehavend, dont il fit raser les fortifications (1602) ; après quoi, il réunit toutes ses forces sous prétexte d'une expédition dans le Farsistan, mais en réalité pour entrer en campagne. Il marcha sur l'Azerbaïdjan, vainquit et fit prisonnier Aly-Pacha, qui commandait l'armée turque dans cette province. Après s'être emparé de Tauris, où il laissa une forte garnison, il s'avança à la conquête des autres localités occupées par la Porte, emmenant avec lui 120.000 hommes et toutes ses femmes, au nombre de 500. Les villes et les villages qu'il rencontra sur sa route, tels que Mervend, Nakhtchivan, Djulfa, se soumirent sans résistance ; partout le menu peuple venait au devant de lui, chantant et dansant au son du tambourin pour fêter son arrivée. A Djulfa, ville forte uniquement habitée par des Arméniens, il reçut un accueil particuliérement enthousiaste les habitants se soulevèrent à son approche, chassèrent les fonctionnaires turcs et vinrent lui offrir le trésor public. Des illuminations terminèrent la fête, et un témoin oculaire raconte avec admiration que plus de 50.000 lampions brûlèrent pendant toute la nuit. De Djulfa, il marcha contre Erivan, qu'il assiégea : les Turcs, enfermés au nombre de 40.000 dans la forteresse, résistèrent un mois environ, mais furent forcés de capituler parce qu'ils manquaient de vivres et de munitions. Abbas, averti de l'arrivée du roi de Géorgie, qui venait le renforcer, rappela Aly-Verdy, alors occupé devant Bagdad, et se disposa à livrer à ses adversaires une bataille définitive. Grâce à sa bonne organisation, à sa nouvelle tactique, à sa discipline, l'armée persane triompha sans peine de troupes plus nombreuses (1603). Si l'on en croit Antoine de Gouvea, pendant qu'Abbas s'enivrait avec ses officiers sur le champ de bataille pour célébrer la victoire, on lui présenta 20.545 têtes, et cette lugubre exhibition dura jusqu'au milieu de la nuit. Enhardi par le succès, il chassa les Ottomans des bords de la mer Caspienne, de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie, du Kurdistan, de Bagdad, de Mossoul, de Diarbekir. La bataille de Shibleh (entre Sultaniéh et Tauris), gagnée par le général Karachêb-Khan sur les Turcs unis aux Tartares Kaptchaks, consacra, pour ainsi dire, la ruine de la domination ottomane en Perse. Et comme les Uzbeks avaient cessé leurs incursions depuis leur défaite, la royaume put enfin jouir d'une tranquillité inconnue depuis bien longtemps.

C'est sous le règne de Schah-Abbas Ier que la puissance des Portugais en Orient reçut un coup mortel par la perte d'Ormuz. Abbas voyait d'un œil d'envie la prospérité de cette île stérile, mais avantageusement située au point de vue commercial, et qui, en effet, était devenue, depuis qu'Albuquerque l'avait conquise, l'entrepôt de tout le trafic du golfe Persique. Il se faisait une fausse idée de la source de cette prospérité, et il se figura que la conquête d'Ormuz augmenterait sa gloire et sa richesse. Il fit part de ses desseins au gouverneur du Farsistan. En même temps, il offrit à la Compagnie anglaise des Indes un traité qui l'exempterait de payer les droits de douane sur les marchandises importées par elle à Gomroun (plus tard Bender-Abassi) et lui garantirait même une part dans les taxes qu'acquitteraient les autres nations. A ce prix, les Anglais consentirent à prêter leur concours aux Persans : ils fournirent au scbah les moyens d’accomplir une expédition navale contre l’Ile, objet de sa convoitise, et Ormuz fut attaquée. Les Portugais se défendirent courageusement ; ils ne se rendirent qu’épuisés et affamés. Leur magnifique établissement fut dépouillé de ses richesses ; mais, contrairement à ses calculs, Abbas ne fut après la conquête ni plus riche ni plus puissant, car Ormuz perdit toute son importance en passant sous lu domination persane (1622). Quant aux Anglais, ils durent se repentir de leur sotte complaisance lorsqu’ils virent le schah dénoncer sans délai le traité dont il avait été le promoteur.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les actes militaires de Schah-Abbas Ier, et nous nous occuperons maintenant de son administration et de son caractère. Voici d’abord le portrait qu’a tracé de ce monarque Antoine ds Gouvea : • Au temps que nous arrivâmes en sa cour, il était âgé de trente-deux ans, gai de visage, de petite taille, robuste, peu ou point curieux de ses vêtements, accostable et pitoyable, aimé du peuple, extraordinairement craint et redouté des grands, sobre en son manger, excessif k boire (vice excusable entre les Persiens, puisque personne ne s’en abstient, quelque défense qu’en fasse leur loi), auquel il est tellement accoutumé que, pour quelque excès qu’il fasse, il n’en perd point le jugement. Il est superstitieux en sa secte, et fait tous les jours cinq fois son oraison avec plus de loisir qu’aucun. Il a le jugement très bon, parle peu et hait tellement le mensonge, et est si rigoureux s châtier ceux qu’il surprend en menteries, qu’à plusieurs il a fait couper la langue pour cela. Il est ennemi mortel des voleurs, lesquels il châtie très sévèrement, au moyen de quoi il en a si bien nettoyé son royaume, que je crois qu’il n’y a lieu au monde où les voyageurs marchent avec plus de sûreté. Il est convoiteux de gloire et de renommée, ne se soucie pourtant que de celle qu’il acquiert par les armes. Il n’est point libéral, peut-être à cause que son royaume n’est pas riche et des grands frais qu’il a, été contraint de faire en guerre, ou peut-être pour ce que tous les rois mahométans sont accoutumés à recevoir toujours et ne donner à personne, ce qu’il témoigne bien par la facilité de laquelle il reçoit tout ce qu’on lui présente. Nous ajouterons qu’Abbas 1er était enjoué, spirituel, aimable parfois, mais cruel dans ses vengeances, barbare dans les châtiments qu’il infligeait, soupçonneux à l’excès, capable de tout sacrifier, même sa famille, même ses fils, à l’intérêt du trône. Et pourtant, malgré ses crimes, il fut adoré de ses sujets, qui demeuraient étrangers aux intrigues de la cour et ne jugeaient le souverain que d’après ses actes publics. Or, son administration intérieure dépassa de beaucoup en perfection et en sagesse celle de ses prédécesseurs. Ispahaû, choisie comme capitale, se remplit de merveilles dont les voyageurs Chardin et Tavernier nous ont laissé la description fidèle. Une chaussée fut construite qui traversa le Mazenderan dans toute sa longueur et rendit cette province accessible. Des caravansérails s’élevèrent de tous côtés et de nombreux travaux publics embellirent la Perse ; l’agriculture même reçut les encouragements d’Abbas. Equitable et sévère,

il chassa des administrations et des tribunaux les prévaricateurs et les gens tarés. Très attaché à la religion chiite, Abbas eut, enfin, l’esprit assez large pour laisser aux Arméniens le libre exercice de leur culte, et pou> se montrer bienveillant envers les chrétien) qui vinrent s’établir dans ses États. On lai reproche avec raison d’avoir fait assassiner in de ses fils et crever les yeux aux deux autres.

Il mourut en 1628, dans son palais favori de Ferhabad, à l’Age de soixante-dix ani et après quarante-trois ans de règne.

— Bibliog. Kakascb de Za]onkeroe«y, ./fcf Persicum, trad. par Ch. Schefer (Paris, 1877, in -18) ; Antoine de Gouvea, Belatiot des

?randes guerres et victoires obtenue ! par e roy de Perse Châ-Abbas (Rouen, 1646, in-4<>) ; l’Ambassade de D. Gardas di Silva Figueroa en Perse, trad. de l’espagnol, par M. de Wicquefort (Paris, 1667, in-4<>) ; Pietro délia Valle, Histoire apabgétiçue d’Abbas, roy de Perse, trad. de l’itaien par J. Baudouin (Paris, 1631, in-12) ; Sir John Malcolm, Histoire de la Perse, trad. de l’anglais par M. Benoist (Paris, 1S !1, 4 vol. in-8<», t. II) ; Evelyn Philip Shir.ey, Stemmata Sftirleiania, or the armais of the Skirley family (London, 1841, in-4») ; tes Six voyages de J.-B. Tavernier, éan/er, baron d’Aubonne, qu’il a fait (sic) en Turquie, en Perse et aux Indes (Paris, 1676,3 vol. in-4°).