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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Attentats aux mœurs (tardieu)

Administration du grand dictionnaire universel,  (1, part. 3, p. 890-891).

Attentats aux mœurs (Etude médico-légale sur les), par Ambroise Tardieu, professeur de médecine légale à la faculté de Paris. L’éminent professeur divise son travail en trois parties distinctes : la première porte sur les outrages publics à la pudeur, et ne contient que quelques indications très-sommaires ; la seconde a pour objet le viol et les attentats à la pudeur ; dans la troisième, il s’occupe de la pédérastie et de la sodomie. Ayant joué un rôle actif dans plus de huit cents expertises judiciaires relatives à des attentats de ce genre, l’auteur a eu l’occasion de faire des observations très-multipliées, de traiter une foule de questions médico-légales imprévues, et de résoudre beaucoup de difficultés nouvelles : il fait connaître les résultats de toutes ses observations personnelles afin, dit-il, de guider, dans les missions délicates dont ils peuvent se trouver chargés, les médecins qui ne peuvent pas avoir acquis sur ces matières une expérience égale à la sienne.

Après quelques réflexions générales, il donne un tableau statistique des attentats contre la pudeur. De 1826 à 1830, le nombre des crimes commis contre des enfants au-dessous de seize ans était de 136, année moyenne ; ce nombre s’est élevé à 420 de 1846 à 1850, c’est-à-dire qu’il a plus que triplé ; dans la même période, les attentats contre les adultes ne se sont accrus que de 34 %. Depuis cette époque, le tableau suivant montre que la progression a presque toujours été croissante :

années viols ou attentats commis sur des adultes. viols ou attentats commis sur des enfants.
1851 242 615
1852 228 611
1853 212 573
1854 174 581
1855 242 615
1856 160 532
1857 188 617
1858 238 784

M. Tardieu fait remarquer ensuite que « c’est dans les départements qui ont pour chefs-lieux les plus grands centres de population que l’on trouve le plus de ces crimes. Les attentats sur les enfants sont plus fréquents dans les villes, et sur les adultes plus fréquents dans les campagnes. » Sur 808 cas observés par M. Villermé durant une période de trois années, 293 se rapportaient aux mois de mai, juin et juillet ; 205 aux mois d’août, septembre et octobre ; tandis que février, mars et avril, en comptaient seulement 171, et novembre, décembre, janvier, 139 : ainsi, c’est dans les mois les plus chauds que les attentats à la pudeur sont les plus nombreux, et d’autres observations plus récentes ont confirmé ce résultat, qui, d’ailleurs, est indiqué par la nature même des choses. « Quant à l’âge des victimes, continue l’auteur, voici le relevé des 515 cas qui me sont propres, répartis suivant l’âge :

Au-dessous de 11 ans… 282
De 11 à 15 ans…… 138
De 15 à 20 ans 72
Au-dessus de 20 ans… 9
Non indiqué.. 14

On voit dans quelle proportion considérable, plus des deux tiers, les cas d’attentats commis sur les enfants l’emportent sur ceux qui concernent les adultes. »

Comme le principal but de cet ouvrage est de diriger les hommes de l’art quand ils sont appelés à éclairer les juges par la constatation des traces qu’ont pu laisser les attentats sur le corps des victimes, l’auteur a cru nécessaire de décrire minutieusement les parties sexuelles de la femme ; il insiste surtout sur la membrane hymen, dont on sait que l’existence a été contestée par des hommes d’une science réelle et par Buffon lui-même. Il établit ensuite la différence, aux yeux de la médecine, entre l’attentat simple et le viol ; selon lui, pour qu’il y ait viol, il faut, chez une vierge, que la membrane hymen ait été déchirée d’une manière plus ou moins complète, ce qui constitue la défloration ; et, chez une femme qui n’est plus vierge, il faut qu’il y ait eu intromission complète du membre viril. Les traces du viol sont plus apparentes, plus certaines ; mais il est possible aussi de constater les attentats qui sont restés en deçà, surtout chez les petites filles ; il est rare, d’ailleurs, que le viol puisse être entièrement consommé sur les très-jeunes filles, et la défloration reste le plus souvent incomplète ; mais, à mesure qu’on s’élève vers l’âge nubile ; elle devient à la fois plus fréquente et plus facile.

Nous renvoyons au livre même ceux qui désireraient connaître en détail les signes qui permettent au médecin de constater qu’un crime a été commis ; mais nous allons encore choisir, parmi les nombreuses observations de M. Tardieu, celles qui nous paraissent les plus propres à mettre en évidence l’étendue du mal dans un siècle qui se vante d’être celui des lumières. « L’âge de ceux qui se rendent coupables de ces crimes honteux est extrêmement variable ; tous les âges fournissent leur contingent à cette partie de la statistique criminelle. En 1858, les accusés se répartissaient ainsi qu’il suit ;

Au dessous de 16 ans 2
De 16 à 30 ans….. 142 crimes contre les adultes
—….. 225 — enfants
De 30 à 60….. 124 — adultes
—….. 453 — enfants
De 60 à 80….. 3 — adultes
—….. 319 — enfants
80 et au-dess…… 2 — enfants

C’est donc presque exclusivement à des enfants que s’adresse la lubricité des vieillards. Ce qui est plus triste encore, c’est de voir que les liens du sang, loin d’opposer une barrière à ces coupables entraînements, ne servent trop souvent qu’à les favoriser ; des pères abusent de leurs filles, des frères de leurs sœurs. » On voit même quelquefois des mères dénaturées qui abusent de leurs propres enfants ; mais, heureusement, ces cas sont très-rares : M. Tardieu en rapporte un exemple : « Une femme, jeune encore, avait, sous l’influence d’un dérèglement de l’imagination impossible à comprendre, défloré sa petite fille, âgée de douze ans, en lui introduisant les doigts très-profondément, et à plusieurs reprises, chaque jour, dans les parties sexuelles et dans l’anus. Cette femme prétendait qu’elle n’avait en vue, dans ces monstrueuses pratiques, que l’intérêt de la santé de son enfant et les soins d’une propreté singulièrement raffinée. Mais la passion coupable se trahissait dans la nature même des attouchements et dans les circonstances du fait. L’enfant racontait, avec un accent de vérité saisissant, qu’il n’était pas rare que sa mère la réveillât au milieu de la nuit, et se livrât sur elle à ces actes effrénés, qui se prolongeaient pendant une heure entière ; et durant cette scène, devant laquelle l’esprit recule, la mère était haletante ; son teint, son regard s’animaient, son sein s’agitait ; elle s’arrêtait enfin, baignée de sueur. »

On a souvent agité la question de savoir s’il est possible qu’un homme jouisse d’une femme plongée dans le sommeil, sans qu’elle se réveille et sans qu’elle en ait connaissance. M. Tardieu pense que la défloration d’une vierge est impossible dans ces circonstances, parce que la défloration est toujours accompagnée d’un certain degré de violence et de douleur ; mais il ne regarde pas comme absolument impossible le viol commis sur une femme endormie, quand elle est déjà habituée au commerce sexuel. Mais lorsqu’il s’agit d’un sommeil artificiel, produit par l’action d’un narcotique puissant ou par celle du magnétisme, la question change de face. Dans un rapport demandé par la justice à MM. Coste, directeur de l’école de médecine de Marseille, et Broquier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de cette ville, ces deux savants ont déclaré qu’une jeune fille soumise à leur expertise avait pu être déflorée et rendue mère à son insu et contrairement à sa volonté, le sentiment et la volonté pouvant avoir été annihilés par l’effet magnétique.

Une autre question, que M. Tardieu déclare lui avoir été souvent posée en cour d’assises, mérite aussi d’être mentionnée : est-il vrai que les maladies vénériennes puissent être guéries par le fait d’un rapprochement sexuel avec une petite fille ? Malheureusement, c’est une opinion répandue parmi le peuple qu’on peut, par ce moyen odieux, se délivrer de la syphilis la plus invétérée, et cet exécrable préjugé est une des sources des maladies qui conduisent tant de petites filles à l’hôpital Lourcine. Lors même que cela serait vrai, il n’y aurait là pour le coupable qu’une aggravation de son crime ; mais cela est de toute fausseté, et il ne faut négliger aucun moyen pour détruire une erreur si funeste.

Il y a dans l’enfance une grâce naturelle, une fraîcheur qui, si elles n’excusent pas, expliquent du moins jusqu’à un certain point les attentats dont elle est trop souvent, victime. Mais que dire de ces êtres brutaux qu’une passion tout animale porte à exercer leurs violences sur des femmes à qui leur âge devrait servir de défense ? Le plus souvent, dans ce cas, ils ajoutent l’assassinat au viol, comme s’ils ne pouvaient supporter l’idée de laisser un témoin vivant de leur infamie. M. Tardieu a été appelé plusieurs fois à constater ce double crime, commis avec d’atroces violences contre des femmes âgées de soixante et même de soixante-huit ans.

Quelque odieux que soient tous ces attentats, il en est pourtant de plus horribles encore, parce qu’ils font violence à la nature elle-même, ce sont ceux des pédérastes et des sodomites : M. Tardieu les distingue en comprenant sous le premier nom ceux qui abusent des jeunes garçons, et sous le second tous ceux en général qui commettent des actes contre nature, soit en substituant un sexe à l’autre, soit en faisant servir à leurs immondes plaisirs des organes destinés à un tout autre usage. M, Tardieu, levant le voile oui couvre ces hideux mystères, fait connaître des faits extrêmement curieux sur une industrie criminelle à laquelle il donne le nom de vol à la pédérastie. Nous citerons seulement le passage suivant : « On n’a pas oublié le déplorable exemple donné par un homme dont le nom, haut placé dans la science, a été livré à la publicité par une indiscrétion de la presse judiciaire. Les chanteurs (c’est-à-dire ceux qui font du chantage en exploitant le vice de la pédérastie) avaient réussi à lui inspirer une telle terreur, qu’il se soumettait à toutes leurs exigences. Pendant plus de vingt ans, il s’est laissé rançonner par plusieurs générations d’escrocs, qui se léguaient ce revenu assuré et qui, plusieurs fois, se sont disputés à sa porte à qui prélèverait l’impôt en quelque sorte quotidien que leur garantissait sa honteuse faiblesse. « Ce n’est pas cinquante mille francs, s’écriait devant la justice l’un des révélateurs qui avaient participé le plus activement à ces déprédations, c’est plus de cent mille qu’il a donnés ; ça dure depuis trente ans ; on se le repassait ; il a donné ainsi à des individus qui sont morts et à d’autres qui sont retirés des affaires. » Quant aux détails sur la vie intime des sodomites, sur les lieux où ils se réunissent, etc., ils seront mieux placés à l’article pédérastie ou sodomie, et nous y renvoyons le lecteur. Après avoir donné tous ces renseignements, M. Tardieu examine à quels signes on peut reconnaître les actes de pédérastie, non-seulement par le corps des victimes, mais encore d’après l’inspection des coupables eux-mêmes, et c’est ainsi qu’il complète son Étude, que personne n’appellera un beau livre, mais que tous les médecins regarderont comme un livre éminemment utile.

Voilà la très-sèche analyse du livre qu’a publié M. Tardieu, livre qui a eu un certain retentissement, puisqu’il en est aujourd’hui à sa quatrième édition, et ce succès n’a rien qui doive étonner : le jour où Phryné dénoua sa ceinture pour se plonger nue dans la mer, tous les jeunes fous d’Athènes et l’Aréopage lui-même, si nous en croyons le plus érudit et le plus spirituel de nos peintres, célébraient la fête de Vénus sur le Pirée. Mais la mère avait eu soin de ne pas y conduire sa fille. Ce conseil est aussi celui que nous donnons à ceux qui seraient tentés de lire l’étude physico-médicale du médecin criminaliste. Quelle a donc été l’intention du célèbre docteur en étalant le huis-clos du vice au grand jour de la publicité ? A-t-il voulu jeter de nouvelles lumières dans les méandres de cette science qu’ont parcouru si glorieusement et si chastement les Hippocrate et les Ambroise Paré ? N’a-t-il voulu, au contraire, que donner une pâture à la curiosité immonde et dévergondée ? Cette question étant singulièrement indiscrète, c’est M. Tardieu lui-même qui va se donner la peine d’y répondre. « La nature du sujet exige des détails faits pour soulever tous les sentiments d’honnêteté et de pudeur, mais devant lesquels je n’ai pas cru devoir reculer. Aucune misère physique ou morale, aucune plaie, quoique corrompue qu’elle soit, ne doit effrayer celui qui s’est voué à la science de l’homme, et le ministère sacré du médecin, en l’obligeant à tout voir, à tout connaître, lui permet aussi de tout dire. Je n’ai pas même cru devoir recourir aux voiles de la langue antique, qui ne se croyait elle-même en droit de braver l’honnêteté que quand elle parlait au nom de la science. » Bon gré mal gré, nous nous contentons de cette réponse, car, si nous étions plus exigeant, le lecteur pourrait nous demander, à son tour, pourquoi nous avons fait ce compte rendu, et notre réponse ne serait rien moins que péremptoire.

Voilà la très-sèche analyse du livre qu’a publié M. Tardieu, livre qui a eu un certain retentissement, puisqu’il en est aujourd’hui à sa quatrième édition, et ce succès n’a rien qui doive étonner : le jour où Phryné dénoua sa ceinture pour se plonger nue dans la mer, tous les jeunes fous d’Athènes et l’Aréopage lui-même, si nous en croyons le plus érudit et le plus spirituel de nos peintres, célébraient la fête de Vénus sur le Pirée. Mais la mère avait eu soin de ne pas y conduire sa fille. Ce conseil est aussi celui que nous donnons à ceux qui seraient tentés de lire l’étude physico-médicale du médecin criminaliste. Quelle a donc été l’intention du célèbre docteur en étalant le huis-clos du vice au grand jour de la publicité ? A-t-il voulu jeter de nouvelles lumières dans les méandres de cette science qu’ont parcouru si glorieusement et si chastement les Hippocrate et les Ambroise Paré ? N’a-t-il voulu, au contraire, que donner une pâture à la curiosité immonde et dévergondée ? Cette question étant singulièrement indiscrète, c’est M. Tardieu lui-même qui va se donner la peine d’y répondre. « La nature du sujet exige des détails faits pour soulever tous les sentiments d’honnêteté et de pudeur, mais devant lesquels je n’ai pas cru devoir reculer. Aucune misère physique ou morale, aucune plaie, quoique corrompue qu’elle soit, ne doit effrayer.