Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/France au XVIe et au XVIIe siècle (Histoire de)

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France au xvie et au xviie siècle (histoire de), par Ranke (Stuttgard, 1852-1857, 4 vol. in-8º). Cette histoire embrasse une période de deux siècles. C’est une historien célèbre, mais un historien protestant, un historien allemand qui l’a écrite. A ces deux titres, son récit pouvait être suspect de parti pris. Il n’en est rien ; sauf quelques légères faiblesses, l’auteur suit une marche sévère, une méthode rigide ; il n’épouse ni les rancunes du protestantisme, ni les antipathies de ses compatriotes. Les écrivains allemands d’un véritable talent, comme Sehlegel et Gervinus, ont conservé dans le domaine de l’histoire et de la littérature les passions furieuses qui animaient leurs pères au temps de la coalition. Le seul et unique but de ces écrivains est de flatter les haines et les préjugés populaires en cherchant à prouver quand même, partout et toujours, la suprématie des idées et des races germaniques. M. Ranke, méprisant ces moyens faciles d’obtenir une popularité éphémère, s’est rangé du côté de la vérité. Assurément, son ouvrage n’expose pas la vérité absolue ; quel historien peut se flatter de la posséder ? Mais si une œuvre mérite l’estime et le succès, fondés sur la bonne foi et l’intégrité, c’est la sienne.

L’auteur fait connaître en ces termes le point de vue auquel il s’est placé : « Les grands peuples et les grands Etats, dit-il, ont une double mission, l’une nationale, l’autre purement historique, qui intéresse le monde tout entier. Leur histoire offre donc un double aspect. Et en tant qu’elle forme une part essentielle du développement général de l’humanité ou qu’elle le domine, elle éveille un intérêt qui s’étend bien au delà des limites étroites d’une nationalité, elle attire l’attention des étrangers. Peut-être pourrait-on prétendre que la principale différence des historiens grecs et des historiens romains qui ont traité l’histoire de l’ancienne Rome au temps de sa splendeur et de sa toute-puissance consiste surtout en ce que les uns ont saisi l’aspect universel, tandis que les autres, dans leur exposition, se sont attachés au côté national. L’objet est le même. Les écrivains grecs et les écrivains romains l’ont envisagé sous un point de vue différent ; mais tous ensemble ils instruisent la postérité. Parmi les peuples modernes, il n’en est aucun qui ait exercé sur les autres une influence plus diverse, plus continue, que ne l’a fait le peuple français. Tout le monde a entendu dire : « L’histoire de France, dans ces derniers siècles, c’est l’histoire de l’Europe. » Je suis loin de partager cette opinion. Entourée des quatre grandes nations qui représentent la civilisation européenne, la France ne s’est pas hermétiquement fermée contre l’influence du dehors. De l’Italie elle a reçu les lettres et les arts ; l’Espagne a été le modèle que les fondateurs de la monarchie du xviie siècle avaient sous les yeux ; l’Allemagne lui a inspiré les idées de la réforme religieuse ; l’Angleterre celles de réforme politique. Mais ce qu’on ne peut nier cependant, au moins pour le continent, c’est que c’est toujours de la France qu’est venue la fermentation générale. Les Français se sont toujours occupés de la façon la plus vive des grands problèmes de l’Etat et de l’Eglise, et ils les ont mis à la portée de tous, grâce à ce talent d’expression qui leur est propre. De tout temps, ils ont eu l’art (si je puis m’exprimer ainsi) de centraliser l’effort des esprits et de donner aux théories une application pratique. Et ce n’est pas seulement dans le domaine de l’opinion qu’ils ont voulu régner. Emportés par l’orgueil national, ambitieux, avides de combats, ils ont tenu leurs voisins incessamment en haleine, par les armes non moins que par les idées. Tantôt leurs systèmes sont devenus des prétentions, tantôt, et sans avoir ce prétexte, ils ont attaqué ou ils se sont défendus contre des dangers sérieux ou supposés ; quelquefois ils ont délivré des opprimés, mais plus souvent ils ont menacé la liberté. C’est ainsi qu’il y a des époques où, par l’importance des événements extérieurs et leur action générale, l’histoire nationale de la France devient l’histoire du monde. C’est une de ces époques que j’entreprends de représenter dans ce livre. Des figures comme celles du roi François Ier, de Catherine de Médicis et de ses enfants, de l’amiral de Coligny, des deux Guises, de Henri IV, ce grand prince de la maison de Bourbon, celles de Marie de Médicis elle-même, de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, appartiennent à l’histoire universelle aussi bien qu’à l’histoire de France. Ce qui caractérise par-dessus tout ces personnages distingués par de grandes qualités, bonnes ou mauvaises, c’est le rôle qu’ils ont joué dans la lutte politique qui a rempli le monde pendant le xvie et le xviie siècle. C’est bien moins de l’opposition des doctrines qu’il s’est agi — en France il n’y a rien eu de bien particulier sur ce point — que du rapport des deux religions avec l’Etat et avec les partis qui se disputaient le pouvoir. On voit alors la royauté, menacée, combattue, succombant presque ; puis, tout à coup, se relevant par un effort suprême, sortir du milieu de ces orages dans une plénitude de puissance jusqu’alors inconnue chez les nations romano-germaniques. L’apparition de la monarchie absolue, l’imitation qu’elle provoque, ses prétentions, ses entreprises, l’opposition qu’elle rencontre, ont fait longtemps de la France le centre des événements qui ont agité l’Europe et le monde. »

Juge intègre au milieu des débats les plus passionnés, l’historien n’a étudié les questions que dans leur ensemble et sous le rapport de la politique ; il s’efforce de n’être ni catholique ni protestant. Ce qu’il raconte, c’est l’histoire de la rivalité de la France et de la maison d’Autriche, de cette guerre acharnée, commencée par François Ier, terminée seulement par Louis XIV, de cette lutte pleine d’efforts, couronnée par de grands résultats : le triomphe de la France, la destruction de la puissance formidable élevée par Charles-Quint, et l’avènement au trône d’Espagne d’un prince de la maison de Bourbon. Pendant cette longue période de deux siècles, où l’on voit toujours l’idée française triompher de l’idée allemande, la Réforme, victorieuse dans le nord de l’Europe, arrête son essor devant Henri IV, qui l’abjure pour le catholicisme. Le premier volume expose l’histoire complète du xvie siècle, qui fut l’âge héroïque des temps modernes. Ce sujet immense, l’auteur allemand l’a traité d’une manière succincte, en négligeant tous les détails inutiles et supposant au lecteur la connaissance préalable de ces événements. Dédaigneux des anecdotes usées que recherchent les historiens vulgaires, il déduit les idées, les causes, les suites, les résultats des faits principaux, qu’il apprécie et qu’il peint à grands traits. Néanmoins cette concision extrême, cette sobriété de détails, qui présentent de grands avantages, offrent aussi de grands inconvénients ; le principal est le danger d’omettre ou de négliger des faits qui ont aussi leur importance dans l’ensemble du tableau. L’historien allemand ne l’a pas évité : pas un mot des premières expéditions maritimes des Français, des découvertes de Cartier dans l’Amérique du Nord, des expéditions d’Ango, de la flotte de Marseille, qui battait la mer du Levant, où le nom français était redouté. Des omissions, des réticences d’un autre genre pourraient presque faire révoquer en doute l’impartialité de l’historien dans ce premier volume. Les cruautés, les crimes sans nombre, résultats infaillibles des guerres civiles, M. Ranke les raconte sans y insister ; mais, du moment où il parle des crimes commis par les catholiques, il fallait rappeler ceux des protestants. Les cruautés du baron des Adrets sont le pendant de celles de Montluc. M. Ranke représente ses coreligionnaires comme mus par des idées religieuses plutôt que par des passions politiques, et amenés forcément à faire la guerre. Ce point de vue n’est pas exact ; des témoignages irrécusables ne permettent pas de l’adopter. A part ces erreurs, que, malgré tout, nous appellerons des erreurs d’optique, M. Ranke juge avec impartialité. Il rend l’hommage le plus flatteur à deux érudits qui ont devancé les patients travaux de la savante Allemagne, Henry Estienne et Scaliger. « Pendant la seconde moitié du xvie siècle, deux philologues ont brillé en France, qui, par l’étendue et la profondeur de leur science, ont surpassé tous ceux que l’Italie avait produits ; peut-être n’a-t-on jamais depuis rencontré leurs semblables. »

M. Ranke a retracé avec la plus grande fidélité les portraits des personnages, des héros de cette période, des principaux chefs protestants et catholiques : Gaspard de Coligny, l’homme convaincu, le guerrier loyal ; Catherine de Médicis, l’ambitieuse Italienne, professant la triste morale de sa maison : Tout est permis pour se maintenir au pouvoir ; Charles IX, les deux Guise, le.connétable de Montmorency. La noble figure du chancelier de L’Hôpital est laissée dans l’ombre ; c’est une méprise de l’historien allemand. Elle est d’autant plus regrettable que tous les autres portraits sont pleins de vie et de vérité. La figure de Henri IV est largement tracée ; l’historien, tout en racontant les faits de ce règne glorieux, fait connaître le système du gouvernement. Il dépeint le roi maintenant avec énergie et dignité l’honneur de la France à l’extérieur contre le roi d’Espagne, contre le pape et contre quiconque s’attaquait à son peuple ; réorganisant l’armée, rétablissant les finances, développant les travaux d’utilité publique ; comprimant tout à la fois les seigneurs et le peuple, les catholiques et les protestants ; mettant la France en relation avec toutes les forces vives de l’Europe, et fondant la monarchie des Bourbons sur la plus large base possible.

La partie relative au xviie siècle est supérieure à la précédente ; le siècle, ou plutôt le régne de Louis XIV supporte la comparaison avec l’histoire tracée par Voltaire : les deux ouvrages ne se ressemblent pas, ils se complètent. Entrant dans cette nouvelle carrière, l’esprit de l’auteur se dégage entièrement de ses attaches protestantes. M. Ranke reprend la liberté de ses allures. C’est un narrateur concis, toujours intéressant, qui sait distinguer dans le pêle-mêle des événements le principal de l’accessoire, et qui connaît l’art de grouper les faits. Jamais le tableau des relations extérieures de la France sous Louis XIV n’avait été présenté d’une manière aussi exacte et aussi complète. Cette seconde partie, un véritable chef-d’œuvre, se termine par une revue succincte des événements du règne de Louis XV, de même que la première partie est précédée d’un résumé historique jusqu’au temps de François Ier.

M. Ranke a apporté un discernement scrupuleux dans le choix des matériaux, des pièces destinées à instruire le grand procès du xvie siècle. Il semble se défier du témpignage des hommes qui ont joué un rôle actif dans ces luttes ardentes. Étudiant avec curiosité les questions politiques et économiques, recherchant avec amour tout ce qui peut éclairer l’étude du droit public, il a consulté de préférence les documents diplomatiques du temps. Ce sont les relations envoyées à Rome ou à Venise, les correspondances espagnoles, les lettres et les instructions des ministres et des rois de France, les actes du parlement, des notes diplomatiques ; ce sont enfin les papiers d’État les plus importants des archives de France, d’Espagne, d’Italie et d’Allemagne, qu’il a su consulter, dépouiller, résumer ; recherches d’autant plus curieuses, d’autant plus utiles, que la plupart de ces documents précieux étaient peu connus ou complètement inédits. Pour le règne de Louis XIV, la moisson a été encore plus abondante. Pas un document de cette époque, pas un des ouvrages qui la concernent, même parmi les plus récents, qui n’ait été consulté et mis à profit ; les éclaircissements sont puisés à des sources non encore exploitées, telles que les rapports des ambassadeurs vénitiens et ceux des résidents des cours allemandes. M. Ranke ne voit dans une nation qu’une œuvre humaine ; l’histoire, chez lui, est un drame qui se passe toujours entre un nombre restreint de personnages ; il ne suppose pas l’action de grandes forces secrètes qui servent à gouverner le monde ; il n’admet pas des moteurs occultes, qui s’appellent le Progrès, l’Église, etc. Il est satisfait d’exposer avec une exactitude scrupuleuse les événements et leurs causes immédiates, telles que les fournit l’étude attentive des documents positifs.

L’Histoire de France de M. Ranke est jugée dans toute l’Europe comme un livre de la plus haute valeur. M. Laboulaye a publié, dans le Journal des Débats, un article où il compare M. Ranke à M. Mignet, et où il les caractérise parfaitement l’un et l’autre : « Tous deux sont des esprits fins et curieux, nullement asservis aux opinions reçues, toujours prêts, au contraire, à renverser les anciens jugements et à discuter de nouveau toutes les réputations bonnes ou mauvaises ; mais tous deux aussi s’arrètant au paradoxe et ne franchissant jamais ce pas qui mène à l’abîme ; tous deux politiques habiles, connaissant bien les grands intérêts qui agitaient l’Europe ; tous deux maîtres dans l’art de choisir parmi les pièces, souvent peu lisibles, le trait qui peint l’homme et le mot qui nous livre le secret de sa conduite et de ses fautes : l’un, M. Mignet, porté aux réflexions générales, s’élevant volontiers au-dessus des temps qu’il raconte ; M. Ranke, tout entier à son théâtre et à ses acteurs ; M. Mignet, plus calme, plus élégant, aimant à faire poser ses personnages devant le lecteur, et arrivant à la perfection de l’ensemble par le fini des détails ; M. Ranke, plus ardent et comme impatient d’arriver, traçant avec la furie d’un peintre des esquisses pleines de vie, et remplaçant la passion qui lui manque à force d’esprit et de mouvement ; tous deux génies aimables, sérieux sans ennui, gracieux sans légèreté, et qui ont eu l’art de plaire aux indifférents comme aux délicats. »

Les deux premiers volumes de l’Histoire de France ont été traduits en français par un Adèle interprète, M. J. Porchat (Paris, 1853-1855, 3 vol. in-8º).


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