Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Préface

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Index Général A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
Administration du grand dictionnaire universel (1, part. 1p. --A).
◄  

GRAND

DICTIONNAIRE

UNIVERSEL

DU XIXe SIÈCLE


FRANÇAIS, HISTORIQUE, GÉOGRAPHIQUE, MYTHOLOGIQUE, BIBLIOGRAPHIQUE
LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE, SCIENTIFIQUE, ETC., ETC.

comprenant :

LA LANGUE FRANÇAISE ; LA PRONONCIATION ; LES ÉTYMOLOGIES ; LA CONJUGAISON DE TOUS LES VERBES IRRÉGULIERS ;

LES RÈGLES DE GRAMMAIRE ; LES INNOMBRABLES ACCEPTATIONS ET LES LOCUTIONS FAMILIÈRES ET PROVERBIALES ; L’HISTOIRE ;

LA GÉOGRAPHIE ; LA SOLUTION DES PROBLÈMES HISTORIQUES ; LA BIOGRAPHIE DE TOUS LES HOMMES REMARQUABLES, MORTS OU VIVANTS ;

LA MYTHOLOGIE ; LES SCIENCES PHYSIQUES, MATHÉMATIQUES ET NATURELLES ; LES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES ;

LES PSEUDO-SCIENCES ; LES INVENTIONS ET DÉCOUVERTES ; ETC., ETC., ETC.

PARTIES NEUVES

LES TYPES ET LES PERSONNAGES LITTÉRAIRES ; LES HÉROS D’ÉPOPÉES ET DE ROMANS ; LES CARICATURES

POLITIQUES ET SOCIALES ; LA BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE ; UNE ANTHOLOGIE DES ALLUSIONS FRANÇAISES, ÉTRANGÈRES, LATINES

ET MYTHOLOGIQUES ; LES BEAUX-ARTS ET L’ANALYSE DE TOUTES LES ŒUVRES D’ART ;


PAR PIERRE LAROUSSE


Pierre Larousse Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.png
 
PIERRE LAROUSSE
D’après un buste de PERRAUD
 
« Le dictionnaire est à la littérature d’une nation ce que le fondement,
avec ses fortes assises, est à l’édifice » Dupanloup.
« Fais ce que dois, advienne que pourra » Devise française.
« La vérité, toute la vérité, rien que la vérité » Droit criminel.
« Cecy est un livre de bonne foy » Montaigne.
« Voilà l’os des mes os et la chair de ma chair » Adam.



TOME PREMIER

PARIS

ADMINISTRATION DU GRAND DICTIONNAIRE UNIVERSEL

19, RUE MONTPARNASSE, 19
1866

PRÉFACE


Trois préfaces célèbres ont marqué jusqu’ici dans l’histoire littéraire de notre pays : celle de la grande Encyclopédie du xviiie siècle, par d’Alembert ; celle qui figure en tête de la 6e édition du Dictionnaire de l’Académie, due à la plume si attique et si compétente de M. Villemain, et enfin celle qui fut pour le romantisme ce que la Déclaration des droits de l’homme est à la Révolution, nous voulons dire la préface du drame de Cromwell, de M. Victor Hugo. Nous n’avons certes pas la naïve prétention d’associer celle que nous écrivons ici à cette glorieuse trinité. Sans parler de notre impuissance, il y a dans ce nombre trois une magie, un charme qu’il serait presque impie de chercher à rompre. Loin de nous ces intentions profanes ! notre rôle sera beaucoup plus modeste, car il va consister surtout à exposer le plan, la marche et les idées qui ont présidé à la composition du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

Et d’abord, à quel mobile avons-nous cédé en ajoutant un ouvrage aussi volumineux à ceux qui font déjà ployer les rayons de nos bibliothèques ? Était-il donc besoin d’une nouvelle encyclopédie, dans un siècle qui en a déjà tant vu éclore qu’on pourrait le surnommer le siècle des dictionnaires ? Nous répondons hardiment oui, et, pour justifier notre affirmation, nous allons procéder comme le législateur, qui, en promulguant une nouvelle loi, est tenu de prouver que cette loi remplit une lacune dans le code en vigueur. Voilà la marche que nous allons suivre, c’est-à-dire que nous allons passer rapidement en revue tous ceux qui nous ont précédé dans la carrière lexicographique et encyclopédique.

Pour retracer ici un historique aussi complet que possible, commençons par nous adresser cette question : Les anciens avaient-ils des dictionnaires ? connaissaient-ils les encyclopédies ? En termes plus précis, Cicéron mettait-il un dictionnaire latin entre les mains de ce fils dont il faisait avec tant de soin l’éducation ? Alcibiade cachait-il un lexique grec sous sa robe de pourpre, quand il allait écouter les leçons de la belle et savante Aspasie ? Question curieuse, mais à peu près insoluble. Les mots lexique et glossaire ont été créés, il est vrai, par les grammairiens grecs ; mais, par ce mot grammairien (grammatikos) ils entendaient érudit, savant, et non pas seulement professeur de grammaire ; pour désigner celui-ci, ils disaient grammatiste, professeur de grammatistique ; mais ces mots n’impliquent en aucune manière l’existence de dictionnaires grecs. Les plus anciennes compilations auxquelles on puisse donner le nom de dictionnaires ne paraissent pas remonter au delà du règne d’Auguste. « Il était naturel, dit la revue anglaise The Quarterly Review, que le premier lexique grec que nous connaissons ne fût compilé qu’à une époque où le langage avait commencé, depuis plus d’une génération, à déchoir de sa pureté primitive. On ne pense à faire des dictionnaires que lorsque la langue sur laquelle on travaille est devenue un objet d’étude, et cela n’arrive ordinairement que lorsque son âge d’or est passé, quand la phraséologie des bons auteurs a vieilli, et que le caprice ou l’ignorance des écrivains subséquents a corrompu les formes et changé le sens des mots. Une seconde circonstance qui, chez les Grecs, retarda la confection d’un lexique fut la difficulté qu’on éprouvait à rassembler un nombre de bons livres suffisant pour devenir la base d’un pareil travail. Sous ce rapport, les savants d’Alexandrie eurent un grand avantage sur leurs confrères qui habitaient des villes dépourvues de bibliothèques. »

La revue anglaise a mis le doigt sur le nœud de la difficulté. Un dictionnaire, dans l’antiquité, était chose à peu près impossible. Pour accomplir un tel travail, deux conditions sont absolument indispensables : il faut d’abord que la langue soit arrivée à une période de décadence, ou, tout au moins, à son apogée : un code est nécessairement postérieur à l’établissement de la propriété ; en outre, pour formuler un dictionnaire, il faudrait avoir sous les yeux tous les ouvrages contemporains et antérieurs, et, à l’époque dont nous parlons, personne n’était assez riche pour posséder cette opulente collection. Or, ces deux conditions pouvaient se trouver remplies chez les Alexandrins ; encore les dictionnaires ne revêtirent-ils pas alors ce caractère de généralité qu’on peut leur donner aujourd’hui. On en jugera par l'émunération suivante :

Lexique homérique, c’est-à-dire recueil des mots employés par Homère, œuvre d’Apollonius le sophiste, qui parut à Alexandrie au temps d’Auguste, et dont la première édition, par Villoison, fut publiée à Paris en 1773, 2 vol. in-4° ;

Recueil des mots qui se trouvent dans Hippocrate, ouvrage d’Érotianus, dédié à Andromachus, médecin de Néron, et rédigé alphabétiquement, bien que cet ordre ne soit pas toujours rigoureusement observé ;

Lexique des mots qui se trouvent dans Hérodote, par un auteur resté inconnu, publié par Henri Estienne, Paris, 1563 ;

Lexique sur Platon, de Timée le sophiste, publié par D. Ruhnken, Leyde, 1754. ;

Onomastique (l’), véritable encyclopédie méthodique, distribuée en neuf livres, mais non par ordre alphabétique ; ouvrage de Julius Pollux, mort sous le règne de Commode ; compilation précieuse pour la connaissance de la langue grecque et des antiquités, publiée par Alde l’Ancien, Venise, 1502, in-folio ;

Lexique des dix orateurs attiques, ouvrage composé par Harpocration d’Alexandrie, précepteur présumé de L. Vérus, publié par Alde l’Ancien, Venise, 1503 ;

Dictionnaire étymologique d’Orion, lexicographe du ive siècle, publié par G. Sturz, Leipzig, 1820 ;

Lexique d’Helladius, grammairien qui vivait vers 408, ouvrage aujourd’hui perdu, qui, au témoignage de Photius, se composait de cinq volumes et était rédigé d’après l’ordre alphabétique ;

Lexique d’Ammonius, intitulé Des locutions semblables et différentes, ouvrage précieux, qui fut écrit au ve siècle de notre ère, et que Henri Estienne a injustement déprécié, après en avoir tiré parti pour son Thésaurus. L’auteur a rangé ses mots dans l’ordre alphabétique, et son but est d’indiquer la signification originaire d’un mot en l’opposant au sens figuré et au sens propre ;

Glossaire d’Hésychius d’Alexandrie, probablement l’abrégé d’un travail plus considérable ; ouvrage très-important pour la connaissance de la langue grecque, et qui nous a conservé un grand nombre de passages de livres aujourd’hui perdus ; 1re édit., Alde l’Ancien, Venise, 1514 ;

Glossaire de Flavius Philoxénus, consul d’Orient en 525, dictionnaire latin-grec, dont les mots latins, rangés dans l’ordre alphabétique, sont expliqués par des mots grecs ; 1re édit., H. Estienne, 1573 ;

Lexique technologique de Philémon, auteur du ve siècle ; ouvrage à la fois alphabétique et méthodique, qui se divisait en huit sections, d’après les huit parties du discours ; il ne reste que la première de ces sections et une partie de la deuxième ; édit. Osann, Berlin, 1821 ;

Glossaire de Photius, patriarche de Constantinople ; lexique dont il existe plusieurs copies très-différentes entre elles ; édit. de Porson, Londres, 1822, 2 vol. ;

Glossaire de Suidas, le plus célèbre des dictionnaires grecs, mais fortement altéré par un grand nombre d’interpolations. C’est une compilation d’extraits des anciens grammairiens, scoliastes et lexicographes. Outre la partie philologique, c’est-à-dire l’explication des mots de la langue, il comprend une partie nouvelle, un dictionnaire historique renfermant des notices sur les auteurs les plus célèbres et des extraits de leurs ouvrages ; travail défectueux comme composition littéraire, mais répertoire de la plus haute importance pour le philologue et l’historien ; 1re édit., Milan, 1499 ; la meilleure, Cambridge, 1705, 3 vol. in-folio ;

Etymologicum magnum, glossaire grec anonyme, probablement postérieur à celui de Suidas. Cet ouvrage n’est pas, comme le titre l’annonce, purement étymologique ; on y trouve beaucoup d’observations grammaticales, tirées des autorités les plus célèbres, une multitude de passages ou variantes d’auteurs, ainsi qu’une foule de notions mythologiques et historiques. Les manuscrits de ce glossaire varient tellement, qu’on est tenté de les prendre pour des ouvrages différents ; édit., Venise, 1499 ; Gœttingue, 1765.

Tous ces glossaires, on a pu s’en convaincre, ne sont que des essais très-imparfaits ; c’est de la peinture faite au charbon sur une muraille ; le visage projette une ombre dont le crayon dessine les contours, mais l’expression de la physionomie, mais le feu du regard manquent absolument à ce profil informe.

Ce n’est qu’au ixe siècle qu’on trouve l’essai sérieux d’un dictionnaire ; il est d’un certain Papia, surnommé le Lombard, qui lui donna le titre de Elementarium. C’est un vocabulaire latin dans lequel l’auteur a fait entrer, comme exemples, des vers et des passages grecs. Au xve siècle, Jean Crestone, carme de Plaisance, traducteur de la grammaire grecque de Jean Lascaris, rédigea un dictionnaire grec-latin : à cette époque (1476), un tel travail présentait de grandes difficultés ; il fut accueilli avec reconnaissance. Au xvie siècle, Guarino de Tavera composa un lexique grec intitulé Magnum ac perutile Dictionarium, compulsé d’Hésychius, Suidas, Phrynicus et autres lexicographes cités plus haut. C’était un livre fort utile pour le temps, encore précieux à consulter aujourd’hui, qui fut publié à Rome en 1523. Dans le même siècle, Henri Estienne, continuant les travaux de son père, mit au jour son fameux Thésaurus linguæ grœcœ (1572, 5 vol. in-folio). C’est, en effet, un trésor d’érudition hellénique. Puis on vit paraître le premier dictionnaire où les mots français aient été rangés par ordre alphabétique, celui de Nicot, publié après la mort de l’auteur par le libraire Jacques Dupuys. Ce dictionnaire eut de nombreuses éditions, et la préface de celle qui parut en 1584 porte qu’on l’a augmenté d’infinies dictions françoises, afin de porter l’ouvrage à son comble et à l’égal des grecs et latins dictionnaires.

Nous en passons, et… des plus mauvais, car nous sommes à une époque de labeur, d’enfantement et de transition. Arrivons donc au dictionnaire de l’Académie, et peut-être ne serons-nous pas tout à fait de l’avis de Piron, lorsqu’il disait, en montrant du doigt le palais Mazarin : « Ils sont là quarante, qui ont de l’esprit comme quatre. »

Pour concilier, dans cette revue générale des dictionnaires, l’ordre analogique avec l’ordre chronologique, nous les diviserons en trois grandes catégories : ouvrages lexicographiques, ouvrages encyclopédiques, ouvrages biographiques.


OUVRAGES LEXICOGRAPHIQUES

Ici, nous allons faire une légère infidélité à la chronologie, en donnant le pas au Dictionnaire de l’Académie française : ab Jove principium.

Avant d’entrer dans l’analyse du Dictionnaire de l’Académie, une petite digression est nécessaire pour montrer l’état de la langue quand Richelieu entreprit de la réglementer, et comment le besoin d’un code était senti de tous les écrivains au commencement du xviie siècle ; nous allons emprunter cet exposé curieux à l’excellente Histoire de la littérature française de M. A. Sayous : « Lorsque Richelieu, en fondant l’Académie, voulut fixer la langue française, trop mobile et trop incertaine pour assurer une clarté durable aux productions de l’esprit ; lorsqu’il imagina de la soumettre à une commune législation et de la perpétuer par l’obéissance, il eut une pensée qui n’appartient pas seulement à son génie créateur. Cette idée ne date point de 1635 ; depuis le commencement du siècle elle était la préoccupation et presque la manie de tous les esprits cultivés : c’était celle de Malherbe, celle de Guillaume du Vair ; ce fut celle de l’hôtel de Rambouillet et de ses hôtes, de Balzac, de Chapelain, et de tous les membres de cette réunion familière d’auteurs, qui fut l’origine et le noyau de l’Académie française. Le soin de l’expression, l’ambition de n’employer que le bon langage, étaient les grandes affaires d’un écrivain à cette époque. Un empressement si général ne saurait être attribué à quelque mode littéraire ; il indique bien plutôt un caractère de nécessité. À ce moment où, après avoir servi à de grandes luttes religieuses et politiques, les lettres commençaient de toutes parts à rentrer dans leur lit, si l’on peut ainsi parler ; quand la société se mettait à chercher aussi ses plaisirs dans la bienséance, dans un ordre élégant et le pacifique intérêt de la conversation, il était naturel que le langage, obéissant à cette révolution, entrât à son tour dans cette recherche universelle de la règle et de la convenance. Quelque passion que l’on eût de se renfermer dans le bon langage, cela n’était facile à personne, car on ne pouvait dire précisément où il était et où il n’était pas. On avait besoin d’être fixé là-dessus, et de telles lois étaient moins difficiles encore à imposer que délicates à choisir. Si la voie était manquée, à quels désastreux errements était condamnée la langue française ! Entre la pédanterie et la licence ; toutes deux également à craindre, l’idiome qui allait servir d’organe à tant de chefs-d’œuvre courait de réels dangers. Il fallait lui assurer tout à la fois la liberté de ses mouvements naturels et les avantages de la discipline. Vaugelas convenait bien à une pareille tâche, par sa qualité de gentilhomme et d’homme du monde, par son origine aussi qui le rendait indépendant des habitudes et des préjugés provinciaux, et le portait à approfondir l’idiome avec soin, avec étude, comme on le ferait d’une langue savante. Vaugelas n’a point créé la langue française, assurément ; elle ne lui doit aucun développement particulier, aucune beauté nouvelle ; il n’est ni un Calvin, ni un Montaigne, ni même un Amyot ; il n’a pas, comme ces écrivains, révélé par ses écrits le génie de l’idiome et le caractère de ses richesses ; il est moins à la fois et plus que ses contemporains Malherbe et Balzac. Ceux-ci ont mis en circulation un choix restreint de bonnes locutions et de procédés bien français ; lui, il a fait l’inventaire du trésor, en indiquant à quelle marque on pouvait reconnaître le bon et le mauvais or dans le pêle-mêle du vocabulaire usuel de toutes les provinces du royaume. »

C’est en 1694 que l’Académie française publia pour la première fois son dictionnaire, avec une préface de Charpentier. Elle ne crut pas alors devoir suivre absolument l’ordre alphabétique ; elle ne rangea dans cet ordre que les mots qu’elle appelait chefs de famille, et chacun de ceux-ci amenait à sa suite les termes dérivés ou composés auxquels il donnait naissance.

La seconde édition, à laquelle l’abbé Régnier-Desmarais eut beaucoup de part, fut publiée en 1718, avec une épitre dédicatoire composée par l’abbé Massieu. C’est dans cette édition, et surtout dans la troisième (1740), que les mots furent rangés dans un ordre nouveau. « La quatrième édition (1762) est, dit M. Villemain, la seule importante pour l’histoire de notre idiome, qu’elle reprend à un siècle de distance des premières créations du génie classique, et qu’elle suit dans une époque de créations nouvelles ; en général, elle a été retouchée avec soin, et, dans une grande partie, par la main habile de Duclos. » On y admit en plus grand nombre les termes scientifiques ; on modifia beaucoup de définitions pour les rendre plus précises ; aux phrases d’exemple choisies dans le langage le plus familier on en ajouta d’autres propres à la langue des livres, et l’œuvre parut plus digne du premier corps littéraire du monde entier. Cependant l’Académie ne se crut pas pour cela déchargée de la tâche qui lui avait été imposée par le cardinal de Richelieu, son fondateur, et, comme Sisyphe, elle se remit au travail aussitôt pour remonter le rocher qui roulait au bas de la montagne dès qu’il en avait atteint le sommet. Son secrétaire perpétuel, d’Alembert, et, après lui, Marmontel, se mirent dès lors, et sans interruption, à préparer une nouvelle édition, en faisant, sur les marges et dans les interlignes d’un exemplaire de 1762, les additions et les corrections que l’observation des faits leur faisait juger nécessaires. Mais bientôt la Révolution survint, l’Académie fut dissoute, et, d’après une loi du 6 thermidor an II, l’exemplaire annoté devint propriété nationale. L’année suivante, un décret de la Convention ordonna que l’exemplaire chargé de notes marginales et interlinéaires serait remis aux libraires Smith, Maradan et compagnie, pour être par eux rendu public après son entier achèvement, et enjoignit auxdits libraires de prendre avec des gens de lettres de leur choix les arrangements nécessaires pour que ce travail fût continué et achevé sans délai. La Convention avait parlé, il fallait obéir ; les libraires n’eurent pas de peine à trouver des littérateurs qui se chargèrent d’achever l’œuvre commencée par d’Alembert et Marmontel ; mais ce que l’Académie aurait fait en un demi-siècle, peut-être, fut bâclé en quatre ans, et le nouveau Dictionnaire fut imprimé en l’an VII (1798). On conçoit aisément que l’Académie française, lorsqu’elle fut reconstituée, n’ait pas voulu reconnaître un travail auquel elle avait eu si peu de part : il ne faut donc tenir aucun compte de cette édition de 1798, et c’est en 1835 seulement que parut celle qui est réellement la sixième, et qui doit être regardée comme succédant directement au dictionnaire de 1762.

Quand on songe à la multitude et à l’importance des événements politiques qui se sont accomplis en France pendant cette période de soixante-treize ans, aux immenses progrès réalisés en même temps dans les sciences, dans les arts, dans les mœurs, dans les idées, et surtout dans la langue politique, on se rend compte aisément de l’intérêt qui dut s’attacher à cette publication nouvelle. Les Français sont naturellement railleurs ; ils ont vu tomber tant de rois que la couronne et le trône eux-mêmes n’ont plus la puissance de comprimer le rire quand il vient sur leurs lèvres ; il n’est donc pas étonnant que les académiciens aient été souvent l’objet de nos plaisanteries et de nos critiques, surtout quand il est évident à tous les yeux que les choix de la docte assemblée n’ont pas toujours été dictés par le vrai mérite. Cependant, au milieu de nos sarcasmes, il y a toujours, même à notre insu, un certain respect pour le titre d’académicien, et nous sentons qu’il y a un honneur véritable attaché au droit de s’asseoir sur l’un des quarante fauteuils. Nous savons qu’il y a des grâces d’état ; c’est la sagesse des nations qui a proclamé cet axiome, dont personne ne conteste la vérité : un juge, assis sur son tribunal, nous inspire du respect, même quand nous le savons indigne de juger ses semblables, parce que notre connaissance du cœur humain nous persuade qu’il y a dans ses fonctions mêmes quelque chose qui doit réveiller en lui le sentiment de la justice ; de même un littérateur médiocre, admis parmi les juges de la langue, nous inspire dès lors plus de confiance ; nous sentons que sa position seule doit le rendre plus attentif, plus circonspect, et ces qualités peuvent, jusqu’à un certain point, tenir lieu des lumières qui lui manquent. Il a d’ailleurs des collègues plus éclairés, il n’est pas assez dépourvu de connaissances pour ne point sentir son infériorité, et tout nous autorise à penser qu’il ralliera son opinion à celle des plus habiles. Bien plus, lors même que quelques articles du dictionnaire, les moins importants nécessairement, auraient été composés, comme cela est assez probable, par des hommes étrangers à l’Académie et salariés par elle, nous sentons qu’ils ont dû faire ce travail commandé avec plus de soin qu’un travail ordinaire : il y a dans les choses une force réelle dont l’action ne pourrait être neutralisée que par une force contraire. Ainsi, les décisions consignées dans le Dictionnaire de l’Académie peuvent être l’objet de nos critiques ; mais cela n’empêche pas les plus rebelles, quand ils ont des doutes sur une question de grammaire ou de lexicographie, d’être les premiers à consulter l’Académie et d’éprouver une réelle satisfaction quand l’avis pour lequel ils inclinent y trouve sa confirmation. Mais ce n’est pas seulement pour la France que la publication de 1835 fut un véritable événement littéraire ; notre langue est étudiée partout, les chefs-d’œuvre de nos écrivains sont lus en tous lieux, et notre Académie française jouit à l’étranger d’une estime et d’une autorité bien moins contestées encore que chez nous : son dictionnaire ne pouvait donc manquer d’exciter partout un grand mouvement de curiosité ; il était depuis longtemps attendu, et il restera comme le vrai code de la langue française jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un autre code, émané de la même autorité. On lut avec un vif intérêt la préface de M. Villemain, placée en tête du dictionnaire et dont nous avons déjà parlé ; on la trouva digne de son auteur, et digne de l’Académie elle-même ; l’admiration générale dont elle fut l’objet était bien faite pour augmenter encore le sentiment de respectueuse déférence avec lequel fut accueillie l’œuvre collective de nos académiciens.

En 1835, non plus qu’en 1694 et en 1762, l’Académie française n’a point eu la prétention de faire un dictionnaire universel, c’est-à-dire un dictionnaire contenant tous les mots qui peuvent être employés dans toutes les circonstances possibles et par tous les Français, quelles que soient d’ailleurs leur position sociale et la nature ordinaire de leurs occupations ; elle n’a jamais eu l’idée de composer une encyclopédie, ni de mêler à la langue de tout le monde celle qui ne se parle que dans certains métiers, dans certaines carrières ayant un caractère tout spécial ; elle n’a admis d’exception à cette règle générale que pour les termes visiblement français dans leur origine même, quand ceux-ci lui ont paru assez imposants pour ne pas être omis. Son but paraît avoir été celui-ci : faire connaître tous les mots dont peuvent se servir les littérateurs, les publicistes, les orateurs, les professeurs, les gens du monde, le peuple en général quand il a la volonté de parler réellement français et non patois. Les termes de guerre, de marine, d’économie politique, sont admis en assez grand nombre pour qu’il soit possible à quiconque les connaît de comprendre tout ce qui s’écrit pour le public sur ces matières. En géométrie, et en général dans les sciences mathématiques, aucun des mots que les jeunes gens doivent rencontrer dans les études des collèges et des lycées n’est omis : rhombe, parallélipipède, asymptote, monôme, binôme, etc., sont expliqués pour cette raison, quoique par leur forme savante ils semblent se confondre avec les termes spéciaux adoptés par une classe particulière de savants. Quant aux termes de blason, de chasse, de jeux divers, l’Académie en admet encore un grand nombre, bien qu’elle ait cru devoir en supprimer plusieurs, et ici elle a eu un motif très-différent : elle a cru devoir les conserver parce qu’ils sont pour la plupart puisés à une source toute nationale, et que, sous ce rapport, ils peuvent être considérés comme de précieux vestiges laissés au milieu de nous par notre vieux langage. Il en est tout autrement de cette foule de mots forgés par les chimistes, par les géologues, par les physiciens, et surtout par les botanistes ; d’abord, ils n’appartiennent point au langage de tout le monde, et, de plus, ils ont une physionomie tellement étrangère, disons le mot, tellement barbare, que ceux qui désirent la conservation de notre langue ne doivent pas même souhaiter qu’ils soient trop connus. Il est difficile de nier la sagesse de vues que ce cadre suppose, et tout homme de bonne foi conviendra que l’Académie a fait réellement ce qu’elle devait faire, sauf les imperfections inhérentes à tout travail humain. Si elle s’est plu à enrichir ses colonnes d’un très-grand nombre de proverbes vulgaires, comme plusieurs le lui ont reproché, c’est encore parce qu’elle aime tout ce qui est essentiellement français par son origine, et c’est en effet dans les proverbes que nous pouvons le mieux retrouver ce genre d’esprit, naïf et malin tout ensemble, qui caractérisait nos ancêtres, puisque nous ne lisons plus leurs livres, quoique souvent nous y pussions trouver des idées tout aussi ingénieuses, et plus sensées quelquefois, que dans nos écrivains modernes.

Pour définir les mots exprimant des idées générales, l’Académie n’a presque jamais eu recours au procédé qu’on pourrait appeler philosophique, et elle a bien fait, car, outre qu’elle n’eût été comprise que par le petit nombre, elle se serait exposée à voir contester l’exactitude de presque toutes ses définitions, tant il y a peu d’accord parmi les philosophes. Elle a mieux aimé appeler à son aide les synonymes et expliquer la plupart de ces mots les uns par les autres. On n’a pas manqué de faire remarquer qu’elle enferme ainsi très-souvent son lecteur dans un cercle d’où il ne peut-sortir : ainsi, surprise veut dire êtonnement, et étonnement signifie surprise ; économie se définit par épargne, et épargne par économie ; être, pris absolument, se traduit par exister, et exister veut dire être. Au premier coup d’œil, il semble que cette manière de définir les mots soit complètement illogique ; mais, quand on y réfléchit mieux, on reconnaît bientôt que c’est encore la meilleure, et qu’elle suffit presque toujours aux besoins de ceux qui cherchent les mots dans un dictionnaire. En effet, on ne doit pas supposer qu’ils ignorent complètement la langue ; s’il en était ainsi, il faudrait leur donner un professeur, et non pas un dictionnaire ; mais ils ne connaissent point tous les mots de la langue et ils ouvrent le dictionnaire pour y chercher ceux qu’ils ignorent. Or, il n’y a rien d’absurde à supposer que celui qui cherche surprise connaît étonnement, de même que celui qui cherche étonnement peut très-bien connaître surprise ; il est même permis de supposer que, dans certains cas, une personne qui ignore à la fois les deux mots, ou qui, du moins, les connaît mal, pourra s’en faire une idée assez exacte dès qu’elle aura appris qu’ils signifient à peu près la même chose ; les notions confuses qu’éveille en elle chacun de ces mots s’éclaireront suffisamment les unes par les autres.

Toutefois, le plaidoyer auquel nous venons de nous livrer pourrait être accusé de partialité en faveur du Dictionnaire de l’Académie, et ici notre contradicteur, nous devons le reconnaître, n’aurait pas tout à fait tort. Quelles sont, en effet, les conditions d’une définition complète ? Il faut que cette définition détermine le terme qui en est l’objet, de telle manière qu’on ne puisse le confondre avec un autre terme congénère. Or, et c’est Marmontel qui l’a dit excellemment, deux mots d’une langue ne sauraient exprimer dans tous les cas une seule et même idée, et pouvoir, en toute occasion, être indifféremment substitués l’un à l’autre, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de mots qui soient parfaitement et toujours synonymes. Cette considération suffit donc seule à faire condamner, jusqu’à un certain point, la méthode d’équivalence employée trop souvent par l’Académie. Prenons un exemple : sans doute un âne est un baudet ; mais ouvrons La Fontaine, et nous trouverons certains vers où le premier de ces mots ferait une assez triste figure, et réciproquement. Pour le fabuliste, si versé dans les finesses de notre

langue, l’âne, c’est le quadrupède pris dans un sens général ; c’est l’animal utile, sobre, patient, sot, stupide si l’on veut ; en un mot, c’est la bête de somme. S’il nous le montre en butte à la brutalité de son maître ou à la méchanceté des enfants, c’est une victime, c’est l’âne. Citons quelques exemples :
Il se faut entr’aider, c’est la loi de nature.
      L’âne un jour pourtant s’en moqua,
      Et ne sais comme il y manqua,
      Car il est bonne créature.
— Un meunier et son fils….
Allaient vendre leur âne un certain jour de foire.
— Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.
— L’ânier qui tous les jours traversait ce gué-là,
      Sur l’âne à l’éponge monta.

Dans ces divers cas, l’âne a simplement son caractère d’animal, de bête de somme. Au contraire, La Fontaine veut-il mettre en relief une circonstance comique, un côté ridicule, c’est le mot baudet qu’il a toujours soin d’employer :

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
Ayant au dos sa rhétorique
Et les oreilles d’un baudet.
         Et ne sais comme il y manqua,
Seigneur loup étrangla le baudet sans remède.
Un baudet chargé de reliques
S’imagina qu’on l’adorait :
Dans ce penser il se carrait.
٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit
    Une vanité si folle.

Ici le mot âne ôterait à l’idée toute sa finesse et tout son relief, ce qui n’empêche pas l’Académie de mettre au mot Baudet : synonyme de âne. Évidemment, si notre La Fontaine avait assisté à la séance où cette difficulté a été si lestement tranchée, il n’eût pas signé le procès-verbal sans clameur de haro.

Deux reproches plus sérieux ont été adressés à nos académiciens ; c’est d’abord de n’avoir jamais indiqué l’étymologie ; ensuite de n’avoir cité, comme exemples de l’emploi des mots, que des phrases faites exprès par eux et dont la plupart n’expriment que des pensées fort insignifiantes. Est-ce la science qui a manqué aux académiciens de notre temps pour donner l’étymologie des mots ? Nous n’oserions pas le dire, et nous inclinerions plutôt à penser que, trouvant la plus grande partie du travail faite par leurs prédécesseurs à une époque où la science étymologique n’existait pas encore, ils ont reculé devant la pensée de tout recommencer et de retarder ainsi indéfiniment l’apparition de leur dictionnaire. Quant aux phrases d’exemples, on pourrait croire qu’ils ont fait acte de modestie en refusant de se citer eux-mêmes, puisque leurs ouvrages se trouvaient nécessairement au nombre de ceux où ils auraient dû, dans un autre système, puiser la plupart de leurs citations. Quoi qu’il en soit, il nous semble évident que le travail serait plus complet s’il faisait connaître l’origine et l’histoire des mots ; qu’il se lirait avec plus de plaisir si l’on y rencontrait à chaque pas quelques-unes des belles pensées exprimées par Pascal, Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu, Buffon, et par nos littérateurs modernes ; si l’oreille était de temps en temps charmée par l’harmonie des vers de nos grands poètes. Les lecteurs du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle verront que, venu après le Dictionnaire de l’Académie, nous n’avons pas voulu qu’on pût nous faire les mêmes reproches : il fallait de longues et pénibles recherches pour remonter à l’origine première de tous les mots ; pour pouvoir donner des phrases d’auteurs comme exemples sur toutes les acceptions, il fallait consacrer un temps considérable à lire les principaux chefs-d’œuvre de notre littérature, depuis le xve siècle jusqu’au xixe : nous n’avons pas reculé devant la difficulté de la tâche. Voltaire, avant nous, avait— eu la même idée, c’est M. Villemain lui-même qui le constate dans la préface du dictionnaire : « Quand Voltaire vint à Paris, en 1778, pour donner encore une tragédie au public, voir le siècle qu’il avait fait et mourir, son infatigable activité d’esprit le fit songer même au Dictionnaire de l’Académie, et il entreprit de le recommencer sur le plan philologique qui convient aux langues vieillies. Il voulait recueillir, pour chaque mot, l’étymologie reconnue ou probable, les acceptions diverses, avec des exemples tirés des auteurs les plus approuvés, et faire revivre toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d’Amyot, de Charron, qu’a perdues notre langue. Voltaire arrêta lui-même le projet, se chargea de la lettre A, et avait hâte de mettre toute l’Académie à l’ouvrage. Mais cette dernière volonté de son testament littéraire se perdit après lui, et la révision du travail de 1762 fut continuée dans la même forme. »

Il est encore un autre point sur lequel nous avons cru pouvoir faire mieux, ou tout au moins autrement que l’Académie : notre langue renferme un grand nombre de mots dont la prononciation est douteuse, même pour les Français ; et pour les étrangers, on peut dire qu’une foule de mots offrent, sous ce rapport, des difficultés presque insurmontables ; or, l’Académie ne les résout que pour un très-petit nombre de cas. Fallait-il, pour être plus complet, essayer de ramener notre prononciation à des règles générales ? Si cela eût été possible, l’Académie l’aurait fait certainement ; nous avons tenté nous-même ce travail, et nous avons reconnu que, presque partout, les règles qu’on aurait pu poser auraient dû être suivies d’exceptions si nombreuses qu’on ne pourrait plus distinguer les unes des autres. Nous en avons conclu qu’il fallait s’en tenir à l’usage comme règle unique, et nous avons constaté cet usage en indiquant la prononciation de chaque mot, isolément, au moyen des lettres mêmes de notre alphabet, considérées comme représentant partout les mêmes sons et les mêmes articulations, c’est-à-dire qu’après avoir donné l’orthographe usuelle de chaque mot, nous l’avons mis sous les yeux de nos lecteurs tel qu’il devrait être écrit si l’orthographe était toujours la peinture fidèle de la prononciation.

Nous avons dit que le travail de l’Académie, indépendamment des critiques que nous venons de faire relativement au plan qu’elle s’est tracé, présentait des imperfections dans l’exécution. Nous allons en signaler quelques-unes. Parmi les mots qu’on regrette de ne pas trouver dans son dictionnaire, il en est plusieurs qui méritaient à tous égards d’y occuper leur place ; tels sont : achalandage, capitaliser, coloration, confortable, décigramme, diorama, éditer, incorrectement, moralisation, démoralisation, démoraliser, etc. Il est vrai que, dans les explications qu’elle donne, aux articles où elle traite des particules de, in, sous, re, elle dit formellement que l’usage permet d’employer ces particules pour former un grand nombre de mots composés qu’il serait inutile de réunir dans un dictionnaire. Elle aurait pu dire la même chose des finales âge, able, ible, ment, des initiales contre, déci, centi, entre, etc., et, par là, elle se serait excusée de la plupart des omissions qu’on lui reproche ; mais elle ne l’a pas fait, et tout ce que peuvent dire ses défenseurs, c’est qu’elle l’a laissé entendre. Cela suffit-il quand on a reçu la mission spéciale de résoudre toutes les difficultés de la langue ? Il est permis d’en douter, surtout quand il est évident qu’une vingtaine de pages ajoutées à chacun des deux volumes auraient suffi pour donner place à tous les mots dont l’absence est vraiment regrettable ; car, encore une fois, personne ne songe à exiger que le Dictionnaire de l’Académie soit un dictionnaire universel.

Outre l’orthographe et la signification des mots, le dictionnaire de la langue doit encore donner la solution des principales difficultés grammaticales. L’Académie l’a bien compris, et elle résout en effet les plus graves, quelquefois, mais rarement, en posant une règle générale, le plus souvent en donnant simplement un ou deux exemples où le cas douteux se trouve appliqué comme il doit l’être. Certains grammairiens auraient voulu que l’Académie motivât ses décisions : elle en a jugé autrement, et elle a bien fait peut-être au point de vue de son autorité ; car si elle avait raisonné ses opinions, on aurait pu vouloir les discuter avec elle, et chacun sait combien il est difficile de mettre d’accord les grammairiens quand ils entrent une fois dans la voie des controverses. Toutefois, il est regrettable que l’Académie ait laissé sans réponse beaucoup de questions, surtout quand elle a répondu à d’autres tout à fait analogues : ainsi, puisqu’elle indique les formes plurielles de beaucoup de mots en al ou de noms composés, pourquoi ne le fait-elle pas pour une foule d’autres ? Ici encore, nous avons cru devoir suivre une autre marche qu’elle, et nous avons fait en sorte que notre dictionnaire fournît immédiatement la réponse à toutes les questions de grammaire qui peuvent embarrasser les étrangers, et quelquefois les Français eux-mêmes. Mais quand l’Académie a prononcé, nous respectons presque toujours son arrêt, et nous nous efforçons de le respecter, même dans les cas particuliers qu’elle laisse indécis, prenant pour guide l’analogie et cherchant à deviner, d’après ses principes avoués, comment elle aurait résolu les difficultés si elle avait jugé convenable de les aborder. Pourtant, nous nous sommes permis, sur un très-petit nombre de points, d’adopter une opinion différente de la sienne : nous allons citer deux cas seulement, afin que nos lecteurs jugent si nous avons eu de bonnes raisons pour décliner ainsi l’autorité du savant aréopage. Quand un nom d’homme ou de ville se compose d’un article et d’un substantif, l’Académie ne met la majuscule qu’au substantif ; elle écrit la Fontaine, la Bruyère, du Bellay, et nous croyons devoir écrire La Fontaine, La Bruyère, Du Bellay ; nous ne connaissons point, parmi les illustrations de notre patrie, d’hommes qui se soient nommés Fontaine, Bruyère, Bellay ; ceux que nous connaissons avaient des noms qui commençaient par La, Du ; nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de différencier par la majuscule cette première partie qui nous paraît tout aussi nécessaire que la seconde. À l’article consacré au mot plus, l’Académie donne cet exemple : L’astronomie est une des sciences qui fait le plus ou qui font le plus d’honneur à l’esprit humain, et elle ajoute cette remarque, que le dernier est plus usité. Nous nous prononçons d’une manière beaucoup plus absolue, et nous disons que, de ces deux façons de parler, la dernière seule est correcte. Nous reconnaissons, il est vrai, que la première peut être appuyée sur d’illustres exemples ; mais nous ne craignons pas de dire que les plus grands génies peuvent se tromper, surtout quand la langue n’est pas encore faite, et nous croyons qu’ils se sont trompés quand ils ont écrit des phrases de cette nature ; la logique le prouve, et l’usage actuel des bons écrivains vient à l’appui de la logique.

On le voit donc, le culte que nous avons voué à l’Académie n’est pas une idolâtrie ; nous mettons la raison au-dessus d’elle, mais nous reconnaissons que, dans l’ensemble de son travail, elle n’a pas eu elle-même d’autre guide que la raison. Les critiques que nous nous sommes permises n’ôtent rien au respect que ce corps illustre nous inspire et qu’il nous a toujours inspiré. Pour le prouver, nous allons, en terminant cette partie de notre revue lexicologique, rappeler ce que nous écrivions, il y a plus de dix ans, dans la préface d’un dictionnaire destiné surtout aux jeunes gens des écoles : « Depuis les factums de Furetière et les boutades de Chamfort, il est devenu en quelque sorte à la mode, parmi nos grammatistes modernes, de débuter dans la carrière par une critique à l’adresse du Dictionnaire de l'Académie, et ces critiques sont d’une extrême vivacité, comme tout ce qui est produit par l’ardeur bouillante et l’inexpérience de la jeunesse. Après avoir rompu cette lance, on est de droit grammairien, comme autrefois on était armé chevalier après une action d’éclat. Tous ces critiques n’ont jugé le travail de l’Académie que sur la lecture de quelques articles isolés, et non d’après une étude attentive et surtout suivie ; ils n’en ont pas suffisamment saisi le plan et la méthode. L’Académie avait à s’occuper avant tout du sens des mots, de leurs acceptions propres et métaphoriques, de nos locutions proverbiales ; en un mot, elle avait à fixer cette langue qui, à une clarté admirable, ajoute la pureté, la vivacité, la noblesse, l’harmonie, la force et l’élégance. C’était là son programme, et elle l’a consciencieusement rempli, en faisant de ses colonnes le dépôt des locutions, des constructions, des tours puisés dans nos meilleurs écrivains, et qui forment le fond même de la langue ; de sorte que, si un nouveau vandalisme littéraire venait à détruire tous nos chefs-d’œuvre, le Dictionnaire de l’Académie seul survivant, il suffirait à reconstituer notre belle langue française, et à en faire retrouver toutes les ressources et toutes les richesses aux successeurs des Corneille, des Racine, des Molière, des Buffon, qui y puiseraient les matériaux nécessaires pour enfanter de nouvelles merveilles, comme les petits-fils des anciens preux n’auraient qu’à pénétrer dans un musée, à détacher les vieilles armures et à s’en revêtir, pour ajouter de nouveaux exploits à la gloire de leurs aïeux. »

Passons maintenant au dictionnaire de Furetière, et disons quelques mots de cette fameuse querelle qui fit tant de bruit à cette époque. Depuis 1637, l’Académie française travaillait à son dictionnaire, qui devait former comme le bilan littéraire de tous les mots alors en usage chez les écrivains et dans la bonne compagnie. Elle avait obtenu un privilège exorbitant, le droit exclusif de publier un dictionnaire, avec défense à tous de lui faire concurrence jusque par delà vingt ans après la publication du sien. Lorsqu’en 1662, Furetière fut admis dans la savante compagnie, on travaillait donc depuis vingt-cinq ans à ce fameux dictionnaire

Qui, toujours très-bien fait, restait toujours à faire.

Une fois élu, Furetière prouva sa vocation par son assiduité au travail du dictionnaire, et Charpentier raconte à ce sujet une anecdote qui, pour être bien comprise, demanderait une certaine connaissance des règlements académiques. À la fin de chaque séance, Furetière avait soin d’écrire son nom en tête d’une feuille, pour s’assurer d’être le premier inscrit sur la liste de présence à la séance suivante, et — c’est Furetière qui raconte lui-même, dans son deuxième factum, les bruits qui coururent alors à ce sujet — il avait soin d’arriver une demi-heure avant tout le monde, pour se donner le temps de copier le travail de la séance précédente. Le Dictionnaire de l’Académie presque achevé (1672), une partie du manuscrit fut confiée à un sieur Petit, imprimeur de l’Académie. L’impression alla jusqu’à la lettre M ; c’est alors que Mézeray rédigea un mémoire par articles, aux termes duquel tout ce qu’il y avait alors d’imprimé du dictionnaire devait être détruit et recommencé, comme entaché de fautes et d’ignorances grossières, trop nombreuses pour être rectifiées par des errata ou par des cartons. Ces conclusions, sévères déplurent à l’Académie, qui, cependant, quelques années plus tard, suivait le conseil de Mézeray. Toutes les pages tirées, au nombre de 1 200, rentrèrent dans le giron de l’illustre compagnie. Mézeray étant mort sur ces entrefaites, et un exemplaire étant demeuré en sa possession, ainsi que le manuscrit du reste jusqu’à la lettre P, un des académiciens fut chargé d’aller réclamer le tout aux héritiers, et cette mission échut précisément à Furetière. Si l’on en croit Charpentier, « Furetière rapporta fidèlement tout ce qui se trouvait de ridicule à l’inventaire de son ami Mézeray, et garda avec soin tout ce qu’il aurait dû rapporter à l’Académie. » Et il ajoute : « Le fidèle député vola l’exemplaire imprimé en cahiers. Le Voilà riche en un jour, et son dictionnaire achevé. Il copie avec diligence, change quelques mots au commencement, et songe à avoir un privilège. » Cependant le dictionnaire que Furetière tenait en préparation, et dont il venait de lancer un extrait, faisait du bruit ; l’Académie s’en émut et le chassa de son sein (1685). De là les factums de Furetière et ses apologies, où il assure que son dictionnaire lui a coûté quarante années de travail ; qu’il y a employé jusqu’à seize heures par jour. Il affirme, à la date de janvier 1686, qu’il a fait voir, il y a trois ans, l’ouvrage tout achevé ; que le manuscrit remplissait quinze caisses, où, depuis trois ans, plus de deux mille personnes l’ont vu ; que des libraires ont enchéri, pour l’avoir, jusqu’au prix de dix mille écus ; il expose enfin que la révision de l’ouvrage prendrait plus de trois années à quelqu’un qui y donnerait tout son temps ; qu’on ne saurait le lire en un an ni le recopier en deux, et qu’il faudrait au moins trois ans pour l’imprimer à deux presses. La mêlée fut des plus vives ; on traitait attiquement Furetière de belitre, maraud, fripon, fourbe, buscon, saltimbanque, infâme, fils de laquais, impie, sacrilége, voleur, subornateur de faux témoins, faux monnoyeur, banqueroutier frauduleux, faussaire, vendeur de justice, etc. On pense bien que Furetière n’était pas en reste ; ses épigrammes tombaient comme grêle sur les immortels ; en voici un exemple :

François, admirez mon malheur,
Voyant ces deux dictionnaires ;
— J’ay procès avec, mes confrères
Quand le mien efface le leur ;
— J’avois un moyen infaillible
De nourrir avec eux la paix :
J’en devois faire un plus mauvais ;
Mais la chose étoit impossible.

Le bon La Fontaine lui-même se fourvoya dans cette bagarre. Il en voulait à Furetière pour deux raisons : celui-ci l’avait appelé jetonnier, et lui avait reproché de ne pas savoir distinguer le bois en grume du bois marmenteau, lui qui avait été officier des eaux et forêts. Notre fabuliste laissa pour un instant se débattre ensemble les rats et les belettes, et décocha contre Furetière la flèche suivante :

Toy, qui de tout as connoissance entière,
       Escoute, ami Furetière :
       Lorsque certaines gens,
Pour se venger de tes dits outrageants,
Frappoient sur toy comme sur une enclume,
Avec un bois porté sous le manteau ;
    Dis-moy si c’étoit bois en grume,
    Ou si c’étoit bois marmenteau.

L’épigramme était plaisante, mais le bonhomme la paya cher :

   Ça, disons-nous tous deux nos méritez :
   Il est du bois de plus d’une manière ;
Je n’ay jamais senti celuy que vous citez ;
          Notre ressemblance est entière,
Car vous ne sentez point celuy que vous portez.

Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue françoise, par Ménage ; 1650, in-4° ; 1694, in-f°. Cet ouvrage, qui jouit d’une grande réputation du vivant et même longtemps après la mort de l’auteur, est aujourd’hui de moins en moins consulté par les savants. Ménage avait plus d’esprit que de jugement. Comme tous les étymologistes qui l’avaient précédé, il partait de cette idée fort juste que la fantaisie n’a pas présidé à la formation dès mots, et, comme il possédait parfaitement le latin, le grec, l’italien, l’espagnol et le français, il s’obstinait à trouver dans ces seules sources la raison pour ainsi dire mathématique de tous les termes de notre langue, laissant de côté le celtique et, à plus forte-raison, le sanscrit, duquel, à l’époque où il vivait, on ignorait jusqu’à l’existence. Aussi, parmi ses étymologies, en compte-t-on un grand nombre qui ne sont que des suppositions plus ou moins ingénieuses, où la science étymologique n’a presque rien à voir. Un mot étant donné à Ménage, il le passait à son laminoir en disant :

Et si vous n’en sortez, vous devez en sortir.

On comprend qu’une telle méthode devait amener des épigrammes dans le genre de celle-ci du chevalier de Cailly :

Alfana vient d’equus, sans doute ;
Mais il faut avouer aussi
Qu’en venant de là jusqu’ici,
Il a bien changé sur la route.

Dictionnaire français, contenant les mots et les choses, des remarques sur la langue et les termes des arts et des sciences, par Richelet, Genève, 1680. Ce livre est un des plus anciens monuments élevés en l’honneur de la langue française. À cette époque où notre idiome, après un laborieux enfantement de dix siècles, venait de briser le rude cocon qui l’enveloppait, un grand nombre d’esprits éclairés ne dédaignaient pas de concentrer toute leur activité sur de simples questions de philologie. Richelet était précisément une nature de cette trempe : savant grammairien, chercheur infatigable, habile dans la langue française, les langues anciennes, l’espagnol et l’italien. Son esprit, porté à la satire et au genre burlesque, se trouvait à l’aise dans la composition d’un ouvrage qui devait passer en revue tous les mots de la langue. Son dictionnaire est rempli de gaillardises, d’expressions triviales, de traits satiriques et même d’obscénités. Son humeur caustique lui avait créé beaucoup d’ennemis ; son dictionnaire lui procura les moyens de s’en venger. Les plus maltraités sont Amelot de la Houssaye, Furetière et Varillas. Comme il avait été chassé de Grenoble à coups de bâton, à la suite d’un repas chez le président de Boissieu, où il s’était moqué de tous les convives, il écrivit dans son dictionnaire : « Les Normands seraient les plus méchantes gens du monde s’il n’y avait pas de Dauphinois. » Quand on parcourt les colonnes de ce lexique, il semble que l’on assiste à un repas auquel l’amphitryon a convié tous ses ennemis pour les empoisonner et s’en débarrasser d’un seul coup. C’est dire que le dictionnaire de Richelet était une sorte de curiosité, de friandise très-recherchée.

L’imprimeur genevois Widerhold en avait fait transporter secrètement quinze cents exemplaires à Villejuif, et il avait confié ce secret à Simon Bénard, libraire à Paris, rue Saint-Jacques. Celui-ci s’empressa d’en informer le syndic, qui fit saisir et brûler tous les exemplaires. Widerhold en mourut de chagrin trois jours après ; mais le lendemain, en sortant de l’église Saint-Benoît, Bénard était poignardé par un inconnu qui s’échappa dans la foule.

Aujourd’hui les dictionnaires n’ont plus le privilège de passionner à ce point les esprits ; c’est un honneur réservé à nos comédies et à nos romans. L’ouvrage de Richelet est tombé dans le plus profond oubli, et il n’est plus apprécié que par nos savants bibliophiles et nos fins amateurs, qui en payent un exemplaire jusqu’à 100 fr. dans nos ventes publiques. Cet ouvrage a eu de nombreuses éditions expurgées ; mais le rara avis est toujours l’édition de Genève.

Dictionnaire de Trévoux, ainsi nommé de la ville d’où sortit la première édition ; 1704, 3 vol. in-folio, réimprimé pour la cinquième et dernière fois en 1771, 8 vol. in-folio.

On sait que Trévoux était autrefois le siège d’une célèbre Académie de pères jésuites. Là se trouvaient les pères Buffier, Bougeant, Castel, Ducerceau, Tournemine, etc. On connaît les épigrammes de Boileau contre les savants religieux, qui l’avaient attaqué au sujet de ses nombreuses imitations des poètes anciens. Scarron leur rendit justice à sa manière dans son Virgile travesti :

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
À Rome, au pays de Cocagne.
Je veux dire dans le Pérou,
Ou dans la ville de Trévou,
Ville à présent de conséquence,
L’un des bureaux de la science,
Une boutique à beaux écrits,
Le réservoir des beaux esprits,
Et la célèbre Académie
Des sciences rimant en mie ;
Enfin, l’Athènes de nos jours.
Mais retournons à mon discours.

C’est de cet asile studieux que sont sortis les Mémoires dits de Trévoux. Mais ce qui a surtout illustré la petite ville du département de l’Ain, c’est le dictionnaire qui porte son nom. Cet ouvrage était dédié par les jésuites au duc du Maine, prince souverain de Dombes, qui avait mis au service des révérends pères son imprimerie de Trévoux. Ce dictionnaire a joui d’un grand crédit auprès des lexicographes français et étrangers ; on peut blâmer l’inexactitude des définitions, le choix peu judicieux des exemples ; mais il n’en reste pas moins vrai que tous les auteurs de dictionnaires et d’encyclopédies ont puisé à pleines mains dans cet immense arsenal. Dans la préface de la quatrième édition, les auteurs disaient, en parlant de leur ouvrage : « Les amateurs du vieux style peuvent y satisfaire leur curiosité sur la plus grande partie des mots hors d’usage qui se lisent dans les auteurs anciens, et qui ont souvent plus de force et d’énergie que ceux qu’on leur a substitués. On n’y a pas oublié les mots de conversation ; ceux qui ne sont en usage que parmi le peuple ou dans les provinces, et qu’on ne trouve pas ordinairement dans les autres dictionnaires. » Outre Furetière, Basnage, Richelet et l’Académie, les auteurs ont appelé à leur aide Ménage, Du Cange, Saumaise, Vossius, Ferrari, Caseneuve, Guichard, le père Thomassin, Pasquier, H. Estienne, et autres lexicographes et grammairiens. Une grande partie des articles de botanique fut revue par le professeur Jussieu, de l’Académie des sciences.

Le Dictionnaire de Trévoux n’est-il, comme on l’a dit, qu’une réimpression du dictionnaire de Furetière, refondu par Basnage de Beauval ? Presque toutes les biographies l’assurent, et ce témoignage s’appuie sur l’affirmation singulièrement hasardée du père Niceron, qui dit dans ses Mémoires : « Tout y est semblable, méthode, orthographe, exemples… ; on y a laissé jusqu’aux fautes d’impression ; il y a, à la vérité, quelques additions, dont la plupart sont entièrement étrangères au dictionnaire. » Ce reproche pouvait être fondé quant à la première édition ; mais la cinquième n’offre aucun rapport avec le lexique de Furetière revu par Basnage : c’est un édifice entièrement nouveau, élevé sur l’ancien plan. Sans doute, le Dictionnaire de Trévoux a considérablement vieilli ; mais il serait injuste de contester les services qu’il a rendus à la langue et aux écrivains.

Dictionnaire universel de la langue française, par Boiste, 1800, in-4°. Ce dictionnaire, dont l’auteur a voulu faire une espèce d’encyclopédie philologique, est tout à la fois un traité de grammaire et d’orthographe, un manuel de vieux langage et de néologie. Il est suivi d’un dictionnaire des synonymes, d’un dictionnaire des difficultés de la langue française, d’un traité des tropes, d’un traité de la ponctuation, d’un essai sur l’usage des lettres capitales, d’une table des conjugaisons, d’un traité de la versification française, d’un dictionnaire des rimes, d’observations sur la prononciation, d’un dictionnaire des homonymes et des paronymes, d’un vocabulaire de mythologie, d’histoire et de géographie ; enfin, d’une nomenclature des termes d’histoire naturelle et de médecine. C’est un travail très-estimable, dont la nomenclature est beaucoup plus complète et beaucoup plus riche que celle de l’Académie. Mais cet ouvrage ne saurait faire autorité ; il donne une foule de mots qui ne sont ni de la langue ni de l’usage ; ses étymologies, dont aucune n’est raisonnée, ne sauraient avoir la moindre valeur ; ses définitions, toujours extrêmement courtes, éclairent peu la signification des mots ; il laisse trop à deviner ; les diverses figures qu’il emploie, ainsi que les abréviations qu’il accumule, sont un véritable grimoire pour celui qui cherche les différentes acceptions. Boiste a fait une sorte d’anatomie lexicographique ; son squelette est complet, il n’y manque ni un nerf, ni un tendon, ni une articulation ; mais la moelle, le sang, la chair, la vie enfin, y font complètement défaut.

Boiste était un esprit frondeur et parfois gaulois ; beaucoup de ses exemples lui appartiennent ; ils sont courts, nets, incisifs, et ont toutes les qualités du multa paucis. Ajoutons que le lexicographe nourrissait au fond du cœur un vieux levain de libéralisme qui en faisait un des boudeurs et des idéologues de l’empire, et cela, joint à l’abus des signes quasi hiéroglyphiques qui entrent dans son système d’abréviations, lui causa un jour un désagrément qui ne saurait mieux trouver sa place que dans une préface de dictionnaire, chose peu réjouissante par elle-même.

Un matin de l’année 1805, un agent de police se présente chez Boiste, et lui exhibe un mandat d’amener qu’il était chargé d’exécuter. La résistance n’était pas possible ; Boiste s’habille en toute hâte et se met à la disposition de l’agent, qui le fait monter dans un fiacre et le conduit à l’hôtel de Fouché, chef de la police impériale. Lorsque Boiste fut introduit, le ministre était dans un grand état d’exaspération, et il adressa au lexicographe les plus violentes apostrophes, l’accusant d’avoir outragé l’Empereur. Boiste, stupéfait, ne sait d’abord que répondre ; cependant, il se rassure un peu et fait observer au terrible ministre qu’il n’est qu’un pauvre grammairien et qu’il ne s’est jamais occupé de politique. Le ministre s’irrite, et, pour confondre Boiste, il lui fait lire dans son propre dictionnaire :

SPOLIATEUR, qui dépouille, qui vole — trice : loi — Bonaparte.

Tel était l’article qui outrageait la majesté impériale. On avait persuadé à Fouché que les qualifications injurieuses qui accompagnent le mot spoliateur s’appliquaient au nom de Bonaparte, tandis que l’auteur voulait simplement indiquer que Bonaparte avait consacré l’expression de spoliateur, et surtout celle du féminin, dans un discours public.

Quand il comprit la portée de l’accusation, le pauvre lexicographe demeura si atterré qu’il ne put rien répondre. Il fut alors emmené et écroué à la Conciergerie par ordre du ministre. En vain plusieurs amis de Boiste se présentèrent chez Fouché pour lui soumettre des observations : il resta inflexible. Mais deux membres de l’Institut s’adressèrent directement à l’Empereur, qui accueillit ses confrères avec bonté et dépêcha aussitôt à la Conciergerie un aide de camp, avec ordre de faire mettre immédiatement le prisonnier en liberté. Fouché, averti par un de ses agents du contre-ordre impérial, relut l’article incendiaire avec plus d’attention et reconnut immédiatement sa méprise. Il eût bien voulu conserver secret ce petit incident, mais Napoléon n’était pas homme à manquer une si belle occasion de s’égayer un peu aux dépens d’un ministre dont il utilisait les services, mais qu’il méprisait au fond du cœur, et, le soir, il eut soin de le féliciter publiquement, au milieu d’une réunion officielle, sur son zèle éclairé. L’anecdote fit pendant quelques jours les frais des petites conversations à la cour et à la ville, et elle amusa tout le monde, y compris Boiste lui-même, qui la racontait très-plaisamment.

Dictionnaire universel de la langue française, avec la prononciation figurée ; 1813, 2 vol. grand in-8°, par Gattel. Cet ouvrage fut très-favorablement accueilli dès son apparition ; il rectifiait, sur un grand nombre de points, celui de l’Académie, qui s’obstinait à ne rien publier dans son majestueux silence, et qui devait encore apporter un délai de plus de vingt années à faire paraître son édition de 1835, si impatiemment attendue, et dont la lente élaboration rappelait trop souvent l’épigramme de Boisrobert :

… Tous ensemble ils ne font rien qui vaille.
Depuis dix ans dessus l’F on travaille,
Et le destin m’auroit fort obligé
S’il m’avoit dit : Tu vivras jusqu’au G.

Tandis que les quarante immortels sommeillaient paisiblement dans leurs fauteuils, de laborieux lexicographes se mettaient courageusement à l’œuvre, et Gattel doit être rangé parmi ces consciencieux travailleurs.

Nouveau Dictionnaire de la langue française, où l’on trouve tous les mots de la tangue usuelle, les étymologies, l’explication détaillée des synonymes, etc., par Laveaux ; 1820, 2 vol. in-4°. Laveaux était un philologue érudit, un savant lexicographe. Ses définitions sont claires, succinctes ; sa nomenclature est plus considérable que celle de l’Académie ; toutefois les détails qui concernent les animaux et les plantes n’appartiennent guère qu’à l’histoire naturelle pure, et ont une étendue qui est en disproportion avec la partie linguistique proprement dite ; ses exemples sont très-multipliés ; mais ce qui distingue particulièrement cet ouvrage, c’est un tact grammatical remarquable. Le même grammairien a composé un Dictionnaire des difficultés de la langue française, dont la librairie Hachette a donné, en 1847, une nouvelle édition revue avec un grand soin par M— Marty-Laveaux, son petit-fils. Aujourd’hui encore, ce dernier ouvrage, qui n’a pas vieilli, est un des meilleurs traités qui aient été composés sur les nombreuses anomalies de notre idiome national. Laveaux était un travailleur infatigable, comme le sont presque tous les grammairiens, et le Grand Dictionnaire aime à rendre cet hommage à un mérite modeste et incontestable.

Dictionnaire étymologique de la langue française, par Roquefort ; 1829, 2 vol. in-8°. Cet ouvrage contient les mots du Dictionnaire de l’Académie française, avec les principaux termes d’arts, de sciences et de métiers. Il est précédé d’une excellente dissertation sur l’étymologie, par Champollion-Figeac, éditeur de l’ouvrage. Le dictionnaire de Roquefort a une valeur incontestable, soit au point de vue philologique, soit comme histoire d’un grand nombre de mots de la langue française. Au reste, les travaux de ce savant ont donné une grande impulsion à cette branche de l’érudition.

Nouveau Dictionnaire de la langue française, contenant la définition de tous les mots en usage, leur étymologie, leur emploi par époques, leur classification par radicaux et dérivés, les modifications qu’ils ont subies, les idiotismes expliqués, développés et rangés par ordre chronologique, de nombreux exemples choisis dans les auteurs anciens et modernes et disposés de manière à offrir l’histoire complète du mot auquel ils se rattachent, par Louis Dochez ; Paris, 1860, un vol. in-4°, avec un discours préliminaire par M. Paulin Paris. C’est un ouvrage très-estimable, que l’auteur a composé seul, en y sacrifiant dix années de sa vie, la plus grande partie de sa fortune et son existence même, car il mourut au moment où l’on tirait les dernières feuilles, et n’eut même pas, comme Moïse, la consolation de contempler, au moins du regard, le fruit de ses longs et pénibles travaux. Comme on l’a vu par le titre, on trouve dans cet ouvrage « l’état civil de la langue reproduit aux principales époques de son histoire, avec les adjonctions nécessitées par les actes de naissance des nouveaux membres de la grande famille. » L’auteur à dépouillé lui-même tous ceux de nos chefs-d’œuvre qui devaient lui fournir des exemples pour appuyer ses acceptions, et, dans cette galerie, le xixe siècle n’a pas été oublié : on y trouve les noms de P.-L. Courier, Chateaubriand, Joubert, Ozanam, Guizot, Thiers, Cousin, Lamartine, V. Hugo, Alexandre Soumet, Hég. Moreau, A. de Musset, Lamennais, Ravignan, Lacordaire, Gratry, Dupanloup, Proudhon, Sainte-Beuve, Phil. Chasles, Scribe, Hon. de Balzac, G. Sand, Th. Gautier, etc. Ces noms sont une preuve des soins que l’auteur a apportés à la composition de son dictionnaire. Il donne, comme M. Littré, et par ordre chronologique, une série d’exemples qui montrent les différentes physionomies que nos vocables ont revêtues aux périodes successives de notre histoire littéraire, et le dictionnaire Dochez a précédé de plusieurs années le dictionnaire Littré. Est-ce à dire que ce dernier s’est inspiré du plan de son devancier ? Nous ne le pensons pas. Les études de M. Littré à ce sujet révèlent trop de savoir et de compétence pour qu’on admette un seul instant cette supposition. L’idée est née dans l’esprit des deux lexicographes, comme celle du calcul différentiel s’était simultanément éveillée dans le cerveau puissant de Leibnitz et dans celui de Newton.

Dictionnaire de la langue française, par M. Littré, de l’Institut. Commençons d’abord par proclamer que M. Littré est un de nos linguistes les plus distingués, un libre penseur, un esprit éminemment philosophique. Après cette déclaration, nous nous sentons plus à notre aise pour exprimer franchement notre opinion sur son dictionnaire, dont la publication, bien qu’inachevée encore, est cependant assez avancée pour qu’on puisse juger l’œuvre dès aujourd’hui. Ces précautions oratoires n’étaient pas inutiles : c’est ainsi qu’après avoir rendu justice à l’amabilité d’une femme, on éprouve moins d’embarras pour faire ressortir les imperfections de son visage.

Le dictionnaire de M. Littré donne, ou, pour mieux dire, a la prétention de donner la nomenclature complète des mots français, les idiotismes, des remarques critiques sur les irrégularités et les difficultés de la langue ; les diverses acceptions des mots rangées dans un ordre logique ; la prononciation, l’étymologie, et un historique de tous les termes de la langue française, dans leur ordre chronologique, depuis son origine jusqu’au xvie siècle. Voilà le cadre ; voyons comment il a été rempli. L’historique des mots est parfaitement exposé ; on y voit les formes successives de nos vocables déterminées au moyen de phrases puisées dans Grégoire de Tours, Froissart, le Roman de la Rose, les fabliaux, les poésies des trouvères, Villon, Ronsard, Rabelais, Montaigne, etc. Ces études rétrospectives, cette sorte de philologie archéologique peut plaire aux savants et aux linguistes ; mais elle n’offre qu’un médiocre intérêt pour les gens du monde, qui veulent connaître avant tout la langue telle qu’elle existe aujourd’hui. Et cependant, ce n’est qu’en cela que consiste, à vrai dire, l’originalité du travail, de M. Littré. Les autres parties, qui ne sont qu’une reproduction des dictionnaires antérieurs, laissent singulièrement à désirer. Ainsi, les acceptions sont presque toujours confondues ; à chaque ligne, le sens propre se fourvoie au milieu du sens figuré, et réciproquement. Tel mot, qui présente huit et même dix acceptions marquées par des rapports d’analogie, d’extension, de comparaison, est résumé tout entier en deux ou trois groupes. Ce que l’auteur appelle nomenclature des termes usuels des sciences, des arts, des métiers et de la vie pratique, est rempli de lacunes, et souvent entre deux mots qui se suivent, chez M. Littré, pourraient s’en glisser une vingtaine d’autres, qui, sans être usuels, devraient occuper une place dans un dictionnaire aussi volumineux.

La prononciation laisse peu de prise à la critique, M. Littré a l’oreille délicate, éminemment française ; on s’aperçoit souvent qu’il s’est mis en rapport avec les personnes les plus compétentes, et que sa place doit être marquée aux fauteuils de notre Théâtre-Français. Certaines définitions, scabreuses au point de vue philosophique et religieux, ont été formulées avec toute la science qui le distingue, et, dans une verte semonce, le très-orthodoxe évêque d’Orléans a pris la peine de lui en dire quelque chose. Ici, nous ne défendrons ni ne désapprouverons l’honorable M. Littré. Il ne met pas le même zèle que M. Bouillet à solliciter les éloges de la Congrégation de l’Index, cela le regarde. Mais où nous serons plus sévère, c’est sur la question des étymologies. Cette partie a été traitée par le savant linguiste avec une sorte de prédilection ; il s’y complaît, et, à première vue, il semble qu’il soit là dans son élément naturel ; mais on ne tarde pas à revenir de cette opinion, en passant ses articles au tamis de la critique lexicologique. En effet, les étymologies qu’il indique sont loin de satisfaire les esprits curieux. Tout est emprunté à la langue latine ou à la langue grecque. Avare vient du latin avarus ; autruche vient du grec strouthiôn, et l’auteur croit compléter tous ces détails en donnant l’équivalent en patois, en provençal, en italien, en espagnol, en portugais, en wallon, etc. En un mot, M. Littré refait à nouveau le travail si incomplet de Ménage. À peine parle-t-il du celtique. Quant au sanscrit, il n’en est nullement question ; les Védas, le Zend-Avesta, le Ramayana et autres ouvrages persans et indiens semblent ne pas exister pour lui. Dans une partie aussi importante, on avait le droit d’exiger davantage de sa compétence incontestée.

Cette critique est sérieuse, et pour lui ôter tout caractère de malignité, nous tenons à montrer qu’elle est fondée. Pour cela, nous allons mettre en comparaison l’étymologie du mot avare, telle que la donne M. Littré, avec celle du même mot donnée par le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, et nous pourrions, au même titre, en citer une foule d’autres :

Dictionnaire Littré : tavare, étym. Picard, aver ; provenç. avar ; espag. et ital. avaro ; de avarus, de avere, désirer.

Grand Dictionnaire universel : avare… du lat. avarus, même sens, formé directement du verbe avere, désirer avec ardeur. À ce verbe se rattache toute une famille de mots qui reconnaissent pour chef de file la racine indo-européenne av, garder, désirer, couvrir. M. Delâtre groupe autour de ce radical les mots avide, avoine (av-ena, la plante avide, qui s’empare de toute la place) ; Avignon, Av-enio, la ville à l’avoine ; Avella, ville du royaume de Naples, qui fournissait beaucoup d’avoine ; aveline, sorte de noisette qu’on tirait primitivementd’Avella, etc. Benfey, dans son Dictionnaire des racines grecques, pense qu’il faut classer dans la même série audeo ; ausus, d’où le français oser, audace, termes qui, dans l’origine, ne signifiaient que rechercher, s’efforcer d’acquérir. Pour justifier cette assimilation, Benfey, s’appuyant sur l’exemple analogue de gaudeo, gavisus, suppose une forme similaire intermédiaire avisus, avi-sus, dérivée d’audeo.

Reste une question de forme, de simple détail. — Mais c’est ici surtout que l’on peut dire avec Voltaire :

Le superflu, chose si nécessaire ;
nous voulons parler de la disposition typographique. Nous en sommes encore à nous demander comment un homme tel que M. Littré, et comment surtout une maison aussi habile que celle dont le nom figure au bas du titre, ont pu condamner le lecteur à un tel imbroglio et négliger à ce point un accessoire si essentiel dans un livre de recherches : presque point d’alinéas ; certains paragraphes ont jusqu’à deux, trois, quatre et même cinq cents lignes ; les exemples n’ont rien qui les distingue du texte de la définition ; les vers revêtent la forme et le caractère de la prose. N’est-ce pas ici le cas de s’écrier avec Chicaneau :
Si j’en connais pas un, je veux être étranglé !

Les remarques critiques que nous venons de faire ne nous empêchent nullement de reconnaître dans l’œuvre de M. Littré un incontestable mérite. Il serait tout aussi injuste de la confondre avec les insignifiantes productions que l’on publie depuis vingt ans, que de confondre le Tibre avec le Simoïs. Mais, nous le répétons en terminant, c’est un ouvrage qui convient aux lettrés, à nos bibliothèques publiques, et non à cette classe innombrable de lecteurs qui a plus d’esprit que Voltaire, et qui s’appelle tout le monde.

Parlerons-nous maintenant de cette foule de dictionnaires qui, depuis vingt ans, se sont échappés de nos grandes boutiques de librairie, pour s’abattre comme des nuées de sauterelles dans nos bibliothèques et dans nos écoles : Wailly, Chapsal, Napoléon Landais, Bescherelle, La Châtre, Poitevin, etc., etc. ? Sauf ce dernier, où l’on rencontre des phrases empruntées aux écrivains de notre époque, on les dirait tous sortis du même moule. Ce sont de pures spéculations de librairie, où la langue et la littérature n’ont absolument rien à voir. Mais,

Comme de son prochain il ne faut point médire,
On y trouve du bon, du mauvais et du pire.

OUVRAGES ENCYCLOPÉDIQUES

Dictionnaire historique et critique de Bayle, œuvre de génie qui a marqué dans l’histoire de l’esprit humain et qui a exercé une immense influence sur la direction des idées au xviiie siècle. La Réforme avait ouvert la porte au libre examen ; Bayle fit aboutir logiquement cette liberté au doute, qu’il érigea en système, et qui devint entre ses mains une arme redoutable avec laquelle il battit en brèche toutes les croyances plus ou moins surannées. L’Encyclopédie de Diderot était en germe dans ce travail prodigieux, que l’auteur trop modeste appelait une « compilation informe de passages cousus à la queue les uns des autres. » On y trouve une foule d’articles où le sens, le raisonnement, la critique, se montrent dans toute leur puissance, et où se déploie une érudition qui eût suffi à dix bénédictins. Bayle, ne recherchant qu’un texte, disons mieux, un prétexte pour développer ses idées, n’a introduit aucune méthode régulière dans son livre ; pourvu qu’un nom se rattache d’une manière quelconque à un système, à une théorie, cela lui suffit pour asseoir une série de raisonnements qui conduisent tous au même terme, le doute.

Bayle fut le Montaigne du xviiie siècle, le véritable précurseur de Voltaire et de Hume ; en toutes choses il vit la négation et l’affirmation, le pour et le contre ; il défendit toutes les erreurs et soutint toutes les vérités, montra le faible de tous les systèmes philosophiques, de toutes les religions, et se plut à railler l’histoire ; il établit souverainement les droits de la raison en déclarant que la philosophie est la reine et que la théologie n’est que la servante ; il eut, enfin, un mérite bien rare et qui montre toute l’indépendance de son esprit, c’est d’avoir remonté le courant des opinions vulgaires et des jugements tout faits, pour y opposer hardiment son scepticisme. C’est là, dans un siècle où l’erreur domine partout, le cachet des hommes vraiment supérieurs. Sans être un de ces génies qui jettent à profusion dans le monde des idées nouvelles, il eut du moins la gloire de stimuler vivement l’opinion publique.

Dans son dictionnaire, Bayle suit une méthode à lui : il considère les articles en eux-mêmes comme un sommaire, un argument de chapitre ; pour lui, l’important est d’écrire en commentaire courant de nombreuses notes, souvent étendues, le long desquelles se déroule une marge de citations et de renvois. C’est là que Bayle met à l’aise son immense érudition, et qu’il déploie les ressources de sa dialectique sur une multitude de points de théologie, de philosophie, d’histoire, etc.

On pouvait craindre, cependant, qu’une compilation à l’allemande, comme Bayle appelle lui-même son dictionnaire, ne blessât le goût français. De plus, Bayle, afin de ne pas se rencontrer avec les autres dictionnaires, a été obligé de préférer souvent, pour développer ses doctrines, des noms presque inconnus aux noms célèbres qui doivent nécessairement défrayer ces sortes de compilations : « Nécessité regrettable et pénible, dit Basnage ; car il est bien difficile de composer un article qui mérite d’être lu, lorsqu’on s’attache à des sujets qui ont été négligés par d’autres auteurs, ou à cause de leur obscurité, ou à cause de leur stérilité. » Toutefois, ce regret ne doit pas se tourner en censure. Bayle n’a pas eu l’intention de composer une encyclopédie ; il a voulu seulement écrire sur un certain nombre de sujets à sa convenance. Il ressemble à un homme disert qui, entrant dans un salon avec l’intention bien arrêtée de diriger l’entretien vers un point déterminé, sur lequel il croit avoir d’excellentes choses à dire, fait tous ses efforts pour amener la conversation à son thème favori. Et s’il arrive à intéresser, à plaire, à captiver, les esprits les plus exigeants lui pardonnent volontiers les petits moyens dont il s’est adroitement servi.

Jamais, d’ailleurs, le scepticisme n’avait revêtu une forme plus saisissante. Cette intelligence lumineuse et profonde, révoltée contre les contradictions qui jaillissent constamment du contact de la raison avec les dogmes religieux, avec les doctrines philosophiques de tous les temps et de tous les pays, les a cités successivement au tribunal de sa critique froide et railleuse, les a mis aux prises avec sa dialectique impitoyable et les a ébranlés jusque dans leurs fondements. De là l’importance, exagérée aux yeux des lecteurs superficiels, accordée aux papes, aux théologiens et aux chefs de sectes, qui, à eux seuls, forment un tiers de l’ouvrage. Il est bien évident que leurs doctrines et leurs écrits pouvaient seuls lui fournir matière à discussion. Peu importait à Bayle qu’Alexandre eût vaincu les Perses à Arbelles et que la bataille d’Actium eût été gagnée par Octave ; il s’était moins donné pour mission de discuter les faits et gestes des conquérants que les systèmes philosophiques et religieux. Il a saisi ceux-ci corps à corps, et, singularité curieuse, non pour les renverser, mais pour les ébranler. On eût dit qu’il prenait un malin plaisir à les faire chanceler sur leurs bases, avec la seule intention d’en démontrer la faiblesse. C’est que le but de Bayle n’est pas d’établir l’incrédulité, mais le doute. Il est vrai que l’un mène tout droit à l’autre, et c’est ce que va prouver clairement M. de Barante : « D’ordinaire, les écrivains se servent du doute pour détruire ce gui existe afin d’y substituer leurs opinions ; c’est une arme qu’ils emploient pour conquérir. Chez Bayle, le doute est un but, et non pas un moyen. C’est un équilibre parfait entre toutes les opinions. Rien ne fait pencher la balance. L’esprit de parti, les préjugés, l’influence de l’éloquence, les séductions de l’imagination, rien ne touche Bayle, rien ne peut le déterminer. Toutes les opinions lui semblent probables ; quand il en trouve de mal défendues, il s’en empare et vient à leur appui pour qu’elles ne perdent pas leur cause. Chose étrange ! il semble se complaire dans cette incertitude ; son âme n’est point oppressée et déchirée par cette ignorance des questions qui importent le plus à l’homme. Il les aborde, et se réjouit de ne les pouvoir résoudre. Ce qui a fait le supplice de tant de grands esprits, de tant d’âmes élevées, est une sorte de jeu pour lui. »

Il n’est pas difficile, ajouterons-nous, de comprendre cette recherche de l’incertitude qui fait l’originalité de Bayle. Le doute, pour lui, c’est une arme défensive contre les menaces et les agressions de la foi, c’est la fin des guerres de croyances, c’est l’opinion qui se substitue au dogme, c’est la négation de toute infaillibilité, de toute autorité doctrinale, c’est le grand chemin de la tolérance. « Relaps aux yeux des catholiques, soupçonné de catholicisme chez les protestants, Bayle, dit l’Encyclopédie nouvelle, commence par vouloir faire entendre raison aux deux partis. Il publie sa Réfutation de Maimbourg, le bourreau la brûle à Paris ; il écrit son Commentaire en faveur de la tolérance, et voilà Jurieu qui se met en fureur. Alors il prend une autre route ; il laisse Jurieu fulminer contre Louis XIV, et Louis XIV achever ses dragonnades. Il appelle à son secours sa dialectique, cette arme qu’il avait forgée toute sa vie ; il se place avec elle en embuscade contre tous les dogmes au nom desquels on se persécute, au nom desquels on s’égorge. Y a-t-il quelque théologien qui se croie assez sûr de posséder la vérité pour sanctionner l’intolérance, l’inquisition romaine ou celle de Genève ? Voilà Bayle, le douteur, qui se propose d’examiner la certitude des dogmes de ce théologien : tel est le défi qu’il fait, pour ainsi dire, passer dans les deux camps. »

Basnage à son tour, le continuateur des Nouvelles de la République des Lettres, rend fort bien raison de ce doute méthodique : « La plupart des théologiens semblaient à Bayle trop décisifs, et il aurait souhaité qu’on ne parlât que douteusement des choses douteuses. Dans cet esprit, il se faisait un plaisir malicieux d’ébranler leur assurance, et de leur montrer que certaines vérités, qu’ils regardent comme évidentes, sont environnées et obscurcies de tant de difficultés, qu’ils feraient quelquefois plus prudemment de suspendre leurs décisions. Il avait aussi discuté tant de faits qui ne sont point révoqués en doute par le commun des savants, et qu’il avait reconnus évidemment faux, qu’il se défiait de tout, et n’ajoutait foi aux historiens que par provision, et en attendant une plus ample instruction. »

Mais le doute de Bayle n’est pas absolu ; il ne se prononce point catégoriquement. L’auteur du Dictionnaire historique et critique ne fait que douter pour apprendre à douter ; son scepticisme part de la raison, pour se maintenir dans la tolérance, la réserve et l’impartialité ; on pourrait comparer, le doute de Bayle à une colonne qui oscille sur sa base, mais sans dépasser la limite fixée à sa stabilité. Sa manière de procéder n’est pas moins remarquable ; il semble abonder d’abord dans une opinion, même quand il veut la combattre ; puis, par une transition habile, par un incroyable artifice de raisonnement, il mène doucement le lecteur de l’assentiment à la contradiction ; on nage en plein doute avant qu’on s’en soit aperçu. Sa dialectique ménage toujours ces surprises ; il commence par dire oui, mais il finira par conclure non. D’autres fois, retournant son procédé, il arrivera à partager une opinion qu’il aura semblé combattre d’abord. Mais, en général, Bayle est plus apte à critiquer les divers systèmes de philosophie qu’à les perfectionner ; il aime mieux, en métaphysique, douter et hésiter que croire et professer. Voilà pourquoi le Dictionnaire historique et critique ne laisse qu’une incertitude universelle dans l’esprit du savant, du penseur, du philosophe, du théologien. Et néanmoins on ne pourrait aisément refaire cet immense ouvrage, dont on a dit si justement, que c’était un « savant chaos, sillonné de mille éclairs qui rendent les ténèbres plus noires, arsenal du doute, où se mêlent toutes les vérités et toutes les erreurs qui ont eu cours parmi les hommes. »

On peut se figurer l’influence que dut exercer un tel ouvrage sur les esprits de l’époque, bien plus portés aux discussions philosophiques et religieuses qu’on ne l’est de nos jours. Même après le rôle immense qu’a joué Voltaire, celui de Bayle ne nous semble pas amoindri. Voltaire a détruit, sapé ; mais c’est Bayle qui a déblayé, éclairci la voie. Sa sagesse expectante, flottant entre le dogmatisme théologique et le scepticisme philosophique, cherche à faire naître des scrupules sur toutes les questions soulevées par la science ou par la conscience ; mais l’écrivain ne fait que proposer, il n’impose jamais ses croyances. « Le doute de Bayle, dit M. Nisard, ne régente personne, il honore dans les opinions la liberté de la pensée, dans les erreurs le droit de chercher la vérité, ne blâme que les persécuteurs, et prend plaisir à tout. L’examen de toutes ces croyances exclusives, qui ne se ressemblent que par l’oppression commune de leurs contradicteurs, est pour lui comme un festin délicat auquel il convie les gens d’esprit, attirés tout à la fois par la variété des mets et la tempérance de leur hôte. Plusieurs, parmi les meilleurs chrétiens, se laissèrent prendre aux aimables avances de son doute… Il leur plaisait jusqu’à leur faire lire, sans défiance, des explications atténuantes de toutes les incrédulités, y compris l’athéisme. En cherchant l’instruction sur les pas d’un homme qui savait la rendre si agréable, on s’aventurait dans ces questions où la curiosité n’est le plus souvent qu’une première tentation du doute, et l’on tombait dans les pièges d’une dialectique qui, au lieu d’attaquer le lecteur, l’enveloppe insensiblement, et, sans lui demander le sacrifice de ses croyances, lui en ôte peu à peu quelque chose. Ajoutez à cette séduction du tour d’esprit de l’homme le charme de ce langage sain, naturel, aisé plutôt que négligé, mais assez négligé pour qu’on ne se sentît pas pris dans un filet en apparence si lâche, et vous vous figurerez les ravages que dut faire ce doute, plus semblable à une volupté de l’esprit qu’à une opinion. »

Ce parfait équilibre entre toutes les opinions que Bayle s’applique à maintenir n’est peut-être pas aussi dangereux qu’il le paraît au premier abord. Douter ainsi, c’est douter en connaissance de cause. Bayle raille bien plus l’incrédulité frivole que la foi aveugle ; sa plaisanterie est presque toujours spirituelle et amusante. À ce propos, Voltaire l’accuse de s’abandonner quelquefois à une familiarité qui tombe souvent dans la bassesse ; on lui a même reproché d’avoir semé dans son dictionnaire les gravelures les plus cyniques ; c’est à ce sujet que Voltaire a dit encore :

Le matin rigoriste, et le soir libertin,
L’écrivain qui d’Éphèse excusa la matrone,
      Renchérit tantôt sur Pétrone,
      Et tantôt sur saint Augustin.

Un critique applaudit à ces vers en ajoutant : « Bayle a bien plus souvent le langage de l’auteur du Satyricon que celui de l’auteur de la Cité de Dieu. » Cependant, et c’est Basnage qui nous l’apprend, « Bayle avait des mœurs si pures, qu’il évitait même jusqu’aux occasions de tentation, et, à part un soupçon, vraisemblablement peu fondé, au sujet de ses relations avec madame Jurieu, ses ennemis les plus éveillés ne purent jamais trouver à mordre sur sa conduite. » Il est vrai que Basnage ajoute : « Il y a eu plusieurs exemples de ce libertinage d’imagination avec des mœurs honnêtes ; mais l’auteur qui s’abandonne à ces impuretés d’expressions n’en est pas moins dangereux et blâmable. » Il y a des réserves à faire ici, et nous ne saurions souscrire, sans établir une distinction, à un si grave reproche, auquel, du reste, Bayle se montrait très-sensible : certainement, l’écrivain qui, sans nécessité, de gaieté de cœur et de parti pris, introduit des obscénités dans son livre comme surcroît d’intérêt pour certains lecteurs, est justiciable de tous les gens de goût. Heureusement, il n’en est pas ainsi de Bayle, et l’on ne saurait, sans injustice, l’accuser d’avoir cherché à égayer la sécheresse de certains articles par des gravelures destinées à leur servir de passe-port auprès de ceux qui cherchent moins à s’éclairer qu’à se divertir. Ceux qui se livrent à ces accusations ne connaissent pas les difficultés d’un travail encyclopédique rédigé par un homme consciencieux qui veut remplir sa tâche jusqu’au bout. Les critiques qui ont adressé à Bayle ce reproche de licence et qui l’ont formulé si âprement ont évidemment dépassé le but ; nous parlons de ces critiques de l’école d’Arsinoé :

Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l’amour pour les réalités ;
de ces critiques qui poussent les hauts cris au nom de la morale pour une expression hasardée, et qui jettent un voile discret sur les turpitudes complaisamment étalées dans les élucubrations des casuistes, sous prétexte de théologie et de cas de conscience. Il y a certains articles qui, par leur nature même, appellent la liberté, nous dirions volontiers la crudité de l’expression, sous peine, pour l’écrivain, de rester obscur et inintelligible ; dans une foule de cas, il faudrait briser sa plume, si l’on devait abriter un détail nécessaire derrière la pruderie ou plutôt derrière l’hypocrisie des termes. Tant pis pour les lecteurs frivoles qui cherchent un aliment malsain à leur curiosité dans l’austère mais libre langage de la science ; tant pis pour ceux qui s’imaginent qu’un livre grave et sérieux, écrit en dehors des préoccupations d’une pudeur intempestive, doit être rédigé de manière à former le cœur et l’esprit des pensionnaires du Sacré-Cœur. La science a ses privilèges, ses immunités, dont il serait puéril et ridicule de vouloir la dépouiller, et nous, qui passons à notre tour par le rude chemin que Bayle a si courageusement suivi, nous sommes presque tenté de lui reprocher d’avoir, dans la préface de sa première édition, excusé les hardiesses de son style, sans songer à s’attribuer le bénéfice des circonstances atténuantes : « Toute l’affaire, dit-il, se réduit à ces deux points : 1° si, parce que je n’ai pas assez voilé sous des périphrases ambiguës les faits impurs que l’histoire m’a fournis, j’ai mérité quelque blâme ; 2° si, parce que je n’ai point supprimé entièrement ces sortes de faits, j’ai mérité quelque censure. La première de ces deux questions n’est, à proprement parler, que du ressort des grammairiens : les mœurs n’y ont aucun intérêt ; le tribunal du préteur ou de l’intendant de la police n’a que faire là : Nihil hœc ad edictum prœtoris. Les moralistes ou les casuistes n’y ont rien à voir non plus : toute l’action qu’on pourrait permettre contre moi, serait une action d’impolitesse de style, sur quoi je demanderais d’être renvoyé à l’Académie française, le juge naturel et compétent de ces sortes de procès ; et je suis bien sûr qu’elle ne me condamnerait pas, car elle se condamnerait elle-même, puisque tous les termes dont je me suis servi se trouvent dans son dictionnaire sans aucune note de déshonneur. »

Bayle n’avait pas besoin de recourir à de tels subterfuges pour se disculper ; son excuse, son droit était tout entier dans la nature des sujets qu’il traitait. Et d’ici nous entendons quelques lecteurs nous accuser de partialité et nous dire : On voit trop que vous êtes juge dans votre propre cause. Notre réponse sera facile : C’est parce que nous connaissons, par expérience, des difficultés et surtout les nécessités que présentent ces sortes d’entreprises, que nous n’hésitons pas à nous ranger du parti de Bayle contre ses détracteurs, dont les critiques prennent trop souvent leur source dans l’hypocrisie.

Comme nous l’avons montré, Bayle s’attira tout à la fois les colères des protestants et des catholiques. Au commencement de 1698, le consistoire de Rotterdam anathématisa le Dictionnaire historique et critique, dans lequel il signalait : 1° les obscénités qui sont répandues à pleines mains dans ce dictionnaire ; 2° la satire injuste qu’il fait de toutes les actions du roi David ; 3° les raisons qu’il fournit au manichéisme et au pyrrhonisme, ces hérésies dont l’une est la destruction de la Providence, et l’autre l’extinction de toutes les religions ; 4° les louanges outrées qu’il donne aux athées et aux épicuriens, affaiblissant partout la nécessité de croire un Dieu, une providence et même une vie à venir, par rapport à l’avantage de la société civile et à la réformation des mœurs ; 5° les allusions indignes qu’il fait à plusieurs expressions de l’Écriture sainte, en parlant de choses obscènes ; 6° l’affectation marquée de donner un air de supériorité à toutes les objections des impies et des hérétiques sur les raisons de ceux qui les ont réfutées.

Les catholiques ne fulminèrent pas avec moins de violence contre l’ouvrage de Bayle, que le jésuite Le Fèvre appelait Dictionnaire historique et romanesque, critique et anti-chrétien. Chargé de faire un rapport pour savoir si l’on pouvait autoriser l’entrée du Dictionnaire critique en France, l’abbé Renaudot se prononça nettement pour l’exclusion, et il en donnait pour raison qu’on ne trouve dans cet ouvrage aucun système de religion, que l’auteur n’y cite les Pères que pour les tourner en ridicule, qu’il établit partout le paganisme et le pyrrhonisme, et qu’il fait partout, des ministres calvinistes, des éloges pleins de fausseté.

Bayle, qui avait voulu penser par lui-même, sans accepter le patronage d’aucune secte, d’aucun parti, payait ainsi de mille persécutions la fière indépendance de son esprit. Mais des suffrages flatteurs venaient parfois le consoler des haines qu’il soulevait autour de lui. Il apprit un jour, et il en éprouva un vif sentiment de joie, que Boileau jugeait très-favorablement son travail : « On m’écrit, dit-il avec une sincérité modeste, que M. Despréaux goûte mon ouvrage. J’en suis surpris et flatté. Mon dictionnaire me paraît, à son égard, un vrai voyage de caravane, où l’on fait vingt ou trente lieues sans rencontrer un arbre fruitier ou une fontaine. » Leibnitz, de son côté, trouvait merveilleux le Dictionnaire critique, et il nous semble avoir nettement apprécié Bayle dans ces quelques mots : « Il passait aisément du bleu au noir, non pas dans une mauvaise intention ou contre sa conscience, mais parce qu’il n’y avait encore rien d’arrêté dans son esprit sur la question dont il s’agissait. Il s’accommodait de ce qui lui convenait pour faire voir la faiblesse de notre raison. » M. de Maistre lui-même lui rend assez bien justice : « Bayle, le père de l’incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus condamnables, on ne lui trouve point une grande envie de persuader, encore moins le ton de l’irritation ou de l’esprit de parti ; il nie moins qu’il ne doute, il dit le pour et le contre ; souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise. »

La bonne foi de l’illustre philosophe nous paraît donc hors de doute. Au fond, c’est un incertain plutôt qu’un sceptique. « Dans tout ce qu’il dit sur les difficultés qui entourent les questions de Dieu, de la création, de la providence, du mal, de l’immortalité, de la liberté, et de la réalité du monde extérieur, il cherche plutôt à multiplier qu’à lever nos doutes, lors même qu’au fond il a une conviction arrêtée, comme sur l’existence de Dieu et l’immortalité de l’être pensant. Convaincu que, si la raison est assez forte pour faire reconnaître l’erreur, elle est trop faible pour trouver la vérité, il semble vouloir, sur toutes les matières, nous faire entrer en défiance de toutes nos lumières. Quelquefois, heureusement, c’est pour nous renvoyer à la source de toute science. » (Fréd. Godefroy.) Comme Arcésilas, le fondateur de la nouvelle Académie, qui, « fort opposé aux dogmatiques, n’affirmait rien, doutait de tout, discourait du pour et du contre et suspendait son jugement, » Bayle se plaît surtout à chercher le côté faible de chaque système pour le battre en brèche ; il cherche à prouver que, dans toutes les écoles et dans toutes les sectes, l’absurdité et la contradiction usurpent le nom et l’autorité de la vérité. Voilà pourquoi Voltaire, qui l’a jugé si sévèrement comme écrivain, le défend si chaudement comme philosophe :

J’abandonne Platon, je rejette Épicure.
Bayle en sait plus qu’eux tous ; je vais le consulter :
La balance à la main, Bayle enseigne à douter ;
Assez sage, assez grand pour être sans système,
Il les a tous détruits et se combat lui-même ;
Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins,
Qui tomba sous les murs abattus par ses mains.

La comparaison est frappante de justesse, si l’on n’envisage que le résultat ; mais il faut bien reconnaître que Bayle cédait à un mobile plus élevé que ne le faisait l’Hercule hébreu. Il est vrai que l’arme redoutable qu’il maniait si habilement pouvait se retourner contre lui ; mais qu’importait à Bayle, puisque le but qu’il poursuivait était le doute ? Il ne se fait pas un instant illusion là-dessus. Écoutons-le : « On peut comparer la philosophie à ces poudres si corrosives qu’après avoir consumé les chairs mortes d’une plaie, elles rongeraient la chair vive, carieraient les os et perceraient jusqu’aux moelles. La philosophie réfute d’abord les erreurs ; mais si on ne l’arrête point là, elle attaque les vérités, et, quand on la laisse faire à sa fantaisie, elle va si loin qu’elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s’asseoir. » C’est là, certes, un aveu dépouillé d’artifice, et s’il fallait le prendre au pied de la lettre, on n’en aurait jamais fait un plus écrasant pour la philosophie. Forte pour détruire, impuissante pour édifier ; voilà, en dernière analyse, ce qu’elle devient entre les mains de Bayle, voilà à quel rôle l’illustre réfugié la fait descendre dans son Dictionnaire historique et critique. Mais prenons ici la défense de Bayle contre lui-même : il vivait à une époque d’ébranlement, et son dictionnaire est un des plus glorieux précurseurs de 89, qui devait déblayer le sol de ruines accumulées, pour y jeter, en ciment indestructible, en béton plus dur que le diamant, les fondations d’un édifice dont les assises s’élèvent chaque jour, et qui n’attend plus que le dernier étage dont aucune force ne saurait arrêter le couronnement.

Un ouvrage qui a été traduit dans presque toutes les langues de l’Europe et qui tient une si large place dans l’histoire de la critique philosophique a dû nécessairement être apprécié par un grand nombre d’écrivains d’élite. Mentionnons pour mémoire le chapitre du Lycée de La Harpe, l’étude écrite sur Bayle par M. Sainte-Beuve (Revue des Deux-Mondes, 1836), celle de M. Damiron (Mém. de l’Acad. des sc. m. et p.), et enfin celle de M. Lenient (Paris, 1855, un vol.). À l’article Pyrrhon de l’Encyclopédie. Diderot parle de son devancier en ces termes : « Bayle eut peu d’égaux dans l’art de raisonner, peut-être point de supérieur. Personne ne sut saisir plus subtilement le faible d’un système ; personne n’en sut faire valoir plus fortement les avantages ; redoutable quand il prouve, plus redoutable encore quand il objecte ; doué d’une imagination gaie et féconde, en même temps qu’il prouve, il amuse, il peint, il séduit. Quoiqu’il entasse doute sur doute, il marche toujours avec ordre : c’est un polype vivant qui se divise en autant de polypes qui vivent tous ; il les engendre les uns des autres. Quelle que soit la thèse qu’il ait à prouver, tout vient à son secours, l’histoire, l’érudition, la philosophie. S’il a la vérité pour lui, on ne lui résiste pas ; s’il parle en faveur du mensonge, celui-ci prend sous sa plume toutes les couleurs de la vérité : impartial ou non, il le paraît toujours ; on ne voit jamais l’auteur, mais la chose. » Palissot, ennemi déclaré des philosophes du XVIIIe siècle, cherche à faire sortir Bayle de leurs rangs. « Non, dit-il, ce grand homme n’est pas un de leurs coryphées. Le doute méthodique de Bayle fait sentir la nécessité d’une révélation, nécessité qu’il établit partout sur l’insuffisance et l’incertitude de nos lumières naturelles. » Bayle presque transformé en Père de l’Église ! voilà, certes, une canonisation à laquelle il ne s’attendait guère. « Nos moyens de connaissance sont insuffisants, dit Bayle ; donc nous ne pouvons croire à rien d’une manière absolue. » Pour Palissot, la conséquence rigoureuse de ce raisonnement est celle-ci : Nos moyens de connaissance sont insuffisants ; donc nous devons croire à ce que nous ne pouvons ni connaître ni comprendre. Il y a des gens qui ont le talent de prendre toujours les choses par leur beau côté. Cela nous rappelle cet homme que son voisin accablait d’injures, l’appelant voleur, usurier, fripon, et qui lui répondait fort tranquillement : « Vous avez toujours le petit mot pour rire. »

Revenons au sérieux : M. Victor Leclerc nous y ramène par cette page excellente sur Bayle : « L’auteur du Dictionnaire critique suit presque la même marche que Montaigne : il prend une opinion, et, la montrant sous toutes ses faces, il la détruit ; il élève tour à tour objections contre objections, doutes contre doutes ; ici, il discute avec la véhémence et la solidité des meilleurs dialecticiens ; là, des anecdotes plaisantes ou malignes viennent égayer ou appuyer ses preuves : quand il vous a enveloppé d’incertitudes, tirez-vous de ce labyrinthe, il vous y laisse. Comme Montaigne, il se rit de l’homme présomptueux qui veut tout savoir, et lui apprend qu’il faut douter. Il a sa pénétration, son jugement, son adresse. Quelquefois il paraît aussi converser avec son lecteur ; il ne dédaigne pas ces petits détails qui nous plaisent toujours, parce qu’ils nous font connaître l’homme ; il se familiarise, il badine ; mais c’est ici qu’on remarque son infériorité. Son style, quoique libre et spirituel, n’a pas la légèreté, la concision, ni surtout l’énergie de celui des Essais. »

En terminant cette étude, citons encore une fois Voltaire, dans sa Lettre sur le Temple du Goût ; il revient ici d’autant plus à propos qu’il nous fournit une conclusion un peu sévère, mais fort spirituelle : « M. de… me disait que c’était dommage que Bayle eût enflé son dictionnaire de plus de deux cents articles de ministres et de professeurs luthériens et calvinistes ; qu’en cherchant l’article César, il n’avait rencontré que celui de Jean Césarius, professeur à Cologne ; et qu’au lieu de Scipion, il avait trouvé six grandes pages sur Gérard Scioppus. De là on concluait, à la pluralité des voix, à réduire Bayle en un seul tome dans la bibliothèque du Temple du Goût. »

Le Dictionnaire historique et critique a été réimprimé un grand nombre de fois. La première édition parut en 1696, en deux volumes in-folio. Celle que l’on aime surtout à consulter est due à M. Beuchot et comprend seize volumes in-octavo (1820-1824). Non-seulement elle a un format plus commode que les précédentes, mais elle renferme d’importantes additions.

Nous avons donné à cette étude une étendue qui paraîtra peut-être trop considérable ; mais on nous le pardonnera, si l’on considère que le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle regarde le Dictionnaire historique et critique comme un de ses plus glorieux ancêtres. C’est ainsi que, dans un autre ordre d’idées, personne n’a songé à reprocher au géant de Sainte-Hélène d’avoir parlé longuement, dans son Mémorial, de César, d’Annibal et d’Alexandre.

Nous avons aussi appuyé à dessein sur le reproche d’obscénité et de crudité dans les expressions, formulé contre Bayle : c’est que le Grand Dictionnaire, placé dans les mêmes nécessités, pourrait, dans sa périlleuse carrière, soulever la même accusation de la part de certains lecteurs superficiels. Mais, comme nous l’avons déjà insinué, le Dictionnaire du XIXe siècle a été fait si volumineux, qu’aucun lecteur ne sera tenté de le prendre pour un livre de messe.

Encyclopédie du xviiie siècle, ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, par Diderot et d’Alembert, plus généralement désignée par le simple titre d’Encyclopédie, comme, Rome se nommait la Ville, Urbs ; comme la révolution de 1789 se nomme la Révolution.

Salut à cette œuvre immortelle ; découvrons-nous, inclinons-nous devant ce monument de l’esprit humain, comme nous le ferions au parvis du Parthénon, de Saint-Pierre de Rome ou de Notre-Dame de Paris, que nous contemplerions pour la première fois. Qu’on nous pardonne ce naïf élan du cœur ; mais, génie à part, notre infime personnalité va se reconnaître à chaque ligne, se retrouver dans chaque épisode de cet enfantement laborieux qu’on nomme l’Encyclopédie du xviiie siècle. La mythologie rapporte qu’Hercule grandit au milieu des serpents qui se dressaient et sifflaient autour de son berceau ; Diderot à été l’Alcide de l’idée au xviiie siècle, et l’on sait quels furent les reptiles qu’il dut étouffer dans ses bras vigoureux pendant la carrière de près de trente années qu’il parcourut pour achever l’Encyclopédie. Cette entreprise littéraire, la plus vaste qui ait été formée depuis l’invention de l’imprimerie, fut la première pierre d’un édifice que le temps pourra modifier ou perfectionner sans cesse, mais qui sera toujours pour son fondateur un titre incontestable à la reconnaissance de la postérité. Ce fut certainement une belle et grande idée que celle de réunir dans un seul livre toutes les notions acquises jusqu’alors sur les sciences et les arts, d’en faire l’arche du savoir, le dépôt des connaissances humaines.

Vers 1748, l’encyclopédie anglaise de Chambers, compilation imparfaite, extraite en grande partie de livres français, venait d’être traduite en italien et avait du retentissement dans notre pays. Un libraire, un de ces libraires qui flairent le succès, sans doute de la famille de celui qui disait à un auteur hollandais : Faites-moi des Lettres persanes, faites-moi des Contes moraux de Marmontel, vint proposer à Diderot de traduire l’encyclopédie anglaise. Diderot se mit aussitôt à l’œuvre ; mais le philosophe comprit bientôt l’insuffisance de ce travail, et le projet d’une œuvre plus complète ne tarda pas à germer, à bouillonner dans ce cerveau, nous pourrions dire dans ce volcan. Du premier coup, il imagina de dresser un inventaire des connaissances humaines, de rassembler, de classer dans un immense dépôt tout le savoir humain, tous les résultats du progrès et de la civilisation. Mais, quels que fussent son courage et sa prodigieuse facilité, il comprit qu’il devait être secondé dans un travail de cette importance, et il s’en ouvrit à d’Alembert, son ami, qui était l’homme le plus propre à soutenir dignement l’écrasant fardeau d’une aussi prodigieuse entreprise. Insensiblement l’idée grandit dans la tête des deux associés. Diderot rédigea tout d’abord le prospectus (novembre 1750), ainsi que le Tableau des connaissances humaines. Ce prospectus, où il expose son plan, est une page magnifique écrite à la glorification des arts et métiers, du travail manuel. Par un instinct prophétique, il faisait entendre les paroles les plus nobles à cette industrie qui était à la veille d’entrer dans une carrière de prodiges jusque-là sans exemple.— « Ici, dit M. Henri Martin, Diderot, si souvent exagéré, si souvent emphatique, est simple parce qu’il est vraiment grand. Il sent la haute moralité d’une œuvre qui est la réhabilitation du travail manuel, du travail qu’on avait appelé jusque-là servile ; il se fait l’historien, autant qu’on peut l’être, de cette longue suite de générations sacrifiées qui n’avaient jamais eu d’histoire, et auxquelles cependant la civilisation doit son bien-être, et l’intelligence ses indispensables instruments ; il annonce aux classes ouvrières qu’il va leur élever un monument par l’exposé de la science des métiers, legs admirable des génies anonymes de ces classes humiliées. »

En même temps, d’Alembert prenait la plume pour écrire cette préface immortelle, ce fameux Discours préliminaire, majestueux portique d’un prodigieux édifice, et dont Voltaire écrivait : « J’ose dire que ce discours, applaudi de toute l’Europe ; est supérieur à la Méthode de Descartes et égal à tout ce que l’illustre chancelier Bacon a écrit de mieux. » Aucun genre de gloire ne manqua à ce morceau : Palissot, ce détracteur acharné des philosophes, comprenant qu’il ne pouvait pas y mordre, l’attribua à un certain abbé Canaye. — Ce nom était on ne peut mieux choisi. — Les deux auteurs associèrent à leur œuvre tout ce que la France comptait alors de savants, d’hommes de lettres et de philosophes. Diderot se chargea de la partie importante des arts et métiers, de l’histoire de la philosophie ancienne et de la coordination générale de tous les matériaux qui devaient être apportés au réservoir commun ; travail immense, dont celui qui trace ces lignes connaît tout le poids, bien qu’il n’ait entrepris la publication du Grand Dictionnaire qu’après y avoir travaillé seul pendant vingt années, chaque jour, chaque heure qui s’écoulait venant toujours apporter sa pierre à ce monument qui, lui aussi, restera imparfait…… D’Alembert, le plus savant mathématicien de son siècle, se chargea des sciences mathématiques. Voltaire, qui s’enrôlait avec passion sous le drapeau des nobles idées, parla de l’Encyclopédie avec cet enthousiasme qu’il savait si bien rendre contagieux. Alors, tout ce qu’il y avait en France de libres penseurs accourut se ranger sous la bannière de l’Encyclopédie. Rousseau se chargea de la musique ; Daubenton, de l’histoire naturelle ; l’abbé Mallet, de la théologie ; l’abbé Yvon, de la métaphysique, de la logique et de la morale ; l’avocat Toussaint, de la jurisprudence ; Eidous, du blason ; l’abbé La Chapelle, des sciences élémentaires ; Le Blond, des fortifications et de la tactique ; Gaussier, de la coupe des pierres ; d’Argenville, du jardinage et de l’hydraulique ; l’ingénieur Bellin, de la marine ; le docteur Tarin, de l’anatomie et de la psychologie ; le célèbre Louis, de la chirurgie ; Malouin, de la chimie ; Blondel, de l’architecture ; J.-B. Leroy, de l’horlogerie et de la description des instruments astronomiques ; de Vandenessé, de la médecine pure ; Landois, des articles de peinture, de sculpture et de gravure. À cette liste, il faut ajouter Cahusac, Lemonnier, Falconnet, d’Hérouville, Morand, de Prades, Deslandes, Le Romain, Venelle, Rogeau, Prévost, Buisson, La Brassée, Donet, Borrat, Pichard, Bonnet, Laurent, Papillon, Fournier, Miel, Charpentier, Favre, Mabelle, Devienne, etc., qui, pour des travaux de moindre importance, devaient apporter à l’œuvre commune le concours de leurs lumières et de leur talent. La grammaire et la philologie étaient confiées à Dumarsais, ce savant célèbre qui avait adressé cette question à un grand seigneur qui lui proposait l’éducation de ses enfants : « Dans quelle religion faudra-t-il que je les élève ? » Voilà les hommes dont Diderot s’était entouré pour édifier l’Encyclopédie. Il nous semble, à un demi-siècle de distance et dans un autre ordre d’idées, assister à l’épopée impériale, et voir la grande figure de Napoléon en compagnie de Kléber, Desaix, Masséna, Lannes, Ney, Murat, Berthier, Augereau, Moncey, Davoust, le prince Eugène, Soult, Bernadotte. Seulement, ici, la force s’appelle le canon ; là, c’était l’artillerie autrement irrésistible de la pensée.

Parlons encore un peu de Diderot, avant de montrer ce géant dans l’accomplissement de ses immortels travaux. C’était une tête vraiment extraordinaire que celle de ce puissant penseur. Dans un jour de découragement et d’orgueil, J.-J. Rousseau s’écria que la nature avait brisé le moule dans lequel elle l’avait fait. Ce mot s’appliquerait plus justement encore à Diderot. Il ne ressemblait à aucun autre, et aucun autre peut-être ne lui ressemblera. Lui seul, dans son siècle, avait une trempe d’âme et de génie assez forte pour ne pas succomber sous le poids d’une tâche aussi pesante, et qui l’occupa sans l’absorber pendant près de trente années. Initié à toutes les sciences de son temps, doué d’une incroyable puissance d’intuition qui lui permettait d’apprendre avec rapidité ce qu’il ignorait, possédant une facilité merveilleuse de parole et de style, une fécondité et une facilité presque sans exemple, il n’était étranger à aucune des idées que peuvent embrasser les connaissances humaines. Mécanique, géométrie, mathématiques, philosophie, théologie, morale, recherches d’érudition, arts, musique, poésie, théâtre, métaphysique, philologie, tout était de son domaine. Les contemporains ne pouvaient se lasser d’admirer la puissance de ce cerveau toujours en travail de conception et d’enfantement. « C’était, dit Grimm, la tête la plus naturellement encyclopédique qui ait peut-être jamais existé. Métaphysique subtile, calcul profond, recherches d’érudition, conception poétique, goût des arts et de l’antiquité ; quelque divers que fussent tous ces objets, son attention s’y attachait avec la même énergie, avec le même intérêt, avec la même facilité. » De son côté, Voltaire écrivait à Thiriot (19 nov. 1760) : « Tout est dans la sphère d’activité de son génie ; il passe des hauteurs de la métaphysique au métier d’un tisserand, et de là il va au théâtre. » On connaît aussi ce beau mot des Confessions, nobles paroles d’un ennemi resté impartial : « À la distance de quelques siècles du moment où il a vécu, Diderot paraîtra un homme prodigieux ; on regardera de loin cette tête universelle comme nous considérons aujourd’hui la tête des Platon et des Aristote. » Avec un tel génie, il lui fallut encore une persévérance et un courage inébranlables pour diriger et mener à bien une aussi vaste et aussi difficile entreprise, braver les clameurs, les injures, les menaces, les dénonciations, et risquer vingt fois la perte de sa liberté et peut-être même de sa vie.

Outre ses talents incomparables et son énergie morale, Diderot se recommandait encore par la noblesse du caractère : bon, sensible, généreux, passionné pour sa famille et ses amis ; accueillant, consolant et assistant de sa plume ou de sa bourse tous les malheureux, connus ou inconnus, qui se présentaient à lui ; pleurant à la vue ou au récit d’une belle action, à la lecture d’une belle page ; l’âme ouverte à tous les enthousiasmes et à toutes les nobles pensées ; simple dans ses mœurs, pauvre et content de sa pauvreté, sans ambition, sans envie, et réalisant dans une certaine mesure l’idéal du philosophe et de l’homme de bien. Dans le commerce de la vie, il se faisait aimer par toutes les qualités qui le distinguaient comme écrivain : un abandon plein de charme, la naïveté, la bonhomie, la sincérité des sentiments, l’élan, l’enthousiasme, la spontanéité, la verve inépuisable, l’originalité et l’éloquence. J.-J. Rousseau ne pouvait s’en détacher ; Diderot exerçait sur lui, comme Rousseau l’a écrit lui-même, une sorte de fascination. Leur amitié dura près de trente ans, et l’ours de Genève ne se sépara de Diderot qu’après avoir rompu en visière avec tout le genre humain.

La facilité plus que généreuse avec laquelle Diderot mettait sa plume, son génie et son temps au service de tous ceux qui venaient le solliciter est demeurée célèbre, et l’histoire de la littérature n’en offre pas un pareil exemple. Morceaux de critique, de philosophie, sermons, dissertations de peinture, de sculpture, de musique ; discours, épîtres dédicatoires : on obtenait tout de son infatigable complaisance. Souvent victime d’intrigants, de fripons et même d’espions, il ne se lassa jamais de rendre service au premier venu qui l’implorait ou qui l’exploitait. On sait aujourd’hui qu’il écrivit pour son ami Raynal une bonne partie de l’Histoire philosophique des Indes. Effrayé lui-même des traits brûlants qu’il répandait dans cet ouvrage : « Qui osera signer cela ? disait-il à Raynal. — Moi, moi, répondait l’abbé ; et allez toujours. » Grimm, qui empruntait tout à ses amis, lui ayant demandé, pour sa correspondance d’Allemagne, un compte rendu de l’exposition de peinture, n’attendait qu’une simple lettre. Diderot prit, suivant sa pittoresque expression, le tablier de la boutique, et rédigea en quelques jours un volume plein d’idées neuves, originales, et pétillant d’une verve qui n’était qu’à lui. Il continua ce travail pendant plusieurs années, et ces feuillets, jetés comme au hasard et en se jouant au milieu d’une correspondance, devinrent ces Salons qui sont restés le modèle de tous ceux qu’on a faits depuis, et probablement de tous ceux qu’on fera dans la suite. Il serait impossible d’énumérer tous les services de cette espèce qu’il rendit à une infinité de personnes : littérateurs, musiciens, peintres, architectes ; jusqu’à des leçons de clavecin, qu’il composa pour lancer un musicien pauvre, de ses amis ; jusqu’à des projets d’architecture, jusqu’à des pétitions, qu’on venait implorer de son étonnante facilité et de son incroyable bonhomie ; enfin, jusqu’à des sermons, qu’il composait pour un abbé prédicateur qui avait plus de faconde que de style. Ainsi, il était la ressource de tous les gens embarrassés. Nul n’a jamais prodigué avec une plus royale insouciance les trésors de son intarissable esprit. Il était si universellement connu sous ce rapport, qu’il vit un jour arriver chez lui un homme qui le pria de lui rédiger un avis pompeux au public, pour annoncer une pommade qui faisait croître les cheveux. « Mon père, dit à ce sujet Mme de Vandeul, en rit du meilleur cœur, mais il rédigea l’avis. »

Non-seulement la plume de Diderot était au service du premier venant, mais ses conversations, sa parole, son éloquence, qu’il semait à tous les vents, et que chacun recueillait comme une manne précieuse. Chaque soir, après un travail de galérien, il s’en allait passer quelques heures au café Procope, ce cénacle, ou plutôt ce pandémonium de l’intelligence ; il s’asseyait sur un banc, au fond de la salle du rez-de-chaussée, toujours à la même place. Tous ses amis l’attendaient et accueillaient, avec une sorte d’épanouissement, cette large, bonne, franche et intelligente figure. À peine assis, Diderot s’emparait de la conversation, qui devenait sienne, mais simplement, tout uniment, sans orgueil, sans forfanterie, sans ostentation ; les idées rayonnaient de ce foyer toujours enflammé ; tous les esprits étaient tendus, toutes les oreilles attentives. Quelques-uns prenaient des notes, saisissaient au passage un canevas, un plan, une idée, et, le lendemain, Diderot ne paraissait nullement surpris et encore moins froissé de lire, dans toutes les feuilles publiques, des pensées, des articles tout entiers qui n’étaient pas signés de son nom, et en lisant ces petits larcins littéraires, saisis au vol, l’excellent homme souriait ; c’était là toute sa vengeance. Il nommait plaisamment ce mouvement de satisfaction ses droits d’auteur. On peut tirer une conclusion physiologique de ces anecdotes, qui ne sont futiles qu’en apparence : le chêne est dans le gland, et à vingt ans de distance, l’étonnant vulgarisateur du café Procope était le même que le fils du coutelier de Langres, qui composait les devoirs de ses jeunes condisciples du collège des jésuites, et qui applaudissait de tout son cœur aux prix que sa complaisance leur avait valus.

Enfin l’Encyclopédie marchait ; on était en 1751, et le premier volume était sur le point de paraître. Les plus hauts encouragements affluaient de tous les points de l’Europe ; mais déjà de sourdes rumeurs grondaient autour de l’œuvre. En face du camp de la pensée libre s’était formé un parti soi-disant religieux. « Sous les yeux de l’Europe attentive, dit M. Génin, la lutte se trouva ouverte entre l’esprit de progrès et l’esprit de résistance ; l’un avait pour soi la force du talent, l’autre la force du pouvoir. » Les jésuites, qui cherchent à se glisser partout où ils prévoient la puissance, et qui, avec l’instinct qui les caractérise, pressentaient les futures destinées de l’œuvre nouvelle, avaient cherché à s’introduire au sein de l’Encyclopédie ; ils savaient qu’une forteresse est à moitié rendue quand l’ennemi a des intelligences dans la place ; ils avaient donc demandé à travailler pour la partie théologique ; leur concours avait été repoussé. Les jansénistes vinrent à leur tour ; ils n’eurent pas plus de succès. Une personnalité comme celle de Diderot ne pouvait permettre aucune immixtion dans une œuvre qui devait refléter son être tout entier. Alors commencèrent les persécutions : jésuites et jansénistes se rangèrent pour la première fois sous le même drapeau, et leur cri de ralliement fut impiété et irréligion. De là cette lutte homérique que Diderot seul devait soutenir jusqu’au bout, et qui l’a fait comparer à Ajax se tenant ferme sur son rocher, malgré les assauts des vagues en furie. La cabale n’attendit même pas l’apparition du premier volume pour commencer l’attaque : un certain Chaumeix, ancien convulsionnaire de Saint-Médard, fit paraître ses Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie ; vint ensuite la Religion vengée ou Réfutation des auteurs impies, en 20 vol., par un récollet nommé Hayer. Le jésuite Chapelain, prêchant, devant Louis XV, fulmina contre l’œuvre des philosophes ; le théatin Boyer, ancien évêque de Mirepoix et inventeur des billets de confession, se mit aussi de la partie ; ce ne furent bientôt plus que clameurs, dénonciations calomnieuses, persécutions de toute espèce, pamphlets injurieux dans lesquels Diderot était désigné comme l’Antéchrist, et l’Encyclopédie comme la bête de l’Apocalypse ; enfin, la lumière dut s’éclipser momentanément devant les ténèbres, et, le 7 février 1752, un arrêt du Conseil du roi supprima les deux volumes publiés, comme renfermant des maximes tendantes à détruire l’autorité royale, à établir l’esprit d’indépendance et de révolte, et, sous des termes obscurs et équivoques, à relever les fondements de l’erreur, de la corruption des mœurs, de l’irréligion et de l’incrédulité. L’impression resta suspendue pendant près de dix-huit mois. Cependant l’indomptable activité de Diderot reprit bientôt le dessus et parvint à aplanir tous les obstacles. Enfin, cinq nouveaux volumes avaient paru et sept étaient en vente, lorsqu’un second arrêt du 8 mars 1759 révoqua tout à coup le privilège.

Mais laissons Voltaire nous raconter ces vicissitudes. « Plusieurs volumes avaient déjà paru, à la satisfaction du public. Les articles composés par ceux qui présidaient à l’ouvrage avaient surtout l’approbation universelle. Le livre était muni de toutes les formalités qui en assuraient le débit. Les souscripteurs de tous les pays de l’Europe, qui avaient avancé leur argent, le croyaient en sûreté sous la sauvegarde du sceau du roi, et se flattaient de recevoir sans difficulté le prix de leurs avances ; car si, de la part des auteurs, cet ouvrage était un service gratuit rendu à l’esprit humain, ce service était, entre les souscripteurs et les libraires, une convention d’intérêt à laquelle on ne pouvait manquer. L’envie se déchaîna et arma bientôt le fanatisme. Ces deux ennemis de la raison et des talents dénoncèrent au Parlement de Paris un dictionnaire qui ne semblait pas devoir être l’objet d’un procès, et qui, d’ailleurs, étant revêtu du sceau de l’approbation royale, paraissait devoir être hors de toute atteinte. Les jésuites furent les premiers à poursuivre, autant qu’ils le purent, ce grand ouvrage, parce qu’ayant demandé à faire les articles de théologie, ils avaient été refusés. Les jésuites ne se doutaient pas alors qu’ils seraient bientôt proscrits par ces mêmes parlements qu’ils voulaient engager sous main à s’armer contre l’Encyclopédie. Les jansénistes firent ce que les jésuites avaient voulu faire ; ils s’aperçurent que tous ceux qui voulaient bien consacrer leurs travaux à ce dictionnaire, regardant l’impartialité comme leur première loi, n’étaient ni pour les jésuites ni pour les jansénistes, et que, s’étant dévoués uniquement à la recherche de la vérité, ils excitaient l’horreur contre le fanatisme. Ainsi deux partis acharnés l’un contre l’autre se réunirent, à peu près, si on peut le dire, comme des voleurs suspendent leurs querelles pour ravir les dépouilles. Ils prirent le masque ordinaire de la piété ; ils dénoncèrent plusieurs passages ; et, par un raffinement de méchanceté dont il n’y avait point eu d’exemples dans les controverses les plus furieuses, n’osant reprendre dans le dictionnaire de l’Encyclopédie certains articles qui les effarouchaient, ils accusèrent les auteurs, non pas de ce qu’ils avaient dit, mais de ce qu’ils diraient un jour ; ils prétendirent que les renvois d’une matière à une autre étaient mis à dessein de répandre, dans les derniers tomes, le poison qu’on ne pouvait trouver dans les premiers. Ils s’élevèrent ainsi contre des articles de la théologie la plus orthodoxe, les croyant composés par ceux qu’ils voulaient perdre. Comment le Parlement pouvait-il juger sept volumes in-folio déjà imprimés et préjuger ceux qui ne l’étaient pas ? Les accusateurs remirent leur mémoire entre les mains d’un avocat général (Omer Joly de Fleury), qui avait encore moins le temps d’examiner ce prodigieux détail d’arts et de sciences que nul homme ne peut embrasser. Ce magistrat eut le malheur d’en croire les mémoires calomnieux qu’il avait reçus, et de former sur eux son réquisitoire. Ces mémoires attaquaient surtout l’article Ame, que l’on croyait composé par des philosophes que l’on voulait rendre suspects. L’article fut dénoncé comme établissant le matérialisme ; il se trouva qu’il était d’un licencié de Sorbonne reconnu pour très-orthodoxe, et que, loin de favoriser le matérialisme, il le combattait jusqu’à s’élever contre le sentiment de Locke, avec plus de piété que de philosophie. Cette méprise singulière fut bientôt reconnue du public ; mais ce ne fut qu’après l’arrêt du Parlement qui établit des commissaires pour rectifier l’ouvrage, et qui cependant en défendit le débit. Le public n’en espéra pas moins qu’il jouirait enfin d’un ouvrage d’autant plus attendu qu’il était persécuté. »

En même temps, Pompignan attaquait les philosophes jusqu’au sein de l’Académie. Fréron, dans l’Année littéraire ; l’avocat Moreau, dans ses Cacouacs ; Palissot, dans ses Petites Lettres, ne cessaient de les harceler et d’appeler sur eux les rigueurs du pouvoir. Fort de la protection de Mme de Robecq, et par conséquent de M. de Choiseul, Palissot osa produire, en plein théâtre, une satire impudente et scandaleuse, où il jouait les philosophes en général, et particulièrement Diderot, dont le nom était à peine déguisé en celui de Dortidius. Comme toujours, dans le danger, les soi-disant amis se cachaient, les tièdes blâmaient, les timides se taisaient ; seule, la voix éloquente et généreuse de Voltaire se fit encore entendre en faveur de l’Encyclopédie, dans ses correspondances privées et dans ses œuvres publiques. Le 25 avril 1760, il écrivait à Mme d’Épinay : « Les serpents appelés jésuites et les tigres appelés convulsionnaires se réunissent tous contre la raison, et ne se battent que pour partager entre eux ses dépouilles. » Il adjurait ensuite Diderot d’abandonner une patrie ingrate, d’accepter les offres de l’impératrice de Russie et d’aller finir dans ce pays, à peine sorti des langes de la barbarie, le monument de civilisation que repoussait cette France, pour laquelle il avait été édifié. Il envoya même un mémoire anonyme à Diderot, dans lequel il lui faisait entrevoir le bûcher du chevalier Labarre, brûlé à dix-huit ans pour avoir chanté une chanson de corps de garde et s’être refusé à saluer une procession de capucins. À ces exhortations, le courageux philosophe, qui avait reconnu la plume brûlante de son ami, répondit par cette admirable lettre que nous voudrions citer en entier, dans laquelle il lui disait : " Je sais bien que, quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s’en passer ; je sais bien que cette bête manque d’aliments, et qu’elle va se jeter sur les philosophes ; je sais bien qu’elle a jeté les yeux sur moi, et que je serai peut-être le premier qu’elle dévorera ; je sais bien qu’un d’entre eux a l’atrocité de dire qu’on n’avancera rien tant qu’on ne brûlera que des livres ; je sais bien qu’il peut arriver, avant la fin de l’année, que je me rappelle vos conseils et que je m’écrie : O Solon ! Solon !… Et que voulez-vous que je fasse de l’existence, si je ne puis la conserver qu’en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? Et puis, je me lève tous les matins avec l’espérance que les méchants se sont amendés et qu’il n’y a plus de fanatiques. Si, connaissant toute la férocité de la bête, nous balançons à nous en éloigner, c’est par des considérations dont le prestige est d’autant plus fort qu’on a l’âme plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux (il parlait de sa famille, dont il était adoré), et c’est une perte si difficile à réparer ! « Ces mots rappellent le cri sublime de Danton, avec lequel, du reste, Diderot offre plus d’un rapport : « Est-ce qu’on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ! »

C’est ici le lieu de rapporter une anecdote, racontée par Voltaire en 1774, et qui indique quelle fut dans les hautes régions de la société, l’impression produite par la brutale suppression de l’Encyclopédie :

« Un domestique de Louis XV me contait qu’un jour, le roi, son maître, soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu’un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, de fer et de charbon. Le duc de la Vallière, mieux instruit, soutint que, pour faire de bonne poudre à canon, il fallait une seule partie de soufre et une de charbon sur cinq parties de salpêtre bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.

« — Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernois, que nous nous amusions tous les jours à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer des hommes et à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir précisément avec quoi l’on tue.

« — Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répondit Mme de Pompadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

« — C’est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté ait confisqué notre Dictionnaire encyclopédique, qui nous a coûté à chacun cent pistoles ; nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions.

« Le roi chercha à justifier sa confiscation en lui donnant le caractère d’une suspension : il avait été averti que ces gros volumes in-folio, qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France, et il avait voulu savoir par lui-même si le fait était vrai, avant de permettre qu’on lût ce livre. II envoya, sur la fin du souper, chercher un exemplaire par trois garçons de la chambre, qui l’apportèrent avec bien de la peine. On vit à l’article Poudre que le duc de la Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la poudre qui sortait du murex, et que, par conséquent, notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comment on lui faisait ses bas au métier, et la machine de cette manœuvre la saisit d’étonnement.

« — Ah ! le beau livre ! s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles, pour le posséder seul et pour être le seul savant de votre royaume.

« Chacun se jetait sur les volumes, comme les filles de Lycomède sur les bijoux d’Ulysse ; chacun y trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y trouver la décision de leurs affaires. Le roi y lut tous les droits de la couronne.

« — Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre !

« — Eh ! ne voyez-vous pas, Sire, lui dit le duc de Nivernois, que c’est parce qu’il est fort bon ? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles.

« Pendant ce temps, on feuilletait, et le comte de Coigny dit tout haut :

— Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici : depuis la manière de faire une épingle jusqu’à celle de fondre et de pointer vos canons ; depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Remerciez Dieu d’avoir fait naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi l’univers entier. Il faut que les autres peuples achètent l’Encyclopédie ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien, si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie.

« — On dit pourtant, repartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable.

« — Sire, reprit le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manqués ; nous n’en avons pas mangé, et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts ?

« Le roi sentit toute la force de cet argument ; chacun reprit son livre. Ce fut un beau jour.

« L’envie et l’ignorance ne se tinrent pas pour battues. Ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persécutions ; l’ignorance en cela est très-savante. Qu’arriva-t-il ? Les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage français, proscrit en France, et gagnèrent environ dix-huit cent mille écus. »

C’est alors qu’au milieu de ces contrariétés, quand sept volumes avaient paru (1758), d’Alembert, moins fortement trempé que son infatigable collaborateur, se retira, « excédé des avanies et des vexations, » comme il le dit lui-même, laissant Diderot faire seul face à l’orage. La fille de ce dernier, Mme de Vandeul, attribue la retraite de d’Alembert à la cupidité ; mais, outre que rien ne justifie cette assertion, un tel procédé, qui eût été aussi lâche qu’odieux, n’eût pas trouvé insensible

Diderot, qui s’était brouillé avec Rousseau pour bien moins, et on ne concevrait pas ce qu’ajoute madame de Vandeul elle-même : « Cet événement ne diminua pas l’estime de mon père pour M. d’Alembert. » Le collaborateur de Diderot a donné trop de marques éclatantes de son désintéressement, pour que l’on puisse supposer qu’il aurait trahi son meilleur ami et vendu son honneur pour quelques écus.

Mais revenons à Diderot, auquel on conseillait un exil volontaire. Un motif de probité le retenait aussi ; il ne voulait pas compromettre les intérêts de Le Breton, imprimeur de l’Encyclopédie, que son départ eût ruiné. Il allait en être bien mal récompensé. Un jour, feuilletant un des volumes imprimés, il reconnut une falsification, puis deux, puis trois, et s’assura finalement que toute sa besogne avait été dépecée, mutilée, rognée, recousue, refaite par une main indigne. Ce même imprimeur, pour lequel il exposait sa liberté et peut-être sa vie, le trahissait indignement. Effrayé de la hardiesse toujours croissante des articles, épouvanté du bruit et des menaces, il avait fait clandestinement altérer les épreuves après le bon à tirer, sans prévenir de rien le directeur de l’Encyclopédie. Diderot lui écrivit une longue et véhémente lettre, dans laquelle il exhalait la colère et l’indignation que lui avait fait éprouver un si inqualifiable procédé :

« Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite : vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d’en recueillir quelque considération, qu’ils ont bien méritée et dont votre injustice et votre ingratitude les auront privés. Mais songez bien à ce que je vous prédis : à peine votre livre paraîtra-t-il, qu’ils iront aux articles de leur composition et que, voyant de leurs propres yeux l’injure que vous leur avez faite, ils ne se contiendront pas, ils jetteront les hauts cris. Les cris de Diderot, de Saint-Lambert, Turgot, d’Holbach, de Jaucourt et autres, tous si respectables et si peu respectés par vous, seront répétés par la multitude. Vos souscripteurs diront qu’ils ont souscrit pour mon ouvrage et que c’est presque le vôtre que vous leur donnez. Amis, ennemis, associés, élèveront leur voix contre vous. On fera passer le livre pour une plate rapsodie. Voltaire, qui nous cherchera et ne nous trouvera point ; les journalistes et tous les écrivains périodiques, qui ne demandent pas mieux que de nous décrier, répandront dans la ville, dans la province, en pays étranger, que cette volumineuse compilation, qui doit coûter encore tant d’argent au public, n’est qu’un ramas d’insipides rognures. Une petite partie de votre édition se distribuera lentement, et le reste pourra vous demeurer en maculatures. Ne vous y trompez pas : le dommage ne sera pas en exacte proportion avec les suppressions que vous vous êtes permises : quelque importantes et considérables qu’elles soient, il sera infiniment plus grand qu’elles. Peut-être alors serai-je forcé moi-même d’écarter le soupçon d’avoir connivé à cet indigne procédé, et je n’y manquerai pas. Alors on apprendra une atrocité dont il n’y a pas d’exemple depuis l’origine de la librairie. En effet, a-t-on jamais ouï parler de dix volumes in-folio clandestinement mutilés, tronqués, hachés, déshonorés par un imprimeur ? On n’ignorera pas que vous avez manqué avec moi à tout égard, à toute honnêteté et à toute promesse. À votre ruine et à celle de vos associés, que l’on plaindra, se joindra, mais pour vous seul, une infamie dont vous ne vous laverez jamais. Vous serez traîné dans la boue avec votre livre, et l’on vous citera dans l’avenir comme un homme capable d’une infidélité et d’une hardiesse auxquelles on n’en trouvera point à comparer. C’est alors que vous jugerez sainement de vos terreurs paniques, et des fâcheux conseils des barbares ostrogoths et des stupides vandales qui vous ont secondé dans le ravage que vous avez fait. Pour moi, quoi qu’il arrive, je serai à couvert. On n’ignorera pas qu’il n’a été en mon pouvoir ni de pressentir ni d’empêcher le mal ; on n’ignorera pas que j’ai menacé, crié, réclamé. Si, en dépit de vos efforts pour perdre l’ouvrage, il se soutient, comme je le souhaite bien plus que je ne l’espère, vous n’en retirerez pas plus d’honneur, et vous n’en aurez pas fait une action moins perfide et moins basse ; s’il tombe, au contraire, vous serez l’objet des reproches de vos associés et de l’indignation du public, auquel vous avez manqué bien plus qu’à moi.

« J’en ai perdu le boire, le manger et le sommeil. J’en ai pleuré de rage en votre présence ; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé et devant ma femme, mon enfant et mon domestique. Vous m’aurez pu traiter avec une indignité qui ne se conçoit pas ; mais, en revanche, vous risquez d’en être sévèrement puni ; vous avez oublié que ce n’est pas aux choses courantes et communes que vous deviez vos premiers succès ; qu’il n’y a peut-être pas deux hommes dans le monde qui se soient donné la peine de lire une ligne d’histoire, de géographie, de mathématiques et même d’arts ; et que ce qu’on y a recherché et ce qu’on y recherchera, c’est la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. Vous l’avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux, sans jugement, sans ménagement et sans goût. Vous nous avez rendus insipides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en aurait fait encore l’attrait, le piquant, l’intéressant et la nouveauté. Vous en serez châtié par la perte pécuniaire et par le déshonneur : c’est votre affaire. Vous en étiez à savoir combien il est rare de commettre impunément une vilaine action ; vous l’apprendrez par le fracas et le désastre que je prévois. Je me connais : dans cet instant, mais pas plus tôt, le ressentiment de l’injure et de la trahison que vous m’avez faite sortira de mon cœur, et j’aurai la bêtise de m’affliger d’une disgrâce que vous aurez vous-même attirée sur vous. Puissé-je être un mauvais prophète ! mais je ne le crois pas : il n’y aura que du plus ou du moins ; et, avec la nuée de malveillants dont nous sommes entourés et qui nous observent, le plus est tout autrement vraisemblable que le moins. Ne vous donnez pas la peine de me répondre ; je ne vous regarderai jamais sans sentir mes sens se retirer, et je ne vous lirai pas sans horreur.

« Voilà donc ce qui résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute espèce ! Un inepte, un ostrogoth détruit tout en un moment ; je parle de votre boucher, de celui à qui vous avez remis le soin de nous démembrer. Il se trouve à la fin que le plus grand dommage que nous ayons souffert, que le mépris, la honte, le discrédit, la ruine, la risée, nous viennent du principal propriétaire de la chose ! Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice et laisser à d’autres les entreprises périlleuses. Votre femme entend mieux vos intérêts que vous ; elle sait mieux ce que nous devons au public ; elle n’eût jamais fait comme vous.

« Adieu, monsieur Le Breton : c’est à un an d’ici que je vous attends, lorsque vos travailleurs connaîtront par eux-mêmes la digne reconnaissance qu’ils ont obtenue de vous. On serait persuadé que votre cognée ne serait tombée que sur moi, que cela suffirait pour vous nuire infiniment ; mais, Dieu merci ! elle n’a épargné personne. Comme le baron d’Holbach vous enverrait paître, vous et vos planches, si je lui disais un mot ! Je finis tout à l’heure, et en voilà beaucoup ; mais c’est pour n’y revenir de ma vie. Il faut que je prenne date avec vous ; il faut qu’on voie, quand il en sera temps, que j’ai senti comme je devais votre odieux procédé, et que j’en ai prévu toutes les suites. Jusqu’à ce moment vous n’entendrez plus parler de moi ; j’irai chez vous sans vous apercevoir ; vous m’obligerez de ne me pas apercevoir davantage. Je désire que tout ait l’issue heureuse et paisible dont vous vous bercez, je ne m’y opposerai d’aucune manière ; mais si, par malheur pour vous, je suis dans le cas de publier mon apologie, elle sera bientôt faite. Je n’aurai qu’à raconter nûment et simplement les faits comme ils se sont passés, à prendre du moment où, de votre autorité privée et dans le secret de votre petit comité gothique, vous fîtes main-basse sur l’article Intendant, et sur quelques autres dont j’ai les épreuves.

Je fais si peu de cas de mon exemplaire, que, sans une infinité de notes marginales dont il est chargé, je ne balancerais pas à vous le faire jeter au milieu de votre boutique. Encore s’il était possible d’obtenir de vous les épreuves, afin de transcrire à la main les morceaux que vous avez supprimés ! La demande est juste, mais je ne la fais pas. Quand on a été capable d’abuser de la confiance au point où vous avez abusé de la mienne, on est capable de tout. C’est mon bien pourtant, c’est le bien de vos auteurs que vous retenez. Je ne vous le donne pas, mais vous, vous le retiendrez, quelque serment que je fasse de ne l’employer à aucun usage qui vous soit le plus légèrement préjudiciable. Je n’insiste pas sur cette restitution, qui est de droit : je n’attends rien de juste ni d’honnête de vous.

« P. S. — Vous exigez que j’aille chez vous, comme auparavant, revoir les épreuves ; votre associé le demande aussi. Vous ne savez pas ce que vous voulez ni l’un ni l’autre ; vous ne savez pas combien de mépris vous aurez à digérer de ma part : je suis blessé pour jusqu’au tombeau. J’oubliais de vous avertir que je vais rendre la parole à ceux à qui j’avais demandé et qui m’avaient promis des secours, et restituer à d’autres les articles qu’ils m’avaient déjà fournis, et que je ne veux pas livrer à votre despotisme. C’est assez des tracasseries auxquelles je serai bientôt exposé, sans encore les multiplier de propos délibéré. Allez demander à votre associé ce qu’il pense de votre position et de la mienne, et vous verrez ce qu’il vous en dira. »

(Celui qui trace ici ces lignes savait par cœur cette triste odyssée du grand encyclopédiste ; aussi n’a-t-il hasardé le premier pas dans cette périlleuse carrière qu’après s’être prémuni à l’avance contre toutes les vicissitudes qui peuvent surgir sur sa route. Mais, ces précautions prises, il n’a pas hésité à assumer sur sa tête la plus lourde responsabilité qu’éditeur ait jamais affrontée, et cela avec la seule ambition de remplir ce qu’il appelle son devoir, et de faire ici-bas le peu de bien auquel doit aspirer une conscience honnête et convaincue. Au reste, que les souscripteurs du Grand Dictionnaire se rassurent, ils n’ont pas à craindre de pareilles profanations. L’auteur a prudemment jugé à propos d’être son propre imprimeur. Les caractères sont sa propriété ; l’atelier lui appartient ; il fait lui-même, chaque semaine, la banque à ses ouvriers typographes, et quand il a parafé le bon à tirer, personne n’oserait, nous ne disons pas mutiler un passage, mais transposer une virgule.)

Eh bien ! croirait-on qu’il s’est trouvé des écrivains chez lesquels l’esprit de parti a oblitéré le sens moral, au point de leur faire absoudre complètement le libraire falsificateur ! On lit cette ligne dans la Biographie Michaud : « Qui était le plus blâmable ici, de Diderot ou de l’imprimeur ? »

On parvint néanmoins à calmer Diderot; mais son âme resta abreuvée de dégoûts. Toutefois, il parut oublier tous ses légitimes griefs : le ressentiment ne pouvait pousser de profondes racines dans cette nature généreuse, et les allusions qu’il faisait à ce douloureux souvenir se déguisaient toujours sous un trait où se mêlait la mélancolie. C’est ainsi qu’un jour, se trouvant chez Panckoucke, le célèbre imprimeur de l’Encyclopédie méthodique, qui souffrait d’un rhumatisme, il l’aida à passer son habit, et comme Panckoucke s’excusait de voir l’illustre philosophe lui servir de valet de chambre : « Laissez, laissez, fit Diderot ; vous n’êtes pas le premier libraire que j’habille. »

Ainsi, l’Encyclopédie du XVIIIe siècle, telle qu’elle nous est parvenue après avoir subi les coups de ciseaux de l’imprimeur Le Breton, n’est qu’une pâle copie de l’œuvre primitive. Les passages les plus hardis, les plus saillants, ont été supprimés ou falsifiés par un inepte ostrogoth, pseudonyme trivial, mais énergique, sous lequel se cache sans doute quelque membre de la compagnie de Jésus. Et cependant, toute mutilée qu’elle est, l’Encyclopédie est encore la plus fidèle expression de l’esprit et des idées philosophiques au XVIIIe siècle. Que serait-ce donc si nous avions entendu le monstre lui-même !

Au reste, si l’Encyclopédie avait ses ennemis nombreux et acharnés, elle comptait, en revanche, trois puissants protecteurs : Mme de Pompadour, M. de Malesherbes et M. de Choiseul. La royale courtisane, qui semblait avoir hérité du zèle philosophique d’Aspasie, haïssait franchement les jésuites ; malheureusement, elle mourut au plus fort de la persécution. « Comptez, écrivait Voltaire à Damilaville, que les vrais gens de lettres, les vrais philosophes, doivent regretter Mme de Pompadour. Elle pensait comme il faut ; personne ne le sait mieux que moi. On a fait, en vérité, une grande perte. » Il est vrai que, par compensation, les jésuites furent chassés quelque temps après.

Sans le secours efficace de M. de Choiseul, les dix derniers volumes de l’Encyclopédie n’eussent jamais paru. Pour M. de Malesherbes, sa position de directeur de la librairie, qui parfois le gênait, lui fournissait aussi les moyens de rendre aux gens de lettres de signalés services. Un jour, il fait prévenir Diderot que le lendemain il donnera l’ordre d’enlever ses papiers et ses cartons. Diderot, bouleversé, court chez lui : « Ce que vous m’annoncez là me chagrine horriblement. Comment, en vingt-quatre heures, déménager tous mes manuscrits ? Et surtout où trouver des gens qui veuillent s’en charger, et le puissent avec sûreté ? — Envoyez-les tous chez moi, répond M. de Malesherbes ; on ne viendra pas les y chercher. » Cela fut exécuté et réussit parfaitement.

Enfin le dernier volume de l’Encyclopédie, qui en comptait vingt-huit in-folio, fut publié en 1765. Le supplément parut en six volumes in-folio, à Amsterdam, 1776-1777. « Pendant trente ans qu’il travailla à l’Encyclopédie, dit M. Génin, Diderot ne connut pas un jour de repos ni de sécurité. Lui seul probablement, de tout son siècle, avait reçu de la nature une trempe assez énergique pour résister et porter glorieusement le fardeau jusqu’au bout. Diderot n’eût-il pas fait autre chose, la célébrité de son nom serait justifiée et il conserverait des droits éternels à la reconnaissance de la philosophie. »

Nous avons déjà dit que, dans cette œuvre monumentale, Diderot s’était chargé des arts mécaniques. Il en avait étudié, non-seulement la théorie, mais la pratique. « M. Diderot, dit d’Alembert, s’est donné la peine de puiser les connaissances nécessaires à son travail chez les ouvriers ou sur des métiers qu’il a examinés lui-même, et dont quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise. » Il passait des journées entières dans les ateliers : il examinait d’abord une machine avec attention, se la faisait expliquer, démonter, remonter ; ensuite l’ouvrier travaillait devant lui ; enfin Diderot prenait la place de l’artisan, qu’il étonnait souvent par son adresse et sa pénétration. Il se rendit ainsi familières les machines les plus compliquées, telles que le métier à bas et le métier à fabriquer les velours ciselés. Il finit par posséder très-bien l’art des tissus de toile, de soie et de coton ; et les descriptions qu’il en a données sont le résultat de son expérience.

« L’Encyclopédie, a dit M. Villemain, caractérise le XVIIIe siècle en ce qu’elle atteste le progrès des connaissances et le désir de les faire servir au bien de l’espèce humaine. Nul doute que Diderot ne soit un homme rare par le mouvement de l’esprit, par l’abondance des idées, par une sorte d’émotion électrique dans le langage ; moins de doute encore que d’Alembert, esprit géométrique et esprit fin, n’ait embrassé une grande variété de connaissances, et porté la lumière sur toutes les choses qui tenaient à l’ordre matériel. » La réunion de ces deux esprits promettait un grand ouvrage, et cependant ils sont morts avec la conviction d’être restés bien loin de la perfection qu’ils avaient rêvée, de n’avoir produit qu’un « chef-d’œuvre avorté, » selon l’expression de Jules Janin, un monstre sans proportions, alternativement nain et géant, colosse et pygmée, en un mot, une Babel. « Babel, soit, répondra M. H. Martin, mais Babel construite avec des matériaux précieux. Il y eut autre chose qu’un orgueil impie dans cette espèce d’apothéose de l’esprit humain : il y eut l’amour sincère de l’humanité, cette religion terrestre qui survit à la religion de l’idéal et de l’éternel, et qui permet d’en espérer le retour, tant qu’elle n’est pas elle-même étouffée sous l’égoïste scepticisme et le matérialisme pratique. Les auteurs avaient prévu et espéré que leur œuvre serait dépassée par le progrès des sciences : le cercle des connaissances s’étendant indéfiniment, on peut dire que l’Encyclopédie doit être à refaire de siècle en siècle ; il n y a donc point à reprocher à celle du dix-huitième d’être incomplète ; l’esprit de critique négative qui domine dans une grande partie des articles et le manque d’unité morale dans l’ensemble sont des reproches mieux fondés. » Aucun esprit sérieux n’osera contredire ce jugement, plus juste que celui qu’a exprimé M. de Barante : « Les obstacles mis à la publication du livre nuisirent à son exécution autant qu’à sa direction. S’il eût été publié avec tranquillité, il aurait atteint, en grande partie, sa vraie destination ; il aurait été un monument de l’état des sciences à cette époque, et par là serait devenu utile… Au lieu de produire un semblable effet, l’Encyclopédie se changea sur-le-champ en une affaire de parti. Il devint plus important, pour ceux qui l’avaient conçue, de la faire paraître au jour que de l’en rendre digne ; et, comme ils avaient été constitués en hostilité avec l’ordre établi, leur orgueil s’attacha à répandre dans l’Encyclopédie ce qu’ils appelaient des idées neuves et audacieuses ; ainsi elle demeura une œuvre incomplète et peu utile. Celle qui a été entreprise depuis est, sans nul doute, conçue d’après un plan beaucoup meilleur, plus riche en science, et plus conforme à son véritable but… L’Encyclopédie, qui fut orgueilleusement conçue pour donner aux siècles à venir une haute idée des progrès immenses que l’on croyait apercevoir dans les connaissances humaines, les envisagea sous un point de vue nouveau et dans un esprit qui fît changer de caractère à presque toutes les sciences. En effet, on avait cru découvrir un nouveau cours à leur source commune, on avait tracé la marche des opérations de l’âme humaine sur une route nouvellement adoptée. »

« Quoi qu’il en soit, dit M. David dans sa notice sur l’Encyclopédie, cette colossale entreprise, qui n’a jamais été égalée, bien qu’elle ait vieilli en beaucoup d’endroits, restera comme un événement unique dans l’histoire littéraire de notre pays. Elle aura été plus que le réveil d’une nation endormie et opprimée : en elle se trouvent, à l’état latent, toutes les conquêtes de la civilisation moderne, elle a enfanté cette vaillante armée de penseurs qui surgissent, à l’heure voulue, pour revendiquer les libertés dont les peuples ne sauraient pas plus se passer que du pain de chaque jour. »

Nous nous associons à toutes les réserves, à toutes les critiques que les auteurs que nous venons de citer adressent à l’Encyclopédie, et cela nous coûte d’autant moins que c’était aussi l’opinion des auteurs eux-mêmes. Voici ce qu’ils n’ont pas hésité à écrire de l’œuvre sortie de leurs mains : « Ici nous sommes boursouflés et d’un volume exorbitant ; là, maigres, petits, mesquins, secs et décharnés. Dans un endroit, nous ressemblons à des squelettes ; dans un autre, nous avons un air hydropique. Nous sommes alternativement nains et géants, colosses et pygmées ; droits, bien faits et proportionnés ; bossus, boiteux et contrefaits. Ajoutez à ces bizarreries celle d’un discours tantôt abstrait, obscur ou recherché, plus souvent négligé, traînant et lâche ; et vous comparerez l’ouvrage entier au monstre de l’Art poétique et à quelque chose de plus hideux. » (Article Encyclopédie.)

Le plus grand ennemi de l’Encyclopédie et de Diderot fut La Harpe. Sa diatribe n’a pas moins de 46 pages in-8° ; en voici un échantillon : « Les convenances et les bienséances de toute espèce n’y sont pas mieux gardées que les mesures naturelles des objets. L’article Fanatisme n’est qu’un cri fanatique contre la religion et ses ministres ; l’article Unitaires n’est qu’un tissu de sophismes contre toute religion ; cent autres ne sont qu’un extrait et un résumé de toutes les idées irréligieuses semées dans une foule de livres… Le scepticisme, le matérialisme, l’athéisme, s’y montrent partout sans pudeur et sans retenue, et c’était bien l’intention des fondateurs ; mais s’ils voulaient que leur dictionnaire fût impie, ils ne voulaient pas qu’il fût ridicule ; et, pour ne citer en ce genre que ce qui en est peut-être le chef-d’œuvre, lisez seulement l’article Femme (de Desmahis), qui sûrement ne devait être là que de la main d’un moraliste ; vous n’y trouverez qu’une conversation de boudoir, et tout le jargon précieux des comédies de Marivaux et des romans de Crébillon ; et comme si ce n’était pas assez qu’une pareille caricature eût place dans l’Encyclopédie, elle y est insérée avec éloge… Tout doit être faux dans des hommes qui font un métier de mensonge, tel que celui de ces sophistes. Ils croyaient avoir de la dignité, et n’avaient que de la morgue. Tout ce que des hommes ivres d’amour-propre peuvent concevoir de rage quand ils sont offensés parut alors à découvert, et cette hypocrite philosophie, jetant bas ses livrées de vertu et de modération, fut mise à nu, bien plus par la fureur de ses ressentiments que par la main de ses adversaires. Elle vomit à flots tous les poisons de la calomnie la plus effrontée, et le peu d’art qu’elle mit dans ses libelles atteste encore, ainsi que cent autres exemples semblables, qu’elle n’avait pas plus de principes de goût que de principes de morale. » Voilà un jugement, nous pourrions dire un pamphlet, dans les règles. Répondons-y en faisant connaître le juge :

Voici d’abord l’opinion de Grimm, qui le connaissait à fond : « M. de La Harpe a beaucoup plus d’esprit que de connaissances, beaucoup moins d’esprit que de talent, et beaucoup moins de goût que d’imagination… Il est malheureux que les circonstances l’aient obligé à perdre tant de temps à dire du mal des autres, et à se défendre ensuite contre les ennemis qu’il se faisait tous les jours en exerçant un si triste métier. » Il est encore plus malheureux qu’après avoir bassement encensé les hommes de la Terreur, s’être coiffé du bonnet rouge et avoir écrit des strophes dévergondées, dans le genre de la suivante, pour répondre au manifeste du duc de Brunswick :

Le fer ! amis, le fer ! il presse le carnage ;
C’est l’arme des Français, c’est l’arme du courage,
L’arme de la victoire, et l’arbitre du sort.
Le fer !… il boit le sang ; le sang nourrit la rage,
       Et la rage donne la mort ;
il est encore plus malheureux, disons-nous, que, dès qu’il crut n’avoir plus rien à craindre, il ait traîné dans la boue ces mêmes hommes devant lesquels il avait rampé, et auxquels ses platitudes avaient soulevé le cœur de pitié et de dégoût. Ces quelques détails biographiques expliquent assez clairement la raison des colères de l’auteur du Lycée ; voilà l’homme jugé en prose ; montrons-le maintenant marqué par les vers de Gilbert et de Lebrun :
Si j’évoque jamais du fond de son journal
Des sophistes du temps l’adulateur banal ;
Lorsque son nom suffît pour exciter le rire,
Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire :
« C’est ce petit rimeur de tant de prix enflé,
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute au trône académique ?
De La Harpe, a-t-on dit, l’impertinent visage
Appelle le soufflet. Ce mot n’est qu’un outrage,
Je veux qu’un trait plus doux, léger, inattendu,
Frappe l’orgueil d’un fat plaisamment confondu.
Dites : Ce froid rimeur se caresse lui-même ;
Au défaut du public, il est juste qu’il s’aime ;
Il s’est signé grand homme, il se dit immortel
Au Mercure ! — Ces mots n’ont rien qui soit cruel.
Jadis il me louait dans sa prose enfantine ;
Mais dix fois repoussé du trône de Racine,
Il boude ; et son dépit m’a, dit-on, harcelé.
L’ingrat ! J’étais le seul qui ne l’eût pas sifflé.
Ce petit homme à son petit compas
Veut sans pudeur asservir le génie ;
Au bas du Pinde il trotte à petits pas,
Et croit franchir les sommets d’Aonie.
Au grand Corneille il a fait avanie ;
Mais, à vrai dire, on riait aux éclats
De voir ce nain mesurer un Atlas,
Et redoublant ses efforts de pygmée,
Burlesquement roidir ses petits bras
Pour étouffer si haute renommée.

Nous nous en tiendrons à la diatribe de La Harpe, qui renferme le plus bel éloge adressé à l’immortelle Encyclopédie de Diderot.

Outre l’édition de Paris, nous citerons les éditions de Genève, 39 vol. in-4° (3 de planches), 1777 ; Lausanne, 86 vol. gr. in-8° (et 3 vol. in-4° de pl.), 1778 ; Yverdun, 58 vol. in-4° (10 de planches), 1778-1780 ; Lucques, 28 vol. in-folio, avec notes de Diodati, 1758-1771 ; Livourne, 33 vol. in-folio, 1770.

Il a été publié une table analytique et raisonnée de l’Encyclopédie, par Mouchon ; Paris, 1780, 2 vol. in-folio. Cette table se rapporte à l’édition de Paris.

L’Encyclopédie n’avait pas enrichi Diderot, dont on connaît, du reste, le singulier désintéressement ; il reçut à peine deux mille livres pour chaque volume, cent fois moins que certaines méchantes pièces de théâtre ne rapportent aujourd’hui à leurs auteurs. Aussi Diderot resta-t-il pauvre toute sa vie. En 1765, au moment des plus âpres persécutions, et pour constituer une dot à sa fille, il avait mis en vente sa bibliothèque, dernière richesse d’un homme de lettres. L’impératrice Catherine II, qui cherchait à illustrer son règne par la protection éclairée qu’elle accordait aux philosophes et aux savants, ayant appris cet état de détresse par Galitzin, son ambassadeur à Paris, informa Diderot qu’elle achetait sa bibliothèque moyennant quinze mille livres, à la condition qu’il la garderait jusqu’à sa mort et qu’il consentirait à en être le bibliothécaire, avec un traitement annuel de mille livres.

Voilà, assurément, une pauvreté dûment constatée ; eh bien, il en sera toujours ainsi pour ceux qui n’hésitent pas à se lancer dans une aussi vaste entreprise, avec la résolution bien arrêtée de ne faire aucune concession aux préjugés de leur époque et de ne jamais sacrifier les droits de la vérité.

Encyclopédie Méthodique, éditée par Panckoucke et Agasse ; 1782-1832, 201 vol. in-4°, dont 47 avec planches. Cette encyclopédie, à laquelle celle de Diderot servit de base, en diffère moins par le fond que par le plan, en ce que les articles y sont classés par ordre de matières, et forment de cette sorte une série de dictionnaires particuliers des diverses sciences. L’Encyclopédie méthodique a remédié à l’incohérence de sa sœur aînée : elle donne mieux le tableau de chaque science en particulier, et, dans les recherches qu’on y fait, la somme compacte des documents d’un même ordre aide beaucoup au travail de l’érudit. Par malheur, elle est vraiment trop volumineuse, et ne peut entrer que dans quelques bibliothèques.

L’Encyclopédie méthodique, renferme 48 dictionnaires spéciaux. Les matières sont classées dans l’ordre suivant : agriculture, amusements des sciences, antiquités et mythologie, arbres et arbustes, architecture, art aratoire et jardinage, art militaire, artillerie, arts et métiers, assemblée nationale, beaux-arts, botanique, chasse, chimie et métallurgie, chirurgie, commerce, économie politique, encyclopédiana, équitation, escrime, danse, finances, forêts et bois, géographie ancienne, géographie moderne, géographie physique, grammaire et littérature, histoire, histoire naturelle, jeux mathématiques et jeux de société, jurisprudence, logique, manufactures, marine, mathématiques, médecine, musique, natation, pêche, philosophie, physique, système anatomique, théologie, etc.

Ceux de ces dictionnaires qui ont encore conservé quelque valeur sont les suivants : Antiquités, par Mangez ; Architecture, par Quatremère de Quincy ; Artillerie, par Cotty ; Musique, par Ginguené et Framery ; Théologie, par Bergier ; Histoire naturelle des vers, commencée par Lamarck et Brugnière, continuée par Deshayes, et surtout Grammaire et Littérature, par Dumarsais, Marmontel et Beauzée. Cette collection est précédée d’un vocabulaire universel, qui sert de table pour tout l’ouvrage, car la table spéciale, annoncée d’abord par les éditeurs, n’a point été publiée.

« Il y a trente-trois ans à peine, dit M. Brunet dans son Manuel du libraire, que l’on a terminé cet ouvrage, dont la confection a demandé tout juste un demi-siècle. C’est, à coup sûr, la collection la plus vaste qu’ait jamais produite la librairie française, et nous pouvons même ajouter celle d’aucun pays ; mais, pendant le long espace de temps qui s’est écoulé de 1782 à 1832 (et de cette dernière époque jusqu’à nos jours), toutes les sciences ont fait d’immenses progrès, et il résulte de là que plusieurs des parties importantes de cette encyclopédie, commencées depuis longtemps, sont aujourd’hui fort arriérées, bien qu’on y ait ajouté des suppléments, tandis que d’autres parties, plus nouvellement composées, sont jusqu’ici les meilleurs dictionnaires qui aient paru dans les sciences dont ils traitent. » L’ouvrage entier a coûté 3 000 francs aux premiers souscripteurs.

Dictionnaire Philosophique de Voltaire, publié en 1764. — Les premiers articles de ce dictionnaire furent écrits vers 1752. Le plan de cet ouvrage fut conçu à Potsdam, à ce qu’assure Collini. « Chaque soir, dit-il, j’étais dans l’usage de lire à Voltaire, lorsqu’il était dans son lit, quelques morceaux de l’Arioste ou de Boccace ; je remplissais avec plaisir mes fonctions de lecteur, parce qu’elles me mettaient à même de recueillir d’excellentes observations, et me fournissaient une occasion favorable de m’entretenir avec lui sur divers sujets. Le 28 septembre, il se mit au lit fort préoccupé : il m’apprit qu’au souper du roi, il s’était amusé de l’idée d’un dictionnaire philosophique, que cette idée s’était convertie en un projet sérieusement adopté, que les gens de lettres du roi et le roi lui-même devaient y travailler de concert, et que l’on en distribuerait les articles, tels que Adam, Abraham, etc. Je crus d’abord que ce projet n’était qu’un badinage ingénieux, inventé pour égayer le souper ; mais Voltaire, vif et ardent au travail, commença dès le lendemain. »

Les éditeurs de Kehl ont agrandi le dictionnaire philosophique en refondant, dans un seul tout, plusieurs ouvrages de Voltaire, dont l’analogie porte sur la forme et sur le fond. Ce sont : 1° les Questions sur l’Encyclopédie ; 2° les articles insérés dans l’Encyclopédie ; 3° plusieurs articles destinés par l’auteur au Dictionnaire de l’Académie ; 4° un grand nombre de morceaux publiés depuis plus ou moins longtemps, et où n’avaient rien à voir les gens de lettres de S. M. prussienne. Tels sont les éléments du Dictionnaire philosophique que l’on connaît.

On a comparé avec raison le Dictionnaire philosophique de Voltaire à sa correspondance. Voltaire s’y montre, en effet, comme dans sa correspondance, un causeur vif et étincelant et un causeur universel ; il parle tour à tour de théologie et de grammaire, de physique et de littérature ; il discute tantôt des points d’antiquité, tantôt des questions de politique, de législation, de droit public, et cela sans jamais prendre le ton dogmatique du professeur, sans jamais quitter le ton dégagé de l’homme du monde. Ne lui demandez pas la méthode et la langue de la philosophie et des sciences ; il n’entend pas prendre le long chemin ni se présenter avec le lourd appareil d’un enseignement d’école. Il va, bride abattue, jetant les éclairs de sa raison sur les divers sujets qui s’offrent à lui, déchirant tous les voiles, faisant fuir tous les fantômes graves et mystérieux. Le respect du bon sens le rend quelquefois superficiel ; le respect du bon goût lui ôte constamment l’envie de paraître savant et profond. Ouvrez le Dictionnaire philosophique au mot Abc ou Alphabet, et voyez comment Voltaire y parle de la langue primitive. « Que diriez-vous d’un homme qui voudrait rechercher quel a été le cri primitif de tous les animaux, et comment il est arrivé que, dans une multitude de siècles, les moutons se soient mis à bêler, les chats à miauler, les pigeons à roucouler, les linottes à siffler ?.. Chaque espèce a sa langue. Celle des Esquimaux et des Algonquins ne fut point celle du Pérou. Il n’y a pas eu plus de langue primitive et d’alphabet primitif que de chênes primitifs, et que d’herbe primitive. » Voilà une question lestement tranchée. Cette facile solution ne saurait évidemment nous dispenser de consulter les Max Muller et les Renan sur la filiation des langues et l’origine du langage. Un physicien de nos jours sourirait en lisant l’article Air : mais que dites-vous de ce trait qui termine l’article : « On nous parle d’un éther, d’un fluide secret ; mais je n’en ai que faire ; je ne l’ai vu ni manié, je n’en ai jamais senti, je le renvoie à l’esprit recteur de Paracelse. Mon esprit recteur est le doute, et je suis de l’avis de saint Thomas Didyme, qui voulait mettre le doigt dessus et dedans. » N’est-ce pas là le positivisme d’Auguste Comte, moins la forme pédantesque ?

Malgré ce positivisme, l’auteur du Dictionnaire philosophique est déiste ; il s’arrête dans cette région moyenne qui lui paraît la plus claire ; il est déiste, parce qu’il voit de l’harmonie, des lois dans le monde ; il est déiste, parce qu’un rémunérateur-vengeur lui paraît une base nécessaire de l’ordre social ; il est déiste, parce qu’il est newtonien en physique, qu’il repousse la matière infiniment étendue des cartésiens, qu’il admet l’attraction à distance, les atomes et le vide. D’ailleurs le matérialisme et l’athéisme choquent son goût ; et, d’autre part, il aime trop les contours bien arrêtés et bien éclairés, il est trop éloigné du rêve, il voit trop dans la nature, surtout dans la nature humaine, la disproportion, la laideur et le mal, pour sacrifier au panthéisme. Cette plume de guerre n’est pas faite pour célébrer le grand Tout, le divin Tout. Rien de plus éloigné de l’optimisme que ce rire ; de l’admiration universelle, que cette abondante ironie ; de la résignation à la divine fatalité, que cette révolte de la raison contre tous les préjugés, toutes les erreurs, toutes les superstitions, toutes les injustices. Victor Hugo a dit quelque part que l’on reconnaît les souverains génies à la quantité d’infini qu’ils ont en eux. A ce compte, Voltaire n’est pas un souverain génie ; son esprit, amoureux de la mesure et de la justesse, repousse l’immense, l’énorme, l’infini. Pour lui, l’infini, c’est l’ombre et le mystère ; il n’est pas tourmenté de savoir le fond, le dessous des choses ; rarement il hasarde le pied sur le terrain des questions qui sont obscures par elles-mêmes ; il aurait peur sans doute de ne plus comprendre ses propres paroles ; il se contente de regarder les réalités terrestres et tangibles, ce qui est à ses pieds, ce que le soleil lui permet de bien voir, ce qu’il peut mesurer. Je lis l’article Infini, et je reconnais Voltaire. « Qui me donnera une idée nette de l’infini ? Je n’en ai jamais eu qu’une idée très-confuse. Qu’est-ce que marcher toujours sans avancer jamais, compter toujours sans faire son compte, diviser toujours pour ne jamais trouver la dernière partie. Il semble que la notion de l’infini soit dans le fond du tonneau des Danaïdes. Cependant, il est impossible qu’il n’y ait pas un infini. Commencement de l’être est absurde, car le rien ne peut commencer une chose. Dès qu’un atome existe, il faut reconnaître qu’il y a quelque être de toute éternité… Voilà déjà un infini de trouvé, sans pouvoir pourtant nous en former une notion claire. On nous présente un infini en espace. Qu’entendez-vous par espace ? Est-ce un être ? Est-ce rien ? Si c’est un être, de quelle espèce est-il ? Vous ne pouvez me le dire. Si c’est rien, ce rien n’a aucune propriété, et vous dites qu’il est pénétrable, immense ! Je suis si embarrassé que je ne puis ni l’appeler néant, ni l’appeler quelque chose… Il vaut mieux sans doute penser à sa santé qu’à l’espace infini. Mais nous sommes curieux, et il y a un espace. Notre esprit ne peut trouver ni la nature de cet espace, ni sa fin. Nous l’appelons immense, parce que nous ne pouvons le mesurer. Que résulte-t-il de tout cela ? que nous avons prononcé des mots….. Nous avons beau désigner l’infini arithmétique par des lacs d’amour en cette façon , nous n’aurons pas une idée plus claire de cet infini numérique… De même que nous ne pouvons nous former aucune idée positive de l’infini en durée, en nombre, en étendue, nous ne pouvons nous en former une en puissance physique, ni en perfection morale… Rien ne peut borner la puissance de l’être qui existe nécessairement par lui-même : d’accord, il ne peut avoir d’antagoniste qui l’arrête ; mais comment me prouverez-vous qu’il ne peut être circonscrit par sa propre nature ? Tout ce qu’on a dit sur ce grand objet est-il bien prouvé ? Nous parlons de ses attributs moraux, mais nous ne les avons jamais imaginés que sur le modèle des nôtres, et il nous est impossible de faire autrement. Nous ne lui avons attribué la justice, la bonté, etc., que d’après les idées du peu de justice et de bonté que nous apercevons autour de nous. »

La manière dont le Dictionnaire philosophique envisage les questions historiques fait un curieux contraste avec la philosophie de l’histoire que le panthéisme hégélien, le doctrinarisme, le saint-simonisme et même le positivisme ont mise à la mode au dix-neuvième siècle. Ce n’est pas Voltaire qui ferait du consentement général un critérium de vérité, ni de la durée d’une institution, d’une croyance, une preuve de sa valeur absolue ou de son utilité transitoire ; ce n’est pas lui qui mettrait au compte de la Providence des moyens de progrès tels que l’Empire romain, l’invasion des Barbares, la féodalité, la royauté, etc., et qui reconnaîtrait des mandataires de cette Providence dans les César, les Constantin, les Charlemagne, etc. Lisez l’article Auguste, et vous verrez ce qu’il pense de la mission providentielle du vainqueur d’Actium. Ce n’est pas lui qui proclamerait l’infaillibilité de l’humanité et la légitimité de tous les moments de son évolution. L’histoire lui apparaît comme le résultat des facultés, des passions, des activités humaines, résultat le plus souvent ridicule pour la raison, odieux et douloureux pour la conscience ; il n’a garde de faire descendre le ciel sur ce petit tas de boue qui s’appelle la terre, et de le faire intervenir dans les vaines disputes de la fourmilière humaine. On sent qu’il ne veut d’incarnation ni d’adoration d’aucune sorte, que tout mysticisme répugne à cet esprit bien équilibré, que ces yeux perçants regardent les grands hommes en face, et que cette main libre est constamment prête à jeter bas les idoles, à arracher les masques et à souffleter l’orgueil humain.

Voltaire, notons-le, traite l’histoire de l’intelligence humaine et de ses produits, non en naturaliste, comme on fait volontiers de nos jours, mais en moraliste, en homme qui accorde un sens absolu aux mots bien et mal, erreur et vérité. Ne lui parlez pas de vérité relative, d’illusion féconde ; ne lui demandez pas de voir autre chose qu’imposture et sotte crédulité dans ce qu’il appelle superstition et fanatisme. Toute erreur, à ses yeux, a sa source dans le mensonge, implique ces deux termes : fripon et dupe, quelqu’un qui trompe et quelqu’un qui est trompé. Il semble ignorer que chaque homme porte avec lui-même, dans son imagination et dans ses passions (peurs, espérances, amours, admirations, enthousiasmes), une source permanente de fausses croyances. Transportant aux époques primitives la pensée réfléchie et maîtresse d’elle-même, telle que l’analyse et la culture l’ont faite au xviiie siècle, il ne comprend rien à l’essor spontané, naïf, et, chez les premiers peuples, illimité des sentiments qui ont engendré les mythologies en même temps que les langues. Ne lui demandez pas surtout de la justice, de l’impartialité pour le christianisme, pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’Écriture et à l’Église. En face du christianisme, Voltaire cesse d’être un critique, un philosophe, il cesse même d’être un artiste ; il est un homme d’action, un homme de guerre, un pamphlétaire ; tout devient arme entre ses mains ; chaque mot fait sa blessure. En cela, il encourt le reproche, qu’on peut faire à toute polémique, de s’inquiéter plutôt du succès des arguments que de leur valeur, de poursuivre plutôt la victoire que la vérité.

France littéraire ou Dictionnaire bibliographique des savants, historiens et gens de lettres de la France, ainsi que des littérateurs étrangers qui ont écrit en français, plus particulièrement pendant les xviiie et XIXe siècles, par M. Quérard. Paris, Didot, 1826-1842, 10 vol. in-8°, à 2 col., augmentée de deux vol. par MM. Ch. Louandre et Félix Bourquelot. Cet ouvrage est un véritable travail de bénédictin. L’idée appartient à l’Allemagne. Elle consistait à refaire, à corriger et à compléter jusqu’à nos jours les ouvrages des abbés de Laporte et d’Hébrail, et celui d’Ersch, connu sous le nom de France littéraire (1797-1806, 5 vol. in-8°). Le plan de M. Quérard était immense ; deux tables devaient le terminer : l’une, des ouvrages anonymes, plus ample pour la partie française que l’ouvrage de Barbier traitant de cette branche bibliographique ; l’autre, analytique, présentant tous les noms de lieux, d’hommes, de faits et de choses, autant de bibliographies particulières. Livré à ses seules forces, l’infatigable bibliographe n’a trouvé des encouragements qu’auprès de M. Guizot, ministre au lendemain de 1830, et auprès d’un bibliophile russe, M. Poltoratzki. Le gouvernement de Charles X n’avait pas donné son concours, et l’administration de la Bibliothèque royale, dont le catalogue est un problème d’histoire, repoussa à diverses reprises un homme dont la collaboration eût servi si utilement les intérêts du public.

De 1845 à 1856, M. Quérard a donné à sa France littéraire un supplément des plus intéressants, 5 vol. sous le titre de Supercheries littéraires dévoilées, galerie des auteurs apocryphes, supposés, déguisés, plagiaires, pendant les quatre derniers siècles. Ce recueil est une mine de faits curieux, de traits comiques et d’anecdotes dont le premier mérite est d’être authentiques. L’article relatif à M. Alexandre Dumas père servira à l’amusement et à l’instruction de la postérité. Ce dernier ouvrage de M. Quérard était une publication compromise, si la libéralité intelligente de M. Poltoratzki n’avait permis de faire face aux frais onéreux de l’entreprise. Ainsi, c’est à la générosité d’un étranger, d’un sujet russe, que la France doit l’achèvement d’un travail qu’on peut appeler les archives de sa littérature.

Les immenses travaux de cet homme laborieux, aussi savant que modeste, étaient restés sans encouragements efficaces de la part du gouvernement, depuis M. Guizot. L’honorable M. Duruy, ministre de l’Instruction publique, meilleur appréciateur que ses prédécesseurs des travaux du genre de ceux de M. Quérard, a réparé le regrettable oubli dans lequel avait été laissé cet infatigable travailleur, en doublant l’indemnité littéraire que notre bibliographe avait obtenue en 1830, en souscrivant pour un certain nombre d’exemplaires à la deuxième édition de ses piquantes Supercheries littéraires dévoilées (juillet 1865), et en le faisant nommer chevalier de la Légion d’honneur (15 août 1865), en récompense de quarante années de travaux aussi persévérants que désintéressés.

Au moment où nous corrigeons les épreuves de cette page, nous apprenons la mort de Quérard, notre ami, notre collaborateur et notre voisin ; car c’est presque toujours dans ce vieux quartier des écoles que vivent, travaillent, souffrent et meurent les pionniers de la science philologique et biologique. Il y a quinze jours à peine, il nous communiquait une note extrêmement intéressante sur les encyclopédistes, l’opinion de Robespierre ; remercions-l’en ici publiquement ; car Quérard, qui était avare de ses trésors bibliographiques comme un Turc de son odalisque préférée, avait fait une exception pour le Grand Dictionnaire ; il lui est arrivé plusieurs fois de nous laisser seul au milieu de son harem, où tout est aujourd’hui rangé, étiqueté d’une façon qui saura tenter, nous l’espérons bien, un de nos intelligents éditeurs. Si, en ce moment, nous n’étions pas nous-même écrasé par un fardeau qui courbe un homme jusqu’à terre, c’est un honneur que nous ne laisserions à aucun autre.

Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts, avec des notices historiques sur les personnages célèbres morts et vivants, par une société de savants, de littérateurs et d’artistes français et étrangers (Paris, Treuttel et Würtz, 1831-1844, 22 vol. in-8º). Cette encyclopédie, dont l’apparition ne précéda que de quelques mois celle du Dictionnaire de la conversation, est moins complète, mais généralement plus estimée que ce dernier ouvrage. On y remarque plus d’unité dans les principes, dans les idées qui ont présidé à la rédaction. « Nous éviterons deux écueils, est-il dit dans le Discours préliminaire : l’hésitation et l’inconstance dans les vues d’un côté, et de l’autre le dogmatisme ou des opinions exclusives. Notre tâche, à nous, c’est d’exposer les questions plutôt que de les trancher ; nous rapporterons les idées produites à différentes époques plutôt que nous n’établirons les nôtres; nous constaterons ce qui aura été fait et écrit, sans décider ce qu’il faudrait écrire et faire encore, et sans condamner le passé d’après des idées qui n’appartiendraient qu’au temps où nous vivons. Les hypothèses nous sont interdites ; nous nous mettrons en garde contre les idées que l’on appelle neuves et dont le principal mérite est d’être hardies ; car nous prenons la science et la vie comme elles sont, et nous avons aussi peu pour objet de réformer celle-ci que d’avancer celle-là autrement qu’en la propageant. » Une encyclopédie qui se trace, en tête de son premier volume, un tel programme, est jugée d’avance. Impossible de se suicider avec plus de dextérité, et de tomber avec plus de grâce. Une Encyclopédie des gens du monde, qui paraît en plein XIXe siècle ; qui, après s’être engagée par son titre à tout dire, à tout révéler à ses lecteurs, et qui débute par un pareil prospectus, ne ressemble-t-elle pas à ce bon père qui, revenant de la foire, apporte un tambour à son fils, et lui dit : « Tiens, mon enfant, amuse-toi bien, mais ne fais pas de bruit. »

Les collaborateurs principaux de l’Encyclopédie des gens du monde étaient MM. Andral, Artaud, Berzelius, Blanqui aîné, Cabanis, Phil. Chasles, Daunou, Depping, Fétis, Guillemin, Jomard, Jouffroy, de Jouy, Klaproth, Lafargue, Lebrun, Matter, Naudet, Orfila, Valentin Parisot, Poncelet, de Pontécoulant, Rinn, Taillandier, Tissot, Henri de Viel-Castel, Vieillard, Villenave, baron de Walckenaer, Worms, Young.

L’Encyclopédie des gens du monde laisse surtout à désirer sous le rapport des sciences physiques et naturelles, qui ont marché à pas de géant depuis ces cinquante dernières années, et surtout depuis que cette publication est terminée. Nous admettons que les ouvrages de ce genre sont, avant tout, le produit de la compilation ; mais ce que le lecteur a droit d’exiger, c’est que ces travaux ne soient pas confectionnés avec des encyclopédies surannées, et qu’on ait consulté les traités spéciaux les plus récents. En outre, c’est un devoir élémentaire pour l’éditeur de faire, à chaque tirage, subir à ses clichés les changements indispensables. En agissant autrement, en ne consultant que les intérêts actuels de la caisse et non ceux du livre, on s’expose aux bévues du genre de celle-ci, que nous trouvons dans un dictionnaire bien connu, tiré en 1853 :

Ham, ch.-lieu de cant. du départem. de la Somme…., célèbre château fort qui sert de prison d’État, où est détenu en ce moment (1853 !!!) le prince Louis-Napoléon. »

Encyclopédie Moderne, dictionnaire abrégé des sciences, des lettres, des arts, de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, publiée par l’éditeur Mongie aîné, sous la direction de M. Courtin ; 24 vol. in-8° et 2 de planches, Paris, 1824-1832 ; réimprimée avec de nombreuses additions, par MM. Firmin Didot, sous la direction successive de MM. Léon Renier, Noël des Vergers et Edouard Carteron, 1844-1863, 27 vol. in-8°, 3 de planches et 12 de Complément. C’est peut-être la plus considérable et, en somme, la meilleure de toutes les encyclopédies de notre époque. On donne aux mots qui y sont traités toute l’étendue que comporte un article complet. Cette opinion est aussi celle des derniers éditeurs qui, dans un avertissement dû à la plume si compétente de notre savant épigraphiste, M. Léon Renier, s’expriment ainsi : « Cet ouvrage est-il le meilleur de ceux du même genre qui ont paru en France depuis le commencement de ce siècle ? Quand les deux éditions qui en ont été publiées et épuisées ne répondraient pas affirmativement à cette question, les nouveaux éditeurs pourraient alléguer, pour justifier leur choix, un suffrage qui en vaut bien d’autres. On sait comment, après la bataille de Salamine, le prix de la valeur fut décerné à Thémistocle : les chefs des Grecs étant assemblés à Corinthe pour donner leurs suffrages, chacun accorda au général athénien le second rang et garda pour lui le premier. Si l’on veut prendre la peine de lire les préfaces des principales encyclopédies françaises du XIXe siècle, on en tirera, en faveur du livre de M. Courtin, une conclusion analogue à celle que l’assemblée des Grecs tira, en faveur de Thémistocle, des suffrages de ses collègues. »

Tout cela est vrai, quoique un peu fièrement dit. Mais ce qui, selon nous, jette quelques bâtons dans les roues du char de ce triomphe, c’est le Complément. Que doit être un complément, dans un ouvrage dont l’élaboration a demandé dix, quinze ou vingt années, surtout quand cet ouvrage n’est que la refonte d’une œuvre presque contemporaine ? Il doit se composer d’abord des légers oublis que les plus minutieux peuvent commettre dans des travaux de cette importance ; puis, comme tout a continué à marcher pendant que la machine fonctionnait, il consignera cette avance que les sciences, l’industrie et l’histoire ont acquise sur lui. En dehors de cela, un complément ne peut avoir de raison d’être, à moins qu’il ne soit réclamé par un vice radical dans le plan primitif. C’est précisément le cas dont il s’agit ici : dans les deux cents premières pages de ce complément, qui en compte près de dix mille, nous trouvons, entre autres, les mots suivants, oubliés dans le corps de l’ouvrage : Achéloüs, Actium, Adonis, Affranchi, Affranchissement, Aïoubites, Albuminurie, Allopathie, Amphitryon, Anachronisme, Annonce, Août, Apis, Apollon, Aquarelle, Arabesque, etc. Ah çà, qui trompe-t-on ici ? De tels oublis peuvent-ils être rangés parmi les légères omissions dont nous venons de parler ? Assurément non. Est-ce que les mots affranchissement anachronisme, annonce, août, aquarelle, arabesque, auraient été inconnus avant 1832 ? Est-ce que Adonis, Apis, Apollon, devraient être comptés au nombre de nos plus jeunes contemporains ? S’il en est ainsi, M. Vapereau a eu de singulières absences. Est-ce que la bataille d’Actium serait un épisode de la guerre de Crimée ? M. de Bazancourt ne paraît pas s’en être douté. Que penserait-on d’un architecte qui, après avoir planté le drapeau traditionnel sur les combles de l’édifice qu’il vient d’achever, s’apercevrait seulement alors qu’il a oublié de creuser les caves, de disposer les cheminées et de percer les fenêtres ? Nous en restons sur cette interrogation.

Les principaux rédacteurs de l’Encyclopédie moderne furent : MM. Arnault, Bory de Saint-Vincent, Bouillet, Achille Comte, Damiron, Dumersan, Dupaty, Duponchel, Eyriès, Francœur, Hoefer, Eloi Johanneau, Kératry, Lalanne, Lenormand, Letronne, Alfred Maury, Mérimée, de Mirbel, Valentin Parisot, Amédée Tardieu, de Watteville, etc., etc.

Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de savants et de gens de lettres, sous la direction de M. Duckett. Cet ouvrage, qui est une sorte de frère jumeau du précédent, vint au monde quelques mois après lui, et, par conséquent, on peut dire qu’il ne répondait à aucun besoin nouveau. Nous voilà bien loin de Bayle et de Diderot. C’est encore dans l’avis placé en tête de la première édition que nous allons puiser le motif de nos appréciations : « Peut-être fera-t-on à notre Dictionnaire le reproche d’offrir des contradictions dans l’exposition des sciences morales et politiques : c’est le seul que nous redoutions et le seul que nous ne puissions pas entièrement éviter. Cependant, pour n’être pas systématiques, nous ne serons pas confus ; car une pensée élevée dominera dans tout le cours de l’ouvrage, et lui imprimera ce cachet d’unité nécessaire à tout recueil d’enseignements qu’on veut rendre vraiment utiles : ce sera le plus religieux respect pour toutes les opinions généreuses, et le soin scrupuleux de toujours confier la rédaction d’un mot représentant un principe à un écrivain qui ait foi en ce principe. Si du choc d’opinions inévitablement divergentes ne jaillit pas la vérité, il en résultera du moins, pour le lecteur, l’avantage de pouvoir étudier le procès, peser le faible et le fort de chaque plaidoyer, et décider ensuite en toute connaissance de cause. Nous avons, par l’adoption de ce plan, singulièrement agrandi le cadre des ouvrages allemands et anglais qui nous servaient de modèle. Ce plan large et vraiment libéral, dont l’exécution prouvera qu’aujourd’hui il n’est plus, en bonne littérature, de noms ennemis, nous impose, dès à présent, le devoir de faire une déclaration que nous prierons nos lecteurs de ne jamais perdre de vue. Chacun des honorables publicistes, savants et gens de lettres qui veulent bien concourir au succès de notre Dictionnaire, n’entend accepter la responsabilité que des articles qu’il aura personnellement signés. La responsabilité des articles anonymes est prise par la direction de la rédaction, qui, de son côté et par les mêmes motifs, décline la solidarité des articles signés. C’est pour le public une garantie de plus de l’indépendance personnelle que les auteurs devaient conserver, et dont la direction n’a pas eu un seul instant la pensée de leur demander le sacrifice. »

Pour nous édifier sur ce cachet d’unité qui doit régner dans l’ensemble de l’ouvrage, le Dictionnaire de la Conversation nous donne la liste de ses principaux collaborateurs. Ce sont : MM. Aimé Martin, Fr. Arago, Arnault, d’Audiffret, Marie Aycard, Azaïs, Ballanche, Balzac, Barbier, Odilon Barrot, Hector Berlioz, Berryer, Boissy d’Anglas, Boitard, Em. de Bonnechose, Bordas-Dumoulin, Bory de Saint-Vincent, Bouillet, Boussingault, Briffaut, Burette, Capefigue, de Carné, Castil-Blaze, Chaix d’Est-Ange, Champollion jeune, Champollion-Figeac, Philarète Chasles, Chateaubriand, Choron, Cormenin, G. Cuvier, Denne-Baron, Despretz, Duffey (de l’Yonne), Dulaure, Dumas (de l’Institut), Dupin aîné, Du Rozoir, Étienne, Fresse-Montval, Joseph Garnier, Géruzez, Granier de Cassagnac, Guéroult, Guizot, J. Janin, Jay, Jubinal, Kératry, Ed. Laboulaye, Lacretelle, Paul Lacroix, Lamartine, Lamennais, Larrey, Laurentie, Le Bas, John Lemoine, Lémontey, Charles Lenormant, Leroux de Lincy, Leverrier, Malte-Brun, Armand Marrast, Henri Martin, Alfred Maury, Michelet, comte Molé, Désiré Nisard, Ch. Nodier, Norvins, Paulin Pâris, Passy, Patin, Pelouze père, Amédée Pichot, Gustave Planche, Pongerville, Poujoulat, Louis Reybaud, H. Rigault, Saint-Marc Girardin, Salvandy, J. Sandeau, Sarrans jeune, Philippe de Ségur, Sicard, Silvestre de Sacy, Em. Souvestre, Thiers, Tissot, Achille de Vaulabelle, Velpeau, Veuillot, Viennet, Auguste Vivien, etc., etc.

Cette liste suggère de singulières réflexions.

Pour que l’étincelle de vérité dont on a parlé plus haut jaillît de ce chaos, il faudrait qu’on pût lire le même article traité simultanément par des penseurs d’opinions diverses ; par exemple, par MM. Guizot, Proudhon et Dupanloup ; on aurait véritablement un choc d’où jaillirait la lumière ; le lecteur, pris pour arbitre, pourrait en tirer son credo. Mais supposons, et le plan nous y autorise, que M. Guizot traite le mot Dieu, M. Proudhon le mot Ame, et monseigneur d’Orléans le mot Confession ; il en résultera inévitablement un cliquetis de la plus effroyable dissonance, un habit d’arlequin comme on n’en a jamais vu sur aucun théâtre, un salmigondis comme il n’en fut jamais servi sur les tables boiteuses du Lapin blanc. Non, des opinions si disparates ne doivent pas convenir à l’édification d’une œuvre aussi importante que l’est une encyclopédie. L’unité, qui fait souvent la seule valeur d’une œuvre d’art, doit surtout se retrouver dans celles qui sont tout à la fois littéraires, scientifiques, politiques, historiques, philosophiques et religieuses. Or, le lecteur ne saurait accepter, sous quelque forme que ce soit, un démenti donné, au verso, à ce qu’il vient de lire au recto. Cette qualité dans l’ensemble est ce qui constitue surtout la méthode, et toute œuvre qui en est dépourvue est condamnée par cela même à un succès éphémère, quel que soit, d’ailleurs, le mérite intrinsèque des articles.

Et ici, qu’on ne prête pas à notre critique des intentions qu’elle ne saurait avoir. Tous les noms cités plus haut sont des noms honorables ; plusieurs même sont illustres ; chacun de ces écrivains répond de l’article qu’il signe, mais il ne saurait être responsable de la cacophonie qui règne nécessairement dans l’ensemble. Cette responsabilité retombe tout entière sur la direction.

Nous adresserons encore à la direction une autre critique, une simple critique de forme, mais qui n’en a pas moins son importance. La collection (deuxième édition) comprend seize volumes ; le dernier tome embrasse à lui seul les lettres S, T, U, V, W, X, Y, Z, qui, dans l’économie de tous les dictionnaires, forment le sixième du cycle alphabétique. Le lecteur tirera lui-même la conclusion, en disant avec le poëte :

Desinit in piscem mulier formosa superne.

Le directeur, M. Duckett, a donné, en 1842, dix vol. in-12, sous le titre de Dictionnaire de la conversation à l’usage des dames et des jeunes personnes, un abrégé du grand ouvrage, d’où l’on a supprimé les articles qui ne pouvaient avoir d’intérêt pour ce public spécial, et d’autres qui ne présentaient pas un caractère de moralité sévère.

Encyclopédie Nouvelle, dictionnaire philosophique, scientifique, littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines au XIXe siècle, publiée sous la direction de MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud (1834 et années suivantes). Cet ouvrage qui, malheureusement, n’a pas été achevé et qui présente des lacunes considérables, doit être distingué de toutes les autres œuvres encyclopédiques de notre époque. Les articles qu’il contient sont en général des études sérieuses et intéressantes, assez souvent remarquables par l’originalité de la pensée et la beauté de l’expression. Les questions y sont envisagées sous des aspects nouveaux. Il y règne un esprit de jeunesse et de sincérité qui ne craint pas d’agiter les problèmes dangereux et de chercher au delà de l’histoire convenue et de la science officielle. Nous signalerons d’une manière spéciale les articles Animal, Arianisme, Aristocratie, Aristote, Saint Augustin, Babeuf, Bacon, Bayle, Bossuet, Buffon, Calvin, Canonisation, Caste, Célibat, Christianisme, Ciel, Cloots, Concile, Concurrence, Condillac, Confession, Conscience, Consommation, Crédit, Culte, Cuvier, Déluge, Démocrite, Descartes, Domestication, Échange, Éclectisme, Économie politique, Écriture, Égalité, Encyclopédie, Enfer, Eucharistie, Famille, Fatalisme, Femme, Force, Organogénie, Panthéisme, Papauté, Philosophie, Scolastique, Sensation, Smith (Adam), Sommeil, Technologie, Tératologie, Théocratie, Théologie, Végétal, Zoologie. Parmi les collaborateurs on remarque les noms de MM. Bibron, Carnot, Ed. Charton, Decaisne, Doyère, Dussieux, Ch. Emmanuel, H. Fortoul, Franqueville, Geoffroy Saint-Hilaire, Hauréau, Husson, Lamé, L. Lalanne, Le Play, Ch. Martins, V. Meunier, J. Mongin, L. Pereire, Ans. Petetin, de Pontécoulant, Renouvier, Requin, Pauline Roland, Serres, Thoré, Tissot, Transon, L. Viardot, Young, etc.

L’ Encyclopédie nouvelle, nous le répétons, ne doit pas être confondue avec les divers dictionnaires et encyclopédies que le XIXe siècle a vus naître. Toutefois ce n’est pas encore là, suivant nous, qu’il faut chercher l’esprit philosophique de notre époque. Ce n’est pas là que le Grand Dictionnaire reconnaît ses ancêtres. L’œuvre de MM. Pierre Leroux et J. Reynaud est saint-simonienne ; elle présente dans une certaine mesure les divers caractères du saint-simonisme : religiosité et mysticisme, tendance à l’organisation et non à l’affranchissement, doctrine de la nécessité et du déterminisme en histoire, négation du libéralisme politique et économique, réaction contre le XVIIIe siècle, réhabilitation du moyen âge. Elle ne s’enferme pas, il est vrai, dans l’orthodoxie ancienne, scientifique, politique, philosophique, religieuse ; mais prenez garde, elle marche à une orthodoxie nouvelle ; elle considère d’un œil optimiste les erreurs, les superstitions et les fanatismes du passé ; elle leur trouve un rôle, une valeur, une mission providentielle ; dans ce que le XVIIIe siècle regardait comme des chaînes honteuses, elle voit les organes du progrès humain destinés non à être supprimés, mais transformés ou remplacés. Qu’aurait dit Voltaire de cette règle de critique applicable, dit l’auteur de l’article Astrologie, à l’histoire de la science comme à l’histoire de la politique et de la religion : Toute opinion qui a été universellement dominante, quand même elle nous paraîtrait absurde et ridicule, représente nécessairement quelque grande vérité qui aura été déguisée ou altérée.

La théorie des hommes providentiels, récemment exposée dans un livre célèbre et vivement critiquée par la presse libérale, a inspiré les auteurs de presque tous les articles historiques. « Tous les hagiographes qui ont écrit sur saint Augustin, dit M. Pierre Leroux, s’étonnent que Dieu ait permis qu’un si grand saint eût été neuf ans manichéen, et ne voient à admirer en cela que la grandeur des jugements de Dieu. Élevons-nous plus haut, et nous comprendrons pourquoi saint Augustin a été manichéen si longtemps. Saint Augustin a été neuf ans manichéen parce qu’il devait développer le côté manichéen du christianisme. »

Entendez ce devait : à l’œuvre de saint Augustin était lié, suivant l’auteur, le développement de la vie monastique, de la hiérarchie de l’Église et de la puissance papale. Cette œuvre manquée, le moyen âge était manqué : voyez combien le sentiment, l’esprit manichéen qui l’a faite, était important dans le plan de la Providence ! On lit à l’article Alexandre : « Reste maintenant à faire hommage à la Providence de cet éternel à-propos des hommes et des faits, que l’histoire nous présente. Ce n’est certainement point le hasard qui, dans les circonstances les plus favorables à la conquête de l’Asie, place l’homme le mieux fait pour l’accomplir. La conscience d’Alexandre ne ment point lorsqu’elle lui dit que c’est là la raison de son existence. Sa vingt-deuxième année coïncide avec l’époque où la Grèce n’a plus rien à faire, si ce n’est de l’accompagner. » Ainsi, voilà qui est clair : nulle place, dans l’histoire, pour le hasard, pour la liberté et la responsabilité des individus, pour les passions et les ambitions coupables. Démosthène est un fou qui ne veut pas comprendre la raisonde l’existence d’Alexandre et qui, en défendant la liberté hellénique, lutte contre la Providence. Périssent Clitus, Callisthène, et l’esprit grec, qui ne veut pas s’absorber dans l’Orient ! — Lisez l’article Auguste… : « Il nous a paru peu philosophique, dit l’auteur de cet article, de présenter ici le tableau des proscriptions des triumvirs. Qui ignore aujourd’hui que, pour enfanter l’époque actuelle (l’auteur écrivait en 1840), l’humanité a beaucoup souffert ? Mais ce que les douleurs du passé nous demandent, ce n’est point de nous attendrir sur un peu de sang qui ondoyait l’année d’après en joyeuses moissons, c’est de pousser à leur but des révolutions qui ont tant coûté. » Ainsi l’Encyclopédie nouvelle compare les crimes de l’ambition aux douleurs de l’enfantement ; ces douleurs étaient nécessaires pour produire l’époque où nous sommes ! Elle va jusqu’à nous interdire la pitié pour les victimes ! Ce que les douleurs du passé demandent à l’histoire, dirons-nous à l’auteur des incroyables lignes que nous venons de citer, c’est d’avoir une conscience, c’est de condamner les impunis, c’est de faire justice aux vaincus, c’est de garder comme un dépôt sacré l’honneur de ceux qui n’ont pas réussi, c’est de ne pas confondre, comme également nécessaires et légitimes, les révolutions qui fondent le règne de la justice et de la liberté, et celles qui élèvent des trônes sur les débris des lois.

Encyclopédie Catholique, répertoire universel et raisonné des sciences, des lettres, des arts et des métiers, avec la biographie des hommes célèbres, etc., publiée sous la direction de M. l’abbé Glaire, de M. le vicomte Walsh, et d’un comité d’orthodoxie ; Paris, 1838-1849, dix-huit volumes in-4°. Le titre seul de cette collection, et les noms des collaborateurs, suffisent à indiquer l’esprit qui y préside. C’est une compilation sans aucune valeur scientifique ou littéraire. La partie biographique est empruntée presque entièrement à Feller ; la partie scientifique est nulle ; toutes les découvertes qui se mettent en contradiction avec les axiomes de la Bible sont considérées comme non avenues. La partie philosophique est une contre-épreuve des cours de séminaires ; la partie historique est arriérée à tous les points de vue et besognée avec la platitude qui distingue les travaux des scribes de sacristie.

Il nous suffira de citer un seul exemple de sa haute impartialité. Pour l’Encyclopédie catholique, Diderot n’était qu’une sorte d’épileptique, dont « la prétendue sensibilité ne s’exprimait que par des hurlements et des convulsions. » Suivant la charitable dame, cet échappé des Petites-Maisons « fit le voyage de Saint-Pétersbourg à Paris en robe de chambre et en bonnet de nuit, et se promenait en cet équipage dans les villes les plus fréquentées ; les curieux ne tardaient pas à demander quel était cet homme extraordinaire, et son domestique répondait : C’est le célèbre M. Diderot. » Enfin, le philosophe « mourut après avoir bien dîné. » Ce dernier trait, qui a la prétention d’être bien méchant, n’est que ridicule, car la sobriété de Diderot est aussi proverbiale que son désintéressement. On voit que nous sommes ici en face d’un écrivain de l’école de Basile : Calomniez, calomniez….

Cependant l’article Diderot n’était pas de nature à embarrasser Messieurs de l’Encyclopédie catholique ; il leur suffisait de l’habiller à la manière de M. Veuillot, et le tour était joué. Mais, dans une biographie universelle, on se trouve quelquefois en face de personnages qu’il n’est pas si facile de déguiser ; et c’est ce qui arriva à la pieuse dame quand elle en fût à l’article Galilée. Ici, ne pouvant défigurer, elle eut recours à l’escamotage, et Galilée brille par son absence dans les dix-huit gros volumes de l’Encyclopédie catholique. C’est plus que caractéristique, c’est piquant. Cela paraîtra sans doute inouï à nos lecteurs ; mais nous les invitons à s’en assurer de visu. Vraiment, l’Encyclopédie était bien naïve ; que ne recourait-elle à la plume d’un Feller quelconque ? Celui-ci aurait prouvé aux lecteurs orthodoxes que l’illustre astronome n’eut qu’à se louer des procédés de l’inquisition, et que « sa prison était un château délicieux, où il respirait un air pur auprès de sa chère patrie. »

Néanmoins, nous reconnaissons que l’on trouve dans cette Encyclopédie d’assez judicieuses appréciations sur tous les sujets qui ne s’écartent pas de l’orthodoxie catholique ; mais, partout ailleurs, le parti pris de la rédaction éclate à chaque ligne. Avec un esprit aussi exclusif, on comprend dans quel sens doivent être composés les articles relatifs à la Révolution et aux idées nouvelles. Telle qu’elle est cependant, cette œuvre mérite d’être consultée, bien que le progrès des sciences n’y soit que légèrement indiqué et que l’on y cherche en vain ce qui est le dernier mot de chaque branche des connaissances humaines. Ajoutons que, terminée depuis dix ans, elle a besoin d’être revue et considérablement augmentée. Il s’y trouve déjà de regrettables lacunes.

Ce n’est pas sans surprise que l’on rencontre ces trois initiales au bas de quelques articles : P. J. P., que l’on sait appartenir à Pierre-Joseph Proudhon. Mais la direction avait soin de ne confier au hardi penseur que des mots de grammaire générale, où il eût été difficile de faire de l’hétérodoxie. C’est égal, c’était le loup dans la bergerie.

Dictionnaire des arts et manufactures, de l’agriculture, des mines, etc., description des procédés de l'industrie française et étrangère, par M. Charles Laboulaye, en collaboration avec MM. Alcan, professeur au Conservatoire des arts et métiers ; Barral, ingénieur ; A. Barrault, ingénieur civil ; Baude, ingénieur des ponts et chaussées ; Bréguet, du bureau des longitudes ; Ebelmen, directeur de la manufacture de Sèvres ; Faure, professeur à l’école centrale ; Magne, directeur de l’école d’Alfort ; Mallet, chimiste ; Rouget de Lisle, ingénieur manufacturier, etc., etc. Cet ouvrage important, commencé il y a plus de vingt années, en est aujourd’hui à sa troisième édition. C’est une sorte d’encyclopédie technologique, destinée à fournir des renseignements précieux aux industriels, aux mécaniciens, aux manufacturiers, aux agronomes, aux physiciens, aux chimistes, et, en général, à tous ceux qui s’occupent de sciences pratiques, c’est-à-dire appliquées. Le Dictionnaire des arts et manufactures répond complètement à son titre ; il forme trois forts volumes à deux colonnes, illustrés de cinq mille gravures sur bois, renfermant les machines et les appareils employés dans l’industrie, ainsi que les chefs-d’œuvre de l’art industriel. Une table des matières, par ordre logique, termine cette publication. C’est, dans le domaine des sciences appliquées, l’ouvrage le plus important et le plus habilement disposé que possède notre pays. Mais nous avons un grave reproche à lui adresser ; le défaut que nous allons signaler serait peut-être considéré comme une qualité, si le livré avait été édité à Édimbourg ou à Francfort ; mais chez les compatriotes de celui qui ne craignait pas de mettre les Éléments de Newton à la portée de tout le monde, ce défaut est capital : nous voulons parler de la forme, de la clarté et surtout du style. Ce dernier est presque aussi lourd, aussi embarrassé, aussi compliqué que les machines qu’il se propose de décrire. Certainement le lecteur français n’exige pas un style piquant quand on parle des acides, poli quand il est question des aciers, élevé quand il s’agit des aérostats, éclatant quand on décrit des armes à feu, harmonieux quand on traite des instruments de musique… non, certes, son exigence ne va pas jusque-là. Mais la clarté et une élégance relative appartiennent à tous les genres, et ces qualités ne sont pas déplacées dans le domaine de Minerve. On rapporte que la statue de cette déesse se voyait autrefois à l’entrée du temple de Cos ; l’artiste l’avait sculptée avec un art si merveilleux, que son visage, sévère et triste pour tous ceux qui entraient dans le temple, paraissait souriant et divin à ceux qui en sortaient : c’est une figure, sans doute, pour montrer que la route des sciences est aride, et que c’est seulement au terme que le charme s’en fait sentir. Eh bien, il n’en est pas ainsi du Dictionnaire des arts et manufactures : les derniers chapitres de l’ouvrage semblent encore aussi secs et aussi rebutants que tous ceux qu’on a parcourus pour y arriver. C’est un désert sans oasis, où l’on est rassasié de science, mais où l’on soupire inutilement après un peu d’ombre et de fraîcheur.

Dictionnaire universel d’histoire naturelle, ouvrage utile aux médecins, aux pharmaciens, aux agriculteurs, aux industriels, et généralement à tous les hommes désireux de s’initier aux merveilles de la nature, par M. Charles d’Orbigny, avec la collaboration de MM. Arago, Bazin, Becquerel, Boitard, Brongniart, Broussais, Decaisne, Delafosse, Dujardin, Dumas, Duponchel, Duvernoy, Milne-Edwards, Élie de Beaumont, Flourens, Geoffroy Saint-Hilaire, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Humboldt, de Jussieu, Pelouze, de Quatrefages, Richard, Valenciennes, etc. ; 13 vol. de texte et 3 de planches gravées sur acier ; Paris, 1841-49.

Cet ouvrage est, sans contredit, un des recueils les plus complets qui aient été publiés jusqu’à ce jour sur l’histoire naturelle. Ce n’était pas une tâche facile que de présenter, sous la modeste forme de dictionnaire, un résumé à la fois substantiel et succinct de l’état des connaissances humaines en zoologie, anatomie, physiologie, tératologie, anthropologie, botanique, géologie, minéralogie, chimie, physique et astronomie. Maintes tentatives avaient déjà été faites en ce sens par des savants qui n’avaient rien négligé pour mettre leur œuvre au niveau des connaissances, à l'époque où ils écrivaient. Pour ne parler que de la France, nous avions le Dictionnaire d’histoire naturelle de Valmont de Bomare, publié à Lyon en 1791, 8 vol. in-4° ; le Nouveau Dictionnaire d’histoire naturelle, publié à Paris en 1816, 36 vol. in-8° ; enfin le Dictionnaire des sciences naturelles rédigé par Frédéric Cuvier et une société de professeurs, Paris et Strasbourg, 1816-1830, 60 vol. in-8°. Notons aussi l’Encyclopédie d’histoire naturelle du docteur Chenu, 1855-58, 44 vol. in-8°. Nous ne mentionnerons pas plusieurs autres ouvrages du même genre, mais beaucoup moins importants. Utiles au moment de leur publication, ces dictionnaires cessaient, après quelques années, de se trouver à la hauteur de la science. Dans l’espace d’un demi-siècle, en effet, l’histoire naturelle avait fait des progrès immenses ; ses divers éléments, auparavant dispersés, avaient été groupés dans un ordre logique ; on avait établi des nomenclatures nouvelles, redressé de vieilles erreurs ; et, plus sûrs de leur point de départ, les savants pouvaient s’élancer avec confiance vers de nouvelles découvertes. C’est alors que parut le Dictionnaire universel d’histoire naturelle. À cette époque, les connaissances déjà acquises étaient si considérables, qu’elles permettaient d’entreprendre une œuvre durable. C’est là surtout ce qui a fait la valeur du dictionnaire de M. d’Orbigny ; après plus de quinze ans, on le consulte encore, et l’on peut dire que, si d’autres ouvrages aspirent un jour à le remplacer, aucun d’eux n’aura le privilège de le faire oublier.

Sans doute, malgré les soins de l’habile directeur, malgré la science et les talents de ses collaborateurs, de graves omissions existent, certaines fautes ont été commises. Par exemple, aux articles sur les oiseaux, on voudrait plus de précision dans la distinction des caractères et dans la classification des genres. Mais ces défauts, qui nuisent à la perfection de l’ouvrage, ne doivent pas empêcher d’en reconnaître les qualités. D’ailleurs, ces imperfections sont largement compensées par une foule d’articles excellents, dans tous les genres. Quant au style, il est ce qu’il devait être, simple et correct, unissant la clarté à la concision, et une exactitude rigoureuse dans la pensée à une remarquable précision des termes.

Le Discours préliminaire, qui sert pour ainsi dire d’introduction à l’ouvrage, est dû à la plume de M. d’Orbigny. C’est un tableau vif et animé de l’histoire des sciences naturelles et de leur développement à travers les âges. Après avoir jeté un coup d’œil général sur l’ensemble de ce vaste panorama, l’auteur divise son exposé des sciences naturelles et des sciences physiques qui s’y rattachent en trois époques : l’antiquité, le moyen âge et les temps modernes. Pour lui, l’antiquité s’étend depuis les âges historiques jusqu’au septième siècle de notre ère. Pendant cette longue période, l’Orient reste le berceau des sciences, comme il était celui de la civilisation ; les Chinois, les Indiens, les Assyriens, les Babyloniens, les Égyptiens, etc., furent les premiers inventeurs des arts et les premiers observateurs de la nature. Ce fut par eux que la lumière se répandit en Occident, chez les Grecs et chez les Romains en premier lieu, puis chez les Barbares, qui leur succédèrent. L’histoire des sciences, à cette époque, se réduit à un petit nombre de faits qui n’exigent pas de longs développements ; il en fut de même au moyen âge. L’isolement des différents peuples, leurs guerres continuelles, et surtout le despotisme des rois, la tyrannie des prêtres, faillirent étouffer les sciences dans leur berceau. Elles survécurent cependant, et la Réforme inaugura une ère d’émancipation que 89 devait couronner. À partir du commencement du XIXe siècle, elles descendirent des hauteurs des théories philosophiques, pour devenir pratiques et se mêler aux détails les plus humbles de la vie. Alors le savant ne dédaigna pas de devenir tour à tour agriculteur, mineur, distillateur, chaufournier, tanneur, teinturier, etc. Tous les arts, toutes les industries, tous les métiers sont venus lui demander des lumières, et il a répondu à tous. Depuis que la science est entrée dans cette noble voie, les intelligences se sont agrandies, les préjugés ont, sinon complètement disparu, du moins diminué, et la civilisation a marché à grands pas. Depuis ce moment, les conquêtes de l’esprit humain ne sont plus livrées au bon vouloir d’un aréopage scientifique et subordonnées à l’existence incertaine d’une nation. Tous les peuples en sont solidairement les dépositaires, et quand les rivalités qui les séparent et les arment les uns contre les autres auront à jamais cessé, quand tous les hommes, jouissant des bienfaits des lumières, marcheront d’un pas égal dans les voies de la science, alors seulement on connaîtra les limites de l’esprit humain. La science, quelque incomplète qu’elle nous paraisse aujourd’hui, n’en est pas moins l’ancre de salut de l’humanité : la science pratique, expérimentale, c’est là que repose la vérité ; tandis qu’en dehors il ne peut y avoir qu’incertitude, erreur ou mensonge.

Tel est, en résumé, le Discours préliminaire qui précède le Dictionnaire universel d’histoire naturelle, et qui n’a pas moins de 232 pages.

Toutefois, cette œuvre toute française jouit aujourd’hui chez nous de peu de considération ; dans ces dernières années, son succès est allé chaque jour en s’affaiblissant, et l’œuvre de M. d’Orbigny ne compte plus guère de lecteurs qu’en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne. Le savant auteur a été la victime de cet adage, vieux comme le monde, Nul n’est prophète dans son pays.

Dictionnaire des sciences philosophiques, par une société de professeurs et de philosophes, sous la direction de M. Franck, un des disciples aimés de M. Cousin et vice-président du consistoire israélite ; 6 vol. in-8°, Paris, 1844-1852. La préface débute par cette réflexion qui ne serait déplacée en tête d’aucun dictionnaire : « Lorsque, après bien des tâtonnements et des vicissitudes, à force de luttes, de conquêtes et de préjugés vaincus, une science est enfin parvenue à se constituer, alors commence pour elle une autre tâche, plus facile et plus modeste, mais non moins utile peut-être que la première : il faut qu’elle fasse en quelque sorte son inventaire, en indiquant avec la plus sévère exactitude les propriétés douteuses, les valeurs contestées, c’est-à-dire les hypothèses et les simples espérances, et ce qui lui est acquis d’une manière irrévocable, ce qu’elle possède sans condition et sans réserve ; il faut que, substituant à l’enchaînement systématique des idées un ordre d’exposition plus facile et plus libre, elle étale aux yeux de tous la variété de ses richesses, et invite chacun, savant ou homme du monde, à y venir puiser sans effort, selon les besoins et même selon les caprices du moment. Tel nous paraît être en général le but des encyclopédies et des dictionnaires. » La philosophie et les sciences spéculatives ou expérimentales qui dépendent de cet ordre de connaissances manquaient de cet inventaire reconnu indispensable. Ce recueil, néanmoins, n’était pas sans antécédents dans l’histoire de la philosophie. Deux essais de ce genre, simples vocabulaires de la langue philosophique de Platon, ont paru dans l’antiquité ; on cite même un travail semblable sur la langue philosophique d’Aristote. La Somme de saint Thomas d’Aquin n’est pas un dictionnaire ; mais cet ouvrage peut être considéré comme l’encyclopédie philosophique et théologique du moyen âge, non-seulement chez les chrétiens, mais aussi chez les Arabes et chez les juifs. Le premier dictionnaire consacré spécialement à la philosophie parut après la déchéance de la scolastique, en 1582 (Venise) ; c’est le Lexique en trois parties (Lexicon triplex) de Bernardini, qui traite à la fois de la philosophie platonicienne, péripatéticienne et stoïcienne. Un ouvrage plus régulier, le Répertoire philosophique de N. Burchard, fut imprimé à Leipzig, en 1610. Vinrent à la suite le Lexique philosophique de Goclenius, publié en 1633, expliquant avec justesse et netteté tous les termes de philosophie en usage chez les anciens ; le Lexique de P. Godart (Paris, 1666), œuvre péripatéticienne ; celui d’Allsted (Herborn, 1626) ; celui de Chauvin, œuvre cartésienne et scolastique (Berlin, 1692) ; celui de Walch, représentant l’école de Leibnitz et de Wolf, ouvrage supérieur à tous les précédents par son esprit philosophique (Leipzig, 1726). Si l'on met à part le Dictionnaire historique de Bayle et l’Encyclopédie de Diderot, le seul répertoire moderne de la science métaphysique est un ouvrage allemand, le Lexique ou Encyclopédie philosophique de Krug (5 vol., 1838), recueil auquel on reproche de manquer de plan, de méthode et même de gravité, et qui traite plutôt de l’histoire de la philosophie que de la philosophie proprement dite.

Le Dictionnaire des sciences philosophiques embrasse dans son cadre : 1° la philosophie proprement dite ; 2° l’histoire de la philosophie accompagnée de l’appréciation et de la critique de toutes les opinions et de tous les systèmes dont elle offre le tableau ; 3° la biographie de tous les philosophes de quelque importance, renfermée dans les limites où elle peut être utile à la connaissance de leurs doctrines ; 4° la bibliographie philosophique disposée de manière à donner, à la suite de chaque article, une liste de tous les ouvrages qui se rapportent à cet article ou de tous les écrits du philosophe dont on vient de faire connaître la vie ; 5° la définition de tous les termes philosophiques, à quelque système qu’ils appartiennent, qu’ils aient été ou non conservés par l’usage. Une table synthétique des matières contenues dans les six volumes termine l’ouvrage et permet de saisir d’un coup d’œil les rapports naturels qui rattachent les matières dispersées par la série alphabétique. Parmi les collaborateurs nous citerons MM. Barni, Barthélémy Saint-Hilaire, Baudrillart, Bersot, Bouillier, Charma, Cournot, Damiron, Egger, Hauréau, Jacques, Janet, de Rémusat, Renan, Saisset, J. Simon, Tissot, Vacherot.

Au point de vue du style comme à celui de la science et de l’impartialité historiques nous ne pouvons avoir que des éloges pour le travail de M. Franck et de ses collaborateurs, mais nous devons faire des réserves sur l’esprit dans lequel la plupart des articles ont été composés. « C’est un trait caractéristique du vrai philosophe, a dit Feuerbach, de ne pas être professeur de philosophie. » C’est que la pleine liberté de l’esprit qui doit caractériser le vrai philosophe ne saurait guère s’accommoder des habitudes et des exigences pédagogiques ; c’est que l’enseignement public, officiel, delà philosophie, relève forcément, surtout en France, de la politique, de l’opinion, des convenances, c’est-à-dire d’influences contraires à la recherche désintéressée de la vérité ; c’est qu’un professeur de philosophie, organe de l’État dont il engage la responsabilité, est nécessairement tenu à des ménagements pour tous les autres organes de l’État ; que sa fonction renferme sa pensée dans des limites que le véritable esprit philosophique ne saurait accepter ; que cette pensée n’habite pas les hauteurs, templa serena, et que, s’abaissant aux transactions, elle ne connaît pas véritablement la pureté, la sincérité philosophique. Les honorables professeurs auxquels nous devons le Dictionnaire des sciences philosophiques nous avertissent dans une préface que leur ouvrage n’a rien de commun, pour l’esprit et le but, avec l’Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert ; nous nous en serions douté. Ils sont d’un autre tempérament que les encyclopédistes ; ils n’ont pas la jeunesse, la passion, la chaleur, la furia francese intellectuelle ; ils sont d’une circonspection, d’une modération qui repousse toute extrémité ; ils se tiennent à distance de la haute critique, se traînant dans les arguments classiques et les lieux communs oratoires. Ce n’est pas chez eux qu’il faut chercher les ambitions et les audaces de l’Allemagne philosophique ; leur pied discret, ne voulant troubler aucun sommeil, se heurter à aucune autorité, ne s’aventure ni sur le terrain des sciences physiques et biologiques, ni sur celui des sciences sociales, ni surtout du côté de la théologie. S’ils offensent les âmes pieuses, c’est qu’en vérité les âmes pieuses sont bien difficiles. « Gardant au fond de nos cœurs, nous disent-ils avec onction, un respect inviolable pour cette puissance tutélaire qui accompagne l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe, toujours en lui parlant de Dieu et en lui montrant le ciel comme sa vraie patrie, nous croyons cependant (quelle intrépidité de foi philosophique dans ce cependant ! ) que la philosophie et la religion sont deux choses tout à fait distinctes (en êtes-vous bien sûrs ? ), dont l’une ne saurait remplacer l’autre, et qui sont nécessaires toutes deux à la satisfaction de l’âme et à la dignité de notre espèce. » C’est pitié vraiment de voir la philosophie française au XIXe siècle, après Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes, après Kant et ses successeurs, après la Révolution, renoncer à la domination universelle, demander humblement sa place au soleil à côté de la théologie, et revenir à l’espèce de pacte établi par les penseurs du XVIIe siècle entre la foi catholique et la libre pensée, entre le rationalisme et la révélation.

Les auteurs du Dictionnaire des sciences philosophiques déclarent qu’ils adoptent la méthode de Descartes, et qu’ils professent le dualisme de Descartes. Ils ne considèrent pas que, depuis les travaux de Leibnitz et de Kant, quiconque est capable de philosopher ne saurait s’arrêter à ce point de vue, que le spiritualisme classique et le matérialisme classique sont également rétrogrades, que d’ailleurs le dualisme cartésien était lié à une physique et à une physiologie aujourd’hui condamnées. Ces cartésiens du XIXe siècle en sont-ils aussi à la physique et à la physiologie mécaniques de Descartes ? Une philosophie qui n’a pas de racines dans les sciences, qui n’en forme pas la synthèse, le couronnement, qui est réduite à butiner dans les diverses doctrines antérieures, qui voit dans toute erreur une vérité incomplète, qui, d’après cette vue, marque sa place et fait sa part dans l’esprit humain à chacun des grands systèmes que l’histoire nous montre se disputant l’empire des intelligences, une telle philosophie manque nécessairement d’originalité et de profondeur ; elle est condamnée à l’inconsistance, à l’impuissance ; à l’infécondité ; elle ne vit pas. Malheureusement, c’est cette philosophie éclectique qui a inspiré M. Franck, et ses collaborateurs.

Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, comprenant l’histoire proprement dite, la biographie universelle, la mythologie, la géographie ancienne et moderne, par M. N. Bouillet, inspecteur général de l’instruction publique. — Aucun livre, peut-être, n’a obtenu le succès de celui-ci ; c’est au point que le nom de l’auteur a passé dans la langue, et que l’on donne aujourd’hui le nom de Bouillet à tout dictionnaire d’histoire et de géographie. L’heureux biographe a pu dire : « Le succès de ce livre a dépassé mes espérances. » En effet, apprécié d’une manière très-favorable, dès son apparition, par les organes de la presse, autorisé par l’Université pour l’usage des écoles de tous les degrés : lycées, collèges, écoles normales, écoles supérieures ; recommandé par le ministre de l’instruction publique pour être placé dans toutes les salles d’études, envoyé aux bibliothèques, bien accueilli du public, cet ouvrage a eu vingt éditions successives en moins d’un quart de siècle. Mais aujourd’hui ce succès commence singulièrement à décroître ; le livre se meurt !… Voyons donc s’il méritait véritablement ce succès, et jugeons-le d’après la règle posée par Voltaire : on ne doit aux morts que la vérité.

Il n’y a point d’effet sans cause. Le succès du dictionnaire Bouillet s’explique par les cinq raisons suivantes : 1° il est venu le premier dans la carrière, car les gros in-4° de Moréri, de Bayle, de Trévoux, etc., ne convenaient qu’à des bibliothèques riches et privilégiées ; 2° le style est simple, clair, méthodique ; toutes les parties y ont une importance relative, l’auteur a su y appuyer le crayon également partout, qualité très-rare, préconisée par Buffon dans son célèbre discours sur le style ; 3° M. Bouillet était un membre actif, intelligent, et très-influent de l’Université ; 4° les premières éditions du livre furent mises à l’index, « comme entachées d’inexactitudes, d’omissions, d’expressions impropres et susceptibles d’être mal interprétées, d’appréciations contestables, » censure qui lui valut la sympathie des esprits indépendants ; 5° il fut ensuite chaudement approuvé et recommandé par la congrégation de l’Index, après de profondes modifications signalées et opérées par la sainte congrégation elle-même, ce qui lui ouvrit naturellement à deux battants les portes de tous les établissements religieux, particulièrement des séminaires.

Voilà, certes, de l’habileté, s’il en fut jamais ; Talleyrand et Metternich n’auraient rien trouvé de mieux au fond de leur sac. Aux libres penseurs, le dictionnaire Bouillet dit d’abord :

Je suis oiseau, voyez mes ailes !

Puis aux orthodoxes :

Je suis souris, vivent les rats ;
Jupiter confonde les chats !

Si nous nous reportons aux premières éditions, nous trouvons tout à fait inexplicables les saintes colères de la célèbre congrégation : cet ouvrage est écrit dans un esprit timide et rétrograde ; on n’aurait pas jugé autrement, aux plus beaux jours du moyen âge. Un dictionnaire historique qui se publie en plein XIXe siècle est tenu de partager les idées émancipatrices de son époque. L’histoire est souvent difficile à raconter, nous en convenons ; mais l’intérêt de la vérité l’emportera toujours sur tout autre. Pour savoir si un fait doit être rapporté ou passé sous silence, il ne faut pas se demander s’il est de nature à nuire ou à servir au succès de l’ouvrage ; il faut se poser cette question : Le fait est-il historique ? et si la réponse est affirmative, on écrit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Croirait-on, par exemple, que les mots Auto-da-fé, Terreur, Massacres de septembre, occupent à peine un maigre alinéa dans le dictionnaire historique de M. Bouillet ? Aucune opinion personnelle n’est exprimée sur le mot Inquisition ; à l’article Bastille, on apprend en quatre lignes que c’était un château fort construit sous Charles VI, et situé sur la place qui sépare la rue Saint-Antoine du faubourg. Le lecteur, alléché par le titre de l’ouvrage, cherche quelques détails sur la prise de cette forteresse, qui inaugura la plus grande révolution qui fut jamais ; il ne trouve pas un mot qui puisse satisfaire sa légitime curiosité. Ateliers nationaux, Journées d’avril, Journée du 10 août, rappellent des événements qui tiennent la plus grande place dans notre histoire ; ils sont passés prudemment sous silence dans le dictionnaire historique de monsieur l’inspecteur général de l’Université, et il en est ainsi de tous les faits qui forcent l’historien indépendant à se prononcer. Si, par hasard, il se présente un cas qui exige trop impérieusement une opinion de la part de l’écrivain, il le fait en un seul mot, et ce mot est une solution. C’est ainsi que sont traités les plus redoutables problèmes qui puissent s’offrir aux recherches et aux méditations des Michelet, des Thiers et des H. Martin. Et voilà justement comme on écrit l’histoire…. quand on veut qu’un ouvrage franchisse la grille des couvents. Sur une des façades de son château de Meudon, le plus spirituel vaudevilliste qu’ait eu la France avait fait représenter une plume avec ces mots pour légende : Inde fortuna. Pour être dans le vrai, M. Bouillet, sans rien changer à la légende, aurait pu, à la première page de son ouvrage, remplacer la plume par le symbole de la prudence. Mais, diront les partisans du Dictionnaire Bouillet, les intentions de l’auteur étaient que son ouvrage pénétrât dans les écoles. — Eh bien, tant pis ! répondrons-nous ; car le mal nous semble encore plus grand. On fait sagement en mêlant d’eau le vin trop généreux que l’on donne aux enfants ; il ne saurait en être ainsi de l’histoire. Sans doute, certaines vérités historiques seraient une nourriture trop forte pour le jeune âge. Alors on peut attendre, mais on ne doit rien défigurer, et quand l’heure virile a sonné, il faut que cette mâle nourriture soit distribuée pure de tout mélange. Le Dictionnaire historique n’est pas un de ces livres à la première page desquels on pourrait mettre cette profession de foi en épigraphe. Il est difficile de se faire une idée de la prudence et de la timidité qui ont présidé à sa rédaction. Tout est pesé, châtié, émondé ; et, au lieu d’un portrait en pied, on n’a sous les yeux qu’un moignon ou bien une caricature.

Au reste, c’est ainsi que cet ouvrage célèbre commence déjà à être apprécié. Dans l’Amateur d’autographes, du 1er février dernier, nous trouvons les lignes suivantes, signées Jacob Freinshemius : « Le Bouillet est un des préjugés naïfs de notre époque ; il est en général fort plat, fourmille d’erreurs, d’omissions, de non-sens, de contre-sens, d’absurdités de tout genre, et il a dû, en grande partie, son immense succès à la position de son père putatif dans l’Université. »

Parlerons-nous maintenant du Dictionnaire des sciences, des lettres et des arts du même auteur ? Toutes les hautes questions dont l’élucidation fait le tourment et fera la gloire du XIXe siècle n’y sont qu’effleurées. Les articles religieux ne sont guère qu’une paraphrase du catéchisme ; tout ce qui concerne l’économie politique et sociale y est à peine l’objet d’une simple définition, qui, bien entendu, ne définit rien. On peut voir à ce propos les mots Ame, Ange, Dieu, Apprentissage, Association, Assurance, etc., etc. En un mot, ce second travail de M. Bouillet est encore inférieur au premier, auquel l’auteur donnait du moins l’autorité de sa compétence d’historien laborieux et de professeur distingué.

Dictionnaire général de biographie et d’histoire, de mythologie, de géographie ancienne et moderne, etc., par Ch. Dezobry et Th. Bachelet ; deux beaux volumes de chacun 1500 pages. — Ce dictionnaire, composé sur le même plan que celui de Bouillet, lui est incontestablement supérieur. Il renferme un grand nombre d’articles parfaitement rédigés, et qui sont dignes des savants professeurs qui y ont collaboré. Quant à l’esprit qui a présidé à la rédaction, il est on ne peut mieux caractérisé dans l’article suivant de M. Freinshemius, que nous avons déjà mentionné plus haut : « Si les lecteurs indépendants le préfèrent au dictionnaire Bouillet, ce n’est certes pas pour son impartialité. Il n’a pas été soumis à la censure de Rome, je le veux bien, mais c’est par la raison fort simple qu’il n’en était nul besoin. Le Bouillet avait eu des écarts de jeunesse ; il avait été d’abord mis à l’index, et il ne rentra en grâce qu’après une expurgation spéciale. Le Dezobry, mieux avisé, ne s’exposa pas à l’onéreux danger d’avoir à refondre ses clichés. Il fut, dès son premier tirage, orthodoxe, officiel, académique, classique, universitaire, et tout cela avec un zèle tellement excessif, qu’il est douteux que la sacrée congrégation de l’Index, et toutes les autorités chargées de discipliner le monde, se fussent montrées aussi sévères, tranchons le mot, aussi aveuglément hostiles, spécialement envers tout ce qui concerne les protestants et le protestantisme, envers les philosophes, les penseurs, les hommes et les principes de la Révolution, etc. »

Nous n’avons presque rien à ajouter à ce jugement. Nul ne peut servir deux maîtres à la fois ; quand on se fait l’apôtre des idées vermoulues, et qu’on n’a pas pour l’odieux régime du passé une de ces haines vigoureuses dont parle le poëte, on ne saurait marcher avec la Révolution et le progrès.

Suivant jusqu’au bout la marche de son prédécesseur, M. Dezobry a aussi publié un dictionnaire scientifique, dû à la collaboration de MM. Focillon et Deschanel, et auquel on reproche avec raison de n’être qu’une photographie très-pâle et très-incomplète de l’état actuel des sciences. Quand on traite des matières dont le domaine s’agrandit chaque jour, on est tenu de présenter la science à son maximum de progrès, trop certain encore qu’on ne tardera pas à être dépassé par l’activité constante et presque fébrile du siècle.

Enfin, les deux auteurs du Dictionnaire historique ont complété cet ensemble par un Dictionnaire des lettres, beaux-arts, sciences morales et politiques. Ici, sauf les questions d’économie sociale, qui sont traitées avec une extrême réserve, et où, dans cette partie si neuve et si vaste, aucune idée ne fait saillie, nous n’avons qu’à applaudir au plan de l’ouvrage et à la savante exécution de la plupart des articles. On voit que les auteurs, débarrassés des préoccupations relatives à l’orthodoxie, étaient tout à fait à leur aise ; ils savaient bien qu’ils pouvaient tout au plus commettre quelques hérésies grammaticales ou littéraires, toutes choses qune causent aucun ombrage à la sainte congrégation de l’Index,

Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle, publié par M. Bertet Dupiney de Vorepierre. Cet ouvrage, commencé en 1847 et interrompu par la révolution de 1848, fut repris en 1855 et achevé en 1863. Destiné, dans la pensée de l’auteur, « à tenir lieu de tous les vocabulaires et de toutes les encyclopédies, » ce livre contient deux parties très-distinctes, la partie lexicologique et la partie encyclopédique, la première ressemblant aux dictionnaires ordinaires de la langue, la seconde donnant des notions sur les diverses branches des connaissances humaines. Cette division, que nous avons adoptée à l’exemple de M. Dupiney, offre l’avantage de séparer, par la différence des caractères typographiques, deux ordres très-différents de recherches. On peut, en effet, consulter un dictionnaire tel que celui dont nous parlons, soit pour lui demander la définition claire et précise de tel ou tel mot, soit pour obtenir des renseignements plus ou moins étendus sur telle ou telle question. À ne s’en tenir qu’au titre de l’ouvrage, M. Dupiney semble avoir compris que son livre devait satisfaire à ces deux besoins. Examinons comment il y satisfait.

Un simple coup d’œil jeté sur la partie lexicologique montre combien l’auteur est loin, dans cette partie, de remplir le programme qu’il s’est tracé. À la place de cet idéal, un livre tenant lieu de tous les vocabulaires, nous avons la plus maigre des réalités, un lexique incomplet et insuffisant à tous les points de vue. Cherchez les mots usuels de la langue, vous y trouverez rarement toutes les acceptions dans lesquelles on les emploie ; rien ne vous indiquera le passage de l’une à l’autre ; la détermination de celles que l’on ne peut vraiment se dispenser de donner n’est pas toujours heureuse, et, comme si elle craignait le contrôle, elle n’invoque que l’autorité anonyme de l’usage, au lieu de s’appuyer sur des citations empruntées aux auteurs. M. Vapereau a noté avant nous cette incroyable lacune : « Dans cette partie consacrée à la langue, dit-il, on devrait trouver, à propos de chaque acception d’un mot, des citations de nos bons auteurs, comme exemples et pour sanction. »

J’ouvre le Dictionnaire de M. Dupiney de Vorepierre au mot Art ; je dois m’attendre à y trouver au moins les quatre sens principaux de ce mot : 1° (l’art conçu comme application de la science humaine à la réalisation d’une conception quelconque (en ce sens il est opposé à science théorique et à pratique spontanée ou routinière) ; 2° l’art conçu comme objet de l’esthétique (en ce sens il est opposé à science et à industrie) ; 3° l’art conçu comme effort, travail de l’homme, par opposition à nature ; 4° l’art considéré comme synonyme d’apprêt, de recherche, d’affectation. Eh bien, le second de ces sens brille par son absence. Quant aux deux derniers, M. Dupiney les estime assez voisins l’un de l’autre pour ne pas les distinguer. M. Dupiney se soucie peu des nuances. Pascal distingue quelque part l’esprit fin et l’esprit géométrique : c’est sans doute l’esprit géométrique qui caractérise M. Dupiney.

Si des mots de la langue générale, de la langue littéraire, nous passons à ceux des langues scientifiques, des nomenclatures, nous trouvons matière à des critiques d’un autre genre. La grande préoccupation de M. Dupiney paraît être de faire en sorte que la partie lexicologique ne fasse pas double emploi avec la partie encyclopédique. Il abuse vraiment du renvoi. Nous comprenons les renvois dans la partie encyclopédique, pourvu cependant qu’on s’impose certaines limites, et qu’on ne réunisse pas les notions qu’offre cette partie dans un petit nombre d’articles devenus de véritables traités ; mais ce que nous ne comprenons pas du tout, c’est que le vocabulaire pour les mots scientifiques et techniques nous renvoie constamment à l’encyclopédie. Un dictionnaire qui, pour me donner la définition d’un mot, me contraint d’étudier une question n’est plus un dictionnaire. Je cherche le sens du mot Artérite : M. Dupiney aurait pu me le donner en une ligne ; il me condamne à lire d’un bout à l’autre l’article encyclopédique qu’il consacre au mot Artère. Je veux savoir ce que mon médecin entend par Artériotomie : j’ouvre l’ouvrage de M. Dupiney, à ce mot ; j’apprends qu’artériotomie est un substantif du genre féminin, venant de deux mots grecs, άρτηρία et τέμνω, et que c’est un terme de chirurgie ; M. Dupiney ne veut pas, en cet endroit, m’en dire davantage ; il me renvoie, si je pousse plus loin la curiosité, au mot Saignée, c’est-à-dire au second tome de son immense répertoire ; il a vraiment l’air de me dire facétieusement : Cherchez, et ..... si vous trouvez, ce ne sera pas sans peine.

Si la partie lexicologique du livre de M. Dupiney fait assez pauvre figure à côté des dictionnaires qu’elle affiche la prétention de remplacer (à côté du dictionnaire Poitevin et du dictionnaire Dochez, par exemple), en revanche la partie encyclopédique est assez riche ; elle ne se contente même pas d’être riche, elle frappe l’œil par le luxe qu’elle étale : des gravures ! des gravures ! .— Était-il bien nécessaire, dira-t-on, de nous offrir l’image d’un âne, à l’article âne. — On pouvait peut-être s’en passer, répondrons-nous ; mais, après tout, si cela n’apprend rien, cela peut amuser les enfants de voir au milieu de ce texte ces oreilles si connues. Et vraiment il suffit de lire quelques articles encyclopédiques de M. Dupiney, pour voir que l’Illustration convient au public auquel il s’adresse ; sauf peut-être dans les articles d’économie politique, il ne peut satisfaire que des intelligences encore sur les bancs ; il n’entend pas dépasser la sphère de l’enseignement officiel ; aucun bruit des idées nouvelles, des théories nouvelles, des sciences nouvelles, ne pénètre dans ce temple. Ce n’est pas là que vous trouverez l’exposition impartiale des travaux et des vues philosophiques de Lamarck, d’E. Geoffroy Saint-Hilaire et de Blainville en histoire naturelle, ceux de Gerhardt et de Williamson en chimie, de Grove en physique, de Cl. Bernard en physiologie ; ce n’est pas à que vous apprendrez à connaître et à juger les grandes constructions philosophiques de l’Allemagne ; à discerner ce qu’il y a de chimérique et ce qu’il y a de raisonnable dans les efforts et les espérances du socialisme français ; ce n’est pas là que vous pourrez prendre quelque teinture des progrès faits à notre époque par l’archéologie, la linguistique, la mythologie comparée ; ce n’est pas là, enfin, que vous vous initierez à ces grands travaux d’une théologie libre, qui disputent au surnaturel et s’efforcent de rendre à l’histoire les origines du christianisme. En matière de théologie, M. Dupiney ne dépasse pas le point de vue de Bossuet ; en matière de philosophie, celui de Descartes ; en matière d’histoire naturelle et d’anthropologie, celui de Cuvier et de M. Flourens. Le livre de M. Dupiney appartient, par l’esprit, au XVIIe siècle ; l’Église n’en interdira pas la lecture à ses fils. Lisez l’article Ange : vous y apprenez que « la croyance aux anges est du nombre de celles qui se retrouvent chez presque tous les peuples, à toutes les périodes de leur histoire, témoignage irrécusable de la légitimité de cette croyance. » Allez plus loin, vous rencontrez les mots Antechrist, Apocalypse, Apôtre, Ascension, Assomption, tous traités d’une façon également édifiante. L’orthodoxie sereine de M. Dupiney a fermé la porte à l’esprit du XIXe siècle ; elle répète les vieilles formules sans paraître même soupçonner la nécessité de les défendre, et d’essayer contre le flot montant de la critique et de la science un combat inégal.

Au moment où nous écrivons, l’auteur donne un complément à ce premier ouvrage ; ce complément est intitulé : Dictionnaire des noms propres ou Encyclopédie illustrée de biographie, de géographie, d’histoire et de mythologie. Comme cette publication ne compte encore que quelques mois d’existence, il nous serait difficile de la juger ; mais l’auteur n’est pas homme à démentir ses principes, et l’on peut affirmer dès aujourd’hui que le Dictionnaire des noms propres sera rédigé dans le même esprit d’indépendance et avec la même hauteur de vues que son frère aîné.

Dictionnaire général de la politique, par M. Maurice Block, avec la collaboration d’hommes d’État, de publicistes et d’écrivains de tous les pays, 2 forts vol. in-8° (1864). Nous n’avons pas besoin de dire l’intérêt qui s’attache naturellement, sous notre régime de suffrage universel, à un ouvrage qui offre, sur toutes les matières politiques, des renseignements exacts et précis, et des opinions signées de noms autorisés. Comme la politique touche à tout : morale, philosophie, religion, géographie, art, industrie, économie politique, droit, histoire, étymologie ; comme tout ce qui se rapporte à la société rentre par quelque côté dans la politique, il y avait dans l’exécution du dictionnaire de M. Block une première difficulté, c’était d’en déterminer la matière, d’en circonscrire le cadre, de manière à ne rien omettre de ce qui est essentiel, à écarter ce qui est accessoire, et surtout à ne pas sacrifier l’essentiel à l’accessoire. On doit reconnaître que le choix des matières à traiter a été fait très-judicieusement ; des renseignements ou des faits qu’on peut être tenté de demander à cet ouvrage, il en est peu qu’on y cherche tout à fait en vain. Nous y signalerons cependant une lacune, à notre avis regrettable : c’est l’absence de bibliographie politique.

Une seconde difficulté que présentait l’entreprise de M. Block, c’était de maintenir entre les divers articles qui devaient composer son livre une certaine communauté de tendance, un certain degré d’unité. Comment M. Block a-t-il compris, sous ce rapport, la tâche qu’il s’était imposée ? Laissons-le parler lui-même : « Il est, dit-il, un fonds de vérités communes à toute notre génération et que les esprits les plus extrêmes peuvent seuls méconnaître… Ces principes, nous ne pouvions pas hésiter à les distinguer ; ce sont ceux qui ont été acceptés par les esprits les plus divers, et auxquels doivent rendre un hommage hypocrite ceux-là mêmes qui se croient intéressés à en saper les fondements. Combien peu, en effet, osent de nos jours nier l’efficacité de la liberté, la nécessité d’étendre le champ de l’initiative individuelle, l’action bienfaisante des progrès moraux et matériels, l’erreur manifeste des opinions extrêmes ! Or, ce sont ces principes qu’il s’est agi de développer et d’appliquer toutes les idées, à tous les faits qui se rapportent à la science du gouvernement… C’est sous l’inspiration de la modération, de la liberté et du progrès que nous avons commencé et achevé le Dictionnaire général de la politique, et c’est sous les auspices de ce que nous voudrions pouvoir appeler les trois vertus cardinales de la vie civile que nous le présentons au lecteur. » Ainsi, l’aversion pour les opinions extrêmes, la modération, l’efficacité de la liberté et de l’initiative individuelle, l’action bienfaisante des progrès moraux et matériels ; tels sont les principes que M. Block a inscrits sur son drapeau, tel est le lien qui réunit ses collaborateurs, telle est la couleur générale qu’il a voulu donner à son œuvre. Qu’on nous permette de dire que ces principes manquent de relief et de précision, que ce lien est trop lâche, cette couleur trop effacée, et que sous ce drapeau on peut venir se ranger de points trop différents.

Ouvrez le Dictionnaire général de la politique au mot Censure ; vous y trouvez un article très-honnête et très-modéré qui peut servir à juger du ton général du livre. « L’article de la charte de 1830, nous dit M. Dréolle, porte ces mots lisiblement écrits : La censure ne sera jamais rétablie ! Les historiens qui écrivent le règne de Louis-Philippe demanderont compte, sans doute, de cette promesse solennellement faite. Nous ne ferons, nous, aucun procès à ce règne éteint. La censure fut réglementée et, pour ainsi dire, échelonnée sur les livres, les images et les œuvres dramatiques. La révolution de 1848 brisa les échelons, et le second empire les rétablit dans la proportion qui lui parut nécessaire après une appréciation personnelle du trouble des esprits, de l’agitation des intelligences et du désordre des partis..... La question est, nous ne l’ignorons pas, fort controversée. Les partisans de la liberté absolue trouvent des adversaires qui rempliraient un volume de preuves à l’appui de leur thèse. Ce volume, beaucoup l’ont déjà écrit. Mais que n’écrirait-on pas aussi à l’appui de la thèse contraire ?… Nous n’entendons pas que le pouvoir se dessaisisse de ses droits et qu’il abandonne ses devoirs ; il a besoin de protéger et de se protéger lui-même. Mais à quoi doivent tendre ses efforts ? À donner de plus en plus à la société la conscience de ses propres dangers et la force de les prévenir. Il faut habituer peu à peu l’enfant à marcher seul. »

Sur certaines questions qui lui paraissent diviser encore les esprits modérés, M. Block n’hésite pas à donner la parole ici à M. Pour, plus loin à M. Contre. C’est ainsi que l’auteur de l’article Concordat, M. Gaston de Bourges se prononce contre la séparation de l’Église et de l’État, « idéal qui ne serait, suivant lui, susceptible d’être atteint que si la religion pouvait se restreindre dans le domaine purement spirituel, si le culte ne s’exerçait que dans le for intérieur, par des aspirations intimes et solitaires ; si, en un mot, il n’existait pas de matières mixtes ; » tandis que l’auteur de l’article Culte, M. Michel Nicolas, nous représente le régime des concordats comme « entretenant une lutte continuelle entre les deux parties contractantes, lutte qui épuise sans utilité les forces de chacune d’elles et empêche l’État de se consacrer tout entier à sa mission, qui est de travailler à l’accroissement de la fortune publique, en l’occupant sans cesse des questions qui n’y ont pas de rapport, et l’Église de remplir en paix son œuvre, qui est de consoler, d’édifier et de spiritualiser, en détournant son attention vers des projets de pouvoir terrestre. »

L’orthodoxie économique du Dictionnaire général de la politique est sévère ; le libre échange y règne sans partage ; on n’a pas permis à la Protection de s’y faire entendre comme on avait fait au Régime des concordats ; vous y chercheriez vainement les arguments par lesquels des hommes tels que Frédéric List, Carey, Proudhon, ont combattu la liberté absolue du commerce international. Quant aux systèmes socialistes, si vous tenez à les juger en connaissance de cause, vous ne vous contenterez pas délire les articles Association et Socialisme.

Dans la liste que M. Block adonnée de ses collaborateurs, nous remarquons les noms de MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Batbie, Baudrillart, Michel Chevalier, Ambroise Clément, Augustin Cochin, Ch. Dollfus, Dupont-White, Dupuit, Duvergier de Hauranne, Floquet, Franck, J. Garnier, Guizot, Horn, Janet, E. Laboulaye, L. de Lavergne, Montégut, F. Morin, Nefftzer, de Parieu, H. Passy, Ch. de Rémusat, L. Reybaud, H. de Riancey, Saint-Marc Girardin, Jules Simon, Suin, Wolowski.


OUVRAGES BIOGRAPHIQUES

Dictionnaire historique de Moréri. La première édition, intitulée Grand Dictionnaire historique, ou Mélange curieux de l’Histoire sacrée et profane, parut à Lyon en 1674. C’est une œuvre incomplète, sans doute, mais qui n’en doit pas moins être rangée parmi les publications les plus utiles du XVIIe siècle, car elle a ouvert la voie aux encyclopédies qui parurent depuis et qui s’inspirèrent de son plan. On avait bien déjà l’ouvrage de Juigné, publié en 1644, mais il était loin de présenter un cadre aussi étendu, et, relativement, aussi bien rempli que celui de Moréri. Ce dernier, dans son imperfection même, a donc mérité de servir de type aux œuvres de ce genre, et c’est pour combler les lacunes qu’il présente, que Bayle a entrepris son fameux Dictionnaire critique, qui devait se transformer sous sa plume en une œuvre éminemment originale. Voici le jugement que le célèbre philosophe portait sur son devancier :

« J’entre dans les sentiments d’Horace à l’égard de ceux qui nous montrent le chemin. Les premiers auteurs de dictionnaires ont fait bien des fautes, mais ils ont mérité une gloire dont leurs successeurs ne doivent jamais les frustrer. Moréri a pris une grande peine, qui a servi de quelque chose à tout le monde, et qui a donné des instructions suffisantes à beaucoup de gens. Elle a répandu la lumière dans des lieux où d’autres livres ne l’auraient jamais portée. »

On a reproché vivement à Moréri d’avoir mêlé mal à propos, dans sa nomenclature, la mythologie à l’histoire ; ce reproche n’est nullement fondé. Outre qu’il devient parfois très-difficile de tracer une ligne de démarcation entre un personnage historique et un personnage mythologique, l’ordre alphabétique est toujours le plus clair s’il n’est pas le plus logique. Qu’importe de rencontrer Bacchus à côté de Bachaumont ? Est-ce que la même anomalie apparente ne se produit pas constamment sur les rayons de nos bibliothèques ? Le Contrat social et les billevesées du P. Hardouin reposent côte à côte. Il en est des livres comme des pièces d’un jeu d’échecs, qui, après avoir combattu les unes contre les autres sur l’échiquier, dorment paisiblement ensemble dans la boîte commune.

Doué d’une vaste érudition, Moréri laisse peut-être beaucoup à désirer sous le rapport du goût et de la critique ; mais on comprend ce défaut chez un homme que l’excès du travail épuisa prématurément, et que la mort emporta à 37 ans, sans lui laisser le temps de soumettre son œuvre à une révision sévère. Cette tâche échut à ses successeurs, qui transformèrent tellement le Dictionnaire historique, qu’il n’appartient pour ainsi dire plus à son premier auteur ; ce qui a fait dire à Voltaire que c’était « une ville nouvelle bâtie sur l’ancien plan. »

Le Dictionnaire de Moréri a obtenu les honneurs d’un grand nombre d’éditions, dont la meilleure est celle qui fut publiée à Paris en 1759, 10 vol. in-fol. C’est la vingtième et la dernière. Les étrangers ont plusieurs fois imité ce savant ouvrage, qui a été traduit en allemand, en anglais, en espagnol et en italien. Aujourd’hui encore, c’est une mine où les encyclopédistes puisent chaque jour à pleines mains ; la source est véritablement inépuisable, et le placer est si riche qu’on y trouve à chaque pas des pépites précieuses qui n’avaient pas encore été remarquées. On peut, sans exagération, comparer le Dictionnaire de Moréri à ces monuments de l’antiquité dont les ruines ont enrichi tous les musées, et où, cependant, les derniers venus trouvent toujours quelque débris de chef-d’œuvre à emporter.

Dictionnaire historique portatif, par dom Chaudon, bénédictin, en collaboration avec Delandine ; 1766, 4 Vol. in-8° ; 1804, 13 vol. in-8° ; réédité, avec augmentation, par Prudhomme, 1810-12, 21 vol. in-8°. C’est le dictionnaire que Feller, mécontent de la modération dont s’honorait dom Chaudon, n’eut pas honte de s’approprier, pour le défigurer par un grand nombre d’articles qui respirent la haine que ce plagiaire émérite avait conçue pour les principes du xviiie siècle.

Dictionnaire historique, par le P. Feller. Comme nous venons de le dire, ce dictionnaire n’est qu’un plagiat de celui du bénédictin Chaudon. Écrivant dans le pays des libraires contrefacteurs, Feller alla plus loin qu’eux, et vola des ouvrages français qu’il donna sous son nom. C’est ainsi qu’en 1788 il s’appropria le Dictionnaire géographique de Ladvocat, que celui-ci avait publié sous le nom de Vosgien, comme traduit de l’anglais, et dans lequel les articles sur la Hongrie sont presque les seuls qu’il ait refondus. Mais le vol le plus large et le plus audacieux fut celui du Dictionnaire historique de Chaudon. Sous prétexte qu’il le trouvait trop philosophique, il le reprit en sous-œuvre : il ne changea rien à une foule d’articles, soit anciens, soit modernes, où l’esprit de parti n’a rien à démêler ; mais il arrangea à sa manière tous les personnages dignes d’encourir le blâme ou l’éloge, la haine ou l’affection des membres de la compagnie de Jésus. La première édition de ce plagiat effronté et de cette transformation parut en 1781, 6 vol. in-8°. Dans la préface, Feller a soin de décrier tous les dictionnaires antérieurs : celui de Moréri n’est qu’une masse ; celui de Ladvocat porte l’empreinte de la passion et du préjugé ; celui de Barral a été écrit par une société de convulsionnaires ; celui du bénédictin, qu’il s’approprie pour le gâter, est entaché des défauts les plus graves, et n’a été accueilli que faute de mieux. Il trouve partout des marques insignes de mauvaise foi ; les rédacteurs ne sont que des compilateurs, des calomniateurs, etc. ; enfin, le dictionnaire de Chaudon est monstrueux, et il faut lui attribuer « une très-grande part de la révolution qui se fait dans les idées humaines. » Dom Chaudon répondit, en publiant sa cinquième édition (1783) : « On ne se contente pas aujourd’hui de s’emparer d’un ouvrage ; on le remplit de fautes en annonçant des corrections, on le défigure,… et d’une production impartiale et équitable on fait un livre rempli de déclamations et de faux jugements. » Le bénédictin, volé et injurié, se montrait modéré ; le jésuite voleur et injuriant était furieux ; mais il avait alors, comme aujourd’hui encore, ses partisans dans cette classe de gens qui ont pour axiome que la fin justifie les moyens, et en multipliant ses éditions, il attaquait toujours les chaudonistes.

La Biographie universelle se montre très-indulgente envers Feller ; elle justifie presque ses violences en les attribuant à son zèle pour la religion. Dans le domaine de l’histoire, ce zèle même est coupable, et, à ce point de vue, il n’est permis d’en montrer que pour le triomphe de la vérité. La partialité de Feller pour la religion lui fait transformer souvent en génies supérieurs des personnages qui n’avaient eu d’autre mérite que celui de porter une robe de jésuite, tandis qu’il métamorphose en pygmées des hommes d’un incontestable talent, pour peu qu’ils aient été entachés de jansénisme, ou qu’ils aient partagé les idées philosophiques du dix-huitième siècle. Quant aux grands hommes qui ont vécu avant le christianisme, leur nom seul fait frémir d’indignation la plume du jésuite pseudo-biographe. Il est avéré à ses yeux que l’ère païenne n’a pas vu éclore une seule vertu. Il met la continence de Scipion bien au-dessous de celle du dernier soldat chrétien ; il fait de Socrate un hypocrite, un orgueilleux, un ivrogne et un libertin ; Marc-Aurèle était faux, altier, égoïste, corrompu par système, tyran crapuleux, récompensant ceux qui s’accommodaient des amours de sa femme, et se couvrant lâchement d’une honte qu’un sauvage même n’aurait pu supporter… Quant aux païens qui appartiennent au christianisme, tels que Voltaire, Diderot, d’Alembert, Rousseau, etc., il est impossible à notre plume de reproduire toutes les aménités qu’il leur prodigue.

Biographie universelle ancienne et moderne, publiée par Michaud, avec la collaboration de plus de 300 savants et littérateurs français ou étrangers ; Paris, 1810-1828, 52 vol in-8°, plus un supplément en 32 vol. Une deuxième édition in-4°, commencée en 1843, édition refondue, revisée et augmentée d’un grand-nombre d’articles, est aujourd’hui terminée. Cette vaste publication, il est presque superflu de le rappeler, est une des plus importantes de la première moitié de ce siècle. C’est un monument auquel ont coopéré la plupart dés illustrations scientifiques et littéraires de cette période. On y remarque principalement les travaux de géographie, de découvertes et de voyages, par Walckenaër, Malte-Brun et Eyriès ; — d’histoire et de langues anciennes, par Clavier, Daunou, Boissonade, Amar, Noël ; — d’histoire, de littérature et de langues orientales, par Silvestre de Sacy, Abel Rémusat, Klaproth ; — de littérature et d’histoire d’Italie, par Ginguené et Sismondi ; — de littérature et d’histoire de la France, par Fiévée, Villemain, de Barante, Du Rozoir, Monmerqué ; — d’histoire, de littérature d’Allemagne et du nord de l’Europe, par Stapfer, Guizot, Depping et Schoell ; — d’histoire et de littérature anglaises, par Suard, Lally-Tollendal et de Sevelinges. Ajoutons, pour les sciences, la philosophie, les arts, etc., les noms de Émeric David, Quatremère de Quincy, Cuvier, Du Petit-Thouars, Visconti, Millin, Sicard, Chaumeton, Chaussier, Desgenettes, Percy, Richerand, Gence, Beuchot, Pillet, Weiss, Michelet, Cousin, Fourier, de Bonald, Chateaubriand, Humboldt, Biot, de Gérando, Raoul-Rochette, et bien d’autres noms éclatants, dont presque tous faisaient l’orgueil de l’Institut et des premiers corps savants de l’Europe. On reconnaîtra qu’il est difficile, et surtout dans la préface d’un travail comme celui-ci, de parler, avec indépendance d’une œuvre qui s’abrite sous l’autorité de si hautes renommées. Dans la crainte d’être taxé de présomption, on serait tenté de passer silencieusement, et en s’inclinant, devant cette armée de princes de l’intelligence et du savoir. Et cependant, pourquoi renoncerait-on ici à la pratique du libre examen, qui est la vie de la science et l’auxiliaire de tout progrès ? Ne peut-on, sans manquer de respect aux maîtres, exprimer une opinion sincère sur l’œuvre qu’ils nous ont laissée ? Et si tout ne nous semble pas admirable, n’aurions-nous pas le droit de le dire ? Nous pensons, au contraire, que nous avons ce droit et que, dans notre situation, c’est pour nous un devoir de l’exercer. Quand on prend la plume, moins pour rechercher des succès littéraires que pour propager des connaissances, en même temps que des principes et des idées, il n’est pas permis de se dérober à l’obligation de défendre ce qu’on croit être la vérité. Nous émettrons donc quelques critiques sur la Biographie universelle, avec l’espoir que notre bonne foi nous préservera de toute accusation de dénigrement.

L’homme éminent qui fut la cheville ouvrière de ce grand ouvrage, M. Michaud jeune, y a consacré, pour ainsi dire, sa vie entière ; il s’y est absorbé pendant plus de trente années, à la fois comme éditeur et comme auteur d’articles nombreux. Cette persévérance énergique suffirait déjà seule à faire vivre son nom, indépendamment du mérite intrinsèque de l’œuvre. On sait qu’il a posé les premières assises de son édifice en 1810 : or, si l’on réfléchit un instant à cette date, on ne pourra non plus refuser son admiration à une initiative aussi hardie, qui, à tous les points de vue, était une vraie témérité ; car, il faut bien le reconnaître, ce temps n’était rien moins que favorable, non-seulement à l’indépendance de la pensée, mais encore à l’exécution d’une entreprise littéraire de cette importance. Un succès aussi légitime qu’éclatant a récompensé la constance de ce mâle ouvrier, qui a su mener son labeur à bonne fin, et même tracer le plan de la seconde édition, lui donner l’impulsion et en diriger les parties principales.

Envisagée au point de vue purement littéraire, la Biographie universelle nous apparaît avec les qualités et les défauts de l’école académique et universitaire de l’Empire, qui a prolongé son existence jusque sous la Restauration. Les articles sont généralement rédigés avec sobriété et correction, mais sans grand éclat, nous dirons même sans originalité. En un mot, la lecture en est plus instructive qu’elle n’est attachante, et on les parcourt moins pour y trouver du charme que pour y chercher des renseignements. Sans doute, le genre de la biographie ne comporte pas toujours les grands effets de style, qui même seraient déplacés dans une multitude d’articles courts et purement spéciaux ou techniques ; mais, après tout, la banalité n’est pas moins à craindre que l’affectation, et la sobriété n’est une qualité réelle qu’à la condition de ne pas dégénérer en sécheresse. C’est ce qui arrive parfois à quelques-uns des collaborateurs de la Biographie universelle. Les plus renommés mêmes s’élèvent rarement ; ils semblent subir l’influence du milieu et s’attacher à ne pas dépasser un certain niveau moyen, qui est la limite commune. On dirait qu’ils se refusent à employer toutes leurs forces, pour ne pas nuire à l’ensemble, et qu’ils trouvent suffisant pour leur réputation de ne pas tomber dans le médiocre pur. On trouverait difficilement, parmi ces milliers d’articles, quelques-uns de ces morceaux d’éclat tels qu’on serait en droit d’en attendre des écrivains qui les ont signés.

La partie bibliographique est généralement traitée avec soin. Les recherches, quelquefois insuffisantes, sont le plus souvent exactes. Néanmoins, malgré les remaniements, les rajeunissements et les retouches, cet ouvrage, si remarquable à tant d’égards, a conservé une physionomie un peu surannée. Un grand nombre de progrès ont été accomplis dans les sciences historiques, dans la critique religieuse, dans la littérature, la philosophie, etc., dont les rédacteurs et les reviseurs n’ont pas suffisamment tenu compte. Bien des points de l’histoire ancienne et de notre histoire nationale ont été traités à peu près exclusivement dans la manière de l’ancienne école historique, et sont demeurés ainsi même dans la nouvelle édition.

Sous le rapport philosophique et politique, la Biographie universelle porte l’empreinte d’un esprit de parti dont l’aigreur a été un peu adoucie dans la réimpression, mais non pas d’une manière très-sensible. Il y a même eu aggravation en certaines parties. Ainsi Villenave a ajouté des notes à beaucoup d’articles consacrés à des hommes de la Révolution, notes où il semble avoir déversé toutes ses vieilles rancunes et qui renchérissent sur les malveillances et les appréciations haineuses des articles primitifs. Cependant lui-même avait été mêlé aux événements de la Révolution, et il avait joué un rôle actif, soit comme meneur des sociétés populaires de Nantes, soit comme substitut de l’accusateur public du tribunal révolutionnaire de cette ville. Mais il était de mode alors d’affecter un zèle excessif pour les idées monarchiques et religieuses. La réaction aveugle contre le XVIIIe siècle et la Révolution n’avait fait naturellement que s’accroître sous la Restauration, et les savants collaborateurs de Michaud, outre qu’ils subissaient dans une certaine mesure son énergique impulsion, étaient pour la plupart infectés de ce détestable esprit ; ils avaient perdu la tradition nationale, et ce n’est pas dans les bureaux de la Biographie qu’ils la pouvaient retrouver.

Tout ce qui concerne la Révolution est dans le sentiment qui dominait à cette époque : négation du droit, altération des faits, diffamation des hommes. Toute la philosophie de cette grande histoire se résumait alors, comme on le sait, dans cette théorie étrange qui faisait considérer l’ensemble de ces événements prodigieux comme une longue saturnale, une série de brigandages, et les acteurs comme de purs scélérats. Cette appréciation, qui nous semble si naïvement absurde aujourd’hui, était alors la doctrine officielle. C’est celle qui a généralement inspiré les rédacteurs de la Biographie dans leurs travaux, et c’est ce qui fait que leur œuvre a vieilli si vite. Ce n’est pas impunément qu’on peut mentir à l’histoire et outrager la vérité. Parmi cette génération de grands esprits, les uns avaient été égarés dans cette voie par des traditions de famille, par la fatalité des circonstances ; d’autres, par des calculs d’ambition ; d’autres encore, dont le talent avait grandi au milieu des événements, pendant que leur caractère s’abaissait, répudiaient naturellement les passions et les idées de leur jeunesse, qui condamnaient les calculs de leur âge mûr. Mais tout ce qu’ils ont écrit contre la Révolution l’a été sur le sable, et cette partie de leur œuvre nous apparaît déjà comme de vaines imprécations contre la civilisation et la liberté.

Terminons par une révélation assez piquante : la vie de Michaud aîné, l’acrimonieux historien des croisades, est écrite dans un esprit à demi hostile et empreinte même, vers la fin, d’une singulière aigreur. Cet article, qui a paru dans le Supplément, est de M. Parisot ; et s’il n’a pas été inspiré par Michaud jeune, il n’a pas été non plus amendé par lui. Cependant, il ne se gênait nullement pour arranger et quelquefois pour mutiler le travail de ses collaborateurs, sans révérence pour leur célébrité. Cela est bien connu, et les auteurs n’étaient souvent prévenus des changements que par la réception du volume imprimé. Nous avons sous les yeux une lettre de Suard, appartenant au cabinet de M. Gabriel Charavay, où le célèbre académicien se plaint très-amèrement des mutilations que Michaud fait subir à ses articles. « Je ne suis point, dit-il, habitué à ces légèretés-là ; mais la sottise est faite, il faut la boire. » La sottise est faite, cela signifiait qu’elle était imprimée.

Biographie universelle et portative des contemporains, ou Dictionnaire historique des hommes vivants, par Rabbe, Vieilh de Boisjolin et Sainte-Preuve ; 5 vol. in-8°, à 2 col., Paris, 1834. — Entreprise en 1827 par Em. Babeuf, fils du fameux Caïus Gracchus, tribun du peuple, elle fut dirigée jusqu’à la lettre C par Boquillon, qui dut ensuite céder la rédaction en chef à Rabbe. Par son talent et par son expérience, Rabbé était capable de diriger une opération littéraire ; mais la nature de son esprit, que dominait une vive imagination, le rendait médiocrement apte à gouverner une entreprise pleine de périls et d’embarras. Aussi, dès la dix-septième livraison, l’imprimeur-éditeur se crut-il obligé de décharger Rabbe de ce lourd fardeau, pour le confier à Vieilh de Boisjolin, qui déjà soutenait la publication par ses propres travaux. Le supplément, qui est compris dans le 5e volume, fut publié sous ses auspices.

La Biographie de Rabbe et Boisjolin est sans contredit le plus-vaste et le plus utile des dictionnaires historiques contemporains qui ont paru depuis la Révolution ; il est écrit dans l’esprit libéral et un peu chauvin de la Restauration. Le publiciste, l’historien, le biographe chercheraient vainement ailleurs les notes précises, les informations sûres, les aperçus judicieux, les innombrables articles que contiennent ces dix mille colonnes de texte serré. Tous les personnages marquants, français et étrangers, de 1788 à 1834, y figurent dans une mesure généralement proportionnée à leur mérite ou au rôle qu’ils ont joué. Quelques-uns, cependant, n’avaient pas des titres assez incontestables pour être admis dans ce vaste musée. Tous ces hommes furent les héros, les martyrs, les victimes, les défenseurs, les adversaires, les apostats ou les continuateurs de la Révolution. Beaucoup existent encore. Dans quel esprit, à quel point de vue ont-ils été jugés Les directeurs de la Biographie nous paraissent les avoir appréciés, soit avec la sympathie, soit avec la réserve d’écrivains libéraux inclinant aux théories républicaines, et cette tendance n’est point ici une partialité systématique. Pour caractériser équitablement les hommes de la Révolution, le seul moyen était de demander à la vie de ces hommes dans quelle mesure et dans quel sens ils avaient servi, détourné ou combattu les principes et les conséquences de ce grand phénomène politique et social.

Ce dictionnaire est redevable à Rabbe d’un grand nombre d’excellents articles, entre autres ceux du ministre Canning, de Benjamin Constant, de Catherine II, et plus particulièrement encore celui du fameux peintre David. Les généraux et les géomètres y forment le domaine de Boisjolin ; parmi ses articles, on distingue les suivants : Appert, Aubert de Vitry, Dampierre, Darmagnac, Decaen, Dejean, Didot, Duroc, Fourier, Fox, Jourdan, Lassus, Méchain, Montucla, Moratin, Prony, etc. On doit vérifier avec soin certaines dates et se mettre en garde contre certaines opinions, par suite des difficultés que les auteurs ont éprouvées pour obtenir des renseignements à la fois complets et exacts sur la vie des hommes remarquables de leur époque.

Nouvelle Biographie générale, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, publiée par MM. Firmin Didot, sous la direction de M. le docteur Hoëfer. Cet ouvrage, qui touche aujourd’hui à la fin de sa publication, avait pris d’abord le titre de Nouvelle Biographie universelle, qu’il dut quitter par décision judiciaire. Il y eut même, si nos souvenirs sont exacts, une condamnation à l’amende pour de larges emprunts faits à la Biographie Michaud. Cette collection, estimable sous quelques rapports, nous paraît cependant, prise dans sa généralité, moins une œuvre de science et de littérature qu’une entreprise de librairie. Un certain nombre d’articles sont excellents, d’autres sont consciencieux ; mais beaucoup sont purement et simplement compilés. Presque toutes les biographies de l’Encyclopédie des gens du monde ont passé, par un simple coup de ciseaux, dans la Biographie générale, allégées souvent du nom de leur auteur et saupoudrées de maigres additions. Le savant historien de la chimie, chargé de la direction de cet ouvrage, a peut-être un peu trop apporté dans cette mission ses habitudes germaniques. Il en résulte souvent un étalage d’érudition, très-sérieuse dans ses propres articles, quoiqu’un peu pesante et confuse, mais indigeste et de mauvais aloi chez beaucoup de ses collaborateurs.

Les titres des ouvrages sont tous cités dans la langue originale, et le plus souvent sans traduction entre parenthèses ; en sorte qu’il faudrait que les lecteurs fussent tous des polyglottes. Il est encore un autre défaut qui nous a souvent choqué, et qui a certainement produit la même impression sur une foule de lecteurs. Divers articles d’une importance très-secondaire, surtout la biographie des personnages espagnols, portugais et brésiliens, sont l’objet de développements tout à fait inattendus, parce qu’ils se rattachent à des noms obscurs, autour desquels ne s’est produit qu’un retentissement passager et local. On croirait volontiers d’abord que la biographie Didot vient combler des lacunes, réparer des injustices, exhumer de l’oubli des noms qui avaient les droits les plus incontestables à l’immortalité, et l’on reconnaît, en fin de compte, qu’on est en face de personnalités médiocres, qu’un rédacteur a mises sur le piédestal dans un but trop transparent pour que nous ayons à l’expliquer. Nous ne voyons pas ici un tableau rempli de figures vraiment historiques, mais un ouvrage dénué de toute proportion, avec la tête d’un géant sur les épaules d’un nain. Évidemment, ces articles ont été rédigés par des hommes trop versés dans l’histoire castillane, inconvénient ordinaire des spécialités dans ces sortes d’ouvrages.

Dictionnaire universel des contemporains, publié en 1858, par M. Vapereau, et dont la 3e édition vient de paraître, La biographie contemporaine n’est pas nouvelle dans notre pays ; contentons-nous de citer Rabbe et Germain Sarrut, les modèles du genre, ainsi que les petits in-18 de MM. de Loménie, Eugène de Mirecourt et Hip. Castille ; mais cette littérature a trop souvent servi à la satisfaction des rancunes ou des sympathies personnelles. Toutefois, entre l’éloge aveugle et le dénigrement à outrance, il y a l’indépendance, qui prend pour drapeau la vérité.

Quel est le mobile qui a dû diriger ceux qui ont confié la rédaction de ce travail à M. Vapereau ? Évidemment ils ont fait miroiter à ses yeux cette épigraphe empruntée au fabuliste : Contenter tout le monde et son père. Si l’on en croit La Fontaine, cet accord est impossible, mais on sait que le bonhomme était naïf, et qu’il n’y avait chez lui aucune des qualités de l’éditeur. Donc, M. Vapereau est hors de cause. C’est un écrivain distingué : sa plume a de la ressource ; elle est diserte, habile, rhétoricienne, et, dans une question de bienveillance, aucune situation embarrassante ne l’embarrasse. Comme homme, cette bienveillance systématique est la plus précieuse des qualités ; comme historien, c’est peut-être le plus fâcheux des défauts. On devine donc l’esprit dans lequel est rédigé le Dictionnaire des contemporains. M. Vapereau ne dit son fait à personne. Son livre est un almanach qui n’enregistre que le beau temps, afin que madame la Lune n’ait pas à s’en fâcher. Avec ce prudent dictionnaire on peut être apostat, voire même renégat en religion, en politique, en philosophie, et dormir sur ses deux oreilles sans craindre les insomnies. Il enregistre vos noms et prénoms, ainsi que votre âge, question qui n’est délicate qu’à l’égard des dames ; il dit si vous avez été préfet ou sous-préfet, vainqueur à Sébastopol ou vaincu à Castelfidardo, membre d’un congrès ou fondateur d’une société de tempérance, orthodoxe ou rationaliste, protectionniste ou libre-échangiste ; mais tout cela prudemment et discrètement.

Ces sortes de biographies, on le comprend, servent peu à la critique, et encore moins à la philosophie de l’histoire contemporaine. Cette bienveillance systématique, répétons le mot, ne saurait entrer dans le plan du Grand Dictionnaire, qui appelle un chat un chat, et qui sait distinguer Cartouche de Montyon. Avec cette méthode on se fait des ennemis ; nous en savons déjà quelque chose, sed magis amica veritas ; et cette compensation est de nature à consoler des attaques de la vanité froissée.

Comme tout ce qui sort de la plume de M. Vapereau, le Dictionnaire des contemporains est très-bien écrit ; on y retrouve à chaque ligne le normalien qui s’est nourri de la moelle des génies de l’antiquité.

Cependant cette critique manquerait encore de justice si nous n’ajoutions pas que le Dictionnaire des contemporains est un des livres qui nous ont le plus aidé dans notre travail. Il nous a épargné une correspondance pénible et fastidieuse. La biographie contemporaine est un champ que M. Vapereau a péniblement défriché à notre profit, et s’il ne l’a semé que de guimauves, s’il n’a pas jugé à propos de rompre un peu la monotonie du coup d’œil en l’émaillant de quelques bouquets de ces plantes aromatiques que l’art culinaire appelle assaisonnements, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le Dictionnaire des contemporains est une œuvre éminemment utile, où l’on trouve une foule de renseignements précieux et presque toujours exacts.


OUVRAGES LEXICOGRAPHIQUES, ENCYCLOPÉDIQUES, BIOGRAPHIQUES
CHEZ LES NATIONS ÉTRANGÈRES

Il nous reste à jeter un coup d’œil sur les travaux encyclopédiques qui ont été entrepris chez les différents peuples du globe : les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Arabes, etc. Ici, nous avons un choix à faire, car les matériaux sont considérables. Dans cette course rapide, nous ne pouvons guère que mentionner sommairement ; toutefois, nous nous arrêterons plus longuement sur le Dictionnaire anglais de Johnson, et sur celui de la Crusca, qui jouissent d’une réputation européenne méritée.

Encyclopédie (the Cyclopedia), par Chambers, publiée en 1728, en 2 volumes in-folio. C’est le premier dictionnaire ou répertoire encyclopédique qui ait paru dans la Grande-Bretagne. L’auteur, qui avait exercé dans sa jeunesse la profession de fabricant de globes, était un homme laborieux et fort honnête ; mais ce n’était pas un savant. Quoi qu’il en soit, l’idée qu’il avait conçue et qu’il mit courageusement à exécution était féconde, et il lui reste l’honneur d’avoir mis, le premier, la pioche dans un champ vaste et jusqu’à lui inexploré. Son plan fut celui-ci : considérer les diverses matières, non-seulement en elles-mêmes, mais analogiquement, dans leurs rapports avec les autres branches. Pour atteindre ce résultat, il imagina un système fort ingénieux de renvois, au moyen duquel les détails accessoires se trouvaient rattachés aux parties principales. Son ouvrage eut cinq éditions en moins de dix-huit années. L’auteur étant mort en 1740, l’Encyclopédie fut revue et augmentée. Le dernier remaniement a été opéré sous la direction du savant docteur Abraham Rees, qui en a publié une édition en 45 vol. in-4°, à laquelle les plus grands écrivains de l’Angleterre se sont empressés d’offrir leur collaboration. Aujourd’hui, en Angleterre, l’Encyclopédie de Chambers est dépassée de bien loin, et son plus beau fleuron est d’avoir suggéré à Diderot l’idée de l’Encyclopédie du XVIIIe siècle. C’est ici le cas de dire, en retournant le beau vers d’Hippolyte :

Et moi, père inconnu d’un si glorieux fils.

Dictionnaire de la langue anglaise, par Samuel Johnson, regardé comme le meilleur, peut-être, qui existe dans aucune langue. En 1740, deux libraires de Londres s’associèrent pour l’entreprise d’un dictionnaire qui répondit plus complètement aux besoins de la langue que les ouvrages qui existaient déjà en ce genre, et, sur la recommandation de Warburton, ils chargèrent Johnson de la rédaction de ce vaste travail, qui fut publié en 1755. C’est une œuvre d’un mérite incontestable, et l’on a droit de s’étonner qu’elle soit celle d’un seul homme, quand on pense que, pour l’accomplir, il fallait d’abord se livrer à tant d’études, de lectures, de recherches et de réflexions. Johnson excelle dans l’art si difficile de fixer le sens d’une expression ; ses définitions, nettes, précises, exactes, portent le cachet d’un sens droit, d’une grande sagacité et d’une clarté lumineuse. On admire aussi l’heureux choix de ses exemples, tous empruntés aux poëtes, aux écrivains, aux philosophes et aux théologiens les plus éminents de l’Angleterre. Lui-même avait eu le soin de les choisir et de les souligner dans ces divers auteurs, où ses copistes les transcrivaient ensuite. Tous ces fragments, détachés du corps qui leur donnait le mouvement et la vie, sont néanmoins choisis avec un tel art, un tel goût, que la lecture en est encore attrayante, au point que l’historien Robertson assure qu’il a lu le dictionnaire de Johnson d’un bout à l’autre. Souvent le lexicographe anglais allié l’humour à la gravité de ses définitions, et on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il le fait avec un rare bonheur. Johnson qui, en sa qualité de tory, détestait Walpole et l’acte de l’excise, dû aux wighs, définit ainsi ce mot : « Excise, taxe odieuse levée sur notre bien-être et décidée, non par les juges naturels de la propriété, mais par des misérables aux gages de ceux à qui elle doit être payée. » Pour lui, une pension est une « redevance payée à qui l’on ne doit rien ; » l’avoine est « une graine qui sert à nourrir les chevaux en Angleterre, et les hommes en Écosse. » Beaucoup d’autres définitions sont empreintes de cet esprit satirique si original chez les Anglais, que Swift et Sterne ont porté à sa dernière perfection. Nous n’en blâmons certes pas Johnson ; il en a usé d’une manière discrète et spirituelle ; mais nous devons faire observer que ces excentricités sont dangereuses à imiter. Quand on se permet d’introduire la plaisanterie dans un sujet sérieux, on est tenu de le faire avec réserve et surtout avec esprit. Malheureusement, il s’est trouvé parmi les lexicographes français des imitateurs maladroits, qui ont justifié une fois de plus l’exclamation d’Horace : 0 imitatores, servum pecus ! Nous regrettons de rencontrer M. La Châtre au nombre de ceux qui ont voulu marcher sur les traces de l’auteur anglais ; ils croient rire et ils font la grimace. On les a comparés très-justement à des éléphants qui essayeraient de danser sur la corde. Nous préférons de beaucoup à toutes ces rapsodies les Pensées d’un emballeur, du Tintamarre.

Une juste place, une place largement méritée, accordée à l’éloge, il nous reste à faire la part de la critique. Le côté faible du dictionnaire de Johnson est la pauvreté des recherches et des études sur la question des étymologies. On reproche avec raison à l’auteur son entière ignorance de la langue anglo-saxonne et des idiomes teutoniques collatéraux. Ne pouvant puiser dans son propre fonds, Johnson en a été réduit à copier dans Skinner et Junius tout ce qui touche à l’origine et à la filiation des mots ; la science philologique fait complètement défaut à son ouvrage. On remarque aussi des erreurs dans la manière dont il a tracé les significations successives de certains mots, et l’on constate l’absence perpétuelle de méthode et de vues philosophiques. Sous ce dernier rapport, M. Todd n’a pas enrichi le dictionnaire de Johnson, bien qu’il l’ait grossi d’additions utiles, jusqu’à en former six volumes in-4°. Le docteur Latham, philologue exercé, a donné une édition plus correcte et plus riche de l’ouvrage du célèbre lexicographe anglais.

Un travail si remarquable et si éminemment utile ne fit pas la fortune de Johnson. Les libraires s’étaient engagés à lui payer une somme de treize cent soixante-quinze livres sterling, sur laquelle il devait indemniser ses collaborateurs ; mais Johnson, qui s’était flatté d’avoir terminé son dictionnaire à la fin de 1750, fut débordé par sa tâche, et ce n’est qu’en 1755, comme nous l’avons dit, qu’il put livrer son travail à l’imprimeur, de sorte qu’il n’en recueillit aucun bénéfice matériel. Mais il en fut amplement dédommagé par la plus flatteuse récompense que puisse ambitionner le véritable homme de lettres, l’illustration et la popularité qui s’attachèrent à son nom. Il put alors, sans être taxé d’orgueil, exprimer les sentiments de légitime fierté qu’il avait dans le cœur, en dépit de ses dehors communs, pour ne pas dire plus, et donner une leçon de dignité à l’un des plus nobles personnages de son temps. Il avait annoncé, dans le prospectus de son dictionnaire, que son œuvre allait paraître sous le patronage de lord Chesterfield, qu’il avait invoqué, mais qui lui fut ensuite poliment refusé. Lorsque Johnson eut attiré sur son ouvrage les regards de toute l’Angleterre, lord Chesterfield voulut revendiquer un honneur qu’il avait dédaigné, et il écrivit lui-même dans un journal anglais (le Monde) plusieurs articles excessivement élogieux sur le dictionnaire de Johnson. L’auteur y répondit poliment, mais sur le ton de la dignité blessée : « Milord, j’ai lu dernièrement dans le Monde deux articles qui recommandent mon dictionnaire au public, et qui sont l’ouvrage de Votre Seigneurie. Très-peu accoutumé aux faveurs des grands, je ne sais ni comment recevoir, ni de quelle manière reconnaître une si honorable distinction. Lorsque de faibles encouragements me décidèrent à aller rendre visite à Votre Seigneurie, je fus maîtrisé, comme tous ceux qui ont l’honneur de vous approcher, par le charme de vos discours. Je conçus, malgré moi, le désir présomptueux de pouvoir me nommer le vainqueur des vainqueurs de la terre. J’espérais obtenir de vous cet intérêt dont je voyais le monde jaloux ; mais mes avances furent accueillies d’une manière si glaciale, que ni la fierté ni la modestie ne me permirent de les continuer. L’attention que vous avez la bonté d’accorder maintenant à mes travaux, si elle avait été moins tardive, m’eût touché comme une preuve de sympathie ; mais vous avez trop attendu. Sept ans se sont écoulés, milord, depuis le jour où j’ai été repoussé de votre porte ; durant cet intervalle, j’ai poursuivi mon travail à travers des difficultés dont il est superflu de me plaindre, et je l’ai conduit enfin jusqu’à son achèvement sans qu’un seul témoignage de bienveillance ou un sourire de faveur soit venu m’encourager…

« Ce n’est pas un protecteur, milord, celui qui voit avec insouciance un homme se débattre dans les flots, en danger de perdre la vie, et qui, lorsqu’il a atteint le rivage, l’embarrasse d’un secours inutile… J’espère qu’il n’y a point une cynique ingratitude à ne pas reconnaître l’obligation quand on n’a pas reçu le bienfait, ou à ne pas vouloir que le public me considère comme redevable à un protecteur de ce que la Providence m’a rendu capable de faire moi-même. »

Cette lettre était fière et digne, et lord Chesterfield crut rendre malice pour malice à son protégé, en traçant de lui le portrait suivant, qui n’est peut-être pas tout à fait imaginaire, Car Johnson, comme beaucoup de savants, d’ailleurs très-estimables, négligeait trop les bienséances sociales, et, par ses manières gauches et maladroites, donnait trop de prise sur lui chez une nation où la respectability joue un rôle si éminent : « Il est un homme, écrit le noble lord, dont je reconnais, j’estime et j’admire le caractère moral, les profondes connaissances et le talent supérieur ; mais il m’est si impossible de l’aimer, que j’ai presque la fièvre quand je le rencontre dans une société. Sa figure, sans être difforme, semble faite pour jeter de la disgrâce et du ridicule sur la forme humaine. Sans égard à aucune des bienséances de la vie sociale, il prend tout, il fait tout à contretemps. Il dispute avec chaleur, sans aucune considération pour le rang, l’état et le caractère de ceux avec qui il dispute. Ignorant absolument toutes les nuances du respect et de la familiarité, il a le même ton et les mêmes manières avec ses supérieurs, ses égaux et ses inférieurs ; et il est, par conséquent, absurde avec au moins deux de ces trois classes de personnes. Serait-il possible d’aimer un tel homme ? Non ; tout ce que je puis faire est de le regarder comme un respectable Hottentot. »

Dans sa biographie de Johnson, Macaulay nous dévoile le secret de la conduite de Chesterfield, si vanté néanmoins pour la politesse de ses manières, à l’égard de l’Aristarque de la langue anglaise. Chesterfield n’eût pas demandé mieux que de recevoir, en patron généreux et délicat, l’auteur de ce dictionnaire que sa plume habile fit mousser en termes irréprochables dans deux articles consécutifs… « Mais, c’était lui ouvrir à deux battants les portes de son hôtel, et il ne se souciait pas de voir tous ses tapis souillés de la crotte de Londres, ni ses potages et ses vins répandus à droite et à gauche sur les robes des belles dames et les gilets des beaux messieurs, ses convives, par un savant gauche et distrait, qui avait d’étranges soubresauts et poussait de singuliers grognements, par un malotru qui s’habillait comme ces mannequins destinés à effrayer les corbeaux, par un glouton qui mangeait comme un cormoran. » Ainsi l’humoriste populaire, ce pauvre auteur qui avait dépensé en frais de copistes toutes les guinées octroyées par les libraires, ce dictateur littéraire, que son ami Robertson avait tiré deux fois de la prison pour dettes, ne pouvait être admis dans les salons aristocratiques d’un patron libéral ! Si l’Angleterre meurt un jour de quelque excès, ne suecombera-t-elle pas par l’abus du cant et de la respectability ?

Le dictionnaire de Johnson avait paru sans dédicace, mais avec une préface où l’auteur déclare franchement qu’il ne doit rien aux grands ; il y raconte les difficultés contre lesquelles on l’avait laissé lutter seul, en termes si nobles et si touchants à la fois, que le plus habile et le plus malveillant des ennemis de sa renommée, Horne Tooke, ne pouvait jamais lire ce morceau sans verser des larmes. « En cette occasion, dit Macaulay, le public rendit pleine justice à Johnson, et quelque chose de plus que la justice. Le meilleur lexicographe peut s’estimer heureux lorsque ses travaux sont accueillis avec une froide estime ; mais le dictionnaire de Johnson fut salué avec un enthousiasme comme jamais pareil ouvrage n’en a excité. C’était, il est vrai, le premier dictionnaire qu’on pût lire avec plaisir. » Les défauts, les travers personnels de l’homme sont passés, il y a longtemps qu’on n’y songe plus ; mais son œuvre n’a pas cessé d’être le meilleur code de la langue anglaise.

Johnson était d’une excessive modestie, et il ne faisait nulle difficulté d’avouer qu’un lexicographe ne peut pas tout savoir, et que, sur bien des points, il est obligé de s’en rapporter à des autorités qu’il croit dignes de toute confiance, mais qui, comme lui, ne sont pas infaillibles. Une dame lui demandait un jour, sans doute à propos d’un détail de pot-au-feu, comment il avait pu donner une définition des plus erronées : « Par pure ignorance, madame, par pure ignorance. » À notre avis, il n’y a que les hommes supérieurs qui soient capables d’un aveu empreint d’une semblable franchise.

Nouveau Dictionnaire universel des arts et des sciences, de Barrow. Cet ouvrage, publié de 1751 à 1754, simultanément avec la grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, fut mis largement à contribution par les encyclopédistes français. C’est égal, c’était la mise en pratique du vieux proverbe retourné : le riche empruntait au pauvre.

Encyclopédie britannique, publiée à Édimbourg, en 1771, par William Smellie, 4 vol. in-4°. L’imprimeur-éditeur, homme très-habile et très-lettré, annonçait dans son prospectus que les arts et les différentes sciences seraient exposés dans des traités particuliers. Cette idée n’était pas nouvelle, car elle avait déjà été mise en pratique par Coetlogon. C’était l’idée mère de Un million de faits et de Patria, venus soixante-dix ans après, mais bien inférieurs à leur modèle. On dit que les Français inventent et que les Anglais perfectionnent. Ici, malheureusement, nous n’avons été ni inventeurs ni perfectionneurs, car les deux avortons dont nous venons de parler n’ont aucune valeur scientifique. La seconde édition de l’Encyclopédie britannique, commencée en 1776, fut augmentée de 10 vol., et l’on y fit entrer la biographie et l’histoire. La troisième édition, terminée en 1797, compta 18 vol. enrichis de traités spéciaux de grammaire et de métaphysique dus au révérend docteur Gleig, ainsi que d’importants articles sur la mythologie, les mystères et la philologie, par le docteur Doig, et sur les sciences physiques, par le savant professeur Robison. Cependant, grâce à la faveur méritée dont jouissait cette encyclopédie, une quatrième édition, jugée nécessaire, fut publiée sous la direction du docteur James Miller (1810). Cette dernière édition contenait d’admirables traités scientifiques dus à la plume savante du professeur Wallace. Enfin, le libraire Constable conçut l’idée d’un important supplément, dont il confia l’exécution au professeur Macvey Napier. Les hommes les plus éminents de France et d’Angleterre contribuèrent à ce supplément, parmi lesquels nous mentionnerons : Dugald-Stewart, Playfair, Jameson, Leslie, Mackintosh, le docteur Thomas Thompson, Walter Scott, Jeffrey, Ricardo, Malthus, Mill, Wallace, Thomas Young, Biot, Arago, etc. Ce supplément, comprenant 6 forts vol., fut complété en 1824. Six années plus tard, la propriété de l’Encyclopédie ayant passé aux mains de MM. Adam et Charles Black, une refonte générale de l’ouvrage fut décidée, dans laquelle devaient entrer les articles du supplément et les principaux traités de la dernière édition, revus, corrigés et mis au courant de la science. M. Napier, choisi pour diriger cette nouvelle édition, s’adjoignit dans ce travail le docteur James Browne et de nombreux et importants articles furent demandés à des savants tels que sir David Brewster, M. Galloway, le docteur Traill, le docteur Roget, le docteur John Thomson, M. Tytler, le professeur Spalding, M. Moir, etc. Cette œuvre nationale, comme on l’a justement surnommée, fut complétée en 1842. Elle comptait alors 21 vol. En 1859, une dernière édition a été entreprise sous la direction du professeur Traill ; elle est aujourd’hui achevée et renferme des articles fort remarquables, sortis de la plume des premiers écrivains anglais, entre autres de Macaulay et de M. de Quincey. L’ordre alphabétique a été adopté dans cette édition, qui, on le comprend, n’a plus aucun rapport avec l’Encyclopédie de Smellie. Elle ressemble au couteau de saint Hubert, aux pantoufles d’Abou-Cassem et au fameux navire Argo. Saint Hubert, Cassem, Jason et Smellie reviendraient en ce monde, qu’ils ne reconnaîtraient certainement plus leur propriété. En sera-t-il ainsi du Grand Dictionnaire en l’an 2000, quand il sera allé où va toute chose,

Où va la feuille de rose.
Et la feuille de laurier ?

Nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences, dirigé par Rees ; 45 vol. in-4°, dont 6 de planches, 1802-1819. Cet ouvrage est surtout remarquable par son exécution typographique. Rees avait achevé l’Encyclopédie de Chambers de 1743 à 1825 ; cet apprentissage lui fut d’un grand secours dans sa nouvelle entreprise.

Encyclopédie métropolitaine, publiée à Londres de 1815 à 1846. Cet ouvrage, qui fut annoncé comme édifié sur un plan nouveau, embrasse le cercle entier des connaissances humaines, et allié très-heureusemënt l’ordre philosophique au classement alphabétique. Il comprend cinq divisions : 1° sciences pures ; 2° sciences mixtes et appliquées ; 3° biographie et histoire ; 4° lexicographie ; 5° articles divers. Coleridge a enrichi cet ouvrage d’ingénieux articles philologiques, et Arnold, de recherches historiques remarquables.

Dictionnaire de la langue anglaise de Webster. Entrepris en 1807, cet ouvrage ne fut livré à l’impression qu’en 1828. C’est un travail considérable, où l’on trouve quarante-deux mille mots environ, qui manquent aux autres dictionnaires anglais. L’édition de Londres, 1830-1832, reçut de notables améliorations. On peut faire au dictionnaire de Webster le même reproche qu’au lexique de Johnson : exact pour l’explication des mots, il laisse beaucoup à désirer pour la partie étymologique.

Encyclopédie d’Édimbourg, publiée par sir David Brewster et terminée en 1830. Elle comprend 18 vol in-4°, et contient des articles très-remarquables. Elle a obtenu un grand succès, grâce à l’intelligente activité de son savant éditeur.

Encyclopédie de Lardner, en 132 vol. in-8°, publiée à Londres de 1829 à 1846. C’est une collection de soixante-deux ouvrages divers sur la physiologie, les arts et manufactures, la philosophie, la biographie, l’histoire, rédigés par les écrivains et les savants les plus illustres de l’époque. Chaque sujet spécial est traité en un ou plusieurs volumes. Cette encyclopédie est une bibliothèque, mais non un dictionnaire. Les parties les plus remarquées sont : L’Histoire populaire d’Angleterre par sir James Mackintosh, l’Histoire d’Écosse et d’Irlande par Walter Scott et Moore, et celle des Républiques italiennes par Sismondi. Sir John Herschell a rédigé pour cette Encyclopédie un discours sur la physiologie et un traité d’astronomie, et sir David Brewster une histoire de l’optique. Quelques parties des sciences naturelles sont bien traitées, mais l’ensemble de cette science est assez défectueux et dépare l’ouvrage.

Enfin, nous ne devons pas oublier, malgré ses modestes prétentions, la Penny Cyclopedia (Encyclopédie à deux sous), ainsi nommée parce que chaque livraison se vend un penny, ce qui a permis à cette publication estimable de pénétrer jusqu’au sein des classes les moins favorisées et d’y répandre l’instruction et la moralisation. Les publicistes anglais l’ont nommée la meilleure des sociétés de tempérance. En effet, l’homme qui cherche à s’élever au-dessus de sa condition par le travail intellectuel n’a pas besoin de prédicateur ; la misère ne saurait l’atteindre, et souvent il arrive à la fortune. Pourra-t-on en dire autant de cette publication de pacotille que l’on voit s’étaler en ce moment, chez nous, à la devanture de tous les petits libraires interlopes, publication à 10 centimes où pullulent à chaque page les erreurs les plus grossières, où les fils naissent avant leurs pères, où certains personnages sont nommés sénateurs cinq ans après leur mort, et où le style, les caractères, les vignettes et le papier le disputent aux magnificences typographiques du Messager boiteux de Strasbourg ? À cette question, Jean Journet eût pu répondre hardiment : Non, sans craindre cette fois de passer pour faux prophète.

En Allemagne, nous ne trouvons pas de dictionnaire purement lexicographique qui fasse véritablement autorité, qui se soit élevé à la hauteur d’une œuvre nationale, comme le Dictionnaire de l’Académie en France, celui de la Crusca en Italie, celui de Johnson en Angleterre. On croirait volontiers que le génie allemand se serait senti mal à l’aise dans un genre de travail où il faut avant tout de l’ordre, de la méthode, de la clarté et de la précision ; mais, en revanche, le pays où les philosophes et les érudits semblent pousser en plein vent a donné naissance à une foule d’ouvrages encyclopédiques. Là, l’écrivain a les allures plus franches ; il peut donner plus facilement carrière à sa plume, et se lancer avec plus d’assurance dans la théorie et les systèmes si chers à la savante Allemagne ; mais il y a place pour tout dans les encyclopédies d’outre-Rhin, et à côté du développement des idées spéculatives, se déroule une immense série de connaissances usuelles et positives, dont l’exposition est parfaitement adaptée aux besoins des lecteurs auxquels chaque ouvrage s’adresse plus spécialement.

La première encyclopédie allemande remonte au milieu du dix-huitième siècle. De 1732 à 1750, Zedler publia d’abord à Halle, puis à Leipzig, un Lexicon en 64 volumes, intitulé Grosses vollständiges universal Lexicon aller Wissenschaften und Künste (Grand Dictionnaire universel et complet de toutes les sciences et de tous les arts). Un supplément de 4 volumes parut de 1751 à 1754. Au reste, ce travail n’avait qu’une valeur médiocre, excepté toutefois ce qui se rapporte à la partie généalogique, que l’on peut encore aujourd’hui consulter avec fruit.

Ce premier essai ne tarda pas à être suivi de plusieurs autres ouvrages du même genre, auxquels il servit de modèle, mais qui n’occupent qu’un rang très-secondaire dans l’histoire de la littérature allemande. Nous citerons, entre autres, l’Allgemeines Lexicon der Künste und Wissenschaften (Lexique universel des arts et des sciences) de Jablonsky, qui fut terminé à Kœnigsberg, en 1767, par Schwabe, qui y introduisit un grand nombre de changements ; l’Œkonomisch und technologische Encyklopädie (Encyclopédie économique et technologique) de Krünitz, Berlin, 1773, travail qui fut achevé par Fréd. Jack et Gast. Flörke, et, enfin, l’ouvrage de Köster, dont 23 volumes seulement parurent sous ce titre : Deutsche Encyklopädie oder allgemeines Wörterbuch aller Künste und Wissenschaften (Encyclopédie allemande ou Dictionnaire universel des arts et des sciences), Francfort, 1778-1804. Hübner avait également fait paraître un Zeitungs und Conversations Lexicon, ouvrage qui paraît avoir assez bien répondu aux principaux besoins de l’époque, mais ce n’est qu’en 1796 que le docteur Lœbel comprit qu’une foule de détails appartenant aux différentes sciences étaient passés dans le domaine public et devaient être résumés de manière à satisfaire la tendance universelle des esprits ; le goût de la conversation s’était propagé partout, et la femme comme l’homme, l’ignorant comme le savant, voulaient prendre leur part au banquet intellectuel et demandaient des matières générales sur tous les sujets. Hübner rédigea donc sur un plan entièrement nouveau son lexicon, qu’il intitula : Conversations-Lexicon mit vorzüglicher Rucksicht auf die Gegenwärtigen (Dictionnaire de la conversation, approprié au temps présent). L’auteur choisit, parmi toutes les connaissances d’alors, celles qui présentaient un intérêt général et qui paraissaient suffire aux besoins ordinaires de la conversation. Un tel plan était encore bien restreint, et le niveau des esprits, qui s’élevait chaque jour, ne tarda pas à en faire ressortir l’insuffisance ; les appétits intellectuels ne trouvèrent plus des aliments assez abondants dans l’œuvre de Hübner. C’est alors, en 1818, que le libraire Énoch Richter à Leipzig, et les professeurs Ersch et Gruber à Halle, entreprirent la première grande encyclopédie allemande, en 38 volumes ; leur exemple fut bientôt suivi, et l’éditeur Brockhaus publia la première édition de ses Conversations-Lexicon. Citons encore le grand et magnifique ouvrage de Hegel : Encyclopédie des sciences philosophiques, et le travail de Kaltschmidt : Dictionnaire étymologique et synonymique de la langue allemande et des mots étrangers qu’elle contient. Le titre seul de ces deux ouvrages en indique suffisamment la nature.

De nos jours, une encyclopédie fort en vogue est celle de Pierer, publiée à Altenburg. Elle est entièrement achevée, et se distingue surtout par la partie scientifique, qui a été traitée avec beaucoup de soin. Celle de Meyer, qui est en cours de publication à Hildburghausen, ne manifeste aucune tendance particulière, ne porte aucun cachet d’originalité ; c’est une pure entreprise commerciale. Elle cherche, du reste, à être aussi complète que possible, et s’assimile toutes les parties dominantes des œuvres antérieures ; elle est arrivée aujourd’hui à la lettre M. Nous mentionnerons enfin, pour mémoire, un ouvrage encyclopédique publié en ce moment à Ratisbonne par une société de savants ; il n’en a paru que quelques livraisons, qui laissent entrevoir une tendance catholique très-accusée.

Dans cette revue à vol d’oiseau des œuvres enfantées par la docte et laborieuse Allemagne, il en est deux surtout qui méritent de fixer l’attention. Nous n’avons fait que les signaler en passant, pour ne point interrompre l’ordre chronologique ; mais nous allons revenir un instant sur nos pas, pour leur accorder un examen plus proportionné à leur importance ; nous voulons parler de l’encyclopédie de Ersch et de Gruber, et du Conversations-Lexicon de Brockhaus.

Encyclopédie universelle des sciences et des arts (Allgemeine Encyklopädie der Wissenschaften und Künste), commencée par Ersch et continuée par Gruber (Leipzig, 1818, in-4°). Cette encyclopédie, dont les 38 volumes sont accompagnés de planches explicatives, est l’œuvre la plus considérable en ce genre qui ait vu le jour en Allemagne. Respirant enfin après les longues guerres qui ensanglantèrent la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècle, la patrie de tant d’hommes dont la mémoire est chère aux amis des arts et des sciences voulut utiliser noblement les loisirs de la paix continentale pour produire un ouvrage analogue au travail de d’Alembert et de Diderot en France, aux compilations de Chambers et de Rees en Angleterre, émulation généreuse dont n’eurent qu’à se glorifier la civilisation et le progrès. Embrasser dans un vaste ensemble l’immense domaine de nos connaissances, en coordonner les diverses parties, les distribuer suivant l’ordre alphabétique et dans leur état actuel, confier chaque branche à des écrivains d’une compétence incontestée, donner plus de développement à la partie biographique, et surtout se placer à un point de vue élevé et indépendant qui dominât tout l’ouvrage : telle fut la tâche difficile que s’imposèrent les éditeurs. Le dictionnaire de Zedler avait vieilli, et son cadre, restreint à un choix d’articles de pur amusement et de distraction, était loin de répondre aux exigences d’une véritable encyclopédie. Ensuite était venue la guerre, qui avait empêché les savants allemands de se recueillir et de mettre en commun leurs patientes investigations.

L’Encyclopédie de Ersch et de Gruber devait renfermer tous les objets de nos connaissances, tous les sujets sur lesquels s’exerce l’intelligence humaine ; elle devait expliquer sommairement les termes techniques, traiter à fond, et dans une mesure satisfaisante, tous les points importants, et au besoin, renvoyer aux sources pour une plus ample information. Conformément à un vœu unanime, la place réservée aux sciences spéculatives se rétrécit, afin de laisser une marge plus étendue aux sciences et aux arts susceptibles d’une étude plus générale et plus fréquente, parce qu’ils présentent une utilité plus incontestable, et qu’ils ont dans le cours de la vie une plus grande portée pratique. Les directeurs de l’Encyclopédie accordèrent une place d’honneur aux articles d’histoire pour cette raison, que l’histoire intéresse et instruit par elle-même, et qu’elle éclaire souvent le domaine des sciences spéculatives. Ils s’attachèrent, eux et leurs auxiliaires, à traiter succinctement la matière de leur travail, en prenant pour base les principes et les éléments de chaque ordre de connaissances.

Toutefois, il faut bien reconnaître que leur zèle a été maintes fois trahi en fait de clarté, et personne ne s’étonnera, en France, si des érudits et des philosophes allemands sont restés obscurs et énigmatiques. Si le sphinx de la Fable se cache encore aujourd’hui quelque part, c’est bien dans cette détestable phraséologie que le fiat lux de la Genèse suffirait à peine à illuminer.

Pour les sciences naturelles, les auteurs de l’Encyclopédie ont adopté la classification de Linné, mais en se limitant aux espèces les plus remarquables. Quant aux sciences spéculatives, dont le terrain mouvant prêtait à une grande divergence de vues, on a conjuré le danger, autant que possible, en les traitant de préférence au point de vue historique. Sans cette précaution, l’encyclopédie allemande n’était qu’un chaos.

Le discours préliminaire, qui ouvre le deuxième volume, est dû à la plume de M. Gruber. C’est une introduction savante, présentant un tableau synthétique et historique des connaissances humaines, et qui forme le fronton imposant d’un majestueux édifice. Aujourd’hui l’Encyclopédie de Ersch et de Gruber présente un défaut capital, c’est de n’être plus à la hauteur de la science actuelle.

Dictionnaire de la Conversation (Conversations-Lexikon), de Brockhaus. Cet ouvrage, dont la onzième édition, récemment publiée, comprend quinze volumes, est devenu le type de tous les répertoires des connaissances humaines, cataloguées et exposées par ordre alphabétique. On l’a reproduit ou contrefait aux États-Unis ; en France, on l’a imité, en lui empruntant jusqu’à son titre. Le Dictionnaire de la Conversation, de Brockhaus, occupe incontestablement la première place parmi les recueils élémentaires et substantiels qui ont pour but la diffusion des connaissances usuelles et leur application, dans une sphère plus étendue, à tous les états et à toutes les classes de la société. Ce grand ouvrage, quoique imparfait encore, a acquis une haute valeur dans la littérature allemande, parce que chaque génération l’a rajeuni, et que des éditions successives l’ont mis au niveau du progrès historique et du développement scientifique du siècle.

Cette méthode, qui est la seule rationnelle, a permis d’ajouter correction sur correction, sans préjudice des changements importants qu’imposent et la marche du temps et le besoin d’une culture intellectuelle plus élevée. Toute encyclopédie doit compter avec deux ordres d’éléments qu’elle s’assimile : le fait accompli et le fait en évolution, la notion acquise et la conjecture. Quand l’avenir est devenu le passé ou le présent, et que l’hypothèse et même le paradoxe sont inscrits au compte courant des vérités réelles, la perspective se prolonge, l’horizon s’agrandit, et la tâche est à recommencer. D’ailleurs, une génération nouvelle est là, qu’il faut satisfaire.

C’est ce qu’a parfaitement compris le savant et judicieux éditeur allemand, en faisant subir à son immense travail une transformation conforme aux besoins actuels de la science, qui tend à se démocratiser, ou, pour mieux dire, à se généraliser.

Chacun des départements scientifiques constituant l’enseignement positif et réel y est traité avec l’attention qu’il réclame ; tout cet ensemble a reçu des améliorations notables portant sur chaque branche. La partie qui embrasse le terrain de la vie idéale, c’est-à-dire la religion, la théologie, le culte, les sciences philosophiques, les beaux-arts, la littérature, y forme un domaine des plus riches. Les écrivains les plus remarquables ont payé leur tribut à l’exécution de ce travail, et la direction a exercé un contrôle sévère tant sur l’admission des articles nouveaux que sur le complément des anciens.

Le Lexique de la Conversation se trouve répandu à près de 250,000 exemplaires, tant en Allemagne, que dans les autres contrées de l’Europe et du reste du monde. Un succès de cette importance, sans égal dans les fastes de la littérature, est un témoignage irrécusable en faveur du mérite intrinsèque de l’œuvre, comme aussi en faveur de la civilisation. Les imitateurs étrangers qui ont cherché à substituer à cette encyclopédie des plagiats patents ou dissimulés, auraient dû comprendre que le moyen de la supplanter n’était autre que celui de la surpasser. Le plus juste éloge que l’on puisse faire du Lexique de la Conversation, c’est de l’appeler la Bibliothèque de la famille et le Trésor littéraire des gens du monde. Malheureusement la langue allemande n’est pas un idiome universel.

Ici se termine notre revue des travaux encyclopédiques de l’Allemagne ; nous regrettons vivement de ne pas consacrer plus de lignes à cette laborieuse et studieuse Allemagne, où les idées théologico-philosophiques poussent comme l’herbe sur un sol généreux ; malheureusement il n’en est pas ainsi pour la spécialité qui nous occupe ; nos investigations restent sans objet,

Et le combat finit faute de combattants.

Cependant, nous éprouvons le besoin de revenir un peu sur nos pas. Au début de cette revue germanique, nous avons déploré l’absence d’un dictionnaire de la langue, d’un dictionnaire vraiment national. Eh bien, une œuvre de ce genre est en train de naître à Leipzig, c’est le dictionnaire des frères Grimm, commencé en 1850, continué par les docteurs Rudolf Hildebrand et Carl Weigand, et dont le cinquième volume est aujourd’hui en cours de publication. Ces savants laborieux ont voulu couronner leur carrière par un grand travail lexicographique, et doter leur patrie d’un dictionnaire qui fût, en quelque sorte, le résumé des recherches de leur vie entière. Dans un pays comme l’Allemagne, où pas une académie, quels que soient ses titres, n’a pu imposer ses décisions au langage ; où personne ne veut se soumettre, nous ne dirons pas au joug, mais à la direction d’un corps savant, quelque illustre qu’il puisse être ; où aucune règle générale ne peut prévaloir sur la forme individuelle que chacun veut donner à sa pensée ; où, en matière de style et de littérature, le seul mérite personnel des écrivains réussit à constituer une autorité ; où Leipzig ne le cède pas volontiers à Francfort, Francfort à Heidelberg ; Heidelberg à Iéna, Iéna à Berlin, etc. ; il n’y avait peut-être qu’un seul moyen de composer un dictionnaire dans le sens rigoureux de ce mot, un Thesaurus linguœ germanicœ, c’était d’invoquer, à l’appui de chaque mot, de chaque expression, tous les écrivains connus, acceptés, incontestés, à partir du moment où la langue se trouve définitivement fixée, c’est-à-dire depuis la Réforme. En effet, c’est à Luther, c’est à sa traduction de la Bible que revient l’honneur d’avoir fixé une langue jusque-là flottante, incertaine, divisée de province à province. C’est lui qui a commencé à la régulariser, en donnant une prééminence manifeste au dialecte qu’il avait choisi, et qu’il devait élever à un degré de pureté inconnu jusqu’à lui. Luther a créé ainsi le haut allemand, qui est resté la langue littéraire, la langue des auteurs ; c’est Luther qui se place à la tête de cette longue suite d’écrivains en tout genre, théologiens, poëtes, philosophes, naturalistes, historiens, romanciers, dont les œuvres demandaient à être fouillées pour fournir les matériaux propres à l’édification d’un dictionnaire national allemand. C’est ce qu’ont entrepris les frères Grimm, avec le concours empressé et unanime de leurs nombreux amis. Dans cet ouvrage, le XVIe, le XVIIe, le XVIIIe et le XIXe siècle sont également mis à contribution. Chaque mot est présenté sous ses diverses acceptions et ses différentes formes, depuis l’époque où il a été introduit dans la langue écrite jusqu’à nos jours. Chacune de ces acceptions est déterminée par la synonymie et par le terme correspondant de la langue latine, ou même, au besoin, de tout autre idiome plus propre à préciser exactement la nuance ; à la suite viennent, par ordre chronologique, les nombreux exemples, en vers ou en prose, qui établissent et justifient cette acception. Les patois, ou pour mieux dire les dialectes provinciaux, sont également cités, lorsqu’ils ont été introduits dans la langue littéraire par un poëte, comme Uhland, ou élucidés par un travail philologique, comme le Dictionnaire bavarois de Schmeller. Exécuté à ce point de vue, avec le soin scrupuleux qu’y apportent les auteurs, et qui, dans une pareille œuvre, est la qualité supérieure, essentielle, un semblable dictionnaire est appelé à réunir tous les avantages des dictionnaires renommés de la Crusca, de l’Académie française et de l’Académie royale de Madrid.

C’est beaucoup déjà que de donner un dictionnaire complet de cette langue allemande, si riche en mots composés, et que sa constitution même entraîne incessamment à la création de termes nouveaux. La justification de chacune des expressions, comme nous venons de le dire, par des citations empruntées aux meilleurs écrivains depuis le XVIe siècle, atteste une immense lecture, une prodigieuse érudition ; et cependant, ces parties si remarquables du travail des frères Grimm n’en sont pas les plus intéressantes. Ce qui est incontestablement plus neuf et plus curieux, au point de vue philologique, c’est d’abord la comparaison de tous les mots, soit radicaux, soit composés anciens, avec les formes qu’ils ont revêtues dans les divers idiomes germaniques et scandinaves, le gothique, l’ancien et le moyen haut allemand, l’anglo-saxon, le hollandais, le flamand, le frison, le danois, le suédois, l’islandais, etc. Parfois même les radicaux sont ramenés à un type primitif, le sanscrit, ou comparés à leurs analogues dans la famille slave, qui se rapproche plus des idiomes germaniques que de la branche celtique. En second lieu, c’est la recherche des analogies d’idées, qui, chez les peuples de la race indo-germanique ou plutôt indo-européenne, ont créé des expressions semblables dans les idiomes différents ; recherche qui, en montrant la marche de l’esprit humain dans la formation des langues, éclaire une des phases les plus curieuses de l’histoire du langage. Nous pouvons en citer ici un exemple assez frappant. En recherchant l’origine du mot bei (apud), MM. Grimm ont été amenés à un radical qui doit être bau, représentant l’idée de culture et d’habitation. Ce mot bei a pour équivalent dans les langues Scandinaves le mot hos, dérivé de haus, maison, et, en français, le mot chez, dérivé de casa. Nous pouvons justifier cette assertion en ajoutant que, dans la plus grande partie du Poitou, on désigne les fermes, les métairies, et en général les habitations isolées, par le mot chais, auquel on ajoute le nom du propriétaire primitif, le chais Pierre, etc. Ce fait se reproduit aussi en Bretagne et dans le Bordelais, où ce mot chais exprime l’idée d’un bâtiment en général. — En résumé, si le dictionnaire des frères Grimm est un ouvrage indispensable aux Allemands, il est en outre destiné à rendre un immense service aux philologues qui étudient les origines germaniques de la langue française. Jusqu’à ce jour, en effet, ils sont allés puiser leurs étymologies dans les glossaires surannés de Wachter, Schiller, Haltaüs, Scherz, etc., ouvrages arriérés qui fourmillent d’erreurs et ne sont guère plus estimés à l’étranger que celui de Bullet, en France, pour les origines celtiques. Le nouveau dictionnaire leur fournira un guide sûr pour ces recherches délicates où il est d’autant plus facile de faire fausse route, que souvent une ressemblance de sons tout à fait trompeuse conduit à une étymologie erronée et fait rejeter la véritable. Ce ne sera pas là un des moindres services rendus par les frères Grimm à la philologie comparée, qui leur est déjà redevable de tant de travaux justement estimés.

Ces réflexions sont en partie empruntées à un article de M. Michelant, publié en 1854 dans une revue alsacienne. Aujourd’hui (1865), le Dictionnaire de la langue allemande en est arrivé à la première moitié de la lettre K ; ainsi, voilà un dictionnaire qui ne présente aucune des nombreuses parties neuves qui se trouvent dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, et trente années suffiront à peine à sa complète édification. N’y a-t-il pas là de quoi donner à réfléchir aux impatients qui nous harcèlent de leurs réclamations, et qui, trop pressés de jouir, ressemblent à cet enfant qui tirait chaque matin le brin d’herbe croissant trop lentement à son gré ? Laissons à la jeune plante le temps de grandir, si nous voulons la contempler plus tard dans toute sa vigueur et toute sa beauté.

Disons en terminant que le Dictionnaire de la langue allemande offre une innovation des plus heureuses : le caractère gothique bâtard, qui présentait une si singulière anomalie au XIXe siècle, est remplacé, pour la première fois, par le caractère romain, presque universellement usité aujourd’hui. C’est un acheminement vers cette langue universelle, que rêvent, à notre époque, toutes les intelligences élevées, tous les esprits généreux.

Vocabulaire de la Crusca, publié à Florence en 1612. Plusieurs essais de lexicographie avaient précédé, en Italie, cette remarquable publication : en 1536, le Napolitain F. Luna avait donné le Vocabulaire de cinq mille mots toscans, tirés de Pétrarque, Dante, Boccace et du Roland furieux ; mais les définitions étaient si étranges, qu’un autre vocabulaire n’eût pas été inutile pour les expliquer. En 1543, Albert Accarisio fit oublier cette ébauche informe par un lexique qui ne tarda pas à être effacé à son tour par le grammairien ferrarais Alunno, qui publia son Dictionnaire des Richesses de la langue vulgaire. En 1549, Corso fit paraître ses Fondements de la langue toscane, ouvrage tout théorique, il est vrai, mais le meilleur qui eût paru jusqu’alors. Enfin, Pergamini de Fossombrone composa son Mémorial de la langue italienne. Mais un véritable dictionnaire de la langue vulgaire manquait encore, et ce qui le fit naître ne fut ni un besoin d’unité politique, ni une nécessité littéraire, mais une rivalité municipale et l’esprit de parti qui divisait les diverses provinces italiennes. Le sentiment de beaucoup de Florentins était qu’on ne pouvait ni parler ni écrire la langue italienne avec élégance, à moins d’être né en Toscane, où les abeilles portaient le miel sur les lèvres des enfants comme jadis sur celles de Platon. À cette époque, on déterra par hasard dans une bibliothèque de Padoue le livre de Dante sur l’Éloquence vulgaire. La découverte de ce livre, où Dante paraissait soutenir que l’italien pur était commun à toutes les parties de la Péninsule, raviva cette ancienne question : si, en dehors de l’idiome toscan, n’avait pas existé une langue dont cet idiome avait seul conservé la bonne tradition, et que Dante distinguait de la langue populaire, affirmant que cette ancienne langue appartenait à toutes les cités et qu’elle n’était le privilège exclusif d’aucune. Les Toscans soutinrent avec ardeur l’hypothèse favorable à leurs prétentions, et, pour légitimer leur dictature, l’Académie de la Crusca, de Florence, conçut le dessein de publier un dictionnaire. Fondée à Florence en 1582, cette Académie avait pris son nom du mot italien crusca, son, partie grossière du grain qui reste sur le tamis quand la farine est blutée ; sa devise était un blutoir surmonté de ces mots : Il più bel fior ne coglie (Il en recueille la plus fine fleur). On ne pouvait indiquer plus clairement la fin qu’on se proposait : épurer la langue toscane, en séparer la fleur du son. Les académiciens saisirent aux cheveux l’occasion que leur présentaient ces rivalités municipales ; le dictionnaire fut entrepris, et la première édition parut en 1612. Mais une œuvre exécutée au milieu de telles luttes devait soulever contre elle beaucoup de mécontentements. Les académiciens de la Crusca avaient prétendu rédiger le code de la langue italienne ; les mots accueillis par eux devaient être les seuls légitimes ; ceux qu’ils n’avaient point admis devaient être proscrits. En conséquence, un grand nombre d’esprits jaloux et scrutateurs s’étudièrent à éplucher le nouveau vocabulaire : on nota les définitions peu exactes, on découvrit des erreurs, on remarqua des omissions ; enfin, on avait à cœur de donner un démenti à la devise ambitieuse : Il en recueille la plus fine fleur. Parmi les mécontents figurèrent Cittadini, Fioretti, J.-B. Doni, Jules Ottonelli et Alexandre Tassoni. Mais le plus violent fut Paul Beni, qui publia l’Anti-Crusca. C’était le romantique de cette époque, et il cherchait à démontrer que le Dictionnaire de la Crusca dédaignait de s’approprier les richesses de la langue italienne du XVIe siècle. Les académiciens ne répondirent ostensiblement à aucune critique. Ils firent mieux : ils profitèrent de toutes et entreprirent une seconde édition, qui parut en 1623. Une nouvelle statistique de leurs erreurs fut immédiatement dressée ; les courageux bluteurs reprirent leur toile de Pénélope, et une troisième édition, beaucoup plus complète, fut publiée en 1691, cette fois en 3 vol. au lieu d’un tome unique. C’est seulement dans cette troisième édition que le Dictionnaire de la Crusca admit, pour la première fois, au nombre des auteurs classiques italiens le Tasse, dont la Jérusalem délivrée avait été qualifiée par lui de lourde et froide compilation, écrite d’un style inégal et barbare, et ne rachetant par aucune beauté ses innombrables défauts. Ajoutons, pour expliquer cette sentence presque sacrilège, que le Tasse était napolitain, et qu’il avait passé la plus grande partie de sa vie à Ferrare.

De nouvelles critiques surgirent, et il en naquit une quatrième édition en 6 vol., qui parut de 1729 à 1738. Cependant l’œuvre restait encore imparfaite : il y avait des erreurs ; des vocables exprimant soit des idées nouvelles, soit des découvertes de la science, n’y figuraient pas, et le Dictionnaire de la Crusca n’était point encore ce répertoire de toutes les richesses de la langue italienne, que les savants académiciens avaient eu la prétention de léguer à leur pays. Toutes ces lacunes furent courageusement signalées par l’illustre poëte Monti, qui, avec son gendre, Perticari de Pesaro, composa un ouvrage intitulé : Projet de diverses corrections et additions au Vocabulaire de la Crusca, livre qui dénote de profondes connaissances en philologie et en grammaire. Dans une lettre au marquis Trivulzio, qui sert d’introduction au Projet, Monti relève les nombreux défauts du dictionnaire et montre la nécessité de le corriger d’une foule d’erreurs, de l’enrichir d’un grand nombre de mots et d’en faire disparaître une multitude d’idiotismes, de proverbes vulgaires et de termes altérés. Il expose ses principes sur la nécessité d’un langage commun à tous les peuples de l’Italie, et sur une distinction nette à établir entre la langue parlée et la langue écrite. Monti base ses arguments sur l’ouvrage de son gendre Perticari, intitulé : Des Écrivains du XIVe siècle, où l’auteur cherche à concilier les deux écoles, celle des libertini et celle des puristi, qui divisaient l’Italie littéraire au commencement de ce siècle. La dernière édition du dictionnaire des académiciens della Crusca a été publiée à Venise en 1763.

Quoi qu’il en soit de ces querelles, le mérite le plus remarquable du Dictionnaire de la Crusca, c’est sa grande richesse en exemples choisis avec une rare sagacité et puisés aux sources les plus pures ; et, aujourd’hui encore, ce lexique jouit de la réputation méritée d’être le répertoire par excellence de la langue italienne. Malgré ce succès, quelques provinciaux endurcis — il en est aussi en Italie — reprochent au Dictionnaire de la Crusca ce qu’ils appellent son péché originel, l’omission de cette foule de mots lombards, romagnols, vénitiens, piémontais, napolitains, siciliens, etc., qui font retentir les échos des innombrables vallées formées par l’Apennin. Autant vaudrait reprocher au Dictionnaire de l’Académie française de nous avoir privés du charabia de Saint-Flour et du celto-breton de Quimper-Corentin.

L’extrait suivant de la préface d’une des bonnes éditions de ce célèbre dictionnaire donnera une idée de la méthode suivant laquelle il a été rédigé : « Après la définition ou explication du mot, nous avons ajouté les expressions équivalentes en grec et en latin. Outre les corrections jugées utiles, nous avons fait dans cette édition de nombreuses additions que rendait nécessaire la trop grande réserve de nos prédécesseurs relativement aux néologismes. Et ce n’est pas seulement aux mots primitifs que nous avons accolé leurs équivalents grecs et latins, mais encore aux expressions et locutions proverbiales, autant que leur nature le comportait. Il en est, en effet, qui n’ont pas d’équivalent dans les langues anciennes, ce qui vient de ce que les auteurs grecs ou latins, à cause de la différence des temps, des mœurs, des coutumes, etc., ne peuvent, dans certains cas, avoir des expressions qui correspondent parfaitement à celles qui représentent aujourd’hui des choses dont ils ne pouvaient avoir l’idée. Aussi, lorsque nous n’avons pas pu prendre des équivalents dans les belles époques littéraires de l’antiquité, nous n’avons pas craint de recourir à la basse latinité et même aux auteurs qui ont écrit après l’entière disparition de la langue latine (auquel cas nous avons nommé nos sources et marqué le mot d’un astérisque). C’est ce qui est le plus souvent arrivé pour les expressions théologiques et scientifiques, philosophiques, géométriques, etc. Cependant certains mots, certains tours, qui sont tout à fait italiens et qui appartiennent en propre à nos usages ou à notre vie domestique, ont dû rester sans équivalents grecs ou latins, parce que, même en épluchant les glossaires de basse latinité et de grec moderne, il eût été impossible de les trouver, et qu’il eût fallu les remplacer par une périphrase, ce qui eût été un pire moyen que de les laisser sans équivalents ; tels sont les mots affettatore, affricogno, etc. Nous devons aussi avertir le lecteur que, pour les mots qui ont des synonymes, lorsque nous avons omis le correspondant grec ou latin, c’est qu’il se trouvait déjà à ce synonyme, et que nous avons jugé superflu de le répéter ; tels sont les mots arrangolare, bieta, etc. »

Sur plusieurs points, nous ne partageons pas le sentiment de la savante Académie. À quoi peuvent servir, dans un dictionnaire italien, les équivalents grecs et latins ? À égarer les esprits. Quand une langue est parvenue à un certain degré de maturité, on peut dire qu’elle est émancipée et qu’elle n’a plus d’ancêtres ; les transformations successives que ses vocables ont subies sont si complètes, qu’elles semblent nées de sa propre essence ; c’est un tronc vigoureux qui se soutient de lui-même par son propre poids, et qui s’est complètement détaché de ses racines. Remonter à son principe, c’est s’exposer sciemment à une foule d’erreurs : une langue morte, c’est la statue immobilisée, pétrifiée ; une langue parlée, c’est le corps vivant dans lequel vibrent les nerfs, battent les artères, circule le sang ; le mouvement est partout, la transformation est incessante ; la moelle devient os, l’os devient chair, bientôt la chair n’est plus qu’épiderme, et autant en emporte le ventre mais la moelle, les os, la chair et la peau sont aussitôt remplacés qu’anéantis. La métamorphose est de tous les instants et elle n’a point de sommeil ; ce qui était vieux redevient jeune, jusqu’à ce que sonne l’heure de la décadence et de la caducité. Par exemple, demandez à Ménage ce que c’est qu’un homme insolent, il vous répondra : « Un homme insolent, c’est l’abbé X… qui, soupant hier chez madame Cornuel, attacha sa serviette à un bouton de sa soutane au lieu de la déployer sur ses genoux, demanda de la soupe au lieu de potage, du bouilli au lieu de bœuf, coupa son pain en menus morceaux au lieu de le rompre comme tout le monde, versa son café dans la soucoupe au lieu de le boire dans la tasse, etc., etc. » En effet, suivant Ménage, insolent (de in solens, non habituel, contraire à l’usage) était la seule signification qui pouvait s’appliquer au pauvre abbé.

Nous adressions un jour la question suivante à un très-savant professeur de rhétorique : « Qu’est-ce qu’un mélodrame ? «  Il nous répondit sans broncher : « C’est une action mêlée de chants. » Notre homme, qui savait par cœur les racines de Lancelot, fut très-étonné et presque scandalisé quand nous lui apprîmes qu’un mélodrame est un drame très-noir, très-lugubre, dont tous les personnages disparaissent par le poison, par le poignard, dans des chausse-trapes, des souterrains, des puits sans fond, tous, jusqu’au souffleur. Conclusion : il faut surtout étudier une langue en elle-même. Des génies comme Dante, Pétrarque, Boccace, l’Arioste, avaient trouvé des mots pour exprimer toutes leurs idées, ainsi que leurs nuances les plus délicates, et ce vocabulaire aurait dû suffire aux académiciens de la Crusca.

Pour mitiger par quelques lignes d’éloge cette critique d’un livre justement célèbre, nous allons donner le jugement, que Ginguené a formulé sur le Dictionnaire de la Crusca. Toutefois, cet éloge nous paraît empreint de quelque exagération. Dans son Histoire littéraire de l’Italie, Ginguené s’est peut-être montré trop italien ; il à cédé à cet entraînement qui fait que tout historien s’enthousiasme pour le sujet qu’il traite ! Et cela est si vrai, que l’esprit si net et si juste de Voltaire n’a pu s’affranchir entièrement de ce défaut : dans son Histoire de Charles XII, le vainqueur de Narva est bien supérieur à Pierre le Grand et c’est le contraire qui a lieu dans l’histoire du vainqueur de Pultawa. Suivant Ginguené, le Dictionnaire de la Crusca est un code d’une autorité irréfragable, à laquelle, depuis qu’il a paru, tous les écrivains se sont soumis ; une barrière forte et solide contre laquelle se sont heureusement brisés tous les efforts du néologisme moderne ; modèle enfin si parfait de ce que doit être un ouvrage de cette nature, qu’il a fallu que toutes les nations lettrées qui ont voulu avoir des dictionnaires de leur propre langue se réglassent sur celui de l’Académie de là Crusca, ou se condamnassent elles-mêmes à une inévitable infériorité.

Dictionnaire de la langue castillane, par l’Académie royale espagnole ; 6 vol. in-fol., Madrid, 1726-39. Ce dictionnaire est très-recherché. On trouve, au commencement du premier volume, une préface relative à la composition de ce grand ouvrage, ainsi que trois discours sur l’origine de la langue castillane, sur les étymologies et sur l’orthographe, avec une liste des auteurs choisis par l’Académie pour servir d’autorité à ses décisions. L’édition donnée à Madrid, en 1770, 6 vol. in-fol., contient des augmentations et des corrections qui doivent la faire préférer à la première. L’Académie espagnole publia un abrégé de son dictionnaire en 1780. Ce vocabulaire, assez considérable comme volume, a été souvent réimprimé, même en France ; il est très-répandu et supplée en quelque sorte au grand dictionnaire dont il est extrait. Dans la 5e édition, 1817, l’Académie espagnole admit des changements si considérables pour l’orthographe des mots, que son dictionnaire ne s’accorde plus avec les livres espagnols imprimés antérieurement à cette réforme.

Encyclopédies, biographies et dictionnaires hollandais. — La Hollande ne nous apparaît que derrière un vaste comptoir, où, courbée sur un grand livre, elle établit perpétuellement la balance de ses profits et pertes. Au delà des grands souvenirs de son histoire maritime, de son commerce immense, des hardies explorations de ses navigateurs, nous ne voyons plus rien, nous ne découvrons plus rien ; là se borne pour nous son horizon ; à peine daignons-nous nous rappeler qu’elle a produit d’inimitables artistes qui lui assurent une des places les plus brillantes dans le domaine de l’intelligence et de l’imagination. C’est une erreur et une injustice ; la Hollande est aussi la patrie de littérateurs distingués, de philosophes profonds, d’érudits qui ont fouillé avec succès tous les recoins de la science historique. Les auteurs hollandais se sont exercés dans toutes les branches de la littérature et y ont excellé : romans, contes, poésies, voyages, théâtres, ils ont abordé tous les genres et les ont traités supérieurement ; la patrie des Grotius, des Heinsius, des Boerhaave, des Swammerdam, a été aussi celle des romanciers et des poëtes, comme elle a été celle des hommes d’État les plus illustres. Il est cependant un côté de la richesse littéraire que les Hollandais semblent avoir sciemment délaissé, soit qu’il répugne à la nature de leur génie tour à tour positif et rêveur, comme on le remarque si souvent chez les peuples du Nord, soit qu’ils n’en aient pas compris l’utilité pratique, soit encore qu’ils dédaignent tout ce qui ne porte pas un sévère cachet d’originalité ; nous voulons dire les œuvres encyclopédiques, celles que nous passons en revue en ce moment. La littérature hollandaise est très-pauvre en ouvrages de ce genre. Bien loin de nous offrir un trésor comparable à l’Encyclopédie du dix-huitième siècle elle ne pourrait pas même, du moins sous le rapport de l’universalité, fournir un travail qu’on pût mettre en parallèle avec notre Encyclopédie des gens du monde ou l’Encyclopédie moderne. Elle ne possède aucun répertoire général des connaissances usuelles ; son inventaire, en un mot, reste encore à établir. Toutefois, sans posséder d’œuvre encyclopédique, à proprement dire, elle compte néanmoins au nombre de ses productions littéraires les plus estimées certains ouvrages qui, en se restreignant, il est vrai, à une branche spéciale, affectent la forme de nos encyclopédies et de nos dictionnaires. La plupart ont trait à l’histoire nationale ; mais ceux de cette catégorie, malgré le mérite incontestable qu’on a dû leur reconnaître autrefois, paraissent aujourd’hui surannés ; car, remontant au dix-septième ou au dix-huitième siècle, ils ont été bien dépassés depuis par les travaux de la science moderne. Nous citerons entre autres : Hetgroot Tooncel der Nederlanden (Grand Théâtre des Pays-Bas), par François Halma, deux forts volumes in-folio à deux colonnes avec planches, portraits et cartes, édités à Leeuwarde vers la fin du dix-huitième siècle ; et le Algemeen Vaderlansch Woordenboek (Dictionnaire universel de l’histoire de la patrie), 35 volumes in-8° avec planches, cartes et portraits, par Jacobus Kok, édité à Amsterdam par Johannes Allart ; le dernier volume a paru en 1795. Une publication qui se rapproche beaucoup plus de nos encyclopédies est le Algemeen Woordenboek der Kunster en Wetenschappen (Dictionnaire universel des sciences et des arts), par Nieuwenhuis ; mais cet ouvrage date du premier quart de ce siècle, et, après avoir joui, lors de son apparition, d’une réputation méritée, il a cessé depuis longtemps de répondre aux exigences toujours croissantes de la science. La Hollande possède également une foule d’ouvrages rédigés en forme de dictionnaires ou de lexiques ; tel est le Handboek voor Ingenieurs (Manuel des Ingénieurs), par D.-J. Pasteur, Devender, 3 volumes grand in-8°. Nous pourrions en citer plusieurs autres de ce genre ; mais, comme nous l’avons dit, ils n’embrassent qu’un étroit secteur du cercle des connaissances humaines.

Un ouvrage, dans lequel l’auteur s’est plus particulièrement astreint à la forme du dictionnaire, c’est-à-dire à l’ordre alphabétique, mérite une mention spéciale ; il est intitulé : De Levens en Werken der Hollandsche en Vlaamsche Kuntschilders, Beeldhonwers, Graveurs en Bouwmeesters, van den vroegsten tot oponzen tyd. Met Portretten en de voornaams te monogrammen, (Biographies et Œuvres des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes hollandais et flamands, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Avec portraits et monogrammes), par Immerzeel ; 3 volumes grand in-8°. Ce travail estimable vient d’être refondu et complété par M. Christian Kramm, amateur et artiste distingué, qui, pendant sa longue carrière, avait amassé une multitude de riches matériaux ; 6 volumes grand in-8° et un volume de supplément, édités en 1865 par MM. Diederichs frères, à Amsterdam. Cet ouvrage est indispensable à tout amateur éclairé des beaux-arts qui veut avoir un guide sûr dans cette partie si attrayante, où l’on est continuellement exposé à se fourvoyer quand on n’a pas à son service une grande finesse de goût développée par l’étude ou par le talent. C’est aux mêmes éditeurs que la littérature hollandaise doit encore la publication du seul ouvrage que l’on puisse, peut-être, considérer dans les Pays-Bas comme une encyclopédie ; c’est le Algemeen noodwendig Woordenboek der Zamenleving Bekelzende beknopt en zakelgk : al het Wetenswaardige vit geschiedenis en ieder vak van menschelgke kennis ; de juiste beteekenis der Kumtbenamingen in alle wetenuhappen, beroepen en handwerken ; opgane der nivindingen en ontdekkingen ; plaatsclyke en historische byzonderheden ; zeden, genroonten en gebruiken van alle volken der aarde ; vermaarde personen, en. (Dictionnaire universel de la conversation, contenant succinctement : les faits les plus importants de l’histoire et de toutes les branches des sciences, la terminologie des sciences, arts et métiers, les découvertes et inventions, détails historiques, mœurs et coutumes de tous les peuples du monde, la biographie des personnages célèbres, les événements remarquables, etc.) ; 6 volumes in-folio à deux colonnes.

On doit enfin aux mêmes éditeurs : Nederlandsch Handelsmagazyn of algemeen Woordenboek voor Handel en Nyverheid (Magasin général du commerce, ou Dictionnaire universel du commerce et de l’industrie, etc.), deux volumes in-folio de 1440 pages ; et un ouvrage périodique intitulé : Onze Tyd. Merlewaardise gebeurtenisten onzer dagen, etc. (Notre temps. Événements remarquables de nos jours sur le terrain de la politique, de l’histoire, de la géographie, de l’ethnographie, des sciences, des arts, de l’industrie, etc., ainsi que les biographies et caractères des contemporains célèbres). Le 36e volume de cette grande publication a paru le 1er janvier 1866 ; chaque volume est orné de trois à six portraits, et il en paraît deux chaque année.

Nous avons épuisé la liste des ouvrages hollandais qui se rapprochent plus ou moins de la forme encyclopédique. Comme on a pu s’en convaincre, la littérature des Pays-Bas est loin d’offrir, sous ce rapport, les mêmes richesses que la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Mais avec les excellents modèles que lui fournissent les nations voisines, et les éléments précieux qu’elle peut puiser dans son propre fonds, il est impossible que la Hollande reste longtemps étrangère au grand mouvement qui pousse de toutes parts à la vulgarisation de la science.

Dictionnaire chinois paï-wen-yun-fou (le). Les missionnaires de Pékin, dans leurs mémoires concernant les Chinois, ont signalé ce précieux monument de linguistique, et cependant les sinologues européens semblent presque en ignorer l’existence. Cet oubli tient d’abord à la difficulté qu’éprouveraient à étudier ce dictionnaire, à juste titre nommé le Robert Estienne chinois, les personnes qui ne sont pas profondément versées dans la langue et la littérature de ce peuple ; ensuite à la rareté de cet ouvrage, qui fut imprimé aux frais de l’État et distribué gratis à quelques savants, sans entrer dans le domaine de la librairie.

Toutefois, à une époque d’études philologiques et historiques comme la nôtre, au moment où la civilisation européenne tend à se mettre en contact avec celle de ce peuple jusqu’ici presque inconnu, il n’est pas sans intérêt d’étudier ce vaste répertoire de ses connaissances. Dans cet ouvrage, en effet, on trouve non-seulement la langue et l’écriture des Chinois, mais encore leur histoire, la description de leur pays, leurs mœurs, leurs croyances philosophiques et religieuses, leurs sciences, leurs arts, leur industrie ; en un mot, tout ce qui les concerne dans l’ordre physique et moral.

C’est à Khangh-hi, le plus grand des empereurs et peut-être des savants que la Chine ait possédés, que l’on doit la publication de cet immense recueil. Frappé de l’utilité qui résulterait, pour la philologie chinoise, d’un monument qui contînt toutes les richesses de cette langue dont il faisait ses délices, et dans laquelle il a écrit des ouvrages remarquables, il conçut le projet de remplir ce vide et d’illustrer ainsi son règne. À cet effet, il convoqua dans son palais tous les savants distingués de l’empire, et, ayant mis à leur disposition tous les ouvrages anciens et modernes que l’on put découvrir, il les chargea de recueillir avec soin tous les mots, toutes les locutions, les allusions, les figures dont la langue chinoise peut fournir des exemples dans les différents styles ; de classer les articles principaux d’après la prononciation des mots ; de consacrer un paragraphe distinct à chaque locution spéciale, et d’appuyer chaque paragraphe de plusieurs citations tirées des auteurs originaux. Soixante-seize lettrés se réunirent à Pékin, et, grâce à la collaboration et à la correspondance active des docteurs répandus dans toutes les provinces, l’ouvrage fut terminé au bout de huit ans (1711) et imprimé aux frais de l’État, en 127 gros volumes dont l’empereur revit tous les matériaux. Lui-même composa la préface de cette vaste encyclopédie ; et nous croyons intéresser nos lecteurs en mettant sous leurs yeux la traduction d’un passage extrait de ce morceau, où l’on observera une simplicité vraiment remarquable chez un écrivain oriental :

« Ceci m’a inspiré le désir de former un dictionnaire universel qui embrassât tous les ouvrages existants et ne présentât aucune erreur grave. À cette fin, ayant réuni dans le palais Han-lin tous les docteurs de l’Académie, je me suis livré avec eux à un examen profond des divers dictionnaires ; nous avons corrigé les fautes qu’on y avait commises, et y avons ajouté ce qu’on avait oublié. S’il y avait, dans tel ou tel livre classique ou historique, un caractère ou un fait que l’on n’eût pas relaté, j’étais toujours là pour le faire ajouter. Peu à peu on a fait un volume ; mais comme il n’était pas encore bien certain que notre travail fût complet, j’ai donné de nouveaux ordres aux grands mandarins de l’empire, afin que l’on multipliât les recherches et que l’on ne laissât plus rien à ajouter ni à retrancher. Quand on eut rassemblé les additions faites dans la capitale et celles que l’on nous avait envoyées des provinces, on en forma un tout qui fut appelé Paï-wen-yun-fou.

» Dans la quarante-troisième année de mon règne, à la douzième lune, j’ai fait ouvrir le palais U-im, et j’y ai réuni les docteurs de l’Académie pour entreprendre avec eux la révision de tout l’ouvrage. Ce que l’on faisait chaque jour m’était d’abord soumis, et était ensuite confié aux graveurs ; enfin, dans la cinquantième année de mon règne, à la dixième lune, l’ouvrage fut entièrement terminé, et se composa de 106 livres, contenant en tout 18,000 et quelques feuilles. Il embrasse tout ce que les anciens et les modernes ont écrit, — soit grand, soit petit ; de telle sorte que de tous les dictionnaires, même les plus étendus, il n’en est aucun qui puisse égaler celui-ci.

» Quand l’ouvrage fut terminé, tout le corps des docteurs est venu me prier d’en écrire la préface. »

C’est donc, d’après l’empereur Khang lui-même, le dictionnaire le plus complet qui existe dans la littérature chinoise. On est étonné, en effet, d’y trouver dans un même article trois cents, quatre cents, souvent même jusqu’à six cents combinaisons différentes du mot principal, combinaisons qui toutes modifient plus ou moins le sens de celui-ci, et qui, avec les exemples inscrits à la suite de chacune, forment, pour ainsi dire, la monographie complète du sujet.

En vérité, le Grand Dictionnaire ne s’attendait pas à trouver un tel concurrent dans l’empire du Milieu, et surtout composé par un fils du ciel. Mais ce qui est de nature à nous consoler, c’est que probablement le Paï-wen-yun-fon ne donne pas, comme nous, à ses lecteurs chinois une traduction de toutes les locutions latines, empruntées à Horace et à Virgile.

Aujourd’hui, ce dictionnaire est devenu très-rare, même en Chine, et l’on n’en connaît que deux ou trois exemplaires en Europe. Le seul que possède la France a figuré au catalogue des livres vendus en octobre 1860 par H. Labitte, et il n’a pu trouver d’acquéreur.

Nous venons d’établir le bilan des richesses amassées par nos devanciers ; dans cette analyse rapide des œuvres qu’ils nous ont léguées, nous croyons avoir accordé une juste place au blâme et à l’éloge, en les mesurant sur une appréciation faite consciencieusement. Pourquoi eussions-nous appelé à notre aide l’amertume de la critique ou un esprit de dénigrement systématique ? Nous n’en avions pas besoin. Aux yeux de tout lecteur impartial, leurs qualités et leurs défauts s’affirment avec une irrécusable évidence. Nous le répétons, deux de ces monuments du génie de l’homme s’imposent surtout à notre admiration, le Dictionnaire historique et critique de Bayle et l’Encyclopédie de Diderot, parce que ces deux œuvres immortelles, même dans leur actuelle insuffisance, sont sorties d’une inspiration dégagée de toute préoccupation mercantile, et ont assis pour jamais, sinon inauguré, le principe d’où devait jaillir l’ère des sociétés modernes. Mais ces travaux d’Hercule du monde de la pensée suffisent-ils aujourd’hui aux aspirations de notre siècle ? Personne n’oserait le soutenir. Ce ne sont plus que des édifices majestueux, mais incomplets, des troncs vénérables que le voyageur, nous voulons dire l’homme d’étude, salue encore avec respect, mais chez lesquels toute trace de végétation active a presque disparu. Quant à la plupart des autres encyclopédies, M. Victor Hugo les a nettement caractérisées « spéculations de librairie, » c’est-à-dire publications entreprises en vue d’exploiter tel besoin, telle tendance de l’époque ; nul cachet de généralité et surtout d’originalité ; aucune idée élevée, franchement accusée, qui s’en dégage ; tout au plus des prétentions mal justifiées ou un esprit étroit qui étend chaque article sur le lit de Procuste dressé par une coterie. Et puis, ces ouvrages eussent-ils même, à l’époque de leur apparition, rempli consciencieusement un large programme, qu’aujourd’hui encore ils laisseraient un vide immense dans le cadre général qu’ils devaient embrasser. Les sciences, les arts, l’industrie, luttent de vitesse avec les locomotives de nos chemins de fer, avec le télégraphe électrique lui-même ; il faut les suivre dans cette course rapide, les devancer même quelquefois, si l’on veut arriver à temps ; il faut surtout faire dominer cette vaste exposition de nos connaissances actuelles par un principe large, fécond, qui repousse loyalement toute suggestion, toute exigence de parti, pour ne sacrifier qu’aux droits imprescriptibles de la justice et de la vérité, sans se laisser détourner de sa voie ni par des atténuations intempestives des fausses doctrines, ni par la perspective des périls que l’on court quelquefois lorsqu’on prend courageusement les droits de la pensée comme devise de son drapeau.

Aurons-nous échappé aux défauts que nous avons signalés dans les travaux de nos devanciers ? Nous avons du moins la conviction de n’avoir rien négligé pour cela. On pourra critiquer l’exécution de l’œuvre immense que nous avons entreprise, mais on n’en attaquera pas l’esprit sans blesser l’équité. Nous avons pu nous tromper sur des questions de détail ; nous croyons fermement n’avoir point erré quant à l’idée générale. Notre foi est celle de la France, qui revient, après plus d’un demi-siècle de tâtonnements, à sa vraie tradition politique et philosophique, aux idées qui ont vivifié la grande âme de nos pères.

Nous vivons à une époque où la fiévreuse activité des intelligences, détournée violemment des spéculations politiques, semble s’être repliée un instant sur elle-même pour se lancer ensuite, avec un élan irrésistible, dans la carrière où les sciences et les arts lui ouvrent un horizon sans bornes. Jamais la soif d’apprendre, de savoir, de juger, ne s’était emparée plus impérieusement des esprits ; jamais la pensée, surexcitée sans cesse par de nouvelles découvertes, n’avait abordé un ensemble plus étendu de questions et de problèmes hardis, mais d’une solution féconde ; jamais la raison ne s’était sentie plus affranchie des errements des siècles passés, et n’avait interrogé les mystères de toute science avec une plus indépendante curiosité. Nos savants produisent tous les jours d’excellents ouvrages, et ceux qui peuvent se les procurer et qui ont le temps de les lire, se trouvent ainsi en mesure de satisfaire à tous ces immenses appétits de l’esprit ; mais l’ensemble de ces ouvrages forme une véritable bibliothèque, et il n’est pas donné à tout le monde d’acheter une bibliothèque entière, tout le monde surtout n’a pas le temps qu’il faudrait pour la lire. C’est un livre unique, contenant toutes choses, qui pourrait seul mettre toutes les connaissances à la portée du grand nombre, et que possédons-nous en ce genre ? Encore une fois, des ouvrages surannés au point de vue philosophique et critique, arriérés de vingt ou trente ans au moins sous le rapport scientifique, n’embrassant que quelques spécialités traitées comme les moines de Clairvaux l’eussent fait sous l’œil de saint Bernard, avec une timidité qui laisse le moins de prise possible aux points d’interrogation toujours menaçants du pouvoir où de l’index. Le Grand Dictionnaire universel vient donc à son jour, à son heure ; il vient, ce qui sera désormais une nécessité séculaire, dresser la véritable statistique, offrir l’inventaire de la science moderne ; il vient satisfaire des impatiences généreuses, des avidités de savoir légitimes ; il apporte au savant, au littérateur, à l’historien, au philosophe, à l’industriel, au commerçant, à l’artiste, à l’ouvrier, à tout ce qui imagine, à tout ce qui exécute, un inépuisable approvisionnement, un arsenal formidable où sont rassemblés, classés, étiquetés, tous les moyens, toutes les ressources, toutes les forces, toutes les armes que le génie, la patience, les recherches, la science, les méditations des grands hommes, ont mis au service de l’intelligence. Jamais, nous le disons sans être arrêté par une feinte modestie, jamais un si vaste amas de matériaux précieux, de renseignements utiles ou indispensables, n avait été accumulé dans un répertoire aussi universel. L’Encyclopédie de Diderot, élevée pour ainsi dire sur les débris d’un monde dont elle a fait crouler les derniers appuis, apparaissant au seuil d’un monde nouveau dont elle jetait les gigantesques assises, l’Encyclopédie de Diderot a largement rempli la tâche qu’elle s’était attribuée, disons mieux, qu’imposaient à ses vaillants auteurs les idées profondes et hardies dont ils s’étaient constitués les apôtres, dont ils furent presque les martyrs. Mais à un autre siècle une autre œuvre ; l’histoire de l’esprit humain est une immense toile de Pénélope que le temps défait sans cesse et qui est toujours à recommencer. Voilà pourquoi nous avons repris en sous-œuvre l’immortel travail des encyclopédistes, non pas, certes, avec la prétention de remuer le monde à leur exemple en y jetant des idées nouvelles, mais avec celle de résumer toutes les connaissances humaines, en les faisant entrer dans un vaste cadre où l’homme studieux puisse, malgré son étendue, les embrasser d’un seul coup d’œil. Ah ! c’est une redoutable tâche que nous avons entreprise, lorsque nous avons résolu d’élever ce monument au génie de l’homme ; c’est un lourd fardeau que celui que nous portons depuis vingt ans, suivant chaque découverte, notant chaque progrès, analysant chaque idée, appréciant chaque système, épiant, pour ainsi dire, chaque moment où un germe nouveau allait éclore au monde de la pensée. Aujourd’hui que nos recherches sont arrivées à leur terme, que nos matériaux sont complets, nous mettons la main à l’œuvre, et nous allons presser les travaux pour que l’édifice soit bientôt achevé. Et ici s’offre naturellement l’occasion d’expliquer à nos lecteurs le plan de notre ouvrage, et de leur faire connaître nettement quel esprit a présidé à la rédaction de nos articles.

Nous l’avons déjà dit, tout le monde, à notre époque, veut apprendre, connaître, savoir, juger, se rendre compte ; on n’accepte plus les opinions toutes faites, qui se transmettaient autrefois, comme un héritage, d’une génération ou d’une classe d’individus à l’autre ; les préjugés ont cédé la place au raisonnement et à la critique, et, en toute chose, chacun veut exercer son propre contrôle, guidé par l’étude directe des faits et des doctrines. Les temps de foi aveugle sont passés sans retour ; on ne croit plus que sous bénéfice d’inventaire. Mais comment se diriger dans cet effroyable dédale de toutes les connaissances humaines ? Quelle lumière appeler à son aide ? À quelle source puiser les renseignements dont le besoin se renouvelle à chaque instant ? Quel livre interroger ? Quel ouvrage consulter ? C’est ici que commencent les véritables difficultés. Eût-on à sa disposition la Bibliothèque impériale et les prodigieuses richesses qu’elle renferme, que l’on serait encore embarrassé, qu’on le serait même davantage. Et puis, où trouver un fil d’Ariane pour se diriger à travers tous les détours de ce formidable amas des trésors de l’esprit ? L’impuissance du chercheur naîtrait de cette abondance même. Quant aux bibliothèques particulières, en est-il beaucoup qui puissent suffire aux recherches auxquelles est condamné celui qui veut éclaircir un point douteux ou se renseigner sur un événement ? Quelle collection de traités ou de dictionnaires ne devront-elles pas réunir sur les diverses branches de nos connaissances : linguistique, lexicographie, grammaire, rhétorique, philosophie, logique, morale, ontologie, métaphysique, psychologie, théologie, mythologie, histoire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie, trigonométrie, hautes mathématiques, mécanique, astronomie, physique, chimie, sciences naturelles, botanique, zoologie, géologie, ornithologie, ichthyologie, entomologie, erpétologie, médecine, chirurgie, pathologie, thérapeutique, physiologie, pharmacie, art vétérinaire, archéologie, paléontologie, technologie, arts et métiers, beaux-arts, littérature, bibliographie, économie politique, agronomie, horticulture, viticulture, sylviculture, commerce, industrie, marine, navigation, art militaire, artillerie, génie, statistique, droit, législation, administration, finances, cultes, instruction publique, eaux et forêts, inventions et découvertes, magie, alchimie, astrologie, blason, jeux, numismatique, termes de chasse, de pêche, de bourse de turf, etc., etc., etc. Voilà à quelle multitude de livres il faudrait avoir recours pour éclairer ses doutes ou son ignorance, et cela quand on est pressé de trouver et de savoir. Dans les ouvrages spéciaux, il faut, pour arriver à la formule d’un principe, à la constatation d’un phénomène, suivre une série de raisonnements et de déductions, qui se succèdent quelquefois à travers la moitié d’un volume ; tandis que, le plus souvent, on cherche l’expression nette et concise d’une vérité, sans égard aux rapports qui l’enchaînent à un certain ordre d’idées. Un dictionnaire universel, qui renferme tout ce qui a été dit, fait, écrit, imaginé, découvert, inventé, est donc une œuvre éminemment utile, destinée à satisfaire d’immenses besoins ; car un tel dictionnaire met, pour ainsi dire, sous la main de tout le monde, l’objet précis de toutes les recherches qu’on peut avoir besoin de faire.

Traçons maintenant un sommaire rapide de chacune des parties qui composent notre ouvrage.

Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle étant, avant tout, le dictionnaire de la langue, la partie lexicographique a reçu des développements qu’on chercherait vainement ailleurs, et qui se suivent dans un ordre logique, clair, méthodique, que tous les dictionnaires avaient trop dédaigné jusqu’à présent : sens propres, sens par extension, par analogie ou par comparaison, sens figurés purs, sont nettement déterminés par des exemples qui font rigoureusement ressortir les nuances et les délicatesses des diverses acceptions ; chaque mot trouve son historique tout tracé par son étymologie, sa formation, et les vicissitudes de sens qu’il a subies pour arriver jusqu’à nous, vicissitudes rendues sensibles par des exemples empruntés à nos vieux chroniqueurs, aux fabliaux, aux trouvères, aux auteurs du XVIe siècle, à ceux du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, et enfin, et surtout, aux écrivains de notre temps. Un dictionnaire du XIXe siècle ne doit-il pas s’attacher de préférence à reproduire la physionomie de la langue au moment actuel ? Les immortels écrivains du XVIIe siècle ont fixé notre idiome, lui ont donné sa forme nationale ; mais ceux de notre époque l’ont assoupli, étendu, plié aux innombrables besoins de l’esprit et de la pensée, et il n’est peut-être pas d’expression qui n’ait revêtu sous leur plume une forme neuve, qui n’ait été enrichie de quelque acception aussi juste que pittoresque. Pourquoi donc, comme presque tous nos devanciers l’ont fait, bannir ces écrivains d’un domaine qu’ils ont si heureusement contribué à cultiver et à fertiliser ? Nous leur avons, au contraire, réservé une large place, convaincu que les V. Hugo, les Lamartine, les Alfred de Musset, les Th. Gautier, les Villemain, les Sainte-Beuve, les G. Sand, les Balzac, les Alex. Dumas, les Proudhon, les Henri Martin, les V. Cousin, et tant d’autres que nous pourrions citer, valent bien la plupart de ces fades et insipides auteurs du XVIIIe siècle et du commencement du XIX, qui partageaient avec Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, La Bruyère, Boileau, La Fontaine, Molière, etc., le monopole des exemples à fournir pour asseoir les différents sens des mots. Tout écrivain de talent, à quelque temps, à quelque opinion et à quelque spécialité qu’il appartienne, a payé son tribut à nos colonnes. Par elle-même, la langue n’a point de doctrine fixe, puisqu’elle doit servir d’instrument à l’athée comme au dévot le plus fanatique, au révolutionnaire le plus exalté comme au partisan de l’immobilisme, et une sorte d’éclectisme est le seul système qui puisse lui convenir.

Parlons maintenant de la partie étymologique, à laquelle le Grand Dictionnaire a voulu donner de très-amples développements. Parmi les sciences nouvelles auxquelles le XIXe siècle s’honore avec raison d’avoir donné naissance, il en est une qui attire tout d’abord l’attention par la rapidité avec laquelle elle s’est créée et par la fécondité des résultats auxquels elle a conduit ; nous voulons parler de la philologie comparée, qui ne date que d’hier et qui, cependant, a pris rang immédiatement à côté de l’histoire, de l’anthropologie, de l’ethnographie, de la mythologie, pour lesquelles elle est désormais un auxiliaire indispensable. Comme toute science, la philologie comparée, la linguistique, a passé par des phases transitoires avant d’arriver à l’état de science constituée. Mais aucune, peut-être, n’a franchi en moins de temps ces périodes, qui sont les âges du savoir humain, les étapes de l’intelligence. On peut dire sans exagération que tous les progrès sérieux, positifs, qu’a faits la linguistique, se sont accomplis dans l’espace de cinquante années, comprises entre l’apparition de la Grammaire comparée de Bopp (16 mai 1816) et nos jours.

Ce n’est pas à dire, cependant, que le langage n’ait jamais préoccupé l’attention des hommes avant cette époque. Au contraire, nous retrouvons des traces extrêmement anciennes de ces préoccupations. Mais, de même que la chimie n’a commencé à exister qu’à partir du moment où elle s’est dégagée des théories sans fondement et des notions empiriques de l’alchimie, de même la linguistique ne s’est fondée que lors de l’introduction de la méthode scientifique dans ce terrain où s’étaient perdus auparavant tant de rêveurs. Comme nous venons de le dire, la linguistique date de la publication de la Grammaire de Bopp, qui gardera l’éternel honneur d’avoir posé cette science sur une base solide, et d’avoir ensuite pris une part des plus actives à son développement.

Les peuples anciens se préoccupèrent, à leur manière, de ce phénomène merveilleux, la parole ; les brahmanes indiens, par exemple, dans les hymnes des Védas, élevèrent, nous apprend M. Max Müller, la parole au rang d’une divinité. Dans les Brahmanas, la parole est appelée la vache, le souffle est appelé le taureau, et l’esprit humain est présenté comme leur progéniture. Mais un peu plus tard on abandonna ces idées mystiques, et l’étude de la grammaire fut instituée par les brahmanes d’une façon qui n’a jamais été surpassée, du moins sous le rapport de la minutie. « L’idée, dit M. Max Müller, de réduire une langue tout entière à un petit nombre de racines, qu’en Europe, au XVIe siècle, Henri Estienne tenta de réaliser le premier, était parfaitement familière aux brahmanes, au moins cinq cents ans avant Jésus-Christ. » Les grammairiens grecs, représentés par les deux écoles d’Alexandrie et de Pergame, ont exécuté des travaux grammaticaux qui, aujourd’hui encore, ne sont pas sans valeur. Chez les Romains, ces études furent également cultivées avec grand succès ; il nous suffira de rappeler les noms de Varron, de Lucilius, de Festus, de Quintilien, de Priscien, etc. Si maintenant nous sortons de l’antiquité, nous retrouvons toujours la méthode empirique en vigueur, mais successivement transformée par les notions, de plus en plus étendues, acquises par la connaissance des nouvelles langues. Il faudrait plusieurs volumes pour faire l’histoire de la linguistique avant le XIXe siècle  : nous nous bornerons à nommer Vossius, les Estienne, Pasquier, Bochart, Ménage, Huet, de Brosses, Court de Gébelin, Fabre d’Olivet, Larcher, Turgot, etc., qui, même de nos jours, ont encore, hélas ! des disciples obstinés qui refusent de se rendre à l’évidence.

De très-bonne heure, ces précurseurs de la linguistique voulurent chercher un lien de parenté entre les différentes langues qui leur étaient accessibles. Ces préoccupations donnèrent naissance aux systèmes les plus fantastiques et les plus inconciliables. Mais ces tendances latentes dénotaient déjà un véritable progrès ; ces aspirations intuitives furent satisfaites par une découverte inespérée, celle de la langue sanscrite, dont la connaissance positive ne date chez les Européens que de la fondation de la Société asiatique de Calcutta, en 1784. Dès lors le rôle des précurseurs est fini ; celui des initiateurs commence : William Jones, Carey, Wilkins, Forster, Colebrooke, etc., sont les glorieux promoteurs du mouvement. L’étude du sanscrit démontra immédiatement sa parenté étroite avec la plupart des idiomes de l’Europe (postérieurement appelés indo-européens) et plusieurs de l’Asie. Puis arrivent les admirables travaux de Bopp, de Schlegel, de Humboldt, de Pott, de Grimm, de Rask, de Weber, de Max Müller, qui achèvent la révolution ébauchée par leurs prédécesseurs.

Sans anticiper ici sur l’article étendu que nous consacrerons dans cet ouvrage à la langue sanscrite, nous ferons remarquer que le sanscrit n’est pas, comme on le croit trop généralement, la souche des langues indo-européennes ; c’est tout au plus une branche collatérale (pour la période védique). Dans nombre de cas, le sanscrit classique trahit même, par des symptômes non équivoques, son âge moins avancé par rapport au latin, au zend, etc. Nous signalerons, par exemple, la substitution des palatales aux gutturales dans les racines. L’importance du sanscrit ne consiste donc pas, comme on pourrait le supposer, dans son antiquité, mais bien plutôt dans son intégrité, dans l’état de conservation de ses nombreux monuments littéraires. Il nous a ainsi fourni des éléments de comparaison d’une valeur inappréciable, pour grouper tous les idiomes congénères, combler les lacunes qui les séparent, et renouer des liens rompus par des accidents inconnus.

Ces quelques considérations suffiront, nous l’espérons, pour faire comprendre à nos lecteurs l’importance de la science nouvelle, et leur expliqueront pourquoi nous avons cru devoir lui consacrer une aussi large place dans le Dictionnaire du XIXe siècle.

M. Max Müller range parmi les sciences naturelles la linguistique, qu’on avait à tort, suivant lui, classée jusqu’ici parmi les sciences historiques. Nous reconnaissons volontiers que l’application de la méthode des sciences naturelles à la linguistique a produit, entre les mains de M. Max Müller et des savants allemands, de merveilleux résultats ; mais nous croyons cependant que les considérations historiques sont d’une importance extrême dans la linguistique, et que la science du langage est mixte, qu’elle touche à la fois au domaine naturel et au domaine historique. Cette restriction faite, nous reconnaissons sans difficulté le côté ingénieux et neuf de la théorie de M. Max Müller. Rien, en effet, ne ressemble plus à un anatomiste armé du scalpel et fouillant un cadavre pour lui arracher les secrets de la vie organique, qu’un linguiste analysant, disséquant un mot, dégageant au milieu des affixes et des suffixes, et des différentes modifications phonétiques internes, une racine primitive. Des deux côtés il faut la même habileté de praticien, la même sûreté de main, la même intelligence, la même sagacité. Le linguiste a, lui aussi, ses œuvres merveilleuses de restitution inductive ; sur un fragment de livre, sur une phrase, sur un mot, il reconstruit une langue tout entière avec la même infaillibilité que le paléontologiste restitue, sur une vertèbre, sur une dent, un animal, un monde entier. Nous pouvons même dire que, dans certains cas, les résultats obtenus par la linguistique semblent encore plus étonnants que ceux qui le sont par la paléontologie. Les lignes suivantes, empruntées à M. J. Perrot, feront parfaitement comprendre ce fait aux lecteurs :

« Bien mieux que l’enquête archéologique, si brillamment inaugurée, il y a une trentaine d’années, dit M. J. Perrot, par les savants du nord de l’Europe, l’étude des langues et de leurs formes les plus anciennes nous permet de remonter dans ce vague et obscur passé, où se dérobent les premiers vagissements et les premiers pas de l’humanité, bien au delà du point où s’arrêtent la légende et la tradition même la plus incertaine. Ni ces grands amas de coquilles, si patiemment remués et examinés par les antiquaires norwégiens ; ni ces lacs italiens et suisses, dont M. Troyon et ses émules explorent les rivages et interrogent du regard et de la sonde les eaux transparentes ; ni les cavernes fouillées par M. Lartet ; ni ces antiques sépultures d’un peuple sans nom, qui se retrouvent des plateaux de l’Atlas aux terres basses du Danemark, ne nous livrent d’aussi curieux secrets que ces riches et profondes couches du langage, où se sont déposées, et comme pétrifiées, les premières conceptions de l’homme naissant à la pensée, les premières émotions qu’il ait éprouvées en face de la nature, les premiers sentiments qui aient fait battre son cœur. Reste des grossiers festins de nos sauvages ancêtres, débris de leurs légères demeures suspendues au-dessus de ces eaux qui les protégeaient et les nourrissaient tout à la fois, monuments authentiques de leur ingénieuse et opiniâtre industrie, faibles instruments qui les aidaient dans leurs premières luttes contre la nature, armes fragiles et émoussées qui leur servaient à se défendre contre les bêtes fauves, étranges bijoux, gauches et naïves parures ou se révèlent des instincts de coquetterie contemporains, chez l’un et chez l’autre sexe, des premiers rudiments de la vie sociale, tout cela n’est ni aussi instructif, ni aussi clair et aussi précis, tout cela ne nous en apprend pas autant sur ces longs siècles d’enfance et de lente croissance, que l’analyse même des mots, que l’explication de toutes ces métaphores hardies dont nous avons hérité et que nous employons encore tous les jours sans plus les comprendre, que l’examen de tous ces termes figurés, qui, même dans les plus raffinés et les plus philosophiques de nos idiomes modernes, subsistent toujours comme les vivants témoins d’un inoubliable passé, et semblent protester, par le rôle qu’ils continuent à jouer dans la langue, contre les victoires et les conquêtes de l’abstraction. ».

M. Max Müller embrasse sous le nom de science du langage les différentes études successivement appelées philologie comparée, etymologie scientifique, phonologie, glossologie, linguistique, etc., appellations dont il blâme l’impropriété. Il est évident que, comme terme générique, science du langage est un mot très-heureux, très-large, qui permet de grouper en un seul faisceau les différentes sciences auxquelles l’étude du langage sert de base. Ces différentes sciences, qui relèvent immédiatement de la science du langage, et dont elles ne sont, en quelque sorte, que les annexes, sont les suivantes :

D’abord l’étymologie, ou l’histoire des origines individuelles des mots, la généalogie des termes d’une langue. Les lecteurs verront comment nous avons traité cette partie, qui, dans un dictionnaire français, doit être considérée comme une des plus importantes, au point de vue de la connaissance exacte des mots. Le Dictionnaire du XIXe siècle est le premier jusqu’ici, nous pouvons le dire sans vanité, qui ait inauguré en France ce progrès capital. Jusqu’ici l’on se bornait, même dans les dictionnaires les plus récents et les mieux faits (nous citerons pour exemple celui de M. Littré, auquel d’ailleurs nous avons rendu toute justice), à donner l’étymologie latine ou grecque la plus voisine du mot français, sans remonter au delà. Quelquefois on allait jusqu’à rapprocher les termes congénères, tels que nous les présentent les langues néo-latines ou romanes. Nous avons procédé tout autrement : non content de donner les étymologies immédiates d’un mot, nous avons, avec Pictet, Pott, Benfey, Kuhn, Weber et tant d’autres savants, franchi ces colonnes d’Hercule de la philologie classique. Nous nous sommes attaché à faire l’histoire complète d’un radical, à suivre les transformations multiples qu’il a subies en passant en français, en latin, en grec, en sanscrit, et dans les autres idiomes collatéraux : persan, zend, langues germaniques, slaves, etc., en un mot, dans toute la grande famille indo-européenne. Nous croyons avoir ainsi rendu un véritable service à nos lecteurs, en élevant l’étymologie, ce procédé auparavant si restreint et, pour ainsi dire, si mécanique, à la hauteur d’un enseignement philosophique et historique.

Une autre science dérivée de la linguistique, c’est la mythologie comparée, à peine connue en France, et cependant si prodigieuse dans ses applications. Nous ne pouvons pas donner ici la définition complète de cette science, qu’on trouvera traitée à son ordre alphabétique. Nous ferons seulement remarquer que si, comme le dit spirituellement Max Müller, la mythologie est une maladie du langage, il existe contre cette maladie un remède spécifique dont les effets, quoique rétrospectifs, n’en sont pas moins certains : c’est la linguistique, la linguistique seule, qui peut guider l’historien dans ce dédale des mythes primitifs, sans cesse transformés, fondus, défigurés, intervertis, substitués. Le lecteur verra ce que cette science peut produire, en parcourant les principaux articles que nous avons consacrés aux mythes, aux légendes, aux personnages fabuleux, de l’Inde, de la Grèce, du Latium, de la Perse, etc.

La linguistique proprement dite, qui rentre également dans la science du langage et en constitue un des éléments les plus personnels, a été de notre part l’objet d’une grande attention. Toutes les langues importantes ont été étudiées individuellement dans le Dictionnaire, au point de vue grammatical et au point de vue littéraire. Cette tâche était des plus ardues, parce qu’il n’existe pas un corps d’ouvrage renfermant tous les documents nécessaires pour l’accomplir. Nous eussions pu, il est vrai, à l’instar de nos devanciers, puiser sans scrupule dans certains ouvrages incomplets, mais commodes. Mais nous nous sommes imposé l’obligation de recourir toujours, sur chaque langue, aux travaux spéciaux dont elle a été l’objet. Nous avons fouillé quelquefois, pour un dialecte d’une importance médiocre, plusieurs grammaires écrites en différentes langues européennes ; nous avons mis à contribution les relations de voyages, les revues linguistiques, les vocabulaires, de volumineux recueils publiés par des Allemands, des Anglais, des Italiens, des Espagnols, des Russes, etc., en nous tenant au courant de tous les ouvrages nouveaux. Souvent même nous avons eu, grâce à la complaisance de quelques savants, des renseignements complètement inédits.

La grammaire comparée, une des plus belles conquêtes de la science du langage, a été traitée avec tous les développements qu’elle mérite. Comme pour la partie étymologique, nous avons exclusivement employé la méthode scientifique, telle qu’elle est aujourd’hui constituée et appliquée en Allemagne et en Angleterre. Là encore, nous sommes sorti de l’ornière classique et nous avons singulièrement agrandi le champ de notre sujet. Le rôle des particules, des prépositions, des conjonctions, les lois phonétiques auxquelles obéissent les langues, le mécanisme physique et intellectuel de la pensée, tout a été scrupuleusement étudié et exposé d’après les données les plus récentes.

Enfin, comme corollaire du système que nous avons suivi à l’égard de l’ensemble des connaissances constituant la science du langage, nous avons cru devoir, pour être complet, donner une place convenable aux principaux monuments des littératures orientales, si peu ou si mal appréciées encore en France. Ces monuments sont la base même des investigations de la science du langage, et en dehors de leur valeur purement littéraire, que nous avons également mise en relief, ils possèdent, aux yeux du linguiste, un prix inestimable. Les grandes épopées, les traditions religieuses et philosophiques, les travaux scientifiques et historiques de l’Inde, de la Perse, des races indo-européennes ou aryennes, de l’Égypte, du Japon, de la Chine, de l’Arabie, et même des peuples secondaires ou presque inconnus, Turcs, Tartares, Mexicains, Finnois, nations de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie, ont été, lorsqu’ils en étaient dignes, mentionnés à leur ordre alphabétique et analysés en raison de leur importance.

Une des parties les plus importantes traitées dans le Grand Dictionnaire, c’est l’histoire. Nous l’avons traitée avec l’impartialité la plus complète, en dehors de toute opinion préconçue, nous affranchissant, autant qu’il a été en notre pouvoir, de cet esprit systématique, ou de parti, qui dicte si souvent les jugements de l’historien ; nous n’avons pas cherché à plier les faits aux exigences de telle ou telle opinion, nous les avons présentés sous leur véritable jour, sans ménagement comme sans faiblesse, et nous en avons tiré les conséquences qui découlaient naturellement de cette exposition impartiale. N’ayant pris pour guide que les inspirations de notre conscience, nous n’avons pas falsifié l’histoire, nous l’avons racontée, sans nous inquiéter de savoir si un fait demeurait à la charge ou était acquis au bénéfice d’un parti. Vitam impendere vero, telle pourrait être la devise du Grand Dictionnaire universel, si l’immortel auteur du Contrat social ne s’en était pas créé une propriété pour ainsi dire inaliénable, dont il serait prétentieux de revendiquer l’héritage.

Quant aux questions douteuses, à celles qu’on pourrait appeler des problèmes historiques, le Grand Dictionnaire universel les a étudiées avec une attention toute particulière, et toujours en s’affranchissant complètement des hypothèses et des préjugés. Sa profession de foi est tout entière contenue dans cette devise : Recherche de la vérité, toujours et quand même. Ni crédulité banale, ni scepticisme systématique, ni parti pris, ni opinions préconçues. Quand nos laborieuses investigations ne nous livreront pas une solution définitive, nous donnerons au moins le résultat des travaux les plus récents de l’érudition historique, en même temps que celui de nos propres recherches et des documents que nous possédons ou que nous aurons découverts.

Nous n’avons pas abordé avec une moindre indépendance d’esprit la biographie, répertoire universel où doivent entrer tous ces personnages divers qui ont mérité ou dérobé une part quelconque de célébrité, bonne ou mauvaise ; tous les acteurs qui ont paru un instant sur la scène du monde, tous les figurants de cette danse macabre qui défile à travers les siècles ; les petits comme les grands ; les morts et les vivants, depuis Adam, Sésostris et Manou, jusqu’à Mourawieff, Abd-el-Kader et Juarez. Nous avons donné à chaque article une étendue proportionnée à la valeur réelle du personnage, mais en nous renfermant, à l’égard des contemporains, dans les limites d’une appréciation courtoise, qui ne va jamais jusqu’à une complaisance calculée, et à travers laquelle, néanmoins, perce toujours et facilement notre opinion. La vérité ne gagne rien à être formulée brutalement, et il y a des susceptibilités qu’il serait injuste et quelquefois cruel de froisser, en invoquant le prétexte de l’impartialité, « On doit des égards aux vivants, a dit si justement Voltaire ; on ne doit aux morts que la vérité. » C’est sur ce principe que nous avons réglé nos jugements. Les personnages morts appartiennent, eux, complètement à l’histoire, et, pour un grand nombre de ces individualités qui ont laissé une trace éclatante, nous avons mis à contribution une foule de documents inédits, curieux, intéressants, qui jettent un jour nouveau et complet sur beaucoup d'événements restés obscurs et inexpliqués. Ici, nous n’avons obéi qu’à la sévère équité de l’histoire, sans admettre ces ménagements intempestifs ou ces atténuations complaisantes qui se produisent banalement dans presque tous les livres, et que personne ne prend plus au sérieux depuis longtemps. Nous écrivons pour les hommes qui veulent se renseigner et s’instruire, nous ne publions pas un Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle — ad usum Delphini.

Nous avons accordé à la géographie toute l’extension possible, en mettant à profit les auteurs les plus compétents, et surtout les relations modernes qui ont jeté une si vive lumière sur un grand nombre de difficultés restées jusqu’ici non résolues. Les excursions hardies des voyageurs contemporains, et, pour certaines contrées du globe encore peu connues, les plus récentes expéditions nous ont fourni des renseignements précieux et nous ont mis à même de rectifier des erreurs capitales, introduites dans cette science si importante par des récits exagérés ou incomplets, par des observations superficielles, par la difficulté d’étudier certaines régions, et, disons-le franchement, par la fantaisie des explorateurs. Sur les mœurs de tous les peuples, sur l’état de la civilisation, la force, les ressources et la population de chaque pays, sur les productions de chaque climat, sur le commerce et l’industrie de chaque État ; en un mot, sur tous les points qui se rattachent à la géographie physique ou politique, le Grand Dictionnaire universel présentera un ensemble de notions aussi neuf, aussi utile, aussi instructif et aussi complet qu’on puisse le désirer.

Quant aux sciences basées sur le calcul ou l’observation, telles que les mathématiques en général, la physique, la chimie, l’astronomie, la médecine, l’art vétérinaire, les sciences naturelles, chaque partie, chaque article comporte des développements qui suffisent à élucider toutes les questions, à éclaircir tous les doutes, dans la mesure, bien entendu, du degré de perfection auquel sont arrivées ces diverses branches de nos connaissances. Là où le génie de l’homme n’a pu encore réussir à sonder tous les mystères, nous n’avons pu que constater des résultats incomplets ; mais partout, du moins, nous avons signalé le point extrême qui marque la limite où le connu s’arrête, pour faire place aux hypothèses plus ou moins plausibles ; en sorte que le lecteur est certain d’avoir une statistique exacte, rigoureuse, de l’état actuel de la science. Parfois il ne trouvera qu’une ébauche, un dessin dont les formes ne sont pas encore accusées ; mais la reproduction en sera du moins fidèle et complète. Un ordre d’idées naît, un principe est en travail d’enfantement mous ne pouvons que faire pressentir des conséquences, préjuger des résultats ou indiquer, d’une manière hypothétique, le rôle futur d’un système ou d’une découverte dont on est encore à étudier la valeur et l’importance ; trancher péremptoirement des questions aussi délicates nous paraît contraire à la tâche que nous nous sommes attribuée, comme au-dessus de la portée de notre esprit.

C’est pour nous conformer à cette règle que, tout en faisant l’usage le plus libre de notre faculté de juger, nous nous sommes attaché à présenter au lecteur les doctrines philosophiques, religieuses, politiques et économiques, même les plus controversées et les plus controversables, sans parti pris polémique, et en leur conservant leur véritable physionomie. Matérialisme, spiritualisme, animisme, sensualisme, idéalisme, mysticisme, éclectisme, positivisme, saint-simonisme, fouriérisme, etc., sont entendus et viennent tous à égal titre plaider leurs causes respectives dans nos colonnes. Nous donnons tour à tour la parole au socialisme et au libéralisme économique ; à la protection et au libre échange ; à la centralisation et à l’affranchissement de la commune et de la province ; au principe des nationalités et au droit international fondé sur les traités ; à la morale dite indépendante, et à celle qui invoque des principes et des sanctions métaphysiques ; à la critique rationaliste des religions et à l’apologétique chrétienne. Nous ne voulons blesser aucune conscience, mais nous voulons allumer tous les flambeaux ; tant pis pour qui se plaît à la nuit et au sommeil ! Le temps des dogmes et des infaillibilités est passé ; il n’y a plus aujourd’hui que des faits scientifiques et des opinions. Or, il est grand temps, ce nous semble, de laisser à la lutte des dogmes et des infaillibilités les moyens purement utilitaires, les armes souvent déloyales des vieilles polémiques, et d’introduire sérieusement dans la lutte des opinions le sentiment de l’honneur et l’idée du droit. L’unité des esprits doit naître désormais d’un libre, universel et incessant examen, et non d’une autorité intellectuelle. Saint Augustin disait : In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas. Nous appliquons à la lutte des opinions cet aphorisme célèbre, en le modifiant de la manière suivante : In omnibus libertas et caritas, ut in necessariis fiat unitas.

Nous ne sommes pas, nous n’entendons pas être une école, une secte, un parti, une autorité ; nous ne dogmatisons pas, nous n’excommunions pas. Nous repoussons cet exclusivisme étroit qui s’enferme dans un système, s’y cantonne, s’y déclare satisfait, et ferme l’oreille à toutes les voix du dehors. Nous repoussons ces condamnations tranchantes, fondées sur les conséquences dangereuses qu’on prête à telles ou telles idées, et qui arrêtent le mouvement et le progrès de la science. Nous sommes ennemi du préjugé (prœ judicatum), de l’opinion préconçue, de la foi passive, du discipulat. Aucun paradoxe ne saurait nous émouvoir : nous croyons plus funestes les lâchetés que les audaces de l’esprit. Aucune doctrine, si surannée qu’elle soit, ne nous trouve disposé à l’écarter comme indigne de notre attention : nous professons que, pour avoir raison des fantômes, le meilleur moyen est de les regarder en face. Du reste, en toute erreur, ancienne ou nouvelle, nous respectons, nous voulons respecter un effort sincère de l’esprit humain vers le vrai ; le doute provisoire, appliqué à toute matière, nous apparaît comme une sorte de purification mentale nécessaire à qui veut penser et croire par lui-même et pour lui-même, et nous avons la plus entière confiance dans l’efficacité de l’examen sans cesse provoqué et prêt à reviser les résultats d’un premier travail. Pénétrer dans chaque doctrine et faire ressortir l’idée qui en forme le centre et pour ainsi dire le noyau solide, tel est le but principal que nous nous proposons. Si nos opinions personnelles se laissent voir plutôt qu’elles ne s’accusent, si généralement nous ne formulons des conclusions qu’avec réserve et sobriété, c’est que nous voulons amener le lecteur, non à accepter un jugement tout fait, mais à prononcer lui-même en connaissance de cause ; c’est que nous nous fions à la lumière qui jaillira pour lui du choc des opinions contraires, et qui mettra également en évidence les côtés faibles des systèmes et leur véritable force.

Pour les diverses parties que nous venons de passer en revue, nous n’avions pas à innover ; nous ne pouvions qu’améliorer. Le fond nous était fourni, la forme elle-même nous était tracée par nos devanciers ; nous n’avions qu’à tenir compte des progrès de la science actuelle, et à introduire dans notre ouvrage l’ordre sévère, logique, et le principe élevé dont l’absence se fait trop souvent sentir dans les encyclopédies du siècle. Mais ce qui constitue le côté véritablement neuf, original, du Grand Dictionnaire, ce qui lui imprime un cachet tout particulier d’intérêt et d’utilité, ce sont les innombrables articles de littérature et d’art dont nous allons donner un rapide aperçu, articles que le lecteur n’a jamais trouvés réunis dans un même ouvrage, et que nous ne sommes parvenu à élaborer qu’au moyen de recherches et d’études dont il serait difficile de se faire une juste idée. Si quelques omissions ont échappé à notre attention, tenue constamment en éveil sur tant d’objets à la fois, que l’indulgence de nos lecteurs nous le pardonne ; nous nous lançons les premiers, sans précédents, sans guides, dans cette carrière dont l’horizon se reculait sans cesse devant nos regards, et nous avons dû nous armer d’une constance à toute épreuve pour la parcourir, avec la seule ressource d’un travail incessant et de notre volonté.

Il y a tout un monde qui, pour n’avoir jamais joui que d’une existence fictive, ne s’en impose pas moins à nos souvenirs, et dont la vie imaginaire a laissé des traces ineffaçables dans notre histoire littéraire. Il n’est pas plus permis d’ignorer les actions et le caractère de ces personnages enfantés par le génie, que les faits et gestes des hommes célèbres dont la mémoire est restée populaire : Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Henri IV ou Napoléon. Nous voulons parler des héros de romans, de poëmes ou de théâtre, qu’anime une individualité bien autrement puissante que le prestige éteint d’une foule de noms qu’on trouve obscurément enfouis au fond de toutes les biographies. Est-ce que don Quichotte, Gil Blas, Agramant, Amadis de Gaule, Armide, Asmodée, Astrée, Céladon, Clarisse Harlowe, Lovelace, Pantagruel, Vautrin ; est-ce que Agnès, Alceste, Arlequin, Banco, Bartholo, Basile, Brid’oison, Cassandre, Célimène, Chicaneau, Chrysale, Colombine, Desdémone, don Juan, Falstaff, Faust, Figaro, Georges Dandin, Géronte, Hamlet, Léandre, M. Dimanche, M. Josse, M. Jourdain, Othello, Patelin, Sangrado, Shylock, Turcaret ; est-ce que, même, Bertrand, Bilboquet, Chauvin, Mayeux, M. Prudhomme, Robert Macaire ; est-ce que tous ces personnages si vivants, si originaux, dont le caractère se dessine avec une netteté si pittoresque, n’animent pas l’histoire littéraire d’un souffle plus puissant et surtout plus poétique que la biographie de tel ou tel général, préfet ou sénateur ne donne de piquant et de relief au cadre des existences réelles ? Ces personnalités sont entrées dans le domaine de la littérature, par le droit de conquête et par le droit du génie qui les a créées ; on cite leurs actions, leurs maximes ; on rappelle leur caractère, leurs habitudes ; on invoque leur opinion sur une question douteuse ou débattue ; en un mot, on les assimile d’une manière complète aux réalités de l’histoire. Comment se fait-il donc qu’on n’ait jamais songé à tracer leur monographie, à faire, pour ces illustrations du monde de la poésie, de l’imagination et de l’idée, ce que le moindre principicule a obtenu de nos biographes complaisants ? C’est cet inexplicable oubli que nous venons réparer. Ces individualités si originales, si brillantes et souvent si populaires, jouiront désormais du droit de bourgeoisie dans toute encyclopédie bien conçue, et nous croyons pouvoir affirmer que ce ne sont pas ces noms-là qu’on cherchera le moins souvent. Au reste, pour une foule d’anciens personnages dont la vie et les exploits sont semi-historiques et semi-fabuleux, on ne pourra trouver que dans les nouveaux articles que nous leur consacrons les détails propres à éclaircir ou à rectifier les idées quelquefois vagues, obscures ou fausses qu’on s’en est formées ; la notice purement biographique ne suffira jamais à satisfaire la curiosité. Achille, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède, Ajax, Priam, Hector, Andromaque, Énée, Didon, Anchise, Turnus, Lavinie, doivent bien plus leur existence à Homère et à Virgile qu’à Hérodote ou à Tite-Live, et c’est leur arracher tout à fait l’auréole poétique qui les entoure, que de ramener ces grandes figures aux mesquines proportions que leur prête la plume des historiens.

Il est un autre domaine, infiniment plus étendu, neuf, encore inculte, mais qui est appelé à produire des fruits magnifiques, et dont nous avons entrepris la difficile exploitation. C’est peut-être la plus lourde partie de notre tâche, et nous avons dû nous en représenter sans cesse l’immense utilité pour ne pas être tenté cent fois de l’abandonner ; nous vouions parler de la bibliographie complète de tous les temps et de tous les pays. Au nom même d’un auteur, dans un dictionnaire historique, on trouve quelquefois une appréciation superficielle, maigre et sèche de ses œuvres ; quant aux critiques faites largement, aux analyses consciencieuses, rédigées en pleine connaissance de cause, il faut les chercher dans une foule d’ouvrages dont on ignore le plus souvent l’existence. Comment faire son profit de ces renseignements dispersés de’toutes parts et qu’on ne sait où aller puiser ? À quel auteur s’adresser, par exemple, pour obtenir des notions suffisantes sur tel ouvrage d’un érudit allemand, d’un savant anglais, d’un écrivain français ? Où trouver, quand on n’a pas une riche bibliothèque sous sa main, le compte rendu d’une pièce de théâtre, d’un roman, d’un poëme, surtout si l’œuvre qu’on veut connaître est celle d’un contemporain ? Il faudra alors fouiller plusieurs collections de journaux ou de revues, et encore, bien souvent en sera-t-on pour sa peine et son temps perdu. Eh bien, nous avons recueilli tous ces documents épars ; nous avons étudié, analysé toutes ces œuvres, toutes ces productions de l’esprit humain ; nous en avons constitué un ensemble formidable, où chacune d’elles a trouvé une place proportionnée à sa valeur, à l’importance du rôle qu’elle a joué et de l’influence qu’elle a exercée dans le monde sans limites de la pensée. Toutes ces créations du talent, de l’imagination, de la fantaisie et du génie, tenues jusqu’ici à l’écart de la masse des lecteurs par la spécialité même des idées qu’elles développent, mais que, dans une circonstance donnée, ou ne fût-ce que pour contenter les exigences d’une curiosité légitime, on peut avoir besoin de connaître et d’apprécier, nous les avons tirées de leur obscurité relative et mises au grand jour dans notre ouvrage, où chacun les trouvera à l’ordre alphabétique de leurs titres, avec une analyse détaillée qui en fait ressortir rigoureusement le plan, les qualités, les défauts, la pensée qui a présidé à leur rédaction, les doctrines et les systèmes qu’elles mettent en saillie ; en un mot, les vices de forme ou de fond qui les ont condamnées en naissant à l’indifférence et à l’oubli, les côtés brillants qui leur ont attiré ou leur promettent une vogue passagère, ou les idées fécondes qui leur assurent une éternelle vitalité. C’est ainsi que nous avons évoqué au tribunal d’une critique impartiale : poëmes, romans, contes, tragédies, comédies, drames, vaudevilles, pamphlets, histoires, mémoires, ouvrages de sciences, de linguistique, d’érudition, de philosophie, de théologie, lettres ou correspondances des hommes célèbres, jusqu’aux journaux et aux revues des temps modernes et anciens, jusqu’aux chansons populaires qui ont bercé notre enfance et égayé quelquefois notre maturité. Nous adressant aux lecteurs de toutes les classes, quels que soient leur âge et leurs goûts, nous n’avons rien dédaigné, et nous avons voulu que le savant et l’ignorant, l’homme sérieux et l’homme frivole, le vieillard et l’enfant, pussent prendre chacun leur part à l’immense banquet qui est dressé pour tous dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

Des deux parties que nous venons d’examiner découle, pour la langue littéraire, une autre source de richesses, et ce n’est pas la moins féconde, alimentée qu’elle est encore par le concours que lui apportent l’histoire, la mythologie et les langues mortes ou vivantes. Les héros littéraires, historiques ou mythologiques, ont accompli des actions célèbres ou fait entendre des paroles remarquables, auxquelles les écrivains font des allusions répétées ; les livres, les pièces de théâtre ont formulé des maximes piquantes, résumé des situations dramatiques, par un mot, une phrase qui a fait fortune et a passé ensuite dans la langue littéraire, et celle-ci s’est ainsi trouvée enrichie d’une multitude de locutions originales, pittoresques, dans lesquelles les personnes peu instruites ne découvrent aucun rapport apparent avec l’idée que l’auteur a voulu exprimer, et qui lui communiquent cependant une grâce, une force, une vivacité incontestables. Qu’un écrivain, un critique, pour mieux faire ressortir le décousu et l’obscurité d’un raisonnement, en termine le résumé par cette phrase si comique : « Et voilà justement pourquoi votre fille est muette, » une foule de lecteurs ouvriront de grands yeux et ne s’expliqueront pas le moins du monde comment une fille muette vient se fourvoyer au beau milieu de l’exposé d’un système scientifique ou philosophique. Quel est le lecteur dans l’esprit duquel ne s’est pas ouverte une solution de continuité pénible lorsque, voulant suivre le développement d’un principe ou d’une situation, il se heurtait contre une sorte de phrase cabalistique qui venait brusquement dérouter son intelligence ? Qui ne s’est pas, suivant la spirituelle expression de M. Jules Janin, piqué le nez contre un chardon surgissant sous la forme d’un aphorisme grec, latin, anglais, italien ou même français, que tout le monde est censé comprendre aux yeux de l’écrivain, mais dont un nombre très-minime de lecteurs peut faire son profit ? J’ouvre un livre, un journal, j’assiste à une conversation de gens instruits, et, à chaque instant, à propos de tout, je lis ou j’entends des allusions dans le genre de celles-ci : « L’abîme de Pascal. — Le bon billet qu’a La Châtre. — Le nœud gordien. — L’âne de Buridan. — La biche de Sertorius. — Les cailloux de Démosthène. — La béquille de Sixte-Quint. — Le chapeau de Gessler. — La queue du chien d’Alcibiade. — Mon siége est fait. — Nous dansons sur un volcan. — L’ordre règne à Varsovie. — Le talon d’Achille. — L’antre de Trophonius. — Le fil d’Ariane. — La boîte de Pandore. — La lettre de Bellérophon. — Le cygne de Léda. — Le tonneau des Danaïdes. — La pluie d’or. — Les chênes de Dodone. — Rodrigue, as-tu du cœur ? — Moi, moi, dis-je, et c’est assez. — Qu’allait-il faire dans cette galère ? — Attacher le grelot. — C’est toi qui l’as nommé. — Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses. — Comment peut-on être Persan ? — Le festin de Trimalcion. — Les dés du juge de Rabelais. — L’abbaye de Thélème. — Les beaux yeux de ma cassette ! — Ab uno disce omnes.Arcades ambo. — Deus ex machina. — Donec eris felix…Facit indignatio versum.Invita Minerva.Justum ac tenacem.Mens agitat molem.Parturiunt montes.Pro aris et focis.Eurêka.E pur si muove.Anch’io son pittore. Traduttore, traditore.Lasciate ogni speranza...God save the queen.Time is money.That is the question.To be, or not to be, » etc., etc. ; avec une somme même considérable de connaissances historiques, mythologiques ou littéraires, il est évident qu’on doit se trouver quelquefois embarrassé en présence de quelques-unes de ces allusions qui se reproduisent si souvent dans les écrits contemporains. Beaucoup alors ont besoin d’apprendre, mais beaucoup aussi aiment à sentir se réveiller en eux des souvenirs effacés,

Indocit discant et ament meminisse periti.

Le Grand Dictionnaire universel expliquera l’origine de toutes ces locutions, en rendra intelligibles pour tout le monde les applications nombreuses qu’on en fait aujourd’hui, et cela au moyen d’exemples choisis dans nos meilleurs écrivains, précédés d’explications qui feront nettement ressortir les faits et les situations, et ne laisseront aucune obscurité dans l’esprit.

L’immense panorama que nous venons de dérouler n’est pas encore complet ; il manquerait quelque chose aux gigantesques proportions du monument que nous voulons édifier, si nous avions laissé ouverte une lacune dans l’exposition des œuvres de l’esprit humain, en ne mettant pas en lumière la partie la plus attrayante peut-être, une des plus instructives et des plus riches, et celle qui, pour arriver jusqu’à l’âme, commence par frapper les sens. C’est, d’ailleurs, une des formes les plus fécondes et les plus magnifiques sous lesquelles s’est traduite l’activité des plus belles intelligences, et nous lui avons réservé une large place. Dorénavant, on n’aura plus besoin de recourir à des auteurs spéciaux, tels que Winckelmann ou Vasari, pour connaître et apprécier les créations des plus illustres artistes ; depuis Apelle et Phidias jusqu’à MM. Ingres et Courbet, Etex et Jouffroy ; depuis l’architecte inconnu qui a dressé la grande pyramide de Chéops, jusqu’à M. Baltard, auquel nous devons les Halles centrales de Paris. Quelque immense que soit cette nouvelle carrière, nous nous y sommes engagé courageusement, les yeux à demi fermés ; car, autrement, peut-être eussions-nous hésité à nous y lancer, quand un horizon si vaste s’ouvrait devant nous.

Le goût des arts, qui semblait être autrefois le privilège de quelques riches Mécènes, s’est répandu, depuis le commencement de ce siècle et particulièrement pendant ces dernières années, dans toutes les classes de la société. Aussi n’est-il pas d’étude qui ait plus progressé que celle de l’art, de ses principes, de ses applications, de son histoire. Le Dictionnaire universel a cru devoir accorder une place d’autant plus large aux sujets que cette étude embrasse, qu’ils n’ont guère été traités jusqu’ici que dans des monographies spéciales, accessibles seulement à un petit nombre de lecteurs. Il n’existe pas de dictionnaire complet de l’art : sans avoir eu la prétention de combler entièrement cette lacune, nous avons voulu, du moins, que notre encyclopédie offrît des réponses succinctes à la plupart des questions qui pourraient être posées sur la matière.

Dans l’exposé des différentes théories auxquelles donne lieu l’étude de l’art envisagé dans son essence, nous n’avons apporté aucun parti pris ; c’est avec là même indépendance d’idées que nous avons examiné et apprécié les doctrines des classiques et celles des romantiques, des réalistes et des idéalistes. En esthétique, comme dans toutes les autres parties de la philosophie, le Grand Dictionnaire ne s’est mis à la remorque d’aucun système :

Nullius addictus jurare in verba magistri.

Nous avons donné à l’histoire de l’art des développements aussi étendus que possible. Au nom des principaux peuples de l’antiquité et des temps modernes, on trouvera le récit des alternatives de progrès et de décadence par lesquelles l’art a passé, depuis les origines les plus reculées jusqu’à l’époque contemporaine. Des articles spéciaux sont consacrés à l’historique des diverses branches de l’art et des genres qui en forment les subdivisions.

Pour la biographie des artistes, nous n’avons jamais négligé de recourir aux sources originales, et nous avons mis largement à profit les beaux travaux qui ont été publiés, depuis quelques années, tant en France qu’à l’étranger. C’est ainsi que nous avons pu rectifier l’orthographe de bien des noms, redresser une foule de dates, refaire même presque complètement, à l’aide de documents nouveaux, la vie de certains maîtres. Nous avons écrit avec un soin tout particulier la biographie des artistes contemporains : il nous a semblé qu’il ne suffisait pas de dresser le catalogue de leurs œuvres et de mentionner les succès officiels qu’ils ont obtenus ; nous avons tenu à exprimer sincèrement notre opinion sur le caractère particulier de leur talent, mais sans nous écarter jamais des bornes d’une critique bienveillante.

Les chefs-d’œuvre de l’art, comme les chefs-d’œuvre de la littérature, ont une sorte de personnalité : on les cite à chaque instant, sans prendre la peine de rappeler quels en sont les auteurs. Et vraiment est-il besoin de nommer Raphaël, Paul Véronèse, le Corrège, Michel-Ange, Puget, Rembrandt, Rubens, Le Sueur, Le Brun, Greuze, David, Gros, Ingres, Delacroix, Decamps, lorsqu’on cite la Belle Jardinière, les Noces de Cana, l’Antiope, les Fresques de la chapelle Sixtine, le Milon de Crotone, la Leçon d’anatomie, la Descente de croix, la Vie de saint Bruno, les Batailles d’Alexandre, l’Accordée de village, l’Enlèvement des Sabines, les Pestiférés de Jaffa, l’Apothéose d’Homère, le Massacre de Scio, la Ronde de Smyrne ? Certains chefs-d’œuvre même ne sauraient être désignés autrement que par leur titre, les auteurs nous étant inconnus : telles sont les immortelles figures que nous a léguées l’antiquité, comme l’Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, la Vénus de Milo, Niobé et ses enfants ; tels sont la plupart des édifices des temps anciens et du moyen âge. Le Grand Dictionnaire a consacré des articles spéciaux à la description de toutes ces merveilles de l’art. C’est là encore une partie entièrement neuve. Indépendamment de l’intérêt qu’elle présente au point de vue artistique, elle a pour mérite d’ajouter des renseignements précieux aux définitions et aux notions générales contenues dans la partie purement encyclopédique. C’est ainsi que rien ne saurait mieux faire connaître ce qu’est l’atelier d’un grand peintre que la description des peintures dans lesquelles Miéris, Ostade, Craesbeke, Horace Vernet, ont représenté leur propre atelier. Et, d’un autre côté, n’est-il pas intéressant de rapprocher du récit historique de telle ou telle bataille le tableau que cette même bataille a inspiré à l’un de nos grands maîtres ?

Ce que nous avons fait pour les tableaux, pour les statues, pour les bas-reliefs célèbres, nous l’avons fait aussi pour les chefs-d’œuvre de l’architecture. Nous avons décrit les plus fameux, le Parthénon, le Colisée, les Pyramides, le Louvre, les Tuileries, le Panthéon, l’Arc de l’Étoile, celui du Carrousel, etc., sous leur titre particulier ; les autres, aux noms des villes qui les possèdent. Nous ne craignons pas de dire que, pour cette partie comme pour toutes celles qui se rattachent à l’étude de l’art général, le Dictionnaire universel est infiniment plus complet que tous les dictionnaires spéciaux.

Dans cette revue générale de tout ce qui se rapporte aux beaux-arts, nous ne pouvions oublier celui qui est pour nous la source des jouissances et des émotions les plus variées : la musique. Ce que nous avons fait pour la peinture, la sculpture et l’architecture, nous l’avons fait de même pour l’art des Palestrina, des Pergolèse, des Allegri, des Mozart, des Beethoven, des Haydn, des Lulli, des Rameau, des Gluck, des Grétry, des Piccinni, des Meyerbeer, des Rossini, des Donizetti, des Auber, des Gounod, etc., et il n’est pas une de leurs immortelles créations que nous n’ayons analysée.

Ainsi, nous avons entièrement parcouru le vaste cercle des connaissances humaines ; pour chaque branche, nous avons établi une statistique précise, qui embrasse tous les progrès des lettres, des arts et des sciences, jusqu’au moment où nous écrivons ; en sorte que le Grand Dictionnaire universel est l’image vivante, la photographie exacte, une sorte de grand-livre où se trouve consigné, énuméré et expliqué tout ce qui est sorti des inspirations du génie, de l’intelligence, des études, de l’expérience et de la patience de l’homme.

Après cet exposé du cadre immense que nous nous sommes tracé, et que, Dieu aidant, nous espérons remplir, est-il besoin d’indiquer l’esprit qui nous a constamment dirigé et soutenu dans l’exécution de notre œuvre, où l’on reconnaîtra, sinon le fruit du talent, du moins le résultat d’un infatigable dévouement à la science et au progrès ? Cet esprit se dévoile à chaque page, à chaque ligne ; nous n’avons pas cherché à abriter derrière des réticences obscures ou des euphémismes pusillanimes la pensée qui a présidé à la rédaction de tous nos articles, parce qu’elle est honnête, loyale et impartiale, et que nous la croyons en harmonie avec la tendance et les aspirations du siècle. Nous sommes de ceux qui ont les regards fixés sur l’avenir, qui savent rendre justice au passé, mais qui n’en regrettent rien, et qui, surtout, ne voudraient en voir relever les ruines par quelque expédient que ce soit. Nous le savons, nous le voyons tous les jours, on s’ingénie à étayer les vieux appuis qui en soutiennent encore quelques parties ; on met tout en usage pour prolonger de quelques moments l’existence d’un monde qui croule de toutes parts ; on s’épuise en efforts impuissants pour galvaniser un cadavre ; mais les temps approchent où un âge nouveau, complètement affranchi des langes du passé, verra s’inaugurer l’ère d’une transformation totale des sociétés. Le germe enfanté par 89 est impérissable ; il serait déjà arraché, s’il avait pu l’être ; mais, semblable à ces ressorts ingénieux dont une extrémité se relève quand on presse sur l’autre, il ne paraît étouffé parfois que pour regagner en quelques jours plusieurs années perdues, sous l’influence d’une végétation mystérieuse, puissante et irrésistible. Le soleil a ses éclipses, la liberté peut avoir aussi les siennes, jusqu’au jour où, dégagée irrévocablement de toute entrave, la grande exilée ne se vengera qu’en versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.

Nous venons de parler longuement de l’œuvre, disons quelques mots de l’humble ouvrier ; aussi bien ce ne sera pas un sentiment de vanité qui guidera notre plume. Notre prétention va se borner à prouver que l’édification du Grand Dictionnaire n’est pas une œuvre d’industrialisme, et à rassurer ceux de nos souscripteurs dans l’esprit desquels la confiance a pu être un instant ébranlée. Nos lois, nos mœurs — et que Dieu en soit béni ! — ont toujours accordé les plus grandes immunités à l’homme injustement attaqué et qui se défend. C’est de cette liberté trois fois sainte que nous réclamons ici le bénéfice. Notre désintéressement a été suspecté. Dans cette atmosphère de mercantilisme qui infecte aujourd’hui toutes les rues de la grande cité ; par ce temps de publications mercenaires et malsaines où la moralité n’est rien, où le charlatanisme est tout, on n’a pas voulu croire qu’il pût exister, au XIXe siècle, un homme assez sot pour sacrifier sa vie, sa fortune, sa santé, à l’accomplissement d’une œuvre honnête et convaincue. Ne pouvant se résoudre à voir en lui un Caton, on a cherché à en faire une sorte de Barnum littéraire fondant sa cuisine sur la crédulité publique.

Voilà ce qui nous pèse lourdement sur le cœur, et ce qui, nous l’espérons, justifiera aux yeux des plus délicats les détails intimes dans lesquels notre dignité blessée nous oblige à entrer. Au premier jour de son apparition, alors que l’embryon était encore enfermé dans l’œuf, le Grand Dictionnaire a soulevé contre lui les défiances les plus vives. Malgré l’intention que nous en avions d’abord, nous ne donnerons pas ici un échantillon des aménités qui nous ont été prodiguées par des plumes qui confiaient bravement à la poste ce virus anonyme ; mais l’auteur du Grand Dictionnaire va mettre à nu sa propre personnalité, établir le bilan de ses travaux et de ses ressources, montrer enfin à ses souscripteurs qu’il est de la famille de ce Romain qui désirait que sa maison fût de verre et établie au beau milieu du Forum. Ces détails, nous le savons, sont inusités et paraîtront peut-être insolites à certains esprits susceptibles. Mais l’œuvre dont nous écrivons ici la préface, et qui est avant tout un livre de conscience et de bonne foi, ne se pique pas de suivre les voies battues ; elle est éminemment originale dans la pensée, dans la conception, elle doit l’être aussi dans ses moyens de défense. Nous sommes donc heureux de pouvoir emprunter au journal l’Yonne la notice biographique suivante, publiée par M. Lobet, rédacteur en chef de cette feuille estimable :

« M. Pierre Larousse est né vers la fin de 1817, à Toucy, petit canton de la basse Bourgogne, d’un père et d’une mère qui se préparent à célébrer dans quelques mois leur cinquantaine. Cette rareté sans doute ne constitue pas au rejeton un brevet de centenaire ; elle est cependant de nature à rassurer les passagers qui pouvaient craindre que Jason ne les laissât en route à la merci des flots. Son enfance a été des plus laborieuses ; à peine a-t-il entrevu les jeux et les plaisirs du jeune âge. À quinze ans, toutes les idées recueillies dans les ouvrages de Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert, Montesquieu, fermentaient pêle-mêle dans sa tête, et déjà il entrevoyait confusément le plan de son travail encyclopédique. Jean-Jacques rapporte dans ses Confessions qu’il lisait Plutarque après souper, en compagnie de son père : « Bientôt, dit-il, l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. » C’était le chant matinal de l’alouette qui forçait le futur auteur du Grand Dictionnaire à éteindre sa lampe, car c’est à la campagne que son enfance s’est écoulée. À vingt ans, après des études sérieuses terminées à Versailles, il fondait une institution dans son pays natal. Mais son imagination ardente subissait la fascination que Paris exerce irrésistiblement sur tous les esprits avides de s’instruire. À vingt-deux ans, il arrivait dans la capitale, muni de quelques billets de mille francs seulement, et, dès lors, les cours de la Sorbonne, du Collège de France, de l’Observatoire, du Muséum et du Conservatoire des arts et métiers n’eurent pas d’auditeur plus assidu. Tout était avidement recueilli, et chaque soir, à la bibliothèque Sainte-Geneviève (ce qui l’avait fait surnommer le bibliothécaire par ses compagnons d’hôtel), le fervent adepte des Nisard, des Saint-Marc Girardin, des Michelet, des Quinet, des Cousin, des Arago, des Flourens, etc., classait, mettait en ordre son butin et digérait laborieusement cette forte nourriture hâtivement amassée durant le jour.

« Risquons ici quelques détails intimes sur cette vie du jeune travailleur, si rude, si difficile pour celui qui ne doit compter que sur Iui-même, et qui, une fois jeté, en quelque sorte perdu, au milieu de cette multitude indifférente, dans les mille rues de la capitale, se trouve plus isolé dans sa mansarde du cinquième étage que Robinson dans son île. Nous avons dit que le futur auteur du Grand Dictionnaire s’en était venu à Paris, riche de quelques billets de mille francs. Or, c’est ce mince viatique qui devait suffire à alimenter dix années d’étude et de travail intellectuel, et à rassembler péniblement les matériaux destinés à former plus tard les colonnes du Grand Dictionnaire. On connaît l’histoire d’Amyot dans une semblable circonstance : chaque semaine, la vieille mère du futur traducteur de Plutarque envoyait à son fils par les bateliers de la Seine, un de ces pains robustes comme on en fait encore dans nos campagnes. Ici, c’était un pot de beurre fondu que la mère du jeune Bourguignon expédiait tous les mois à son fils.

« Or, on ne se figure pas tous les prodiges d’économie que peut opérer, même à Paris, en plein quartier latin, un estomac jeune et vigoureux, avec un pot de beurre fondu, un quarteron d’oignons superbes et force pains de quatre livres, surtout quand ce menu Spartiate est assaisonné de courage, de patience et d’une forte dose de ce piment qui s’appelle la volonté d’arriver. Telle était l’ambition de notre bibliothécaire. Chaque soir, à minuit, alors que tous les commensaux de l’hôtel se livraient à des rêves dorés, et qu’aucun nerf olfactif ne pouvait plus être affecté par un parfum révélateur, — car l’oignon, surtout quand il frit, a des élans communicatifs auxquels il est impossible de dire : Vous n’irez pas plus loin ! — à minuit, l’indiscret ou le somnambule qui aurait plongé ses regards à travers la serrure de la porte n° 45 aurait assisté à un singulier spectacle : le Bourguignon, transformé en alchimiste culinaire, ouvrait silencieusement une malle aux vastes flancs, d’où il tirait, en lançant autour de lui des regards inquiets, fourneau, charbon, soufflet, et le pot de beurre servait alors d’utile auxiliaire à une de ces soupes copieuses qui auraient figuré avec honneur sur la table patriarcale de Jacob et de ses douze fils. Un pain de quatre livres, discrètement acheté chez un boulanger éloigné, était monté, tous les deux jours, habilement dissimulé sous un ample manteau, à travers les trous duquel Socrate aurait pu voir tout autre chose que ce qu’il reprochait à Antisthène. Un soir, tout cet échafaudage de discrétion faillit s’écrouler en un instant. Notre jeune Bourguignon escaladait furtivement ses cinq étages ; la loge du concierge était bruyante ; toutes les têtes folles de la maison semblaient y tenir conseil. Le pain de quatre livres avait déjà franchi sans encombre les deux premiers étages, quand tout à coup il se dérobe au coude qui le pressait fiévreusement et roule avec un fracas épouvantable, menaçant d’aller heurter la porte du cerbère. Le propriétaire du fuyard se précipita pour arrêter cette course vagabonde ; mais la fatalité s’en mêlait ; la traîtresse miche faisait des bonds à couper la corde à Gladiateur, et notre Bourguignon se hâta de regagner sa mansarde. Ce soir-là, le fourneau fut bien étonné de cette inactivité de service, car il n’y eut pas de soupe à l’oignon, et l’alchimiste se coucha sans souper, deux heures plus tôt qu’à l’ordinaire. Le lendemain matin, il aperçut le coupable s’étalant fièrement à la fenêtre du concierge, flanqué d’un écriteau sur lequel un étudiant facétieux avait tracé ces trois mots : Pain sans maître. Matin et soir, pendant plusieurs jours, notre pauvre Bourguignon eut à subir la vue du réfractaire, qui, dans la barbe qui commençait à lui pousser, semblait faire à son propriétaire des grimaces fantastiques. Celui-ci perdait soixante centimes, mais l’honneur était sauf.

« Huit années de cette vie laborieuse s’étaient écoulées avec une rapidité que l’on regrette, hélas ! même quand on est passé à l’état de millionnaire. Les billets de mille francs n’existaient plus qu’à titre de joyeux souvenir au fond du vieux portefeuille. Mais la tête était meublée, les cartons remplis de notes, et l’aurore du Grand Dictionnaire se levait déjà, à l’horizon. Toutefois, ce n’était pas encore même là un commencement d’exécution : la plupart des matériaux existaient, il restait à les mettre en œuvre, et, pour cela, l’auteur ne voulait recourir qu’à lui, être à lui-même son propre éditeur et son propre imprimeur, car il connaissait déjà par cœur la triste odyssée dé l’Encyclopédie du XVIIIe siècle. Une nouvelle vie allait donc commencer, vie de travail encore, mais, cette fois, d’un travail fructueux…..

« Depuis longtemps, le futur encyclopédiste avait été frappé des lacunes qui existaient dans notre déplorable système d’enseignement, et cette simple remarque fut pour lui la première révélation du riche placer qui devait plus tard lui fournir les moyens d’édifier l’œuvre qu’il rêvait depuis si longtemps. A des méthodes routinières, reposant sur de purs mécanismes de mémoire qui faisaient de l’enfant un simple automate, il substitua un mode d’enseignement où, la mémoire était reléguée au second plan et remplacée par l’intelligence et le raisonnement. C’est alors que parurent successivement cette foule de livres classiques dont plusieurs se vendent annuellement à plus de cent mille exemplaires, et qui forment aujourd’hui sous le nom de Méthode lexicologique, la base de l’enseignement grammatical et littéraire en France, en Suisse et en Belgique. De 1848 à 1860, la rosée du ciel tomba abondamment sur ce champ nouveau, si péniblement et si courageusement défriché. Le succès avait pleinement répondu aux espérances du modeste, mais laborieux grammairien. Comme il lui eût été facile alors de se retirer dans un paisible Tusculum et de jouir de l’otium cum dignitate dont parle l’Orateur romain ! Mais non, il ne pouvait faillir un seul instant à sa première ambition, et le voilà aujourd’hui, non pas édifiant, mais démolissant une fortune aussi honnêtement que rapidement acquise. Du reste, que la sollicitude de ses nombreux amis se rassure : le succès n’a pas fait défaut au Grand Dictionnaire, et les explications dans lesquelles nous venons d’entrer prouvent que ce succès même ne lui était pas indispensable : l’auteur pouvait achever le couronnement de son édifice sans le concours d’aucune souscription. De plus, pour conserver toute la plénitude de son indépendance, il ne sollicite aucun de ces encouragements qui pourraient le faire dévier de la ligne qu’il s’est tracée, ou l’amener à affaiblir la libre expression de ce qu’il croit être la vérité. C’est aux journaux, c’est aux feuilles publiques qu’incombe la tâche de faire connaître l’œuvre qui s’élabore péniblement autour d’eux. Un ancien disait excellemment : « Si mon ami me trompe, tant pis pour lui. » Le journalisme a pour mission d’encourager les efforts des travailleurs qui consument leur vie à faire fructifier le champ de l’idée. S’il faillit à ce devoir, disons comme l’ancien : « Tant pis pour lui ! »

Un mot encore, mais un mot très-important. Ce qui, dans le Dictionnaire, frappe surtout les esprits sérieux, et par ce mot nous entendons ceux qui sont accoutumés à déguster ce qu’ils lisent, ceux qui ne jugent de l’amande qu’après avoir cassé le noyau, c’est qu’il règne dans les diverses parties de cet ouvrage une même idée, une idée personnelle. L’économie politique ne fait pas disparate avec la philosophie de l’histoire, et les sciences donnent fraternellement la main à la littérature comme aux beaux-arts. Cette unité, non plus que dans l’harmonie des mondes matériels, n’est pas l’œuvre du hasard : voilà la part que nous nous réservons, sans parler des nombreuses parties neuves qui distinguent le Grand Dictionnaire de toutes les œuvres de même nature, et dont l’auteur s’attribue la paternité exclusive ; et les détails dans lesquels nous sommes entré prouvent que cette prétention n’est pas sans fondement.

Mais parce qu’un général a pris toutes ses dispositions pour le combat, parce qu’il a soigneusement visité ses avant-postes avant la bataille et qu’il a mangé à la gamelle du soldat, il n’en résulte pas que lui seul ait remporté la victoire, et, dans le bulletin du lendemain, les noms des capitaines et des lieutenants doivent figurer à côté du sien. Il serait aussi impossible à un seul homme d’édifier le Grand Dictionnaire, de parler tour à tour et sciemment histoire, philosophie, politique, science, beaux-arts, philologie, littérature, etc., qu’il l’eût été à Napoléon de gagner seul la bataille d’Austerlitz. Il est vrai que, dans le cas contraire, c’est lui seul qui l’aurait perdue, mais la réciproque n’est pas rigoureuse.

C’est donc dans un bulletin de cette nature que vont figurer ici les noms de nos laborieux et savants collaborateurs. Toutefois comme, à l’heure où nous écrivons, la victoire est loin d’être remportée, et que nous ne sommes encore qu’à la première heure de cette chaude journée, nous allons nous borner à une simple et sèche énumération. Au dernier volume, quand l’ennemi sera en fuite, c’est-à-dire quand tous les obstacles auront été vaincus, nous nous réservons — et c’est un devoir qui sera pour nous un plaisir — de restituer à chacun la part qui lui reviendra dans l’œuvre accomplie. En cela, c’est encore Diderot que nous prendrons pour modèle : nous sommes bien loin de son génie, mais nous rougirions de lui céder en justice et en désintéressement.

Mes collaborateurs dans le travail du Grand Dictionnaire ont été, jusqu’à ce jour, MM. :

ABRANT (J. Alex.), mon secrétaire et celui de

la rédaction ;

ACCOYER-SPOLL, homme de lettres ;

BOISSIÉRE, auteur du Dictionnaire analogique ;

BONASSIES, docteur en médecine ;

CAIGNARD, conservateur du musée à l’Hôtel des

Monnaies de Paris ;

CATALAN, professeur d’analyse mathématique à

l’Université de Liège ;

CHAUMELIN (Marius), collaborateur à l’Histoire

des peintres ;

CHÉSUROLLES, lexicographe ;

COMBES (Louis), auteur d’une Histoire de la Grèce ;

COSSE (Victor), homme de lettres ;

DEBERLE (Alfred), membre de la Société des

gens de lettres ;

DUPUIS, ancien professeur d’histoire naturelle à

l’Institut agronomique de Grignon ;

DURAND (Charles), rédacteur de l’Illustration ;

FÉLIX CLÉMENT, compositeur de musique ;

FILET, médecin vétérinaire ;

GANNEAU (Charles), orientaliste ;

GEORGES, géographe ;

GOTTARD, économiste ;

GOURDON DE GENOUILLAC, directeur du journal

le Monde artiste ;

HUMBERT, lexicographe ;

LE MANSOIS DUPREZ, professeur de littérature ;

MAXIMILIEN MARIE, répétiteur de mathématiques

à l’École Polytechnique ;

NICOLLE (Théod.), ancien professeur au lycée

Louis-le-Grand ;

PILLON (François), docteur en médecine ;

POURRET, lexicographe ;

PRODHOMME, lexicographe ;

SCHNERB, homme de lettres.

Mais nous devons une mention toute particulière à M. François Pillon, notre compatriote et notre ami, dont la collaboration nous a été précieuse surtout pour les sciences philosophiques et sociales.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici, que notre plume s’entoure d’un crêpe de deuil, car la faux aveugle a déjà frappé parmi nous ; oh ! bien aveugle ! puisque la tête qui a été abattue dans nos rangs dominait toutes les autres de cent coudées. Le plus hardi et le plus profond penseur du XIXe siècle, Pierre-Joseph PROUDHON, par une lettre que nous avons rendue publique, nous annonçait en ces termes qu’il collaborerait au Grand Dictionnaire ; « Je suis satisfait de votre mot Anarchie… Lorsque vous en serez aux articles Dieu et Propriété, prévenez-moi. Vous verrez par quelques mots d’explication qu’il y a autre chose que des paradoxes dans ces propositions : Dieu, c’est le mal, et la Propriété c’est le vol, propositions dont je maintiens le sens littéral, sans que pour cela je songe à faire un crime de la foi en Dieu, pas plus qu’à abolir la propriété. » Ce vœu, en quelque sorte testamentaire, sera religieusement accompli. Oui, illustre philosophe, quand nous en serons à ces deux phrases si perfidement incomprises, et qui ont soulevé tant d’ennemis contre ta mémoire, toutes les ténèbres hypocritement accumulées tomberont.

20 Décembre 1865.

Pierre LAROUSSE.

PRINCIPALES ABRÉVIATIONS

EMPLOYÉES DANS CET OUVRAGE


A. Actif — Austral.
Abl. Ablatif.
Abrév. Abréviation.
Absol. Absolu, absolument.
Abusiv. Abusivement.
Accus. Accusatif.
Acoust. Acoustique.
Activ. Activement.
Adj. Adjectif, adjective.
Adj. dém.        démonstratif.
Adj. déterm.        déterminatif.
Adj. indéf.        indéfini.
Adj. num.        numéral.
Adj. poss.        possessif.
Adjectiv. Adjectivement.
Adm. et admin. Administration.
Adv. Adverbe, adverbial ou adverbialement.
Affl. Affluent.
Agric. Agriculture, agricole.
Alchirn. Alchimie.
Algèb. Algèbre.
Allem. Allemand.
Allus. hist. Allusion historique.
Allus.littér        littéraire.
Allus.myth        mythologique.
Anal. Analytique — Analogie.
Anat. Anatomie.
Anc. Ancien, ancienne.
Anc. chim.        chimie.
Anc. cout.        coutume.
Anc. dr.        droit.
Anc. jurispr.        jurisprudence.
Anc. mar.        marine.
Ancienn. Anciennement.
Angl. Anglais.
Annél. Annélides.
Ant. et antiq. Antiquités.
Antiq. égypt        égyptiennes.
Antiq. gr        grecques.
Antiq. hébr        hébraïques.
Antiq. mexic        mexicaines.
Antiq. orient        orientales.
Antiq. rom        romaines.
Aph. Aphorisme.
Ar. Arabe.
Arachn. Arachnides.
Arboric. Arboriculture.
Archéol. Archéologie.
Archit. Architecture.
Archit. hydraul.          hydraulique.
Archit. nav.          navale.
Arith. Arithmétique.
Armur. Armurerie.
Arqueb. Arquebuserie.
Arrond. Arrondissement.
Art. Article.
Art culin. Art culinaire.
Art divin. Art divinatoire.
Art dramat. Art dramatique.
Artill. Artillerie.
Art milit. Art militaire.
Art vét. Art vétérinaire.
Ascét. Ascétique.
Astron. Astronomie.
Astrol. Astrologie.
Astrol. jud          judiciaire.
Augment. Augmentatif, augmentative.
Auj. Aujourd’hui.
Au pr. et au fig. Au propre et au figuré.
Autref. Autrefois.
Auxil. Auxiliaire.




Banq. Banque.
B. Boréal.
B.-arts. Beaux-arts.
Bibliogr. Bibliographie.
Bijout. Bijouterie.
Blas. Blason.
Bonnet. Bonneterie.
Bot. Botanique.




C. Code.
Canot. Canotage.
Cant. Canton.
Cap. Capitale.
C. civ. Code civil.
C. de comm.    de commerce.
C. de procéd. civ.    de procédure civile.
C. de procéd. crim.    de procédure criminelle.
C. Nap.    Napoléon.
Celt. Celtique.
Cent. Centimes.
C. forest. Code forestier.
Chamois. Cbamoiserie.
Chancell. Chancellerie.
Chapell. Chapellerie.
Charcut. Charcuterie.
Charpent. Charpenterie.
Charronn. Charronnage.
Chass. Chasse.
Chem. de fer. Chemins de fer.
Cheval. Chevalerie.
Chim. Chimie.
Chir. Chirurgie.
Ch.-l. Chef-lieu.
Chorégr. Chorégraphie.
Chronol. Chronologie.
Civ. Civil.
Collectiv. Collectivement.
Comm. Commerce — Commune.
Compar. Comparatif.
Comptab. Comptabilité.
Conchyl. Conchyliologie.
Cond. Conditionnel.
Conj. Conjonction, conjonctive.
Conjug. Conjugaison.
Constr. Construction.
Contract. Contraction.
Corroier. Corroierie.
Corrupt. Corruption.
Cost. Costume.
Cout. Coutume, coutumier.
C. pénal. Code pénal.
Crim. Criminel, criminelle.
Cristall. Cristallographie.
Crust. Crustacés.
Cuis. Cuisine.




Dat. Datif.
Déf. Défectif.
Dénigr. Dénigrement.
Dép. Département.
Dess. Dessin.
Dialect. Dialectique.
Didact. Didactique.
Dimin. Diminutif.
Diplom. Diplomatie.
Dogmat. Dogmatique.
Dom. Domestique.
Dout. Douteux, douteuse.
Dramat. Dramatique.
Dr. Droit.
Dr. canon.    canon.
Dr. civil.    civil.
Dr. cout.    coutumier.
Dr. crim.    criminel.
Dr. ecclés.    ecclésiastique.
Dr. féod.    féodal.
Dr. rom.    romain.
Dynam. Dynamique.




E. Est.
Eaux et for. Eaux et forêts.
Ebénist. Ebénisterie.
Ecclés. Ecclésiastique.
Echin. Echinodermes.
Econ. dom. Economie domestique.
Econ. polit.           politique.
Econ. rur.           rurale.
Ecrit. sainte. Ecriture sainte.
Egypt. Egyptien, égyptienne.
Ellipt. Elliptique, elliptiquement.
Encyl. Encyclopédie.
En mauv. part. En mauvaise part.
Entom. Entomologie.
Equit. Equitation.
Erpét. Erpétologie.
Escr. Escrime.
E.-N.-E. Est-nord-est.
E.-S.-E. Est-sud-est.
Esp. ou Espagn. Espagnol.
Esthét. Esthétique.
Ethnogr. Ethnographie.
Etym. Etymologie.
Ex. Exemple.
Explét. Explétif, explétive.




F. ou Fém. Féminin.
Fabr. Fabrique.
Fam. Familier, familièrement.
Fauconn. Fauconnerie.
Féod. Féodal, féodalité.
Fig. Figuré, figurerément.
Fin. Finances.
Fl. Fleuve.
Forest. Forestier.
Fortif. Fortifications.
Foss. Fossiles.
Fr. Français — Francs.
Fréquent. Fréquentatif, fréquentative.
Fr. maçonn. Franc-maçonnerie.
Fut. Futur.




G. Genre.
Généal. Généalogie.
Génit. Génitif.
Géod. Géodésie.
Géogn. Géognosie.
Géogr. Géographie.
Géol. Géologie.
Géom. Géométrie.
Géom. anal.             analytique.
Géom. prat.             pratique.
Gn. mll Gn mouillé.
Gnomon. Gnomonique.
Gr. Grec, grecque — Grand.
Gramm. Grammaire.
Grav. Gravure.
Gymn. Gymnastique.




H. ou Hab. Habitants.
Hébr. Hébreu, hébraïque.
Helminth. Helminthologie.
Hippiatr. Hippiatrique.
Hist. Histoire.
Hist. ecclés.        ecclésiastique.
Hist. nat.        naturelle.
Hist. relig.        religieuse.
Horlog. Horlogerie.
Hortic. Horticulture.
Hydraul. Hydraulique.
Hyg. Hygiène.




Ibid. Ibidem.
Ichthyol. Ichthyologie.
Iconol. Iconologie.
id. idem.
Imp. Imparfait.
Impérat. Impératif.
Impers. Impersonnel, impersonnelllement.
Impr. Imprimerie.
Ind. Indicatif.
Indéf. Indéfini.
Infus. Infusitoires.
Interj. Interjection, interjective.
Interjectiv. Interjectivement.
Intr. Intransitif, intransitive.
Intrsitiv. Intrsitivement.
Inus. Inusité.
Inv. Invariable.
Iron. ou ironiq. Ironiquement.
Ital. Italien.




Jard. Jardinage.
J.-C. Jésus-Christ.
Jurispr. Jurisprudence.
Jurispr. marit.                 maritime.




K. ou kil. Kilomètres.
Kilo. Kilogrammes.




Lat. Latin, latine — Latitude.
Législ. Législation.
Libr. Librairie.
Ling. Lingerie.
Linguist. Linguistique.
Littér. Littérature, littéraire.
Littéral. Littéralement.
Liturg. Liturgie.
Ll mll. Ll mouillés.
Loc. Locution.
Loc. abs.          absolue.
Loc. adj          adjective.
Loc. adv.          adverbiale.
Loc. conj.          conjonctive.
Loc. fam.          familière.
Loc. impers.          impersonnelle.
Loc. interj.          interjective.
Loc. prép.          prépositive.
Loc. prov.          proverbiale.
Log. Logique — Logarithmes.
Loire. Inf. Loire. Inférieure.
Long. Longitude.




M. Masculin — Monsieur.
Mme. Madame.
Maconn. Maçonnerie.
Magnét. Magnétisme.
Mamm. Mammologie.
Manég. Manége.
Manuf. Manufactures.
Mar. Marine.
Maréch. Maréchalerie.
Mec. ou mécan. Mécanique.
Méd. Médecine.
Méd.lég.            légale.
Méd.vét.            vétérinaire.
Mégiss. Mégisserie.
Menuis. Menuiserie.
Métall. Métallurgie.
Métr. Métrologie.
Métriq. Métrique.
Milit. Militaire.
Min. Mines.
Minér. Minéralogie.
Mll. Mouillé.
Moll. Mollusques.
Moral. Moralement.
Mus. Musique.
Myth. Mythologie, mythologique.




N. Nom — Nord — Neutre.

Navig. Navigation.
Navig. fl.            fluviale.
N. B. Nota bene.
N. D. Notre-Dame.
N. E. Nord-est.
Néol. Néologisme.
Neutral. ou intransitiv. Neutralement ou intransitivement.
N.-N.-E. Nord-nord-est.
N.-N.-O. Nord-nord-ouest.
N.-O. Nord-ouest.
Nº. Numéro.
N. pr. Nom propre.
Numism. Numismatique.




O. Ouest.
Observ. Observation.
Oiseli. Oisellerie.
O.-N.-O. Ouest-nord-ouest.
Opt. Optique.
Orfév. Orfévrerie.
Ornith. Ornithologie.
O.-S.-O. Ouest-sud-ouest.




Pal. Palais.
Paléogr. Paléographie.
Paléont. Paléontologie.
Papet. Papeterie.
Par anal. Par analogie.
Par exagér. Par exagération.
Par ext. Par extension.
Parf. Parfait.
Par iron. Par ironie.
Pars. Parse.
Part. Participe.
Partice. Particule.
Particulièrem. Particulièrement.
Part. pass. Participe passé.
Part. prés. Participe présent.
Pass. Passé.
Pathol. Pathologie.
Pâtiss. Pâtisserie.
Pêch. Pêche.
Peint. Peinture.
Péjorat. Péjoratif, péjorative.
Pén. Pénal.
Pers. Persan — Personne, personnel.
Perspect. Perspective.
Pet. Petit.
P. et ch. Ponts et chaussées.
Peu us. Peu usité.
Pharm. Pharmacie.
Philol. Philologie.
Philos. Philosophie.
Photogr. Photographie.
Phrén. ou phrénol. Phrénologie.
Phys. Physique.
Physiol. Physiologie.
Pl. Pluriel.
Plaisam. Plaisamment.
Poétiq. Poétique, poétiquement.
Polit. Politique.
Polyp. Polypes.
Pop. Populaire, populairement — Population.
Pop. aggl. Population agglomérée.
Pop. tot.            totale.
Portug. Portugais.
Poss. Possessif.
Pr. Prononciation — Propre — Pronom, pronominal.
Prat. et pratiq. Pratique.
Pr. dém. Pronom démonstratif.
Pr. ind.        indéfini.
Pr. pers.        personnel.
Pr. poss.        possessif.
Pr. rel.        relatif.
Prem. Premièrement.
Prép. et préposit. Préposition, prépositif et prépositive.
Prés. Présent.
Priv. Privatif — Privative.
Procéd. Procédure.
Pron. Pronom, pronominal.
Propr. Proprement.
Prosod. Prosodie.
Prov. Proverbe, proverbial, proverbialement — Province.
Prov. hist. Proverbe historique.
Prov. litt.          littéraire.
Psychol. Psychologie.
Pyrotechn. Pyrotechnie.




Rad. Radical.
Récipr. Réciproque, réciproquement.
Réfl. Réfléchi.
Relat. Relation.
Relig. Religion.
Relig. cathol. Religion catholique.
Rem. Remarque.
Rhét. Rhétorique.
Riv. Rivière.
Rom. Romain, romaine.
Roy. Royaume.
Rur. Rural, rurale.




S. Singulier — Substantif — Sud.
Salin. Salines.
Sanscr. Sanscrit.
Sc. Science.
Sc. occ. Sciences occultes.
Scolast. Scolastique.
Sculpt. Sculpture.
S. des 2 g. Substantif des deux genres.
S.-E. Sud-est.
S’empl. S’emploie.
Serrur. Serrurerie.
S. f. Substantif féminin.
S. f. pl.            féminin pluriel.
S. m.            masculin.
S. m. pl.            masculin pluriel.
Signif. Signifie, signifiant.
Sing. Singulier.
S.-O. Sud-ouest.
S.-S.-E. Sud-sud-est.
S.-S.-O. Sud-sud-ouest.
St. Saint.
Ste. Sainte.
Subj. Subjonctif.
Substantiv. Substantivement.
Symb. Symbolique.
Syn. Synonyme.
Syr. Syrien, syrienne, syriaque.




T. Terme.
Tactiq. Tactique.
Tact. milit. Tactique militaire.
Tann. Tannerie.
Techn. Technologie.
Teint. Teinturerie.
Tératol. Tératologie.
Théâtr. Théâtre.
Théol. Théologie.
Toxic. Toxicologie.
Trigon. Trigonométrie.
Triv. Trivial, trivialement.
Typogr. Typographie.




V. Verbe — Voyez — Ville — Vieux.
V. a. ou tr.         actif ou transitif.
V. impers.         impersonnel.
V. n. ou intr.         neutre ou intransitif.
V. pr.         pronominal.
V. récipr.         réciproque.
Véner. Vénerie.
Vétér. Vétérinaire.
V. mot. Vieux mot.
Vulg. Vulgaire, vulgairement.




Zool. Zoologie.
Zooph. Zoophytes.
Zootechn. Zootechnie.

LISTE DES PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS DANS CET OUVRAGE


Ablancourt (d’).

About (Edmond).

Académie (l’).

Achard (Amédée).

Agoult (Mme d’).

Aguesseau (d’).

Aïssé (Mlle d’).

Alaux.

Alembert (d’).

Alhoy (Maurice).

Alibert.

Ampère.

Amyot.

Ancelot.

Andral.

Andrieux.

Anquetil.

Arago (François).

Arago (Jacques).

Arago (Étienne).

Arago (Emmanuel).

Argens (le marquis d’).

Arnauld.

Arnault.

Arnoult (Gatien).

Aubigné (d’).

Augier (Émile).

Auriac (d’).

Autran.

Azaïs.


Babinet.

Bachelet.

Bachellery (Mme).

Baïf.

Bailly.

Ballanche.

Balzac (l’ancien).

Balzac (le moderne).

Banville (Théodore de).

Baour-Lormian.

Barante (de).

Barbey-d’Aurevilly.

Barbier (Auguste).

Bardin (général).

Barnave.

Barthélémy.

Barthet (Armand).

Bastiat.

Batteux (Le).

Bausset (cardinal de).

Bautain (abbé).

Beauchêne.

Beaudelaire.

Beaumarchais.

Beauzée.

Bédolliére (Émile de la).

Bellay (du).

Belloy (de).

Benserade.

Béranger.

Berchoux.

Berlioz.

Bernard (Charles de).

Bernardin de Saint-Pierre.

Bernis (cardinal de).

Berquin.

Berryer.

Bersot (Émile).

Berthet (Élie).

Beyle (Henri).

Biéville (de).

Bignon.

Biot.

Blainville (de).

Blanc (Louis).

Blanqui.

Blaze (Elzéar).

Blessington (Mme de).

Boétie (la).

Boileau.

Bois-Robert.

Boiste.

Boitard.

Bonald (de).

Bonaparte (Louis-Napoléon).

Boniface.

Bonjour (Casimir).

Bonnefoux (de).

Bonnin.

Bossuet.

Boufflers.

Bouhours.

Bouilhet (Louis).

Bouillet.

Bourdaloue.

Bourdin.

Boursault.

Bridaine.

Briffaut.

Brillat-Savarin.

Broglie (duc de).

Brongniart.

Brueys.

Brunet.

Buchez.

Buffon.

Bussy-Rabotin.


Cabanis.

Calvin.

Camp (Maxime du).

Campan (Mme).

Campenon.

Campistron.

Carné (de).

Caro (Émile).

Carrel (Armand).

Castil-Blaze.

Castille (Hippolyte).

Caylus (Mme de).

Césena (Amédée de).

Chamfort.

Champfleury.

Chapelain.

Chaptal.

Chapuis Montlaville.

Charivari (le).

Charma.

Charron.

Chartier (Alain).

Chasles (Philarète).

Chateaubriand.

Châtelet (Mme du).

Chaulieu.

Chaussard.

Chênedollé.

Chénier (André).

Chénier (Marie-Joseph).

Chéruel.

Chesnel (de).

Chevalier (Michel).

Choisy (abbé de).

Chomel.

Christine de Pisan.

Christine de Suède.

Cloquet.

Colardeau.

Colins.

Collet (Louise).

Collin-d’Harleville.

Comettant (Oscar).

Commerson.

Commines.

Condillac.

Condorcet.

Conscience (Henri).

Constant (Benjamin).

Constitutionnel (le).

Corbon.

Cormenin.

Corneille (Pierre).

Corneille (Thomas).

Cotin (l’abbé).

Cottin (Mme).

Coulanges (Mme de).

Courier (Paul-Louis).

Cousin (Victor).

Crébillon.

Cruveilhier.

Custine.

Cuvier.

Cuvillier-Fleury.


Dacier.

Dalloz.

Damas-Hinard.

Damiron.

Dancourt.

Dangeau.

Danton.

Darbois (monseigneur).

Daru.

Daubenton.

Débats (les).

Deffant (Mme du).

Delafosse.

Delavigne (Casimir).

Delessert (Benjamin).

Delille.

Delord (Taxile).

Demogeot.

Demoustiers.

Desaintange.

Desaugiers.

Desbordes-Valmore.

Descartes.

Deschanel.

Deshoulières (Mme).

Desmahis.

Desmoulins (Camille).

Desnoyers (Louis).

Desperriers.

Destouches.

Destutt de Tracy.

Dezobry.

Dictionnaire du commerce.

Dictionnaire de la conversation

Dictionnaire de Trévoux.

Diderot.

Dollfus.

Dombasle (Mathieu de).

Domergue.

Dorat.

Droz.

Dubartas.

Dubay (Sanial).

Ducerceau.

Ducis.

Duclos.

Dufresny.

Dulaure.

Dumarsais.

Dumas père (Alexandre)

Dumas fils (Alexandre)

Duméril.

Dupanloup.

Dupin.

Dupont (Pierre).

Dupuis.

Dureau de la Malle.

Durier.

Duval (Alexandre).


Edwards (Milne).

Empis.

Enault (Louis).

Encyclopédie (l’).

Enfantin (le père).

Ennery (d’).

Épinay (Mme d’).

Esménard.

Espinasse (Mlle de l’).

Esquiros (Alphonse).

Estienne (Henri).

Étienne.

Évangile (l’).


Falloux (de).

Faucher (Léon).

Favard.

Favre (Jules).

Fée (A.).

Féletz (de).

Félix (le Père).

Fénelon.

Fétis.

Feuillet (Octave.)

Féval (Paul).

Feydeau (Ernest).

Figuier (Louis).

Fléchier.

Florian.

Flourens.

Focillon.

Fontanes (de).

Fontenelle.

Fourcroy.

Fourier.

Fournel (Victor).

Fournier (Marc).

Fournier (Édouard).

Francœur.

Franklin.

Frayssinous.

Fréron.

Fréville.

Froissart.

Furetière.


Galiani (l’abbé).

Galland.

Garnier.

Gautier (Théophile).

Gay (Sophie).

Gay (Delphine).

Genlis (Mme de).

Geoffrin (Mme).

Geoffroy St-Hilaire (Isid.).

Gérando (de).

Gérard de Nerval.

Géruzez.

Gilbert.

Girard.

Girardin (Émile de).

Girardin (Mme Émile de).

Gondrecourt (Frères de).

Gousset (cardinal).

Gozlan.

Gratry (le Père).

Gresset.

Grimm.

Grimod de la Reynie.

Guérin (Maurice de).

Guéroult.

Guiraud (Alexandre).

Guizot.

Guizot (Mme).

Guyton de Morveau.


Hamilton.

Hatin.

Havin.

Heine (Henri).

Helvétius.

Hénault (président).

Hennequin.

Holbach (d’).

Houdard de la Motte.

Houdetot (d’).

Houssaye (Arsène).

Hugo (Victor).

Humboldt (de).


Illustration (l’).


Jallais (Amédée).

Janet (Paul).

Janin (Jules).

Jasmin.

Joinville.

Joubert.

Jouffroy.

Jourdan (Louis).

Journal.

Jouvin.

Jouy (de).


Karr (Alphonse).

Kératry.


Labbé.

Laboulaye (Édouard).

La Bruyère.

Lacépède.

Lachambeaudie.

La Chaussée.

Lacordaire.

Lacretelle.

Lacroix (Paul).

Lafaye.

La Fayette (Mme de).

La Fontaine.

La Harpe.

Lamartine.

Lambert (Mme de).

Lamennais.

Lamoignon.

Lamothe-le-Vayer.

Lamotte.

Laplace.

La Rochefoucauld.

La Rochefoucauld-Doudeau-
        ville

Laténa.

Latouche (de).

Laurentie.

Laveaux.

Lavergne (Alexandre de).

Lavergne (Léonce de).

Lavoisier.

Laya.

Lebrun.

Leclercq (Théodore).

Lecomte (Jules).

Ledru-Rollin.

Lefranc de Pompignan.

Legoarant.

Legouvé.

Leibnitz.

Lélut.

Lemercier (Népomucène).

Lemierre.

Lemoine (John).

Lèmontey.

Lenormand.

Léonard.

Le Play.

Lerminier.

Leroux (Pierre).

Le Sage.

Lévis.

Ligne (le prince de).

Liouville.

Littré.

Lorédan Larcher.

Lucas (Hippolyte).

Luce de Lancival.


Macé (Jean).

Maine de Biran.

Maintenon (Mme de).

Maistre (Joseph de).

Maistre (Xavier de).

Malebranche.

Malesherbes.

Malfilâtre.

Malherbe.

Malte-Brun.

Maquet (Auguste).

Marchangy.

Marguerite de Navarre.

Marie.

Marivaux.

Marmier (Xavier).

Marmontel.

Marolles (abbé de).

Marot (Clément).

Martin (Henri).

Martin (Aimé).

Mascaron.

Massillon.

Masson (Michel).

Maury (le cardinal).

Maury (Alfred).

Ménage.

Mercier.

Mérimée.

Merlin (comtesse).

Méry.

Mesnard.

Mézeray.

Michaud.

Michelet.

Mignet.

Millevoye.

Millin.

Millot (abbé).

Mirabeau.

Mirbel.

Moigno (abbé).

Molé (comte).

Molière.

Mollevaut.

Monselet.

Montaigne.

Montalembert (de).

Montépin (Xavier de).

Montesquieu.

Moreau (Hégésippe).

Morellet.

Morin (Frédéric).

Mornand (Félix).

Motteville (Mme de).

Murger (Henri).

Musset (Alfred de).


Nadaud.

Naigeon.

Napoléon Ier.

Napoléon III.

National (le).

Necker (Mme).

Nefftzer.

Neufchâteau (François de).

Nicole.

Nicot.

Nisard.

Noailles (de).

Nodier (Charles).

Noël.

Nourrisson.

Nysten.


Olivet (d’).

Opinion nationale (l’).

Orbigny (d’).

Oxenstiern.

Ozanam.


Palaprat.

Panard.

Parceval-Grandmaison.

Paré (Ambroise).

Pâris (Paulin).

Parisot.

Parny.

Pascal.

Pasquier.

Pastoret.

Patin.

Patrie (la).

Péclet.

Peignot.

Peisse.

Pelletan (Eugène).

Pèrèfixe.

Perrault.

Petit-Senn.

Peyrat.

Picard.

Pichat (Laurent).

Pichot (Amédée).

Pictet.

Pierron (Alexis).

Pigault-Lebrun.

Piis (de).

Pinel (Louis).

Piorry.

Piron.

Planche (Gustave).

Plée (Léon).

Plouvier (Édouard).

Pluche.

Pongerville (de).

Ponsard.

Pons de Verdun.

Pontmartin (Armand de).

Portalis.

Port-Royal.

Poujoulat.

Presse (la).

Prévost (l’abbé).

Prévost-Paradol.

Proudhon.


Quatrefages (de).

Quatremère de Quincy.

Quérard.

Quinault.

Quinet (Edgar).

Quitard.


Rabelais.

Racan.

Racine (Jean).

Racine (Louis).

Rancé.

Raspail.

Ravignan (de).

Raymond.

Raynal.

Raynouard.

Récamier (Mme).

Regnard.

Régnier-Desmarets.

Rémusat (de).

Rémusat (Mme de).

Renan.

Renier.

Rétif de la Bretonne.

Retz (de).

Revue des Deux-Mondes.

Revue germanique.

Reybaud (Louis).

Richard.

Richelet.

Rigault (Hippolyte.)

Rion.

Rivarol.

Robert (Clémence).

Robespierre.

Roger de Beauvoir.

Roland (Mme).

Rollin.

Romieu (Mme).

Ronsard.

Rosset.

Rostan.

Rotrou.

Roubaud.

Roucher.

Rousseau (Jean-Baptiste).

Rousseau (Jean-Jacques).

Royer-Collard.

Rulhières.


Sacy (de).

Saint-Aulaire.

Saint-Evremont.

Saint-Lambert.

Saint-Marc-Girardin.

Saint-Pierre (l’abbé de).

Saint-Réal.

Saint-Simon.

Saint-Simon (le duc de).

Saint-Victor (Paul de).

Sainte-Beuve.

Sainte-Foy.

Saintine.

Sallentin.

Salm.

Salvandy.

Salverte.

Sand (George).

Sandeau (Jules).

Saulcy (de).

Saurin.

Sauvestre (Charles).

Say (Jean-Baptiste).

Scarron.

Scherer (Edmond).

Scribe.

Scudéry.

Second (Albéric).

Sedaine.

Ségalas (Anaïs).

Ségur (de).

Senancourt.

Sénecé.

Serres (Olivier de).

Sévigné (Mme de).

Siècle (le).

Sieyès.

Simon (Jules).

Soulié (Frédéric).

Soumet (Alexandre).

Souvestre (Émile).

Staël (Mme de).

Sully.

Swetchine (Mme).


Taine (Hippolyte).

Tallemant des Réaux.

Tastu (Mme Amable).

Texier (Edmond).

Théry.

Thierry (Amédée).

Thierry (Augustin).

Thiers.

Thomas.

Thomas (Frédéric).

Thoré.

Tocqueville (de).

Topffer.

Toussenel.

Tremblay (du).

Trousseau.

Turgot.


Ulbach (Louis).

Urfé (d’).


Vacherot.

Vacquerie.

Vaïsse.

Vapereau.

Vatout.

Vaugelas.

Vaulabelle.

Vauvenargues.

Ventura (le Père).

Vergniaud.

Vertot.

Veuillot (Louis).

Viardot (Louis).

Viaud (Théophile de).

Vicq d’Azir.

Vidal.

Viennet.

Vigée.

Vigny (Alfred de).

Vilatte.

Villehardouin.

Villemain.

Villemessant.

Villon.

Viollet-Leduc.

Virey.

Vitet.

Voisenon.

Voiture.

Volney.

Voltaire.


Walkenaer.

Weiss.

Wey (Francis).

Winckelmann.

Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 1 - Lettre A - 2.png
  1. Tiré d’un manuscrit de la Bibque royale de Munich. ― xiie siècle.
  2. Alphabet lapidaire de Turin. ― xve siècle.
  3. Tiré du missel du cardinal Cornélius. — xviie siècle.
  4. Tiré d’un manuscrit du xvie siècle.
  5. Lettres bullatiques d’Italie. — xvie siècle.
  6. Tiré d’un manuscrit de Venise. — xve siècle.
  7. Tiré d’inscriptions sépulcrales de Vienne (Autriche).
  8. Tiré d’un évangéliaire de la Bibque royale de Munich. — xie siècle.
  9. Écriture d’église du xive siècle.
  10. Tiré d’inscriptions sépulcrales lapidaires de Naples. — xiiie siècle
  11. Tiré de la Bible du surintendant Fouquet. — xiiie siècle.
  12. Alphabet vénitien du xviie siècle.