Grandgoujon/1

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Arthème Fayard et Cie (p. 7-67).


PREMIÈRE PARTIE



Il existe tout un genre d’humains, gros et affectueux, que leurs amis, avec un sourire, appellent : « bons vivants » et qui ne sont, par leur nature, préparés à aucun accident de la vie. La mort les surprend et les navre. Et que la guerre éclate, ils sont désarmés, ayant dit et redit : « N’en parlons pas !… Il sera temps, si un jour… » Le jour est là : il faut le vivre. Alors ils s’affolent, et ils n’ont nul besoin d’être au danger pour se plaindre, car leur cœur est saisi par la misère des autres.

Mais la foule qui leur donnait son indulgence, soudain les couvre de son mépris. Simpliste, elle n’admet pas, la foule, qu’un homme en paix au coin de son feu souffre aussi rudement qu’un soldat dans la boue. Et pourtant, Grandgoujon était de ces gens qui, depuis le 2 août 1914, enduraient un martyre moral, incapable de respirer à l’aise dans le même air que des voisins malheureux, — et d’une sincérité instinctive, lorsqu’au sortir d’un repas fameux, ventre chaud et bouche vermeille, gras tel que l’avait fait sa mère, épanoui malgré lui, il disait en haletant, dans un sursaut de réflexion réveillée :

— Cette guerre… me tuera !

Elle l’épuisait, sans que le monde vît comment.

N’étant pas sous les armes, et de figure poupine, il faisait l’effet d’un profiteur échappé au recrutement. Des femmes valeureuses pensaient, la bouche pincée : « C’est un fournisseur des armées. » Mais la mine, quel trompe-l’œil ! Grandgoujon était une victime méconnue de cette catastrophe mondiale, trop brave homme sans être brave, de grand cœur et de petit courage, sans force pour dominer ses peines, car il était né d’une mère tendre et d’un père souriant.

Ce père, à l’âme douce, avait adoré la vie, ingénument. Certains officiers ministériels l’ayant dépouillé de ses rentes, il ne leur avait point gardé rancune, les excusant d’un mot qui le condamnait lui-même :

— Je ne me connais pas aux affaires d’argent…

Et il était entré dans l’administration. Fonctionnaire aimable, craintif et poète, heureux de ses habitudes et de sa sécurité, mais aimant les voyageurs, les enfants ou le passage d’un nuage qui projetait sur ses paperasses une ombre passagère. Hélas ! cet homme délicat, loin de tenir tête à la destinée brutale, était mort tout à coup à quarante ans, d’une pneumonie, répétant entre deux étouffements : « Mon Dieu !… Quel malheur ! » Sa femme, qui l’aimait comme une chienne aime son maître, ne répondait que des sanglots, et elle lui avait apporté son fils sur le lit, gamin de dix ans, noyé de larmes devant la détresse paternelle et l’éplorement de sa mère.

Premier gros chagrin qui avait amolli cette bonne nature douillette ; après quoi, il s’était pelotonné dans l’affection de sa « maman », et jusqu’à la vingtaine avait gardé des fossettes au menton.

Sa mère était avec les siens ou les autres, bonne comme une aïeule de conte de fée, d’une manière touchante et étourdie, dépensant son cœur en mille riens, — âme fine, restée puérile, et dont la sensibilité s’effarait de tout ce qui n’est pas bonheur et lumière.

Voyant à son gros fils cette mine faite pour la joie, elle pensa, dès que le père fut parti : « Pauvre chéri, il ne faut pas l’attrister ! »

Aussi, au bout d’un mois de larmes brûlantes, elle s’obligea à rire pour qu’il eût la jeunesse qu’annonçait son visage. Navrée pour lui que Dieu n’eût pas fait chaque année quatre printemps, elle lui inventa des plaisirs pour chaque saison ; dans sa maison triste elle reçut des amis gais ; elle l’envoya à tous les spectacles de ce Paris qui possède un théâtre au coin de chaque rue ; et quand, après douze mois de frivolités, il était refusé à quelque examen par des professeurs maussades, sa mère montrait le poing à l’Université, et l’embrassait avec passion :

— Petit… pas de chagrin… et d’abord tu vas te reposer.

Dans sa sollicitude, elle le supposait, épuisé toujours. Dès qu’il avait le nez sur un livre, elle lâchait son ouvrage et soupirait :

— Ces pauvres jeunes gens !

— Quoi donc ? demandait son fils, heureux d’être distrait.

— Chéri, reprenait-elle, si tu te sens la tête lourde…

— C’est-à-dire, faisait-il, que je commence à avoir faim…

Elle courait chercher des gâteaux ; lui écartait ses livres : ils grignotaient ensemble. Puis, de la bibliothèque, il tirait un Hugo ou un Musset ; il se mettait avec des gestes à réciter des vers. Sa mère avait les yeux humides : « Ce que tu ressembles à ton père ! » Et ce gros enfant tout brillant de bonne humeur, la caressait, roulait la tête dans son cou, et d’une voix qui avait mué drôlement :

— Tu as bien fait, va, de me mettre au monde !

— Singe aimé, bredouillait-elle, mange, mon singe, prends des forces.

Il prenait aussi du poids et de la rondeur, mais une rondeur maniable en dépit du poids. — Il n’était pas encombré de sa personne. Quand son cœur allait vers les gens, son corps aussi savait courir, et il paraissait léger, soufflé, abondant, irrésistible.

Mais soudain, avant qu’on eût pris garde, il arrivait que ce gros garçon éclatait en des colères aussi violentes que brèves. C’était un orage. Avec un bruit de tempête il saisissait, furieux, le premier objet près de sa main et l’écrasait ; puis, brusquement, ce courroux qui n’était qu’une révolution de ses humeurs, se fondait avec des grognements en une sueur inoffensive, qu’il tamponnait en soufflant comme un dieu marin. On pouvait dire, en ces minutes tumultueuses, qu’il n’était pas maître de soi ; son tempérament l’emportait ; il y avait eu dans la famille, du côté maternel, un grand oncle impétueux. Tout de suite d’ailleurs, il se faisait pardonner ; il s’accusait, souriait. Gourmand de tous les plaisirs, faible, généreux, il ne se connaissait pas d’ennemis. Seuls quelques amis vrais se vengeaient de sa santé en le soupçonnant d’une médiocre cervelle. Et peut-être qu’il ne s’y construisait rien qui ressemblât aux idées ou aux images d’un philosophe profond, mais le cœur, pour le courant de la vie, y poussait tant d’idées chaudes et charmantes ! — Sa mère, sans jugement, aurait dû faire de lui un enfant gâté, et voici que grâce à Dieu il devint un gros bonhomme, trop sensible pour être égoïste, insouciant, candide, confiant.

Il trouvait la vie si bonne que tout drame imprévu le plongeait dans une stupeur, mais il ne restait ému qu’autant que ses yeux voyaient. Tournait-il les talons ? Il oubliait, à la minute, et il s’applaudissait d’être né au vingtième siècle, après tant d’ancêtres barbares ou malchanceux, qui n’avaient vécu qu’à peu près, ou avaient crevé de peine avant d’arranger le monde, — ce monde commode, pratique, facile, où l’on était tièdement, où l’on ne manquait de rien, où il y avait des chemins de fer, des autos, une société policée, l’électricité, le télégraphe, tant et tant de choses prodigieuses !

Cette dernière épithète était habituelle en sa bouche. Elle exprimait ses étonnements successifs d’homme curieux et heureux, toujours prêt à croire et à aimer. De tous ses amis, qui l’ébaubissaient chacun dans son genre, il disait :

— Celui-là… vraiment, il est prodigieux !

Puis, de Notre-Dame, d’une crue de la Seine, d’une pièce qui le transportait, d’une histoire saisissante, il répétait encore et toujours :

— Ça… il n’y a pas à dire, c’est prodigieux !

Mot naturel comme sa respiration, qu’il roulait sur sa langue, et où il mettait toute sa joie ébahie. « C’est prodigieux ! » voulait dire : « Oh ! que c’est épatant !… Et que je suis épaté ! » Car il ignorait l’envie : il n’en avait pas plus pour les hommes que pour les choses, et il applaudissait les camarades avec autant de cœur qu’il admirait un paysage. Lui jamais n’avait songé a se faire valoir : il allait, vivait, se donnait, la main tendue, sans défense. Et sa voix même, un peu trébuchante, était d’une enfantine candeur avec la quarantaine.

À vingt ans il avait été indécis sur le métier à choisir. Tout le tentait. Explorateur ? Hé ! Hé ! Bateaux, éléphants, couchers de soleil aux Indes : programme prodigieux ! — Acteur ? Pourquoi pas ! Il ne récitait pas mal. Le matin, il ne se levait jamais sans crier en sautant sur sa chemise : « En scène pour le un ! » Et il entrevoyait là une vie… prodigieuse ! avec de chauds succès, des amitiés fraternelles, des centièmes au champagne. Seulement, le métier d’avocat le séduisait aussi. Parler, s’échauffer, défendre une victime, enlever un jury, ça, alors, vraiment, c’était prodigieux !

— Et puis, disait sa mère, ton père, en dépit de sa timidité, aurait tant voulu être avocat !

Cet argument décida son âme sensible, et il devint homme de robe avec peine, mais sans trouver le temps long.

Une crise passionnelle subite, qui l’absorba tout entier, l’empêcha de perdre patience. À vingt-quatre ans, l’amour, avec tout son cortège de plaisirs et de peines, de trémolos et de ridicules, tomba sur lui, et dans un tourbillon l’enleva au pays des rêves, où deux ans il s’égara sans toucher terre. Il s’était épris d’une jeune fille fantasque, en qui il avait cru trouver une personnalité « prodigieuse », parce qu’elle manquait de bon sens à toutes les minutes de la vie. Sa tenue, comme ses paroles, coiffure autant que cervelle, tout marquait un manque d’équilibre si continu que Grandgoujon en avait des explosions admiratives, puis des béatitudes où il se noyait, murmurant devant elle : « Ah ! petit être formidable ! »

Avec cette aventure il fit sangloter sa mère, de surprise d’abord, ensuite d’attendrissement. Lui-même, de bonheur, pleura toutes les larmes de son corps. Enfin, il épousa l’objet de ses vœux, et ce fut lui qui se donna. Étonné lui-même de l’ampleur terrible de son amour, impuissant à l’exprimer, il lut à sa femme ses poètes favoris, de Musset à Verlaine, d’une voix tour à tour enflammée, suave ou sanglotante. Candidement il lui apporta sa tendresse dans les chants les plus beaux de son pays. Mais grâce aux doux propos d’un ami psychologue, par un de ces matins de clarté que la Providence ne donne qu’à ses élus, il s’aperçut que… à force de ne pas être comme tout le monde, elle était sûrement plus sotte que beaucoup. Le soir du même jour il apprit qu’elle était enceinte. Ah ! Quelle joie ! Hélas ! la pauvre mourut en couches et l’enfant vécut deux heures. Dieu ! ce chagrin ! Grandgoujon hurlait : on l’entendit de toute la maison. Les bonnes chuchotèrent entre elles :

— Un homme qui pèse plus de cent, pensez ! Chez les gros, les douleurs, c’est terrible !

Puis il revint se consoler sur la poitrine de sa mère, qui déclara :

— Mon pauvre chéri, mon petit, — tu es toujours mon petit ! — il faut te distraire. Je ne veux plus que tu travailles !

Et elle le fit voyager.

Il oublia. Mais, délabré par son deuil, il revint un jour à ses habitudes, puis à ses études, comme un homme qui se sent un creux, s’assied à table, se jette sur son pain. Et il retrouva tout son goût de la vie, sa mine impayable, un visage rond, heureux, rasé, uni, dont les yeux bienveillants avaient l’air de clignoter de plaisir.

Il était si attachant que par un après-midi de chaleur torride, les examinateurs en droit qui n’avaient qu’une idée : aller boire frais, se décidèrent à le nommer licencié.

Sa mère, d’avance, préparait son cœur à l’émotion :

— Quand tu plaideras aux Assises, je veux être là.

Mais sitôt accepté par les hommes de la Justice, il entra chez Maître Creveau, un des pontifes de la parole, seigneur d’une autorité qui lui en imposa au premier jour, et de qui il devint l’esclave, d’une soumission admirative, suant pour lui plaire, portant sa serviette lorsqu’il courait plaider.

D’abord, les plaidoiries de ce potentat le transportèrent. Il raconta chez lui : « Celui-là, sérieusement, c’est un type formidable ! » Et sa mère, à l’entendre, changea sa formule :

— Si un jour il plaide aux Assises, tu me fais signe.

Seulement, le « patron » plaidait surtout de bonnes affaires profitables, luttes acharnées entre fripouilles, dont, sans scrupule, il choisissait la plus donnante, pour écraser la plus rapace. La nature honnête de Grandgoujon aurait dû être bouleversée par ces manœuvres ; mais il était trop badaud pour être clairvoyant. Une à une les impressions l’agrippaient. Dans les couloirs et le brouhaha des Pas-Perdus, il était ballotté, regardant de ses yeux crédules. Cinq années suffirent à peine pour l’éclairer ; alors il découvrit « des choses », et un soir il résuma son amertume par ce constat douloureux :

— Avant d’entrer dans cette usine de malheur je ne soupçonnais pas le mal…

Grâce au ciel, il resta sensible à tous les petits bonheurs fuyants de la vie, qui courent et ne donnent aux hommes qu’une caresse en passant. Sa forte santé lui poussait des bouffées de joie, et le matin le trouvait allégé de ses dépits du soir. Il lui revenait un mot farce du patron ; il éclatait de rire dans sa cuvette et, luisant d’eau, fonçait dans la chambre de sa mère :

— Tu sais, il est vraiment prodigieux !

En vérité, Creveau était un homme sanguin, d’une furieuse ambition, tout bouillonnant de pensées contradictoires, la proie de ses intérêts, se débattant entre ses passions, qui le rejetaient d’un extrême à l’autre. Type étrange, dangereux, il s’était fait en vingt-cinq ans de barreau une situation forte, car elle était redoutée, mais d’une force à s’écrouler d’un coup, comme ces gens puissants qui tombent d’une attaque. Il avait un verbe empoignant, où les images imposaient des paradoxes ; son autorité était une massue pour la Cour ou l’adversaire. Taillé en boucher, le geste peuple, la bouche canaille, entre deux courtes côtelettes à l’ancienne mode, c’était un démagogue despote. Il s’était rasé pendant trois mois pour tenter le coup des élections ; puis après un échec il avait laissé repousser un poil plus dur, d’une rousseur équivoque, et cette déception politique lui avait épaissi l’allure et les traits. Dès lors, à propos de tout et de rien, le même mot lui traînait aux lèvres : « Ah ! les veaux ! »

Il grognait : « Ah ! les veaux ! » dès qu’il n’avait rien de précis à dire, — jugement sur l’humanité, les gouvernants, ses ennemis, ceux qui le servaient.

Dès qu’il étudiait un dossier, il rageait : « Dieu de Dieu ! Les veaux ! » Jamais il ne sortait d’un tribunal, qu’il eût perdu ou gagné, sans jeter : « Mais quels veaux ! » Il montait dans une auto ; embarras de voitures ; aussitôt, dans la portière : « Passez donc ! » puis, se rasseyant : « Quel veau ! » Il ne pouvait boutonner son col, trop empesé : « Les veaux ! » Le vin était aigre chez lui : « Ah ! les veaux ! » Sa femme suivait un régime par ordre du médecin : « C’est un veau ! » Un client se tuait dans son bureau et l’encombrait de son cadavre : « Ah ! celui-là, alors, comme veau !… »

Ayant fait de Grandgoujon son secrétaire, il n’avait jamais exprimé sur lui de pensée meilleure. Il l’avait asservi ; c’était sa chose. Peu lui importait que l’autre fût sans génie, il ne lui demandait que des besognes : longues courses et courtes plaidoiries. Il le traitait comme un chien de garde galeux ; jamais il ne le payait sans dire :

— Quoi ? Vous faut encore de l’argent ?

Puis, la porte fermée : « Triple veau ! »

À toute heure, Grandgoujon devait répondre à ses appels ; même la nuit quand il allait souper. Il avait besoin de Grandgoujon rien que pour dire à deux heures du matin :

— Dix fois que je réclame des cigares ! Grandgoujon, mon vieux, voulez-vous, s’il vous plaît, demander le patron. Ces gens-là sont des veaux !

Grandgoujon rentrait la tête perdue de fatigue, mais la fin de la nuit le retrempait. Au réveil il ouvrait sa fenêtre, avalait un bol d’air en se tapant les poumons, donnait à manger aux moineaux, et, tout à coup, se surprenait, imitant le patron, et faisant sa moue, avec sa voix pour dire : « Ah ! les sacrés petits veaux ! »

Le patron s’était solidement attaché Grandgoujon par la vie d’enfer qu’il lui faisait, et l’autre, au bout de six ans, le détestait mais l’admirait, s’exaspérait, puis le singeait. Et las de ses actes, il se nourrissait de ses phrases.

Souvent, quand, vers dix heures, il arrivait chez Creveau :

— Le patron est levé ? demandait-il.

— Oh ! oui, monsieur, disait la femme de chambre.

— Déjà vous ? criait Creveau d’une pièce du fond. Je me demandais si vous étiez claqué !

— Patron…

— … Avez vu la presse ?

— Oui… patron.

— Quels veaux !

Dès que la guerre s’annonça, s’affirma, éclata, lui aussi, ce diantre d’homme, il s’affirma et prit du relief.

Le jour de la mobilisation il dit à Grandgoujon, la main tendue :

— Alors, ça y est ? Les veaux !… Préparaient ça depuis quarante ans… Je vous la souhaite bonne et heureuse.

Grandgoujon, éploré, crut que cet adieu voulait dire : « Moi je pars » et que, malgré ses cinquante-trois ans, il s’engageait. Grandgoujon allait balbutier des encouragements, quand l’autre continua :

— Si par hasard vous n’êtes pas tué, mon vieux, le lendemain de la paix ramenez-vous. Et il y aura du boulot, car les héritiers vont s’assassiner sur leurs morts. Quelle graine à procès ! Ah ! les veaux !… Maintenant, si vous êtes tué…

— Patron… bredouilla Grandgoujon, qui voulait dire : « Je suis réformé… »

— Oui, reprit Creveau, la veine ?… On ne peut pas espérer grand’chose.

— Mais, patron…

— Je sais : ça ne va durer qu’un mois.

— Vous croyez ?

— Dans trois semaines, ces veaux-là n’auront plus le sou. Économiquement c’est une blague. Mobilisation générale, pays arrêté : un mois, je suis précis.

— Alors, écoutez patron…

— Pas d’attendrissement ! Tirez bien, tâchez de ne pas crever, et au revoir, mon vieux ! Le lendemain de la paix, à neuf heures, comme d’habitude. Je vous la serre.

Grandgoujon, qui n’avait jamais eu qu’à écouter le patron, fut atterré pour la première fois de sa vie de ne pas se faire entendre, et il se sentit honteux d’être pris pour un soldat, sans en être un.

Il rentra, frémissant.

— Ça durera trois semaines, dit-il à sa mère. Je veux me battre !

Suffoquée, elle répondit :

— Te battre !… À quarante ans !

Alors il fut très digne :

— Je ferai ce que je pourrai, qui sera ce que je devrai.

Trente mois après ce dialogue, Grandgoujon était encore chez lui.

Mais il n’avait pas revu le patron, sur le conseil de Madame Creveau — la pauvre Madame Creveau — femme anémique et craintive, comme fondue sous les orages de son mari, et qui gardait des allures de chatte fuyarde et terrifiée. Presque quotidiennement elle se réfugiait chez Madame Grandgoujon mère, douce et compatissante, et près d’elle se remettait de sa torpeur effrayée, devenant expansive, presque hardie, puisqu’elle se permit de conseiller :

— Surtout que votre fils ne revoie pas mon mari ! Il faut lui laisser croire ce qu’il croit. C’est un homme qui n’aime pas s’être trompé.

À ces mots, Grandgoujon sentit plus au vif encore que, n’être pas mobilisé était une situation fâcheuse. « Pourtant, se disait-il, elle est légale ! » Mais aussitôt il songeait : « Peut-être qu’en demandant… en m’engageant… S’engager ! Encore faut-il être sûr de ne pas tomber malade, pour prendre, à l’hôpital, la place d’un malheureux… »

Bref, il se contenta de cesser sa vie de paix, sans commencer une vie de guerre. Il ne reparut ni chez Creveau, ni au Palais ; arrêt de tout : il s’arrêta. Seulement, il cessa d’être heureux. Cette guerre le bouleversait. Il en avait la peau transie. Lui qui aimait la vieille rive gauche, depuis le Luxembourg que chaque printemps rajeunit, jusqu’au Jardin des Plantes, pauvre, démodé, mais touchant, il habitait près du délicieux dôme du Val-de-Grâce, Boulevard Saint-Michel, dans une vieille maison xviiie, dont les fenêtres d’arrière ouvraient sur le potager des Sourds-Muets, et depuis des années c’était une de ses joies naïves de vivre, en plein Paris, devant des poireaux et des tomates, le nez au-dessus de ce grand jardin charmant, avec bassin vieux style, ombragé d’un immense poirier. Mais sous la menace des Boches, tout ce plaisir devenait éphémère. Grandgoujon ne tenait plus chez lui, et dehors, dans les attroupements, il parlait aux badauds :

— Vous comprenez, vous, monsieur ? Qu’est-ce qu’ils veulent ces gens-là ?… On n’était pas heureux ?

Pour s’éclairer, il acheta trois journaux par jour. Il n’y lut que des nouvelles douteuses. Et chaque fois que sa mère lui apprenait : « Monsieur un Tel, tu sais, il est parti aussi », il tapait sa table :

— Où allons-nous ? Qu’est-ce qu’on va devenir ?

Puis il répétait comme tout le monde : « Ça au vingtième siècle ! » Mais Madame Grandgoujon, hochant la tête :

— Il faut dire que la France…

— Qu’est-ce qu’elle a fait ?

— Pourquoi a-t-on chassé les religieux ?

Il ne voyait pas le rapport établi par la sensibilité fantaisiste de sa mère. Alors il croisait les bras : « Que de ma vie je rencontre un Boche !… »

Le plus grave est qu’il perdait son appétit héroïque. Il le retrouva par la crainte de maigrir : pesant moins de cent kilos il pouvait être pris. Pourtant, il était sincèrement patriote ; il n’avait que de saines idées qui portaient la marque de son cœur. Du fond de l’âme il disait « que la vallée de la Loire, les œuvres de Molière, le Louvre et notre langue admirable, tout ça, tonnerre de chien, valait bien qu’on se fît tuer ! » Mais quand, après trois mois, il fut question de tenir, de durer, et de visiter tous les hommes pour former des armées nouvelles, il se sentit la gorge sèche et les jambes défaillantes. Il ne faisait plus une lettre sans écrire : « On vit dans une atmosphère… électrique !… On a une pile dans la main… Je ne forme plus mes mots… Ce sont des étincelles… » Enfin, comme sa conscience était encore plus forte que sa peur naturelle, il n’avait de cesse qu’il ne l’eût mise en repos par un bon raisonnement. Et ainsi Grandgoujon n’était peut-être pas plus faible que la majeure partie des humains ; il appartenait à l’honnête moyenne, sans rien d’un héros, mais se défendant d’être lâche ; parfois même il s’attendrissait, s’imaginant au combat ; une balle le touchait ; il allait mourir ; alors, lui aussi prononçait des mots valeureux qui faisaient pleurer les camarades, et un frisson lui passait à se figurer seulement cette misère et cette gloire.

Il est vrai que quand à ses repas il n’avait bu ni un pousse-café, ni quatre pleins verres de vin, ses pensées étaient plus plates. En ami le surprit un jour par cette formule : « Il faut être ce qu’on est, — sans chiqué ! » Il bredouilla : « Très bien ! Oh ! ça c’est juste : il faut être… ça c’est très bien ! » Et il en conclut qu’étant gros… il se devait de rester tel.

Aussi, quand vers la fin de décembre 1914, il se présenta devant les majors, et que pesant ses cent trois kilos il fut pris simplement comme auxiliaire, il en eut du bonheur et de la fierté, car il était sûr de ne pas être tué, mais il servirait quand même. Aucun fait d’armes, pas de croix ni de médaille, mais il serait un serviteur obscur du pays ; et comme il était expansif, en payant dans un tramway, il expliqua au conducteur :

— Vous, vous n’êtes plus mobilisable ! Mais vous faites votre devoir… pour vos enfants…

— Ai pas d’enfants, dit le conducteur.

— Pour votre femme…

— Oh ! ma femme !…

— Enfin, vous tenez ferme à votre poste !

— Places, siouplaît.

— Moi, c’est pareil : j’ai quarante ans…

Une femme le regarda :

— Je suis pris et presque convoqué !

Puis il tendit le bras comme s’il y avait un drapeau au bout.

— On va être un peu là !


Six mois passèrent. Aucun appel.

Pourtant, un de ses amis, peintre, de la même classe, était convoqué depuis un trimestre. Il peignait des roues de voitures militaires ; ce n’était guère tentant ; n’importe, Grandgoujon l’enviait. Et sa mère avait raison de dire à Madame Creveau :

— Il a un cœur de français, Madame, et il se ronge chez nous !

De l’armée il ne connaissait que les défilés, les revues, la musique, et ce qu’on en dit dans les Odes aux héros : il alla vers elle en toute innocence. Un jour, le feutre en bataille, il courut au recrutement. Il avait l’âme ardente, et il songeait aux enrôlements de la Révolution. Mais il fut reçu par un mauvais chien de quartier, qui maugréa :

— Z’avez du zèle de trop, vous encore ! Y a beau temps que votre classe est libérée.

— Libérée ? dit Grandgoujon.

— Avez qu’à rentrer dans vos fermes, voir si les poules pondent… Sans compter (le sous-off cambrait le buste et lui désignait ses pieds) que vous auriez pu gratter la crotte à vos semelles avant que d’entrer ! Les nègres qu’on espédie d’Afrique, c’est pas pour nettoyer nos bureaux quand les civils y sont passés !

Grandgoujon revint, désenchante. Sa mère eut beau dire :

— Mais si c’est vrai que tu es libéré !

Il ne pouvait comprendre cette façon « militaire » de recevoir les citoyens ; puis, si sa classe était renvoyée, on avait dû la convoquer d’abord. Alors, lui ?

La réponse vint au bout de quarante-huit heures, sous la forme d’un papier gras au toucher, où il lut l’ordre de se rendre au bastion N pour servir comme auxiliaire dans une section de Secrétaires d’état-major.

— Tu vois ! fit-il triomphant, il s’est fichu de moi !

Et cette idée lui vint que ce sous-off n’était qu’un fumiste, un pince-sans-rire, un rigolo. Il l’avait traité comme un bleu !

— Ah ! Ah ! Et il parlait sans broncher ! Il doit être prodigieux ce type-là ! Madame ma mère ?

— Poulot ?

(Poulot était son surnom, quoiqu’il s’appelât Amédée.)

— Il faut que je me paye un képi !

— Ils t’en donneront un.

— Jamais ils n’auront ma pointure. Tu m’as fait une tête énorme et géniale !

Toute la journée il fut folâtre. Il emmena Madame Grandgoujon au cinéma et il rapporta un képi empesé en drap soyeux, comme pour un général.

Au bastion, le lendemain, quand il aborda son sous-off, il lui sourit, l’air entendu ; mais l’autre dit, mains aux poches :

— V’s entrez chez les gens, vot’ chapeau d’sus la tête ? V’s élevez des oiseaux d’dans ? C’est malheureux qu’ votre classe soye libérée : j’ vous apprendrais, moi, les marques du respect !

Il clignait de l’œil.

— J’en ai « possédé » d’autres, même des plus gros qu’ vous !

Grandgoujon faisait une grimace.

— Attendez dans le couloir !

Il ne comprenait plus. Il erra dans un vestibule qui empestait les choux, et où des soldats crasseux le heurtèrent d’une marmite, ronchonnant : « Hé, l’civ’lot, peux pas ranger tes abatis ? » Un courant d’air sifflait. Grandgoujon commença de grogner : « C’est-il possible que ce soit ça l’armée ! »

Au bout d’un quart d’heure, le sous-off émergea de son bureau.

— Voilà.

Il tendait un livret.

— Et pouvez f… le camp !

— Comment ? dit Grandgoujon.

— Vous engraisser chez vous !

— Je… ne comprends pas, Monsieur, puisque je suis convoqué…

Le sous-off singea sa voix :

— Pisque je suis convoqué… À quarante ans vous êtes dessalé, vous !… J’ vous ai pas dit, l’aut’e jour, que votre classe avait été appelée, non ?

— Euh… si.

— Et vous avez pas rouscaillé, parce que vous aviez pas été libéré, non ?

— Mais… si.

— Alors ? Pour vous libérer fallait que j’vous convoque. Ben j’vous ai convoqué, et vous v’là libéré.

— Me voi…

— Et pis suffit ! hurla le sous-off, ça va pas durer trois jours ! Saluez, maintenant, pis rompez !

Ce second contact avec l’élément militaire laissa Grandgoujon morose. D’habitude, il rebondissait : ses amertumes ne résistaient pas à une heure de temps clair, à une bouteille, à la lecture de cent beaux vers, mais en guerre les riens deviennent graves.

La vieille bonne de sa mère et la concierge lui faisaient un mauvais œil ; il devinait des chuchotements derrière : qu’il était protégé, que grâce à quelque puissance il avait pu se terrer chez lui, et dès lors ce ne fut pas une vie de continuer d’être ce qu’il était : un civil. Le raisonnement léger de sa mère : « Puisque c’est légal » n’apaisait plus le feu de sa conscience car, décidément, lui se répondait : « Je suis gros… mais ne suis pas malade. »

Pensée qui l’amena d’ailleurs à se dire : « Au fait… ne suis-je pas malade ? »

Et il commença par s’en donner l’air.

Il faisait l’homme essoufflé, lorsqu’il montait dans un tramway, ou bien il s’appuyait pesamment sur sa canne en regardant ses pieds. Un jour, il rencontra un camarade, médecin, et comme il geignait : « Ah ! je ne ferai pas de vieux os !… »

— Qu’est-ce que tu ressens ? dit l’autre.

— Des pesanteurs.

— Où ?

— Partout.

— Respires-tu bien ?

— Tout juste.

— Es-tu sûr de ne pas avaler de l’air ? C’est fréquent chez les gros… quatre-vingt dix pour cent sont aérophages…

— Aérophages ?

— Étudie ta façon de respirer. Est-ce que l’air ne te file pas dans l’estomac ?

— Peut-être…

— As-tu le ventre dur ?

— Assez.

— Eh bien tu dois avaler de l’air.

— Sapristi ! Alors ?

— Vois un spécialiste.

Il lui laissa une adresse.

Grandgoujon, qui n’avait jamais avalé de l’air, s’observa et, cherchant à voir s’il en avalait, en avala. En sorte qu’à bref délai il devint aérophage, et bientôt ressentit les troubles annoncés.

Désormais, il n’eut plus besoin de prendre des mines d’homme souffrant. Et persuadé qu’il l’était, il s’alarma.

C’était l’époque farouche de l’offensive contre Verdun, mois d’hiver hideux, où tout ce qui avait un cœur en ce pays souffrit mille morts. Grand-goujon se traîna comme une âme en peine. Il disait : « J’aime mieux ne plus lire de journaux : j’étouffe. Toute la France en crèvera ! »

Mais… il ne souffrait plus de ne pas être mobilisé, tant son état l’inquiétait. Ah ! il n’avait plus besoin de lire ostensiblement le Journal de Genève pour faire supposer… qu’il pouvait être suisse. Devant tout le monde, sans se gêner, il gémissait ou le prenait de haut, si, à son nez, on insinuait que parmi ceux qui n’était pas au front, il s’en cachait peut-être…

— Je ne sais pas pour qui vous dites cela ! interrompait-il d’une voix vengeresse… car… je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi d’avoir ce que j’ai ! Les poilus — ce n’est pas drôle d’être poilu… mais… ils sont encore mieux sous leurs marmites… oui Madame ! J’ai quarante ans, moi… et je vais peut-être claquer !

À la vérité, c’étaient des étranglements, des angoisses, des arrêts du cœur. Sa pauvre mère, désespérée, Soupirait sans cesse :

— Nous qui étions si heureux !

Puis, vite :

— Il faut que je touche du bois.

— En fait de bois, lançait-il tragiquement, je serai bientôt dans le sap…

— Poulot ! Mais consulte ! criait-elle. Consulte encore !

Et elle confiait à la pâle Madame Creveau :

— Il est trop sensible. Cette guerre le mine. Je ne peux pas me figurer les monstres qui ont déchaîné de telles horreurs !

Paroles banales, que tant de femmes ont dites, mais touchantes dans la bouche de Madame Grandgoujon : sa figure chagrine disait son atterrement.

Elle était toute tendresse, aussi prête à pleurer qu’à rire, et si fortement menée par ses sentiments qu’avec l’âge elle montrait un visage tourmenté d’émotions, un peu comique et boursouflé, où des pommettes luisantes mettaient une lueur curieuse, du feu dans la gaîté, de l’acuité dans la peine. — Sur le front — « pour meubler les espaces chauves » comme elle disait, elle portait un devant de cheveux châtains, tirant sur le jaune-vert, et toujours posé n’importe comment : à son âge, elle ne faisait plus attention à elle, malgré les protestations affectueuses de son fils. Enfin son pas de rhumatisante suivait la marche de ses pensées : tangage par lequel, cahin-caha, elle avançait. Mais elle se sentait toujours capable de rendre service ; il n’y avait donc pas péril en la demeure. Son fils n’était pas assis qu’elle se levait, heureuse de s’empresser, de se dévouer, de cuisiner, de grimper dans l’office, et souvent elle restait sur son escabeau, les jambes raidies par une crampe. Alors, avec un rire, elle appelait :

— Tu viens m’aider ?

— Oh ! disait Grandgoujon, qu’est-ce que tu cherches encore ?

— Une surprise…

Elle portait des chapeaux qui, jamais, ne lui tenaient à la tête. Sur son corsage pendait un lorgnon qui s’accrochait et se tordait ; toujours elle retrouvait ses mouchoirs sous sa chaise ; vingt fois par jour elle perdait ses clés, disant, mélancolique, mais d’une douceur inaltérable : « Cette maison est hantée ! » — Elle était d’allure molle et négligée, quoique toujours l’œil au guet et le cœur attentif. — Ses robes ? Bah ! Il n’y avait que Poulot pour y prendre garde ; étoffes démodées et défraîchies, toujours l’air de sortir de l’eau… mais on pensait quelle avait dû s’y jeter pour quelqu’un. Et quand son fils s’indignait contre la couturière :

— Cette jupe !… Où est le derrière ? Où est le devant ?

Elle répliquait :

— Tu sais bien qu’elle a cinq garçons.

Alors, Grandgoujon, qui n’osait plus rien objecter, s’en tirait par un grognement :

— Cinq ! Il y a des gens qui ont trop de chance ! Car claquer, ce n’est déjà pas rigolo ; mais ne laisser que ses notes d’épicerie avec ses vieilles chaussettes !…

Vraiment, même à ce point de vue, il se faisait pitié. Aussi, du même coup que sa santé, son âme se délabra, si bien qu’un jour de la fin de mai 1917, il eut l’impression nette qu’il allait mourir.

Il revenait de chez son docteur, un vieillard qui avait analysé ses malaises avec minutie. En sortant toutes ses fibres vibraient : il ressentait tout ce qu’avait indiqué ce spécialiste absorbé dans sa spécialité. Il ne marchait plus droit : il héla un taxi. Sous sa porte, il manqua défaillir ; la vision de la concierge, par la porte vitrée de la loge, suffit à le redresser : il ne mourut pas devant elle… il se pendit à la rampe et atteignit l’entresol ; mais là son cœur se mit à battre la breloque, et il lui sembla que son âme se trémoussait, voulant à tout prix se libérer. Il contint sa poitrine, serra les lèvres, puis, d’un geste éperdu, il sonna à la porte, devant lui.

Une jeune femme, qui avait un chapeau et des fourrures, lui ouvrit, et, simplement il balbutia, roulant des yeux hagards :

— Madame… je meurs !

Puis il s’avança dans l’antichambre où il y avait une banquette de velours, et, d’une voix expirante :

— J’habite au-dessus… Han !… Pas pu monter… Vais finir chez vous…

De son mouchoir il s’épongea, et il avait l’air de respirer par tous ses pores, tellement il tressaillait. La jeune femme parut remplie de stupeur. Elle appela une bonne qui courut chercher des coussins pour caler ce monsieur sur la banquette, mais elle ne savait que dire, et elle le regardait seulement haleter et balancer la tête, comme si, à chaque effort, sa vie s’échappait. Pourtant, il n’avait pas le visage d’un homme à l’agonie et… comme après tout il ne faisait qu’annoncer sa mort… sans mourir, elle se permit de risquer timidement :

— C’est malheureux, Monsieur… que vous ne puissiez pas remonter chez vous.

À ces mots il fit un air terrifié et souffla : « Han ! Han !… Ah ! Ah !… » Alors elle aussi se mit à soupirer et à la bonne elle chuchota :

— Moi qui étais pressée de sortir…

Grandgoujon entendit.

— Oh ! Madame… Han !… Vous allez me faire mourir plus vite… Ah !… C’est sérieux, voyez-vous… je vais mourir dans votre antichambre… Jamais eu ça, moi… Et je vous jure que c’est affreux… de s’en aller à mon âge !… Cette guerre !… Je n’ai que quarante ans, moi !… Jeanne… ma pauvre femme, si tu me voyais…

— Mais Monsieur… on peut prévenir cette dame… qui vous aidera à remonter.

— Jeanne ? Han !… La pauvre petite ! Il y a quinze ans qu’elle est morte !… Ah ! maman !… finir chez les autres…

Et de ses pieds il sarclait le tapis, puis, de ses mains, il voulait arracher le velours de la banquette.

— C’est vrai, murmura la jeune femme en se tournant, que ce n’est agréable pour personne.

— Seigneur ! râlait Grandgoujon… ce n’est pas que je ne croie pas en Dieu !… Han !… Je crois en Dieu… mais… je n’étais pas prêt à partir ainsi… sans même avoir vu la paix… Madame, cette guerre… tuera tout le monde… Pas pu me soigner, moi… Cristi, que cette banquette est dure !…

Était-ce l’essoufflement ou bien ses efforts ? En parlant il prenait des couleurs. La jeune femme s’impatienta :

— Monsieur… il faut que je sorte.

— Oh !

— Marie, montez prévenir chez Monsieur.

— Ah !… Han !… sacrénom !… Puisque c’est ça… puisque… on laisse crever les gens… puisque cette immense catastrophe n’aura servi à rien… puisque… on ne s’aimera pas plus après qu’av…

Il s’était redressé : sans achever, oubliant son chapeau, ne saluant pas, il sortit, empoigna la rampe et grimpa l’escalier.

La colère peut valoir un sinapisme ; afflux de sang, et l’équilibre est rétabli : Grandgoujon, au second, se sentit sauvé. — Alors, soufflant cette fois pour revivre et pour rejeter un mauvais air, il dit, grinçant des dents :

— Ah !… la rosse !

C’est avec ce mot qu’il rentra chez lui.

Madame Creveau était près de sa mère. En termes violents, tel un homme qui ressaisit tous ses moyens et en use sans mesure, il leur conta sa chaude alerte, puis, les bras croisés, s’indigna sur l’égoïsme humain :

— Enfin, chez moi, n’importe quel pouilleux sonnerait, gémissant « Je vais mourir !… »

— Oh ! balbutia sa mère, te sentais-tu si mal ?

— Mon Dieu ! dit Madame Creveau.

— Jamais je n’ai eu pareille angoisse, dit Grandgoujon.

— Pourtant, tu venais de chez le médecin ?

— C’est ce qui me tue ! Il faut voir à quel régime m’a contraint cette baderne : « Vous ne mangerez rien de ce qui se mange… ! » À part ça…

— Comment ? dit Mme Grandgoujon.

— Pas de pain : ça gonfle. Pas de vin : ça brûle. Pas de viande : ça fermente. Pas de fromage : ça irrite. Et surtout pas de café : on en crève ! Eh bien ! je n’ai pas eu le temps, sortant de chez lui, de boire un café, et… un pousse-café qui m’aurait sauvé ! Il m’a semblé… comment dire… que je fondais… je ne pesais rien… je ne me croyais plus en chair ni en os… Et alors, cette petite gale… Bon Dieu ! j’ai oublié mon chapeau chez elle… Je redescends et vais lui dire son fait.

Il était retrempé et il sortit en hâte ; mais il tomba sur Mariette, la vieille bonne, ou plutôt la vieille mule, coriace et rouée qui, après trente ans au service de Madame, de servante était devenue maîtresse et avait toujours, même en présentant une lettre, l’air rogue et condescendant d’une mauvaise âme qui, pour une fois, fait grâce.

Elle apportait du courrier.

— Pour Monsieur…

— Qu’est-ce encore ?

— Convocation…

— Convocation ?

Elle fit une moue et, achevant de s’essuyer les bras avec son tablier bleu — car elle sortait d’une petite lessive — elle se campa dans la porte :

— Je répète ce que m’a dit la concierge… même qu’elle a l’air contente.

Grandgoujon se tourna pour prendre à témoin sa mère ; mais il rencontra des yeux suppliants qui voulaient dire : « Mon enfant, je t’en supplie, tais-toi ! », si bien que son humeur s’étouffa en grognements. Il fit à Mariette :

— Vous avez besoin d’autre chose ?… Non… Eh bien…

Il faisait signe : « Filez ! » Alors, c’est elle qui grommela :

— Faut pas que Monsieur s’irrite, rapport qu’il est convoqué. C’est pas ma faute à moi, et si la concierge est contente, elle a ses raisons, dont j’ai rien à voir.

— Je ne vous demande aucune explication ! proféra Grandgoujon.

Mariette claqua la porte. Madame Grandgoujon se dressa :

— Poulot ! Tu sais que je tiens à elle comme à la prunelle de mes yeux.

— Elle m’annonce que la concierge est contente !

— Madame Creveau, quand sera-t-il raisonnable ?

— Madame, soyez témoin : ce papier me convoque ! Dans l’état où je suis, c’est assez grave, nom d’un petit bonhomme !

Madame Grandgoujon balbutia :

— Mais, qui te convoque ?

— L’armée, pardi !…

— Et où ?

— À Paris !

— Quand ?

— Demain… C’est effarant !

— Oh ! soupira Madame Creveau.

— Et alors, reprit-il, la concierge est contente !

— La concierge n’est que la concierge, dit vivement Madame Grandgoujon.

— Eh bien ! moi, je descends, poursuivit-il (il boutonnait son veston comme s’il sanglait sa colère), et je vais lui passer quelque chose !

— Poulot ! Nous ne pouvons nous passer de la concierge. Puis, tu es malade, reprit sa mère, croyant tenir l’argument sauveur. Après l’alerte que tu racontes…

— J’ai besoin de me dépenser !

Et pour la seconde fois, il tenait le bouton de la porte, emporté par deux vengeances à assouvir, une à l’entresol, l’autre, au rez-de-chaussée ; lorsque tout à coup, au-dessus, un piano se mit avec allégresse à commencer la Marche Turque. Alors, sa double colère se concentra toute contre ce troisième ennemi, et il bredouilla :

— Il ne manquait que ça ! Madame (il tapait le bras du fauteuil de Madame Creveau), tous les jours, soir, matin, à chaque repas, même la nuit, la Marche Turque !

— Oh !… Et qui est-ce qui joue ? balbutia Madame Creveau.

— Une femelle, cria Grandgoujon, que je finirai par étrangler !

— Je t’en supplie, dit sa mère, baisse la voix !

— Baisser…

— Si Mariette entend, nous aurons toute la maison à dos !

— C’est la guerre ! J’en ai assez de ménager les gens !

— Madame Creveau, dites-lui…

— Je ne veux plus, moi, entendre la Marche Turque !

— Eh bien, nous ferons demander à cette dame…

— Cette dame !

Il ricana, menaçant le plafond :

— Elle doit avoir une jolie trompette !

Madame Grandgoujon s’agitait, tremblant à l’idée que peut-être Mariette écoutait derrière la porte. Puis, d’une voix blanche :

— Si un jour elle nous quitte, j’entre dans un couvent !

Mais Grandgoujon n’était plus susceptible de s’attendrir. S’adressant à Madame Creveau, il enrageait :

— Est-ce dans mon bail que je suis forcé d’entendre la Marche Turque ? Il ne s’agit pas de Mariette, dont je me fiche…

— Poulot !

— Ni de la concierge dont je me contrefiche…

— Petit !

— Mais la créature du dessus…

Il tendit le poing :

— Cette toupie va voir !

Cette fois, il bondit dehors, et qu’il se fût ou non surexcité, sa colère était bouillonnante. Il monta l’étage deux marches par deux marches, se jeta sur la sonnette ; une domestique ouvrit ; et avec un geste comme pour un serment :

— Je veux parler à Madame !

Elle n’eut pas le temps de l’introduire que Monsieur parut ; il sortait toujours dès qu’il entendait sonner, craignant qu’on n’ouvrît pas assez vite. Il s’élança vers Grandgoujon : — Vous, Monsieur ! Que vous êtes aimable ! Moi qui voulais descendre vous voir ! Est-ce notre ami Colomb qui vous a dit ?… Entrez, Monsieur, entrez… Je vous ai maintes fois rencontré dans l’escalier. Et vous m’étiez si sympathique !

C’était un homme ni petit ni grand, sans âge, au teint fumeux, aux yeux noyés, qui disait d’une voix pressée des paroles connues, dont le sourire était sans gaîté, la gravité sans conviction, et de qui les cheveux trop bien peignés faisaient penser tout de suite : « Tiens, il a une perruque ! » Il continua :

— Je ne savais pas que vous fussiez avocat… Moi qui aime tant les avocats ! Mon père était avocat, mon grand-père aussi… Quel plaisir, Monsieur !… Je vais vous présenter ma femme. Elle voulait aller respectueusement saluer Madame… c’est votre mère, n’est-ce pas ? Justement la voici… Chère amie, Monsieur Grandgoujon, de qui nous parlons si souvent… Il est plus gracieux que nous !… Mon char voisin, prenez ce fauteuil… c’est si charmant de votre part… Il y a de secrètes affinités… Dans ces maisons de Paris on est superposé, tels des livres en une bibliothèque… mais comme les livres aussi on peut communier par l’esprit… Je cours chercher la lettre de notre ami Colomb.

Il disparut, laissant avec sa femme Grandgoujon qui n’avait pas reprit haleine. Et aussitôt, ce fut son tour à elle de sourire, d’être accueillante, de dire merci.

— Je comprends, Monsieur, que mon mari soit touché. Tout de suite, vous montez en ami. Vous n’avez même pas pris vos gants et votre chapeau. Que c’est cordial et que c’est bien !

Durant ce double discours, Grandgoujon, étourdi, frottait son menton, serrait sa cravate, et sentait ses idées partir en farandole, sans qu’il fût possible d’en rattraper aucune. De sa colère, plus trace ; il était stupéfié. Bien mieux, la voix de cette femme venait de le caresser voluptueusement ; elle avait des yeux tendres qui annonçaient un cœur plein de gentillesse ; et enfin elle était habillée d’une manière imprévue et charmante : sans doute se donnait-elle à quelque œuvre de guerre, car elle portait un uniforme tailleur à grandes poches, ceinture et boucle, d’une coupe nette qui lui faisait une allure décidée, mais d’un bleu doux, séant à sa grâce féminine. La jupe courte découvrait des pieds aux fines chevilles, chaussés de souliers vernis, d’une élégance brillante et neuve. Elle était fort piquante. Aussi, quand elle se tut et que ce fut à lui de parler, il balbutia :

— Madame, pour moi aussi c’est une joie…

Vraiment, il la savourait des yeux : d’abord, vingt ans de moins que son mari ; une brune de trente-cinq ans, à l’été de la vie, ronde et sûre d’elle, dont le regard vibrait comme l’air d’une belle journée, mûre à point, des mains potelées, une gorge ferme, un bas de jambe plein de promesses, un cou pour plaire aux hommes. Grandgoujon se cala dans un fauteuil et largement sourit. N’ayant pas d’amour-propre, il n’était pas humilié de son erreur, mais il venait de retrouver une assise pour sa bonne nature, encline à s’attacher. Alors, penchant la tête, il reprit de sa voix la mieux affectueuse :

— Madame… j’ai souvent l’avantage de vous entendre au piano… vous avez un bien beau talent.

C’est là-dessus que le mari rentra. Grandgoujon lui fit cadeau de la fin de son sourire, mais il le trouva plus laid. Il avait bien… trente ans de plus que sa femme. Quels plis sous les yeux !

— N’est-ce pas, cher Monsieur, qu’elle est étonnante au piano, dit cet homme satisfait. De chez vous l’entendez-vous bien ?… Voici la lettre de Colomb. Il m’écrit sur son papier à en-tête : vous le connaissez ?

— Non… Oh ! qu’il est curieux ! Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

— Une banderole : « Jusqu’au bout », et, dans un médaillon, deux petites alsaciennes…

— C’est charmant !

— Elles serrent sur leurs cœurs tous les drapeaux de l’Entente.

— Parfait, dit Grandgoujon. Mais il n’y a pas celui des États-Unis.

— Le papier date de l’an dernier.

— Ah ! ah ! fit Grandgoujon, c’est que j’aime les Américains, qui vont hâter les choses !

— N’est-ce pas, Monsieur ? dit la jeune femme. Moi je dis toute la journée : « Vive Washington ! » Je suis une idéaliste.

— Enfin, reprit son mari, Colomb — pas celui qui découvrit l’Amérique, notre ami m’écrit : « Voyez cet excellent Grandgoujon, qui n’est pas mobilisé. »

— Je le serai demain, jeta Grandgoujon avec vaillance.

— Demain ? reprit la jeune femme affable.

— Oui Madame ; je suis convoqué depuis cinq minutes.

— Où, mon Dieu ?

— Dans les Secrétaires…

Grandgoujon baissa les yeux, modeste ;

— Ce n’est pas’grand’chose… mais je suis malade.

La jeune femme dit :

— Pas possible ?

Grandgoujon s’était levé ; familièrement il s’adossait à la cheminée :

— Je sors de chez mon médecin qui n’est pas fier.

— D’être médecin ? fit la jeune femme.

— Ah !… ça c’est drôle !

Grandgoujon éclata de rire, comme il savait faire dans les maisons où il se plaisait, et redit :

— Ça c’est très drôle !…

Si bien que le mari sourit à son tour.

Puis, tourné vers Madame qui, debout, lui semblait bien agréable en une attitude un peu abandonnée, Grandgoujon reprit avec feu :

— Il m’arrive une aventure inouïe : j’avale de l’air !

— De l’air ? Oh ! c’est curieux ! dit le mari.

— Mon ennemi, reprit Grandgoujon soucieux, c’est la salive. En salivant j’avale de l’air. Je me ballonne. Mes digestions s’arrêtent et je deviens incapable de rien faire.

— Pas possible ? répéta la jeune femme.

Elle savait, avec un à-propos frappant, varier ses intonations qui, après la surprise où la sympathie, exprimaient une coquetterie assez ardente. Grandgoujon la regarda dans les yeux et ils se sourirent. Étaient-ils déjà des amis ?

Le mari, solennellement, avait posé sur son nez un important lorgnon d’écaille, qui faisait paraître sa tête menue.

— Voici ce que m’écrivait encore Colomb : « Grandgoujon (vous excuserez ce « Grandgoujon » tout court) Grandgoujon avocat, sera pour votre œuvre patriotique une recrue de premier ordre.  »

— Il est gentil, ronronna Grandgoujon, qui ne comprenait rien : il y a près de dix ans que je ne l’ai rencontré… Mais par recrue, que veut-il dire ?

— Ah ! fit vivement la jeune femme, à qui une flamme courut dans les yeux, mon mari — je ne dis pas cela parce qu’il est mon mari — est en train de faire une des choses les plus belles de cette guerre.

— Chère amie !…

— Vous le savez.

— Enfin, reprit le mari (il avait un soupir d’humilité entre chaque phrase), ne pouvant plus être soldat, je me bats, cher Monsieur, comme je puis, — à l’intérieur.

— Voilà ! s’écria Grandgoujon, mon ambition depuis trois ans !

— Eh bien ! moi, dit le mari, je lutte, je tiens, je fais tenir.

— Et moi je demande à être utilisé, affirma Grandgoujon.

— Je parle, dit le mari, partout je parle.

— Il va dans toutes les villes parler, appuya la jeune femme.

— Ah ! ça, c’est très beau ! répéta Grandgoujon. C’est ce qu’il me faudrait. C’est…

Le mari prit un air humble :

— Je fais ce que je peux, pour un pays que j’aime plus que tout !

— Bravo, Monsieur ! Car c’est un merveilleux pays ! dit Grandgoujon. On peut blaguer nos députés : je les ignore. Mais rappelez-vous comme on vivait dans ce pays, avant la guerre. Liberté et douceur de mœurs. Il ne faut pas raconter maintenant…

— C’est d’une jolie sensibilité ce que vous dites là, dit la jeune femme dont le visage s’animait. Nous avons toujours été la nation de l’idéal et de la petite fleur bleue !

Elle lui tendit la main : il la prit ; une main tiède, délicate : il en sentit, ce brave Grandgoujon, son cœur bondir. Et c’est à ce moment qu’avec chaleur elle lui conta son œuvre à elle aussi : elle avait, grâce à son mari, à côté de lui, avec l’aide de dons généreux, organisé une cantine à La Chapelle, une autre à Pantin, et elle aimait, elle aimait follement les soldats de France « qui toujours sont polis avec une femme honnête. »

— Vous ne me surprenez pas, dit Grandgoujon, car c’est une belle race !

Mais le mari s’approcha, toujours son lorgnon d’écaille au nez, et, rieur puis grave, l’air absent, d’un ton qui allait d’une lenteur dogmatique à une confusion précipitée :

— Je cours nos chères provinces. Je m’adresse aux maires, préfets, commandants d’armes, et… c’est extraordinaire !…

Derrière ses verres, il agrandissait les yeux, et sa femme approuvait de la tête. Grandgoujon fit comme elle. Le mari continuait :

— Ah ! si la politique n’était pas venu gâter ce peuple de France, comme vous dites : quelle race ! J’obtiens tous les concours : c’est l’union sacrée. Si la ville a un général, il est là ; l’inspecteur d’académie, le juge de paix, Monsieur le curé. C’est à voir !

Grandgoujon dit encore une fois :

— C’est très, très beau !

Mais l’autre reprit :

— Il y a huit jours, à Mont-de-Marsan… il restait à peine une chaise pour moi !

— Pour vous ? cria Grandgoujon qui avait pris un air lunaire et pensait, en s’échauffant : « Ce qu’il a une femme épatante, cet animal-là ! »

— Oui, Monsieur, reprit le mari, mais je parle debout ; et j’ai parlé trois heures sans lasser personne…

Sur ce ton il poursuivit, se levant, s’asseyant, marchant. Il fit à Grandgoujon une conférence de plus. Puis il sortit des affiches, des comptes-rendus. Et il avait toujours des sourires, suivis d’évanouissements de regards.

— On sent, dit-il, que notre excellent peuple a besoin qu’on cause avec lui. Souvent, à la sortie, des femmes me pressent les mains.

— Prodigieux ! dit Grandgoujon. Et… de quoi leur parlez-vous ?

Il s’immobilisa, mystérieux :

— Je traite toutes les questions du jour, mais surtout je leur fais mieux voir leurs braves enfants, qui se sacrifient pour nous avec tant de joie !

Sur cette phrase, il secoua la tête ; et son lorgnon parut trembler d’émotion.

Grandgoujon, sincère, dit à la jeune femme :

— Madame, vous avez un mari formidable !

Alors l’autre, d’une bouche précieuse :

— Chère amie, si vous nous jouiez un de vos airs préférés ?

— Pourquoi diable est-ce qu’ils se disent vous ? pensa Grandgoujon.

Elle minauda :

— C’est que, Monsieur, en dessous, a dû bien souvent…

— Oh ! Madame, affirma Grandgoujon, vous me ferez un gros plaisir !

Tout de suite elle consentit, avec la bonne grâce heureuse d’une femme qui aime les compliments des hommes. Le mari et Grandgoujon s’assirent, souriant comme pour se remercier, l’un de la vouloir écouter, l’autre de la faire entendre. Et elle, avec aisance, s’installa devant le piano, — un piano bas qui la laissait voir. Ah ! elle n’était pas empruntée ! Quel naturel pour se poser dans sa jupe, la pincer aux genoux, et pour mettre le pied sur la pédale, pied nonchalant qui caressa sans s’imposer.

— Elle aussi est formidable ! se murmura Grandgoujon.

Dans une poussée de joie il fit craquer son siège. Et elle commença la Marche Turque — elle-même — la Marche Turque qui n’était pas prévue dans le bail de Grandgoujon, mais qu’il écouta dès les premières notes, de tout son cœur, avec du trouble et de la tendresse. Et comme ces sentiments convenaient à sa face bonne et large, il était redevenu soi-même, sans effort, admiratif et heureux.

— Ce Mozart ! Ah ! ce Mozart ! fit le mari d’une voix inexpressive, dès que la Marche Turque fut achevée.

— Oui… oui, comme vous dites.

Grandgoujon ne trouvait rien de plus précis ; mais s’avançant vers la jeune femme :

— Madame, vous avez une finesse !…

Et pendant ce temps, en dessous, sa mère qui, d’abord, s’était lamentée avec Madame Creveau :

— Que va-t-il faire ?… C’est le meilleur garçon, mais quand il s’emporte…

Sa mère, pacifique et douce, avait subitement retrouvé sa joie de vivre, lorsqu’elle aussi avait entendu la Marche Turque :

— Il n’y est pas, Madame ! Il voulait me faire peur !

L’anémique Madame Creveau, touchée, dodelinait de la tête :

— C’est le meilleur des hommes. Même avec mon mari… et ce n’est pas que mon mari…

— Votre mari, insistait Madame Grandgoujon, mais au fond votre mari…

— C’est vrai, Madame, tout au fond…

Puis, ensemble, dans une crise d’attendrissement, elles jugeaient l’humanité sans malice. Et Madame Grandgoujon d’un tiroir sortit un album pour montrer à Madame Creveau son fils à deux ans, en chemise. ( « Il a déjà sa tête d’aujourd’hui, pas vrai ? » ) ; à onze ans, en premier communiant. ( « Il a fait une première communion exemplaire ! » ) ; à dix-sept ans avec sa première barbe, qu’il laissait pousser n’importe comment, pour voir. ( « À cet âge-là, Madame, ils ne savent pas, ils s’essayent » ).

Elle concluait avec ravissement :

— Toujours, sur toutes, il rit.

Et ces deux vieilles, à l’âme douce, tenaient en cette minute un peu du bonheur qui est épars dans le monde.

Mais après vingt minutes, Grandgoujon ne reparaissant pas, sa mère fut tremblante d’une autre inquiétude :

— S’il était en bas à faire de l’esclandre chez la concierge ?

Elle se coula jusqu’à l’escalier. Aucun bruit. Elle revint plus tranquille.

— Pourtant, il ne sort jamais sans me prévenir…

Et elle n’avait pas fini, la pauvre, de s’inventer des craintes, quand une clé tourna dans la serrure. C’était lui.

— Écoutez !… Il n’est pas seul !… Qui ramène-t-il ?

La porte s’ouvrit. Elle aperçut un monsieur long et maigre qu’elle ne connaissait pas, et son fils, dont le visage était épanoui. Ah ! elle se retint pour ne pas lui sauter au cou ! Tout de suite, elle aussi, fit la meilleure figure et sourit au monsieur avec une grimace avenante de vieille dame, chez qui l’habitude d’être sensible fige un peu gauchement les traits.

— Ma mère… dit Grandgoujon.

Il n’était jamais si bonhomme que quand il prononçait ce mot-là ; il prenait sa maman par le bras :

— Ma mère… qui est une mère en sucre.

Puis :

— Maman, je te présente Colomb, mon ancien camarade de la Faculté de Droit, que je viens de retrouver au-dessus, chez… ça, c’est drôle… je ne sais même pas leur nom…

Le monsieur maigre, sans répondre, s’inclina très bas devant Madame Grandgoujon ; puis il salua Madame Creveau et enfin, se redressant avec gravité, il répondit d’une voix chargée de respect :

— Madame, j’ai rencontré votre fils chez mes amis Punais des Sablons, qui, d’ailleurs, ont le plus vif désir de vous connaître aussi.

Il mettait un accent tonique sur les mots importants. Madame Grandgoujon poussait un fauteuil : « Que vous êtes aimable ! Asseyez-vous, Monsieur. »

Après quoi, Grandgoujon, exubérant, avoua tout de suite les raisons de sa joie :

— Je suis tombé dans une maison formidable ! Eux, d’abord, sont prodigieux ! Elle, mère chérie, la connais-tu ?

— J’ai dû croiser cette dame…

— Femme supérieure. N’est-ce pas, Colomb ?

Colomb fit sur un ton religieux :

— Supérieure !

C’était un homme étrange, ce Colomb, portant avec verdeur la cinquantaine. Il avait des pieds longs, chaussés de bottines d’une pièce, genre officier du Second Empire, auxquelles il ne manquait que des éperons. Dès qu’il était assis, la jambe de son pantalon laissait voir un centimètre de chaussette blanche. Son mince torse était comme ficelé dans une redingote très épaulée, qui lui faisait un haut de corps carré, prêt pour le garde à vous. D’une main nerveuse il serrait une paire de gants qui n’avaient jamais été enfilés, car les doigts en demeuraient aplatis ; sur un gilet de velours noir montant bouffait une cravate d’homme libre, cravate artiste, en soie noire, laquelle maintenait un col très haut, d’où la mince figure émergeait, cocasse et volontaire. Un nez long sur une bouche crispée, et dans la ligne une barbiche impériale bien taillée, bien peignée, poivre et sel, assortie à la moustache épaisse et à deux petites pattes qui prolongeaient les cheveux sur les joues creuses. Il avait des narines inquiètes, comme s’il respirait un air fiévreux, et des yeux clairs, mais d’un regard aigu, des yeux de rêveur… qui tient son rêve, — jusqu’au bout !

Madame Grandgoujon, dès l’abord, le trouva distingué, sans songer que, peut-être, il était redoutable. Elle ne pensa pas, surtout, quel contraste c’était avec Poulot, au laisser-aller bon enfant. Elle n’était pas accoutumée à ces remarques : sans défense, elle allait vers les gens. Son fils de même. Il venait d’introduire chez lui ce personnage hautain, au front d’apôtre, qui, dans un fauteuil Louis-Philippe en velours râpé, se tenait raide, le visage dramatique, — et c’est à cet homme-là, au bout de trois phrases, que Grandgoujon déclara, lui tapant l’épaule :

— Mon vieux Colomb… il faut que je te tutoie !

Solennel, l’autre répliqua :

— Je serai flatté, mon cher, de cette marque d’affection.

— Ah ! Ah !… Brave vieux ! fit Grandgoujon.

Il lui donna deux tapes sur le genou. Puis, à sa mère :

— Tu ne peux pas te douter de tout ce que fait Colomb. C’est un homme formidable !

Colomb protesta pour la forme : « Mon cher, je vous en prie… » Mais, ému, il serra sa paire de gants, et Grandgoujon dit, enthousiaste :

— Il porte bien son nom : tous les jours il découvre quelque chose. Il a commencé par faire du droit à trente-cinq ans !

— Quarante.

— Quarante !… Mon âge !… Et dans quel but ? Explique, vieux.

— Oh ! Madame, reprit Colomb, croisant ses maigres jambes, aplatissant sa cravate, dressant la tête, depuis toujours je sentais venir la guerre.

— Prodigieux ! fit Grandgoujon. Alors ?

— Je la préparais.

— C’est inouï !… Ah ! cette joie de se retrouver !

Il lui souriait avec attendrissement, et semblait dire :

— Voilà un homme méconnu. Comment n’est-il pas au premier rang de la société ?

Mais Colomb ne le regardait pas.

— Madame, reprit-il, je voulais être prêt : je le fus. La France a manqué périr : elle est sauvée.

Grandgoujon songeait à Madame des Sablons. Il fit :

— Très bien !

Puis, de satisfaction, il croisa les mains sur son ventre.

— Seulement, dit Colomb, il faut l’union des esprits.

— Bravo ! dit Grandgoujon. Leur appartement est délicieux : quand on pense que c’est le même que le nôtre ! Mais… je t’interromps : pardon ! Continue. C’est tellement vrai ce que tu dis là !

— Il faut, reprit Colomb, après un silence, l’aide de toutes les bonnes volontés. Il y en a de timides. Si elles ne se cachaient pas, on serait peut-être plus près de la fin qu’on ne pense.

— Que c’est juste ! répéta Grandgoujon qui songeait : « Je n’ai pas dû lui déplaire ; elle a été charmante. »

Il se leva :

— Mère chérie, si on gardait ce brave Colomb à dîner ?… Il nous raconterait ce qu’il fait : qui est prodigieux ! Tel que tu le vois, il promène des aveugles ; il va annoncer la mort de leur fils à de pauvres mères qui attendent des nouvelles. Il se couche à deux heures du matin pour faire des colis de jambonneau aux prisonniers. Les brochures qu’on distribue partout, c’est lui qui les écrit. Les timbres « En avant ! », idée à lui. Il est fantastique ! Je vais prévenir Mariette.

Il était à la porte. Madame Grandgoujon changea de figure.

— Poulot !

Elle le rattrapa et navrée :

— Ce n’est pas possible !

— Quoi donc ?

— À l’âge qu’a Mariette, je ne peux pas lui infliger…

— Mais une personne, — un couvert, deux assiettes :

— Deux ou dix, l’énervement…

Il soupira :

— Ma pauvre mère, avec Mariette nous devenons idiots !

— Tu sais ce que sont les bonnes pendant la guerre. Si elle s’en va, nous n’en retrouverons jamais. Toutes font des munitions.

— Voilà un mois qu’elle ne fiche rien !

— Si. À déjeuner…

— Nous étions seuls.

— À la cuisine elle avait un neveu.

— À elle ?

— Il est en permission. Elle l’a reçu avec sa nièce et les quatre enfants. Je ne peux pas, ce soir…

— Ça, c’est…

— Chut !… Bon comme tu es…

Il eut un nouveau soupir :

— Ça commence à me tuer d’être bon !

— Va dîner avec Monsieur Colomb au restaurant.

— Et toi, tu te morfondras ici comme une croûte de pain derrière une malle ?

Il commençait à voir rouge.

— J’ai retenu Madame Creveau, fit sa mère.

— Ah ? Elle, elle dîne ?

Il grinça des dents.

— Elle, reprit Madame Grandgoujon, ne veut même pas qu’on change son assiette.

— Ça c’est ignoble !

— Mariette va nous entendre.

Elle le poussait vers le bureau :

— Alors, chéri, tu es monté au-dessus ?

Brusquement il s’apaisa, puis, s’essuyant le front :

— Et cette femme est étonnante !… Et le mari est laid… mais il est étonnant aussi !

— Tu vois comme on juge mal.

— Dame, à travers un plafond… Au fait, elle viendra te voir. Elle t’aime d’avance.

— Que tu es gentil ! Rentrons vite.

Les yeux pleins de l’image délicieuse de la musicienne du dessus, Grandgoujon suivit sa mère.

— Vieux, dit-il à Colomb, tu me rappelais tout à l’heure le nom de tes amis charmants…

— Punais des Sablons.

— C’est ça : Punais… c’est rigolo… Alors, ils sont nobles ?… Ils ont de la veine… J’ai toujours eu envie d’être noble… Comment sont-ils nobles ?

— Je crois, dit Colomb, que lui est comte romain.

— Diable !… Eh bien… en attendant que toi aussi tu sois romain, je t’emmène… j’aime mieux t’emmener, pour bouffer.

Charitablement il baissa la voix :

— Ici nous sommes servis par une sorcière, et nous jeûnons.

— Mais pas du tout, fit Madame Grandgoujon.

— Tandis que tu vas voir ce petit restaurant, où je vais te traiter.

— Poulot, reprit Madame Grandgoujon, pense à ton régime.

— On fera deux repas : un comme il faut, l’autre pour se soigner.

En connaisseur il clignait de l’œil. Colomb, tout à ses raisonnements, trouva convenable de glisser :

— Hélas ! Je ne suis pas gros mangeur !

— La quantité, dit Grandgoujon, aucune importance. Mais la qualité, fichtre ! Aimes-tu l’omelette au fromage ?

— J’aime tout, fit l’autre. À une époque où, tant de gens n’ont pas un morceau de pain…

— Oh ! ne t’en fais pas là-dessus ! dit Grandgoujon. Ce que nous mangerons, si nous ne le mangions pas, ne serait pas distribué aux pauvres ni envoyé aux Russes : ce n’est pas des habitudes de restaurateur… Et puis cette guerre est affreuse, mon vieux, il faut se nourrir, et bien ; sinon on se déprime et on fiche son camp. Aimes-tu les côtelettes de veau ?

— Mon cher Grandgoujon…

— Pannées, rissolées ?

— J’ai vos goûts.

— Tu peux dire : tes goûts, sans que ça coûte un liard de plus.

— Qu’ils sont drôles ! dit Madame Grandgoujon.

— Aimes-tu les huîtres ? continua son fils… Aimes-tu le vin d’Anjou, qui mousse et vous revient dans le nez ? Aimes-tu le Bourgogne qui ne revient pas, mais… reste ? Aimes-tu les ploums ? Ah ! les ploums ! Enfin, recueille-toi, vieux, comme si tu allais communier.

— Poulot ! fit sa mère, laisse les choses saintes.

— Quand je les laisse, dit-il, tu te plains que je les laisse trop.

Madame Grandgoujon eut un rire heureux dans une figure fâchée, et tournée vers Colomb elle dit avec son cœur de mère :

— Quel boute-en-train !

Colomb s’était levé. De ses mains sur ses côtes il appliquait sa jaquette.

— Votre fils, Madame, est mieux qu’un boute-en-train : c’est un cœur !

— Sacré Colomb ! dit Grandgoujon, et lui c’est un flatteur !

— Il vibre, Madame ! il est bien français ! dit Colomb, d’une voix claironnante.

— Brave vieux ! s’écria Grandgoujon. C’est vrai que j’aime la France, mais qu’est-ce qu’on dira de toi ?

— Je ne suis, dit Colomb, qu’un homme qui fait son devoir.

Et il s’inclina :

— Mesdames… mes hommages.

— Au revoir, tite mère ! dit Grandgoujon.

Il l’embrassait, en s’attardant, puis il serra la main de Madame Creveau entre ses grosses pattes.

— Portez-vous bien, chère Madame.

Tout adieu, pour lui, était une gentillesse. Et sa mère, sensible, qui n’aimait pas les séparations, était ragaillardie par ses au revoir.

— Adieu, petit… ne rentre pas tard.

Il dit : « As pas peur ! » Mais dès qu’il fut sur le palier, il demanda à Colomb :

— Vieux… Madame Punais… des…

— Des Sablons.

— Comment la trouves-tu cette femme-là ?

Colomb avait descendu trois marches : il se tourna.

— Un ange !

— Bravo ! dit naïvement Grandgoujon. Moi, je ne l’avais jamais vue ; elle m’a fichu un coup !

Puis il s’appuya au mur, et avec un sourire débonnaire :

Ah ! femmes ! Quoi qu’on puisse dire,
Vous avez le fatal pouvoir
De nous jeter par un sourire
Dans l’ivresse ou le désespoir !

Colomb hocha la tête, et reprit :

— J’ai cinquante ans, l’expérience des hommes et des femmes. À celle-là je ne connais pas de défaut !

Et il descendit douze marches ; après quoi il dit :

— Elle est bonne, intelligente, fidèle…

Grandgoujon fit, gaillard :

— Qu’elle soit fidèle, c’est malheureux…

— Hein ?

— Je veux dire : c’est malheureux… qu’étant fidèle…

Grandgoujon riait :

— … Elle ne soit pas plutôt Madame Grandgoujon que Madame Punais des Machins !

Et il prit la rampe pour mieux s’abandonner à rire.

— C’est qu’elle est faite au moule… je m’en accommoderais !

Colomb se rembrunit :

— Mon cher, ne croyez pas que j’aie personnellement éprouvé sa fidélité.

— Je sais, dit Grandgoujon, tu es un brave type ! Mais pourquoi ce vieux mari ?

— N’importe, dit Colomb, talons joints, je la respecte et l’admire… et même peut-être que je l’aime…

— Eh ! Eh ! Monsieur l’ai…

— Pas si haut !

Colomb descendit encore :

— Amitié est pour moi synonyme de conscience. D’ailleurs, j’ai une maîtresse… qui me suffit.

Ses yeux flambèrent :

— La France !

Puis, grave, il descendit le dernier étage.

En posant le pied dans la rue, Grandgoujon, rassuré, le prit par le coude.

— Tu es épatant !

Et pour le récompenser, il expliqua :

— Nous allons être à mon petit restaurant dans cinq minutes. Tu ne dînes jamais par ici, toi qui habites la rive droite ? Pouh !… Qu’elle est vulgaire ta rive droite !

— Je n’y songe pas, répondit Colomb. J’ai là mes habitudes. C’est l’important pour aller vite et être utile à plus de gens. En trois ans, je n’ai pas pris une seconde de repos…

— Tiens, fit Grandgoujon rêveur, tu me rappelles la vie des saints.

Ils étaient sous un bec de gaz. Colomb s’arrêta et dit :

— Mon cher, en ces temps affreux, pensez une minute… — On ne peut pas penser, dit bonnement Grandgoujon. Les événements vous dépassent !

— Laissez-moi finir.

— Vas-y ma vieille !

— Mais vous m’avez fait perdre le fil… Il me trotte toujours deux ou trois idées.

— Eh bien, tu as de la veine, dit vivement Grandgoujon, car moi…

— Allons, reprit Colomb, serrant sa canne, ne nous débinons pas !…

Il levait les yeux vers le bec de gaz.

— Ces Français ! Tous sceptiques ! Et ce sont les vainqueurs de demain !

— Ou d’après-demain, dit Grandgoujon.

— Mais les Boches sont très bas ! Ils n’ont plus de graisse. Ils en tirent des hannetons et des pépins de raisin. Ce n’est pas le moment de désespérer. Il faut agir et tenir !

Par cette déclaration, qui éclata comme un pétard, Grangoujon ne fut pas démonté. Il fit simplement :

— Et puis il faut aller à mon petit restaurant.

Ce soir-là, il était solide et dru. Son malaise effrayant de la journée n’avait laissé aucune trace. Puis, à la réflexion, il ne lui déplaisait plus d’être mobilisé le lendemain : il acceptait l’idée gaîment. Il ne serait pas tué et il était curieux qu’on le déguisât en militaire… Au petit bonheur ! … Enfin il avait fait la connaissance d’une femme dont l’image poétique éveillait toute sa fantaisie, et il retrouvait un ami avec lequel il s’en allait bras dessus bras dessous, plein d’une confiante admiration.

— Quand crois-tu que ça finira, cette saleté de guerre ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

— Oh ! dit Colomb, je suis homme d’action… je ne me perds pas en de fumeuses hypothèses.

— Mais qu’est-ce que tu crois ?

Et, la question posée, Grandgoujon ne se souciait même plus de la réponse. Il était heureux avec Colomb. Instinctivement, lui qui était enclin à la paresse, se sentait enhardi par cet air volontaire et apostolique. Il se dandinait en marchant, et pensait à son menu :

— Qu’est-ce qu’on va commander ?

— Mon cher, je vous ai dit…

— Sois sérieux : je ne t’emmène pas n’importe où ! L’aspect de la boîte ne te dira peut-être rien : c’est un caboulot ; la patronne cuisine elle-même ; et on a les pieds dans la sciure. Seulement… et là, mon vieux, je ne sais comment t’expliquer : toutes les choses qu’on mange dans ce caboulot portent un nom ordinaire, mais ne ressemblent, ni de près ni de loin, à ce qui sert habituellement à l’alimentation des mortels. Exemple : si tu aimes les huîtres, ils ont des huîtres portugaises, mais qui ont un goût de marennes, et c’est la seule maison où on sache ouvrir des huîtres sans leur toucher l’estomac… Autre exemple : aimes-tu le canard écrasé ? Tu ne sais pas ?… Sacrebleu ! Comment est-ce que tu répares tes forces ? Mon vieux, la bonne table c’est la huitième merveille du monde, pour des gens d’une certaine culture, et le canard écrasé, c’est prodigieux ! Tu prends tout un canard, sauf les membres et les aiguillettes ; mais… je vais t’en commander un !

— Mon cher Grandgoujon, ne vous tracassez pas.

— Tu dis ça maintenant ; quand tu sortiras, tu ne penseras qu’à revenir ! D’ailleurs, demain comme aujourd’hui, je suis à ta disposition — toujours. Car il n’y a personne de traité comme moi dans cette boîte-là. On sait que je distingue entre le lapin et le chat ; alors je suis « servi ». Je commande, j’agis… comme tu as l’honneur de dire, j’ai l’impression d’élargir mon existence, et je… Par exemple !… ça c’est fort !

— Qu’est-ce que vous regardez dans la nuit ? demanda Colomb.

— Ah ! Il y a de quoi vous en boucher une surface !…

— Quoi donc ?

— Fermé !

— Le restaurant ? Un restaurant, ça ne ferme jamais.

— As-tu une allumette ? Il y a un papier sur la porte… Un décès ?… Pourvu que ça ne soit pas la patronne !… Peux-tu lire ? « La maison, désormais, sera fermée chaque lundi, pour que le personnel ait un jour de repos. » — Lundi : on est refait !

Colomb eut un rire sarcastique :

— Je ne connaîtrai pas le canard écrasé !

— Tu le connaîtras ! Nous déjeunerons ici demain !

— Demain, vous serez…

— C’est vrai ! Tonnerre de chien ! Ah ! moi soldat !… Soldat de quoi ?… Auxiliaire ! Si encore on me donnait un emploi en rapport avec mon métier et ma situation !…

Il parlait ainsi dans sa déconvenue de voir avorter son dîner, mais Colomb lui tapa l’épaule :

— Patience… on ne vous laissera pas croupir.

— Peuh ! On se fichera de moi !

Une lueur courut dans les prunelles de Colomb :

— Si je vous promets de vous faire utiliser ?

Grandgoujon répéta :

— Utiliser ?

— Et de vous faire mettre à la place où vous devez être ?

Grandgoujon répéta :

— Où je dois être ?…

Puis, d’une voix qui trébuchait d’étonnement, mais qui se raffermit d’espérance, il reprit :

— Ah ! ça ! mon vieux Colomb…, si toi, tu arrives à ça…, moi je te jure de te payer un tire-bouchon à musique ou une montre en bois !

— Topez-là ! dit Colomb qui l’entraînait.

Il allait, il allait comme un chat maigre.

— Où cours-tu ? fit Grandgoujon.

— Je n’en sais rien, reprit l’autre. Depuis la guerre je ne peux plus rester en place !

— Eh bien, dit Grandgoujon, entrons dans ce café, pour nous occuper d’abord avec un petit apéritif.

Ils entrèrent.

— Tu prends ?

— Un tonique, dit Colomb.

— Garçon, deux quinquinas !…

Grandgoujon prit largement possession d’une table, et allongeant son bras jusqu’à celui de Colomb :

— Alors… vrai ?… tu peux quelque chose pour moi ?

— Vous disiez à Monsieur Punais que vous étiez chez Creveau… Il est intime avec le ministre.

— Creveau ?

— Allez le trouver. Dans les vingt-quatre heures vous serez où vous voudrez, donc où vous devez être.

— Mais, dit Grandgoujon qui changeait de couleur, sous quel prétexte ?…

— Mon cher, intéressez-le à mes œuvres ; qu’il vous détache chez moi. Je veux faire de grandes choses : je n’ai que de petits moyens.

— Hélas ! dit Grandgoujon, c’est bien français !

— Tenez, continua l’autre, aujourd’hui je vous aurais eu : je vous chargeais d’une mission… Une visite à une dame.

— Une dame ?

— Une bonne âme… J’ai besoin de cent francs… Ce n’est pas le diable… J’aurais cent francs, je sauverais une femme.

— Une femme ?

— Une pauvre femme.

Grandgoujon songea, rougit, se gratta le nez :

— Mais, dit-il, devenant un peu fiévreux et sortant un billet de son portefeuille, ça va me faire plaisir de te donner ça !

— Vous ? s’écria Colomb.

— Soi-même ! dit Grandgoujon. C’est une manière de commencer à m’utiliser.

— Oh ! mon brave ami… je suis confus de vous avoir dit…

Grandgoujon renversa son chapeau sur sa nuque, et avec des yeux heureux il récita :

Les femmes sont sur la terre
Pour tout idéaliser !
L’univers est un mystère…

Colomb sourit et continua :

… Que commente leur baiser…

…Vraiment, vous me les donnez ? Mais le pouvez-vous ?

— Je n’en sais rien, fit joyeusement Grandgoujon, c’est ce qui me laisse l’esprit libre !

Le garçon avait apporté deux quinquinas. Grandgoujon choqua son verre à celui de Colomb. Il se sentait ému à l’idée que Creveau, cette teigne, pouvait peut-être lui obtenir une place militaire de choix, et, quand il eut avalé une gorgée de quinquina — les coudes sur la table, épanoui, il répéta :

— D’ailleurs, cette ordure de guerre ne peut pas durer quinze ans. As-tu des tuyaux ?

— Rien de rien, dit Colomb. Pour les potins ce n’est pas moi qu’il faut voir.

— Et c’est toi que je verrai ! dit Grandgoujon, clignant de l’œil, parce que c’est toi qui me plais… parfaitement ! Je ne suis pas misanthrope, moi ; mais… il n’y en a pas à la pelle des types qui m’emballent… Toi, ça y est… et j’ai l’œil américain. Aussi, ce soir, je suis content ! Et, malgré cette guerre, dont je souffre comme personne, car ces récits de massacres, ça me retourne jusqu’aux doigts de pieds… malgré toutes ces horreurs, je vais t’emmener dans un bon restaurant, je ne sais pas lequel, mais on va se taper la tête… Ah ! vieux Colomb, ça fera du bien !… On vit de fichues journées ! Quel cauchemar !… Il y a des heures, on ne respire plus, on croit qu’on va rendre sa gorge… Chez moi, c’est effrayant… Et j’ai été voir un médecin, un crétin… Mais, d’abord, reprends-tu un quinquina ?

— Sûrement pas !

— Tu ne bois qu’à tes heures, comme la Mule du Pape ? Je n’insiste plus ; réserve-toi pour les vins… Avec Grandgoujon, tu vas voir la couleur et l’odeur des vins… Je disais… j’ai vu un docteur ; sais-tu ce que m’a raconté cette andouille ? que j’étais aérophage ! Au lieu de m’expliquer : « La guerre vous mine », car c’est ça… je ne suis pas service armé, mais… ces batailles me tuent !

— Mon ami, ne le criez pas ! souffla Colomb. Il y a des esprits faibles qui comprendraient mal.

— On a besoin de le dire !

— Non, reprit Colomb, puisqu’il faut lutter !

— Eh bien oui, dit Grandgoujon, mais tant de gens répètent qu’on est dans une panade !…

— Panade ?… Je ne vois aucune panade !

— Ah ! fit Grandgoujon dans un élan, j’ai besoin de voir un type comme toi ! Tu es mon type, toi ! Je t’admire !

Ils sortirent du café. Colomb était peut-être plus gaillard après ces paroles d’enthousiasme ; en tout cas, il marchait avec plus de dignité. Et au bout de cinquante mètres, comme s’il lui avait fallu cet espace pour réfléchir, il dit à Grandgoujon :

— Le seul malheur pour vous…

— D’abord, tutoie-moi ! fit Grandgoujon. Pour la cinquantième fois, pour l’amour de Dieu et des hommes, tutoie-moi !

— Le malheur, reprit Colomb, c’est que, dans mes paroles comme dans mon allure, dans ma façon d’être, dans tout… je sens que je dois vous… je dois te… te sembler un peu maigre !

— Maigre ? balbutia Grandgoujon.

Ah ! il en eut un rire de gorge, qu’il accompagna d’un vaste geste protecteur et bon enfant, pour dire en bloc toute son amitié si confiante :

— Maigre ?… Et après ? Qu’est-ce que ça peut me fiche, à moi, que tu sois maigre ! Tu as un cœur de gros !