Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/11

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GONTCHAROV

De la lignée de Gogol, un de ses héritiers directs, pourrait-on dire, mais ayant son originalité, Gontcharov peut être considéré comme un hypocondriaque, un spleenétique ; et bien que le spleen se soit déclaré chez lui seulement dans la seconde période, la période de déclin de sa vie, il n’en offre pas moins d’intérêt pour le psychiatre.

C’est un type d’aboulique, ou plutôt de « malade de la volonté », et qui a décrit son cas dans son œuvre la plus représentative, avec une rare maîtrise.

Son « observation » est d’autant plus aisée à établir que Gontcharov, comme l’a fort bien marqué un de ses biographes[1], « s’est indéfiniment raconté lui-même, car il n’a dépeint d’autre vie que la sienne propre et celle de ses proches, transformées l’une et l’autre par sa fantaisie, mais suivant toujours un instinct de vérité par lequel il égale les plus grands réalistes ».

Vie et œuvre se confondent, sont mêlées l’une à l’autre, au point de ne pouvoir être séparées.

L’œuvre nous dévoilera l’homme, « les traits particuliers de son tempérament, ses manières de sentir et de penser…, ce qu’il était et ce qu’il eût voulu être ; elle évoquera en même temps le milieu qui l’a formé et dont à jamais il a gardé l’empreinte, et le tableau à la fois large et détaillé, qu’elle déploiera sous nos yeux, complétera sans les contredire, les trop rares précisions qu’aura fournies la biographie ».

C’est à Simbirsk, « une de ces villes de la Volga aux apparences de grand village », que vit le jour Ivan Alexandrovitch Gontcharov, le 6 juin 1812. Il n’est pas indifférent de noter ce trait que la ville de Simbirsk était le type des cités mortes « tout entière au sommeil et à la pensée », écrivait d’elle Lermontov, vers 1830.

Gontcharov, à son retour de Moscou, aimait retrouver les mêmes maisons et les mêmes maisonnettes, en bois pour la plupart, devenues grises en vieillissant, avec leurs mansardes et leurs petits jardins, quelques-unes ornées de colonnes, toutes entourées d’un fossé plein d’une épaisse végétation d’absinthe et d’orties, puis de clôtures qui n’en finissent pas ; les mêmes trottoirs en bois auxquels toujours il manque des planches ; le même vide et le même silence dans les rues, où la poussière se dessine en courbes épaisses.


Traîneau russe, par Horace Vernet, Salon de 1844.jpg

UN TRAÎNEAU RUSSE
par Horace Vernet — Salon de 1844

On entend d’une verste le roulement d’une charrette ou le bruit des bottes d’un passant sur le bois du trottoir. Le sommeil vous prend à voir ce coin si calme, ces fenêtres comme endormies avec leurs stores et leurs jalousies baissées, les figures ensommeillées qu’on aperçoit dans les maisons ou qu’on rencontre dans la rue. Nous n’avons rien à faire, semble, avec un bâillement et un regard indolent, penser chacune d’elles ; rien ne nous presse… Il faudra se souvenir de cette description quand on retrouvera plus loin l’analyse de l’œuvre maîtresse de notre personnage, le roman autobiographique qui a pour titre : Oblomof.

Sur l’ascendance de Gontcharov, rien de particulier. La race était solide, semble-t-il : le bisaïeul et l’aïeul paternels ont vécu jusqu’à un âge relativement avancé ; l’un d’eux, trois fois marié, avait épousé en secondes noces une fillette de quinze ans.

Le grand-père d’Ivan Alexandrovitch, qui nous occupe présentement, était, nous dit-on, « un homme assez instruit, curieux d’observer et de savoir ». Il avait songé à rédiger une chronique manuscrite des moindres faits et gestes de la famille, comme une sorte de livre de raison, où ont été puisés la plupart des renseignements que nous reproduisons. Il a fait suivre cette chronique de la copie d’écrits religieux, de la main même du vieil Ivan Ivanovitch, et qui atteste la piété assez exaltée du grand-père d’Ivan Alexandrovitch.

Le père de ce dernier nous est représenté comme « un bel homme de taille moyenne, blond, aux yeux gris, presque bleus, au sourire agréable ; sa physionomie était intelligente et sérieuse ; des médailles pendaient à son cou ». C’est dire qu’il était d’un piétisme exalté, auquel se mêlait quelque superstition.

Détail qui peut avoir sa signification : son portrait était placé, dans la chambre de sa femme à côté de celui d’un « illuminé » vêtu jusqu’aux talons d’une longue tunique et non loin d’une grande armoire remplie d’icônes, devant laquelle brûlait constamment une veilleuse à la flamme bleue.

La mère d’Ivan paraît avoir été une excellente femme, peu instruite, adonnée aux soins du ménage, d’une activité régulière et tranquille et dont les soucis n’allaient pas au delà du gouvernement de sa maison.

L’enfance de Gontcharov s’écoula, dans cette atmosphère paisible, sans trop de heurts. « Vivre commodément, faire bonne chère et fainéanter une partie du jour, telle était la courte ambition de tous et que chacun, dans cette riche maison (avons-nous dit que les Gontcharov étaient des commerçants fort à leur aise ?) pouvait réaliser sans peine. » Les jours succédaient aux jours et l’existence s’écoulait monotone, invariable dans ses rites réguliers, fêtes, anniversaires et autres solennités. Seules les gâteries d’un parrain très attentionné apportaient quelque imprévu dans cette vie de désœuvrement et d’épicurisme.

Nous passons sur les années d’école dont le jeune Ivan avait gardé un souvenir dépourvu d’agrément. « Les maîtres étaient inintelligents ; l’un même, assurait-il, notoirement gâteux et ivrogne ; les méthodes étaient ennuyeuses et sottes, la discipline étroite. » C’est là, écrira plus tard Ivan Alexandrovitch, « que nous avons ranci huit années entières, huit de nos plus belles années et cela à ne rien faire » ! Boutade exagérée, sans doute, car c’est à cette époque que se révéla la vocation littéraire du futur écrivain, à la suite de la lecture des livres de toute espèce qui lui tombèrent sous la main, entre autres ceux de Karamsine et de Pouchkine.

Gontcharov eut la révélation de Pouchkine entre treize et vingt ans. Il avait à peine atteint la vingtième année quand il entra à l’Université, où il devait rester trois ans. Il y lut beaucoup et de tout, plus épris, semble-t-il, de poésie que de philosophie.


Ivan Gontcharov (1812-1891).jpg

GONTCHAROV

Il revient ensuite au foyer familial, y séjourne peu de temps et part pour Pétersbourg, où commence sa carrière bureaucratique.

Ses fonctions ne l’absorbent guère et il a tout loisir de s’adonner à la littérature, pour laquelle il se sent déjà un goût déterminé. Tout en traduisant des fragments de romanciers anglais et allemands, il se livre à ses premiers essais, vers lyriques ou esquisses humoristiques, on ne sait au juste, cherchant sa voie ou plutôt, selon son expression, se cherchant lui-même, et c’est sa vie qu’il décrira dans sa première œuvre de quelque étendue. « En écrivant Histoire ordinaire, c’était moi-même que j’avais en vue », lit-on dans sa confession littéraire, « moi-même et quantité d’autres pareils à moi ». Mais Histoire ordinaire reflète aussi la société dans laquelle a vécu Gontcharov et l’époque qu’il s’est attaché à faire revivre.

Le succès fut immédiat, incontesté. Gontcharov à trente-cinq ans était célèbre ; son entrée dans les lettres avait été aussi glorieuse que soudaine.

Il n’en fut pas grisé outre mesure, restant toujours timide et défiant de lui-même, d’une susceptibilité ombrageuse, qui alla en s’aggravant. Et cependant, on lui reprochait « de n’avoir ni rancune, ni irritation, ni subjectivité » !

Paresseux et nullement curieux : ainsi se plaît-il à se définir dans une de ses chroniques. Il s’étudiera, en effet, à rester, autant que possible, objectif impassible ; il y était, d’ailleurs, préparé par son organisation ; dans une lettre de lui, nous relevons cette phrase : « Bâillement au travail, bâillement à la lecture, bâillement au spectacle et bâillement encore dans une conversation d’amis, dans une bruyante réunion ! » C’est l’indifférent et l’indolent, si ce n’est encore le désenchanté.

Un voyage autour du monde vint heureusement faire diversion à cette crise d’ataraxie. En octobre 1852, l’amiral Poutiatine s’embarquait sur la frégate Pallas, sous l’apparent prétexte d’une inspection des possessions russes de l’Amérique du Nord, mais en réalité chargé de conclure un traité avec le Japon, traité qui devait ouvrir ce pays extrême-oriental au commerce russe : Gontcharov avait été désigné pour remplir auprès de l’amiral l’office de secrétaire. C’était pour lui la réalisation inespérée d’un rêve de jeunesse et, néanmoins, ce n’était pas sans quelque déplaisir que le « nouvel Argonaute » appréhendait le mal de mer, les chaleurs tropicales, les fièvres, les fauves, les sauvages, les tempêtes et l’extrême fragilité du navire qui le devait emporter ! Quand le navire échoue en vue de Copenhague, il ne cache plus la satisfaction qu’il en éprouve ; il poursuit, toutefois, sa route, et ce n’est qu’en plein Atlantique qu’il réussit à se convaincre qu’il n’y a plus de retour possible avant d’avoir atteint le but du voyage.

Celui-ci dura plus de deux années. Une série de correspondances, de notes cursives nous ont conservé la relation détaillée de cet exode. Ces souvenirs, au dire de celui qui a pu les consulter, seraient écrits « d’une plume alerte, mais prolixe » ; ils ont, toutefois, un mérite qui a son prix : celui de nous dévoiler le tempérament d’homme et d’artiste de leur auteur.

« Nature robuste et, avec cela, indolente et apathique, tel apparaît Gontcharov au physique. Si vingt-quatre mois de traversée et trois mois de poste sur le tract sibérien n’ont pas entamé sa santé, ils n’ont pas non plus secoué sa paresse naturelle. Lui-même le sait et n’en fait pas mystère : c’est de toute évidence ma destinée que d’être indolent et de communiquer mon indolence à qui m’approche. Elle semble répandue dans l’air que je respire et les événements semblent s’arrêter au-dessus de ma tête[2]. »

Rien ne l’intéresse, rien ne l’attache de ce qu’il rencontre sur la route. Monuments, curiosités naturelles, choses ou gens passent devant ses yeux sans s’y réfléchir ; il s’en tient à une observation tout extérieure et superficielle. Il est resté le placide bureaucrate, ami de l’ordre et du confort qui, « flegmatique en apparence, porte au fond du cœur la nostalgie du sol natal et du passé ». Aussi aspire-t-il au jour où il pourra reprendre son service, malencontreusement interrompu, au ministère des Finances, en qualité de chef de bureau. Mais soit le travail sédentaire, soit le climat de Pétersbourg, il sent bientôt la fatigue l’envahir et demande un congé de quatre mois, qu’il se propose de passer en Allemagne, en Autriche, pour le terminer en Belgique et en France. De Marienbad, il gagne directement Paris, où il retrouve deux ou trois amis russes, auxquels il fait la lecture des nouveaux chapitres du roman qu’il prépare, qu’il intitule Le Ravin, après l’avoir appelé d’abord Raïski l’artiste. Un peu plus tard, il lit à Tourguéniev et à Botkine son Oblomof, considéré généralement comme son chef-d’œuvre.

Gontcharov a créé là « un type, une personnification de cette apathie générique qui a été, en Russie, le produit commun des conditions matérielles et des conditions morales de l’existence nationale, mais qui a atteint un développement particulier au sein de la barchtchina, dans le monde des propriétaires ruraux antérieur à l’abolition du servage[3] ».

Pour un critique moderne qui se pique de psychologie, cette caractérisation est trop exclusive. « Oblomof n’est pas exclusivement le type-symbole de la classe terrienne à l’époque de l’esclavage. Le barine russe, habitué depuis son enfance au service des serfs, était appelé à devenir l’Oblomof dont la volonté s’atrophiait naturellement ; mais à quoi s’exerce la volonté de ce même barine depuis l’abolition du servage ? Il n’a plus de serfs — et encore ! — mais peut-il faire dans son pays autre chose que dormir ? Cela ne lui déplaît pas trop, car autrement… il agirait. Oblomov est l’incarnation vivante des qualités supérieures du Russe : paresse, inactivité, apathie[4]. »

À véritablement parler, en Oblomov, c’est Gontcharov lui-même qui s’est dépeint, non sans ajouter quelques traits empruntés à de petites gens qu’il avait vu vivre et se mouvoir sous ses yeux, de ces « sédentaires endurcis », s’adonnant à une sorte de nihilisme végétatif, n’ayant d’autre préoccupation que de « dignement célébrer les fêtes que chaque année ramène, où la journée se passe des collations matinales au dîner et du dîner au souper, où l’arrivée d’une lettre est un trouble si inutile que le premier mouvement est de la rendre à celui qui l’apporte, et que la lettre, une fois lue, reste pour jamais sans réponse ».

Les maîtres et leurs hôtes siègent dans le grand salon, « constatant gravement l’allongement ou la diminution des jours suivant la saison, ponctuant de longs silences et de bâillements mal étouffés, leurs réflexions sur les naissances, les mariages et les morts du voisinage, pris parfois, pour quelque niaiserie, d’un bruyant fou rire, qui leur tirait les larmes des yeux ».

C’est dans cette atmosphère déprimante que Gontcharov a passé son enfance, et dont il conservera malgré tout le souvenir attendri. Plus tard, quand il deviendra un homme du monde, un dandy, il se fatiguera tôt de cette vie de plaisir, s’ennuyant partout et sentant peu à peu sa flamme s’éteindre au contact des brutales réalités. Est-ce du byronisme en un temps où le romantisme étend en tous lieux sa contagion ? Ne serait-ce point plutôt « l’ennui tout spontané d’un jeune déraciné de la campagne russe, qui n’est point fait pour l’existence fiévreuse et artificielle de la capitale…, d’un philosophe en robe de chambre, qui ne lit guère, qui n’écrit point, laisse aller ses pensées et partage la vie en deux tranches : l’une, travail et ennui ; l’autre, repos et joie tranquille[5] ».


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PAYSANS RUSSES

Sa robe de chambre ! Elle est comme le symbole de sa vie. C’est son vêtement ordinaire, qui lui permet de rester couché sur son lit ou sur un divan, essayant de lire, puis quittant bientôt le livre qu’il tient pour fixer les regards au plafond, perdu dans nous ne savons quelle rêverie ! Un Oblomov rêve, s’il n’agit point ; il rêve de la gloire d’un conquérant ou d’un artiste, quand il ne pleure pas de pitié sur l’humanité, ou qu’il ne s’indigne pas de l’injustice humaine. Comme Obermann[6], il pourrait dire : « L’apathie m’est devenue toute naturelle. Il semble que l’idée d’une vie active m’effraye ou m’étonne. Les choses étroites me répugnent et leur habitude m’attache. Les grandes choses me séduisent toujours et ma paresse les craindrait. »

C’est bien d’une maladie de la volonté qu’est atteint Oblomov, c’est-à-dire Gontcharov. Il ne connaît pas et il ne veut pas connaître le plaisir d’agir. Il est de ces indolents décrits si magistralement par le philosophe Ribot, qui « savent vouloir intérieurement, mentalement », mais ont besoin, pour agir, qu’une volonté étrangère donne l’impulsion à la leur, et qui, si on les abandonne à eux-mêmes, « passent des journées entières dans leur lit ou sur une chaise ».

Cette volonté étrangère se manifeste, dans le roman, nous allions écrire dans l’autobiographie de Gontcharov, sous les traits d’un Allemand, venu de bonne heure chercher fortune en Russie, élevé par son père à l’anglo-saxonne et qui est le type du self made man, brasseur d’affaires, homme d’action, pour tout dire, qui est tout juste l’opposé de ce qu’est l’homme de rêve, l’homme d’impuissance, incapable de réagir et qui est en train de tomber dans la somnolence et l’apathie.

Oblomov est, selon l’heureuse expression de M. André Mazon, qui a consacré à Gontcharov un travail des plus remarquables, Oblomov est plus que le type d’une classe et d’une époque, c’est un type ethnique. Le mal dont il souffre est un mal russe.

Les causes de ce mal sont assez obscures, mais le climat et l’alimentation sont pour beaucoup dans son étiologie. « Le froid devient déprimant, dès qu’il atteint un degré trop bas ou une trop longue durée. Il peut alors disposer à une certaine indolence physique et morale, à une sorte de passivité du corps et de l’âme. La masse de la nation a, durant des siècles, été condamnée à un régime maigre, presque entièrement végétal. Sous un climat du Nord, elle a vécu comme un peuple du Midi[7]. »

Les Oblomov sont légion dans la nation russe ; d’autres auteurs, tels que Krylov, Gogol lui-même, nous ont révélé l’oblomoverie ; mais celle-ci se trouve plus amplement développée, est incarnée dans le type créé, définitivement consacré par Gontcharov, qui a su le présenter dans toute sa plénitude, dans toute sa vérité. Celui-ci n’a eu qu’à se regarder vivre pour fixer les principaux linéaments de son œuvre capitale. Tel il se révèle dans sa correspondance intime, tel on se le figure d’après son roman.

« Où que je suis, tout m’ennuie et je ne sais que faire de ma personne », écrivait-il à sa sœur aux approches de la soixantaine. Et de retour à Pétersbourg, après une absence d’assez longue durée, il reprenait l’antienne :

« Pourquoi suis-je parti et pourquoi suis-je revenu ? Je m’interroge et ne sais que répondre. Parti pour rien et revenu de même, disait ma mère, je ne sais plus à quelle occasion, c’est aussi ce que je puis dire de moi. »

Un autre jour, il se déclare las de voyager, fatigué de déplacements pour le moins inutiles.

« On peut aller d’ici à Paris en trois jours, mais je ne veux pas de Paris ; j’en ai assez. Et d’ailleurs, je connais trop l’étranger à présent ; rien de nouveau m’y attend. »

L’état médiocre de sa santé aggrave le spleen qui le gagne de plus en plus. « Que te dire, écrivait-il à sa mère ; je te dirais : je m’ennuie, il est temps de cesser de vivre… ; je ne vais nulle part, je ne lis rien, hors le Courrier du Nord, où, comme tu peux voir, il n’y a rien à lire et que, d’ailleurs, il est superflu de lire. »

À peine entré dans sa trente-huitième année, déjà il se demandait avec inquiétude si la vieillesse ne lui commandait pas de renoncer à écrire ; la cinquantaine passée, il se déclarait vieux, s’enfermait chez lui et fuyait jusqu’à ses meilleurs amis, s’abîmant dans une inexprimable mélancolie :

« Je ressens un tel ennui partout et de toutes choses ! écrivait-il à sa sœur ; je crains seulement de ne pas trouver dans la petite rue où tu habites le soulagement que j’y cherche, et alors ma vue t’écœurera ; tu me congédieras ou t’en iras de chez toi. »

Timide, il l’était, mais d’une façon spéciale, comme ces orgueilleux qui redoutent la société… tout en la recherchant. À Paris, en 1868, il se déclarait « un homme fini » et parlait de se loger une balle dans la tête, mais c’était en plaisantant ; il s’avouait néanmoins découragé, fâché contre lui-même et occupé seulement à regarder pensivement par la fenêtre et à se fourrer les doigts dans le nez (sic) ».

Sa nervosité s’était développée progressivement avec l’âge ; il était devenu scrupuleux jusqu’à la manie ; son imagination maladive lui faisait prendre en défiance ceux de ses confrères en littérature dont le succès lui portait ombrage. Il s’analysait, du reste, très bien, quand il faisait un retour sur soi ; mais que de regrets tardifs et inutiles ! « Que de vexations n’ai-je pas dû surmonter ! J’ai toujours eu le désir d’écrire et j’étais né pour cela, et cependant il me fallut être fonctionnaire. À mon organisme nerveux, impressionnable, irascible, il faut un air pur et sec, du soleil et du calme, et voilà quarante ans que je vis sous un ciel de plomb, dans le brouillard, sans réussir à trouver un mois par an à consacrer à ce que je voudrais faire et à ce qu’il conviendrait que je fisse. J’ai toujours fait ce que je ne savais pas ou ne désirais pas faire… »

Gontcharov se retira du monde autant par amour du repos que par l’effroi de la vie et des hommes. Son indolence était atavique, comme son horreur de l’agitation et du bruit ; son frère, ses sœurs en avaient aussi présenté les symptômes, quoique à un moindre degré.

Vers la fin de sa vie, Gontcharov traversa les crises de suspicion les moins justifiées ; il fut le persécuté imaginaire qui croit à une conjuration du public contre lui, à un espionnage systématiquement organisé contre sa personne, à une vengeance mystérieuse de personnages inconnus, mais assurément très puissants. Il ne cesse de voir autour de lui ennemis ou espions !

« Tous mes secrets sont, je m’en suis convaincu depuis longtemps, des secrets de polichinelle (en français dans le texte russe), écrit Gontcharov à un de ses correspondants, mes secrets d’auteur surtout. Comment cela ? Je ne m’en rends pas nettement compte moi-même. On a inspecté mon âme en tous ses recoins, jusqu’à m’empêcher de penser, d’écrire… Il s’est formé une meute de limiers, une bande de dupes (pour dupeurs, sans doute), pour épier mes pensées, saisir mes paroles… »

Un de ses neveux a conté qu’il arrivait à Gontcharov de rentrer tout en émoi chez lui, de demander si personne n’était venu durant son absence, d’aller droit à son bureau, d’en ouvrir et refermer fiévreusement les tiroirs, en disant sur un ton animé : « Tourguénev est venu fouiller ici… Quelqu’un est venu fouiller dans mes papiers… La troisième section (direction de la police secrète) me surveille… Il faut être d’une extrême prudence… »

Dix ans plus tard, il n’ose plus ouvrir les fenêtres de son appartement, s’habille en toute saison comme en hiver, se croit menacé d’une attaque d’apoplexie ; il en a la constante hantise ; il la sent « rôder » autour de lui ; « tantôt c’est comme un coup de fouet dans l’oreille » ; tantôt il doit, dans la rue, s’appuyer contre un mur, pour ne pas tomber, tant la tête lui tourne ; ses jambes flageolent. Ce n’est pas l’attaque elle-même dont il a peur, c’est son cortège qu’il redoute, ce sont ces « attaques à petits coups… qui peuvent se prolonger ».

L’attaque si redoutée survint, mais ne le terrassa pas plus qu’elle ne laissa de suites ; il ne devait succomber que plus tard, à la suite d’une courte « maladie, contractée à la campagne », au seuil de son quatre-vingtième anniversaire !

Pour un homme « né fatigué » et qui trouvait que la vie ne valait pas la peine qu’on la vécût, l’agonie s’était quelque peu prolongée. Avant de disparaître, Gontcharov a tenu à donner un exemple de détachement littéraire, que bien peu d’écrivains ont eu ou auraient le courage d’imiter ; il a passé la dernière année de sa vie à rechercher partout, pour les détruire, ses œuvres de jeunesse, ses manuscrits inédits, ses lettres, tout ce qui aurait pu, après sa mort, donner lieu à un rappel de son nom[8].

Ce névropathe, ce « demi-fou », au sentiment de certains pourrait bien avoir frôlé, en fin de compte, la suprême sagesse.


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  1. Un maître du roman russe : Ivan Gontcharov (1812-1891) ; thèse pour le doctorat ès lettres (Paris), par André Mazon. Paris, 1914.
  2. Thèse Mazon, pp. 105-6.
  3. Littérature russe, par K. Waliszewski, 2e édition, p. 268.
  4. La psychologie des romanciers russes du XIXe siècle, par Ossip-Lourié. Paris, 1905.
  5. Thèse citée, 127-8.
  6. Obermann, par Senancour, livre XLII. Paris, 1874.
  7. Anatole Leroy-Beaulieu, L’Empire des Tsars et les Russes. Paris, 1890, t. I.
  8. Teodor de Wyzewa, Écrivains étrangers, 2e série.