Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/13

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DOSTOÏEVSKY

Dostoïevsky ! Est-il un écrivain plus identifié à son œuvre ? En est-il dont les auto-observations soient plus complètes, plus sincères ? C’est parce qu’il a souffert de ce terrible mal qu’est l’épilepsie qu’il a montré une prédilection particulière pour cette névrose mystérieuse, à laquelle les Anciens donnaient une origine sacrée, faute d’en pouvoir démêler l’exacte pathogénie.

C’est par là que les romans de Dostoïevsky sont pour nous d’une consultation si précieuse. C’est aussi parce que « ses types et ses images pourraient servir à illustrer un manuel moderne de psychiatrie[1] » et qu’il a donné, de maladies mentales que les spécialistes n’ont connues qu’en ce siècle, des descriptions d’une exactitude saisissante.

« Dans le peuple innombrable inventé par Dostoïevsky, a-t-on écrit d’autre part[2], il n’y a pas un individu que Charcot ne pût réclamer… ils sont tous dans l’état de possession, tel que l’entendait le moyen âge. » Sans prendre au sens rigoureux cette assertion d’un des critiques à qui nous devons la révélation et la pénétration, jusque dans ses plus intimes replis, de l’âme slave, il n’est pas possible de méconnaître l’intérêt évident que portait le romancier russe aux déséquilibrés, à tous ceux qui présentent des troubles cérébraux nous permettant de les classer dans la catégorie des fous ou des demi-fous.

Un statisticien qui a occupé ses loisirs à dénombrer les aliénés dans l’œuvre de Dostoïevsky n’en a pas compté moins de trente-quatre : ce qui ferait environ un tiers du total des personnages qu’il a mis en scène ! Il y aurait déjà là un attrait pour les hommes de science, mais ils ont bien d’autres motifs à invoquer pour justifier leur curiosité.


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Photo Giraudon
DOSTOÏEVSKY

Elle est d’un littérateur, cette remarque, qu’un des chefs-d’œuvre de Dostoïevsky, Crime et Châtiment, est « la plus profonde étude de psychologie criminelle qui ait été écrite depuis Macbeth » ; comment ceux qui se sont voués à l’observation de l’âme humaine pourraient-ils la tenir pour négligeable ? D’ailleurs les spécialistes eux-mêmes le reconnaissent, pas un seul poète n’a fait une description aussi juste et détaillée des criminels que Dostoïevsky. Dans toute la littérature on ne trouve pas de connaissance aussi approfondie du criminel que dans ses ouvrages. Il a fait de l’anthropologie criminelle avant que celle-ci fût constituée en corps de doctrine ; c’est à lui que l’on doit la distinction, dont plus tard devait tant se prévaloir Lombroso, entre les criminels-nés et les criminels d’occasion ; les criminels par passion et les criminels politiques ; enfin les criminels-fous, qu’il a décrits « avec beaucoup de finesse et de profondeur » : à cet égard son Raskolnikoff restera comme un exemplaire typique. Comment s’étonner de cette exactitude, de cette précision, quand on sait que ce sont des tableaux d’après nature que nous restitue le profond psychologue ?

On a souvent comparé Dostoïevsky à J.-J. Rousseau. Comme Rousseau, Dostoïevsky, en effet, a profondément remué, ébranlé les bases sociales de son pays ; mais « l’ombrageux philanthrope » de Moscou nous offre bien d’autres points de ressemblance avec le « délirant persécuté » de Genève. Chez tous deux on retrouve « mêmes humeurs, même alliage de grossièreté et d’idéalisme, de sensibilité et de sauvagerie ; même fonds d’immense sympathie humaine, qui leur assura, à tous deux, l’audience de leurs contemporains ».

Il y a plus : comme Jean-Jacques, Dostoïevsky s’est, pour ainsi parler, « vivisecté » ; mais il a poussé plus loin que le philosophe atrabilaire le souci, l’angoisse de « l’écriture ».

C’est un martyr[3], un forçat du verbe, trahissant à tout moment son désespoir de ne pas atteindre l’idéal de perfection dont il a tant cherché à se rapprocher. L’année de sa mort, encore, n’écrivait-il pas, dans un accès de désespérance : « Je sais que moi, comme écrivain, j’ai beaucoup de défauts, parce que je suis, le premier, bien mécontent de moi-même ; vous pouvez vous figurer que, dans certaines minutes d’examen personnel, je constate avec peine que je n’ai pas exprimé littéralement la vingtième partie de ce que j’aurais voulu et peut-être pu exprimer[4]… »


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LE KREMLIN À MOSCOU

Cette probité littéraire, cet orgueil de son art, ni les Goncourt, ni Flaubert lui-même ne l’ont plus ardemment pratiqué et, sur ce point du moins, il nous semble que Dostoïevsky se sépare nettement de Rousseau, dont l’amour-propre effréné, la susceptibilité maladive, les rancunes misérables diminuent tellement à nos yeux la valeur morale.

Et ce sont ces affres douloureuses, cette gésine angoissante, qui nous rendent Dostoïevsky si sympathique ; ce que nous trouvons admirable, c’est qu’il ait pu mener à bien le labeur considérable auquel il s’est astreint, malgré les crises qu’il a éprouvées, malgré les accès répétés d’un mal qui terrasse les volontés les plus fortement trempées.

À peine des traces de découragement se trahissent-elles, çà et là, dans sa correspondance : « Je suis malade des nerfs et je crains une fièvre cérébrale. Je suis si dévoyé qu’il m’est impossible de vivre une vie régulière. » Un autre jour, il déclare que la crise l’a « brisé, physiquement et moralement[5] » ; que l’épilepsie lui fait perdre du temps et « trouble sa disposition d’esprit[6] » ; mais il travaille, néanmoins, de toutes ses forces, en dépit des prescriptions de la Faculté[7]. Il faut travailler beaucoup, beaucoup, s’écrie-t-il tristement ; et cependant, les crises m’achèvent et, après chacune, je ne puis remettre mes idées d’aplomb avant quatre jours[8]. »

« Les attaques se répètent chaque semaine », écrit-il de Pétersbourg, lors de son dernier séjour dans cette ville ; « ressentir et s’avouer clairement cet ébranlement des nerfs et du cerveau est une insupportable torture… »

Ailleurs, il se plaint d’être consumé par une forte fièvre ; chaque nuit il éprouve des frissons ; il a une attaque tous les dix jours et il en met cinq à revenir à lui. Cependant, au dire d’un de ceux qui l’ont approché de très près, « il ne perdait jamais complètement courage » et non seulement il ne s’abandonnait pas au désespoir, mais il produisait, il produisait sans trêve ; ni la solitude, ni la pauvreté, ni la maladie n’abattaient son vouloir ; ses meilleures productions, au contraire, correspondent à ces époques malheureuses : Crime et Châtiment, L’Idiot, Les Possédés, ont été conçus dans ces heures de tristesse.

Au cours de la seconde moitié de l’année 1889, alors qu’il écrivait les Frères Karamazoff, il était extraordinairement maigre et épuisé. Il ne vivait que par les nerfs ; tout le reste de son corps était parvenu à un tel degré de fragilité que le premier petit choc pouvait le briser. Une chose encore plus étonnante, c’était son endurance en face du labeur intellectuel à mesure que le travail lui devenait de plus en plus difficile[9].

Ces quelques lignes préliminaires suffiront à établir que la maladie dont Dostoïevsky offrit les symptômes, influa sur toute son existence ; mais, afin de le mieux connaître, nous devons pénétrer plus avant dans l’étude de cet état pathologique, sans lequel sa psychologie et la nature même de son génie risqueraient de rester d’indéchiffrables énigmes.

Si l’influence du milieu n’est pas un vain mot, il faut tout d’abord noter que Dostoïevsky, né dans un hôpital pour les pauvres, dont son père était le médecin, eut, dès sa prime enfance, le spectacle de la souffrance et de la misère.

Le logement de ses parents était des plus modestes : les chambres étaient petites, séparées par des cloisons en bois. La pièce du milieu servait à la fois de salle à manger, de salon pour les rares visiteurs et de salle de réception pour les malades qui venaient consulter le père docteur.

Dostoïevsky perdit sa mère alors qu’il venait d’atteindre sa septième année. Celle-ci était, dit-on[10], de très faible santé : renseignement bien imparfait, dont nous devons nous contenter. Il y a, toutefois, apparence que la mère de Dostoïevsky mourut de tuberculose.

Le père de Dostoïevsky nous est davantage connu.

D’après le frère du romancier, c’était un homme excessivement exigeant, impatient et surtout très emporté. D’autres nous le dépeignent « nerveux, morose, soupçonneux ». À seize ans, Dostoïevsky portait ce jugement sur son père : « Il est bon, mais quel étrange caractère ! Ah ! que de malheurs n’a-t-il pas eu à endurer ! J’ai envie de pleurer à la pensée que rien ne peut le consoler. »

L’origine du mal[11] dont souffrit toute sa vie Dostoïevsky proviendrait, suivant une version qui, à vrai dire, n’a pas de base solide, d’une scène tragique qui se serait passée dans sa famille. Sur les détails de cette scène on n’est pas très fixé ; on conte que l’enfant, impressionnable de nature, en fut profondément secoué et que la première crise aurait alors apparu. Lui-même, dans ses souvenirs d’enfance, épars çà et là dans ses œuvres, rapporte que tout petit il eut des hallucinations ; il relate, notamment, la fantastique clameur qui, un jour, en rase campagne, lui parut éclater : « Au loup ! au loup ! » Il se prit à courir, croyant entendre toute proche la galopade de la bête farouche, jusqu’à ce qu’il tombât dans les bras d’un bon moujik qui lui montrant la paix des plaines, la sérénité silencieuse des champs, finit par calmer son effroi[12].

Dans une de ses rares échappées de confidences, Dostoïevsky a rapporté tout autrement les débuts de sa maladie ; celle-ci aurait commencé en exil.

« Il souffrait extrêmement de la solitude et passait des mois entiers sans voir âme qui vive, sans échanger une parole intelligente avec qui que ce soit. Tout à coup il vit très inopinément arriver un ancien camarade… c’était la veille du jour de Pâques, dans la soirée ; mais la joie de se revoir fit qu’ils oublièrent quelle était cette soirée. Ils passèrent la nuit entière à causer, sans souci du temps ni de la fatigue, grisés par leurs propres paroles. La conversation roula sur ce qui lui tenait le plus à cœur : la littérature, l’art, la philosophie, la religion. L’ami de Dostoïevsky était athée ; lui, croyant, tous deux également convaincus.

— « Il y a un Dieu ! » cria Dostoïevsky hors de lui. Au même moment, les cloches de l’église voisine sonnèrent les matines de Pâques à toute volée ; l’air fut ébranlé de ce tintement et « je me sentis englouti par la fusion du ciel et de la terre, racontait Fédor Mikhaïlovitch ; j’eus la vision matérielle de la divinité, elle pénétra en moi ». « Oui, Dieu existe ! criai-je, et JE NE ME RAPPELLE RIEN DE CE QUI SUIVIT[13]. »

Ce dernier trait est caractéristique ; cette amnésie après l’accès en donne la signature : le sujet oublie complètement l’origine de sa maladie[14], bien que son imagination en reste toujours préoccupée. C’est ainsi que, à une époque antérieure à celle que nous venons d’évoquer, dans la requête qu’il adressait à l’empereur Alexandre II, « l’ancien criminel politique », comme il signait sa missive, affirmait que sa maladie s’était manifestée durant sa première année de travaux forcés. « Mon infirmité, y disait-il, devient de plus en plus violente. Chaque accès me fait perdre la mémoire, l’imagination, les forces spirituelles et corporelles. L’issue de mon malaise, c’est l’épuisement, la mort ou la folie. »

Dostoïevsky n’exagère pas : il y eut, paraît-il[15], véritablement dans sa vie des moments où sa maladie menaça de lui faire perdre toutes ses facultés mentales.

Cette maladie, nous en trouvons les plus lointaines manifestations dans sa correspondance à partir seulement de 1846. Deux ans auparavant, il avait abandonné la carrière d’ingénieur (que son père lui avait fait embrasser) à la suite de son premier roman, les Pauvres Gens. C’est vers cette époque qu’il fut pris de crises nerveuses mal définies, et qu’il tomba en une sorte de léthargie, qui lui fit appréhender d’être enterré vif. Il prévint ses amis de veiller à ce que les signes de la mort fussent bien constatés avant de procéder à son inhumation ; il les en pria verbalement, et aussi par écrit. Plus tard il eut des palpitations cardiaques pour lesquelles il recourut à l’hydrothérapie que le paysan sibérien Priessnitz venait de mettre en vogue[16].

En 1849, Dostoïevsky déclare qu’il est en bonne santé, « sauf les hémorroïdes et le dérangement des nerfs qui va crescendo… L’appétit est insignifiant, le sommeil insuffisant, et encore mêlé de cauchemars ». Un mois après, il ressent une « douleur à la poitrine qu’il n’a jamais eue ; la nuit, il devient plus impressionnable…, de longs songes hideux » interrompent son sommeil. « Depuis quelque temps, ajoute-t-il, il me semble que mon parquet vacille, et je me trouve dans ma chambre comme dans une cabine de bateau à vapeur. Je conclus de tout cela que mes nerfs se dérangent. Quand un pareil état nerveux s’emparait de moi autrefois, j’en profitais pour écrire : dans cet état, on écrit toujours mieux et davantage ; mais maintenant je me retiens pour ne pas m’achever. Pendant environ trois semaines, je n’ai rien écrit, maintenant, je recommence. »

Ces lettres sont écrites de la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, où il avait été enfermé pour délit politique. Il se plaint encore, quelques semaines après, de son dérangement d’estomac et de ses hémorroïdes ; mais c’est surtout l’hypocondrie qui le tracasse aux approches de l’hiver.

Viennent les beaux jours et son esprit se rassérène. Il reconnaît, d’ailleurs, que son arrestation, puis son incarcération l’ont sauvé de la folie, qu’il sentait imminente. Le vrai est que son angoisse, sa mélancolie peu à peu s’atténuent ; puis il cesse d’y porter attention. Les tortures morales dues à l’incertitude du danger qu’il s’imaginait suspendu sur sa tête ayant cessé, les accès s’espacèrent. On sait combien les épileptiques sont accessibles à la suggestion psychique ; la disparition des symptômes morbides chez Dostoïevsky en est une preuve nouvelle. Plusieurs années se passeront sans qu’ils se manifestent[17].

Libre, et malade à nouveau, le romancier entreprit un grand voyage à l’étranger, en quête d’un soulagement, à défaut de guérison. Il visita presque toute l’Allemagne, alla en Suisse, en France, en Italie. Il revint de sa longue tournée sensiblement amélioré.

L’année 1865 est marquée par une fréquence inusitée des crises ; il en est « terriblement secoué » encore l’année suivante, et ses hémorroïdes ne lui laissent point de répit[18].

Dans l’été de 1867, les crises se sont répétées chaque semaine, et il lui était insupportable de sentir et d’avoir conscience de ce dérangement nerveux et cérébral. La raison commençait réellement à être ébranlée. Le dérangement nerveux lui donnait des « moments de rage[19] ». Relevons, en passant, qu’au mois de septembre de cette même année, une fièvre intérieure le brûle. Il a des frissons, la fièvre toutes les nuits, et il maigrit affreusement. Il faudra s’en souvenir quand il s’agira de déterminer la nature de la maladie qui a mis fin à ses jours.

Notons aussi la tachycardie : « Il n’y a rien du tout, ce sont les nerfs », a prononcé le médecin consulté, « un célèbre professeur qui l’a examiné entièrement ». Ces palpitations irrégulières, et qui l’empêchaient de dormir, n’avaient-elles pas une cause autre que celle qu’on leur attribuait ? D’autant qu’on lui avait prescrit, pour calmer ces troubles prétendus nerveux, « d’aller à la mer, de prendre des bains » : singulière médication contre le nervosisme !


La Neva gelée devant la forteresse Pierre-et-Paul.jpg

LA NEVA GELÉE DEVANT LA FORTERESSE PIERRE-ET-PAUL
(Bibliothèque Nationale — Estampes)

Entre temps, l’épilepsie ne l’abandonnait pas. En avril 1871, il en éprouva une crise « des plus violentes », dont il sortit « tout brisé et tout énervé, tout anéanti ».

D’ordinaire, ces crises survenaient une fois par mois, mais il lui arriva d’en avoir jusqu’à deux par semaine. Pendant son séjour hors de Russie, sans doute sous l’influence de climats plus doux, et par suite de l’absence d’émotion et d’une vie plus tranquille, libérée de soucis, il eut des rémissions, allant jusqu’à quatre mois.


L’épileptique (gravure appartenant au docteur Augustin Cabanès.jpg

L’ÉPILEPTIQUE
(Collection de l’auteur)

Il avait, généralement, un pressentiment de la crise, mais il se trompait quelquefois. « Vous autres, gens bien portants, disait-il un jour dans un cercle familial où il était reçu en ami, ne soupçonnez pas le bonheur que nous éprouvons, nous autres épileptiques, une seconde avant l’accès. Mahomet, dans son Coran, affirme avoir vu le Paradis, y avoir été. De sages imbéciles prétendent que c’est un menteur et un fourbe. Oh ! que non ! il n’a pas menti : il a certainement vu le paradis dans une attaque d’épilepsie, car il en avait comme moi[20]. Je ne sais si cet état bienheureux dure des secondes, des heures ou des mois ; mais, croyez-en ma parole, je ne le céderais pas pour toutes les joies de la terre. »

Dostoïevsky prononça ces derniers mots d’une voix basse, saccadée et d’un ton passionné qui lui était particulier. Ceux qui l’entouraient crurent qu’il allait avoir son attaque : « Sa bouche était convulsée et tout son visage bouleversé » ; mais le narrateur, qui avait deviné la pensée secrète de son auditoire, coupa court à son récit, passa la main sur sa figure et dit, avec un mauvais sourire : « N’ayez pas peur, je sais toujours d’avance quand cela me prend. » Il n’eut pas, en effet, sa crise dans l’instant ; elle était en retard de quelques heures : la nuit, il en subit une des plus violentes qu’il eût encore éprouvées[21].


Tourgueniev (Ivan), par Hédouin (1868).jpg

IVAN TOURGUÉNIEV
par Hédouin (1868)
(Bibliothèque Nationale — Estampes)

Un de ceux qui étaient parvenus à gagner sa confiance fut, par hasard, témoin d’un de ces accès, de force moyenne, qu’il a relaté en termes saisissants.

« C’était en 1863, la veille même de Pâques, raconte Strakhoff. Assez tard, à onze heures du soir, il (Dostoïevsky) entra chez moi, et une conversation très animée s’engagea entre nous. Je ne puis me souvenir du sujet, mais je sais qu’il s’agissait d’une question générale très importante. Dostoïevsky était particulièrement excité ; il allait et venait par la chambre, pendant que j’étais assis à la table. Il disait des choses élevées et consolantes, et lorsque je soutenais une opinion par une remarque quelconque, il tournait vers moi un visage inspiré, où se lisait toute l’exaltation du génie. Tout à coup, il s’arrêta un instant, comme pour chercher un mot, et il ouvrait déjà la bouche pour parler. Je le regardais avec une vive attention, sentant qu’il allait dire quelque chose d’extraordinaire, que j’entendrais une révélation. Mais alors sortit de sa bouche un son étrange, prolongé, sauvage, et il tomba sans connaissance sur le parquet, au milieu de la chambre. »

Dostoïevsky disait à celui-là même dont on vient de lire le récit, que ses crises étaient précédées d’une extase enthousiaste ; il ressentait une sensation comme d’euphorie, d’optimisme, « une impulsion à se sacrifier ». Pendant ces instants, il éprouvait « une sensation de bonheur qui n’existe pas dans l’état ordinaire et dont on ne peut se faire aucune idée ». Je sens, disait-il, « une harmonie complète en moi et dans le monde entier et cette sensation est si douce et si forte que pour quelques secondes de cette félicité, on peut donner dix années de sa vie, même sa vie entière ».

Dostoïevsky n’a jamais fait mystère de sa maladie ; elle était trop apparente à tous les yeux pour qu’il pût la dissimuler[22] ; tout au plus avouait-il qu’elle lui enlevait une partie de ses moyens, que son travail intellectuel s’en trouvait ralenti.

À un correspondant inconnu, il exprimait ses regrets de lui avoir fait attendre sa réponse, parce qu’il avait supporté trois accès de son mal, ce qui, depuis longtemps, ne lui était arrivé « de cette force et si souvent ».

Aux crises succédaient des « humeurs noires extraordinaires », qui duraient, d’abord, trois jours après la crise ; et, plus tard, pendant sept, huit jours. « Avant-hier, écrit-il, j’ai eu une crise des plus violentes : mais hier j’ai écrit quand même, dans un état proche de la folie[23]. »


*
* *

C’est une constatation faite par les aliénistes que l’épilepsie détermine des perturbations physiques pouvant aller jusqu’à la folie ; mais chez Dostoïevsky, il n’y eut jamais démence au sens propre du mot. Il avait des éclipses de mémoire, passant à côté de personnes qu’il connaissait pourtant bien et auxquelles il ne rendait pas leur salut, parce qu’il n’arrivait pas à se remémorer leur visage[24].

Après les crises, il était insupportable, irritable, étrange et paraissait irresponsable. Il cherchait l’occasion de querelles et, dans tout ce qu’on lui disait, voyait l’intention de le blesser. Le mettait-on sur ses sujets de prédilection, alors il recommençait à prendre feu : au bout d’une heure sa bonne humeur était revenue ; seuls, la pâleur de son visage, l’éclat de ses yeux, le halètement de sa respiration laissaient soupçonner son état morbide. Cette irascibilité, qui était, pour une bonne part, pathologique, on la retrouve chez la plupart des personnages créés par Dostoïevsky.

Raskolnikoff, Nejdanoff, Stravoguine, Aliocha sont des nerveux, comme l’était Dostoïevsky. Jusqu’à l’excellent Pokrovsky, des Pauvres Gens, qui ne peut dire quatre mots sans s’emporter ; jusqu’à Schatoff, « le meilleur homme du monde », qui en est en même temps « le plus irascible », tous s’impatientent, se fâchent, parlent d’un ton irrité. Ce sont leurs nerfs qui les tourmentent et les agitent, leurs nerfs de race fine et impressionnable, jetée par la destinée dans des aventures et des épreuves au-dessus de leur caractère. « Toi, tu as les nerfs détraqués », dit Pakline à Nejdanof[25].

On ne sera pas surpris qu’il y ait également, dans les ouvrages de Dostoïevsky, toute une série d’épileptiques : c’est Nelly, dans Humiliés et Offensés ; le prince Mychkine, dans L’Idiot ; Kiriloff, dans Les Possédés ; Smerdiakoff, dans Les Frères Karamazoff.

Comme l’a fait observer un aliéniste russe[26], toutes les altérations psycho-pathologiques qui accompagnent l’épilepsie tiennent dans ce cadre.

Il apparaît manifestement que Dostoïevsky a utilisé largement ses sensations propres. Si nous le revendiquons, si nous nous trouvons honorés de le revendiquer comme confrère, c’est qu’il a su, bien mieux que les romanciers d’imagination qui ont puisé leur inspiration dans nos traités techniques, nous donner des descriptions cliniques qui ne seraient désavouées par aucun de nos maîtres en psychiatrie.

Si l’on a pu dire que la plupart des personnages enfantés par le génie de Dostoïevsky sont « des types psychopathiques définitivement acquis à la science…, dans un pays et à une époque où l’esprit humain n’avait pas été encore orienté vers ces recherches[27] », c’est que celui qui les a créés s’est soumis lui-même au scalpel de sa froide analyse, s’est « subjectivé » dans son œuvre.

Ce que Dostoïevsky décrit, avec une rigoureuse exactitude et une subtilité psychologique rarement atteinte par d’autres, c’est, on le conçoit aisément, non pas tant la crise convulsive dont il ne pouvait conserver qu’un très vague souvenir, que l’aura qui la précède. En veut-on un exemple ? Un de ses romans va nous le fournir :


Il (l’Idiot) songea à un phénomène qui précédait ses attaques d’épilepsie, quand celles-ci se produisaient à l’état de veille. Au milieu de l’abattement, du marasme mental, de l’anxiété qu’éprouvait le malade, il y avait des moments où son cerveau s’enflammait tout d’un coup, pour ainsi dire, et où toutes ses forces vitales atteignaient subitement un degré prodigieux d’intensité. La sensation de la vie, de l’existence consciente était presque décuplée dans ces instants rapides comme l’éclair. Toutes les agitations se calmaient, toutes les perplexités se résolvaient d’emblée en une harmonie supérieure, en une tranquillité sérieuse et joyeuse, pleinement rationnelle et motivée. Mais ces moments radieux n’étaient encore que le prélude de la seconde finale, celle à laquelle succédait immédiatement l’accès. Cette seconde assurément était inexprimable. Dans ce dernier moment de conscience, le malade pouvait se dire clairement et en connaissance de cause : « Oui, pour ce moment on donnerait toute une vie. » Dans ce moment, il me semble que je comprends le mot extraordinaire de l’apôtre : « Il n’y aura plus de temps. » Et il ajoutait avec un sourire : « C’est sans doute à cette même seconde que faisait allusion l’épileptique Mahomet, quand il disait qu’il visitait toutes les demeures d’Allah en moins de temps qu’il n’en fallait à sa cruche d’eau pour se vider. »


L’aura de Kiriloff (Les Possédés) présente le même caractère de mysticité, d’extase extra-humaine :


« Il y a des moments, s’écrie-t-il, cela ne dure que cinq à six secondes, où vous sentez soudain la présence de l’harmonie éternelle. Le phénomène n’est ni terrestre, si céleste, mais c’est quelque chose que l’homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C’est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être en contact avec toute la nature et vous dites : « Oui, cela est vrai, cela est bon… Ce n’est pas de l’attendrissement, c’est de la joie… Si cet état dure plus de cinq secondes, l’âme ne peut y résister et doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et pour elles, je donnerais ma vie, car ce ne serait pas les payer trop cher… »


Dans la description de la crise, Dostoïevsky n’oublie pas le cri initial qui accompagne la chute :


« Le prince garda un souvenir très net du commencement, des premiers cris qui s’échappèrent spontanément de sa poitrine et que tous ses efforts eussent été impuissants à contenir. Ensuite, la conscience s’éteignit en lui… À cet instant, la figure et surtout le regard se déforment. Les convulsions et les frissons contractent tout le corps et tous les traits du visage. Un hurlement terrible, inimaginable, qui ne peut être comparé à rien, s’échappe de la poitrine ; il semble que ce hurlement ait perdu tout caractère humain, et il est impossible, ou tout au moins très difficile pour le témoin, de s’imaginer et d’admettre que c’est un homme qui rugit ainsi. Il semble même qu’il y ait un autre être dans cet homme et que ce soit cet autre être qui crie. Du moins est-ce de cette façon que beaucoup de gens ont traduit leur impression, et sur beaucoup de gens aussi, la vue d’un homme atteint d’une crise épileptique produit une terreur inexprimable, indicible, qui a quelque chose de mystique. »


L’absence épileptique est nettement décrite dans cet autre passage de L’Idiot :


« Je me rappelle que j’éprouvai un chagrin insupportable ; j’avais envie de pleurer, j’étais étonné et inquiet. Je me sentais au milieu de ces choses étrangères. C’était un marasme mortel. La circonstance qui y mit fin fut le braiement d’un âne entendu sur le marché de Bâle. L’âne m’impressionna extrêmement ; il me causa, je ne sais pourquoi, un plaisir extraordinaire et mon cerveau recouvra soudain sa lucidité. »


Les épileptiques ont la manie du déplacement, ils éprouvent le besoin de voyager au loin. Dostoïevsky, nous l’avons déjà dit, a présenté de l’automatisme ambulatoire :


« J’avais l’humeur inquiète et vagabonde (c’est l’Idiot qui parle, ou plutôt Dostoïevsky dont il emprunte la plume)… il me semblait que si j’allais toujours droit devant moi, si je franchissais la ligne où le ciel se confond avec la terre, je trouverais au-delà le mot de l’énigme, une vie nouvelle. »


Le romancier n’ignore pas que l’épilepsie ne se traduit point que par des attaques ; il ne lui a pas échappé que des modifications importantes s’y rattachent. « Je sais, dit le prince Mychkine, et de la façon la plus positive, qu’une maladie qui dure depuis vingt-quatre ans, a dû forcément laisser des traces. » Et il précise :


« Quand on m’eut emmené à l’étranger, dans les différentes villes d’Allemagne où nous passions, je me bornais à regarder en silence et, je m’en souviens, je ne faisais même aucune question. Je venais d’avoir une série d’accès très violents. Or, chaque retour de ces attaques, chaque recrudescence de ma maladie avait pour effet de me plonger ensuite dans une hébétude complète. Je perdais alors toute mémoire, l’esprit travaillait encore, mais le développement logique de la pensée était, pour ainsi dire, interrompu. Je ne pouvais pas lier l’une à l’autre plus de deux ou trois idées… »


Dans l’intervalle des crises, tous les épileptiques de Dostoïevsky présentent des troubles mentaux. Chez le prince Mychkine, l’épilepsie aboutit à la débilité, puis à la déchéance mentale.

Kiriloff a des insomnies persistantes ; il a des crises d’angoisse : ces insomnies, pour le médecin légiste, sont l’indice d’une aliénation mentale en puissance. Chez Kiriloff, Dostoïevsky a montré, en outre, « l’idée de Dieu, spécifique de l’épilepsie », état que les Allemands ont spécialement décrit (Gottnomenklatur).

Smerdiakoff présente une capacité mentale très réduite ; il est incapable de toute mission sérieuse, de toute continuité d’effort, d’une organisation de sa conduite[28].

Pour ce qui est des rapports entre l’épilepsie et le crime, Dostoïevsky ne s’est point montré moins perspicace. Dans Crime et Châtiment, Raskolnikoff (son porte-parole) assimile cette éclipse du jugement et cette défaillance de la volonté à une affection morbide qui se développait par degrés, atteignait son maximum d’intensité peu avant la perpétration du crime et encore quelque temps après, pour cesser tout de suite comme cesse la maladie.

Un point à éclaircir était celui de savoir si la maladie détermine le crime ; ou si le crime lui-même, en vertu de sa nature propre, n’est pas toujours accompagné de quelque phénomène morbide. Dans certains cas, le crime est comme la manifestation même de la névrose ; à propos d’un attentat commis par un prisonnier, Dostoïevsky dit expressément (dans la Maison des Morts) :


« La cause de cette explosion imprévue chez un homme dont on n’attendait rien de pareil, c’est la manifestation angoissée, convulsive de la personnalité, une mélancolie instinctive, un désir d’affirmer son moi avili… C’est comme un accès d’épilepsie, un spasme… »


Dostoïevsky se garde de confondre l’impulsif avec l’épileptique. Il expose le diagnostic différentiel avec autant de maîtrise qu’un professionnel ; le portrait d’impulsif qu’il donne dans L’Idiot n’appelle aucune retouche :


« La montre lui plut si fort, il en eut une envie si furieuse, qu’il ne put se maîtriser. Il prit un couteau et, dès que son ami eut le dos tourné, il s’approcha de lui à pas de loup, visa la place, leva les yeux au ciel, se signa et murmura dévotement cette prière : « Seigneur, pardonne-moi par les mérites du Christ ! » Il égorgea son ami d’un seul coup, comme un mouton, puis lui prit sa montre. »


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DANS LA STEPPE
d’après le Magasin pittoresque

C’est encore un impulsif que Stravoguine, des Possédés, un « dégénéré de la plus belle eau », suivant l’expression du Dr Bajenow[29]. « Avant l’âge de vingt-cinq ans, il s’est déjà signalé par des excentricités sauvages : on parlait de gens écrasés par ses chevaux, d’un outrage public qu’il fit à une dame de la bonne société qui fut sa maîtresse. Il avait déjà tué deux ou trois personnes dans des duels où tous les torts se trouvaient de son côté… Il avait appartenu à une société qui rendrait des points au marquis de Sade lui-même, avait épousé (on n’a jamais su pourquoi) une mendiante faible d’esprit, boiteuse… Il clôt le roman par son suicide. »

Mais le texte du romancier est bien autrement suggestif que le commentaire dont nous l’avons fait précéder. Il s’agit toujours de Stravoguine :


« Brusquement, sans rime ni raison, il fit à diverses personnes deux ou trois insolences inouïes. Cela ne ressemblait à rien, ne s’expliquait par aucun motif et dépassait de beaucoup les gamineries ordinaires que pourrait se permettre un jeune écervelé ! Un des doyens les plus considérables de notre club, Gaganoff, homme âgé et ancien fonctionnaire, avait contracté l’innocente habitude de dire à tout propos, d’un ton de colère : « Non, on ne me mène pas par le bout du nez ! » Un jour, au club, il lui arriva de répéter sa phrase favorite. Au même instant, Stravoguine, qui se trouvait un peu à l’écart et à qui personne ne s’adressait, s’approcha du vieillard, le saisit par le nez et le tirant avec force l’obligea à faire ainsi deux ou trois pas à sa suite… Les témoins de cette scène racontèrent plus tard qu’au cours de l’opération la physionomie du jeune homme était rêveuse, comme s’il avait perdu l’esprit… L’incident provoqua un vacarme indescriptible… Stravoguine, sans répondre à personne, se contentait d’observer tous les visages… À la fin, fronçant le sourcil, il s’avança d’un pas ferme vers Gaganoff : « Vous m’excuserez, naturellement… Je ne sais pas, en vérité, comment cette idée m’est venue tout à coup… Une bêtise… »


Mais cet obsédé, cet impulsif, n’était pas un épileptique, puisqu’« il comprenait très bien l’acte qu’il venait de commettre et, loin d’en éprouver aucune confusion, souriait avec une gaieté maligne, sans repentir ». Il finit par un accès de folie furieuse, ce que les spécialistes appellent de l’excitation maniaque conformément à ce qu’on observe dans les asiles.

Dans le même roman de Possédés, se trouve une autre observation de manie, que l’on croirait rédigée par un de nos confrères, expert en maladies mentales.

Le gouverneur, le chef administratif de la province où se passe l’action, Lembke, est « un de ces administrateurs qui débutent à quarante ans, après avoir végété dans l’obscurité jusqu’à cet âge, un de ces hommes, sortis tout à coup du néant, grâce à un mariage ou à quelque autre hasard. Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers ouvrages en papier, d’un travail fort ingénieux. Ce qui désolait sa femme, c’était de trouver chez lui si peu de ressort et d’initiative ; maintenant qu’il était arrivé, il ne semblait plus éprouver que le besoin de repos ».

Un vol est commis dans la ville. Lembke, redoutant les responsabilités qui vont peser sur lui, perd la tête, ne connaît plus le repos à partir de ce jour. « Un étrange abattement » s’empare de lui ; puis il devient tout à coup impérieux, se répand en récriminations aussi décousues que violentes. À la période prémonitoire de tristesse, de lassitude, succède celle d’irascibilité, d’excitation.

Survient ensuite un changement d’humeur, fréquent chez les maniaques ; « Lembke se calma… mais sa colère fit place à un débordement de sensibilité. Pendant cinq minutes environ, il sanglota et se frappa la poitrine… puis il lui fit (à sa femme) une scène de jalousie » (sans motif plausible) ; et après une violente explosion de colère, au moment où il s’apprêtait à frapper celle qu’il venait de poursuivre de ses vitupérations, « il sentit ses genoux se dérober sous lui, s’enfuit dans son cabinet et se jeta tout habillé sur son lit… De temps à autre, un tremblement nerveux secouait son corps. Des idées tout à fait incohérentes, tout à fait étrangères à sa situation, traversaient son esprit… ». Après d’autres incartades, le préfet maniaque fut conduit dans une maison de santé, aboutissant logique, conclusion attendue, mais qui témoigne comment un grand artiste, par des moyens qui sont propres à son génie, parvient à devancer la science.


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Si nous avons parlé plus longuement de l’épilepsie et de la manie, ce n’est pas que ce soient les seules affections dont l’étude ait tenté Dostoïevsky ; il a, non moins exactement et minutieusement, décrit la mélancolie (Hippolyte, dans L’Idiot) ; un délire chronique, à évolution systématique et progressive (Catherine Marméladoff, de Crime et Châtiment).

Aliocha, d’Humiliés et Offensés, est un faible d’esprit, comme nous en coudoyons tant dans la rue. Le prince K…, dans le Rêve d’un Oncle, et le vieux Sokolsky, dans Un Adolescent, représentent deux stades de la démence sénile. Lise Knokhlakoff, des Frères Karamazoff, Lise Drozdoff, des Possédés, sont des hystériques.

Nombreux sont les alcooliques dans l’œuvre de Dostoïevsky : Marméladoff, dans Crime et Châtiment ; le général Ivolguine, Lebedeff, dans L’Idiot ; Lebiadkine, dans Les Possédés : chez ce dernier, la dipsomanie paraît héréditaire.

Cette notion de l’hérédité morbide est familière à l’auteur ; ce n’est pourtant pas dans les livres de science qu’il l’a puisée. La mère de Smerdiakoff est une idiote ; son père, un perverti sexuel. Résultat : Smerdiakoff est épileptique. Ivan Karamazoff a le même père que Smerdiakoff ; sa mère était hystérique : Ivan sombrera dans la folie. Veut-on un troisième exemple, non moins démonstratif ? Le père d’Aliocha et de Nelly, le prince Valkowsky, est un alcoolique ; Aliocha sera imbécile, et Nelly épileptique.

Il semble que le romancier se complaise à décrire des états vésaniques, comme il prend plaisir à montrer « les brutalités affolées de la bête humaine, avec des perversions contre nature ». Ainsi que l’a clairement vu un de ceux qui ont le mieux démêlé sa psychologie, « ce réaliste, qui prodigue les situations scabreuses et les récits les plus crus, n’évoque jamais une image troublante…, il ne montre le nu que sous le fer du chirurgien, sur un lit de douleur. En revanche, et tout à fait en dehors des scènes d’amour absolument chastes, le lecteur attentif trouvera, dans chaque roman, deux ou trois pages où perce tout à coup ce que Sainte-Beuve eût appelé une pointe de sadisme[30] ».

De cette appréciation de M. de Vogüé, il n’est pas indifférent de rapprocher cette opinion d’un critique russe : « La cruauté et la férocité, écrit Michaïlovsky, ont, de tout temps, attiré l’attention de Dostoïevsky, et surtout par le charme qui leur est adhérent, par la volupté contenue dans la souffrance. Il s’attachait à rechercher la volupté charnelle dans la torture et la souffrance. Cette spécialité de Dostoïevsky n’est que trop évidente, elle saute aux yeux. Il en fut, d’ailleurs, lui-même un échantillon des plus remarquables. Il comprenait d’une façon surprenante la jouissance étrange, bestiale, mais certainement très grande, que certaines gens trouvent dans la cruauté inutile[31]. »


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De tout ceci, ne résulte-t-il pas que Dostoïevsky était bien l’homme de son œuvre, qui le reflète jusque dans ses tares ?

Son portrait physique, celui qui nous est restitué par ceux qui l’ont approché, répond bien à l’idée que nous nous en faisons ; il est bien tel que nous le devinons, à travers les personnages qui l’incarnent.

« Petit, grêle, tout de nerfs, usé et voûté par soixante mauvaises années[32] ; flétri… plutôt que vieilli, l’air d’un malade sans âge, avec sa longue barbe et des cheveux encore blonds… le nez écrasé, de petits yeux clignotants sous l’arcade, brillant d’un feu tantôt sombre, tantôt doux ; le front large, bossué de plis et de protubérances, les tempes renfoncées comme au marteau ; et tous ces traits tirés, convulsés, affaissés sur une bouche douloureuse. Jamais… sur un visage humain, pareille expression de souffrance amassée ; toutes les transes de l’âme et de la chair y avaient imprimé leur sceau. Les paupières, les lèvres, toutes les fibres de cette face tremblaient de tics nerveux[33]. »

Nerveux et saccadé, il y avait de l’inquiétude en tous ses gestes ; parfois, son attitude lasse trahissait un morne abattement.

Toute sa vie, il fut malade, d’un mal dont nous avons vu le retentissement sur l’intelligence et sur la volonté. Mais son génie vient-il de sa maladie ? En est-il la résultante directe ? Il est incontestable qu’il y a de son mal dans son art, si son art ne vient pas exclusivement de son mal. Il est non moins indéniable que non seulement le mal sacré n’a point tué l’art chez celui qui en fut affecté, mais que l’artiste s’en est aidé pour étendre les limites de son art.

« L’esprit souffle où il veut » ; c’est le miracle de l’esprit qu’il puisse tirer profit de la maladie même : par esprit, on doit entendre le souffle, l’inspiration géniale. L’étonnant, dans le cas de Dostoïevsky, c’est que l’épilepsie, loin de porter obstacle à ses travaux littéraires, ait été un adjuvant précieux pour son talent.

S’il lui avait été donné de s’en expliquer, il eût, à coup sûr, contresigné cette déclaration de Nietzche : « Quant à ma maladie, je lui dois indubitablement plus qu’à ma santé. Je lui dois la santé supérieure, qui fortifie l’homme au moyen de tout ce qui ne le tue pas. Je lui dois toute ma philosophie. La grande souffrance seule est le suprême libérateur de l’esprit. »

Que l’écrivain russe ait tenu de son père, médecin, l’intuition qui lui a fait devancer, sur le terrain de la science, nombre de nos professionnels ; qu’en matière d’anthropologie criminelle il ait pu être réclamé comme un précurseur, en raison de sa prescience véritablement géniale, il y aurait déjà là prétexte à notre émerveillement. Mais le secret de ce génie tourmenté, c’est dans sa névrose qu’il faut le chercher ; encore qu’il soit anormal, presque prodigieux, dirions-nous, de voir l’exactitude de la science se combiner avec la clairvoyance du génie, chez un être dévoré par un mal implacable, dont il était arrivé à faire l’instrument le plus perfectionné de vigueur cérébrale et de création intellectuelle[34].




  1. Dr N. Bajenoff, G. de Maupassant et Dostoïevsky (Archives d’anthropologie criminelle, 1904, fasc. I).
    D’autre part, M. Halpérine-Kaminsky, un des meilleurs traducteurs de Dostoïevsky, écrivait dès 1888 : « Comme un Charcot, comme un psychopathologue, Dostoïevsky recherche l’étude des maladies mentales poussées jusqu’à leur plus haut degré d’intensité. C’est par les vomissements du monstre qu’il voit mieux l’homme normal. Un fait seul, tiré du roman Crime et Châtiment, nous prouve à quel point Dostoïevsky mêla le sens artistique à l’instinct de la science : quand Raskolnikoff égaré va à la recherche de Svidrigaïlof et que malgré lui il est poussé spécialement là où se trouve celui-ci, alors que sa volonté et son raisonnement lui indiquaient un autre endroit, ne subit-il pas cette suggestion hypnotique que Dostoïevsky nous explique ensuite comme si, vingt-cinq ans à l’avance, il avait pressenti l’hypnotisme ? » Revue illustrée, 1888, p. 289.
  2. Les Écrivains russes contemporains : F. M. Dostoïevsky, par E. M. de Vogüé (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1885).
  3. « Un des plus tragiques exemples d’un martyr du travail cérébral », écrit un de ses biographes.
  4. André Gide, Dostoïevsky d’après sa correspondance (Paris, 1911).
  5. Correspondance et Voyage à l’étranger, traduit du russe par J. W. Bienstock, Paris, 1908 ; lettres du 9 mars 1857 et du 7 mars 1877.
  6. Correspondance, lettre du 12 décembre 1858.
  7. Lettre du 8 novembre 1865.
  8. Lettre du 21 octobre 1867.
  9. D. Merejkowsky, Tolstoï et Dostoïevsky ; la personne et l’œuvre ; Paris, 1903.
  10. Ossip-Lourié, La psychologie des romanciers russes du XIXe siècle. Paris, 1905.
  11. Avant qu’éclatât l’épilepsie, Dostoïevsky avait eu une extinction de voix contre laquelle échouèrent tous les traitements employés ; la méthode homéopathique, pas plus que l’isolement, ne parvinrent à en avoir raison. L’enfant guérit au cours d’un voyage à Saint-Pétersbourg : il s’agit évidemment là d’une laryngite de nature purement nerveuse, assez fréquente chez les épileptiques, nous assure un spécialiste que nous avons interrogé à ce sujet.
  12. Récit de M. Halpérine-Kaminsky, à un rédacteur du Gil Blas.
  13. Souvenirs d’enfance de Sophie Kovalesky, écrits par elle-même et suivis de sa biographie, par Mme H.-Ch. Leffler, duchesse de Cajanello. Paris, 1907.
  14. D’après Solowiew, qui reçut à cet égard les confidences de Dostoïevsky, celui-ci aurait dit que la première crise eut lieu pendant son temps d’exil ; il se souvenait exactement et en détail de la période de sa vie antérieure à cette crise ; mais depuis, il oublia souvent tout ce qui avait suivi cette première attaque ; il oubliait même ce qu’il avait écrit. Il dut relire son roman, Le Diable, avant d’en écrire la conclusion, car il avait oublié jusqu’au nom des personnages ! (La maladie de Dostoïevsky, par le Dr Tim. Secaloff, traduit du russe, à notre intention, par le Dr Menier.)
  15. Cf. Merejkowsky, op. cit., 96.
  16. « … Il se peut que je me soigne définitivement par l’eau froide, d’après la méthode de Prisnitz (sic)… Le traitement de Prisnitz me tient l’imagination. Il se peut que les médecins me le déconseillent. » Lettre de 1847.
  17. Lettres des 19 juillet et 12 décembre 1858 ; 6 juin 1862.
  18. Lettre du 18 février 1866.
  19. Lettre du 16 (28) août 1867.
  20. Dans une de ses œuvres les plus fortes, Les Possédés, Dostoïevsky revient, avec une persistance obstinée, sur la légende de la fameuse cruche de Mahomet, qui ne put répandre son contenu alors que le prophète, monté sur le coursier d’Allah, parcourait les cieux et l’enfer. (Merejkowsky, op. cit., 97.)
  21. Cf. Souvenirs de Sophie Kovalewsky, 139-140.
  22. De temps en temps, la revue qui donnait les romans de Dostoïevsky, paraissait avec quelques pages seulement du récit en cours de publication, suivies d’une brève note d’excuses ; on savait, dans le public, que Fédor Michaïlovitch avait son attaque de haut mal. (Revue des Deux-Mondes, loc. cit.)
  23. André Gide, Dostoïevsky d’après sa correspondance, 21.
  24. Dostoïevsky a parfaitement décrit, dans Crime et Châtiment, le phénomène que le professeur Grasset a fait, beaucoup plus tard, connaître sous le nom de Mémoire polygonale.
    « Raskolnikoff rencontre Svidrigaïloff et, tout étonné, lui dit : « J’allais chez vous, mais comment se fait-il qu’en quittant le marché au foin j’ai pris la Perspective ? Je ne passe jamais par ici, je prends toujours à droite, au sortir du marché au foin… à peine ai-je tourné que je vous aperçois, chose étrange ! — Mais, répond Svidrigaïloff, vous avez apparemment dormi tous ces jours-ci ; je vous ai donné moi-même l’adresse de ce traktir et il n’est pas étonnant que vous y soyez venu tout droit. Je vous ai indiqué le chemin à suivre et les heures où l’on peut me trouver ici ; vous en souvenez-vous ? — Je l’ai oublié, dit Raskolnikoff avec surprise… — Je le crois. À deux reprises je vous ai donné ces indications ; l’adresse s’est gravée machinalement dans votre mémoire et elle vous a guidé à votre insu. Du reste, pendant que je vous parlais je voyais bien que vous aviez l’esprit absent. » Toute la théorie du psychisme inférieur se trouve dans ces lignes. (Cf. l’étude du Pr Grasset, dans la Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1905.)
  25. Un grand romancier : Dostoïevsky, par Arvède Barine. (Revue Politique et Littéraire, 27 décembre 1884.)
  26. N. Bajenow, Privat-docent à l’Université de Moscou.
  27. Dr Gaston Loygue, Étude médico-psychologique sur Dostoïevsky. Paris et Lyon, 1904.
  28. Loygue, Th. cit., 143 et suiv.
  29. Guy de Maupassant et Dostoïevsky. (Archives d’anthropologie criminelle, loc. cit.)
  30. Revue des Deux-Mondes (étude du vicomte de Vogüé), 15 janvier 1885.
  31. Archives d’anthropologie criminelle, 1904, t. XIX, 34.
  32. Nous avons tout lieu de présumer que Dostoïevsky mourut tuberculeux. « Je suis brûlé par une fièvre intérieure, écrivait-il bien des années avant sa mort ; j’ai des frissons de fièvre chaque nuit et je maigris affreusement. » Au commencement de l’année 1881, il fut atteint d’une violente crise d’emphysème, conséquence d’une bronchite catarrhale, dont il souffrit pendant les neuf dernières années de sa vie. À la fin, il eut des hémoptysies, et mourut par suite de la rupture d’une artère pulmonaire : apoplexie pulmonaire ? anévrisme de Rasmussen ? les détails manquent pour établir un diagnostic précis.
  33. M. de Vogüé, loc. cit.
  34. À l’encontre de tant de grands hommes (Schumann, Le Tasse, Newton, Volta, Nietzche, pour ne citer que les noms qui nous viennent sous la plume) chez qui la névrose fut génératrice de démence, et chez qui le génie s’éteignit avec la raison.