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Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/3

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HENRI HEINE

Il a sa statue sur le sol germanique, celui qui s’était intitulé lui-même « un Prussien libéré ». L’effigie a eu le sort de l’original qui fut longtemps ballotté, errant de logis en logis[1] dans ce Paris où il était venu se fixer, fuyant son inhospitalière patrie.

Quel effroyable calvaire que cette vie, ce martyre prolongé du pèlerin morbide, dont la maladie exalta l’intelligence, en avivant sa sensibilité !

On s’est demandé, à propos de Heine comme de Musset, qui se ressemblent par tant de côtés, si le pathétique qu’on rencontre chez ces deux poètes, quand ils parlent de leurs souffrances, de leurs blessures, de leur désespoir, avait réellement sa source dans le sentiment. Combien d’hommes qui ont eu les mêmes espérances, suivies des mêmes déceptions ; combien chez qui la foi a fait place à la désillusion, sans réactions violentes. C’est que les poètes sont des organismes qui vibrent dans les notes aiguës et lorsque le malheur ou la douleur les frappe, ils restent, selon leur nature, brisés ou bronzés, pour parler comme Chamfort, rarement résignés.

À l’encontre du poète des Nuits, Heine ne s’est jamais déclaré vaincu ; il ne s’est jamais soumis, jamais rendu ; jusqu’au bout il a lutté et son esprit, son terrible esprit, a survécu jusqu’au dernier souffle.

Quelle verve et quelle ironie outrancières ! Il n’y a, dans toute l’histoire littéraire, qu’un autre nom qu’on puisse évoquer, qu’un autre personnage torturé, martyrisé comme lui, et qui ait nargué son mal, qui l’ait supporté avec un tel stoïcisme, mais de combien de coudées Heine dépasse Scarron !

Tous ses mots sont autant de perles qu’on voudrait pouvoir enchâsser et conserver dans un reliquaire précieux, qu’on n’ouvrirait qu’avec une religieuse émotion. Quel exemple nous a légué ce contempteur de toute croyance qui, après avoir vécu comme Épicure, a su mourir comme Épictète[2] !…

Dans sa jeunesse, il avait suivi les cours d’Hegel, et il en avait embrassé les maximes :

« J’étais jeune et fier, dira-t-il plus tard, à l’heure des confessions, et je me sentais flatté d’apprendre, par le maître, que le bon Dieu n’était point au ciel, comme le disait ma grand’mère, mais que j’étais Dieu moi-même sur la terre. »

Il prit d’ailleurs vite en dégoût cette doctrine, qu’il n’avait peut-être jamais bien approfondie, et qui ne tarda pas à devenir la cible de ses sarcasmes.

« Un beau soir d’été, conte-t-il, j’étais près d’une fenêtre ouverte, à côté du professeur Hegel. J’avais vingt et un ans, j’avais bien dîné et pris du café, et je parlais avec enthousiasme des étoiles que j’appelais la demeure des élus. Le maître grommelait à côté de moi : « Les étoiles, les étoiles ne sont qu’une lèpre lumineuse du ciel ! » — Mais, pour Dieu, lui dis-je, n’y a-t-il là-haut aucun lieu où la vertu soit récompensée ? Hegel me regarda d’un œil perçant : « Ainsi, dit-il, vous voulez encore qu’on vous donne un pourboire pour avoir soigné votre mère malade et pour n’avoir pas empoisonné votre frère ? »

En 1825, Heine s’était converti au protestantisme ; les règlements l’exigeaient de qui voulait obtenir le titre de doctor juris utriusque. Un moment, le bruit courut de sa conversion au catholicisme ; mais il faut l’entendre raconter les circonstances dans lesquelles cette conversion s’était opérée.

« Oui, explique-t-il, je suis retourné à Dieu, comme l’enfant prodigue, après avoir longtemps gardé les porcs chez les Hégéliens. Est-ce le malheur qui m’a fait revenir ? Peut-être une moins pauvre raison. Je fus atteint d’une nostalgie céleste, qui me poussa, à travers les forêts et les ravins, sur les sentiers vertigineux de la dialectique. Or, quand on désire posséder un Dieu qui puisse vous venir en aide, et c’est là l’important, il faut admettre aussi sa personnalité et ses attributs divins, tels que la toute-bonté, la toute-science, la toute-justice, etc., etc. Alors l’immortalité de l’âme nous est donnée par-dessus le marché, comme l’os médullaire que le boucher glisse gratuitement dans la corbeille d’un client dont il est satisfait ; on appelle cela, en français, la réjouissance, et l’on en fait d’excellents consommés qui sont très fortifiants pour le malade ; aussi, me garderai-je de la refuser. »

Sous cette apparence d’ironie, Heine était préoccupé, beaucoup plus qu’il ne le voulait paraître, du problème de l’au-delà et comme un jour son ami Laube lui demandait : « Enfin, que penses-tu de l’autre vie ? » il répondit, après quelques minutes de silence : « Demande-moi ce que deviendra cette bûche dans la cheminée ; la flamme la dévore. Contentons-nous d’en recevoir la chaleur, en attendant que la cendre soit dispersée par le vent. »


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HENRI HEINE EN 1851
(Litho de la collection de l’auteur)

Ce n’était pas qu’il n’eût le désir, le désir ardent, de croire ; mais cet analyste féroce pouvait-il se contenter de la foi du charbonnier ? Un seul Dieu trouvait grâce devant lui et c’était le Christ.

« C’est le Dieu que j’aime le plus », confiait-il à une femme qui essayait de le ramener à des sentiments meilleurs à l’égard de la religion. Et il donnait de sa préférence ces raisons :

«  Ce n’est point, disait-il, toujours sur le ton ironique, parce qu’il est un Dieu légitime dont le père était déjà Dieu et gouverne le monde depuis un temps immémorial, mais parce que, bien qu’il soit né Dauphin du Ciel, il a des tendances démocratiques et n’aime pas le faste courtisanesque ; et puis parce qu’il n’est pas le Dieu d’une aristocratie de pharisiens doctrinaires, ni de lansquenets galonnés, mais bien un modeste Dieu du peuple, un bon Dieu citoyen. En vérité, si le Christ n’était pas encore Dieu, je donnerais ma voix pour qu’il le fût, et bien plus volontiers qu’à un Dieu absolu et imposé, je lui obéirais à lui, le Dieu élu, le Dieu de mon choix. »

Le grand ironiste avait une excuse à son scepticisme irrévérencieux : lui que le Destin avait condamné à ne pouvoir ni vivre ni mourir.

Vivre dans la mort, quel supplice plus horrible ; et si c’était la rançon de son génie, de quel prix la cruauté du Destin le lui faisait-il payer !

Il ne blasphémait pourtant qu’avec modération. « Si on pleure sur la terre, lui avait souvent répété sa mère, c’est que Dieu console dans le ciel. » Devenu aveugle comme Milton, Heine se contentait de soupirer : « Dieu doit me regarder avec plus de tendresse et de compassion depuis que je ne peux plus voir que lui. »

Ce n’est pas l’auteur de l’Intermezzo qui aurait fait de difficulté à proclamer, avec un autre poète, que : « Ce qu’il y a de meilleur dans l’esprit humain, c’est l’esprit divin. » Malgré tout, il ne pouvait parvenir à croire que tout n’est que matière, celui que la muse inspiratrice avait baisé au front[3].

N’a-t-il pas psalmodié ses plus belles strophes au milieu des pires tortures ? Et quand l’enveloppe charnelle s’en allait pièce à pièce, l’étincelle divine ne restait-elle pas en lui aussi lumineuse, aussi éclatante[4] ?

Le crépuscule du génie mourant a eu, selon la magnifique expression du plus prestigieux des critiques, « toute la fraîcheur et l’éclat d’une aurore ».

« Cette âme accoutumée à se passer de corps avait hérité en quelque sorte de toute la vie qu’avaient perdue ses organes ; l’huile manquait à la lampe, entretenue par je ne sais quel idéal aliment, redoublant, avant de s’éteindre, de rayonnements et de feux. Tous ceux qui l’ont visité dans ce cercueil préparatoire, où il gisait immobile, se demandaient par quel miracle cette forme exténuée palpitait encore. »

Ce martyre dura huit années, huit siècles ! Dans ce chant prolongé du cygne, les plaintes et les cris alternèrent avec les mélodies angéliques et les rêves enchantés du demi-sommeil ; les cauchemars de la fièvre furent entrecoupés d’accès de rire qui « déchiraient l’oreille comme un sanglot ».

L’ironie et le rêve, c’est l’alliance de ces deux facultés qui constitue l’originalité de ce Germain francisé.

L’ironie est née, chez Henri Heine, le jour où a commencé la douleur.

D’abord légère et voilée, tant que les parties profondes de son être n’ont pas été atteintes, elle devient plus acerbe, plus sarcastique, avec les progrès de son mal ; jusqu’au jour où il arrive à se tourner lui-même en dérision, à éprouver comme une volupté à se moquer de ses propres souffrances.

« Quand notre cœur, écrit-il, est brisé, broyé, alors il nous reste encore le beau rire éclatant. »

« L’ironie — l’observation est d’un psychologue averti[5] — n’a pas tardé à être pour Heine comme les narcotiques pour les personnes en proie au mal physique : après avoir constitué un remède occasionnel et passager contre une crise de souffrance, elle est bientôt devenue, entre ses mains, un antidote préventif, procurant la sensation délicieuse de l’anesthésie morale et permettant de défier la douleur. »

Son sarcasme déconcertant était un remède dont il avait éprouvé les effets ; mais, à la longue, l’activité s’en était émoussée et il n’était plus de ressource humaine contre son incurable misère.

Il n’est pas aisé de fixer l’époque du début de sa maladie, encore moins sa nature exacte.

La première trace que nous ayons trouvée, dans sa correspondance, de symptômes douloureux, remonte à 1823.

Il est alors âgé de vingt-quatre ans, étant né le 13 décembre 1799[sic]. Il se plaint de névralgies intolérables causées par l’excès de travail, et, sans doute sur les conseils de son médecin, va prendre des bains de mer à Cuxhaven. Il en revient tout à fait rétabli en apparence.

Les maux de tête le reprennent quatre mois plus tard et son lamento revient, comme un leit-motiv, dans les lettres qu’il adresse à sa sœur bien-aimée.

Une amélioration se produit dans les années qui suivent. Les bains continuent à le soulager, il en prend à Lucques, en Italie, à Helgoland, dans la mer du Nord ; en 1837, il est à Boulogne-sur-Mer où le rencontre Barbier, l’auteur des Iambes.

Jusque-là, point de symptômes nettement accusés. La paralysie n’a pas commencé son œuvre destructrice. Sa « santé païenne », sa « divinité physique », dont il se montrait vain, n’étaient pas encore atteintes.

Un de ses biographes a donné pour cause à l’affection chronique dont Heine devait mourir, un incident dont il ne faudrait pas, croyons-nous, exagérer l’importance.

Henri Heine avait un oncle, un banquier fort riche, dont il avait escompté l’héritage. Celui-ci meurt, lui laissant en tout et pour tout une somme ridiculement infime pour sa situation de fortune : un capital de seize mille francs ! Heine, à cette nouvelle, serait tombé raide sur le parquet, et, ajoute le narrateur[6], « ce fut pour lui un coup mortel ; sa grande maladie date de là ».

D’autres, moins discrets, sinon mieux renseignés, ont invoqué une pathogénie plus spéciale, pour ne pas dire plus spécifique. « Ce mal (celui de Heine), écrit l’auteur des Petits mémoires du XIXe siècle[7], on ne savait pas au juste ce qu’il était. De ce poète si vert, si jeune, si alerte, qui portait fièrement sur les épaules une des plus belles têtes que la nature ait faites, de cette complexion opulente, sous laquelle il y avait un tribun, un élégant, un homme d’action au besoin, un virus innommé a fini un jour par faire une masse informe, couverte d’ulcères et tristement repliée sur elle-même.

« D’où cela venait-il ? On a dit, d’une part, que cela résultait d’un accident ; on a prétendu aussi, et très méchamment, que c’était la suite d’un fait un peu semblable à celui qui avait amené la mort de François Ier dans le donjon de Rambouillet. Ce qu’il y a de certain, c’est que, en quelques années, l’auteur de Reisebilder n’était plus qu’une ruine. Ses yeux, brûlés comme par un fer rouge, conservaient bien un restant d’éclair ; ses lèvres, pâles et presque glacées, souriaient encore, mais avec quelle peine ! Sa langue remuait, mais quel spectacle pour qui l’avait vu dans tout l’éclat de sa jeunesse ! »


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LOUISE COLET
avec signature autographe (fac-simile)
(Collection de l’auteur)

D’une autre source, nous apprenons que Heine avait fait plusieurs saisons dans les Pyrénées, notamment à Luchon, où il était allé se soigner d’une maladie de peau, d’un eczéma (?).

A-t-on là des indices suffisants pour affirmer l’existence de l’avarie ? Retenons, néanmoins, la conjecture ; elle nous servira sinon à dresser un diagnostic impeccable, du moins à proposer une étiquette acceptable de son mal.

Le début des accidents paraît remonter aux environs de 1840 ; ils avaient commencé par des troubles du côté de la paupière (ptosis) ; les muscles de la face seront pris un peu plus tard.

Heine parlait en badinant de son mal :

« Je perds la vue, disait-il, et comme le rossignol je n’en chanterai que mieux. »

Une autre fois, au travers de plaisantes saillies, il annonçait que le muscle facial du côté droit devenait d’une paresse déplorable :

« Hélas ! disait-il, je ne puis plus mâcher que d’un côté, plus pleurer que d’un œil ! Je ne suis plus qu’un demi-homme. Je ne puis exprimer l’amour, je ne puis plaire que du côté gauche. Ô femmes ! à l’avenir, n’aurai-je droit qu’à la moitié d’un cœur ? »

Le 3 mars 1842, il écrit à sa mère que la « paralysie des muscles du visage persiste », et que ses yeux sont tout à fait guéris : il est vrai qu’il a recouvré passagèrement la vue, mais c’est à peine s’il peut relever la paupière.

Vers la fin de 1844, l’état de ses yeux a tellement empiré qu’il a toutes les peines du monde à écrire. Son œil gauche est resté complètement fermé pendant trois semaines ; mais la santé générale est bonne, à part de violents maux de tête qui le reprennent de fois à autre.

Après un séjour à la campagne, et une cure d’hydrothérapie, une trêve momentanée se produit ; mais l’œil gauche est et reste fermé. Il est revenu des Pyrénées un peu refait, mais déjà voûté et vieilli. Les lunettes bleues qui couvrent ses yeux achèvent de le faire ressembler à un vieillard.

Au mois d’avril 1846, son mal descend vers le bas de la face et s’attaque de préférence aux muscles qui entourent la bouche. C’est alors qu’il mande à son ami F. Lassalle :

« Je suis toujours très souffrant ; je n’y vois presque pas et mes lèvres sont si paralysées que le baiser me devient impossible… »

Au mois d’août, il fait une saison à Barèges. Les premiers bains lui ont été salutaires et il reprend quelque espoir ; mais, depuis lors, « cela a marché avec la lenteur d’un escargot ». Les organes de la parole sont si paralysés qu’il ne peut parler et voilà quatre mois qu’il éprouve une grande « difficulté de mastication et de déglutition et l’absence de goût ». Il se plaint, en outre, de vertiges, d’« étourdissements continuels », qui lui font regagner précipitamment Paris. Pris de découragement, il envoie au diable tous les médicaments et déclare se résigner à son sort.

En février (1847), il avise sa mère qu’il se sent assez bien ; que son état s’améliore peu à peu ; il n’y a que ses pauvres yeux qui ne veulent pas guérir.

« À vrai dire, les yeux sont sains, mais les paupières sont comme paralysées par une espèce de contraction nerveuse, qui fait qu’elles s’abaissent toujours davantage. »

Il s’agace « de ne pouvoir lire et de ne pouvoir aller au théâtre ». Il ne peut même supporter la lumière du gaz. Tout cela disparaîtra, il l’espère, du moins, sous l’influence de l’air et de la vie calme de la campagne.

Il se propose d’aller s’installer à Montmorency et fait déjà ses préparatifs de voyage. Quant aux médecins, il ne veut plus en entendre parler : « Tout ceux qui sont morts cet hiver ont été soignés par un médecin », ironise-t-il à son ordinaire.

Le ton des lettres à sa mère est, cependant, toujours optimiste, mais c’est pour ne point alarmer un être adoré. Il se livre davantage dans les épîtres qu’il adresse aux correspondants qui lui tiennent moins à cœur.

« J’ai passé un terrible hiver, écrit-il, le 13 avril 1847, à sa « petite fée », Mme Caroline Jaubert, la « marraine » d’Alfred de Musset, et je suis étonné de n’avoir pas succombé. Ce sera pour une autre fois… Au bout du compte, la chair cache la beauté qui ne se révèle dans toute sa splendeur idéale qu’après qu’une maladie ait animé le corps[8] ; quant à moi, je me suis adonisé, à l’heure qu’il est, jusqu’au squelettisme. Les jolies femmes se retournent quand je passe dans les rues ; mes yeux fermés (l’œil droit n’est plus ouvert que d’un huitième), mes joues creuses, ma barbe délirante, ma démarche chancelante, tout cela me donne un air agonisant qui me va à ravir !… J’ai, dans ce moment, un grand succès de moribond. Je mange des cœurs ; seulement je ne peux pas les digérer. Je suis à présent un homme très dangereux, et vous verrez comment la marquise Christine Trivulzi[9] deviendra amoureuse de moi ; je suis précisément l’os funèbre qu’il lui faut. »

À la suite d’une visite du poète malade, le 26 novembre, et encore sous l’impression qu’elle en a ressentie, la destinataire de l’épître qu’on vient de lire transcrit cette note attristée :

« Henri Heine est venu me voir… Me voir ? hélas ! ses paupières paralysées tiennent ses yeux fermés. Le mal paraît grandir. Son pauvre corps n’a plus que le souffle, mais l’esprit a toute sa vigueur. Il m’a parlé de sa mère qui habite Hambourg. Il lui écrit tous les jours pour la rassurer, quelque pénible que soit pour lui cette tâche dans l’état de sa vue. »

Presque à la même date, en effet, il rassure sa bonne maman sur sa santé :

« Jamais encore, lui dit-il, depuis deux ans, je ne me suis senti si frais et si dispos. »

Pieux mensonge ; et comme les gazettes allemandes[10] ont publié dans quelle fâcheuse situation il se trouve présentement, Heine a imaginé de persuader sa vieille mère que le faire passer pour mourant était « une ingénieuse spéculation de l’invention de son libraire » ! Le médecin qui le soigne lui a, d’ailleurs, promis que grâce à une infusion d’herbes dont il prend régulièrement, il guérira radicalement.

Hélas ! l’infusion du Dr Sichel, l’éminent oculiste, qui devait opérer des miracles, n’eut pas l’effet attendu, pas plus que ne le soulagera le traitement hydrothérapique prescrit par le docteur Wertheimer[11].


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ÉTABLISSEMENT THERMAL DE BARÈGES
(d’après une litho de 1830 — Collection de l’auteur)

Ses sorties se faisaient de plus en plus rares ; au commencement de janvier 1848, ayant tenu à rendre visite à une dame de ses amies, il s’était fait porter, sur le dos de son domestique, de la voiture au second étage. Après cet effort, à peine déposé sur le canapé du salon, il était saisi par une de ces crises qui le laissaient chaque fois anéanti : « Des crampes partant du cerveau et qui se prolongeaient jusqu’à l’extrémité des pieds. » Il lui semblait, à d’autres moments, qu’elles avaient envahi toute l’épine dorsale et montaient jusqu’au cerveau. On ne le calmait qu’avec la morphine : on en saupoudrait des moxas, posés successivement et entretenus le long de la colonne vertébrale.

Bientôt après, il prenait le lit pour ne plus le quitter. Quelqu’un qui le vit alors[12], « couché tout de son long sur un lit de fer », le dépeint défiguré par la souffrance.

Il se maintenait à l’aide de ces machines « qu’on voit dans les gymnases orthopédiques ; de grands cordons, solidement fixés au plafond, retombaient jusqu’à portée de ses mains, de manière à former un point d’appui pour le cas où il voudrait remuer ou changer de position ». Ce qu’il y avait de plus pénible à voir dans tout cela, c’était cette belle figure dont la maigreur et la couleur livide altéraient les lignes autrefois si correctes.

Un sentiment de tristesse profonde saisissait le cœur de quiconque pouvait voir ces yeux rouges comme du sang et à demi-fermés.

« Ah ! s’écriait-il, Jupiter m’en veut de l’avoir raillé ! Voilà dix ans qu’il a pris un des crabes de la Batrachomyomachie et qu’il l’a fixé sur moi ; le monstre me ronge sans cesse… je ne peux plus écrire, je ne peux plus que dicter[13]. »

Son esprit ne l’abandonnait pas dans la souffrance ; son humeur n’était pas changée, sa gaieté même n’était pas entamée ; tout au plus s’était-elle par moments mélancolisée. Parfois elle avait quelque chose de démoniaque et ses railleries n’épargnaient personne, pas même lui[14] ! L’archer lançait la flèche sans se préoccuper qui elle atteignait.

Prométhée rongé par le vautour, il ne concevait pas, disait-il, que Dieu pût le désagréger morceau par morceau. Ce n’est pas une divinité de la Grèce qui aurait traité de la sorte un poète ; elle l’aurait plutôt frappé de la foudre. Mais il se consolait, à l’idée qu’au travers de tant de misère physique il conservait intacte toutes ses facultés, et que la séparation entre la matière et l’esprit devenait chaque jour plus sensible.

« Je suis à la veille, écrivait-il à Mignet, de rentrer dans le giron des croyances les plus banales. Je commence à m’apercevoir qu’un tout petit brin de Dieu ne saurait nuire à un pauvre homme, surtout quand on est couché sur le dos, travaillé par les tortures les plus atroces. Je ne crois pas entièrement encore au ciel, mais j’ai déjà l’avant-goût de l’enfer par les brûlures qu’on vient de me faire sur la colonne vertébrale[15] ! »

Sur ces entrefaites, avait éclaté la Révolution de 1848. Très affecté par certaines révélations[16] qui l’avaient atteint en plein cœur, Heine sentit son état s’aggraver. Sur le conseil de son nouveau médecin, le Dr Gruby, il alla passer quelque temps dans une maison de santé de la rue de Lourcine[17], tenue par son ami, le Dr Faultrier. Il y resta jusqu’à la fin de mars ; au mois de mai, il était à Passy, 64, Grande-Rue, tout au fond d’un jardin.

Ses jambes étaient devenues « flasques, comme si elles étaient en coton » ; on le portait et on le nourrissait comme un enfant. Il était couché sur deux matelas posés à terre ; il s’y trouvait mieux que dans un lit ordinaire.

Grâce aux soins du Dr Gruby, son état avait paru un instant s’améliorer : il avait peu à peu recouvré l’usage des mains, la sensibilité du palais ; une paupière demeurait entr’ouverte ; quelque espoir était permis. Espoir de bien courte durée : si les yeux allaient un peu mieux, les crampes étaient continues « dans le bras droit et la main droite » et la paralysie ne disparaissait pas.

Les membres inférieurs restaient toujours inertes : le matin, après un bain d’eau tiède, on le portait, avec d’infinies précautions, sur une couchette bien rembourrée, car la moindre pression, le moindre mouvement un peu brusque, lui arrachaient un cri de douleur. Un jour que son médecin était là pendant qu’on le transportait, il lui dit en souriant : « Vous voyez, docteur, comme je suis estimé à Paris, on me porte en triomphe ! »

Particularité notable, son estomac continuait à fonctionner admirablement ; il mangeait d’un appétit dont il avait peine à satisfaire les exigences ; mais il se droguait le moins qu’il pouvait, jetant les médicaments à l’insu de son médecin qui passait souvent un mois entier sans lui rendre visite, et qui, disait le malade en plaisantant, « est de si petite taille[18], qu’on pourrait presque dire que je n’ai pas de médecin ».

Se sentant mieux, Heine voulut tenter une sortie : il espérait que l’air lui ferait du bien. Il se fit transporter jusqu’au Louvre. Il entra au rez-de-chaussée, dans une galerie du musée de sculpture ; il s’assit en face de la Vénus de Milo. Là, dans un demi-jour, sous l’influence de cette beauté plastique divine, qui désormais ne serait pour lui qu’un souvenir, il resta plongé dans un état extatique.

« Ah ! que ne suis-je tombé mort, là même, en cet instant, s’écriait-il. Oui, j’aurais dû m’éteindre dans cette angoisse ! »

Et après un court silence, reprenant un ton railleur :

« Mais la déesse ne m’a pas tendu les bras ! Vous connaissez ses malheurs : sa divinité est réduite de moitié. Or, en dépit de toutes les règles mathématiques et algébriques, nos deux moitiés ne pouvaient faire un tout. »

En 1851, Heine publie son Romancero et tout le monde est stupéfait qu’un pareil chef-d’œuvre ait pu être conçu au moment où le tenaillait le plus la souffrance.

Jamais sa pensée n’a été plus lucide, son imagination plus vive ; il a conservé une admirable fraîcheur d’esprit. Il continue stoïquement à se regarder souffrir.

Il ne craignait rien tant que l’envahissement du cerveau par la paralysie : cet outrage suprême lui fut épargné.

« Faible et irritable comme un enfant devant la moindre critique littéraire, héroïque contre la douleur physique », a dit de lui Éd. Grenier.

Il assistait à son propre martyre comme s’il se fût agi d’une constatation objective. Il eût été le dernier sur le sort duquel il se fût attendri, et il n’eût pas supporté la pitié.

Deux fois le feu prit à la cheminée contre laquelle était posée la tête de ses matelas ; il semblait, à lui entendre conter l’incident, qu’il n’eût pas couru plus de danger qu’une personne ingambe.

Une nuit qu’il était terrassé par une de ces crises meurtrières qu’on pouvait cette fois, à bon droit, croire la dernière, sa femme, accourue près de lui, pleine d’effroi, saisit sa main, la pressant, la caressant. Elle pleurait à chaudes larmes, et d’une voix entrecoupée, au travers des sanglots, elle répétait : « Non, Henri, non, tu ne feras pas cela, tu ne mourras pas ! tu auras pitié ! J’ai déjà perdu mon perroquet ce matin ; si tu mourais je serais trop malheureuse ! »

« C’était un ordre, ajoutait Heine, rapportant cette scène, j’ai obéi ; j’ai continué de vivre… Vous comprenez, quand on me donne de bonnes raisons… »

Le poète prenait un plaisir extrême à conter cette histoire ; il la répétait complaisamment à tout venant, très amusé de la forme burlesque que pouvait prendre le désespoir dans l’esprit de sa femme.

Ce fut à la suite d’un refroidissement que sa santé empira encore : la respiration devint difficile, d’autant plus difficile que l’inflammation du larynx qu’il avait contractée s’accompagnait de spasmes des plus pénibles.

Malgré d’atroces douleurs et de terrifiantes syncopes, il regardait venir la mort sans crainte ni sans trouble, supportant avec une endurance héroïque le tourment d’une interminable et lucide agonie. « Je suis, disait-il, sur le brasier ardent de la torture du Saint-Office » ; mais sa plainte ne se changeait jamais en malédiction[19].

Au printemps de 1854, la paralysie des paupières l’empêchant de remarquer le chagrin de sa nièce qui était venue à son chevet : « Approche-toi davantage, ma chère enfant, dit-il d’une voix faible, afin que je puisse mieux te voir ; là, viens tout près de moi ! » Et il souleva d’une main sa paupière pour voir si la jeune fille ressemblait à sa mère.

Son état s’aggravant de plus en plus pendant l’hiver de 1855, les spasmes et les crises névralgiques ne lui laissaient pas de répit ; elles se répétaient presque chaque nuit.

Continuellement il parle de ses accès de migraine ; à certains moments, il tousse affreusement ; à d’autres « il est secoué par l’orageuse véhémence des désirs les plus effrénés ».

Trois jours avant sa mort, il fut pris de vomissements que rien n’arrivait à calmer ; des compresses froides, prescrites par Gruby, amenèrent un soulagement passager. Son corps était tellement habitué aux opiacés que la morphine, administrée à doses énormes, ne réussissait plus à lui procurer le repos.

Dans la nuit du 16 au 17 février, le Dr Gruby, interrogé par Mme Heine, secoua la tête pour toute réponse et entra dans la chambre du malade. Il s’approcha de son lit, le regarda en silence et avec tant de tristesse que celui-ci lui demanda :

« Vais-je donc mourir ? »

— Oui, lui répondit le docteur ; l’heure est venue. Vous m’avez fait promettre de vous le dire, je tiens ma promesse.

— Merci, ami », se contenta de répondre le moribond. Et comme le médecin, ému jusqu’aux larmes, lui demandait s’il avait une prière à lui adresser : « Oui, répondit le poète ; ma femme dort, ne la réveillez pas, mais prenez sur cette table les fleurs qu’elle a achetées ce matin. J’adore les fleurs. Bien ! Placez-les sur ma poitrine. Merci, merci encore ! » Et s’enivrant une dernière fois de leur parfum, il murmura : « Des fleurs, des fleurs ! Que la nature est donc belle ! »

Ce furent ses dernières paroles.

Il avait interdit, dans son testament, de soumettre son corps à l’autopsie ; il demandait seulement qu’on lui ouvrît une veine pour s’assurer de la réalité de la mort, sa maladie ayant à maintes reprises ressemblé à de la catalepsie.

De la lecture des faits que nous avons pu recueillir, quelles conclusions tirer ? Quel diagnostic sommes-nous autorisé à formuler d’après les données que nous avons exposées ?

C’est bien, semble-t-il, d’ataxie locomotrice, de tabes, que Heine a offert les symptômes.

La syphilis doit-elle être incriminée ? Nous ne saurions rien affirmer à cet égard[20], faute d’une pièce émanant d’une personnalité médicale compétente ayant soigné le poète.

Quoi qu’il en soit, Heine a présenté ce phénomène rare, presque exceptionnel, avec une nature vibrante à l’excès, un organisme hyperesthésié, d’avoir, sans le réconfort que donne aux croyants l’espérance des joies éternelles, affronté la douleur et la mort avec une sérénité que n’auraient pu dépasser ni le plus fervent chrétien, ni le plus ferme stoïcien. Il a fourni cette preuve, pour certains paradoxale, que l’épicurisme n’empêche pas de bien mourir.

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AUTOGRAPHE D’HENRI HEINE
(Fac-simile)
(Communiqué au Dr Cabanès par Nadar)

Nous croyons devoir indiquer la provenance du fac-similé d’écriture de Heine que nous reproduisons ici[21]. Ces lignes, qui nous furent communiquées il y a plus de trente ans par notre très obligeant ami Nadar, ont été écrites par Henri Heine quinze jours avant sa mort. L’original était un billet au crayon que M. Nadar avait accompagné de l’intéressante et aimable lettre dont nous donnons ci-après les fragments qui peuvent en être publiés :


« Marseille, 2 décembre 1899.

  « Cher docteur,

« Heine est mort rue d’Amsterdam (du 18 au 28), où j’allais le voir peu de jours avant sa fin. (Coïncidence : Baudelaire, à son premier retour de Belgique, eut de même, là, installation passagère.)

« Heine, depuis longtemps paralysé sur son lit, n’a pas dû avoir le temps de frayer avec la photographie à peine née de la veille.

« Je ne connais qu’une image de lui, une gravure au trait, de profil.

« Vaguement me revient un souvenir douloureux de mon unique visite : le malade obligé de soulever, pour nous voir, de la main, les paupières paralysées.

« Proudhon, qui avait la main dure, a dit de Heine, dans son admirable livre de La Justice dans la Révolution : « Quant à cette catin, sa place est au charnier des filles repenties… » J’entends encore, un jour que je citais la phrase, les cris indignés de Baudelaire et Banville…


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HENRI HEINE
(Portrait communiqué au Dr Cabanès par Nadar)

« … Si quelque bonne étoile m’amenait jamais par ici l’enquêteur, et très sympathique, que vous êtes, quelles joies et quelles retrouvailles, parmi cet amoncellement de lettres et pièces où se retrouve tout ce qui a donné au public signe de vie dans les ¾ (sic) de ce siècle, majores et minores ! Et plus d’une fois je me demande ce que tout ça va devenir après moi demain…

« … Que c’est mièvre à vous offrir ! Ce n’est qu’une signature. Je me rappelle maintenant qu’il me traça cela quand j’allai lui demander de le portraicturer dans mon Panthéon Nadar. — Enfin ! le plus vilain Nadar du monde

« Ne peut donner que ce qu’il a !


comme dit la romance.

« Croyez-moi toujours votre


« Nadar. »


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  1. « Le poète avait la manie des déménagements ; à la longue il ne se plaisait nulle part et trouvait partout une raison pour transporter ailleurs ses pénates toujours errants. Il lui fallait, disait-il, une tranquillité absolue et il la cherchait en vain de quartier en quartier… » Souvenirs de la vie intime d’Henri Heine, recueillis par sa nièce, 90.
  2. Sur ce sujet poignant des réactions humaines vis-à-vis de la douleur, lire le noble et clairvoyant ouvrage du Dr Paul Voivenel : Le Médecin devant la douleur et devant la mort. (Paris, 1934, Librairie des Champs-Élysées.) (Bl. C.)
  3. En réalité Heine croyait à une Divinité, mais il restait absolument réfractaire aux cérémonies du culte. Une anecdote, entre bien d’autres, le prouvera. Un jour, la princesse de Belgiojoso, qui revenait d’Orient, où elle avait visité Jérusalem, lui rendait visite. À entendre l’intérêt chaleureux avec lequel Heine s’informait de ce voyage en Terre Sainte, la princesse se méprit et crut saisir une lueur religieuse chez le malade. Elle parla de l’abbé Caron, très en vogue à cette époque, et proposa de l’amener ; par politesse plus que par conviction assurément, Heine consentit à recevoir l’ecclésiastique.
    Après deux ou trois visites de l’abbé, Heine dit à une de ses amies : « La princesse m’avait amené l’abbé Caron, vous le saviez ? (Prenant un air de componction :) Il avait éveillé quelques velléités religieuses ; (puis en riant :) mais, décidément, je reviens aux cataplasmes. Le soulagement est plus immédiat ! »
  4. Plus le corps du malade s’affaiblissait, plus semblait croître la vigueur de son esprit. C’est dans son lit de douleur qu’il composa et publia, en 1847, son admirable poème d’Atta Troll. Il en composa plusieurs autres dans les heures de répit que lui laissaient ses intolérables souffrances ; les plus remarquables : les Confessions, les Dieux en exil, parurent dans le courant de l’année 1854.
  5. M. Maurice Paléologue, qui a écrit, sur « L’Amour chez Henri Heine », des pages trop remarquables pour avoir été assez remarquées.
  6. Alex. Weill, Souvenirs intimes de Henri Heine.
  7. Philibert Audebrand, op. cit., 42-3.
  8. Dès 1828, Heine écrivait : « Les malades sont plus distingués que les gens bien portants. Car il n’y a que le malade qui soit un homme. Ses membres racontent une histoire de souffrances. Ils en sont spiritualisés. Je crois même que par la souffrance et ses luttes douloureuses les animaux pourraient parvenir à l’état d’homme. »
  9. Nom de famille de la princesse Belgiojoso.
  10. Il envoyait aux feuilles allemandes des rectifications d’une gaieté sinistre, d’une amertume féroce, par exemple :
    « Je laisse indécise la question de savoir si l’on a nommé ma maladie par son véritable nom, si c’est une maladie de famille, une maladie que l’on doit à sa famille — ou l’une de ces maladies privées dont l’Allemand établi à l’étranger a d’ordinaire à souffrir ; si c’est un ramollissement français de la moelle épinière ou une phtisie allemande de l’épine du dos ; — je sais seulement que c’est une très affreuse maladie qui me met nuit et jour à la torture et a sérieusement ébranlé non pas seulement mon système nerveux, mais encore mon système de pensées. Dans certains moments, surtout quand les crampes font un vacarme par trop douloureux dans ma colonne vertébrale, je sens palpiter en moi un doute sur la réalité de ce que m’assurait, il y a vingt-cinq ans, à Berlin, feu le professeur Hegel, que l’homme est vraiment un dieu à deux jambes… »
  11. Un jour, ce célèbre hydropathe étant allé voir Heine, lui dit qu’il était mal soigné ; la femme du poète, l’irascible Mathilde, ayant ouï le propos, attendit le docteur à la porte de l’appartement et lui pocha l’œil d’un vigoureux coup de poing. « Et bien lui en prit de ne pas riposter, ajoute le conteur de l’aventure, car elle l’aurait étranglé. »
  12. Philibert Audebrand.
  13. Il en arriva à la fin à savoir à peine ce qu’il dictait, tellement l’abus de l’opium l’endormait.
  14. « … Il y a pourtant des imbéciles, disait-il, qui admirent le courage que j’ai de prolonger ma vie. Or, ont-ils jamais songé à la façon dont je m’y prendrais pour me donner la mort ? Je ne puis ni me pendre, ni m’empoisonner, encore moins me brûler la cervelle ou me jeter par la fenêtre ; me faut-il donc mourir de faim ? Fi !… un genre de mort contraire à tous mes principes ! — Sérieusement, on admettra bien que nous pouvons au moins choisir la forme de notre suicide, ou mieux vaut ne point s’en mêler. »
    Un jour pendant qu’il l’auscultait, son médecin lui demanda :
    — Pouvez-vous siffler ?
    — Hélas ! non, répondit Heine, pas même les pièces de Scribe. Et la veille même de sa mort, à un ami qui s’informait anxieusement s’il s’était réconcilié avec Dieu, il répondit en souriant :
    — Soyez tranquille, mon cher, Dieu me pardonnera : c’est son métier.
  15. Lettre du 17 janvier 1849.
  16. Cf. Heine intime, par le baron Embden, 187 et suiv.
  17. Numéro 34.
  18. Le Dr Gruby, que nous avons connu dans les derniers temps de sa vie, était, en effet, très petit.
  19. Le corps du moribond, réduit par l’atrophie, « paraissait être celui d’un enfant de six ans ; ses pieds pendaient inertes, ballottant, tordus, de façon que les talons se trouvaient placés devant, là où devait être le cou-de-pied ». (Souvenirs de Mme C. Jaubert.)
  20. Alex. Weill prétend que Heine était très débauché ; mais est-ce autre chose qu’une indication ? Cependant, il est un passage du mémorialiste qui donne à penser : « Votre maladie, disait un jour Weill à Henri Heine, n’a rien à faire avec la fatalité ; elle est le résultat de vos passions non réfrénées, tranchons le mot, de vos débauches voulues. Encore que votre mariage, libre ou non, eût dû vous préserver de beaucoup de maux, si vous aviez été fidèle à votre femme. » En tire qui voudra des inductions ; ce ne seront jamais que des probabilités.
  21. Portrait ou autographe de Heine sont chose rare ; notre reconnaissance reste d’autant plus vive envers qui nous confia, jadis, ce précieux document.