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Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/5

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IV

THOMAS DE QUINCEY

Thomas de Quincey est de ceux dont on a pu dire : They are certainty cracked, but the crack let in light. « Ils sont certainement fêlés, mais la fêlure laisse pénétrer la lumière. »

Son cas particulier suggère plusieurs interrogations. On doit, à son propos, se demander si la névropathie, qui fut son lot, fut la conséquence de son opiophagie ; si, au contraire, elle en fut indépendante ; en d’autres termes, les confidences du « mangeur d’opium » méritent-elles créance ? De Quincey a-t-il fait de ses sensations prétexte à littérature ? C’est encore là matière à controverse et le problème est de ceux qui valent d’être examinés de près.

Tout d’abord, avant de déterminer l’influence qu’a pu exercer le poison sur son organisme, cherchons à établir la formule somatique du personnage, en feuilletant son dossier pathologique, tel qu’il a été constitué par d’attentifs et patients biographes[1].

Thomas de Quincey était, par son père, de souche tuberculeuse. Il tenait, par contre, de sa mère, un tempérament robuste, bien que sur la fin de sa vie Mrs de Quincey ait eu des crises nerveuses et ait paru incliner vers le mysticisme.

Chez les frères et sœurs de Thomas se retrouvent les tares imputables à l’ascendance paternelle, ou celles issues du sang maternel : une des filles meurt, âgée de neuf ans, d’une méningite tuberculeuse selon toute apparence ; une autre avait succombé, âgée de quatre ans, à une maladie indéterminée, rappelant le rachitisme par quelques-uns de ses symptômes.

Des trois garçons, l’un s’enfuit de sa pension, s’engage sur un baleinier, est capturé par des pirates et mène une vie aventureuse ; un autre, l’aîné, s’était de bonne heure signalé par des goûts et des aptitudes bizarres, s’occupant de pyrotechnie, de magie, de nécromancie, rêvant à la façon de marcher les pieds au plafond et la tête en bas comme les mouches : « Si, pensait-il, je peux seulement rester cinq minutes dans cette position, qui empêcherait que cette situation se prolonge durant cinq mois ?… » Mais l’expérience prit fin, du fait qu’elle ne put pas être tentée…


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THOMAS DE QUINCEY

Tous ces enfants étaient des méditatifs, des mélancoliques, vivant à l’écart de leurs camarades, plongés dans des rêveries où ils s’enfonçaient avec délices et dont on avait peine à les arracher.

Souffreteux et timide, le jeune Thomas s’était révélé, dès sa prime enfance, un visionnaire. La perte d’une de ses sœurs qu’il chérissait profondément produisit sur son cerveau un ébranlement dont il fut long à se remettre. Il a lui-même conté comment « tout à coup ses yeux éblouis par l’éclat de la vie extérieure, et comparant la pompe et la gloire des cieux avec la glace qui recouvrait le visage de la morte, eurent une étrange vision ».

« Une galerie, une voûte sembla s’ouvrir à travers l’azur, un chemin prolongé à l’infini. Et sur les vagues bleues, son esprit s’éleva ; et ces vagues et son esprit se mirent à courir vers le trône de Dieu ; mais le trône fuyait sans cesse devant son ardente poursuite.

« Dans cette singulière extase, il s’endormit et, quand il reprit possession de lui-même, il se retrouva assis auprès du lit de sa sœur… Il crut alors entendre un pas dans l’escalier et craignant, si on le surprenait dans cette chambre qu’on ne voulût l’empêcher d’y revenir, il baisa à la hâte les lèvres de sa sœur et se retira avec précaution[2]. »

Longtemps après, quand il contemplait les nuages, ceux-ci lui apparaissaient comme des rangées de petits lits, à rideaux blancs, dans lesquels étaient couchés « des enfants malades, des enfants mourants, qui s’agitaient avec angoisse et pleuraient à grands cris pour avoir la mort » !

Sa mélancolie native, son amour de la solitude s’accusèrent davantage chez l’enfant après qu’il eût perdu son père. Tout le long du jour, nous confie-t-il, il cherchait, dans le jardin attenant à la maison habitée par ses parents ou dans les champs qui l’avoisinaient, les coins les plus silencieux, les plus secrets.

Sa mère, hautaine et froide, n’essayait pas de pénétrer le mystère de cette âme inquiète qui, repliée sur elle-même, se serait, d’ailleurs, difficilement livrée.

« Ce marmot à grosse tête, toujours solitaire ou toujours pensif » n’avait de passion que pour le merveilleux ou pour les aventures extraordinaires. Le malheur est qu’il voulut les vivre. Comme son frère le pirate, il s’enfuit du logis familial, avec un volume d’Euripide dans une poche, des poésies anglaises dans l’autre. Pris d’une sorte d’automatisme ambulatoire, il vagua dans le pays de Galles, se livrant, sur tout le chemin, à des « excentricités de collégien mal équilibré ». Le soir, il couchait sur la dure, avec le dôme céleste pour ciel de lit, ou campait sous une tente « pas plus grande qu’un parapluie », qu’il s’était fabriquée avec une canne et un morceau de toile à voile. Mais il ne parvenait pas à s’endormir, dans la crainte, qui le poursuivait, qu’une vache, s’échappant d’un des nombreux troupeaux dont les montagnes avoisinantes étaient pleines, ne vint, « par malveillance ou par curiosité » poser une patte juste au milieu de sa figure, où elle ne pouvait manquer « d’enfoncer ».


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PORTRAIT DE WORDSWORTH
(Magasin pittoresque 1851)

À cette époque Quincey se plaint déjà de troubles nerveux, employant fréquemment, pour les caractériser, les mots de « nervous affection », « nervous irritation ». Quand, en 1812, son ami Wordsworth perdra une de ses filles, pour laquelle le jeune Thomas nourrissait une grande affection, il arrivera à ce dernier de passer des nuits sur la tombe de l’enfant, la revoyant devant lui comme si elle était vivante.

Certain jour, il était envahi par une « nervous sensation » qui, sans présenter les signes d’une maladie caractérisée, lui causait les symptômes les plus pénibles. Chaque mouvement respiratoire provoquait de l’angoisse.

Il guérit aussi brusquement qu’il était devenu malade : une nuit, il ressentit tout à coup une sensation bizarre, qui partait des genoux, puis tout rentra dans l’ordre ; ses oppressions cessèrent et sa douleur morale disparut du même coup. Depuis lors, il perdit tout souvenir de la petite fille de Wordsworth. Mais son obsession avait changé seulement d’objet.

Sa vie se passe, désormais, dans des transes presque continuelles : son cerveau est assailli par de multiples phobies. En 1818, il est mordu par un chien : on ne peut lui ôter de l’idée que l’animal fût atteint de la rage ; pendant plusieurs mois il ne put se livrer à aucun travail, l’esprit occupé par cette hantise qu’il n’arrivait pas à chasser.

Plus tard, ce sont trois spectres qui se dresseront sans cesse devant lui : celui de la folie, « qui le balançait sur une balançoire, d’une hauteur à toucher les nuages » ; celui de la mort volontaire, qui ne lui répugnait pas ; quant au troisième…, nous comprenons mal aujourd’hui cette terreur morbide, mais au temps où vivait Quincey on croyait à la combustion spontanée, et cette pensée qu’il pouvait se consumer en faisant explosion, et ne laissant qu’un débris de cendres, remplissait d’effroi ce nosophobe exaspéré.

Il avait bien d’autres phobies encore, celles-ci assez innocentes : il n’aurait pas donné une pièce blanche ou même un sou qui fût d’une propreté douteuse. Il ne se servait des monnaies qu’après les avoir consciencieusement fourbies avec un morceau de flanelle ; puis, il les enveloppait dans du papier et, en attendant de s’en servir, les enfermait dans un endroit sûr et qu’il était seul à connaître : il les y oubliait, d’ailleurs, et ce fut une surprise heureuse pour ses héritiers, qui en découvrirent dans tous les coins.

Il avait une autre habitude bizarre : quand il portait un manuscrit à l’imprimerie, il avait la précaution de tirer de sa poche une petite brosse et, avant de remettre la feuille au compositeur, il l’époussetait soigneusement.

Il n’aimait pas se fixer, changeant souvent de logement, mais sans tout à fait abandonner celui qu’il venait de quitter. Il payait régulièrement ses locations, recommandant qu’on ne touchât à rien, qu’on laissât tout dans l’ordre, nous devrions dire dans le désordre qui y régnait. Il eut ainsi, à Édimbourg, plusieurs pièces où, selon son expression, « il neigeait » des livres et des journaux.

Tous les meubles étaient envahis par cette marée montante : il y en avait sur les chaises, il y en avait sur le lit ; puis, quand les meubles n’en pouvaient plus contenir, le plancher en était inondé à son tour ; il ne restait qu’une petite place réservée pour écrire. Mais la neige recouvrait bientôt la table ; alors de Quincey écrivait dans sa main. Il était temps de se mettre en quête d’un autre logis, où le même manège recommençait. On lui a connu dix de ces « dépôts » à la fois, sans compter ceux qu’il avait oubliés et ceux qu’il continuait à payer et qui étaient depuis longtemps balayés, loués à d’autres ; encore ceux où il n’avait jamais mis le pied et que leurs propriétaires, comptant sur son défaut de mémoire, lui attribuaient sans scrupule.

Ses amis arrivaient à ne plus s’étonner de ces bizarreries. « Plus je connaissais Thomas de Quincey, écrit l’un d’eux, moins j’étais surpris des étrangetés qui marquaient son existence de chaque jour. »

Sont-ce là des manifestations d’une névrose, et quel nom donner à celle-ci ? C’est ici que les difficultés commencent.

Pour le Dr Guerrier, à qui l’on doit une étude médico-psychologique sur Quincey des plus fouillées, cette névrose ressemblerait assez à la « neurasthénie avec tendance hypocondriaque ». Toutefois, certaines manifestations rappelleraient l’hystérie ; tels les accidents à début brusque, à disparition soudaine, que nous avons notés au passage.

De plus l’état mental de l’auteur des Confessions d’un mangeur d’opium, n’est pas sans analogie avec celui des hystériques ; très souvent, dans ses œuvres, Quincey fait preuve de la tendance à la fabulation, à la mythomanie, si fréquente chez ces malades.

Ce qui domine chez Thomas de Quincey, c’est « l’hypertrophie de l’imagination, avec un développement anormal de la sensibilité[3]. Son amour de la rêverie, du mystère et de la solitude se traduit à la fois par sa vie errante et par la tristesse dont beaucoup de ses œuvres sont imprégnées ».

Quincey arrive même à avoir des idées délirantes : ne s’imaginait-il pas qu’un animal habitait dans son estomac, dont il rongeait par instant les tuniques ? Il présenta aussi des signes du délire des persécutions et ses déménagements successifs eurent souvent pour but de fuir devant un ennemi imaginaire dont il se croyait poursuivi.

Il eut également des obsessions et des hallucinations, voire des accès de somnambulisme : souvent, la nuit, il lui arrivait de se réveiller et de se retrouver près de la fenêtre, à seize pieds de son lit ; mais tous ces phénomènes étaient-ils exclusivement dus à sa constitution névropathique ? Son état visionnaire, notamment, l’opium n’en serait-il pas, dans quelque mesure, responsable ?

C’est à Oxford, en 1804, que Quincey — il avait alors dix-neuf ans — commença à prendre la drogue maudite. Si on l’en croit, il en aurait pris par nécessité. Il éprouvait, nous dit-il, des névralgies faciales tellement violentes et tenaces que, sur le conseil d’un ami, il entra un jour chez un pharmacien, pour acheter du laudanum. Comme s’il eût absorbé un dictame magique, il se trouva, comme par une baguette de fée, transformé, transporté au septième ciel.

Son enthousiasme déborde en effluves de lyrisme : « … Ciel ! quel changement ! quelle révolution ! Comme mon esprit fut réveillé jusqu’en ses profondeurs ! Quelle apocalypse d’un monde entier se dévoila devant moi ! Ma souffrance avait disparu, mais c’était à mes yeux une vétille. Le résultat négatif était perdu dans l’immensité des effets positifs qui s’étaient réalisés devant moi, dans l’abîme de volupté divine qui m’était soudain révélée.

« C’était bien une panacée pour toutes les souffrances humaines. C’était le secret du bonheur, et le secret sur lequel les philosophes ont discuté pendant tant de siècles se dévoilait tout à coup. Désormais le bonheur s’achèterait un penny ; on le transporterait dans la poche de son habit ; des extases portatives pourraient être renfermées dans une bouteille d’une pinte et la paix de l’esprit s’expédierait par la diligence… »

Son tempérament le prédisposait à éprouver des sensations aiguës. Chez cet être anormal, « chez qui la tare héréditaire avait été aggravée par les cahots de l’existence », la recherche morbide de la sensation devenait « un appétit quasi irrésistible ». Quincey était de ceux qui « vibrent jusqu’au plus profond de leur sensibilité nerveuse, aux premières atteintes du divin poison ».

Après avoir absorbé son laudanum, il se sentait des ailes !

Ses capacités de jouissance intellectuelle étaient décuplées. La musique qu’il entendait à l’Opéra était un orchestre d’anges et de séraphins ; le spectacle de la misère, loin de le rebuter, l’attirait invinciblement. Mêlé aux pauvres, il prenait sa part de leur infortune, tirant de son opium « des moyens de consolation » ; car, disait-il, « l’opium — semblable à l’abeille qui tire indifféremment ses matériaux de la rose et de la suie des cheminées — possède l’art d’assujettir tous les sentiments et de les régler à son diapason ».

Nous n’en sommes encore qu’à la période de béatitude, à la lune de miel du poison ; Quincey s’en tient aux doses relativement modérées, l’accoutumance n’est pas encore venue.

Au début, il prend de l’opium toutes les trois semaines, puis toutes les semaines ; en 1813, neuf ans après le début, ce sera tous les jours. Il est alors arrivé, dit-il, à dix ou douze mille gouttes, soit plusieurs verres à bordeaux dans sa journée. Il ne diminue les doses que dans des circonstances exceptionnelles, comme lors de son mariage avec une jeune fille qu’il adorait et qu’il rendit très malheureuse, on n’en saurait douter.

Trois ans plus tard, un revers de fortune l’abat et il se reprend à boire du laudanum à fortes lampées. C’est alors qu’un voile épais s’étend sur son intelligence, tout travail lui devient odieux, tout effort d’attention lui est pénible. Sa volonté est anéantie, sa conscience seule ne sombre pas dans le naufrage de ses facultés. Il ne sort de cette torpeur, de cette aboulie, que pour éprouver des hallucinations, des rêves terrifiants.

« La nuit, écrit-il, quand j’étais éveillé dans mon lit, d’interminables, pompeuses et funèbres processions défilaient continuellement devant mes yeux, déroulant des histoires qui ne finissaient jamais et qui étaient aussi tristes, aussi solennelles que les légendes antiques d’avant Œdipe et Priam. »

À d’autres moments, il lui semblait — non pas métaphoriquement, mais à la lettre — « descendre dans des gouffres et des abîmes sans lumières, au delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir jamais remonter  ».

Il a raconté quelques-uns de ses rêves qui, pour la plupart, sont d’effroyables cauchemars :

« … Mes terreurs jusque-là n’avaient été que morales et spirituelles. Mais ici les agents principaux étaient de hideux oiseaux, des serpents ou des crocodiles, principalement ces derniers. Le crocodile maudit devint pour moi l’objet de plus d’horreur que presque tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, hélas ! pendant des siècles. Je m’échappais quelquefois et je me trouvais dans des maisons chinoises, meublées de tables en roseau. Tous les pieds des tables et des canapés semblaient doués de vie ; l’abominable tête du crocodile, avec ses petits yeux obliques, me regardait partout, de tous les côtés, multipliée par des répétitions innombrables ; et je restais là, plein d’horreur et fasciné[4]. »

Il se débattait contre le sommeil et cherchait à s’y dérober comme à la plus féroce des tortures ; parfois il ne se couchait que le jour, priant sa famille de se tenir autour de lui, de parler pour chasser les fantômes qui s’agitaient devant ses yeux. Même éveillé, il lui semblait vivre avec les spectres enfantés par son cerveau intoxiqué. Quincey en était arrivé à avoir des hallucinations en plein midi ; les fleurs des bois et les herbes des champs lui apparaissaient, dans son délire, comme des « faces humaines ».

Passons-lui la plume pour quelques exemples de ces visions fantasmagoriques qu’il se plaît à décrire :


… L’architecture s’introduisit aussi dans mes songes avec la faculté de s’agrandir et de se multiplier. Dans les derniers temps de ma maladie surtout, je voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva jamais que dans les nuages. À mon architecture succédèrent des rêves de lacs, d’immenses étendues d’eau ; ces rêves me tourmentèrent tellement que je craignais que quelque affection n’altérât mon cerveau, et que l’organe se prît lui-même ainsi pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant deux mois.

Les eaux changèrent de caractère ; au lieu de lacs transparents et brillants comme des miroirs, ce furent ensuite des mers et des océans ; il se fit encore un changement plus terrible, qui me préparait de longs tourments, et qui ne me quitta, en effet, qu’à la fin de ma maladie.

Jusqu’alors la face humaine s’était mêlée à mes songes, mais non d’une manière absolue ; elle n’avait pas encore eu le pouvoir spécial de m’effrayer. Mais tout à coup ce que j’appellerai la tyrannie de la face humaine vint à se découvrir. Ce fut sur les flots soulevés de l’océan que la face humaine commença à se montrer : la mer était comme pavée d’innombrables figures tournées vers le ciel ; pleurant, désolées, furieuses, se levant par milliers, par myriades, par générations, par siècles ; mon agitation était sans bornes ; mon âme s’élançait avec les flots.


Un peu plus loin :


Dans ma jeunesse, j’ai étudié l’anatomie sérieusement. La première fois que j’entrai dans un amphithéâtre de médecine, il y avait sur la table un grand cadavre étendu dans un drap blanc ; on n’en voyait que les pieds. Le professeur n’arrivait pas, et cependant j’attendais avec impatience que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé. Cet instant vint enfin ; je m’étais figuré quelque chose de beaucoup plus horrible. Je riais de mes camarades que le mal de cœur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair, je m’enfuis à toutes jambes.

Cette impression reçue dans ma jeunesse donna lieu à un rêve qui m’a fait beaucoup souffrir.

Il me semblait que j’étais couché, et que je m’éveillais dans la nuit ; en posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors je me penchais hors de mon lit et je regardais : c’était un cadavre étendu à côté de moi. Cependant je n’en étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans mes bras et je l’emportais dans la chambre voisine, en me disant : Il va être là couché par terre ; il est impossible qu’il rentre si j’ôte la clef de ma chambre.

Et là-dessus je me rendormais ; quelques moments après, j’étais encore réveillé ; c’était par le bruit de ma porte qu’on ouvrait, et cette idée qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse la clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors je voyais entrer le même cadavre que tout à l’heure j’avais trouvé par terre ; sa démarche était singulière : on aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté ses os sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant il arrivait jusqu’à moi, et se couchait sur moi ; c’était alors une sensation effroyable, un cauchemar dont rien ne saurait approcher ; car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors je me levais tout à coup sur mon séant en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. Un autre rêve lui succédait.

Il me semblait que j’étais assis dans la même chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant une petite table où il n’y avait qu’une lumière ; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée, et tout en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j’apercevais dans cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par-dessus mon épaule dans le livre que je tenais à la main. Or ce cadavre était celui d’un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe grise, rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m’effleurer le cou et le visage.

Qu’on juge de la terreur que devait inspirer une vision pareille : je restais immobile dans la position où je me trouvais, n’osant pas tourner la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition ; une sueur froide coulait sur tout mon corps. Cet état durait un long temps, et l’immobile fantôme ne se dérangeait pas. Cependant j’entendais encore la porte s’ouvrir, et je voyais derrière moi, dans la glace, entrer une procession sinistre : c’étaient des squelettes horribles, portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de longs cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière terne et bleuâtre comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant vers moi pour me dire : Il fait bien froid.


S’il fallait prendre à la lettre les confessions de Quincey, il aurait offert le type le plus caractérisé de l’opiomane ; son autobiographie devrait trouver place dans un ouvrage technique : ce serait la meilleure, en même temps que la plus littéraire, des cliniques sur les effets de l’opiophagie.

Mais à examiner les faits de plus près il semble bien que si Thomas de Quincey a été un historiographe complaisant, il n’a été un historien ni très complet, ni très exact. Et cela, pour cette raison péremptoire que, selon toute vraisemblance, il a inventé une bonne partie de ce qu’il raconte, et que, comme le dit fort bien M. Aynard, « les illusions de Quincey sont un composé trop complexe pour qu’on puisse toujours faire la part du vrai et du faux ».

On relève d’abord chez lui plusieurs contradictions. Dans la préface des premières éditions des Confessions, en 1821, il prétend avoir renoncé à tout jamais à l’usage de l’opium ; or, en 1856, il avouera qu’il n’a jamais, en réalité, cessé de prendre de l’opium. À quelle époque a-t-il dit la vérité ?

Tantôt il déclare que l’opium a une influence néfaste sur l’intelligence ; tantôt qu’il introduit l’ordre et l’harmonie dans les facultés intellectuelles ; auquel devons-nous entendre ?

S’il fallait l’en croire, l’exaltation due à l’opium ne serait jamais suivie de dépression, ce que démentent toutes les observations d’opiophages. « L’opium ne produit ni l’engourdissement, ni l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les théâtres. » Voilà qui est, assurément, du neuf.

Son intelligence, à croire certaines autres de ces assertions, serait devenue incapable d’efforts suivis ; or, il n’a guère cessé d’écrire des livres ou des articles de revue. Rien de mieux démontré que la diminution de la mémoire chez les mangeurs d’opium ou les morphinomanes : Thomas de Quincey a conservé la sienne intacte ; il était prodigue de citations, en prose comme en vers, et non seulement dans sa langue native, mais en grec et en latin, langues qu’il possédait à fond. « Des vers lus une seule fois lui remontaient à l’esprit au bout de vingt ans, et cela jusqu’à la fin de sa longue existence, lorsqu’il eut derrière lui plus d’un demi-siècle d’opium. »

Il y a plus. Quel médecin ignore que l’opium, absorbé à hautes doses et pendant longtemps, conduit à une vieillesse prématurée, à une cachexie, dont le Dr Jeanselme a donné un saisissant tableau ? Par un privilège dont bien peu se pourraient targuer, Thomas de Quincey, septuagénaire, avait conservé une vivacité de jeune homme : à l’âge de soixante-dix ans il parcourait la distance de sept milles (un peu plus de onze kilomètres) comme en se jouant. Un de ses amis a raconté que faisant un jour une excursion avec Quincey, les voyageurs eurent à gravir une colline ; alors que la plupart anhélaient, Quincey, qui avait alors dépassé sa soixante-dixième année, prit bientôt la tête de la troupe, marchant plus vite que tous, « grimpant comme un écureuil ».

De la connaissance de ces faits, une conclusion se dégage : c’est, ou que de Quincey a sciemment altéré la vérité ; ou que son laudanum avait une teneur en opium particulièrement faible.

Que Quincey ait menti de propos délibéré, il existe un fragment de ses propres écrits où il le reconnaît. D’autres fragments épars dans son œuvre — Mme Barine en convient elle-même, presque à son corps défendant — achèvent de mettre en défiance.

« Certaines contradictions, certaines équivoques prouvent qu’il a été, comme tous les autres, dépourvu de sincérité dès qu’il s’agissait de son vice ; il est juste d’ajouter que le sens du réel s’émousse chez les morphiniques ; il y a des cas où ils mentent sans s’en apercevoir. »

Si donc Quincey a réellement pris de l’opium, ce serait en quantité modérée, et il n’aurait goûté au poison que dans la mesure où il exalte les facultés sans les émousser. L’opium lui aurait seulement été « prétexte pour attirer l’attention sur ses poèmes en prose[5] ». Il se serait servi, pour ses descriptions, des documents de Coleridge, « opiomane authentique, indiscuté ». Il aurait, pour tout dire, usurpé son tire de « roi des mangeurs d’opium », dont il se faisait gloire.

Pour le Dr R. Dupouy, le problème a été mal posé : Quincey ne fut pas un opiophage, ce fut un buveur de laudanum ; en cette qualité, il fut victime de deux toxiques associés : l’opium et l’alcool. D’autre part, il faut, dans l’étude de l’opiumisme de Quincey, tenir le plus grand compte du mode intermittent de l’intoxication à son début, et du terrain particulier sur lequel celle-ci s’est développée.

Si l’on se rappelle certains détails de son observation, les cauchemars terrifiants, les fantômes grimaçants, les sensations de chute au fond des gouffres, les bêtes apocalyptiques qui le poursuivaient, toute cette fantasmagorie mobile, changeante, cinématographique, cette insomnie épouvantée, ces réveils en sursaut avec persistance de l’image angoissante, ne pensera-t-on pas plutôt à des stigmates d’alcoolisme qu’à des symptômes de thébaïsme ?

Que l’alcool ait contrebalancé l’effet déprimant, hyposthénisant de l’opium, qu’il ait combattu, par son action stimulante, l’influence torpide de son associé, il n’y a rien là que de vraisemblable. Cela expliquerait peut-être et la tolérance de Quincey à l’égard d’un poison qui ne pardonne guère, et sa longévité, véritablement exceptionnelle chez un opiophage.

Maintenant est-ce à l’opium, est-ce à l’alcool qu’il fut redevable de sa névrose ? Celle-ci n’entre-t-elle pas, pour une bonne part, dans l’héritage morbide qu’il avait reçu et qui devait trop bien préparer le terrain à toutes les passions maladives ? Là croyons-nous, est le mot de l’énigme.


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  1. Arvède Barine, Névrosés, 1898. — Paul Guerrier, Étude médico-psychologique sur Thomas de Quincey (thèse de Lyon, décembre 1907). — Joseph Aynard, Coleridge, 1907. — Dr Roger Dupouy, Les Opiomanes, 1922, etc.
  2. Baudelaire, Les Paradis artificiels.
  3. Certains spectacles de la nature, certains sons, la musique parfois, faisaient sur lui une impression si profonde qu’elle le mettait en larmes.
  4. Baudelaire, op. cit.
  5. T. de Wyzewa, Écrivains étrangers, 1re série.