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Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/7

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WILLIAM COOPER

Ce nom ne dira rien peut-être à nombre de nos lecteurs ; n’étaient les pages que lui a consacrées Taine[1], et qui nous l’ont à nous même révélé, ce poète, d’une sensibilité si délicate, d’un enjouement spirituel, sur un fond de mélancolie pensive, nous serait resté à peu près inconnu jusqu’à la remarquable étude que lui a consacrée le Dr Jean Boutin[2].

Notre confrère, suivant son héros pas à pas, notant chaque incident de cette existence agitée, rédigeant, selon la méthode scientifique la plus rigoureuse, son observation, afin de mieux pénétrer son être intime avant d’établir le diagnostic de l’affection qui le tourmentait, ne s’en est pas tenu là. Pour achever d’éclairer la physionomie de son « sujet », il a examiné son œuvre, sa correspondance, qui est l’écho de son caractère, ses poèmes, qui sont le reflet de sa vie ; et c’est ainsi que toutes les sources d’information ayant été mises à contribution, il lui est devenu possible d’établir la formule psycho-pathologique du personnage, faisant dans ses écrits la part de ce qui est sain et de ce qui est malade, déterminant ce qui revient exactement à l’élément morbide dans la formation et le développement de son génie.

Il n’est pas indifférent, en effet, de savoir pourquoi c’est à tel moment et non à tel autre, qu’un talent naît, d’une facture nouvelle, « que rien ne pouvait faire pressentir et qui n’a ensuite plus d’équivalent ».

W. Cooper présente cette originalité qu’il avait passé la cinquantaine quand il débuta dans les lettres et qu’il s’est affirmé, dès ses débuts, comme un des plus grands poètes qu’ait vu naître l’Angleterre, et le meilleur des épistoliers, en écrivant simplement, avec naturel, avec sincérité, pour raconter ce qui lui venait à l’esprit, ce qui s’offrait à ses regards, et aussi pour chasser les noirs papillons qui voltigeaient sans cesse autour de lui.

Nul ne fut plus ennemi du bruit, nul ne rechercha moins la publicité ; l’opinion de la galerie lui était suprêmement indifférente.


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ASTLEY COOPER
d’après le portrait de Lawrence
(Collection de l’auteur)

« Il faisait des vers, comme il peignait ou rabotait, pour s’occuper, pour se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n’avait pas besoin d’aller bien loin chercher des sujets. » Les moindres objets suffisaient à éveiller sa verve poétique ; il découvrait une beauté et une harmonie dans les charbons d’un feu pétillant ou dans le va-et-vient des doigts courant sur un métier de tapisserie.

Ce n’est plus un auteur qui parle, c’est un homme qui se dévoile, qui nous livre ses émotions, ses sensations, sans mensonge, sans apprêt, telles qu’il les ressent. On comprend aisément de quel secours est l’étude de son œuvre, pour combler les lacunes de sa biographie. Celle-ci nous fournit cependant quelques indications précieuses à recueillir.

On sait, d’abord, qu’il appartenait à une très honorable famille, qui avait compté, parmi ses membres, un chancelier.

Le père de William, le révérend Cooper, était recteur et chapelain du roi George III ; sa mère était d’extraction plus relevée encore : par quatre branches différentes, elle pouvait se prévaloir de remonter à Henri III.

Dès l’âge de six ans, l’enfant fit connaissance avec les tristesses de la vie ; d’une sensibilité frémissante, d’une constitution frêle, la mort de sa mère — qui mourut en couches — l’affecta profondément ; bien des années plus tard, il en avait conservé le souvenir assez vivace pour en souffrir comme au lendemain de l’événement.

Il n’avait pas quitté le deuil qu’on le mettait en pension dans une école publique où il devint bientôt le souffre-douleur de ses camarades. L’un d’eux, surtout, exerçait sur le pauvre petit être un tel empire, lui inspirait un effroi tel, qu’il n’osait lever les yeux sur lui « plus haut que les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que par aucune autre partie de son habillement ».

Il subit ce martyre pendant deux ans ; au bout de ce temps, il quittait la pension pour raison de santé : des « taches » ayant paru sur ses yeux, il fut soumis chez un oculiste à un traitement qui ne produisit par une notable amélioration.

De ce temps date l’habitude qu’il prit de se replier sur lui-même, de s’isoler de ses camarades, pour s’abîmer dans ses pensées et tomber dans cet état de mélancolie dépressive, qui ira en s’exagérant.

Vers la même époque apparaît ce qu’on pourrait appeler sa première crise de mysticisme, qu’il a rapportée plus tard avec les circonstances qui l’avaient fait naître.

Se promenant un soir dans le cimetière de Sainte-Marguerite, il aperçut, au milieu des tombes, une lueur : il s’en approcha et vit un fossoyeur à la besogne. À ce moment, un crâne humain, frappé par la pioche, jaillit brusquement et vint le heurter à la jambe. Il quitta, tout troublé, le champ de la mort, gardant de l’incident une impression qui ne devait pas s’effacer.

Il était, néanmoins, gai, voire turbulent à ses heures, jouant au ballon et au cricket avec fureur ; d’un commerce agréable avec ses compagnons, il ne dédaignait pas, au besoin, de prendre sa part de leurs plaisanteries.

Quand il eut terminé ses études classiques, il aborda, pour complaire à sa famille, celles du droit, qui ne l’attiraient que médiocrement. C’est pendant cette période qu’il aurait, à l’entendre, mené une vie fort désordonnée, « triste mélange de crime et de misère », selon son propre aveu. Alors il fut repris de cette mélancolie dont toute sa vie il sera accablé.

« Jour et nuit, confesse-t-il, j’étais à la torture, me couchant dans l’angoisse, me levant dans le désespoir. » Il essaya, pour dissiper ses tristesses, de plusieurs moyens, composant des prières, des chansons politiques ; traduisant quelques chants de la Henriade, fondant un Club de la Bêtise, et ne réussissant pas à chasser ses sombres idées ; voyageant ou s’amusant tour à tour sans apporter un soulagement à cette maladie des nerfs et de l’âme, qui ira en s’exaspérant.

Il avait atteint sa trente-deuxième année sans avoir de situation ; et du modeste patrimoine dont il avait hérité il ne lui restait à peu près rien : il était temps d’aviser.

Un de ses parents lui ayant offert la place de « secrétaire aux journaux » à la Chambre des Lords, il l’accepta sans trop de réflexion, comme on saisit l’unique planche de salut qui s’offre à vous quand on est près de sombrer. Il avait compté sans sa maudite organisation nerveuse. À la pensée qu’il devait paraître et parler en public, qu’il lui faudrait subir un examen, il fut pris d’une sorte d’angoisse ; pendant six mois il fit effort pour se préparer à cette épreuve ; mais une fièvre le saisit qui l’empêchait de comprendre ce qu’il lisait ; bientôt il se crut en butte à un complot ; ses concurrents s’étaient concertés pour lui ravir la place qu’il convoitait. Ses sensations étaient celles « d’un homme qui monte sur l’échafaud, toutes les fois qu’il mettait le pied dans le bureau ; pendant six mois il y vint tous les jours ».

Dans cet état, il avait de tels accès de désespoir que seul dans sa chambre il poussait des cris, maudissant l’heure de sa naissance et levant les yeux au ciel, « non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine envenimée et de reproche contre le Créateur ».

Il souhaitait de perdre la raison, pour n’avoir pas à passer ce terrible examen qui tant le préoccupait ; et comme sa raison tenait bon, il ne voyait d’autre issue que le suicide pour échapper à son obsession.

Cette idée s’emparait peu à peu de son esprit et prenait corps au point qu’il entra un jour dans la boutique d’un apothicaire pour acheter une demi-once de laudanum qu’il conserva dans une de ses poches, sans y toucher. Ayant projeté de quitter l’Angleterre, puis changeant bientôt d’avis, il renonçait également à s’empoisonner pour se décider à se noyer. Finalement il prit la détermination de se pendre.

Il a conté en détail sa tentative et son récit équivaut à une confession.

« Toute hésitation, écrit-il, était maintenant loin de ma pensée et je me mis avec ardeur à l’exécution de mon projet. Ma jarretière était faite d’une large bande de ruban écarlate avec une boucle coulante, et les deux extrémités étaient cousues ensemble. Au moyen de la boucle, je fis un nœud et le mis autour de mon cou, serrant si fortement que l’haleine pouvait à peine passer et le sang circuler, tandis que l’ardillon de la boucle maintenait fermé le nœud.

« À chaque coin de mon lit se trouvait une guirlande en bois sculpté, assujettie par un grand clou qui passait au travers : j’y glissai l’autre bout de la jarretière qui faisait bride, et restai suspendu quelques secondes après avoir retiré mes pieds sous moi, de façon à ne pas toucher le parquet ; mais le clou céda, la sculpture se détacha et la jarretière en même temps. Je la mis alors au cadre du ciel de lit, l’enroulant et la nouant fortement autour. Le cadre cassa net et me laissa tomber.

« Un troisième effort fut plus près de réussir. J’ouvris la porte qui atteignait à un pied du plafond et dont je pouvais toucher le haut en montant sur une chaise.

« La jarretière, offrant assez de largeur à une extrémité pour qu’un grand angle du pied de la porte y pénétrât, fut facilement fixée de manière à ne plus glisser. Je poussai du pied la chaise et me trouvai pendu de toute ma longueur. Pendant que j’étais dans cette position, j’entendis distinctement une voix dire par trois fois l C’est fini ! Quoique je sois sûr du fait, et malgré la certitude que j’en avais à ce moment, cela ne m’alarma nullement, ni ne changea ma résolution ; je restai suspendu si longtemps que je perdis tout sentiment, toute conscience de l’existence. »

Heureusement la jarretière était fragile ; elle se rompit et le suicidé tomba sur le plancher, la face contre le parquet. Cette chute brusque lui fit reprendre ses sens, mais il conserva de l’aventure un large et profond sillon autour du cou et une ecchymose à un œil. L’oncle de Cooper comprit cette fois que toute insistance serait superflue, et qu’il fallait décidément renoncer pour son neveu à la place qu’il lui destinait.


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WILLIAM COOPER
reproduction d’une gravure de Meyer d’après le portrait de F. Abbot
(Collection de l’auteur)

Au moins pouvait-on espérer que l’objet de ses préoccupations disparaissant, il recouvrerait sa santé morale ; il n’en fut rien : le cerveau du malheureux était irrémédiablement atteint.

Sa folie prit un tour surtout mystique. La vision de l’enfer l’assaillait à chaque instant : il se considérait comme damné ; et à l’idée que Dieu avait constamment les yeux sur lui, il était pris d’une sorte d’affolement. Satan l’importunait sans relâche « de visions horribles et de voix plus horribles encore ». Ses oreilles étaient remplies du bruit des tourments qui lui étaient réservés. À mesure que ses pensées et ses expressions devenaient plus extravagantes et plus confuses, deux choses lui apparaissaient plus clairement : le sentiment du péché et l’attente du châtiment.

Les vers qu’il écrivit sous l’influence de son délire se ressentent de son état mental. L’internement s’imposait : William Cooper fut transféré dans une maison de santé et confié aux soins du Dr Cotton.

Il put quitter l’asile au bout de quelques mois, guéri, du moins en apparence. Il resta triste « comme un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu », et il se sentait incapable de se livrer à une occupation quelconque. Il serait fatalement retombé dans sa mélancolie morbide, si le hasard n’avait placé sur sa route de bonnes gens, pieux et d’une existence parfaitement réglée, qui recueillirent cette épave humaine.

La famille Unwin se composait du révérend Unwin, de Mrs Unwin, qui venait de franchir le cap de la cinquantaine, d’un fils, élève de l’Université de Cambridge, et d’une fille, alors âgée de dix-huit ans. On prit d’abord Cooper comme pensionnaire, puis on ne tarda pas à le considérer comme un ami, presque comme un enfant adoptif. Dans cette atmosphère de paix sereine, le désespéré retrouva le calme après lequel il avait aspiré si longtemps.

La mort du pasteur, à la suite d’un accident de cheval, apporta le premier trouble à la tranquillité du poète. La veuve étant allée se fixer à Olney, Cooper l’y suivit et s’en fut avec elle se mettre sous la direction spirituelle d’un nouveau ministre, une des lumières du méthodisme, qui se nommait John Newton. Celui-ci passait son temps à lui lire l’Écriture ou à composer des sermons, à chanter des hymnes ou à s’entretenir de sujets sacrés. Ce régime quasi-monastique, aidé de l’air salubre et vivifiant de la campagne, produisit un effet salutaire sur le malade qui redevenait affectueux, plein d’abandon, et par instants reprenait sa gaieté primitive. Une seule chose l’ennuyait, l’incommodait : prier en public lui causait une intolérable angoisse ; plusieurs heures à l’avance, il était pris de tremblements dont il ne parvenait pas à se défendre.

La mort de son frère vint à nouveau l’assombrir ; quand il souriait, c’était avec effort : « C’était le sourire d’un malade qui se sait incurable et tâche de l’oublier un instant, du moins de le faire oublier aux autres. »

Il s’étonnait qu’une pensée enjouée vint encore frapper à la porte de son intelligence ; encore plus qu’elle y trouvât accès. « C’est comme si, disait-il, Arlequin forçait l’entrée de la chambre lugubre où un mort est exposé en cérémonie ; ses gestes grotesques seraient déplacés de toute façon, mais encore davantage s’ils arrachaient un éclat de rire aux figures mornes des assistants. »

Tout objet qui mettait un peu de variété dans ses contemplations, ne fût-ce « qu’un chat jouant avec sa queue », le distrayait pendant quelques instants de sa maladive obsession. Il essayait de s’occuper mécaniquement en fabricant des cages à lapins, en jardinant ou en se livrant à des travaux de menuiserie. Des amis lui ayant donné de jeunes lièvres, il voulut les apprivoiser. Tiny, Puss et Bess devinrent, grâce à lui, célèbres. Mais cela ne suffit pas à remplir le vide de son âme et à calmer les scrupules religieux qui ne cessaient de l’assaillir. Désespérant de son salut, il jugea bientôt superflue toute pratique du culte, s’estimant indigne d’approcher Dieu, d’implorer sa miséricorde.

« Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui ont la permission de l’adorer, écrivait-il, ont trouvé un trésor dont ils n’ont qu’une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu’ils la prisent. Croyez-m’en ; croyez-en un homme qui ayant joui de ce privilège pendant quelques années en a été privé pendant un nombre d’années plus grand encore, et qui n’a point l’espérance de jamais le recouvrer. »

« On peut représenter, dit-il ailleurs, le cœur d’un chrétien comme dans l’affliction et pourtant dans la joie, percé d’épines et pourtant couronné de roses. Ma rose est une rose d’hiver ; les fleurs sont flétries, mais l’épine demeure. »

Sa correspondance offre le reflet de la lutte qu’il soutient contre l’idée fixe ; il est tour à tour abattu ou triomphant ; il souffre ou il exulte. Ses lettres ne suffisant pas à l’abstraire de lui-même, il s’essaya à la poésie, au dessin. « Bien des figures en sortirent qui avaient le mérite de n’avoir leurs pareilles ni dans l’art ni dans la nature. »

Un moment, sa maladie eut l’air de rétrocéder. Il trouvait lui-même « qu’écrire, et surtout écrire des vers, était son meilleur remède ». Sa réputation, d’ailleurs, grandissait ; il avait une correspondance de plus en plus nombreuse, que lui valait sa célébrité. Il reconnaissait que s’il avait autrefois plus sagement employé son temps, il pourrait avoir un rôle plus important dans la société, mais qu’il ne serait peut-être jamais devenu le poète que son pays acclamait. Sa poésie n’était-elle pas, en effet, sa vie ? Sans cette mélancolie qui fait le fond de son tempérament, aurait-il tenté la veine poétique ? C’est donc, comme le note très judicieusement le Dr Boutin, à son état pathologique que la littérature doit de purs chefs-d’œuvre, et c’est encore là un des côtés extraordinaires de cette carrière.

W. Cooper présente cette particularité que la littérature a été pour lui plus qu’un délassement, une sorte de médication à des maux qui relevaient plus d’une thérapeutique morale que des drogues de la pharmacopée.

Après les heures de cauchemar et d’insomnie, c’était comme une oasis où se plaisait à se reposer cette âme agitée. Tant dans ses poèmes que dans ses épîtres, vainement on chercherait des indices de déséquilibre, sauf quand il se livre à des digressions qui ont trait à son salut éternel. C’est que sa folie était nettement localisée : en dehors de l’idée religieuse, il ne présenta jamais de délire.

S’il garda toujours l’intégrité du jugement, pour tout ce qui touchait à la vie matérielle, il commençait à divaguer dès qu’il s’agissait de sa vie religieuse. Il se pliait à tous les ordres, à toutes les pratiques que lui indiquait le directeur de conscience dont il avait fait choix, à la mort du révérend Newton. Il lui faisait part des hallucinations qu’il éprouvait, des rêves qui peuplaient son sommeil ; il le priait d’intercéder auprès de Dieu pour qu’il lui pardonnât ses égarements ou ses fautes ; mais dès que celui qui croyait avoir gagné sa confiance lui proposait de le défendre contre les critiques, le poète lui enjoignait de s’en tenir à son rôle, de le laisser seul se soucier de sa gloire littéraire, ne lui abandonnant en toute propriété que le soin de son âme.

On reconnaît là tous les caractères de la folie mystique, et sinon exclusivement, plus spécialement mystique. Son esprit n’avait perdu le contrôle que des faits se rattachant à la religion. Il ne déraisonnait que s’il abordait le sujet de l’au-delà. Cet homme qui, dans ses intervalles de lucidité, était le plus plaisant des humoristes, devenait, lorsqu’il parlait de Dieu, le plus fastidieux, le plus sombre des prédicants ; la damnation, les flammes éternelles, lui apparaissaient comme le châtiment inéluctable, en punition des péchés qu’il s’accusait d’avoir commis et dont il redoutait de ne jamais obtenir le pardon.

On ne connaîtrait qu’imparfaitement son état pathologique, si on négligeait les incidents aigus de sa vésanie chronique.

La première de ces crises dura huit mois, pendant lesquels sont sort lui était devenu indifférent : n’avait-il pas la conviction qu’il était condamné à l’éternelle damnation par une sentence irrévocable ?

À certains moments, il donna l’illusion au médecin qui le traitait que la guérison était proche ; mais, comme il le disait plus tard, « c’était comme la surface verte d’un marais, plaisante à l’œil, mais ne recouvrant rien que pourriture et ordure ».

Il avait pris pour maxime : « Mange et bois, car demain tu seras en enfer ! » Sa raison revint vers le huitième mois de son internement ; elle se ressentit toujours de l’étrange voyage qu’elle venait d’accomplir.

C’est alors qu’il résolut de rompre définitivement avec ce qu’il appelait « le théâtre de ses abominations », ne voulant désormais de commerce qu’avec Dieu et le Christ.

Pendant ces accès, la mélancolie domina, mais il présenta nettement aussi les signes d’un délire des persécutions des plus caractérisés.

Rétrospectivement, il s’analyse, du reste, avec une rare perspicacité ; dans une lettre à lady Hesketh, il nous donne la description la plus précise, la plus clinique, allions-nous dire, de ce qu’il a ressenti :

« Je descendis soudain de mon degré ordinaire d’intelligence à une imbécillité presque enfantine… Je pouvais faire une réponse raisonnable à une question difficile, mais il fallait qu’on m’adressât une question où je ne parlais pas du tout… Je croyais que tout le monde me haïssait, et, en particulier, Mrs Unwin. J’étais convaincu que ma nourriture était empoisonnée et j’avais dans la tête mille autres hallucinations… »

Ces hallucinations étaient de nature diverse.

Avant qu’il fût interné, c’étaient surtout des hallucinations de l’ouïe : il croyait entendre autour de lui, dans la rue, les gens le tourner en dérision ; il en était arrivé à ne plus oser sortir, et choisissait les tavernes les moins fréquentées pour y prendre ses repas.

Lorsqu’il eut sa seconde attaque de folie, les hallucinations portèrent plutôt sur le sens visuel. Il lui semblait « gravir une montagne au milieu de mille difficultés, avec un ennemi sur les talons ». Plus tard, revinrent les hallucinations auditives, mais à un degré plus élevé, au point de l’empêcher de dormir. Ces hallucinations, qui lui produisaient « l’effet de coups de poignard au cœur », étaient, le plus souvent, des phrases sans suite ni signification, entremêlées de grec et de latin.

Nous avons parlé de sa tentative de suicide ; à maintes reprises, elle se renouvela et, une fois notamment, Mrs Unwin, sa bienfaisante hôtesse, arriva tout juste à temps pour le dépendre.

Outre ces trois traits, les plus saillants, il en est un quatrième qui ne doit pas être omis. Cooper a été, pour employer le langage des aliénistes, un auto-accusateur. À ses derniers moments, quand le ministre de Dieu lui demandait d’avoir confiance en la miséricorde divine, il poussa un cri de protestation, suppliant qu’on ne lui tînt pas un pareil langage. Pourquoi eût-il sollicité le pardon puisqu’il tenait pour une expiation de subir la peine réservée à ses fautes ?

On reconnaît bien, à ces signes, un de ces mélancoliques persécutés, dont le professeur Gilbert Ballet a fait le saisissant tableau.

Les malades de cette catégorie sont d’abord de simples mélancoliques : ils en ont la dépression plus ou moins profonde, les idées de culpabilité, d’indignité, d’auto-accusation caractéristique.

Leur témoigne-t-on de l’hostilité, ils se résignent humblement, puisqu’ils sont et se sentent coupables ; s’ils se livrent à un acte de violence, c’est contre eux-mêmes et non contre autrui. Il n’est donc pas téméraire d’appliquer un tel diagnostic au personnage que nous venons d’étudier.

La folie de W. Cooper n’a jamais, d’ailleurs, été méconnue, pas plus par lui-même que par ses proches. Mais combien les avis ont été divergents, quand il s’est agi d’en expliquer la nature et l’origine !

D’aucuns ont voulu trouver celle-ci dans la religion, à cause de la tournure mystique qu’affecta sa vésanie. Mrs Unwin et le révérend Newton ne doutaient pas, quant à eux, que c’était une épreuve imposée par la Providence au pécheur infortuné, en punition de l’existence dissolue qu’il avait menée dans sa jeunesse. Notre science de précision ne saurait se contenter de ces explications, et si la religion a joué, dans la vie du poète, un rôle incontesté, il nous faut chercher une autre cause à ses maux, une cause physique, physiologico-pathologique. C’est ce qu’a parfaitement compris le Dr J. Boutin, qui s’est nettement orienté du côté des tares organiques, pour établir sa diagnose.

On possède des données trop vagues sur l’hérédité de Cooper, pour en tirer d’utiles enseignements ; force est donc de s’en tenir à l’état même du sujet en cause, et aux rares informations qui ont pu être recueillies dans sa biographie et dans son œuvre.

Au début de l’année 1800 se montrèrent les premiers symptômes de l’hydropisie. L’œdème avait d’abord apparu aux chevilles, pour gagner ensuite progressivement l’abdomen et le tronc jusqu’à l’issue finale.

La première idée qui s’offre à l’esprit est, évidemment, celle d’une affection cardiaque ou d’une lésion rénale. On a peut-être trop délibérément rejeté l’hypothèse de cardiopathie, sous le prétexte que Cooper fut, dans ses jeunes années, un passionné de sports violents, de cricket, de football, d’équitation, etc. L’argument peut se retourner : n’aurait-il pas pu, en effet, surmener son cœur par la pratique de pareils exercices ? La conjecture est, nous semble-t-il, soutenable. Mais nous devons reconnaître, toutefois, que celle de lésion des reins permet de mieux expliquer les alternatives de raison et de folie que le poète a présentées.

Durant les périodes où son organisme s’imprègne lentement, Cooper a l’apparence d’un individu sain ; éprouve-t-il une émotion vive, la décharge toxique se fait et c’est alors la démence. Comme J.-J. Rousseau, avec lequel il offre, au moins, cette analogie, Cooper aurait été un artério-scléreux, un « urémique latent ».

On ne trouve pas, à vrai dire, la preuve irréfragable qu’il ait été goutteux ; mais il est presque permis de le présumer, d’après la description qu’il donne de l’accès de goutte dans une de ses productions, description si saisissante de réalisme qu’elle donne l’impression d’avoir été « vécue ».

Toute sa vie il a souffert de l’estomac et a eu des migraines qui l’obligeaient à prendre, chaque soir, un bain de pieds très chaud. Dyspepsie goutteuse, migraines goutteuses, pourquoi pas ? Volontiers nous y souscririons, pour notre compte.

Mais ces maux de tête étaient parfois accompagnés ou précédés de bourdonnements d’oreilles, de vertiges, d’engourdissement des extrémités, tout le tableau symptomatique, n’est-ce pas, d’une crise d’urémie ? Et quel remède apportait le plus de soulagement au malade ? La saignée, le moyen encore reconnu le plus efficace pour éliminer les toxines retenues par un rein altéré.

On manque, certes, de trop d’éléments pour aboutir à une certitude ; mais à l’hypothèse qui nous est proposée, nous devons reconnaître le mérite de s’appuyer sur des faits concrets et d’exclure une explication surnaturelle dont un homme de science ne saurait, on en conviendra, s’accommoder.


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  1. Histoire de la Littérature anglaise, IV.
  2. Étude médico-psychologique sur William Cooper (1731-1800), par le Dr Jean Boutin. Lyon, 1913.