Grands névropathes (Cabanès)/Tome 3/9

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CHOPIN

Pour le psychologue qui se pique d’être quelque peu biologiste, pour le clinicien qui se doit d’être psychologue, que de prétextes à évoquer cette grande ombre, à remonter dans le cours des ans le calvaire de cette existence qui, toute brève fut-elle, ne fut qu’un long martyre ! Quelle tentation d’essayer de pénétrer cette nature d’une sensibilité exquise, inquiète, irritable au moindre froissement !

Chez Chopin, comme chez nombre de ceux qui sont passés sous notre scalpel, l’homme explique l’artiste ; de même que les œuvres commentent la vie.

Afin de mieux saisir « cet ensemble mélancolique et passionné, cette tendresse rêveuse et parfois amère, cette passion inquiète, ces soubresauts et ces élans qui le soulèvent de terre et bientôt le laissent retomber, ces aspirations vers un idéal entrevu, touché parfois mais jamais complètement possédé[1] », il importe de rappeler certaines phases de cette existence tourmentée qui rapidement se consuma dans une fièvre presque continuelle.

Ainsi que nous l’écrivait un admirateur de l’incomparable artiste, « tout est dit sur Chopin… il y a cependant une lacune… », l’indéfinissable tristesse dont est imprégnée son œuvre et que, jusqu’ici, chacun essaie d’expliquer à sa manière, conserve encore tout son mystère.

La nature essentiellement polonaise de Chopin, pleine de réticences, « qui se prête toujours et ne se livre jamais », observait George Sand, n’a pas laissé percer la cause de cette douleur qui est exprimée à chaque page. « Il cachait pudiquement cette source d’inspiration et, en algophile qu’il devait être, il n’a laissé à ses exégètes quoi que ce soit qui puisse en déceler le fond ; ses élèves même n’ont pu dévoiler, au cours de son enseignement, l’indice, la cause révélatrice de cette profonde désespérance. Toutes les interprétations faites jusqu’ici peuvent s’adapter à l’explication de cette mystérieuse cause, et elles y concourent certainement toutes. Les compatriotes de Chopin invoquent la nostalgie, la rancœur du patriote qui voit sa patrie opprimée ; leurs intraduisibles « zal » et « teskuota » seraient, d’après eux, le symbole, l’expression propre de la mélancolie qui se dégage de l’œuvre et qui a été si poétiquement comparée à celle émanant des steppes désolées de la Pologne ; d’autres rappellent cet amour malheureux qui auréole la jeunesse et le génie de Chopin et lui laisse à jamais cette chère blessure que ne peuvent fermer ni le second amour de George Sand, ni l’amitié de Liszt, de Mickiewicz, d’autres encore dont il se sentait cependant enveloppé comme de la plus douce et réconfortante atmosphère ; qui lui créait, pour ainsi dire, cette ambiance d’affection et de dévouement où il aurait dû trouver sa consolation.


Frédéric Chopin (Cliché Hautecœur).jpg

Cliché Hautecoeur
CHOPIN
(Collection de l’auteur)

Chaque cause contribue donc, en particulier, à définir cette tristesse dont la vie et l’œuvre de Chopin sont remplies, en apportant sa somme de douleurs correspondante ; mais il en est une dont la profonde influence et la valeur nous donnent peut-être la plus vraisemblable explication sur l’expression douloureuse de ce génie : c’est la maladie de Chopin. Et comme l’a fort bien remarqué notre correspondant, « on doit faire entrer en ligne de compte dans la géniale puissance de Chopin, sa complexion délicate et sa prédisposition à la tuberculose : la morbidesse de son œuvre correspond à la morbidité de son état. Chopin apporta, dès l’enfance, un terrain propre au développement du mal dont il devait mourir ».

À dire vrai, nous ne sommes qu’imparfaitement fixés sur les antécédents, héréditaires ou collatéraux, du « sujet » de notre observation ; tout ce qu’on sait de plus précis, c’est que Chopin eut une sœur qui succomba à la phtisie, âgée à peine de quatorze ans. « Elle souriait au milieu de la fièvre, chantait et déclamait de sa petite voix mourante[2]. »

Tous, dans la famille, avaient un goût marqué pour la musique. De très bonne heure le jeune Frédéric avait manifesté des dispositions pour cet art. Dès l’âge de quatre ou cinq ans, a relaté son neveu, le petit Fritz, comme on l’appelait, avait pris l’habitude de se coucher au pied du piano quand sa mère jouait et de tout son long étendu sur le dos, religieusement il écoutait ; le morceau terminé, ses mains fluettes se posaient sur le clavecin et il reproduisait presque sans tâtonner ce qu’il venait d’entendre. Seulement il donnait déjà, à cette époque, des signes marqués de cette nervosité excessive qui fera dire plus tard à George Sand, qu’« rien, le pli d’une feuille de rose, l’ombre d’une mouche, le faisaient saigner ».

La première fois qu’on joua devant lui, au son des premières notes qui frappèrent ses oreilles, tout son être avait tressailli : sous l’impression d’une sorte de volupté douloureuse, des larmes avaient rempli ses yeux. On crut d’abord que Fritz ressentait une aversion native pour la musique ; on vit bientôt que les pleurs de l’enfant n’étaient que le trop plein d’une émotion qu’il ne pouvait exprimer. Lorsque sa mère l’emportait pour calmer ses crises, sur la cause desquelles elle se méprenait, Fritz la regardait, suppliant, et ses petits bras tendus désignaient l’instrument ouvert.

Une nuit sa bonne le vit soudain quitter son lit et se diriger, pieds nus, vers le salon, n’ayant que sa chemise pour tout vêtement. Elle le suivit, prise de curiosité, et quelle ne fut pas sa stupeur en entendant Fritz exécuter tour à tour les airs de danse que jouait sa mère ! La servante courut éveiller ses maîtres ; car, selon elle, l’enfant était possédé.

Immobiles, dans l’embrasure de la porte, les parents, émus, enthousiasmés, écoutaient. L’enfant semblait comme en extase : la mère s’approcha doucement, et prétextant le froid de la nuit, le persuada de remettre au lendemain la suite ; loin de le gronder, elle le pressait avec effusion dans ses bras et le couvrait de caresses : c’est qu’elle comprenait combien il fallait user de ménagements avec une nature si sensible.

Par la suite l’enfant fit montre parfois d’une indépendance inimaginable ; s’il lui déplaisait de se mettre au piano, et pour peu qu’on insistât, il s’y refusait obstinément et ne jouait pas de plusieurs jours.

Sa faible complexion s’accommodait mal des règlements scolaires ; on dut le retirer d’assez bonne heure du lycée où il poursuivait ses études, afin de lui éviter les fatigues que son frêle tempérament ne pouvait supporter. « Il avait besoin, pour dilater sa poitrine étroite, du souffle vivifiant et résineux des forêts, des sains aromes qui se dégagent des gerbes et des foins coupés. »

Le portrait qu’a tracé George Sand du prince Karol, qu’on sait être la reproduction, sans ressemblance garantie, mais assez approximative néanmoins, de Chopin, nous permet de nous représenter celui-ci à l’âge où la romancière nous le dépeint.

« Doux, sensible, exquis en toute chose, il avait à quinze ans, les grâces de l’adolescence réunies à la gravité de l’âge mûr.

«  Il resta délicat de corps comme d’esprit ; mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie exceptionnelle, qui n’avait, pour ainsi dire, ni âge, ni sexe. Ce n’était point l’air mâle et hardi d’un descendant de cette race d’antiques magnats qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer ; ce n’était point non plus la gentillesse efféminée d’un chérubin couleur de rose. C’était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du moyen-âge faisait servir à l’ornement des temples chrétiens. Un ange beau de visage comme un jeune dieu de l’Olympe et, pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée[3]. »

Chopin était de ceux dont on dit communément que la lame use le fourreau. À la continuelle surexcitation nerveuse dont frémissait tout son être, ne tarda pas à succéder une prostration qui inquiéta son entourage ; la Faculté prescrivit une cure de six semaines aux eaux de Reinhertz, en Silésie, réputées pour les affections de poitrine.

Quelques années se passent qui ne se signalent par aucun incident notable. Nous retrouvons Chopin à Vienne où le docteur Malfatti, médecin de la Cour — celui-là même qui donna ses soins à l’Aiglon mourant — lui réserve l’accueil le plus cordial ; mais loin de sa patrie il ressent cette nostalgique angoisse, ce zal mystérieux, où se mêle la volupté à la souffrance. Pour se soustraire à cette obsession morbide, il quitte Vienne avec un passeport pour l’Angleterre, sur lequel il avait fait mettre cette mention : Passant par Paris. Paris allait le retenir vingt ans !…

Il y arriva dans la première semaine d’octobre 1831 ; il donna son premier concert le 26 février de l’année suivante.

Ce début, bien qu’ardemment souhaité, lui causait la plus vive appréhension. « Anxieux, pâle d’émotion, il ne prit aucune nourriture de la journée, soutenu par l’attente fiévreuse qui le dévorait. Quand vint le soir et qu’il pénétra dans la salle de la maison Pleyel, il eut un éblouissement. Son corps était agité d’un tremblement nerveux. Le sang-froid lui revint peu à peu… »

À son second concert, il était à peine plus aguerri.

«  La foule m’intimide, disait-il à ce propos à son ami Liszt ; je me sens asphyxié par ces haleines précipitées, paralysé par ces yeux curieux, muet devant ces regards étrangers. »

Cet état de nervosisme ne fit que s’accentuer avec le temps.

Au cours d’un concert dont il était la principale attraction, on remarqua qu’il était nerveux, agacé ; son jeu s’en ressentait. Un ami s’approche et lui demande s’il est souffrant. « Non, lui répond-il avec brusquerie, mais il y a devant moi une spectatrice qui bat la mesure avec son pied, et si ce n’était pour les pauvres, j’enverrais le piano à tous les diables ! »


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LISZT

Il détestait être sollicité. Un jour, il reçut une invitation à déjeuner, suivie de cette recommandation : « Surtout, n’oubliez pas le piano ! » Chopin fit apporter au domicile de l’hôte peu délicat un piano, avec sa carte où il avait écrit : « Voici l’instrument demandé ! » — et il s’abstint de se rendre au déjeuner : leçon bien légitimement donnée au surplus.

Au genus irritabile n’appartiennent pas seulement les poètes ; tous les artistes, en général, ont l’épiderme sensible. On a souvent conté cet épisode auquel Chopin est encore mêlé : une dame, d’autres disent un banquier célèbre, qui ne brillait pas spécialement par le tact, l’avait invité. Aussitôt le repas fini, l’amphitryon s’approche du musicien. « Et maintenant, maître, n’aurons-nous pas le plaisir de vous entendre ? » À quoi le maestro ripostait, d’un air contrit : « C’est que j’ai si peu dîné !… » Et sans ajouter un mot il prenait congé de la société.

Il avait pourtant la faiblesse de se piquer d’être mondain et passait, en son temps, pour ce qu’on appelait un lion. Ceux qui l’ont connu à cette époque s’accordent à dire qu’il n’avait jamais été beau, « même de la passagère beauté que donne souvent la jeunesse ». Ils nous le représentent « très grand, très maigre, le nez en bec d’oiseau de proie, la bouche petite, mais les lèvres épaisses, légèrement lippues, l’œil voilé quand la flamme divine, irrésistiblement sympathique, ne s’y allumait pas ; il était, de plus, affecté d’un balancement de corps presque risible (sic)[4] ».

Par contre, il était d’une élégance raffinée ; il avait lancé la mode d’une sorte de gants ; telle lettre de lui, parmi les rares fragments de sa correspondance qu’on a pu retrouver — Liszt a rapporté que Chopin avait horreur d’écrire — témoigne de son goût pour les parfums de luxe et pour ces mille riens coûteux et inutiles qu’il désignait sous le nom de « galanteries ».

À la date où il s’exhibe dans cette tenue de dandy, il est recherché, adoré des femmes ; il ne connaît encore des succès féminins que les triomphes ; il en éprouvera plus tard les amertumes.

George Sand a dit de Chopin qu’il faisait naître, dans la même soirée, jusqu’à cinq et six passions, par le double prestige de sa personne et de son art ; mais un jour vint où l’amour le vainquit à son tour, lui, l’homme aux innombrables bonnes fortunes !

En 1835, au cours d’un voyage en Allemagne, Chopin avait rencontré des amis d’enfance, les Wodzinski, dont la sœur, Marie, était d’une beauté remarquable. Le musicien s’en éprit, des serments furent échangés, Chopin crut avoir touché au port. Mais le roman fut brutalement interrompu par la famille : Marie Wodzinska devint comtesse, et Chopin se retira, brisé, anéanti par ce dénouement qu’il n’avait pas prévu.

Il était encore sous le coup de cette déception quand il arriva à Paris, deux ans plus tard. Le hasard lui ménageait une rencontre d’où allait dépendre sa destinée.

Il n’est pas indifférent de faire connaître avec quelques détails, les origines et la nature de la liaison qui, désormais, unira, confondra les deux existences de Chopin et de George Sand. Pour une nature enchevêtrée et complexe comme celle de Chopin, tout se tient et chaque chose a son influence ; rarement directe, il est vrai, mais s’exerçant plus souvent par des chocs en retour et des contre-coups. Si l’on réfléchit que cette liaison, plus ou moins étroitement nouée, se resserrant et se relâchant tour à tour, mais jamais complètement rompue, s’est mêlée pendant plusieurs années à la trame de sa vie, ou plutôt qu’elle a été elle-même toute sa vie, peut-être comprendra-t-on mieux ce qu’il nous reste à dire.

Nous avons publié jadis le récit de la première rencontre de Chopin et de George Sand, rencontre qui devait être, pour le vibrant artiste, le prélude de si vives joies et de non moins vives désillusions ; nous la reprenons à la source où nous l’avions naguère empruntée[5].

« Grâce à son organisation délicate et nerveuse, à sa nature de sensitif, Chopin souffrait de tous les changements de température, et il était porté à considérer comme des avertissements d’en haut les émotions, les défaillances qu’il ressentait. Un jour, il avait plu constamment, et lui qui ne pouvait supporter l’humidité, tomba dans une disposition très sombre. Il n’avait reçu aucune visite, aucun livre nouveau n’était venu le distraire, aucune pensée mélodique ne s’était offerte à lui pour prendre forme.

« Vers 10 heures, il se souvint que c’était le jour où la comtesse C… réunissait un cercle de gens agréables et spirituels. En montant l’escalier couvert de tapis, il lui sembla être suivi d’une ombre d’où s’exhalait un parfum de violettes… Un pressentiment traversa son âme comme si quelque chose de personnel et de mystérieux lui arrivait : il fut sur le point de retourner chez lui ; mais souriant de sa superstition, il franchit rapidement les dernières marches.

« Après avoir salué la maîtresse de la maison, il s’assit à l’écart, plus disposé ce soir-là à écouter qu’à causer ; mais quand une partie de la société se fut retirée et qu’il ne resta plus que les intimes, il se mit au piano et, se sentant en verve, improvisa ce qu’il appelait de petites histoires musicales.

« Ses auditeurs l’écoutaient, suspendaient leur haleine tandis que lui, perdu dans ses pensées, les yeux sur son clavier, les oubliait entièrement. Quand il eut fini, relevant la tête, il vit, appuyée sur le piano, une dame, simplement vêtue, qui fixait sur lui des yeux noirs et ardents et qui semblait vouloir lire dans son âme.

« Tandis qu’il se sentait rougir sous le regard fascinateur, elle souriait, et comme il quittait son siège pour se dérober derrière un groupe de camélias, il entendit de nouveau le frôlement d’une robe de soie et le parfum des violettes : la même dame qui venait de le regarder avec tant d’attention s’approchait de lui, accompagnée de Liszt. Elle lui adressa d’une voix profonde et harmonieuse quelques paroles de louanges sur son jeu et surtout sur son improvisation. L’artiste, ému et flatté, l’écoutait en silence… »

La prise de possession était complète, absolue, mais ce fut une possession où, selon l’expression imagée de Rémy de Gourmont[6], l’incube ne fut pas le frêle musicien.

On a prétendu qu’avant d’avoir été « envoûté » par George Sand, Chopin éprouvait à son égard une réelle répugnance ; sans la détester, peut-être, il redoutait cette femme à « l’œil sombre », à qui l’on prêtait tant d’aventures.

George Sand a été diversement jugée ; mais ceux qui ont été à même de la bien connaître ont été généralement sévères pour cette « redoutable goule » qui ne suçait pas le sang de ses victimes, mais leur pompait le plus clair de leur génie. C’est encore Baudelaire qui l’a stigmatisée le plus vertement. Nous ne retiendrons de son virulent réquisitoire que ce passage : « La femme Sand est le prud’homme de l’immoralité. Elle a toujours été moraliste. Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale… Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues… George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches[7]. » On peut rapprocher de ce jugement cruel celui non moins dur de Nietzche[8], à qui est dû le mot de « terrible vache à écrire », mot qu’on cite fréquemment sans en connaître le père.


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GEORGE SAND
Gravure de Desmadryl d’après le portrait peint par A. Charpentier
(Collection de l’auteur)

Baudelaire a, paraît-il, écrit sur les capacités luxurieuses de la bonne dame de Nohant, une phrase que l’éditeur de ses œuvres n’a pas osé copier. Pruderie un peu ridicule ; nous avons toujours été, en cela, de l’avis du regretté Gourmont, qui appelait de ses vœux le temps où l’histoire littéraire cesserait d’être « un roman universitaire et une collection de drôleries pour la moralisation de la jeunesse ».

On a jeté les hauts cris quand fut publiquement dévoilée la perversité féminine de George Sand dans ses relations avec Musset[9], sa trahison inexcusable, dans les circonstances que l’on connaît ; ces révélations n’étaient-elles pas indispensables pour éclairer sa psychologie ? George Sand a joué de Chopin comme elle avait joué d’Alfred de Musset, jusqu’au jour où elle a jeté au panier cette poupée hors d’usage, après l’avoir proprement vidée ; oh ! sans doute, en l’entourant d’une sollicitude maternelle, et sans cesser jamais de lui accorder les Mon cher enfant ! dont elle était prodigue… mais sans cesser non plus d’enfiévrer ce fiévreux au delà de toute mesure.

Lorsque, dans l’automne de 1837, le mal dont il était depuis longtemps atteint prit une tournure sérieuse et qu’on lui eut conseillé un climat moins rude que celui de Paris, Chopin décida de passer l’hiver à Majorque. George Sand s’offrit à accompagner son « cher malade ». Nous ne voudrions pas gâter la beauté du geste, mais la vérité nous impose de constater qu’à ce moment-là même George Sand était couverte de rhumatismes[10], et que la santé de son fils était gravement compromise ; nous en tenons l’aveu consigné de sa propre plume.

« Mon fils, écrit-elle, que j’avais emmené frêle et malade, reprenait à la vie comme par miracle et guérissait une affection rhumatismale des plus graves, en courant, dès le matin, comme un lièvre échappé dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu’à la ceinture. La providence permettait à la bonne nature de faire pour lui ces prodiges : c’était bien assez d’un malade[11]. »

Celui-ci s’obstinait à dépérir « d’une manière effrayante ». Toute la Faculté de Palma l’avait condamné ; seule sa garde-malade s’obstinait à déclarer à tous venants qu’« il n’avait aucune affection chronique ; l’absence de régime fortifiant l’avait jeté, à la suite d’un catarrhe, dans un état de langueur dont il ne pouvait se retirer »…


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VUE DU PORT DE L’ÎLE DE MAJORQUE, vers 1860

Bientôt Chopin manifesta un état d’irascibilité qu’expliquait trop le singulier régime auquel il était soumis.

Il se mettait en colère « pour un bouillon poivré par les servantes… Les aliments majorquais et surtout la manière dont ils étaient préparés… lui causaient un invincible dégoût ».

À Majorque, on mangeait invariablement du porc. D’après le dire de George Sand elle-même, on fabriquait « plus de deux mille sortes de mets » avec l’animal chanté par Monselet.

Les vins qu’on buvait dans l’île paradisiaque n’étaient pas plus estimables que la viande qu’on y consommait. C’étaient, pour la plupart, « des vins liquoreux… abondants et exquis » ; mais les vins rouges, qui auraient été toniques s’ils avaient contenu les principes d’un bon vin naturel, étaient « durs, noirs, brûlants, chargés d’alcool. Tous ces vins, chauds et capiteux, étaient fort contraires à notre malade… ». On avait beau les tempérer d’eau, le cher malade ne s’en trouvait pas mieux et le mal évoluait, implacablement.

À entendre George Sand, les médecins n’y auraient rien connu, et « la bronchite avait fait place à une excitation nerveuse, qui produit plusieurs des phénomènes d’une phtisie laryngée ». Passons sur cette pathogénie fantaisiste et ne retenons que les indications fournies sur l’état de l’intéressant patient.

Les praticiens insulaires, n’y voyant goutte, avaient prescrit la thérapeutique la plus inopportune : la saignée et la diète, en particulier. Le laitage fut essayé sans plus de succès… Chopin continuait à tousser et à étouffer. On fit mander successivement un médecin, puis un second, puis un troisième, « tous plus ânes les uns que les autres ». N’allèrent-ils pas répandre dans toute l’île que Chopin était atteint de tuberculose ! Et George Sand de s’indigner contre ces bélîtres qui sont la cause qu’on les traite désormais en pestiférés.

Les habitants se détournaient de la maison habitée par les étrangers, comme d’une ladrerie. Pour tout Majorquais, la contagion de la phtisie était un dogme et ils n’avaient pas attendu que cette notion fût proclamée par les corps savants pour prendre les mesures nécessaires de prophylaxie. Le propriétaire du logis qui abritait le couple irrégulier mit en demeure ses locataires d’aller chercher un autre gîte ; il ne parlait de rien moins que de sacrifier aux flammes « le mobilier luxueux dont il avait eu la faiblesse de leur octroyer l’usage ». Finalement il consentit à se laisser fléchir, moyennant finances. Il était temps de transiger, car M. Vautour menaçait d’intenter un procès pour obliger « à recrépir sa maison infectée par la contagion » ; et, conclut George Sand en se remémorant l’aventure, « la jurisprudence indigène nous eût plumés comme des poulets ». On n’avait plus qu’à plier bagages et à reprendre le chemin de France.


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GEORGE SAND
d’après son portrait par Delacroix

Dans une atmosphère dont le souffle est comme une caresse, au sein d’une nature luxuriante, Chopin, malgré l’évolution continue de son mal, avait pu tout d’abord accorder une trêve à sa mélancolie ; les sombres pensées ne trouvaient pas d’asile durable dans cette île fortunée, où la vie avait les apparences d’un rêve. Sa compagne signale ce bien-être moral passager, sous l’heureuse influence du climat bienfaisant : « Il n’était plus sur terre, il était dans un empyrée de nuages d’or et de parfums ; il semblait noyer son imagination, si exquise et si belle, dans un monologue avec Dieu même ; et si parfois, sur le prisme radieux où il s’oubliait, quelque incident faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un affreux malaise, comme si, au milieu d’un concert sublime, une vielle criarde venait mêler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux pensées divines des grands maîtres. »

L’harmonie régnait encore entre les deux êtres, si peu faits pour vivre ensemble ; elle n’allait pas tarder à être troublée, puis à être rompue sans retour.

À ces ruptures, « qui donnent un si éclatant démenti aux promesses d’éternité des sentiments humains et qui nous rappellent si amèrement le néant et le vide de nos cœurs », il est indiscret autant que superflu de chercher une explication. « J’avais pour l’artiste, proteste George Sand, une sorte d’adoration maternelle très réelle et très vraie. » Sans doute Chopin, plus jeune que sa partenaire de quelques années, estimait-il insuffisante cette tendresse trop mûre sans être pure : peut-être aussi celle qui se vantait de ne s’être jamais départie d’une sollicitude de garde-malade, n’eut-elle pas pour son « cher enfant », « son cher cadavre », comme elle avait fini par le désigner, « ces immolations, ces sacrifices sans réserves, ces holocaustes de soi-même, non pas temporaires, mais constants », qui auraient pu réussir à calmer ses vivacités, ses exigences, ses mouvements brusques, et souvent injustes, d’humeur. Ils se supportèrent huit années, et ne se séparèrent qu’en 1847 ; mais avant d’en arriver à ce dénouement, que de scènes, plus cruelles que plaisantes ! Liszt en a raconté une qui est significative.

George Sand était partie en excursion malgré un orage des plus violents ; resté seul au logis, son ami, anxieux, fut pris d’une attaque de nerfs ; il eut un soulagement momentané à son angoisse en composant un prélude ! Mais quand la dame fut de retour il tomba en syncope à ses pieds. Ce simple incident éclaire les divergences des deux natures, et on devine lequel des deux devait être la victime de cette désharmonie.

Nous avons révélé, il y a nombre d’années[12], des lettres inédites de G. Sand à son médecin, le Dr Mollin[13]. Ces lettres, écrites, selon toute vraisemblance, vers 1843-1844, malgré leur expression banale, méritent d’être retenues en raison de l’intérêt qui s’attache à tout ce qui touche un homme comme Chopin, et aussi parce qu’elles nous renseignent très exactement sur sa maladie.

Voici, probablement, la première en date :


Mon cher Docteur, Chopin est souffrant : voulez-vous venir après votre dîner ? Je vous en prie.

À vous de cœur.

George Sand.

Docteur, nous vous prions de venir à notre aide. M. Chopin a renvoyé son flacon, et les pharmaciens ont refusé de le remplir de nouveau sans votre autorisation. Si vous pouvez passer aujourd’hui chez nous, vous nous ferez plaisir.

Mille compliments.

Jeudi matin.

George Sand.

S’agit-il d’une solution de morphine, ou d’une potion calmante ? Nous ne pouvons être plus précis, faute de renseignements. La lettre suivante donnerait plutôt créance à la première hypothèse :


Cher docteur, Chopin est très souffrant. Tâchez de venir aujourd’hui. Il a une névralgie dans la figure qui le rend très malade, et vous pouvez arrêter cela et lui donner une bonne nuit.

Tout à vous.

George Sand.

Quelle mélancolie s’exhale de ce billet laconique :


Cher docteur, venez voir Chopin aujourd’hui. Il est toujours très souffrant et s’attriste…

Tout à vous.

 Samedi.

George Sand.

Malgré la douleur de l’heure présente, G. Sand n’oublie pas ses obligations sociales. C’est le 1er janvier, le jour des cadeaux. On ne saurait trouver meilleure occasion d’affirmer sa sympathie à qui l’on aime :


Cher docteur, permettez-moi de vous offrir un ouvrage de ma fabrique et de vous souhaiter une bonne année en attendant le plaisir de vous voir et de vous souhaiter de vive voix beaucoup de malades à guérir et une santé à nous enterrer tous.

Tout à vous.

 1er janvier 44.

George Sand.

Les lettres se succèdent, toujours brèves, toujours navrantes :


Cher docteur, venez me voir aujourd’hui après une heure. Chopin a appris la mort de son père. Il en est brisé, moi aussi par contre-coup. Il ne veut voir personne de la journée. Mais je veux vous parler de lui.

Ne demandez donc que moi.

À vous de cœur.

 Dimanche.

George Sand.

Cher docteur, voulez-vous venir voir Chopin qui, sans être dans une crise aussi grave que celle de l’année dernière, a beaucoup de toux et d’étouffements depuis quelques jours. Venez dans l’après-midi afin que j’aie le plaisir de vous voir et de causer de lui avec vous.

Tout à vous de cœur.

 Dimanche matin.

George Sand.

Mon cher docteur, Chopin est horriblement enrhumé et tousse depuis deux jours d’une manière cruelle. Apportez-lui donc quelque chose pour le soulager et venez ce matin. Vous serez bien aimable.

T. à v.,
G. Sand.

C’est au tour de Chopin de prendre la plume. D’une main défaillante il trace ces mots d’une éloquence si attristée :


  Cher docteur,

Ayez la bonté de venir me voir aujourd’hui. Je souffre.

 Mardi matin.


Un mieux se produit, pourtant ; le malade va pouvoir goûter quelques jours de repos ; mais avant de partir il prie son docteur de lui renouveler ses prescriptions :


  Cher docteur,

Tout est prêt pour partir demain soir. Je ne veux pas quitter Paris sans vous voir et sans emporter de vos ordonnances.

Ainsi ayez la bonté de me donner une minute dans vos courses d’aujourd’hui.

  Votre tout dévoué

Chopin.

Veuillez aussi, je vous prie, venir en aide à ma mémoire, car mon calepin est encore plus quinteux que moi (si c’est possible).

 Mardi matin.


Dans le dossier auquel nous avons emprunté les lettres ci-dessus, se trouvaient les deux billets suivants, inédits comme les précédents, et également sans date précise :


  Cher docteur,

Madame Sand est souffrante depuis deux jours. Veuillez avoir la bonté de venir la voir aujourd’hui le plus tôt qu’il vous sera possible. Vous obligerez votre tout dévoué

Chopin.

 Dimanche matin.


  Cher docteur,

Veuillez avoir la bonté de venir voir Mme Sand aujourd’hui vers 6 heures. Votre tout dévoué

Chopin.

 Samedi.


La sollicitude des deux amants l’un pour l’autre pendant les phases aiguës de la maladie, se relâchait entre les crises jusqu’à peu à peu se lasser complètement.


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Photo Nadar
GEORGE SAND ÂGÉE
(Collection de l’auteur)

Quelques infidélités passagères de Chopin donnèrent à son amie le prétexte d’un roman où il ne jouait pas le beau rôle, selon le même procédé qu’elle avait employé pour se venger de Musset : Lucrezia Floriani est un pendant d’Elle et Lui, avec moins de talent.

Chopin en fut profondément affecté. Il quitta Nohant pour n’y plus retourner. Il ne devait pas se relever de ce dernier coup.

Incurable en sa mélancolie, anéanti dans le regret de l’idéal évanoui, replié de plus en plus sur ses amours défuntes, il ne fera plus désormais que cultiver sa douleur et saura lentement mourir du sentiment qui jusque-là l’aidait à vivre. « Son amour était devenu sa vie et, délicieux ou amer, il ne dépendait plus de lui de s’y soustraire. »

Ses tourments moraux, le dépérissement de ses forces physiques, les meurtrissures de son cœur, se trahissent dans les dernières œuvres que l’immortel artiste exhale comme un cri suprême de détresse. Il semble, comme on l’a observé, qu’à ces conceptions « manque parfois le souffle et l’air des vivants, comme si sa poitrine eût été faite pour une sphère plus raréfiée que la nôtre ». Les sonates qu’il composa vers la fin de sa vie ont « quelque chose de fiévreux, de morbide, de fantastique : c’est que la mort y passe, avec ses terreurs et ses visions macabres ».

Mais cette mort, qu’il appelait de ses vœux, refusait de l’exaucer ; avant de l’accueillir elle lui réservait encore bien des affres cruelles.

Ceux qui ont étudié la psychologie des tuberculeux n’ont pas laissé de noter, chez nombre d’entre eux, le besoin de déplacement, indice de leur fébrilité. Chopin vient enrichir d’un sujet nouveau cette observation si souvent vérifiée. Outre qu’il se plaisait à changer de logis, il aimait les longs voyages, et on le vit tour à tour à Carlsbad, Leipzig, Heidelberg, Marienbad, Londres, Édimbourg.

Il arrivait à Londres peu après la révolution de février ; le 21 avril 1848, il s’installait dans un home confortable. Il ne tarda pas à y être repris de ses étouffements et de ses malaises. C’est alors qu’il écrivait à un ami : « Je n’ai jamais maudit personne, mais je suis si las de la vie, que je maudirais Lucrezia [14]. Mais elle souffre de sa méchanceté qui augmente avec les années. »

En dépit de son état de santé, Chopin passa près d’un an en Angleterre et en Écosse. Dans une lettre datée du 22 novembre, il fait allusion à ses « névralgies », se plaignant de ne pouvoir ni respirer, ni dormir. Le 20 janvier suivant, il annonce qu’il a vu « M. Simon, grande réputation parmi les homéopathes » ; d’autres médecins ensuite, qui tâtonnent, mais ne le soulagent pas [15]. Quand, deux mois plus tard, il rentre à Paris, dans son appartement du Square d’Orléans, il est voûté, chancelant, et secoué à chaque instant par d’effrayantes quintes de toux[16].

Un désastre pour lui l’attendait : le médecin qui lui avait déjà rendu la santé, le bon et dévoué docteur Mollin, avait succombé, pendant son absence, à un mal foudroyant.

Le malade était désemparé ; à qui allait-il pouvoir désormais accorder sa confiance ? Les docteurs Cruveilhier, Louis et Fraenkel eurent beau se succéder à son chevet, multiplier leurs prescriptions, il n’avait aucune foi dans leurs remèdes. « Depuis que j’ai envoyé au diable toutes les drogues, écrit-il, je me sens plus fort ; cependant j’étouffe toujours ! »

Toutefois il ne désespère pas de guérir ; comme la plupart des phtisiques, il n’a pas conscience de la gravité de son état. Les crachements de sang ont cessé, les jambes n’enflent plus : c’est, à brève échéance, croit-il, le salut !…

Puis il retombe dans le découragement : l’infortuné musicien en veut à la science de son impuissance. Il se plaint que les médecins lui font jusqu’à deux visites par jour pour le soulager fort peu.

Vient alors à l’un de ses proches l’idée singulière de faire appel aux lumières d’un spécialiste… pour maladies de l’enfance ! « Il trouvera peut-être mieux qu’un autre le moyen de me guérir, dit le patient avec un sourire désenchanté ; car il y a en moi quelque chose de l’enfant. »

Malgré sa science, le Dr Blache, une célébrité de l’époque, échoua, comme avaient échoué les confrères non moins illustres qui l’avaient précédé.

Le patient se fit encore quelque temps illusion, mais cette « euphorie » fut de courte durée. Le mal empirait, l’œdème reprenait et augmentait, les efforts qu’il faisait pour aspirer l’air faisaient peine à voir. Maintenant, il parlait de sa mort prochaine comme d’un terme inévitable à un martyre dont il souhaitait la fin.

Pas un instant il ne perdit la lucidité de ses idées, ni la claire vue de ses intentions. Il exprima le désir d’être enterré au Père-Lachaise, à côté de Bellini, qu’il avait toujours admiré ; quant à son cœur, ce cœur « qui ne battait que pour la Pologne », il le léguait à une église de sa ville natale[17].

Détail peu connu : lorsque pour satisfaire à ce vœu ultime de son frère, la sœur de Chopin transporta le cœur du génial artiste à Varsovie, elle dut le passer en fraude à la douane, dissimulé sous sa robe !…

Un rival de Chopin appréciait en ces termes la musique du grand artiste : « Oui, talent, mais talent de chambre de malade. »

Il faudrait, en musique, des connaissances que nous ne possédons pas pour déterminer la valeur de l’influence de la maladie sur l’œuvre de Chopin. Devons-nous admettre que son génie soit entièrement constitué par son état morbide ? Le génie revêtirait-il, en d’autres termes, chez Chopin, une forme pathologique ?

Cette algophilie, que nous avons signalée au cours de cette étude et qui s’alimentait dans la morbidité même de l’état constitutif du sujet, doit-elle être considérée comme une des conditions de sa production géniale ? Assurément il y a là un problème du plus haut intérêt à résoudre : en possédons-nous tous les éléments ?

Il y a la part du romantisme ; il y a la part de ce tempérament fébrile, intimement lié au mal qui minait l’artiste. Ces exaltations, ces chutes subites, cette facilité à passer d’un extrême à l’autre, qui se sentent sans cesse dans son style, sont parallèles aux excitations et dépressions continuelles provenant de son état physique. Nous laissons à plus expert que nous le soin de délimiter l’importance de l’influence de l’état maladif de Chopin sur sa musique. Pour nous, cette influence est indéniable : elle nous paraît être le secret de ce charme morbide — si prenant — qui, chez Chopin, caractérise à la fois l’homme et l’œuvre.


*
* *

Liszt a laissé le récit sincère, sublime dans sa vérité nue, des derniers moments de son ami. Nous ne saurions mieux terminer qu’en reproduisant ces pages admirables, si dignes d’être conservées.

… Chopin ne quitta plus son lit et ne parla presque plus. À la nouvelle de sa maladie, sa sœur, arrivée subitement de Varsovie, s’établit à son chevet et ne s’en éloigna plus. Il vit ces angoisses, ces présages, ces redoublements de tristesse autour de lui sans témoigner de l’impression qu’il en recevait. Il s’entretenait de sa fin avec une tranquillité et une résignation toutes chrétiennes ; il ne cessa pourtant pas de prévoir un lendemain. Le goût qu’il eut toujours à changer de demeure[18], se manifesta encore une autre fois ; il prit un autre logement, en disposa l’ameublement à neuf, et se préoccupa d’arrangements minutieux ; n’ayant point décommandé les mesures qu’il avait ordonnées pour s’y installer, bientôt on commença le déménagement et il arriva que le jour même de sa mort on transportait ses meubles à cet appartement qu’il ne devait pas habiter.


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TOMBEAU DE FRÉDÉRIC CHOPIN
au Père-Lachaise

Craignait-il que la mort ne remplît par ses promesses, qu’après l’avoir touché de son doigt elle ne le laissât encore une fois à la terre, et que la vie ne lui fût plus cruelle s’il lui fallait la reprendre après en avoir rompu tous les fils ? Éprouvait-il cette double influence qu’ont ressentie quelques organisations supérieures, à la veille d’événements qui décidaient de leur sort ?

De semaine en semaine, bientôt de jour en jour, l’ombre de la mort devenait plus intense. La maladie touchait à son dernier terme ; les souffrances devenaient de plus en plus vives ; les crises se multipliaient, et à chaque fois ressemblaient davantage à la dernière agonie… Chopin retrouva jusqu’à la fin sa présence d’esprit et sa volonté vivace, ne perdant ni la lucidité de ses idées, ni la claire vue de ses intentions.

Les souhaits qu’il exprimait à ses moments de répit témoignent de la calme solennité avec laquelle il voyait arriver sa fin. Il voulut être enterré à côté de Bellini, avec lequel il avait eu des rapports aussi fréquents qu’intimes, durant le séjour que celui-ci fit à Paris. La tombe de Bellini est placée au Père-Lachaise à côté de celle de Cherubini, et le désir de connaître ce grand maître, dans l’admiration duquel il avait été élevé, fut un des motifs qui, lorsqu’en 1831 Chopin quitta Vienne pour se rendre à Londres, le décidèrent à passer par Paris où il ne prévoyait pas que son sort devait le fixer. Il est couché maintenant entre Bellini et Cherubini, génies si différents, et dont cependant Chopin se rapprochait à un égal degré, attachant autant de prix à la science de l’un qu’il avait d’inclination pour les inspirations de l’autre. Respirant le sentiment mélodique comme l’auteur de Norma, aspirant à la valeur, à la profondeur harmonique du docte vieillard, il était désireux de réunir, dans une manière grande et élevée, la vaporeuse vaguesse de l’émotion spontanée aux mérites des maîtres consommés.

Continuant jusqu’à la fin la réserve de ses rapports, il ne demanda à voir personne pour la dernière fois, mais il dora d’une reconnaissance attendrie les remerciements qu’il adressait aux amis qui venaient le visiter. L’instant fatal approchait, on ne se fiait plus à la journée, à l’heure suivante ; sa sœur et M. Guttmann l’assistèrent constamment et ne s’éloignèrent plus un instant de lui. Mme la comtesse Delphine Potocka, absente de Paris, y revint en apprenant que le danger devenait imminent. Tous ceux qui venaient auprès du mourant ne pouvaient se détacher du spectacle de cette âme si belle et si grande à ce moment suprême.


*
* *

Dans le salon avoisinant la chambre à coucher de Chopin, se trouvaient, constamment réunies, quelques personnes qui venaient tour à tour auprès de lui recueillir son geste et son regard, à défaut de sa parole défaillante. Le dimanche 15 octobre, des crises plus douloureuses encore que les précédentes durèrent plusieurs heures de suite. Il les supportait avec patience et une grande force d’âme. La comtesse Delphine Potocka, présente à cet instant, était vivement émue, ses larmes coulaient ; il l’aperçut debout au pied de son lit, grande, svelte, vêtue de blanc, ressemblant aux plus belles figures d’anges qu’imagina jamais le plus pieux des peintres ; il la prit sans doute pour quelque céleste apparition, et comme la crise lui laissait un moment de repos, il lui demanda de chanter ; on crut d’abord qu’il délirait, mais il répéta sa demande avec instance ; qui eût osé s’y opposer ? On roula le piano du salon jusqu’à la porte de sa chambre, et la comtesse chanta avec de vrais sanglots dans la voix ; les pleurs ruisselaient le long de ses joues, et jamais, certes, ce beau talent et cette voix admirable n’avaient atteint une si pathétique expression. Chopin sembla moins souffrir pendant qu’il l’écoutait ; elle chanta le fameux cantique à la Vierge, qui avait sauvé la vie, dit-on, à Stradella. « Que c’est beau ! mon Dieu, que c’est beau ! dit-il ; encore… encore ! » Quoique accablée par l’émotion, la comtesse eut le noble courage de répondre à ce dernier vœu d’un ami et d’un compatriote ; elle se remit au piano et chanta un psaume de Marcello. Chopin se trouva plus mal, tout le monde fut saisi d’effroi ; par un mouvement spontané, tous se jetèrent à genoux, personne n’osa parler, et l’on n’entendit plus que la voix de la comtesse planer comme une céleste mélodie au-dessus des soupirs et des sanglots qui en formaient le sourd accompagnement.

C’était à la tombée de la nuit ; une demi-obscurité prêtait ses ombres mystérieuses à cette triste scène ; la sœur de Chopin, prosternée près de son lit, pleurait et priait, et ne quitta plus cette attitude tant que vécut ce frère si chéri.

Pendant la nuit, l’état du malade empira ; il fut mieux au matin du lundi, et comme si par avance il avait connu l’instant désigné et propice, il demanda aussitôt à recevoir les derniers sacrements. En l’absence de l’abbé ***, avec lequel il était très lié depuis leur commune expatriation, ce fut l’abbé Alexandre Jelowicki, un des hommes les plus distingués de l’émigration polonaise, qu’il fit appeler. Il le vit à deux reprises ; lorsque le Saint Viatique lui fut administré, il le reçut avec une grande dévotion, en présence de ses amis. Peu après, il les fit approcher un à un de son lit, pour leur donner à chacun une dernière bénédiction, appelant la grâce de Dieu sur eux, leurs affections et leurs espérances ; tous les genoux se ployaient, les fronts s’inclinaient, les paupières étaient humides, les cœurs serrés et élevés.

Des crises toujours plus pénibles revinrent et continuèrent le reste du jour ; la nuit du lundi au mardi, il ne prononça plus un mot, et semblait ne plus distinguer les personnes qui l’entouraient ; ce n’est que vers onze heures du soir qu’il se sentit soulagé. L’abbé Jelowicki ne l’avait pas quitté : à peine eut-il recouvré la parole qu’il désira réciter avec lui les prières et les litanies des agonisants. Il le fit en latin, à haute et intelligible voix. À partir de ce moment, il tint sa tête constamment appuyée sur l’épaule de M. Guttmann, qui, durant tout le cours de cette maladie, lui avait consacré et ses jours et ses veilles.

Une convulsive somnolence dura jusqu’au 17 octobre 1849[19]. Vers deux heures, l’agonie commença, la sueur froide coulait abondamment de son front ; après un court assoupissement, il demanda d’une voix à peine audible : « Qui est près de moi ? » Il pencha sa tête pour baiser la main de M. Guttmann qui le soutenait et rendit l’âme dans ce dernier témoignage d’amitié et de reconnaissance ; il expira comme il avait vécu, en aimant !

Lorsque les portes du salon s’ouvrirent, on se précipita autour de son corps inanimé, et longtemps ne purent cesser les larmes qu’on versa sur lui.


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  1. Cf. L’Athenæum français, 22 mars 1856.
  2. Comte Wodkinszi, Les trois Romans de Frédéric Chopin. Paris, 1886.
  3. Lucrezia Floriani.
  4. Gazette anecdotique, 1896, 326.
  5. Gazette anecdotique, 1879, I, 158 (d’après une étude de M. Audley, parue dans le Correspondant).
  6. Les Amours de Chopin et de G. Sand (Mercure de France, juin 1900).
  7. Baudelaire, Mon cœur mis à nu, XXII. (Œuvres posthumes et Correspondances inédites, publiées par Eugène Crépet, Paris, 1887.)
  8. Cf. Les flâneries inactuelles (1888), du Crépuscule des Poètes, traduit par Henri Albert. (Mercure de France, Paris, 1899.)
  9. Cf. notre Cabinet secret de l’Histoire, t. IV, pp. 303-346 : Un roman vécu à trois personnages : A. de Musset, George Sand et le Dr Pagello.
  10. Du moins d’après E. Caro, G. Sand. Les Grands Écrivains, Hachette, édit., p. 70.
  11. George Sand, Un hiver à Majorque, Paris, C. Lévy, 1867.
  12. Dans notre article sur « La maladie de Chopin d’après des documents inédits ». (Chroniq. Méd., 1er novembre 1899.)
  13. Le Dr Mollin habitait 4, rue de l’Arcade.
  14. Lucrezia, c’est-à-dire G. Sand, qui venait de publier son roman : Lucrezia Floriani.
  15. Cf. Le Temps, 16 octobre 1915. (Les dernières notes de Chopin sur Paris, par R. Brancour.)
  16. Les derniers mois de la vie de Chopin (Revue Bleue, 4 novembre 1899).
  17. Le masque de Chopin, moulé par Clésinger, se trouve au musée de Czartoryski, à Cracovie.
  18. Il habitait alors 11, place Vendôme, où il avait emménagé en quittant la rue de Chaillot. Lors de son premier voyage à Paris, il avait loué deux modestes chambrettes au 1er étage du 27 du boulevard Poissonnière. Un peu plus tard, il s’était installé dans un superbe appartement, 26, Chaussée-d’Antin. Puis, pour se rapprocher de son idole, il avait loué un pavillon, contigu au petit hôtel qu’occupait George Sand, au 16 de la rue Pigalle.
  19. Dans la nuit du mardi au mercredi 17 octobre, le Dr Cruveilhier approcha un flambeau de la figure du moribond : « Souffrez-vous ? » demanda-t-il — « Plus », dit Chopin. Un instant après il rendait le dernier souffle, il était trois heures du matin.