Graziella/Chapitre 3

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Chez l’auteur (Œuvres complètes tome 29p. 211-232).


LIVRE NEUVIÈME



I


Notre retour à Naples, en longeant le fond du golfe de Baïa et les pentes sinueuses du Pausilippe, fut une véritable fête pour la jeune fille, pour les enfants, pour nous, un triomphe pour Andréa. Nous rentrâmes à la Margellina à nuit close et en chantant. Les vieux amis et les voisins du pêcheur ne se lassaient pas d’admirer sa nouvelle barque. Ils l’aidèrent à la décharger et à la tirer à terre. Comme nous lui avions défendu de dire à qui il la devait, on fit peu d’attention à nous.

Après avoir tiré l’embarcation sur la grève, et porté les paniers de figues et de raisins au-dessus de la cave d’Andréa, près du seuil de trois chambres basses habitées par la vieille mère, les petits enfants et Graziella, nous nous retirâmes inaperçus. Nous traversâmes, non sans serrement de cœur, le tumulte bruyant des rues populeuses de Naples, et nous rentrâmes dans nos logements.


II


Nous nous proposions, après quelques jours de repos à Naples, de reprendre la même vie avec le pêcheur toutes les fois que la mer le permettrait. Nous nous étions si bien accoutumés à la simplicité de nos costumes et à la nudité de la barque depuis trois mois, que le lit, les meubles de nos chambres et nos habits de ville nous semblaient un luxe gênant et fastidieux. Nous espérions bien ne les reprendre que pour peu de jours. Mais le lendemain, en allant chercher à la poste nos lettres arriérées, mon ami en trouva une de sa mère. Elle rappelait son fils sans retard en France pour assister au mariage de sa sœur. Son beau-frère devait venir au-devant de lui jusqu’à Rome. D’après les dates, il devait déjà y être arrivé. Il n’y avait pas à atermoyer : il fallait partir.

J’aurais dû partir avec lui. Je ne sais quel attrait d’isolement et d’aventure me retenait. La vie du marin, la cabane du pêcheur l’image de Graziella y étaient peut-être bien pour quelque chose, mais confusément. Le vertige de la liberté, l’orgueil de me suffire à moi-même à trois cents lieues de mon pays, la passion du vague et de l’inconnu, cette perspective aérienne des jeunes imaginations y étaient pour davantage.

Nous nous séparâmes avec un mâle attendrissement. Il me promit de venir me rejoindre aussitôt qu’il aurait satisfait à ses devoirs de fils et de frère. Il me prêta cinquante louis pour combler le vide que ces six mois avaient fait dans ma bourse, et il partit.


III


Ce départ, l’absence de cet ami, qui était pour moi ce qu’un frère plus âgé est à un frère presque enfant, me laissèrent dans un isolement que toutes les heures m’approfondissaient et dans lequel je me sentais enfoncer comme dans un abîme. Toutes mes pensées, tous mes sentiments, toutes mes paroles, qui s’évaporaient autrefois en les échangeant avec lui, me restaient dans l’âme, s’y corrompaient, s’y attristaient et me retombaient sur le cœur comme un poids que je ne pouvais plus soulever. Ce bruit où rien ne m’intéressait, cette foule où personne ne savait mon nom, cette chambre où aucun regard ne me répondait, cette vie d’auberge où l’on coudoie sans cesse des inconnus, où l’on s’assied à une table muette à côté d’hommes toujours nouveaux et toujours indifférents ; ces livres qu’on a lus cent fois, et dont les caractères immobiles vous redisent toujours les mêmes mots dans la même phrase et à la même place ; tout cela qui m’avait semblé si délicieux à Rome et à Naples, avant nos excursions et notre vie vagabonde et errante de l’été, me semblait maintenant une mort lente. Je me noyais le cœur de mélancolie.

Je traînai quelques jours cette tristesse de rue en rue, de théâtre en théâtre, de lecture en lecture, sans pouvoir la secouer ; puis enfin elle finit par me vaincre. Je tombai malade, de ce qu’on appelle le mal du pays. Ma tête était lourde ; mes jambes ne pouvaient me porter. J’étais pâle et défait. Je ne mangeais plus. Le silence m’attristait ; le bruit me faisait mal ; je passais les nuits sans sommeil et les jours couché sur mon lit, sans avoir ni l’envie ni même la force de me lever. Le vieux parent de ma mère, le seul qui pût s’intéresser à moi, était allé passer plusieurs mois à trente lieues de Naples, dans les Abruzzes, où il voulait établir des manufactures. Je demandai un médecin ; il vint, me regarda, me tâta le pouls et me dit que je n’avais aucun mal. La vérité c’est que j’avais un mal auquel sa médecine n’avait pas de remède, un mal d’âme et d’imagination. Il s’en alla. Je ne le revis plus.


IV


Cependant je me sentis si mal le lendemain que je cherchai dans ma mémoire de qui je pourrais attendre quelque secours, et quelque pitié si je venais à ne pas me relever. L’image de la pauvre famille du pêcheur de la Margellina, au milieu de laquelle je vivais encore en souvenir me revint naturellement à l’esprit. J’envoyai un enfant qui me servait chercher Andréa et lui dire que le plus jeune des deux étrangers était malade et demandait à le voir.

Quand l’enfant porta mon message, Andréa était en mer avec Beppino ; la grand-mère était occupée à vendre les poissons sur les quais de Chiaja. Graziella seule était à la maison avec ses petits frères. Elle prit à peine le temps de les confier à une voisine, de se vêtir de ses habits les plus neufs de Procitane, et elle suivit l’enfant, qui lui montra la rue, le vieux couvent, et la précéda sur l’escalier.

J’entendis frapper doucement à la porte de ma chambre. La porte s’ouvrit comme poussée par une main invisible : j’aperçus Graziella. Elle jeta un cri de pitié en me voyant. Elle fit quelques pas en s’élançant vers mon lit ; puis, se retenant et s’arrêtant debout, les mains entrelacées et pendantes sur son tablier, la tête penchée sur l’épaule gauche dans l’attitude de la Pitié : « Comme il est pâle, se dit-elle tout bas ; et comment si peu de jours ont-ils pu lui changer à ce point le visage ! Et où est l’autre ? » dit-elle en se retournant et en cherchant des yeux mon compagnon ordinaire dans la chambre. — Il est parti, lui dis-je, et je suis seul et inconnu à Naples. — Parti ? dit-elle. En vous laissant seul et malade ainsi ? Il ne vous aimait donc pas ! Ah ! si j’avais été à sa place, je ne serais pas partie, moi ; et pourtant je ne suis pas votre frère, et je ne vous connais que depuis le jour de la tempête ! »


V


Je lui expliquai que je n’étais pas malade quand mon ami m’avait quitté. « Mais comment ? reprit-elle vivement et avec un ton de reproche moitié tendre, moitié calme, « n’avez-vous pas pensé que vous aviez d’autres amis à la Margellina ? Ah ! je le vois, » ajouta-t-elle tristement et en regardant ses manches et le bas de sa robe, « c’est que nous sommes de pauvres gens et que nous vous aurions fait honte en entrant dans cette belle maison. C’est égal, poursuivit-elle en s’essuyant les yeux, qu’elle n’avait pas cessé de tenir attachés sur mon front et sur mes bras affaissés, quand même on nous eût méprisés, nous serions toujours venus. — Pauvre Graziella, répondis-je en souriant, Dieu me garde du jour où j’aurai honte de ceux qui m’aiment ! »


VI


Elle s’assit sur une chaise au pied de mon lit, et nous causâmes un peu.

Le son de sa voix, la sérénité de ses yeux, l’abandon confiant et calme de son attitude, la naïveté de sa physionomie, l’accent à la fois saccadé et plaintif de ces femmes des îles, qui rappelle, comme dans l’Orient, le ton soumis de l’esclave dans les palpitations mêmes de l’amour, la mémoire enfin des belles journées de la cabane passées au soleil avec elle ; ces soleils de Procida qui me semblaient encore ruisseler de son front, de son corps et de ses pieds dans ma chambre morne ; tout cela, pendant que je la regardais et que je l’écoutais, m’enlevait tellement à ma langueur et à ma souffrance, que je me crus subitement guéri. Il me semblait qu’aussitôt qu’elle serait sortie j’allais me lever et marcher. Cependant je me sentais si bien par sa présence que je prolongeais la conversation tant que je pouvais, et que je la retenais sous mille prétextes, de peur qu’elle ne s’en allât trop vite en emportant le bien-être que je ressentais.

Elle me servit une partie du jour sans crainte, sans réserve affectée, sans fausse pudeur comme une sœur qui sert son frère, sans penser qu’il est un homme. Elle alla m’acheter des oranges. Elle en mordait l’écorce avec ses belles dents pour en enlever la peau et pour en faire jaillir le jus dans mon verre en les pressant avec ses doigts. Elle détacha de son cou une petite médaille d’argent qui pendait par un cordon noir et se cachait dans sa poitrine. Elle l’attacha avec une épingle au rideau blanc de mon lit. Elle m’assura que je serais bientôt guéri par la vertu de la sainte image. Puis, le jour commençant à baisser, elle me quitta, non sans revenir vingt fois de la porte à mon lit pour s’informer de ce que je pourrais désirer encore et pour me faire des recommandations plus vives de prier bien dévotement l’image avant de m’endormir


VII


Soit vertu de l’image et des prières qu’elle lui fit sans doute elle-même, soit influence calmante de cette apparition de tendresse et d’intérêt que j’avais eue sous les traits de Graziella, soit que la distraction charmante que sa présence et son entretien m’avaient donnée eût caressé et apaisé l’agacement maladif de tout mon être, à peine fut elle sortie que je m’endormis d’un sommeil tranquille et profond.

Le lendemain, à mon réveil, en apercevant les écorces d’oranges qui jonchaient le plancher de ma chambre, la chaise de Graziella tournée encore vers mon lit, comme si elle l’avait laissée et comme si elle allait s’y rasseoir encore ; la petite médaille pendue à mon rideau par le collier de soie noire, et toutes ces traces de cette présence et de ces soins de femme qui me manquaient depuis si longtemps, il me sembla, d’abord mal éveillé, que ma mère ou une de mes sœurs était entrée le soir dans ma chambre. Ce ne fut qu’en ouvrant tout à fait les yeux et en rappelant mes pensées une à une que la figure de Graziella m’apparut telle que je l’avais vue la veille.

Le soleil était si pur, le repos avait si bien fortifié mes membres, la solitude de ma chambre m’était devenue si pesante, le besoin d’entendre de nouveau le son d’une voix connue me pressait si fort, que je me levai aussitôt, tout faible et tout chancelant que j’étais ; je mangeai le reste des oranges ; je montai dans un corricolo de place et je me fis conduire instinctivement du côté de la Margellina.


VIII


Arrivé près de la petite maison basse d’Andréa, je montai l’escalier qui menait à la plate-forme au-dessus de la cave, et sur laquelle s’ouvraient les chambres de la famille. Je trouvai sur l’astrico Graziella, la grand-mère, le vieux pêcheur Beppino et les enfants. Ils se disposaient à sortir au même moment, dans leurs plus beaux habits, pour venir me voir. Chacun d’eux portait, dans un panier ou dans un mouchoir ou à la main, un présent de ce que ces pauvres gens avaient imaginé devoir être plus agréable ou plus salutaire à un malade : celui-ci une flasque de vin blanc doré d’Ischia, fermée, en guise de liège, par un bouchon de romarin et d’herbes aromatiques qui parfument le vase ; celle-là des figues sèches, celle-ci des nèfles, les petits enfants des oranges. Le cœur de Graziella avait passé dans tous les membres de la famille.


IX


Ils jetèrent un cri de surprise en me voyant apparaître encore pâle et faible, mais debout et souriant devant eux. Graziella laissa rouler de joie à terre les oranges qu’elle tenait dans son tablier et, se frappant les mains l’une contre l’autre, elle courut à moi : « Je vous l’avais bien dit, s’écria-t-elle, que l’image vous guérirait si elle couchait seulement une nuit sur votre lit. Vous avais-je trompé ? » Je voulus lui rendre l’image, et je la pris dans mon sein, où je l’avais mise en sortant. « Baisez-la avant », me dit-elle. Je la baisai, et un peu aussi le bout de ses doigts, qu’elle avait tendus pour me la reprendre. « Je vous la rendrai si vous retombez malade, ajouta-t-elle en la remettant à son cou et en la glissant dans son sein ; elle servira à deux. »

Nous nous assîmes sur la terrasse, au soleil du matin. Ils avaient tous l’air aussi joyeux que s’ils eussent recouvré un frère ou un enfant de retour après un long voyage. Le temps, qui est nécessaire à la formation des amitiés intimes dans les hautes classes, ne l’est pas dans les classes inférieures. Les cœurs s’ouvrent sans défiance, ils se soudent tout de suite, parce qu’il n’y a pas d’intérêt soupçonné sous les sentiments. Il se forme plus de liaison et de parenté d’âme en huit jours parmi les hommes de la nature qu’en dix ans parmi les hommes de la société. Cette famille et moi nous étions déjà parents.

Nous nous informâmes réciproquement de ce qui nous était survenu de bien ou de mal depuis que nous nous étions séparés. La pauvre maison était en veine de bonheur. La barque était bénie. Les filets étaient heureux. La pêche n’avait jamais autant rendu. La grand-mère ne suffisait pas au soin de vendre les poissons au peuple devant sa porte ; Beppino, fier et fort, valait un marin de vingt ans, quoiqu’il n’en eût que douze. Graziella enfin apprenait un état bien au-dessus de l’humble profession de sa famille. Son salaire, déjà haut pour le travail d’une jeune fille, et qui monterait davantage encore avec son talent, suffirait pour habiller et nourrir ses petits frères, et pour lui faire une dot à elle-même quand elle serait en âge et en idée de faire l’amour.

C’étaient les expressions de ses parents. Elle était corailleuse, c’est-à-dire elle apprenait à travailler le corail. Le commerce et la manufacture du corail formaient alors la principale richesse de l’industrie des villes de la côte d’Italie. Un des oncles de Graziella, frère de la mère qu’elle avait perdue, était contremaître dans la principale fabrique de corail de Naples. Riche pour son état, et dirigeant de nombreux ouvriers des deux sexes, qui ne pouvaient suffire aux demandes de cet objet de luxe par toute l’Europe, il avait pensé à sa nièce, et il était venu peu de jours avant l’enrôler parmi ses ouvrières. Il lui avait apporté le corail, les outils, et lui avait donné les premières leçons de son art très-simple. Les autres ouvrières travaillaient en commun à la manufacture.

Graziella, dans l’absence continuelle et forcée de sa grand-mère et du pêcheur étant la gardienne unique des enfants, exerçait son métier à la maison. Son oncle, que ses occupations retenaient presque toujours, envoyait depuis quelque temps à la jeune fille son fils aîné, cousin de Graziella, jeune homme de vingt ans, sage, modeste, rangé, ouvrier d’élite, mais simple d’esprit, rachitique et un peu contrefait dans sa taille. Il venait le soir, après la fermeture de la fabrique, examiner le travail de sa cousine, la perfectionner dans le maniement des outils et lui donner aussi les premières leçons de lecture, d’écriture et de calcul. « Espérons », me dit tout bas la grand-mère pendant que Graziella détournait les yeux, « que cela tournera au profit des deux, et que le maître deviendra le serviteur de sa fiancée. » Je vis qu’il y avait une pensée d’orgueil et d’ambition pour sa petite-fille dans l’esprit de la vieille femme. Mais Graziella ne s’en doutait pas.


X


La jeune fille me mena par la main dans sa chambre, pour me faire admirer les petits ouvrages de corail qu’elle avait déjà tournés et polis. Ils étaient proprement rangés sur du coton dans de petits cartons sur le pied de son lit. Elle voulut en façonner un morceau devant moi. Je faisais tourner la roue du petit tour avec le bout de mon pied, en face d’elle, pendant qu’elle présentait la branche rouge de corail à la scie circulaire qui la coupait en grinçant. Elle arrondissait ensuite ces morceaux, en les tenant du bout des doigts, et en les usant contre la meule.

La poussière rose couvrait ses mains, et, volant quelquefois jusqu’à son visage, saupoudrait ses joues et ses lèvres d’un léger fard, qui faisait paraître ses yeux plus bleus et plus resplendissants. Puis elle s’essuya en riant et secoua ses cheveux noirs, dont la poussière me couvrit à mon tour « N’est-ce pas, dit-elle, que c’est un bel état pour une fille de la mer comme moi ? Nous lui devons tout, à la mer : depuis la barque de mon grand-père et le pain que nous mangeons jusqu’à ces colliers et à ces pendants d’oreilles dont je me parerai peut-être un jour, quand j’en aurai tant poli et tant façonné pour de plus riches et de plus belles que moi. »

La matinée se passa ainsi à causer à folâtrer à travailler sans que l’idée me vînt de m’en aller Je partageai, à midi, le repas de la famille. Le soleil, le grand air, le contentement d’esprit, la frugalité de la table, qui ne portait que du pain, un peu de poisson frit et des fruits conservés dans la cave, m’avaient rendu l’appétit et les forces. J’aidai le père, après midi, à raccommoder les mailles d’un vieux filet étendu sur l’astrico.

Graziella, dont nous entendions le pied cadencé faisant tourner la meule, le bruit du rouet de la grand-mère et les voix des enfants qui jouaient avec les oranges sur le seuil de la maison, accompagnaient mélodieusement notre travail. Graziella sortait de temps en temps pour secouer ses cheveux sur le balcon, nous échangions un regard, un mot amical, un sourire. Je me sentais heureux, sans savoir de quoi, jusqu’au fond de l’âme. J’aurais voulu être une des plantes d’aloès enracinées dans les clôtures du jardin, ou un des lézards qui se chauffaient au soleil auprès de nous sur la terrasse et qui habitaient avec cette pauvre famille les fentes du mur de la maison.


XI


Mais mon âme et mon visage s’assombrissaient à mesure que baissait le jour. Je devenais triste en pensant qu’il fallait regagner ma chambre de voyageur. Graziella s’en aperçut la première. Elle alla dire quelques mots tout bas à l’oreille de sa grand-mère.

« Pourquoi nous quitter ainsi ? dit la vieille femme, comme si elle eût parlé à un de ses enfants. N’étions-nous pas bien ensemble à Procida ? Ne sommes-nous pas les mêmes à Naples ? Vous avez l’air d’un oiseau qui a perdu sa mère et qui rôde en criant autour de tous les nids. Venez habiter le nôtre, si vous le trouvez assez bon pour un monsieur comme vous. La maison n’a que trois chambres, mais Beppino couche dans la barque. Celle des enfants suffira bien à Graziella, pourvu qu’elle puisse travailler le jour dans celle où vous dormirez. Prenez la sienne, et attendez ici le retour de votre ami. Car un jeune homme bon et triste comme vous, seul dans les rues de Naples, cela fait de la peine à penser. »

Le pêcheur, Beppino, les petits enfants même, qui aimaient déjà l’étranger, se réjouirent de l’idée de la bonne femme. Ils insistèrent vivement, et tous ensemble, pour me faire accepter son offre. Graziella ne dit rien, mais elle attendait avec une anxiété visible, voilée par une distraction feinte, ma réponse aux insistances de ses parents. Elle frappait du pied, par un mouvement convulsif et involontaire, à toutes les raisons de discrétion que je donnais pour ne pas accepter.

Je levai à la fin les yeux sur elle. Je vis qu’elle avait le blanc des yeux plus humide et plus brillant qu’à l’ordinaire, et qu’elle froissait entre ses doigts et brisait une à une les branches d’une plante de basilic qui végétait dans un pot de terre sur le balcon. Je compris ce geste mieux que de longs discours. J’acceptai la communauté de vie qu’on m’offrait. Graziella battit des mains et sauta de joie en courant, sans se retourner dans sa chambre, comme si elle eût voulu me prendre au mot, sans me laisser le temps de me rétracter.


XII


Graziella appela Beppino. En un instant, son frère et elle emportèrent, dans la chambre des enfants, son lit, ses pauvres meubles, son petit miroir entouré de bois peint, la lampe de cuivre, les deux ou trois images de la Vierge qui pendaient aux murs attachées par des épingles, la table et le petit tour où elle travaillait le corail. Ils puisèrent de l’eau dans le puits, en répandirent avec la paume de la main sur le plancher, balayèrent avec soin la poudre de corail sur la muraille et sur les dalles ; ils placèrent sur l’appui de la fenêtre les deux pots les plus verts et les plus odorants de baume et de réséda qu’ils purent trouver sur l’astrico. Ils n’auraient pas préparé et poli avec plus de soin la chambre des noces si Beppo eût dû amener le soir sa fiancée dans la maison de son père. Je les aidais en riant à ce badinage.

Quand tout fut prêt, j’emmenai Beppino et le pêcheur avec moi pour acheter et rapporter le peu de meubles qui m’étaient nécessaires. J’achetai un petit lit de fer complet, une table de bois blanc, deux chaises de jonc, une petite brasière en cuivre où l’on brûle, les soirs d’hiver pour se chauffer, les noyaux enflammés d’olives ; ma malle, que j’envoyai prendre dans ma cellule, contenait tout le reste. Je ne voulais pas perdre une nuit de cette vie heureuse qui me rendait comme une famille. Le soir même, je couchais dans mon nouveau logement. Je ne me réveillai qu’au cri joyeux des hirondelles, qui entraient dans ma chambre par une vitre cassée de la fenêtre, et à la voix de Graziella, qui chantait dans la chambre à côté en accompagnant son chant du mouvement cadencé de son tour.


XIII


J’ouvris la fenêtre qui donnait sur de petits jardins de pêcheurs et de blanchisseuses encaissés dans le rocher du mont Pausilippe et dans la place de la Margellina.

Quelques blocs de grès brun avaient roulé jusque dans ces jardins et tout près de la maison. De gros figuiers, qui poussaient à demi écrasés sous ces rochers, les saisissaient de leurs bras tortueux et blancs et les recouvraient de leurs larges feuilles immobiles. On ne voyait, de ce côté de la maison, dans ces jardins du pauvre peuple, que quelques puits surmontés d’une large roue, qu’un âne faisait tourner, pour arroser par des rigoles, le fenouil, les choux maigres et les navets ; des femmes séchant le linge sur des cordes tendues de citronnier en citronnier ; des petits enfants en chemise jouant ou pleurant sur les terrasses de deux ou trois maisonnettes blanches éparses dans les jardins. Cette vue si bornée, si vulgaire et si livide des faubourgs d’une grande ville me parut délicieuse en comparaison des façades hautes des rues profondément encaissées et de la foule bruyante des quartiers que je venais de quitter. Je respirais de l’air pur au lieu de la poussière, du feu, de la fumée de cette atmosphère humaine que je venais de respirer. J’entendais le braiment des ânes, le chant du coq, le bruissement des feuilles, le gémissement alternatif de la mer au lieu de ces roulements de voitures, de ces cris aigus du peuple et de ce tonnerre incessant de tous les bruits stridents qui ne laissent dans les rues des grandes villes aucune trêve à l’oreille et aucun apaisement à la pensée.

Je ne pouvais m’arracher de mon lit, où je savourais délicieusement ce soleil, ces bruits champêtres, ces vols d’oiseaux, ce repos à peine ridé de la pensée ; et puis, en regardant la nudité des murs, le vide de la chambre, l’absence des meubles, je me réjouissais en pensant que cette pauvre maison du moins m’aimait, et qu’il n’y a ni tapis, ni tentures, ni rideaux de soie qui vaillent un peu d’attachement. Tout l’or du monde n’achèterait pas un seul battement de cœur ni un seul rayon de tendresse dans le regard à des indifférents.

Ces pensées me berçaient doucement dans mon demi-sommeil ; je me sentais renaître à la santé et à la paix. Beppino entra plusieurs fois dans ma chambre pour savoir si je n’avais besoin de rien. Il m’apporta sur mon lit du pain et des raisins que je mangeai en jetant des grains et des miettes aux hirondelles. Il était près de midi. Le soleil entrait à pleins rayons dans ma chambre avec sa douce tiédeur d’automne quand je me levai. Je convins avec le pêcheur et sa femme du taux d’une petite pension que je donnerais par mois, pour le loyer de ma cellule, et pour ajouter quelque chose à la dépense du ménage. C’était bien peu, ces braves gens trouvaient que c’était trop. On voyait bien que, loin de chercher à gagner sur moi, ils souffraient intérieurement de ce que leur pauvreté et la frugalité trop restreinte de leur vie ne leur permettaient pas de m’offrir une hospitalité dont ils eussent été plus fiers si elle ne m’avait rien coûté. On ajouta deux pains à ceux qu’on achetait chaque matin pour la famille, un peu de poisson bouilli ou frit à dîner du laitage et des fruits secs pour le soir, de l’huile pour ma lampe, de la braise pour les jours froids : ce fut tout. Quelques grains de cuivre, petite monnaie du peuple à Naples, suffisaient par jour à ma dépense. Je n’ai jamais mieux compris combien le bonheur était indépendant du luxe, et combien on en achète davantage avec un denier de cuivre qu’avec une bourse d’or, quand on sait le trouver où Dieu l’a caché.


XIV


Je vécus ainsi pendant les derniers mois de l’automne et pendant les premiers mois de l’hiver. L’éclat et la sérénité de ces mois de Naples les font confondre avec ceux qui les ont précédés. Rien ne troublait la monotone tranquillité de notre vie. Le vieillard et son petit-fils ne s’aventuraient plus en pleine mer à cause des coups de vent fréquents de cette saison. Ils continuaient à pêcher le long de la côte, et leur poisson vendu sur la marine par la mère fournissait amplement à leur vie sans besoin.

Graziella se perfectionnait dans son art ; elle grandissait et embellissait encore dans la vie plus douce et plus sédentaire qu’elle menait depuis qu’elle travaillait au corail. Son salaire, que son oncle lui apportait le dimanche, lui permettait non-seulement de tenir ses petits frères plus propres et mieux vêtus et de les envoyer à l’école, mais encore de donner à sa grand-mère et de se donner à elle-même quelques parties de costumes plus riches et plus élégants, particuliers aux femmes de leur île : des mouchoirs de soie rouge pour pendre derrière la tête en long triangle sur les épaules ; des souliers sans talon, qui n’emboîtent que les doigts du pied, brodés de paillettes d’argent ; des soubrevestes de soie rayée de noir et de vert : ces vestes galonnées sur les coutures flottent ouvertes sur les hanches, elles laissent apercevoir par-devant la finesse de la taille et les contours du cou orné de colliers ; enfin de larges boucles d’oreilles ciselées où les fils d’or s’entrelacent avec de la poussière de perles. Les plus pauvres femmes des îles grecques portent ces parures et ces ornements. Aucune détresse ne les forcerait à s’en défaire. Dans les climats où le sentiment de la beauté est plus vif que sous notre ciel et où la vie n’est que l’amour, la parure n’est pas un luxe aux yeux de la femme : elle est sa première et presque sa seule nécessité.


XV


Quand, le dimanche ou les jours de fête, Graziella ainsi vêtue sortait de sa chambre sur la terrasse, avec quelques fleurs de grenades rouges ou de lauriers-roses sur le côté de la tête dans ses cheveux noirs ; quand, en écoutant le son des cloches de la chapelle voisine, elle passait et repassait devant ma fenêtre comme un paon qui se moire au soleil sur le toit ; quand elle traînait languissamment ses pieds emprisonnés dans ses babouches émaillées en les regardant, et puis qu’elle relevait sa tête avec un ondoiement habituel du cou pour faire flotter le mouchoir de soie et ses cheveux sur ses épaules ; quand elle s’apercevait que je la regardais, elle rougissait un peu, comme si elle eût été honteuse d’être si belle ; il y avait des moments où le nouvel éclat de sa beauté me frappait tellement que je croyais la voir pour la première fois, et que ma familiarité ordinaire avec elle se changeait en une sorte de timidité et d’éblouissement.

Mais elle cherchait si peu à éblouir et son instinct naturel de parure était si exempt de tout orgueil et de toute coquetterie, qu’aussitôt après les saintes cérémonies, elle se hâtait de se dépouiller de ses riches parures et de revêtir la simple veste de gros drap vert, la robe d’indienne rayée de rouge et de noir et de remettre à ses pieds les pantoufles au talon de bois blanc, qui résonnaient tout le jour sur la terrasse comme les babouches retentissantes des femmes esclaves de l’Orient.

Quand ses jeunes amies ne venaient pas la chercher ou que son cousin ne l’accompagnait pas à l’église, c’était souvent moi qui la conduisais et qui l’attendais, assis sur les marches du péristyle. À sa sortie, j’entendais avec une sorte d’orgueil personnel, comme si elle eût été ma sœur ou ma fiancée, les murmures d’admiration que sa gracieuse figure excitait parmi ses compagnes et parmi les jeunes marins des quais de la Margellina. Mais elle n’entendait rien, et, ne voyant que moi dans la foule, me souriait du haut de la première marche, faisait son dernier signe de croix avec ses doigts trempés d’eau bénite et descendait modestement, les yeux baissés, les degrés au bas desquels je l’attendais.

C’est ainsi que, les jours de fête, je la menais le matin et le soir aux églises, seul et pieux divertissement qu’elle connût et qu’elle aimât. J’avais soin, ces jours-là, de rapprocher le plus possible mon costume de celui des jeunes marins de l’île, afin que ma présence n’étonnât personne et qu’on me prît pour le frère ou pour un parent de la jeune fille que j’accompagnais.

Les autres jours elle ne sortait pas. Quant à moi, j’avais repris peu à peu ma vie d’étude et mes habitudes solitaires, distraites seulement par la douce amitié de Graziella et par mon adoption dans sa famille. Je lisais les historiens, les poëtes de toutes les langues. J’écrivais quelquefois ; j’essayais, tantôt en italien, tantôt en français, d’épancher en prose ou en vers ces premiers bouillonnements de l’âme, qui semblent peser sur le cœur jusqu’à ce que la parole les ait soulagés en les exprimant.

Il semble que la parole soit la seule prédestination de l’homme et qu’il ait été créé pour enfanter des pensées, comme l’arbre pour enfanter son fruit. L’homme se tourmente jusqu’à ce qu’il ait produit au-dehors ce qui le travaille au-dedans. Sa parole écrite est comme un miroir dont il a besoin pour se connaître lui-même et pour s’assurer qu’il existe. Tant qu’il ne s’est pas vu dans ses œuvres, il ne se sent pas complètement vivant. L’esprit a sa puberté comme le corps.

J’étais à cet âge où l’âme a besoin de se nourrir et de se multiplier par la parole. Mais, comme il arrive toujours, l’instinct se produisit en moi avant la force. Dès que j’avais écrit, j’étais mécontent de mon œuvre et je la rejetais avec dégoût. Combien le vent et les vagues de la mer de Naples n’ont-ils pas emporté et englouti, le matin, de lambeaux de mes sentiments et de mes pensées de la nuit, déchirés le jour et s’envolant sans regret loin de moi !


XVI


Quelquefois Graziella, me voyant plus longtemps enfermé et plus silencieux qu’à l’ordinaire, entrait furtivement dans ma chambre pour m’arracher à mes lectures obstinées ou à mes occupations. Elle s’avançait sans bruit derrière ma chaise, elle se levait sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus mes épaules, sans le comprendre, ce que je lisais ou ce que j’écrivais ; puis, par un mouvement subit, elle m’enlevait le livre ou m’arrachait la plume des doigts en se sauvant. Je la poursuivais sur la terrasse, je me fâchais un peu : elle riait. Je lui pardonnais ; mais elle me grondait sérieusement, comme aurait pu faire une mère.

« Qu’est-ce que dit donc si longtemps aujourd’hui à vos yeux ce livre ? murmurait-elle avec une impatience moitié sérieuse, moitié badine. Est-ce que ces lignes noires sur ce vilain vieux papier n’auront jamais fini de vous parler ? Est-ce que vous ne savez pas assez d’histoires pour nous en raconter tous les dimanches et tous les soirs de l’année, comme celle qui m’a tant fait pleurer à Procida ? Et à qui écrivez-vous toute la nuit ces longues lettres que vous jetez le matin au vent de la mer ? Ne voyez-vous pas que vous vous faites mal et que vous êtes tout pâle et tout distrait quand vous avez écrit ou lu si longtemps ? Est-ce qu’il n’est pas plus doux de parler avec moi, qui vous regarde, que de parler des jours entiers avec ces mots ou avec ces ombres qui ne vous écoutent pas ? Dieu ! que n’ai-je autant d’esprit que ces feuilles de papier ! Je vous parlerais tout le jour, je vous dirais tout ce que vous me demanderiez, moi, et vous n’auriez pas besoin d’user ainsi vos yeux et de brûler toute l’huile de votre lampe. » Alors elle me cachait mon livre et mes plumes. Elle m’apportait ma veste et mon bonnet de marin. Elle me forçait de sortir pour me distraire.

Je lui obéissais en murmurant, mais en l’aimant.