Gretchen, récit de la haute mer

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GRETCHEN
RÉCIT DE LA HAUTE MER

I.

Dans un hameau de la Bavière rhéhane, situé non loin des bords de la Spire, un vieux paysan fumait, tranquillement assis sur un banc de bois, devant la porte de sa ferme. Le printemps brillait de tout son éclat, l’aubépine fleurissait partout sur les haies, le rossignol chantait sous les buissons, et du haut des grands arbres le coucou vagabond jetait son cri d’appel. À cette époque de l’année, il y a dans la nature tant de vie et de mouvement, le travail latent de la sève se montre de toutes parts si actif, que l’âme humaine participe, elle aussi, à ce rajeunissement universel. Habitué à vivre au milieu des champs, le vieux laboureur n’en ressentait que plus vivement l’influence des premiers beaux jours. Les mains sur ses genoux, la tête penchée, il promenait ses regards sur la verte campagne qui se déroulait devant lui et sur les eaux de la rivière qui coulaient vers le Rhin. Il en avait compté déjà beaucoup de ces riantes saisons si chères à la jeunesse : combien lui serait-il donné d’en voir encore ? Ainsi pensait-il vaguement, car la pente de la rêverie conduit vite à la tristesse ; puis, comme il se redressait pour lancer la fumée de sa pipe, il aperçut à l’angle du chemin le facteur du village qui s’avançait vers lui.

— Tenez, père Walther, cria le facteur, voici une lettre couverte de timbres de toutes les couleurs. Cela doit venir de bien loin.

— Une lettre de mon fils ! murmura le vieillard, une lettre de ce pauvre Karl, qui ne nous avait pas écrit depuis plus de trois ans ! Gretchen ! Gretchen !…

La jeune fille qu’il appelait parut sur le seuil de la porte, tenant à la main la coiffe du dimanche, qu’elle s’occupait à festonner. — Qu’y a-t-il, mon père ? demanda Gretchen.

Le vieux paysan ne répondait pas : il lisait lentement, épelant chaque mot, à demi-voix, et trop bas cependant pour que Gretchen pût l’entendre. Celle-ci, debout devant le vieillard, le regardait avec attention ; elle cherchait à deviner sur sa physionomie l’impression que lui causait la lecture de la lettre. — Eh bien ! mon père, dit-elle enfin avec une vivacité impatiente, est-ce de mon frère, est-ce de Karl ? Où est-il ? que fait-il ?…

— Où il est ? répliqua le vieillard. Tu le sais bien, à deux mille lieues d’ici, en Amérique. — Et il replia la lettre.

— Mais enfin quelles nouvelles ?

— Les nouvelles, mon enfant, elles sont bien tristes, va ! Je veux dire qu’il m’annonce des choses bien sérieuses… Quant aux nouvelles, j’aurais tort d’affirmer qu’elles sont mauvaises : elles sont bonnes, trop bonnes même…

— Mon cher père, reprit Gretchen en s’asseyant près du vieux laboureur, je ne vous comprends pas. Voyons, dites-le-moi franchement, que vous écrit mon frère ?

— Oh ! il en a écrit bien long ! Il a parfaitement réussi là-bas ; ses affaires sont en bon chemin ; il est marié…

— Eh bien ! tant mieux ! répliqua la jeune fille. Vous serez tranquille maintenant ; je ne vous verrai plus tourmenté, inquiet, comme cet hiver. Je vous le disais bien, Karl ne donnera de ses nouvelles que quand il aura quelque chose de bon à nous apprendre.

— Ce n’est pas tout, interrompit le vieillard, écoute ce passage que je vais te lire, écoute-le bien : « Enfin, mon père, je vous en conjure, vendez tout ce que vous possédez là-bas, — et cela n’est pas grand-chose, — vendez tout et venez nous rejoindre. Vous serez heureux auprès de nous, et sans vous notre bonheur ne saurait être complet. Tout sera prêt pour vous recevoir. Oh ! nous trouverons bien à marier Gretchen par ici… »

— Quoi ! s’écria la jeune fille ; vendre tout, champ, jardin, maison, et puis partir !… aller en Amérique !

Walther regarda fixement sa fille et lui répondit par un signe de tête affirmatif ; puis, lui prenant les deux mains avec tendresse, il ajouta :

— Il y a longtemps que mon parti est pris ; j’attendais que ton frère nous appelât. Ici, vois-tu bien, la pauvreté nous gagne, mon enfant, et si je venais à mourir, je te laisserais peut-être des dettes pour tout héritage. Le peu que nous possédons suffit à peine à nous faire vivre Je suis vieux, que Dieu me retire de ce monde, et te voilà seule, sans appui, sans fortune !…

— Vous êtes encore fort et plein de santé, mon père, répliqua Gretchen. Pourquoi voir les choses en noir ? Je m’aiderai, et le ciel m’aidera. Comment feront donc les pauvres filles comme moi qui restent au pays ?

— Tu veux dire : Je ferai comme les autres, je me marierai… Et puis après ?

Gretchen baissa la tête et ne répondit pas.

— Et puis après ?… La famille vient, on contracte des dettes et on traîne la chaîne toute sa vie. Est-ce que quelqu’un aurait déjà pensé à toi par hasard ? Ce n’est pas le grand Ludolph, le mécanicien, un bon garçon, mais qui cache les qualités de son cœur sous une enveloppe un peu rude. Ce n’est pas le gros Ludwig, le fils du cabaretier ; ces gens-là ne recherchent que les filles riches. Encore moins serait-ce le petit Max, le fils du maître d’école,… un bon sujet, bien élevé, qui ne manquera pas de fortune ; mais il n’a point d’état, et il m’a tout l’air de rêver aux étoiles. Je n’en vois guère d’autres autour de nous.

— Qui vous parle de cela, mon cher père ? reprit Gretchen en se détournant pour essuyer une larme. Je suis née ici, je me plais dans ce pays, où j’ai grandi, et je voudrais y vivre…

Le soleil se couchait derrière des nuages diaphanes qui se teignaient des nuances les plus variées, depuis le rouge pourpre jusqu’au rose le plus tendre ; les oiseaux redoublaient de vivacité dans leurs chants, et le parfum des fleurs s’exhalait partout de la terre attiédie. La nature semblait se revêtir de sa plus riche parure pour plaire à l’homme et lui donner confiance en la bonté divine. Le père et la fille, diversement agités par leurs pensées, demeurèrent quelque temps silencieux devant le magnifique spectacle d’un ciel serein éclairant de sa lueur affaiblie un vert horizon largement ondulé. Le petit champ, le jardin et la maisonnette, encadrés dans ce tableau charmant, leur paraissaient plus riants que jamais ; le printemps se reflétait partout, et chaque brin d’herbe balancé par le vent du soir semblait saluer au passage le vieux paysan et sa fille, qui s’étaient mis à se promener dans les étroites allées du parterre.

— Pour moi, pensait tout bas le vieillard, je ne puis plus prendre racine ailleurs ; il est trop tard pour recommencer à vivre. Ce petit domaine, déjà échancré par des emprunts, va se convertir bientôt en un peu d’argent qui tiendra dans le creux de ma main. Il faut donc tout vendre, les arbres que j’ai plantés, cette terre que j’ai remuée durant cinquante années, et tous les souvenirs mêlés de tristesse et de joie qui s’y rattachent ! C’est comme si j’enterrais vivante la meilleure partie de moi-même. — Puis, se redressant tout à coup, il dit à haute voix : — Voyons, Gretchen, un peu de raison. On dit que le pays là-bas est magnifique ; pour peu d’argent, on achète des terres tant qu’on en veut. Ah ! là on est à l’aise, on a où s’ébattre.

Mais Gretchen ne l’écoutait pas. Arrêtée devant un poirier chargé de fleurs plus blanches que la neige, elle murmurait à demi-voix :

— Petit arbre que j’ai soigné de mes mains, je ne te verrai donc plus fleurir ; je ne verrai plus le chardonneret nicher dans ta tige, je ne tendrai plus la main pour recevoir ton beau fruit mûr à l’automne.

Son père l’avait entendue ; lui aussi il avait le cœur gros, et quand leurs regards se rencontrèrent, ils fondirent en larmes.

— Viens, ma Gretchen, viens dans les bras de ton vieux père, et pleure tout à ton aise, mon enfant. Ah ! j’aurais eu mauvaise idée de toi, si tu avais pu dire adieu à tout ceci sans verser une larme. Hélas ! la vie est pleine de choses que nous abandonnerons avec des pleurs, et pleine aussi de choses que nous accueillerons avec le sourire de l’espérance ! Dans tout le pays, on estimait le vieux Walther pour sa probité et pour la droiture de son esprit. Discret et prudent, il n’aimait point à se mêler des affaires des autres ; encore moins aimait-il à conter les siennes. Un riche voisin, qui avait la passion d’agrandir ses propriétés, traita avec lui de la vente de son petit domaine, et quoique cette transaction se fît à l’amiable, le bruit se répandit bientôt dans la contrée que Walther et Margaret allaient partir. Comme Gretchen était jolie, les jeunes filles n’en furent pas fâchées, et les jeunes gens la regardèrent avec des yeux de regret qui faisaient dire aux anciens : Son départ fera couler plus d’une larme.

Un jour que Walther, accompagné de Gretchen, revenait au village, Ludolph le mécanicien l’arrêta sans façon au milieu du chemin : — Eh bien ! monsieur Walther, vous avez reçu une lettre d’Amérique, et moi aussi. Vous partez, et moi j’en fais autant. On dit qu’il y a de l’argent à gagner là-bas : ma foi, je ne vois pas pourquoi je n’irais pas faire fortune en Amérique comme tant d’autres.

— Je vous souhaite bonne chance, répliqua le vieillard.

— La seule chose qui m’ennuyait, continua Ludolph, c’était de faire la traversée tout seul. Puisque vous devez vous embarquer bientôt, je prends passage sur le même navire que vous. Laissez faire, mademoiselle Margaret, j’aurai soin de vous et de votre père. Je connais les navires, moi ; j’ai travaillé sur les ports de mer ; j’ai même fait une fois plus de trois lieues sur la pleine mer par un temps affreux. Ah ! ces vagues-là, voyez-vous, cela ne plaisante pas ! Il y en a qui sont hautes comme votre maison.

Gretchen, qui tenait le bras de son père, fit un mouvement d’impatience que Ludolpl prit pour un geste d’effroi.

— Oui, continua-t-il, plus hautes que votre maison ; mais, bah ! on s’y fait. Dites-moi, monsieur Walther, est-il vrai que vous avez vendu votre petit bien le double de sa valeur ? C’est une fameuse affaire, et j’en suis bien aise pour vous.

— Je l’ai vendu ce qu’il vaut, ni plus, ni moins, répliqua Walther ; puis, sans en attendre plus long, il continua son chemin, tandis que Ludolpli passait sa main dans son épaisse barbe, aussi rousse que l’herbe brûlée par le soleil d’août, et le regardait s’éloigner en disant à demi-voix : — Il n’est pas en humeur de plaisanter aujourd’hui, le père Walther !

À quelques pas de là, Gretchen se pencha vers son père : — Quel ennuyeux compagnon de voyage nous allons avoir, mon Dieu !

— On n’est pas toujours à même de choisir ses compagnons, dit le vieux paysan. Il y a des gens dont les paroles douces et choisies ressemblent à une pluie d’été qui tombe sur une terre altérée, mais ils sont rares. Il y en a d’autres au contraire dont les discours, pareils à la grêle, s’abattent à l’improviste sur nos pensées les plus intimes et nous blessent sans le vouloir.

En parlant ainsi, ils marchaient toujours. Cédant à ce mouvement involontaire qui fait que l’on hâte le pas en approchant de chez soi, Walther marchait à grandes enjambées. Gretchen avait peine à le suivre, elle commençait à rester en arrière. Au moment où elle abordait le sentier conduisant droit à sa demeure, la jeune fille jeta un regard sur une prairie couverte de longues herbes déjà mûres pour la faux. Appuyé le long d’un arbre se tenait le petit Max, le fils du maître d’école. Avec ses longs cheveux blonds rejetés sur le cou, ses yeux bleus et sa petite redingote verte serrée à la taille, il avait l’air d’un jeune rêveur plus avide de s’élever dans le monde des idées que préoccupé des affaires de la vie. Il s’inclina devant Gretchen, qui passa sans oser le regarder. Bien rarement Max lui avait adressé la parole depuis les jours de la première enfance ; ils se connaissaient très intimement, quoique sans se voir, connue on se connaît à la campagne, où tout le monde est à peu près de la même condition. Max arrivait tout récemment de Munich, où il avait achevé ses études à l’université. Son séjour dans la capitale lui donnait un certain prestige aux yeux de tous les habitants de la contrée. Au village, Gretchen lui eût peut-être rendu son salut ; mais en ce lieu solitaire la présence de Max lui causait une surprise qui la troublait. Elle se mit donc à marcher plus vite pour rejoindre son père, qui se retournait en la cherchant du regard, lorsque la voix de Max, harmonieuse et suave, retentit non loin d’elle ; il chantait ces jolis vers de Goethe :

 
So hab’ ich wirklich dich verloren,
Bist du, o Schöne, mir entflohn [1]


Prête à quitter le pays, Gretchen se laissa prendre tout aussitôt à la pensée que ces vers lui étaient adressés comme un discret adieu : elle n’osa reporter ses regards vers Max, qui s’éloignait à pas lents, à demi caché par la haie de la prairie : mais les deux vers résonnaient à son oreille, elle se les répétait à elle-même, et la rougeur lui montait au front. Tout ce qui l’entourait lui sembla tout à coup plus riant et plus gracieux que par le passé ; il y avait dans son cœur un épanouissement nouveau, et comme l’éclosion d’un sentiment inattendu. Bientôt pourtant à ce premier mouvement de joie succéda un retour de mélancolique tristesse. — Ces vers charmants, pensa-t-elle, est-ce pour moi qu’il les a chantés ?… Peut-être les disait-il pour se distraire, par habitude, sans prendre garde à moi ? Oh ! non, ce n’est pas à moi que s’applique ce mot, o Schœne ! mais plutôt à quelque belle fille de Munich !… Que j’ai été sotte de prêter l’oreille à cette chanson !…

En raisonnant ainsi, Gretchen cherchait à ramener dans son esprit le calme qu’elle avait perdu. C’était bien difficile ; l’illusion, qui se retirait d’elle, la laissait en proie à une émotion trop visible pour qu’elle ne désirât pas rester seule pendant quelques instants. Au lieu d’aller rejoindre son père, qui se reposait sur le banc de bois, elle fit le tour du petit jardin, affectant de regarder l’un après l’autre les arbres à fruit plantés en ligne et les pots de fleurs rangés au midi devant le mur de la maison. De ce même côté se trouvait un jasmin touffu, soutenu par un espalier, dont la brise du soir répandait au loin le suave parfum. En s’approchant du délicat arbuste, Gretchen s’aperçut que le sable de l’allée avait été foulé. Son premier mouvement fut d’effacer avec le pied cette trace mystérieuse, et son cœur recommença à battre avec force : elle regarda autour d’elle pour s’assurer que personne ne pouvait la voir, pas même son père. Derrière une branche basse du jasmin, qui avait été repliée avec intention, Gretchen découvrit un petit bouquet artistement disposé et formé d’une marguerite qu’entouraient des pensées de toutes les nuances. Ce petit bouquet, Gretchen le saisit vivement ; elle le cacha et l’emporta dans sa chambrette, dont elle ferma la porte à clé. Bientôt elle fut debout devant son miroir, rajustant sa chevelure, passant à son cou la chaîne et la croix d’or du dimanche. Ainsi parée, elle se regardait d’abord avec une certaine inquiétude. Peu à peu la pâleur que l’émotion avait répandue sur ses joues fit place à un vif incarnat ; ses yeux s’animèrent d’un éclat tempéré par les longs cils qui les ombrageaient. Elle sourit, elle entr’ouvrit une bouche fraîche et rose, parée de petites dents fines et perlées. Le rayon qui réchauffait son cœur illumina subitement le pur visage de la jeune fille, et Gretchen répéta à demi-voix : o Schœne ! o Schœne ! Cet accès de douce folie ne dura qu’un instant. Cachant sa tête dans ses mains, Gretchen se prit à rougir ; elle se reprocha ce mouvement de vanité, qui ne convenait point à une pauvre fille comme elle. Et d’ailleurs le départ pour les lointains pays n’allait-il pas dissiper à jamais ce rêve de bonheur ? Ainsi pensait-elle, bien qu’une vague espérance tempérât l’amertume de ces réflexions. Elle se sentait moins abattue, moins attristée qu’auparavant. À travers les incertitudes de sa destinée, l’assurance qu’elle était aimée suffisait à la soutenir et à lui donner du courage. Absorbé par d’autres pensées, le père Walther s’occupait activement des préparatifs du voyage. Plus ce sacrifice était douloureux pour lui, plus il lui tardait de le voir accompli. De son côté, Gretchen mettait tout en ordre dans la maison ; elle rangeait avec soin dans des coffres, dans des malles, les divers objets qu’elle devait emporter avec elle. Le père et la fille échangeaient à peine quelques paroles durant ces jours d’un travail pénible, craignant de s’affliger l’un l’autre par des allusions trop directes au départ, qui devenait imminent. Walther s’étonnait de voir sa fille plutôt rêveuse qu’attristée ; il admirait son énergie et appréhendait moins vivement pour elle le moment fatal où il faudrait dire à la patrie un éternel adieu.

Le jour fixé pour le départ arriva enfin : c’était une chaude et sereine journée d’août, pleine de calme et de lumière. Les hirondelles gazouillaient à l’envi sur le toit de la maison, qui allait être déserte. Levée dès l’aurore, Gretchen se mit à la fenêtre ; elle voulait une dernière fois contempler en paix l’horizon doux et souriant qu’elle se reprochait d’avoir trop souvent considéré avec l’indifférence de l’habitude. L’air était si suave, il y avait dans l’azur du ciel, semé çà et là de petits nuages empourprés, tant de fermeté et une si complète assurance de beau temps, que la jeune fille ne put s’empêcher de dire à demi-voix : — Oh ! non, non ! tout n’est pas fini pour moi aujourd’hui ! Qu’adviendra-t-il de la pauvre Gretchen ? Dieu le sait, mais malgré tout elle a confiance.

Puis, apercevant son père, qui ouvrait la porte du jardin : — Tout est prêt, lui dit-elle ; mon père, allons remercier Dieu des jours tranquilles que nous avons passés ici, et prions-le de nous soutenir dans les épreuves et les périls qui nous attendent.

Ils prièrent ensemble quelques instants. — Mon enfant, dit Walther en se relevant, celui qui est parti seul, et le premier, a accompli le plus rude sacrifice. Le ciel a béni ses travaux, et il nous appelle pour partager avec nous le bonheur dont il jouit. Partons donc, quoi qu’il en coûte ; courons nous jeter dans les bras de ton frère… Je ne maudis pas ce pays, qui nous refuse le nécessaire. Oh ! non ! je l’aime toujours, et peut-être y laissons-nous quelques amis…

Ces derniers mots arrachèrent un soupir à Gretchen, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le père et la fille se mirent en marche, précédés des chariots qui emportaient leur bagage, et qu’ils suivaient lentement comme un convoi funèbre. Une dernière fois ils se détournèrent pour revoir encore la maison abandonnée.

— Puisqu’il est si cruel de dire adieu aux muets témoins de notre existence, s’écria Walther, qu’il doit être doux de retrouver ceux qui nous attendent !… Allons, ma fille, tout est consommé ici !… en route… pour l’Amérique !


II.


Les deux voyageurs ne tardèrent pas à arriver à Anvers. Un grand nombre d’émigrants s’y était rendu déjà de divers points de l’Allemagne. On les voyait se promener sur les places publiques, le long des canaux, autour du port, par petits groupes, les uns insouciants et considérant toute chose avec indifférence, les autres mélancoliques et tristes, portant autour d’eux des regards qui ne semblaient rien saisir. Pour la plupart de ces habitants de l’intérieur des terres, la vue d’un navire était un spectacle nouveau ; ils ne comprenaient rien à ces mille cordages qui s’entre-croisent avec tant d’ordre, et les eaux tranquilles des bassins ne leur donnaient aucun pressentiment des agitations de la haute mer. Bien qu’ils fussent déjà en route, le grand voyage n’avait pas commencé pour eux. Cependant au fond de leurs cœurs il y avait une secrète inquiétude et comme un amer chagrin : tantôt leurs pensées s’élançaient en avant vers l’inconnu, tantôt elles se reportaient en arrière sur la patrie abandonnée.

Parmi les émigrants, nul ne ressentait plus vivement que Walther et sa fille Gretchen ce trouble de l’esprit qui essaie de percer les mystères de l’avenir pour échapper aux regrets du passé. Les jours d’attente leur paraissaient bien longs ; aussi éprouvèrent-ils un soulagement à leur tristesse lorsque le navire qui devait les emporter eut achevé ses préparatifs. Les ballots de toute sorte qui encombraient le quai s’étaient peu à peu rangés dans les flancs du vaste bâtiment ; le pont remis en ordre se présentait propre, luisant, dans toute sa longueur, et les voiles, à demi déployées sur les vergues, semblaient appeler la brise. Autour de la Cérès (ainsi se nommait le navire), les émigrants bourdonnaient comme des abeilles qui cherchent la ruche. Parmi eux, le grand Ludolph allait et venait en se donnant beaucoup de mouvement. Lorsque Gretchen arriva au pied de l’échelle pour monter à bord, il s’avança vers elle en lui offrant la main ; mais la jeune fille franchit les degrés d’un pas rapide.

— Merci, merci, lui dit-elle ; croyez-vous que je ne puisse monter seule les marches d’un escalier ? et n’ai-je pas cette corde pour me tenir ?

— Cette corde s’appelle une tire-veille, répliqua Ludolph, cette autre qui lie le navire au quai s’appelle un grelin ; nous ne sommes plus à terre, mademoiselle Gretchen, et l’on change de langage en changeant d’élément et de manière de vivre. Je connais tout cela, moi, j’ai travaillé sur les ports de mer.

Gretchen s’était rapprochée de son père, qui cherchait par où descendre dans l’entrepont, où se trouvaient les cabines des émigrants.

— Ah ! vous voilà bien embarrassés, dit Ludolph ; ces maisons flottantes ne ressemblent point aux autres : ici les chambres à coucher sont dans la cave… Tenez, prenons par ici ; vous ne connaissez peut-être pas encore tout l’intérieur du navire. Pardon si je passe le premier.

En parlant ainsi, Ludolph descendit le grand escalier de l’arrière, accompagné de Walther et de sa fille. Arrivé sur le carré principal, il poussa une porte entr’ouverte et dit à demi-voix :

— Voici la chambre du capitaine ; regardez, s’il vous plaît, quelle propreté ! Comme c’est bien tenu !

Le capitaine, qui dans ce moment même rangeait ses cartes et ses instruments de navigation, se retourna avec vivacité et ferma sa porte en pestant contre les indiscrets qui aiment à mettre leur nez partout.

— Les marins sont toujours un peu brusques, dit Ludolph sans se déconcerter. Par ici, par ici ! Voyez-vous, mademoiselle Margaret, ce grand cornet de fer-blanc ? C’est un porte-voix : « Eh ! du navire ! eh ! » Voilà comment on crie en pleine mer, quand on veut engager la conversation avec un bâtiment que l’on rencontre. Je connais tout cela, moi, j’ai travaillé sur des ports de mer…

Au bruit qu’il avait fait en criant dans le porte-voix, un officier de la Cérès sortit de sa cabine. — Qu’est-ce que vous faites ici ? dit-il avec colère ; n’êtes-vous pas des passagers de l’entrepont ? Passez à l’avant du navire.

Puis, apercevant le gracieux visage de Gretchen, qui rougissait :

— Pardon, mademoiselle, ajouta le marin ; veuillez prendre mon bras, et je vais vous conduire à votre demeure. Il faut de l’ordre à bord d’un navire, surtout quand il y a beaucoup de passagers.

Très mortifié du peu de succès qu’il avait obtenu dans cette promenade à travers le navire, Ludolph suivait sans rien dire l’officier qui donnait le bras à Gretchen. La jeune fille baissait les yeux, tout interdite de l’extrême politesse du marin. Quand ils furent arrivés à la partie de l’entrepont affectée au logement des passagers, l’officier salua Gretchen et son père, puis se retira. Dans cet espace assez large, mais bien restreint en proportion du nombre de ceux qui l’occupaient, s’étendait un double rang de cabines étroites. Chaque émigrant s’occupait de disposer avec ordre ses malles, ses paquets, ses effets de toute sorte. Par la claire-voie entr’ouverte arrivaient avec l’air du dehors les bruits du port et de la grande ville d’Anvers, chants de matelots, grincement des poulies et murmure sonore des grosses cloches qui sonnaient midi à toutes les églises. À mesure qu’ils avaient fini de ranger leur cellule, les émigrants remontaient sur le pont pour respirer plus librement et pour se mêler au moins par la pensée à ce mouvement, à cette vie de la terre qu’une longue navigation allait suspendre autour d’eux.

À la marée haute, tous les marins s’agitaient sur le pont : le câble qui liait le navire aux bornes du quai venait d’être lâché ; il s’agissait de se touer vers l’entrée des bassins, dont la porte béante livrait passage aux eaux du fleuve. L’équipage tirait sur le grelin, et chantait en cadence ; les émigrants accoudés sur la lisse regardaient sans rien dire les quais, les maisons, la foule, qui semblaient se retirer lentement et s’éloigner d’eux. Ludolph, qui ne pouvait se résigner à rester en paix comme les autres voyageurs, avait posé les mains sur la corde sans en être prié, et il chantait aussi, lorsqu’un gros matelot à la face réjouie serra dans sa main caleuse la main de l’émigrant ; en même temps il lui écrasait le pied d’un coup de talon, comme pour mieux battre la mesure. Cette lourde plaisanterie fit pousser un cri à celui qui en était la victime ; l’équipage y répondit par un bruyant éclat de rire, et les passagers eux-mêmes ne purent s’empêcher de sourire à la mine piteuse de l’important Ludolph. Celui-ci, en s’éloignant vers l’arrière du navire, se heurta dans un cordage qu’il n’apercevait pas : son chapeau neuf, tombé dans le bassin, se mit à flotter doucement à côté du grand navire. On riait à bord ; sur le quai, la foule oisive prenait plaisir à regarder le feutre à grands bords qui voguait comme un nautile sur les mers tropicales. Au même instant, un canot qui venait de terre passa à portée de la coiffure flottante. Ce canot conduisait un voyageur attardé qui se rendait à bord de la Cérès avec sa malle. Accostant le navire, le voyageur monta précipitamment l’échelle, et Ludolph, en recevant de sa main le chapeau tout mouillé, ne put retenir un cri de surprise. Les regards des autres émigrants se tournèrent avec curiosité vers le nouveau-venu.

— Mon père, s’écria Gretchen ; mon père, voyez donc comme il ressemble à quelqu’un de notre pays,… à…

— À Max, répliqua Walther, car c’est bien lui ! Que peut-il aller faire en Amérique ?…

Max vint saluer le vieux Walther ; il s’inclina doucement devant Gretchen, puis alla se mêler au groupe des émigrants assis au pied du grand mât. Lorsque le navire eut dépassé les portes du bassin et que le flot de la marée baissante commença à l’emporter vers l’embouchure du fleuve, l’ordre, un moment troublé par la confusion du départ, se rétablit peu à peu sur le pont et dans l’intérieur du navire. Les émigrants descendirent pour prendre leur repas ; il ne resta en haut que Max. Il se promenait en fumant, les yeux fixés sur la noble flèche de la cathédrale, autour de laquelle les plus hautes maisons d’Anvers ressemblaient à des brebis couchées aux pieds du berger. Ludolph en l’abordant vint l’arracher à sa rêverie.

— Tu vas donc en Amérique aussi, toi ?

— Tu l’as dit, répliqua Max.

— Et qu’y vas-tu chercher ?

— Ce qui me manque en Europe.

— La fortune ? N’as-tu pas de quoi vivre au pays ?

— As-tu peur d’être gêné là-bas ? Il y a place pour moi et pour bien d’autres encore sur le sol du Nouveau-Monde !

— Mais il n’y a plus de place à bord, tout l’entrepont est plein. J’ai eu bien de la peine à me caser auprès de Walther et de Gretchen… Je tenais à me loger près d’eux pour leur être utile pendant la traversée.

— Ne t’inquiète pas, répliqua Max ; je trouverai où me mettre. Voici le capitaine qui paraît sur le pont, j’ai deux mots à lui dire.

— Tu vas voir comme il reçoit les gens d’entrepont, dit Ludolph ; je connais les marins, moi…

— Et moi, je connais celui-ci, répondit Max. Après s’être assuré d’un regard que le capitaine n’avait aucun ordre à donner, et quand il l’eut vu s’asseoir sur un banc avec la tranquillité d’un chef qu’aucune pensée sérieuse n’agite, Max s’approcha poliment du capitaine et lui remit une lettre. Le marin la parcourut rapidement, tendit la main au jeune voyageur, et l’emmena dans sa cabine. Ludolph restait sur le pont les yeux ouverts, la bouche béante, surpris et un peu jaloux de voir disparaître le petit Max par cet escalier de l’arrière qui était interdit aux passagers de seconde classe.

Le soir, Walther et sa fille avaient reparu sur le pont. Entraînée par le courant, la Cérès glissait avec rapidité entre les rives basses de l’Escaut.

— Gretchen, ma chère enfant, disait le vieux paysan, vois donc comme ces prairies semblent se reculer et nous fuir, emportant avec elles leurs troupeaux qui mugissent et bondissent sur l’herbe… Ainsi la vie s’en va et nous quitte. Au bout de ce fleuve, il y a la mer ; au bout de notre courte existence, il y a l’éternité !

— Oh ! ces prairies sont charmantes, répondit Gretchen : on sent l’odeur de l’herbe verte comme au printemps, et je ne puis m’empêcher de songer au petit pré tout émaillé de fleurs qui se trouve chez nous, au bas du coteau…

Elle s’interrompit tout à coup. Celui dont l’arrivée subite lui avait rappelé ce souvenir était là, devant elle. Max ne parut point avoir entendu la dernière partie de sa phrase ; mais quand elle l’eut achevée : — Monsieur Walther, dit-il à voix basse, le capitaine du navire a fait transporter vos bagages et ceux de mademoiselle votre fille dans une cabine séparée, à l’arrière, près de la sienne. Vous y serez mieux que dans l’entrepont, où tant de personnes se trouvent rassemblées.

Le père et la fille se regardaient avec surprise.

— Mais, dit Walther, le capitaine ne fait peut-être pas attention que je ne puis payer le prix d’une cabine de l’arrière.

— Que lui importe ? répondit Max. Il est le maître ici, et puisqu’il lui convient de vous être agréable, vous ne pouvez le refuser. D’ailleurs le déménagement est fait, je suis installé dans votre ancienne demeure, et tout décidé à ne pas vous y laisser revenir.

— Mon ami, pour ma fille, et un peu pour moi, je vous remercie de votre obligeance, dit Walther ; touchez là, j’accepte, mais à une condition…

Gretchen s’éloigna de quelques pas, voyant que son père voulait parler bas à Max.

—… À la condition que cet acte d’obligeance ne sera pas pour moi un sujet d’inquiétude dans l’avenir. Vous entendez, Max, — et il lui serrait la main avec effusion, — je vous crois homme d’honneur. Il y a ici un compatriote trop empressé de nous prodiguer ses soins, et dont je suis content que nous soyons un peu moins rapprochés. Si nous recouvrons la liberté de ce côté, c’est avec l’espoir de ne pas l’aliéner par un autre… Ah ! si j’étais seul, il ne m’en coûterait pas d’être votre obligé.

— Soyez tranquille, répondit Max, il est convenu que vous tenez cette cabine de l’autorité absolue du capitaine, et que vous y resterez parfaitement libres.

Il se retira après avoir pressé la main du vieil émigrant, qui demeurait un peu troublé des incidents de cette première journée de voyage. Ludolph regardait de loin Walther et sa fille installés à l’arrière du navire, sur la dunette, où il ne lui était pas permis de mettre le pied. Il ne comprenait rien à ce changement subit, et une secrète tristesse se répandait sur ses pensées. Gretchen, simple fille des champs, qui fuyait la pauvreté comme lui, était-elle donc passée dans une sphère plus haute, où il ne lui serait plus possible de la rencontrer à toute heure ? Ainsi s’évanouissait pour Ludolph tout le charme d’une traversée qu’il avait entreprise avec une vague espérance de se rendre utile à Walther et agréable à sa fille.

Tandis qu’il se livrait à ces réflexions, jetant à la brise les bouffées de fumée sortie de sa grosse pipe, Walther et Gretchen s’entretenaient à demi-voix et regardaient le soleil, qui allongeait démesurément sur l’herbe des plaines l’ombre des bœufs et des chevaux. Peu à peu le silence se faisait sur la terre, et de rares étoiles se montraient vers l’orient à travers un réseau de petits nuages pommelés. Pendant une demi-heure encore, le navire, poussé par un vent du soir à peine sensible, continua de glisser sans bruit au milieu des eaux jaunes et profondes ; puis le vent fraîchit, un bruissement plus sonore retentit à la proue, un mouvement d’oscillations plus sensible fit balancer le bâtiment : les voiles se gonflèrent pleinement, le flot allongé se creusa sous la quille, la terre se couvrit d’ombre et sembla s’affaisser dans la nuit. Enfin l’écume jaillit et festonna les flancs de la Cérès, que le courant de l’Escaut venait de jeter sur les vagues retentissantes de la grande mer.


III


Les premiers jours de navigation sont toujours difficiles pour ceux qui n’ont pas l’habitude de la mer. Indépendamment de la souffrance que cause aux passagers inexpérimentés le mouvement du navire, joint au bruit monotone des flots soulevés par la brise, et qui semblent se poursuivre sans pouvoir s’atteindre jamais, il y a pour eux l’étonnement d’une vie nouvelle, la brusque suspension de toutes leurs habitudes. Ceux qui ne sont pas accoutumés à rêver et à vivre en eux-mêmes contractent immédiatement un ennui cruel, qui les rend dignes de pitié. Enlevés aux travaux des champs et arrachés à la vue des campagnes, les émigrants embarqués à bord de la Cérès montaient sur le pont par petits groupes, essayaient de causer un peu, puis redescendaient, étourdis, troublés, dans l’étroit espace qui leur servait de campement. Le grand Ludolph, malgré sa constitution robuste, n’avait point échappé au malaise qui tourmentait ses compagnons de voyage. Condamné à une inaction forcée, étendu sur son cadre, il voyait d’un œil d’envie le petit Max, parfaitement solide sur ses jambes, dispos de corps et d’esprit, aller et venir avec autant d’assurance que s’il eût foulé l’herbe des champs. Il y a des gens doués d’une imagination rêveuse, d’une nature en quelque sorte flottante, à qui conviennent la mobilité des flots et le balancement du navire. Max était de ceux-là : il servait de trait d’union entre les passagers inertes, dépaysés, et l’équipage aguerri en qui se concentraient l’activité et la vie du grand navire.

Cependant la brise du nord gonflait les voiles de la Cérès. Conduite par des mains intelligentes, elle défilait rapidement dans l’étroit canal de la Manche, si bien éclairé par les feux dressés sur des tours et sur des promontoires, que le marin peut en pleine nuit nommer les villes, les havres et les écueils qu’il dépasse dans sa course hardie. Max, pour qui la mer avait des charmes, parce qu’elle répondait aux aspirations de son esprit, plein de sève et avide d’indépendance, s’accoudait sur le bord du navire avec le capitaine et s’initiait aux mystères de l’océan. D’un œil curieux et réjoui, il suivait du regard les voiles errantes à l’horizon, qui semblaient tantôt se fuir, tantôt se rapprocher, et d’autres fois jouer entre elles comme des oiseaux de rivage. Bientôt le cap Lézard abaissa au loin ses blanches falaises, et la Cérès s’avança au milieu de l’Atlantique sans autres guides que l’aiguille de la boussole et les astres du firmament. Le temps était beau, la vague longue et profondément creusée ; le ciel, parsemé de petits nuages, laissait tomber sur la mer une lumière étincelante, coupée çà et là par les ombres des vapeurs qui erraient dans l’atmosphère. Attirée comme le papillon par la clarté du soleil, Gretchen se hasarda enfin à paraître sur le pont. Elle avait pris soin de s’habiller comme un dimanche. Après avoir gravi l’escalier d’un pas incertain, elle montrait au-dessus de la dunette son gracieux visage, un peu pâli par plusieurs jours de souffrance. Max s’avança vers elle avec empressement ; elle reprit aussitôt ses fraîches couleurs, et, s’appuyant sur son bras :

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— En pleine mer, répondit Max d’une voix joyeuse, à cent milles des côtes d’Angleterre, que nous avons perdues de vue ce matin, à l’aurore.

La jeune fille regardait l’immensité d’un air inquiet et timide. Il lui semblait qu’elle était emportée par un cheval fougueux ; elle éprouvait un saisissement chaque fois que la proue du navire se dressait sur les vagues en faisant jaillir des flocons d’écume.

— Voyez, dit Max, comme la mer est belle ! Nous glissons sur les abîmes à la manière de l’oiseau qui plane les ailes étendues. Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?

— Pas trop, répliqua Gretchen ; je m’y habituerai, je l’espère.

— En mer, continua Max, l’esprit et le cœur s’épanouissent en pleine liberté ; on oublie toutes les exigences, toutes les obligations, tous les ennuis de la vie…

Comme il parlait ainsi, Gretchen reprenait un peu d’assurance. Elle s’essayait à marcher au roulis du navire, et ils se promenaient tous les deux, à petits pas, sur ce plancher mobile qui s’inclinait à droite et à gauche, sous l’impulsion de la brise. Le père de Gretchen avait aussi paru sur le pont. Assis près de l’entrée de la dunette, sur un banc de bois qui lui rappelait le siège favori placé devant sa petite maison, il regardait sa fille appuyée au bras de Max.

— jeunesse ! se disait-il en hochant la tête, ô jeunesse oublieuse du passé et insouciante de l’avenir, tu flottes au hasard de tes rêves travers ce monde tout rempli de réalités !

Gretchen, ayant aperçu son père, cessa de marcher sur le pont et revint près de lui. Elle s’assit à sa droite ; Max prit place à la gauche du vieillard. Celui-ci jeta un regard de tendresse sur sa fille, lui serra la main avec affection ; puis, s’adressant au jeune homme :

— Max, lui demanda-t-il, que venez-vous faire en Amérique ?

— Ah ! répondit Max en souriant, chacun a ses affaires, chacun obéit à ses instincts…

— Il y en a qui obéissent tout simplement à la nécessité, repartit le vieillard, et c’est le cas de tous les passagers qui se trouvent ici, vous seul excepté, à ce qu’il paraît…

— Je suis comme les autres, dit tranquillement Max, je vais chercher de l’autre côté de l’Atlantique ce que je ne trouvais plus dans mon pays natal.

— À votre âge, on a l’esprit inquiet et romanesque, répliqua le père Walther ; emporté par la rêverie, on ne voit plus, on ne comprend plus le bonheur simple et facile.

— Dans la rêverie ne peut-il y avoir de la réflexion ?

— J’aimerais mieux la réflexion sans rêverie, répliqua le vieillard. Vous avez une famille, vous ne manqueriez de rien auprès d’elle, et vous voilà voguant vers des plages lointaines, inconnues ! Les hommes de votre génération n’aiment plus rien, ni leur berceau, ni leur patrie ; ils dédaignent les joies du foyer paternel !… Ils veulent tout voir, tout connaître, au risque de ne rapporter chez eux que l’ennui et le dégoût…

Gretchen n’osait interrompre son père : elle le voyait en proie à l’un de ces accès d’amertume qui portent souvent les gens âgés à blâmer le présent et à désespérer de l’avenir ; elle ne se demandait point ce que Max allait faire en Amérique, il lui semblait tout naturel qu’il fût là, sur ce navire, parce qu’elle était heureuse de le voir. Gênée par la brusque sortie de son père contre la génération nouvelle, elle s’éloigna sans rien dire et descendit dans sa cabine. Aussitôt Walther, prenant le bras de Max, l’entraîna tout au bout de la dunette.

— Mon ami, lui dit-il, regardez autour de vous, il n’y a sur ce navire que des gens simples, presque grossiers ; parmi eux, il n’y en a pas un seul qui puisse être pour ma fille une société agréable, pas un qui puisse causer familièrement avec elle… Ma Gretchen n’est qu’une humble enfant des campagnes, je le sais ; mais les jeunes filles n’ont pas besoin d’avoir étudié pour que leur esprit s’ouvre aux aspirations romanesques… Vous, mon ami…

— Je suis né au milieu des champs, répliqua Max, comme vous, comme ceux qui sont ici. N’ai-je pas été élevé dans votre village ?

— Oui, répondit le vieillard, mais vous avez grandi, vous avez étudié dans les villes ; il y a dans votre langage et dans vos manières un accent particulier, qui vous élève au-dessus de nous tous. Nous avons plusieurs semaines à vivre ici dans une intimité forcée… Au milieu de l’immensité, sur cet océan sans bornes, où la vie réelle ne se montre nulle part, vos paroles, vos discours peuvent évoquer dans l’imagination d’une jeune fille un monde de rêveries, tout peuplé de riantes chimères. Enfin, vous le savez, et je ne l’oublie pas, je suis votre obligé…

— Vous me défendez de causer avec vous, de chercher une distraction aux ennuis d’une traversée ? demanda tristement le jeune homme. À qui voulez-vous donc que je parle ici ? Et quel mal y aurait-il donc à charmer par quelques rêves de poésie ces jours d’une intimité… forcée, connue vous le dites vous-même ?

— Le mal, reprit Walther, ce serait que Gretchen arrivât en Amérique, sur cette terre de travail opiniâtre et de réalité sérieuse, moins résignée à son sort et à sa position incertaine qu’elle ne l’était à l’heure du départ.

— Voilà qui est très sagement pensé, dit Max en affectant de sourire ; vous êtes un homme de bon conseil, monsieur Walther, et je comprends vos paroles. Oh ! oui, tout aboutit à des réalités dans ce monde, et ces vagues, qui ont l’air de se répandre au hasard sous le souffle du vent, iront, elles aussi, heurter le roc d’un rivage lointain… Je vous le demande en grâce, ne me défendez pas de vous aborder quelquefois sur cette dunette et de m’y asseoir auprès de vous !

Le vieillard lui serra la main.

— Tenez, ajouta Max, voyez-vous, à l’avant du navire, le grand Ludolph qui se tient crânement debout, livrant à la brise sa longue barbe rousse ? Au lieu de lire les poètes, il a étudié la géométrie, il peut construire des machines qui marchent avec la régularité d’une horloge, et pourtant il court au hasard, à travers le monde, à la recherche de l’inconnu. Vous avez raison, les hommes de ce temps n’entendent plus le bonheur comme le comprenaient leurs pères.

Ayant ainsi parlé, Max s’éloigna en se dirigeant vers le gaillard d’avant, où les passagers se tenaient assemblés. Ludolph, animé par le beau temps et excité par ce besoin d’agir qui tourmente les natures robustes et énergiques, avait pris une barre de cabestan et la faisait tourner entre ses mains. Quand il aperçut Max, il exécuta un moulinet triomphant, et lui cria d’un ton ironique : — Voyons, monsieur l’étudiant, voulez-vous avoir la bonté d’ôter vos gants et de faire assaut avec moi ?

Les passagers souriaient en regardant Max, qui ne ressemblait point à un bâtoniste de profession ; mais celui-ci, sans ôter ses gants, prit une barre pareille à celle que tenait Ludolph. Se souvenant des exercices qu’il avait maintes fois pratiqués avec ses camarades de l’université, il fit voler lestement le bâton d’une main à l’autre, et serra de si près son adversaire, que Ludolph, à moitié étourdi par ces évolutions rapides, recula jusqu’au pied du grand mât. — C’est le roulis qui m’a fait tort, dit-il en s’essuyant le front ; au premier jour de calme, je prendrai ma revanche. En attendant, je te mets au défi de me suivre où je vais de ce pas.

Ludolph s’était élancé sur les porte-haubans et de là sur les enfléchures, grimpant aux mâts avec une certaine agilité. — Eh bien ! cria-t-il en regardant au-dessous de lui, tu n’oses monter ?

Max ne se souciait guère de jouter plus longtemps avec Ludolph et de se donner en spectacle à tout le navire. Ludolph grimpait toujours ; il arriva ainsi jusqu’aux barres de perroquet, et comme pour proclamer sa victoire, il se mit à agiter sa main en disant à haute voix : — Navire, navire ! je vois un grand navire qui fait la même route que nous, toutes voiles dehors !…

Tandis qu’il s’exclamait ainsi, un jeune matelot qui travaillait sur le pont saisit une petite corde, la prit entre ses dents, et grimpa, lui aussi, mais avec l’agilité de l’écureuil, jusqu’aux enfléchures sur lesquelles s’appuyait Ludolph. Celui-ci se sentit lier les jambes aux cordages avant même d’avoir compris ce que venait faire ce matelot si empressé de le rejoindre là-haut. Un immense éclat de rire partit du pont et monta aux oreilles de Ludolph, qui secouait vainement ses jambes pour les détacher.

— Pourquoi m’avoir lié ainsi ? demanda-t-il avec colère au matelot, qui redescendait dans la hune.

— C’est l’habitude, répondit le marin ; quand un passager a la fantaisie de monter là-haut, nous l’y attachons pour qu’il ait le pied plus ferme.

— Voulez-vous me détacher ? reprit Ludolph de plus en plus irrité. Ou bien je vais me plaindre aux officiers.

— Les officiers ne se mêlent point de ces plaisanteries du gaillard d’avant, répliqua le matelot ; payez quelque chose, et on vous rendra la liberté.

Ludolph refusait de souscrire à la condition qui lui était imposée. Il tempêtait et s’emportait, redoublant ainsi l’hilarité des passagers désœuvrés. À la fin, le roulis qu’il ressentait très fortement à cette hauteur commença à lui tourner la tête : il capitula, et le matelot consentit à lui rendre le libre exercice de ses jambes. Dès qu’il toucha le pont, sa tête et son cœur se raffermirent, mais il se trouva en face de visages narquois, qui riaient de sa mésaventure.

— Le grand mât d’un navire, disait un émigrant, est comme le clocher d’une cathédrale : on ne peut y monter sans payer à boire au sacristain.

— Le petit Max n’a pas été si sot que de grimper après toi, ajouta un second passager ; il s’est défié de l’affaire.

— Après tout, reprit un troisième, c’est peut-être bien lui qui t’a joué ce tour-là ; il est malin !…

Cette dernière parole alla droit au cœur de Ludolph ; il chercha du regard celui sur qui se concentrait déjà toute sa mauvaise humeur, et il l’aperçut à l’arrière du navire, assis auprès du capitaine et examinant à travers une longue-vue le bâtiment qu’il avait signalé lui-même du haut des mâts. Décidé à lui chercher querelle, Ludolph s’avançait résolument vers Max ; le capitaine l’arrêta d’un seul mot :

— Restez à l’avant, lui dit-il d’une voix ferme ; c’est votre place.

Repoussé en avant du grand mât, Ludolph se retira confus et offensé. Il en voulait à Max d’avoir éloigné de lui Walther et sa fille en les établissant dans les cabines de l’arrière ; il lui en voulait aussi de ce qu’il occupait à bord une place à part, allant et venant partout, comme s’il eût été dans sa propre demeure. Ce qui le déroutait surtout, c’était de ne pas savoir pourquoi Max était venu prendre passage sur la Cérès, où personne ne s’attendait à le voir paraître. Les conversations de Max avec Gretchen, qu’il ne pouvait entendre et auxquelles il assistait à distance, l’inquiétaient et lui causaient du dépit. Il pensait bien que la jeune fille s’initiait à un ordre d’idées que les rudes travaux de son enfance ne lui avaient pas permis d’aborder. S’il eût cédé à son premier mouvement d’irritation, Ludolph eût cherché querelle à Max : une secrète jalousie, jointe au sentiment de sa force, le portait à la vengeance ; puis il écartait ces amères pensées et se laissait aller au chagrin. — Me venger ! disait-il, et de quoi ? De ce que je ne fais que des maladresses depuis que je suis à bord de ce navire, de ce que j’ai prêté à rire à tout le monde ici !… Il sait se conduire, lui, il sait parler et se faire écouter ; moi, je ne sais qu’agir, travailler. C’est l’ennui, c’est l’inaction qui me tourmentent et m’agacent ; lui, il ne connaît point cette souffrance d’un repos forcé, il rêve, il pense, il fait des phrases et s’amuse à les débiter…

Ces réflexions désarmaient la colère de Ludolph, mais sans lui rendre la joie de l’esprit ni la paix du cœur. Un soir, Gretchen était assise sur le banc, devant la dunette, à côté de son père. Max, qui avait pris place en face d’eux, sur un pliant, leur montrait du doigt, en les nommant, les brillantes constellations répandues sur la voûte du ciel.

— Il y a des peuples orientaux qui ont placé le séjour des mânes dans les astres, disait-il en donnant à sa voix un ton légèrement emphatique ; aussi ne contemplent-ils point sans respect ces mondes lumineux qui roulent à travers l’espace avec la solennité et le silence qui conviennent à la mort.

— Cette croyance rend-elle moins pénible pour les peuples qui la professent la séparation d’avec les êtres qui leur sont chers ? demanda le père de Gretchen.

— Sans doute, répliqua Max. Durant les nuits sereines, à l’heure où les astres se lèvent, il leur semble voir leurs ancêtres qui se penchent vers eux pour les encourager dans leurs travaux, et quand le soleil efface ces clartés nocturnes, ils reprennent avec moins de chagrin les labeurs de la journée.

— Oh ! non, s’écria Gretchen, ne me dites pas que ces belles étoiles sont les yeux des morts qui nous regardent ; j’en aurais trop peur !

— Eh bien ! reprit Max, si ces lueurs vacillantes vous effraient, regardez l’astre des nuits, — celui que Goethe nomme la sœur de la première lumière [2], — regardez-le sortir mystérieusement du sein des flots et découper sur la mer qui nous environne l’ombre de nos voiles ! Oh ! la lune est douce à contempler ! Pure et étincelante comme l’argent, elle ne repousse pas le regard qui l’admire… Voyez comme elle glisse timidement à travers l’espace ! L’avons-nous donc effrayée qu’elle disparaît sous un nuage ?…


Bist, du, o Schone, mir entflohn !…


À ces mots, qu’il avait prononcés en se penchant vers elle et à demi-voix, Gretchen fit un geste de la main comme pour lui imposer silence. Max comprit que ce vers, jeté par lui aux échos de la prairie peu de jours avant le départ, avait été entendu, et il reprit avec l’accent de la joie :

— Chantons-la donc, cette jolie romance du grand poète : chantons-la à deux voix. Dans notre Allemagne, tout le monde est musicien, et je suis sûr que M. Walther fera sa partie.

Sans attendre la réponse du vieillard, Max se mit à chanter les couplets de la ballade. Gretchen ignorait les paroles, mais elle connaissait l’air. Le duo, commencé d’abord timidement, se continua avec plus d’assurance. Max battait la mesure, Gretchen donna bientôt un libre cours à sa voix fraîche et assez étendue ; le balancement du navire semblait imprimer à cette mélodie un rythme plus vif et plus entraînant. Tout à coup une voix de basse profonde et vibrante vint ajouter ses notes graves aux notes plus douces qui s’échappaient de la poitrine de Max et de celle de Gretchen.

— C’est Ludolph, dit Max en s’arrêtant ; il a de la voix, ce gaillard-là. Eh ! Ludolph, viens donc ici ; viens chanter avec nous.

Ludolph ne répondait pas ; appuyé le long du grand mât, les bras croisés, il baissait tristement les yeux.

— Viens donc, répéta Max.

— Tu sais bien qu’il ne m’est pas permis de dépasser le grand mât, répliqua Ludolph.

— À cette heure-ci, tu le peux sans difficulté.

— Oui, la nuit, j’ai le droit de paraître au milieu de vous, répliqua Ludolph ; j’ai le droit de me montrer quand personne ne me voit plus…

— Ce n’est pas moi qui ai inventé ces règlements-là, dit Max.

— Et ce n’est pas notre faute si l’on nous a placés à l’arrière, ajouta Walther ; vous auriez tort de nous en vouloir, mon ami.

— Voyons, reprit Max, nous allons recommencer à chanter, et tu feras la basse.

— Vous le chant, et moi la basse, nmrmura Ludolph ! À vous la lumière, à moi l’ombre qui la fait ressortir !…

— Ne nous accompagniez-vous pas tout à l’heure ? dit Gretchen. Vous voulez donc vous faire prier ?

— J’avais le cœur triste, repartit Ludolph ; en entendant deux voix qui s’accordaient, je me suis laissé aller à chanter aussi. Cela me rappelait notre pays, notre vallée tranquille,… que je n’aurais jamais dû quitter !

— Un grand garçon comme toi avoir déjà le mal du pays ! interrompit Max.

Gretchen avait accueilli cette plaisanterie par un sourire. Son père se leva soudain.

— Ah ! ma fille, s’écria-t-il avec vivacité, est-ce que tu ne l’as pas un peu, toi aussi, le mal du pays ? Tu pleurais à la seule pensée de partir, et tu souris depuis que nous voguons loin de la terre !…

La cloche du navire tinta huit fois. Le quart de minuit allait commencer, et les matelots de service appelaient sur le pont ceux qui devaient les remplacer.

— Descendons, dit Walther ; il est temps d’aller prendre du repos. Les heures du jour sont assez longues à passer sur un navire où l’on n’a rien à faire, sans y ajouter encore celles de la nuit.

Il se retira dans sa cabine, en compagnie de Gretchen. Celle-ci ne tarda pas à s’endormir, bercée par le roulis et aussi par les doux rêves qui commençaient à peupler son imagination.


IV.


Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Cet adage, vieux comme le monde, est vrai en tous lieux, et particulièrement sur la pleine mer. En approchant des côtes d’Amérique, la Cérès avait rencontré de gros vents d’ouest, qui soulevaient les vagues à de grandes hauteurs, les creusaient en vallées profondes et retardaient sa marche. Réduit à ses basses voiles, le navire luttait péniblement contre les flots, qui déferlaient avec violence le long du bord et couvraient tout son avant d’une pluie d’eau salée. Les passagers, blottis dans leur cabine, souffraient des mouvements rudes et saccadés que la mer imprimait au bâtiment. Ludolph, qui avait besoin d’air et de mouvement, monta sur le pont ; il y trouva Max, assis au pied du grand mât, accroché à des cordages et fumant. Le capitaine se tenait à l’arrière, auprès du timonier, les yeux fixés sur le point de l’horizon d’où se levaient les nuées menaçantes qui assombrissaient le ciel. À l’avant, quelques matelots, tapis le long de la lisse, causaient à demi-voix, baissant la tête pour éviter les frimas que le vent arrachait à la crête des vagues et leur lançait à la face.

— Ce temps-là ne te va pas, dit Max à Ludolph, qui avait grand-peine à marcher en ligne droite.

— Le vent contraire ne plaît à personne, répondit celui-ci ; il ne sert qu’à rendre la traversée plus longue et la navigation plus pénible.

— Il est vrai qu’avec une brise favorable, nous aurions pu entrer dans la baie de Chesapeak avant une semaine et débarquer à Baltimore dans huit jours, reprit Max. Après tout, ne sommes-nous pas bien ici ?

— Et l’ennui, répliqua vivement Ludolph, le comptes-tu pour rien ? L’inaction me cause des inquiétudes dans les jambes et me donne des crampes aux bras.

— Fais comme moi, travaille de la tête et occupe tes yeux à contempler cette vaste mer écumante où les flots se dressent comme des coursiers qui se cabrent. Une traversée sans coup de vent eût été incomplète, et j’espère que nous en aurons un. Le temps se charge de plus en plus, et le baromètre baisse ; le vent mugit dans les haubans d’une façon lugubre… Quand on voyage, il faut voir de tout.

— Quand on voyage, on doit s’attendre à tout, se tenir prêt à tout, répliqua Ludolph ; mais souhaiter le péril, appeler les catastrophes, c’est braver le ciel.

— Il faut des émotions, mon ami, dit Max en souriant ; le cœur ne vit que de cela. Figure-toi qu’il nous arrive une tempête, une de ces tempêtes magnifiques comme les poètes aiment à les décrire.

— La moitié de l’équipage périt ; des hommes énergiques, pleins de force et de vie, trouvent la mort dans les flots, et laissent des veuves et des orphelins en proie à la misère…

— Tu n’y es pas, reprit Max ; si l’on s’arrêtait à ces désespérantes vérités, il n’y aurait plus de poésie sur la terre. Figure-toi une tempête qui nous pousse à la côte. La désolation se répand à bord du navire, les femmes jettent les hauts cris ; Gretchen, éplorée, me supplie de sauver son père et de l’arracher elle-même à la mort… Voilà tout un drame, tout un roman esquissé et achevé en quelques heures !

— C’est donc un roman que tu es venu chercher ici ? demanda Ludolph en regardant Max avec étonnement.

— Pourquoi pas ? répondit Max ; j’ai bien quelques affaires à régler dans le Missouri, une succession à recueillir du côté de ma mère, et qui me permettra de continuer mes voyages. L’Amérique est curieuse à explorer ; il y a là des solitudes pleines de majesté et de mystère, qui présentent à l’esprit une image de la nature telle que Dieu la lit pour plaire à l’homme ; mais ce n’est pas là le pays qui convient à ceux qui savent apprécier à sa valeur la civilisation de notre vieille Europe.

Ludolph s’était arrêté près de Max ; il l’écoutait parler, et une douloureuse surprise se peignait sur son visage. Après un moment de silence, il se pencha vers son compagnon de voyage et lui demanda d’une voix émue :

— Tu n’aimes donc pas Gretchen ? Moi qui croyais que tu avais tout quitté pour la suivre ! moi qui t’en voulais à cause de cela !

— Tu l’aimes donc, toi ? répliqua Max, au lieu de répondre à la question de Ludolph.

— Tu as des paroles qui déroutent, dit tristement Ludolph, et je ne puis démêler où tendent tes actions. Si j’aime Gretchen !… Je n’ose me l’avouer. Quand j’ai su qu’elle allait abandonner le pays, j’ai senti que je n’y pourrais plus rester, et j’ai résolu d’aller m’établir sur les bords de l’Ohio, dans la colonie allemande où son frère s’est rendu il y a quelques années. Ah ! j’étais parti content ; je faisais mon roman, moi aussi, le roman de toute ma vie… Depuis que tu as paru sur le navire, tout est changé.

— Fallait-il donc qu’elle restât perdue, enfouie dans la foule des passagers, tout exprès pour te plaire ?… La beauté a ses privilèges, mon garçon, et Gretchen mérite bien une place à part.

— Oh ! oui, continua Ludolph, elle mérite une place à part ; mais c’est toi qui la lui as donnée, et, en l’élevant ainsi, tu m’as abaissé : j’étais son égal, et je sens bien qu’elle est au-dessus de moi maintenant. Quand elle parle, quand elle regarde autour d’elle, quand elle réfléchit, ses paroles, ses regards et ses pensées passent au-dessus de ma tête. Tu l’as mise au régime de tes propres idées…

— C’est un charmant objet d’étude que de suivre les progrès de l’intelligence d’une jeune fille chez qui l’esprit s’éveille à peine. Chaque pensée nouvelle illumine d’un éclat radieux ce visage plein de grâce et de fraîcheur auquel manquait seul le rayon intérieur. Ne trouves-tu pas que Gretchen embellit chaque jour ?

— Oh ! non, tu ne l’aimes pas ! s’écria Ludolph ; quand on aime, on ne s’arrête pas à ces subtilités-là… Tu ne l’aimes pas, et tu l’as trompée… Elle est pour toi comme un miroir dans lequel tu cherches à voir le reflet de ta personnalité… Ah ! si elle le savait, si elle le comprenait !…

— Va le lui dire, répliqua Max avec un sourire ironique ; je n’y perdrai rien, et tu n’y gagneras pas grand-chose.

Il y avait dans l’accent avec lequel Max prononça ces dernières paroles une expression de dédain qui ralluma les colères de Ludolph. Incapable de lutter d’arguments contre un esprit subtil qui lui échappait toujours et se retournait menaçant vers lui comme la tête d’un serpent, il éprouvait une terrible velléité de secouer avec ses bras nerveux ce jeune homme au corps frêle qui le bravait et l’humiliait. Sous la douceur apparente, sous la placidité rêveuse du visage de Max, il découvrait un cœur sec et une froide réflexion qui l’effrayaient. En proie à une agitation violente, il s’était appuyé contre le bastingage, comme s’il eût voulu prendre son élan et bondir sur Max. Tout à coup un bruit semblable à celui de la foudre éclata sur sa tête. La grande voile, qui frémissait depuis le matin sous l’effort des rafales se succédant sans relâche, venait de se déchirer dans toute sa longueur. Les lambeaux de toile, battus par le vent, frappaient contre la vergue, et des matelots accourus à la voix du capitaine s’élançaient sur le mât, tandis que d’autres carguaient la brigantine, accompagnant leurs manœuvres de ces cris rauques et inarticulés qui ressemblent à des clameurs désespérées. Cet incident assez sérieux interrompit la conversation des deux passagers. Ludolph, sans rien répondre, gagna rapidement l’avant du navire, afin de laisser le champ libre aux gens de l’équipage.

— Jeune homme, lui cria le capitaine, un coup de main, s’il vous plaît. Aidez-nous à enlever de dessus la vergue ce qui reste de la grande voile.

Ludolph ne se le fit pas dire deux fois. Il se mit à travailler avec rage, aidant de grand cœur et avec autant d’intelligence que d’énergie les matelots, qui ne songeaient plus à rire de lui. Pendant ce temps-là, Max se retirait à l’arrière, sur la dunette, d’où une pluie battante ne tarda pas à le chasser. Comme il arrivait au bas de l’escalier conduisant à la grande chambre, Gretchen, tout effrayée, ouvrit la porte de sa cabine.

— Qu’y a-t-il, monsieur Max ? demanda-t-elle avec inquiétude ; que se passe-t-il là-haut ?

— Une voile a été emportée, et un grain plus méchant que les autres s’est abattu sur nous. Voilà tout, répondit Max.

— Tout craque ici, reprit Gretchen ; j’entends la vague frapper le flanc du navire.

Walther interrogeait Max du regard. Le tumulte de la mer agitée et la voix du vent mugissant à travers les cordages, les cris des matelots et le bruit de leurs pas précipités sur le pont lui causaient une certaine frayeur.

— Ce n’est qu’une bourrasque, un coup de vent comme il en passe si souvent sur la mer, dit Max en souriant.

— Entendez-vous, mon père ? reprit Gretchen d’une voix plus rassurée ; ce n’est qu’un coup de vent. Vous en êtes sûr, monsieur Max, il n’y a pas de danger ?

— Non, il n’y en a pas pour l’instant.

— Il peut donc y en avoir demain, cette nuit ?… demanda la jeune fille en fixant sur Max des regards inquiets et presque suppliants.

— Que peut l’homme contre les éléments, quand ils se déchaînent ? continua Max. Ce n’est pas à lui que toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre ; tout ce qu’il peut faire, c’est de lutter, à force d’audace et de génie, contre cette nature rebelle qu’il ne domptera jamais.

Pendant qu’il parlait ainsi, le jeune homme suivait sur le visage de Gretchen le reflet des émotions qu’il excitait dans son esprit. Elle avait cessé de voir et de penser par elle-même. Lorsque son père, qui était monté un instant sur le pont pour examiner le ciel et la mer, redescendit avec un air soucieux et effrayé de ce qu’il venait de voir, Gretchen pâlit. Près de s’affaisser, elle s’appuya sur l’épaule de Max, en répétant d’une voix tremblante :

— Vous nous sauverez, n’est-ce pas ? vous nous sauverez !

Max quitta la cabine un peu troublé. Il se reprochait déjà d’avoir évoqué par la pensée ce péril, qui commençait à se montrer comme un fantôme menaçant. Le courage qu’il s’attribuait dans les rêves de son imagination ne lui ferait-il pas défaut au moment du danger ? Songeant ainsi, il cherchait à comprimer les élans de sa pensée. Cependant le navire dressait au milieu d’un ciel sombre ses mâts dégarnis de voiles, qui ressemblaient à des arbres dépouillés de leurs feuilles et secoués par le vent d’automne. Pareils à des points blancs, les goélands s’abattaient, en planant, jusqu’au fond des vagues immenses creusées comme des vallées profondes pour remonter à tire-d’aile et folâtrer dans l’air. Il y avait dans le cri strident de ces oiseaux comme l’écho d’un rêve lugubre ; ils se jouaient de la tempête, et tournaient d’un vol libre et gracieux autour des vergues, qui se penchaient sur l’abîme à chaque nouvel assaut livré par la mer au navire fatigué. Sur le pont résonnait déjà le bruit saccadé des pompes que manœuvraient par escouades deux groupes de matelots. Max essaya de prendre part à ce pénible travail. Contraint de se retirer après quelques minutes, il sentit bien vite que ses mains délicates, habituées à tenir une plume et à feuilleter des livres, ne pouvaient en aucune manière s’associer aux efforts de ces rudes travailleurs. Les matelots levèrent les épaules en le voyant quitter si vite la besogne et s’essuyer le front ; mais quand Ludolph vint relayer son compagnon de voyage, quand il appuya son bras vigoureux sur le lourd balancier de la pompe, ils poussèrent un cri de joie. Ils venaient de reconnaître instinctivement qu’il y avait à bord un homme de plus, un homme intelligent et énergique, habitué aux rudes labeurs, et capable de donner, avec un bon coup de main, un excellent conseil.

La nuit fut mauvaise, et elle parut longue à tous ceux que portait la Cérès. Tenus en éveil par le tangage incessant du navire, les passagers entendaient avec terreur la vague mugir autour d’eux ; les matelots, obligés de travailler aux pompes, pouvaient à peine goûter quelques instants d’un repos troublé par l’impétuosité des lames, qui, en retombant sur le pont avec fracas, ébranlaient le bâtiment jusqu’à la pointe de ses mâts. Au jour, Walther se risqua à gravir l’escalier ; sa fille le suivit, n’osant rester seule dans sa cabine. Le spectacle qui s’offrit à leurs yeux n’avait rien de rassurant. L’horizon ne s’étendait pas au-delà de deux ou trois vagues : se dressant avec une rapidité effrayante, elles semblaient s’écrouler sous la violence du vent, et se gonflaient de nouveau, écumantes, brisées à leur sommet, retentissantes comme ces foules de peuple d’où s’élèvent mille clameurs et mille menaces. Max se tenait blotti en un coin de la dunette. Son imagination vagabonde l’emportait plus loin qu’il ne l’eût désiré ; comme le navire, elle flottait ballottée par la tempête, et il ressentait de vives angoisses. En apercevant Gretchen, il essaya de rappeler le calme dans son esprit.

— Voilà de rudes journées à passer, monsieur Walther, dit-il. Dans des moments comme ceux-ci, on a le cœur serré ; on a beau se chercher soi-même, on ne se retrouve plus, et puis, vienne le beau temps, on recouvre sa gaieté, sa confiance dans le lendemain, et tout est oublié. Il se peut encore que dans huit jours nous soyons à terre, bien loin des périls de l’Océan !

— Ah ! la terre, la terre ! s’écria Gretchen ; quand ce ne serait qu’un rocher sans arbres, sans verdure ! À cette heure, il fait peut-être bien beau dans notre vallée ; les oiseaux chantent dans les arbres qui furent à nous…

Walther prit la main de sa fille, qui versait des larmes de regret et de frayeur. Il était lui-même occupé de trop de pensées pour oser prendre la parole.

— Oui, continua Max, il fait peut-être là-bas une radieuse journée d’automne. Ah ! comme je revois par les yeux de l’esprit tout ce pays aimé, déjà si loin de nous ! Quand on souffre ou que l’on est en proie à la crainte, n’est-il pas vrai ? on se rappelle avec une netteté prodigieuse tous les lieux où l’on a été heureux, et c’est alors aussi que reviennent au cœur les plus doux instants de la vie, ceux qui ont compté à travers tant de jours nuls et inutiles…

Tandis qu’il parlait ainsi, Gretchen fermait les yeux, comme pour mieux reporter sa pensée sur les scènes de calme et de parfaite quiétude qu’elle essayait de ressaisir. Quand elle les rouvrit, son visage se couvrit d’une pâleur singulière ; elle se leva, et allongeant la main vers l’arrière du navire : — Mon père ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que cela ? Voyez donc…

Un petit navire, les voiles en lambeaux, les mâts brisés, passait comme l’éclair sur le dos des vagues, emporté par la bourrasque. Comme il longeait de près le Cérès, un cri de détresse s’éleva du pont de ce bâtiment inconnu, puis il retomba entre deux flots pour disparaître bientôt comme un fantôme.

— C’est un navire en péril, répondit Walther, et auquel il nous est impossible de porter secours. Il court à la grâce de Dieu, comme nous faisons nous-mêmes !

Cette rapide apparition avait frappé de terreur l’imagination de la jeune fille. À la mer, il faut voir un autre navire battu par la bourrasque pour se faire une idée de la situation précaire dans laquelle on se trouve soi-même. Gretchen quitta aussitôt la dunette pour redescendre dans la cabine avec son père, poursuivie par une double vision : celle du navire en détresse qui venait de passer devant ses yeux et le souvenir ravivé de la vallée heureuse où s’était écoulée son enfance. Ces deux images opposées luttaient dans son âme, en proie à une agitation fébrile. Enfin, vaincue par la fatigue, Gretchen s’endormit. La vision terrible s’effaça peu à peu ; il ne resta plus que celle de la petite prairie émaillée de fleurs, où retentissait comme un chant d’oiseau cette douce parole :

Bist du, o Schöne, mir entflohn…


Ainsi dans un cœur troublé le repos naît de l’excès même de l’émotion et de l’inquiétude. Tandis que sa fille sommeillait, Walther prêtait une oreille attentive aux bruits du dehors, cherchant à deviner ce qui se passait sur le pont. La tempête se déclarait dans toute sa force. Interroger un capitaine en pareille circonstance, lui demander ce qu’il pense du temps, c’est manquer de tact et s’exposer à des réponses désagréables. Depuis la veille, le vieux marin qui commandait la Cérès avait pris sa figure de gros temps, et personne n’osait lui adresser la parole. Appelés par lui à l’arrière du navire, les matelots avaient reçu une ration de vieux rhum, puis ils s’étaient retirés sans rien dire dans leurs cadres pour y prendre un peu de repos. Le navire, mis à la cape, les voiles serrées, n’avait plus besoin d’être manœuvré. Deux officiers veillaient seuls auprès de la roue du gouvernail, fortement amarrée, de manière à ce que la proue se présentât toujours droit à la vague et en amortît la violence en la divisant. Néanmoins le navire fatiguait beaucoup par l’effet du roulis ; une voie d’eau s’était déclarée dans la cale, et les matelas que l’on avait cloués dessus pour l’étancher ne pouvaient résister bien longtemps. Cet état de choses donnait beaucoup à penser au capitaine. Pendant que l’équipage se reposait, il s’enferma dans sa chambre pour consulter ses cartes, interroger son baromètre, et estimer par des calculs approximatifs la route qu’avait parcourue la Cérès depuis qu’elle ne suivait plus une ligne droite. Après quelques instants, il appela le mousse : — Va me chercher le grand passager, à barbe rousse, qui a pompé toute la matinée avec les matelots ; va vite !

Le mousse, pareil à l’officier d’état-major qui va porter un ordre pendant le combat, eut à éviter plus d’une fois les coups de l’ennemi ; la mer déferlait sur le navire de minute en minute ; enfin il arriva dans l’entrepont et accomplit son message. Ludolph s’empressa de répondre à l’appel qui lui était fait.

— Jeune homme, lui dit le capitaine, vous êtes actif et courageux ; de plus vous savez travailler le bois ?

— Le bois et le fer, capitaine ; je puis confectionner tout le mécanisme d’un moulin à eau, depuis la roue jusqu’au rouet d’engrenage, et fabriquer une machine à filer la laine.

— Écoutez-moi ; le navire fait beaucoup d’eau, vous avez assez pompé pour le savoir. Il se peut que la bourrasque passe demain, l’automne commence à peine : en cette saison, les bourrasques ne durent guère que trois jours ; mais si la tempête se prolonge, la Cérès ne tiendra pas.

— J’ai visité les bordages, capitaine ; il y en a de pourris…

— Je le sais, reprit vivement le capitaine : la Cérès n’est plus jeune ! Si le temps ne s’est pas amélioré demain matin, il faudra couper les mâts, et pour un pareil travail j’ai besoin d’un homme intelligent comme vous, et qui puisse seconder mon maître charpentier.

— À vos ordres, capitaine !

— Ce n’est pas tout ; le navire, soulagé de ses mâts, se trouvera-t-il en état de flotter ? Dieu le veuille, mais je n’y compte guère. Alors il faudra recourir aux grands et suprêmes moyens, fabriquer un radeau qui puisse porter l’équipage et tous ceux des passagers pour lesquels il n’y aura pas de place dans les embarcations.

— Très volontiers, répliqua Ludolph : avec des barriques vides, deux gros mâts et deux vergues basses, il y a moyen d’établir un radeau. Le mouvement de la mer nous gênera, par exemple…

— À la grâce de Dieu, répondit le capitaine. Quand on en est réduit là, on n’a plus guère de chance de se sauver ; mais n’en restât-il qu’une, on doit y recourir. Demain, à l’aurore, si l’on vous appelle de ma part, venez sur le pont sans rien dire à personne. Je compte sur vous.

Ludolph serra la main que lui tendait le capitaine, et se retira pour songer à la difficile besogne qu’il pourrait avoir à accomplir le lendemain. Tout en parcourant dans sa longueur le pont, assailli par la mer, il mesurait des yeux la grosseur et la hauteur des mâts, et calculait dans son esprit la force qu’il faudrait donner aux principales amarres ; puis il descendit dans son étroite cabine, et se mit à tirer de leur boîte ses outils de travail, qu’il contemplait avec une joie mêlée de respect, comme le soldat inspecte ses armes la veille du jour où le général en chef a promis de livrer bataille.

Les matelots, après une heure de repos, vinrent s’atteler une fois de plus aux balanciers des pompes ; ils travaillaient machinalement, sans se plaindre, mais aussi sans confiance dans l’efficacité de leurs efforts. De nouvelles nuées se levaient toujours à l’horizon, noires comme une fumée de charbon, et si épaisses que le soleil ne trouvait pas le plus petit intervalle pour y faire passer ses rayons consolants. Les passagers, serrés dans l’entrepont, se communiquaient à voix basse leurs inquiétudes croissantes. Il y en avait qui pleuraient en regrettant la terre, d’autres qui demeuraient immobiles, la tête dans leurs mains, comme des condamnés pour qui tout espoir est à jamais perdu. De ces poitrines comprimées par l’angoisse, il s’échappait d’ardentes prières, et comme chacun est porté à croire à l’importance de l’œuvre qu’il accomplit ici-bas, quelques-uns espéraient encore que Dieu leur permettrait d’aborder la terre d’Amérique pour y réaliser leurs projets de fortune.

Au lieu de diminuer, la tempête redoubla de violence après le coucher du soleil. Les voiles, serrées le long des vergues, se déchiraient par petits morceaux ; la Cérès semblait près de s’abîmer dans un gouffre d’écume. Puis vers minuit le vent changea de direction, les nuées se séparèrent et commencèrent à voler tout effarées sur le ciel, laissant çà et là briller la lueur des étoiles scintillantes.

— Capitaine, dit Max, nous sommes sauvés, le ciel s’éclaircit.

— Chut ! répliqua le capitaine, nous sommes dans la situation d’une armée qui a été battue, et la retraite va commencer… Il y en a de désastreuses, vous le savez. Avez-vous quelquefois manié un aviron ?

— Oui, sur des rivières, en partie de plaisir.

— En partie de plaisir, murmura le capitaine ; nous n’y sommes pas !

Il alla au pied du grand mât sonder le puits de la pompe, en y laissant tomber une tige de fer suspendue à une petite corde. Non seulement la tige de fer, longue d’un mètre, reparut toute mouillée, mais une partie de la corde était imprégnée d’eau : il y en avait environ neuf pieds dans la cale. Si le vent perdait de sa force, la mer restait encore terrible, et tellement agitée qu’il était impossible d’amener sur le pont les mâts d’en haut, comme on l’eût fait en temps ordinaire.

Dès que le jour commença de paraître, Ludolph se montra : il n’avait pas attendu que le capitaine le fît appeler. Une demi-heure après, les mâts de hune, habilement coupés par le maître charpentier et par Ludolph, — qui, en montant sur les vergues, n’avait pas craint cette fois d’y être lié par les jambes, — tombaient à la mer hors des bords du navire, sans les heurter. La Cérès au même instant se relevait de quelques pouces au-dessus des vagues. Le bâtiment n’éprouvait plus des secousses aussi violentes, mais il roulait péniblement, sans direction, comme un corps inerte, d’où la vie commence à se retirer. Il n’obéissait plus que faiblement à l’action du gouvernail. L’équipage, découragé, promenait ses regards sur l’immense étendue : aucune voile ne se montrait à l’horizon ; la tempête avait dispersé celles qui suivaient la même route que la Cérès. Il n’y avait plus d’autre ressource que de prendre une résolution extrême. Après avoir recueilli les voix des matelots et celles des officiers, le capitaine décida qu’on abandonnerait le navire.

Max fut chargé d’aller annoncer cette triste nouvelle à Gretchen et à son père.

— Voici l’épreuve suprême, répondit Walther en serrant sa fille dans ses bras. Si mon fils Karl, qui nous a appelés près de lui, pouvait voir dans quelle situation nous sommes, il regretterait peut-être le conseil qu’il nous a donné.

Gretchen ne comprenait pas encore de quoi il s’agissait. Quand son père lui eut expliqué qu’il fallait s’embarquer dans un canot, et faire dans ce frêle esquif deux cents lieues sur une mer agitée, la pauvre fille fut saisie d’un tremblement nerveux.

— Jamais ! jamais ! s’écria-t-elle. J’aime mieux périr ici tout d’un coup, engloutie avec le navire, que de me sentir mourir mille fois dans cette petite barque.

— C’est tenter Dieu que de refuser la dernière chance de salut qui nous est offerte, reprit Walther.

— Non, non, répétait Gretchen en fermant les yeux, comme si elle eût été déjà dans le canot, jamais je ne me résoudrai à m’embarquer sur les grosses vagues… Ah ! monsieur Max, vous ne nous abandonnerez pas ! Je vous en supplie, vous resterez ici…

— Pour périr avec vous ? reprit Max. Ne vaut-il pas mieux que vous vous sauviez avec moi !…

— Nous quitter serait une Lâcheté, continua la jeune fille. N’est-ce pas que vous resterez auprès de la pauvre Gretchen et de son père ? Tenez, voyez-vous ce petit bouquet fané par le temps ?… Vous le reconnaissez, ce petit bouquet de pensées, car c’est vous qui l’avez caché dans le jasmin… Jurez-moi sur ces fleurs de rester avec nous…

— Remontez sur le pont, laissez-nous, dit Walther ; ma fille, vous le voyez bien, est en proie à une fièvre de délire. Allez, Max, j’essaierai de la calmer.

— Le délire de la fièvre ! s’écria Gretchen. Non, non ; je sais bien que nous sommes perdus ; il n’y a pas plus de chances dans le canot que sur ce navire. Eh bien ! mieux vaut mourir ici avec celui qui m’aime et que j’aime…

— Max, Max, dit en soupirant le père de Gretchen, il n’y a plus de raison dans cette pauvre tête ; je ne puis plus rien sur l’esprit de ma fille. Ce n’est plus sur son père qu’elle compte !… Ne lui direz-vous donc pas un mot qui la rassure un peu ?… Si nous restons ici, partirez-vous ?

— Laissez-moi une dernière fois conférer avec le capitaine, répliqua Max.

— Je vous somme de répondre, reprit Walther avec autorité. Ne voyez-vous pas que ma fille est évanouie entre mes bras !… Il est temps de mettre fin à un jeu qui a commencé en Europe, à ce qu’il paraît…

— Elle ne sait plus ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait ; la peur l’a rendue folle, répondit Max. Que puis-je dire en un pareil moment ?… Quand bien même je resterais sur les débris de la Cérès avec vous, cela ne changerait rien à notre situation désespérée… Tant que je pourrai vous être utile à quelque chose, je vous le jure, je resterai.

— Il restera, il restera, répéta doucement Gretchen en ouvrant les yeux ; il l’a juré, n’est-ce pas, mon père ?


V.


On passa la soirée et une partie de la nuit à préparer la mise à l’eau des canots et à recueillir des vivres pour les naufragés. L’eau montait dans la cale lentement et par degrés, elle gagnait du terrain sans que rien fût capable de s’opposer à son passage, et on pouvait calculer combien d’heures la Cérès se tiendrait à flot. Le temps se remettait au beau, et la mer se montrait moins violente : il devenait évident que, sous l’influence d’un ciel plus calme, l’Océan allait s’apaiser aussi ; mais le navire, frappé à mort, se refusait à porter plus longtemps ceux qui le montaient. L’équipage, inquiet de sentir la Cérès s’abîmer peu à peu sous ses pieds, s’occupait énergiquement de dégager le pont. Parmi les travailleurs, on distinguait surtout Ludolph, qui agissait avec vigueur et dirigeait les matelots attentifs à sa voix. Nul n’était plus preste que lui à attacher une poulie, à remuer de grosses pièces de bois, à délier des amarres, à maintenir en équilibre les caisses et les coffres que le roulis menaçait de lancer à la mer. Son visage demeurait impassible, comme si sa vie et celle de soixante personnes n’eussent point été en péril. L’activité de ses bras, guidée par une pensée intelligente, tenait la crainte éloignée de son esprit.

Au milieu de l’agitation générale, Max faisait vainement les plus grands efforts pour conserver son sang-froid. Calculant la distance qui séparait le navire de la côte d’Amérique, il voyait déjà les angoisses des passagers en proie aux terreurs de la mort et aux tortures de la faim. Mille scènes horribles venaient assiéger son imagination, comme les vagues avaient assailli le navire à moitié démembré. Il songeait alors, non sans honte, que la hardiesse de la pensée ne produit pas nécessairement le vrai courage, et qu’une réalité terrible peut étourdir ceux qui se font un jeu d’évoquer des fantômes. Comme il n’avait aucun emploi à bord, personne ne remarquait son trouble ; mais il n’en souffrait pas moins de sentir la peur le prendre à la gorge. Pour s’enhardir un peu, il essaya de se mêler à ceux qui travaillaient sur le pont.

— Ces choses-là ne te connaissent point, lui dit tout bas Ludolph ; tes mains tremblent, et tu es pâle comme la mort. Va dans la cabine, va…

Max se retira confus ; par un mouvement machinal, il se mit à chercher ses papiers et ses lettres de crédit, dont il fit un paquet qu’il glissa dans sa poche. La vue de cette fortune, qui l’attendait en Amérique, redoubla encore chez lui l’attachement à la vie. Une impatience fiévreuse de quitter le navire s’empara de son esprit. Il lui semblait entendre retentir à son oreille cette parole qui lâche le frein à l’égoïsme : Sauve qui peut !

Une vingtaine de passagers avaient été répartis dans la yole et dans le grand canot. Lorsque la chaloupe fut prête à recevoir son monde, le capitaine vint prier Walther et sa fille d’y prendre place. C’était la plus solide et la plus grande des trois embarcations ; le second du navire devait en avoir le commandement, emportant avec lui les papiers du bord et le sac aux lettres. Gretchen se laissa mener sur le pont : elle paraissait rêver, et ses yeux ne voyaient rien ; mais quand elle aperçut les deux petits canots chargés de naufragés, qui descendaient, pareils à des coquilles de noix, au fond des vagues, et remontaient ensuite, comme si la mer eût voulu les rejeter de son sein, quand elle entendit les cris d’alarme poussés par les émigrants, qui levaient les bras au ciel, elle fut saisie d’un nouvel accès de terreur. Ses mains crispées s’accrochèrent à la porte de la dunette, et son père se tourna vers le capitaine en lui disant :

— Laissez-la, monsieur, ayez pitié d’elle ! Si vous la faites descendre dans la chaloupe, elle sera morte avant d’y arriver…

— Le temps presse, reprit le marin : la chaloupe partie, vous n’aurez plus d’espoir que dans le radeau qui se prépare. L’équipage va s’y embarquer, et il ne doit plus rester personne ici que moi !

— Impossible ! dit Walther, impossible !

— Eh bien ! Max, descendez, dit le capitaine ; adieu, mon ami… Partez avec Ludolph, et répétez-lui que si jamais je revois la terre, je ferai valoir près des armateurs les services qu’il nous a rendus.

— Oh ! non, murmurait Gretchen, Max ne partira pas ; oh ! non, non ; il nous a suivis ici, et il ne nous quittera jamais !…

La jeune fille, en proie au délire, souriait et jetait au bruit des vagues quelques lambeaux de la ballade qu’elle avait chantée avec Max par une belle nuit de calme peu de jours auparavant.

— Vous voyez bien, monsieur, qu’on ne peut embarquer une pauvre folle dans la chaloupe ! répéta son père de façon à n’être entendu que du capitaine.

Le vieillard pleurait en parlant ainsi. Max, poursuivi par la voix tremblante de Gretchen, qui résonnait à son oreille comme un accent de reproche, hésita quelques instants sans trop savoir ce qu’il faisait, il s’approcha d’un pas furtif de la corde qui retenait la chaloupe le long du bord. À la vue de la place qui l’attendait, il s’élança sur cette corde, et se laissa glisser hors du navire.

— À vous, Ludolph ! cria le capitaine, descendez…

Obéissant à la voix du capitaine, Ludolph quitta ses outils de travail, rabattit ses manches, et fit un pas vers le bastingage. Le père de Gretchen leva les mains au ciel dans un accès de désespoir, et Ludolph s’arrêta ; il avait compris ce muet langage et cet appel suprême.

— Merci, capitaine ; je reste, dit tranquillement Ludolph : la corde est lâchée, la chaloupe s’éloigne… Max est parti…

— Parti !… Max est parti ! s’écria Gretchen. Qui a dit cela ?…

Se levant avec impétuosité, elle courut en avant, et vit la chaloupe chargée de passagers qui voguait à force de rames. À l’arrière, près de l’officier, se tenait Max, qui tournait le dos au navire. Gretchen poussa un cri, lança dans l’abîme le petit bouquet de pensées conservé par elle comme un talisman, puis retomba sur le pont sans connaissance.

Au bout d’une heure, les deux canots et la chaloupe se montraient au loin, comme des points noirs, sur le sommet d’une lame. S’embarquer sur le radeau était l’unique moyen de salut qui s’offrait à l’équipage épuisé de fatigue ; on se hâta de le garnir d’un mât et d’une voile. Les matelots, impatients de quitter, eux aussi, le navire près de sombrer, demandaient à descendre au plus vite sur ces planches qu’un coup de vent pouvait disperser au milieu des flots. Ludolph attachait à son travail un amour-propre d’artiste ; il voulait faire du radeau une œuvre achevée.

— Travaillons encore jusqu’à demain, disait-il, et je vous livrerai un radeau qui ne chavirera pas à la première vague, qui ne roulera pas au hasard, semant à travers les flots ceux qu’il porte !

L’équipage suivit ce conseil. Le lendemain matin, au moment où le soleil se levait radieux sur une mer moins agitée, Ludolph déclara qu’il avait parachevé son œuvre. C’était à lui d’y prendre la première place. Il fit une tentative suprême pour décider Gretchen à s’y réfugier.

— Je vous en conjure, dit-il en s’agenouillant devant elle, abandonnez ce navire qui n’a peut-être pas vingt-quatre heures à flotter au-dessus de l’abîme !…

Gretchen ne l’entendait pas : elle avait à peine repris ses sens, et ses yeux troublés ne distinguaient plus rien. Sa raison égarée ne lui permettait même pas de comprendre qu’elle condamnait son père à une mort inévitable. L’équipage s’embarquait cependant, et bientôt sur l’épave il ne resta plus que le capitaine, obstiné à ne pas quitter le navire confié à son commandement, Walther, résigné à mourir avec sa fille, et Ludolph, dont l’imminence du péril élevait l’âme jusqu’à la hauteur de l’abnégation et du dévouement. La Cérès, rasée comme un ponton, ne dressait plus au-dessus des vagues que son mât de misaine, coupé à la moitié de sa hauteur, et sur lequel se débattaient depuis trois jours, au milieu des fureurs de l’ouragan, les débris du pavillon qu’on y avait arboré en signe de détresse. Poussé par la voile, le radeau commençait à s’éloigner lentement, comme un débris qui s’en va à la dérive. Ludolph, curieux de voir comment il naviguait, monta sur le tronçon du mât de misaine. Les regards qu’il portait d’abord en bas, à quelques centaines de mètres, se relevèrent bientôt jusqu’à la ligne d’horizon. Par un mouvement rapide, il arracha les restes du pavillon planté sur la tête du mât, et l’agita à tour de bras en s’écriant avec exaltation : Navire ! navire !

À ce cri de salut, les gens du radeau répondirent par un hourrah frénétique. Waliher tomba à genoux, Gretchen tressaillit et rouvrit les yeux ; le capitaine saisit sa longue-vue et dit : — Il vient, il vient sur nous, il nous a aperçus !

Le navire libérateur arrivait en effet toutes voiles dehors. Il se présenta bientôt à petite distance, sous la forme d’une noble frégate, leste dans sa marche, au cuivre luisant comme l’écaille de la dorade, aux larges flancs armés de cinquante bouches à feu. Les naufragés du radeau furent recueillis les premiers, puis on procéda au transbordement des quatre personnes qui demeuraient encore sur l’épave. Gretchen, soutenue par Ludolph, n’hésita point à passer sur le grand vaisseau avec son père. Celui-ci ne put retenir une larme de joie quand il vit sa fille revenue au sentiment de la conservation, premier indice d’un retour à la raison. Les officiers de la frégate déclarèrent unanimement que le capitaine de la Cérès, ayant accompli son devoir jusqu’au bout, était en droit de chercher son salut sur un autre navire. Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que le vieux marin abandonna le dernier sa pauvre Cérès, qu’il avait longtemps dirigée à travers les orages d’un bord de l’Atlantique à l’autre. Toutefois il éprouva une consolation à son chagrin, quand il revit sur le pont de la frégate tous ceux qui s’étaient réfugiés par son ordre dans les deux canots et dans la chaloupe. Ces mêmes naufragés, rencontrés la veille au soir par le navire de guerre, l’avaient mis sur les traces de la Cérès, hâtant ainsi l’heure de la délivrance pour ceux qu’elle portait encore.

Max ne se laissa point voir, ni ce jour-là, ni les jours suivants. Il se disait malade et se tenait caché dans sa cabine. Lorsque la frégate débarqua son monde à Norfolk de Virginie, à l’entrée de la baie de Chesapeak, les émigrants se dispersèrent chacun de son côté. Le soir même, Max partit pour New York par la voie de Philadelphie.

Quelques mois plus tard, en descendant l’Ohio pour se rendre dans le Missouri, — où l’appelaient ses affaires de succession, — il passa devant le village habité par les émigrants de son pays. La vue des fermes nouvelles échelonnées sur les collines attira son regard, comme ces paysages souriants que l’on traverse d’une course rapide, avec plus de curiosité que de sympathie. Il ressentit de la pitié pour la jeune fille condamnée à couler ses jours sur cette terre de rudes labeurs ; mais il n’eut point le courage de l’en arracher. La vie se présentait à lui sous un aspect trop attrayant pour qu’il pût se résoudre à sacrifier son indépendance. Le besoin de voir et de connaître l’entraînait en avant. À la fois hardi et poltron, il recherchait les émotions de toute sorte, et le cœur lui manquait dès que la réalité des choses de l’existence se montrait à son esprit. Après plusieurs années de voyages, Max rentra en Europe et se mit à écrire des histoires sentimentales : il avait un goût décidé pour les fictions dont il pouvait conduire à son gré le dénouement.

La pauvre Gretchen l’oublia-t-elle tout de suite ? put-elle effacer de son esprit le souvenir des impressions qu’il y avait fait naître ? C’est là son secret, et elle ne l’a confié à personne. Établie avec son père dans la colonie allemande, aux bords de l’Ohio, auprès de son frère Karl, qui défriche des terres et élève des bestiaux, elle ne s’habitue que lentement à l’existence rustique et monotone des farmers de l’Amérique. Le chant des oiseaux inconnus, le parfum des fleurs nouvelles, l’aspect des horizons perdus dans le lointain des forêts, tout cela lui cause des émotions étranges : il semble qu’elle cherche quelqu’un qui lui explique ses propres sensations, et elle tombe parfois dans de profondes rêveries.

À quelques milles de Là, sur un ruisseau tributaire de l’Ohio, Ludolph, associé à quelques émigrants comme lui, a jeté des ponts et établi des moulins. Il est magnifique d’animation au milieu des machines dont les rouages tournent avec un bruit strident, et mêlent leur vacarme au roulement des eaux qui s’épanchent en cascades. Le vieux Walther et son fils Karl lui ont voué une reconnaissance profonde ; ils l’aiment pour la franchise et la loyauté de son caractère. Depuis qu’il a trouvé à employer toute son activité, toute son énergie, le domaine de ses idées s’élargit, et le niveau de son intelligence monte toujours. Il a son idéal, lui aussi, et il ne désespère pas d’y atteindre à force de persévérance, car il compte bien que Max ne reparaîtra plus jamais. D’un autre côté, on fait si souvent autour de Gretchen l’éloge du laborieux Ludolph, que celle-ci finira par ne plus chercher dans les rêves de son imagination troublée un bonheur qui pourrait bien se rencontrer là, tout près d’elle.


Th. Pavie.
  1. « T’ai-je donc réellement perdue ? — As-tu fui loin de moi, ô ma belle !… »
  2. Schwester von dem ersten Licht…