Gros Chagrins

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Gros Chagrins
Texte recopié à partir du recueil «Georges Courteline, Théâtre complet» (pp. 299 à 307) publié chez Flammarion, dépôt légal 1er trimestre 1961.

Au lever du rideau, Caroline fait de la tapisserie à la clarté d'une lampe posée sur un guéridon.

Un silence. -- Brusquement, violent coup de sonnette. Caroline dépose son ouvrage, quitte la scène et va ouvrir. A la cantonade on entend: «Gabrielle!» et aussitôt les sanglots bruyants de Gabrielle.

Réapparition des deux jeunes femmes.

Caroline. --- Ah ça! mais, tu pleures!

Gabrielle, éclatant en sanglots. --- Ah! ma chère! ma chère!

Caroline. --- Mon Dieu, que se passe-t-il?

Gabrielle. --- Une chaise!... donne-moi une chaise!

Caroline, la faisant asseoir. --- Tiens!

Gabrielle. --- Merci!... Un verre d'eau, veux-tu?

Caroline. --- Tout de suite!... Mon pauvre chat! Mon pauvre chat !... Pour Dieu, qu'est-ce qui t'est arrivé?... Tiens, bois!

Gabrielle, prenant le verre. --- Merci! -- Aide-moi à dégrafer mon boa. Tâte mes mains!

Caroline. --- Tu as une fièvre!...

Gabrielle. --- Je suis comme une folle!

Caroline. --- Calme-toi; je t'en supplie! Tu me tournes les sangs!

Gabrielle. --- Je suis comme une folle, je te dis.

Caroline. --- Bois encore un peu. Là!... Voilà!... Te sens-tu un peu mieux?

Gabrielle. --- Oui... non... oui... Je ne sais pas!... Ah! mon Dieu, mon Dieu! Soyez donc une honnête femme!

Caroline. --- Enfin que se passe-t-il?

Gabrielle, avec éclat. --- Ce qui se passe?... Il se passe que mon mari me trompe!

Caroline, incrédule. --- Non?

Gabrielle. --- Si!

Caroline, les bras cassés. --- Qu'est-ce que tu me dis là!

Gabrielle. --- La vérité.

Caroline. --- Fernand?

Gabrielle. --- Fernand!

Caroline. --- Qu'est-ce qui aurait pu croire ça de lui?

Gabrielle. --- Crois-tu, hein? Après neuf ans de mariage! En pleine lune de miel!

Caroline, atterrée. --- Eh bien, nous sommes propres, toutes les deux!

Gabrielle, avec espoir. --- Ah bah!... Est-ce que toi aussi?...

Caroline. --- Non; moi, ce n'est pas cela. Seulement, imagine-toi que j'ai tous les ennuis: ma belle-mère est à l'agonie et je suis sans bonne.

Gabrielle. --- Allons donc!

Caroline. --- C'est comme je te le dis.

Gabrielle. --- Tu as renvoyé Euphrasie?

Caroline. --- Ce matin!

Gabrielle. --- En voilà une histoire!

Caroline. --- Ne m'en parle pas; j'en suis malade. D'autant plus que c'était une perle, cette fille!

Gabrielle. --- C'est vrai?

Caroline. --- Une perle! Un diamant! Elle avait toutes les perfections! -- Mais voleuse!...

Gabrielle. --- Qu'est-ce que tu veux! Quand ce n'est pas ça, c'est autre chose. Ainsi moi, ... tu te rappelles Adèle, ma femme de chambre?

Caroline. --- Parfaitement. Une grande bringue qui avait une tête de brochet?

Gabrielle. --- Précisément!

Caroline. --- Eh bien?

Gabrielle. --- Est-ce qu'un jour... -- non, mais écoute ça, -- ... je ne l'ai pas pincée en train de se débarbouiller avec mon éponge de... toilette?

Caroline, suffoquée. --- Pas possible?

Gabrielle. --- Ma parole d'honneur!

Caroline. --- Ah! la sale bête! Je l'aurais tuée!

Gabrielle. --- Tu es bonne! On n'a pas le droit. --- Qu'est-ce que je disais donc? (Eclatant.) Ah oui! Alors voilà, ma chère; il me trompe!

Caroline, la consolant. --- Eh là! Eh là!

Gabrielle, hurlant. --- Hi! Hi! Hi!

Caroline. --- Es-tu sûre, au moins!

Gabrielle, les mains au ciel. --- Ah! Dieu!

Caroline. --- Mon pauvre chou! Mon pauvre chat!

Gabrielle, toujours sanglotante. --- Ah! oui, va, tu peux me plaindre! Je suis assez malheureuse.

Caroline. --- Mais je te plains de tout mon coeur! Ah! bien sûr non, tu n'avais pas mérité ça!

Gabrielle. --- Enfin, est-ce vrai?

Caroline. --- Voyons, conte-moi ça en détail. Dis-moi tes peines, ma chérie; cela te soulagera toujours un peu.

Gabrielle. --- Eh bien voilà. (Elle se mouche, se tamponne les yeux, etc.) Tu sais que Fernand va à la Bourse tous les jours? Moi, je reste seule, et je m'ennuie. Alors, qu'est-ce que je fais?

Caroline. --- Tu retournes ses poches, je connais ça.

Gabrielle. --- Parfaitement. Et je fouille dans son secrétaire.

Caroline. --- Tu as la clé?

Gabrielle. --- J'en ai fait faire une.

Caroline. --- Ce que tu as bien fait!

Gabrielle. --- N'est-ce pas?

Caroline. --- Tiens!...

Gabrielle. --- Oh! ce n'est pas par curiosité!

Caroline. --- Bien sûr, non!

Gabrielle. --- C'est par prévoyance!

Caroline. --- Sans doute!

Gabrielle. --- Mieux vaut avoir deux clés qu'une seule. Au moins si on perd la première...

Caroline. --- On a la seconde.

Gabrielle. --- Voilà tout. -- Et à propos; que je te fasse rire! Est-ce que je t'ai conté que l'autre jour, j'avais perdu la clé de chez nous?

Caroline, très intéressée. --- Ta clé! Non! Quand?

Gabrielle. --- La semaine dernière! Comment, je ne t'ai pas dit cela?

Caroline. --- En voilà la première nouvelle!

Gabrielle, se tordant de rire. --- Ah! ma chère!... Ça a été toute une histoire! J'avais passé la soirée chez maman, figure-toi. Tu sais que maman, le jeudi soir, donne du thé et des petits fours? Bon! Minuit sonnant, je saute en fiacre; j'arrive chez nous, je grimpe mes trois étages quatre à quatre. Une fois à ma porte, pas de clé!

Caroline. --- Pas de clé?

Gabrielle. --- Pas l'ombre!

Caroline. --- Ça, c'est drôle! Et ton mari?

Gabrielle. --- Au cercle!

Caroline. --- Un vrai guignon!

Gabrielle. --- Crois-tu! Avec ça, pas de lumière! Je n'ai jamais tant ri. Je suis restée sur le palier jusqu'à deux heures du matin à attendre le retour de Fernand! (Fondant brusquement en larmes.) Fernand!... Ah! le gredin! Ah! le monstre!... Il me trompe!... -- Où donc en étais-je?

Caroline. --- Aux poches retournées.

Gabrielle. --- C'est juste. -- Eh bien, j'y ai trouvé une lettre, dans sa poche.

Caroline. --- Une lettre oubliée?

Gabrielle. --- Parfaitement!

Caroline. --- Mon Dieu, que les hommes sont bêtes! Ce n'est pas à nous que ces oublis-là arriveraient!

Gabrielle. --- Oh! non!

Caroline. --- De qui, la lettre?

Gabrielle. --- Devine!

Caroline. --- Ma foi...

Gabrielle. --- Ne cherche pas, va! C'est tellement monstrueux, tellement abject, tellement ignoble! -- Rose Mousseron?

Caroline. --- De Parisiana?

Gabrielle. --- Oui, ma chère; de Parisiana! Cette fille qui chante:

Caroline. --- Ce n'est pas l'air.

Gabrielle. --- Si.

Caroline. --- Non.

Gabrielle. --- Si.

Caroline. --- Tu te trompes.

Gabrielle. --- Tu es sûre?

Caroline. --- Je te jure! Tiens, c'est comme ça.

Elle chante.

Gabrielle, qui a battu la mesure. --- Tu as raison. Je confondais avec l'Almée de la rue du Caire. Recommence un petit peu, pour voir.

Caroline reprend, Gabrielle l'accompagne, en souriant d'abord, puis à toute voix.

Les deux femmes, à tue-tête. --- J'ai z'une petite maison

A Barbe

A Barbe

J'ai z'une petite maison

A Barbizon!

Caroline. --- Tu y es.

Gabrielle. --- Ça ne doit pas être bien malin, d'avoir du succès au café-concert.

Caroline. --- Parbleu! -- Et alors?

Gabrielle. --- Quoi, alors?

Caroline. --- Pour m'en finir avec ton histoire?

Gabrielle. --- Quelle histoire?

Caroline. --- L'histoire de la lettre.

Gabrielle. --- Quelle lettre?

Caroline. --- La lettre de Rose Mousseron?

Gabrielle. --- La lettre de Rose Mousseron?... Ah oui! Une lettre immonde, ma chère! pleine de saletés et d'horreurs! Une véritable dégoûtation!

Caroline. --- Tu l'as sur toi, mon coeur?

Gabrielle. --- Non.

Caroline. --- Tant pis.

Gabrielle. --- Ah! les lâches! Ah! les misérables, les infâmes! Voilà pourtant à qui nous sacrifions tout, notre jeunesse, nos illusions, nos pudeurs! (Elle sanglote.) Jamais, tu entends bien, jamais je ne pardonnerai ça à Fernand! Mon Dieu, que je souffre! Pour sûr, je vais avoir une attaque de nerfs!

Caroline, désolée. --- Je t'en prie, Gabrielle, pas d'attaque! Puisque je te dis que je suis sans bonne!

Gabrielle. --- Donne-moi un peu d'eau de mélisse!

Caroline. --- Tout à l'heure. -- Tiens, mon petit chat, tu ne sais pas ce que tu vas faire?

Gabrielle. --- Si! Je vais me suicider.

Caroline. --- Mais non. Tu vas rester à dîner avec moi. Ça te changera le cours des idées.

Gabrielle. --- A dîner?... Je ne peux pas!

Caroline. --- Pourquoi?

Gabrielle. --- Nous dînons chez les Brossarbourg. (Au comble de la joie.) Il paraît que ce sera charmant. On dansera! -- Et pendant que j'y pense: tu connais le pas de quatre, Caroline?

Caroline. --- Oui.

Gabrielle. --- Veux-tu être bien mimi avec ta pauvre affligée?

Caroline. --- Certainement.

Gabrielle. --- Apprends-le-moi, dis?

Caroline. --- Comment donc!

Les deux femmes se placent en vis-à-vis, l'une à la cour, l'autre au jardin. L'orchestre joue le Pas de quatre.

Caroline. --- Trois pas en avant et un petit coup de pied. (Exécutant le mouvement.) Tra la la la, tra la la la!

Gabrielle, l'imitant. --- Comme ça?... Tra la la la, tra la la la!

Caroline. --- Tu y es!...

Gabrielle. --- Ce n'est pas difficile!

Caroline. --- Pas pour deux sous!... Tra la la la! Tra la la la! Bien balancé... et en mesure!

Gabrielle, chantant et dansant à la fois. --- Tra la la la! Tra la la la!

Rideau