Guerre et Paix (trad. Bienstock)/EII/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 431-).


XII

Depuis que la loi de Copernic est prouvée et trouvée, la seule reconnaissance de ce fait que c’est la terre et non le soleil qui tourne, a anéanti toute la cosmographie des anciens. On pouvait, en contredisant la loi, retourner à la vieille opinion sur le mouvement des corps et on ne pouvait pas, semblait-il, sans la contredire, continuer l’étude du monde de Ptolémée. Et cependant, même après la découverte des lois de Copernic, le monde de Ptolémée continua pendant longtemps d’être un objet d’étude.

Depuis que pour la première fois un homme a dit et prouvé que la quantité des naissances et des crimes est soumise aux lois mathématiques et que certaines conditions géographiques et politico-économiques définissent telle ou telle constitution de l’État, que de certains rapports entre la population et la terre sont des causes de mouvements des peuples, depuis ce temps se sont anéanties les bases sur lesquelles reposait l’histoire.

On pouvait, en reniant les nouvelles lois, retenir l’ancienne opinion sur l’histoire, mais on ne pouvait pas, semblait-il, sans les renier, continuer d’étudier les événements historiques comme les résultats de la volonté libre des hommes, car, si une constitution quelconque s’établissait ou si s’accomplissait tel et tel mouvement du peuple grâce à certaines conditions géographiques, ethnographiques, ou économiques, alors la volonté des hommes, que nous nous représentons comme établissant cette constitution ou provoquant le mouvement des peuples, ne pouvait plus déjà être examinée comme une cause.

Et cependant, l’ancienne histoire continue d’être étudiée avec les lois de la statistique, de la géographie, de l’économie politique, de la philologie comparée et de la géologie qui, tout simplement, contredisent ce principe.

Longtemps et avec persévérance, dans la philosophie physique, se continua la lutte entre les anciens et les nouveaux courants. La théologie défendait le vieux courant et accusait le nouveau de la ruine de la révélation. Mais quand la vérité eut vaincu, la théologie s’établit sur le nouveau terrain avec la même fermeté.

De même, se poursuit depuis longtemps, avec persévérance, la lutte entre la vieille et la nouvelle opinion sur l’histoire, et de même la théologie défend le vieux courant et accuse le nouveau de la ruine de la révélation.

Dans l’un et l’autre cas, des deux côtés, la lutte provoque les passions et étouffe la vérité. D’un côté, c’est la lutte de la peur et du regret pour tout l’édifice érigé pendant des siècles, de l’autre, c’est la lutte passionnée pour la destruction.

Il semble aux hommes qui ont lutté contre la vérité naissante de la philosophie physique que s’ils reconnaissaient cette vérité, ce serait la destruction de la foi en Dieu, en la création du monde, en le miracle de Josué fils de Nun ; et aux défenseurs des lois de Copernic et de Newton, à Voltaire par exemple, il semblait que c’étaient les lois de l’astronomie qui détruisaient la religion et il employait comme une arme contre la religion les lois de l’attraction.

De même, maintenant, il semble qu’il suffise de reconnaître la loi de la nécessité pour que se détruise la conception de l’âme, du bien et du mal et toutes les institutions gouvernementales et de l’Église basées sur cette conception.

De même, comme Voltaire, en son temps, les défenseurs non reconnus de la loi de la nécessité emploient cette loi de la nécessité comme une arme contre la religion ; tandis que la loi de Copernic en astronomie, la loi de la nécessité en histoire non seulement n’anéantissent pas, mais même consolident le terrain sur lequel sont basées les institutions du gouvernement et de l’Église.

Comme autrefois, dans la question de l’astronomie, de même maintenant dans la question de l’histoire toute la différence est basée sur la reconnaissance ou la non-reconnaissance de l’unité absolue qui sert de mesure aux phénomènes sensibles. Dans l’astronomie c’était l’immobilité de la terre, dans l’histoire, l’indépendance de l’individualité, la liberté.

Pour l’astronomie, la difficulté de la reconnaissance du mouvement de la terre consistait dans ce fait qu’il fallait renoncer au sentiment spontané de l’immobilité de la terre et au même sentiment du mouvement des planètes ; de même pour l’histoire, la difficulté de la reconnaissance de la soumission de la personne aux lois de l’espace, du temps et de la cause consiste à renoncer au sentiment spontané de l’indépendance de la personne. Mais de même que pour l’astronomie, la nouvelle opinion disait : « Il est vrai que nous ne sentons pas le mouvement de la terre, mais, en admettant son immobilité nous arrivons à l’absurde et en admettant son mouvement, que nous ne sentons pas, nous arrivons aux lois, » de même pour l’histoire le nouveau courant dit : « Il est vrai que nous ne sentons pas notre dépendance, mais, en admettant notre liberté, nous arrivons à la sottise, et, en admettant notre dépendance du monde extérieur, du temps et des causes, nous arrivons aux lois. »

Dans le premier cas, il fallait renoncer à la conscience de l’immobilité inexistante dans l’espace et admettre le mouvement que nous ne sentons pas ; dans le cas présent, il est nécessaire de renoncer à la liberté qui n’existe pas et de reconnaître la dépendance que nous ne sentons pas.