Guerre et Paix (trad. Bienstock)/III/04

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 47-60).


IV

Quand la princesse Marie entra au salon, le prince Vassili et son fils y étaient déjà et causaient avec la petite princesse et mademoiselle Bourienne. Quand elle entra, en marchant lourdement sur la plante des pieds, les messieurs et mademoiselle Bourienne se levèrent et la petite princesse la désignant aux hôtes dit : Voila Marie !

La princesse Marie les vit tous en détails. Elle aperçut le visage du prince Vassili qui pour un moment se fit sérieux à la vue de la princesse, et aussitôt sourit. Elle aperçut le visage de la petite princesse qui, avec curiosité, lisait sur les visages des hôtes l’impression produite par Marie. Elle aperçut mademoiselle Bourienne avec son ruban et son joli visage, et le regard plus animé que jamais et fixé sur lui ; mais elle ne pouvait le voir. Elle aperçut seulement quelque chose de grand, de clair, de beau qui s’avança vers elle quand elle entra. Le prince Vassili, le premier, s’approcha d’elle ; elle baisa la tête chauve qui s’inclinait sur sa main et elle répondit à ses paroles qu’elle se souvenait très bien de lui. Ensuite ce fut le tour d’Anatole.

Elle continuait à ne pas le voir. Elle sentit seulement la main douce qui serra fermement la sienne et elle effleura à peine le front blanc sur lequel étaient pommadés de jolis cheveux blonds. Quand elle le regarda, sa beauté la frappa. Anatole, le pouce de la main droite dans la boutonnière de son uniforme, la poitrine bombée, le dos effacé, en se balançant sur une jambe, un peu écartée, et la tête inclinée, silencieusement, joyeusement regardait la princesse, mais évidemment sans penser du tout à elle. Anatole n’était ni brillant, ni vif, ni éloquent en conversation, mais au lieu de cela, il avait une qualité précieuse dans le monde : un calme et une assurance imperturbables. Si un homme timide se tait à une première rencontre et montre qu’il sent l’inopportunité de ce silence et laisse voir le désir de trouver quelque chose à dire, c’est mal. Mais Anatole se taisait et balançait sa jambe, en observant gaîment la coiffure de la princesse. Il était évident qu’il pouvait encore longtemps se taire et rester aussi calme. « Si c’est gênant pour quelqu’un, alors causez, mais moi je ne veux pas », semblait dire son regard. En outre, dans ses rapports envers les femmes, Anatole avait ce qui inspire le plus aux femmes la curiosité, la peur et même l’amour : la conscience méprisante de sa supériorité. Il semblait dire : « Je vous connais, je vous connais, et quel intérêt ai-je à m’entretenir avec vous ? Et vous en seriez heureuse ! » Peut-être ne pensait-il pas cela en face des femmes (et même très probablement il ne le pensait pas parce qu’en général, il pensait très peu), mais ses manières, son air semblaient le vouloir dire. La princesse le sentit, et comme si elle désirait lui montrer qu’elle n’avait pas pensé l’occuper, elle s’adressa au vieux prince. La conversation était générale et animée grâce à la voix de la petite princesse, à sa petite lèvre velue découvrant ses dents blanches. Elle aborda le prince Vassili avec cette façon de plaisanter dont usent souvent les personnes bavardes et gaies et qui consiste à supposer qu’entre quelqu’un et soi-même existent des plaisanteries établies depuis déjà longtemps, plaisanteries gaies, que tout le monde ne sait pas, et souvenirs amusants, tandis qu’en réalité il n’y a aucun souvenir pareil ; c’était le cas de la petite princesse et du prince Vassili.

Le prince Vassili se prêtait volontiers à ce ton. La petite princesse introduisait dans sa conversation des aventures amusantes qui n’étaient jamais arrivées, et Anatole, qu’elle connaissait à peine, partageait ainsi que mademoiselle Bourienne ces souvenirs communs ; la princesse Marie, elle-même, se sentit entraînée dans ces souvenirs joyeux.

— Voilà, maintenant au moins, nous jouirons de vous tout à fait, cher prince, dit la petite princesse, en français bien entendu, au prince Vassili. — Ce n’est pas comme à nos soirées chez Annette, où vous vous enfuyiez toujours. Vous vous rappelez cette chère Annette ?

— Ah ! vous ne commencerez pas à parler politique comme Annette !

— Et notre table à thé ?

— Oh ! oui !

— Pourquoi n’étiez-vous jamais chez Annette ? demanda la petite princesse à Anatole. Et moi, je sais, je sais, — fit-elle en clignant des yeux. Votre frère Hippolyte m’a parlé de vos aventures. Oh ! — elle le menaça du petit doigt — je connais encore vos aventures de Paris.

— Et lui, Hippolyte, ne te disait rien ? dit le prince Vassili, en s’adressant à son fils et prenant la main de la princesse, comme si elle voulait s’enfuir et qu’il eût le dessein de la retenir. Ne t’a-t-il pas dit comment lui-même, Hippolyte, s’éprenait de la charmante princesse et comment elle le mettait a la porte ! Oh ! c’est la perle des femmes, princesse ! — fit-il, s’adressant à la princesse.

De son côté, mademoiselle Bourienne ne manqua pas, au mot de Paris, de mêler ses souvenirs à la conversation générale.

Elle se permit de demander si Anatole avait quitté Paris depuis longtemps et comment lui plaisait cette ville. Anatole répondit très volontiers à la Française, et en souriant et la fixant, il causa avec elle de sa patrie. Dès qu’il avait vu la jolie Bourienne, Anatole avait décidé que même ici, à Lissia-Gorï, on pourrait ne pas s’ennuyer. « Elle n’est pas mal, pas mal du tout cette demoiselle de compagnie. J’espère qu’elle la gardera avec elle quand elle se mariera. La petite est gentille, » pensait-il.

Le vieux prince s’habillait lentement dans son cabinet ; les sourcils froncés, il réfléchissait à ce qu’il devait faire. L’arrivée de ces hôtes le fâchait. « Que sont pour moi le prince Vassili et son fils ? Le prince Vassili est un vaniteux, un homme vide et son fils aussi doit être fameux ! » se disait-il. Il était fâché que l’arrivée de ces hôtes soulevât en son âme la question irrésolue, toujours étouffée, question pour laquelle le vieux prince se trompait toujours lui-même. Elle consistait en ceci : « Me déciderai-je jamais à me séparer de la princesse Marie, à la donner à un époux ? » Le prince ne pouvait se décider à se poser nettement cette question, car il savait d’avance qu’il y répondrait par l’équité et que l’équité, dans ce cas, était en opposition plus qu’avec ses sentiments, mais avec toutes les conditions de sa vie. La vie sans la princesse Marie, bien qu’il semblât l’apprécier très peu, était inconcevable pour le prince Nicolas Andréiévitch. « Et qu’a-t-elle besoin de se marier ? Elle sera sûrement malheureuse. Voilà Lisa et André (je crois qu’il est difficile de trouver un meilleur mari), est-elle contente de son sort ? Et qui l’épousera par amour ? Laide, gauche. On la prendra pour les relations, pour l’argent. Est-ce qu’on ne vit pas vieille fille ? C’est encore le mieux ? » Ainsi pensait en s’habillant le prince Nicolas Andréiévitch, et en même temps, la question toujours ajournée demandait une solution immédiate. Le prince Vassili amenait évidemment son fils avec l’intention de faire la proposition de mariage et probablement aujourd’hui ou demain il demanderait une réponse ferme. — « Il a un nom, une situation convenable. Eh bien. Je n’y ferai pas obstacle, se dit le prince ; mais qu’il la mérite. Voilà, ça, nous verrons. »

— Ça nous verrons ! C’est ce que nous verrons ! prononca-t-il à haute voix. Et comme toujours, il entra à pas rapides au salon, jeta un regard rapide sur tous, et en apercevant la toilette nouvelle de la petite princesse, les rubans de Bourienne et l’affreuse coiffure de la princesse Marie, les sourires de Bourienne et d’Anatole et l’isolement de sa fille dans la conversation commune : « Elle s’est habillée comme une sotte ! » pensa-t-il, et il regarda sa fille avec colère : « Elle n’a pas honte, et lui ne daigne pas faire attention à elle ? »

Il s’approcha du prince Vassili.

— Eh bien ! Bonjour, bonjour, je suis content de vous voir.

— Pour un ami cher, sept verstes ne sont pas un détour, dit le prince Vassili, comme toujours rapidement, avec assurance et familiarité. — Voici mon cadet. Puis-je vous demander de l’aimer ?

Le prince Nicolas Andréiévitch regarda Anatole.

— Un beau garçon ! fit-il. Eh bien ! Viens m’embrasser ; et il lui tendit sa joue. Anatole embrassa le vieux et le regarda avec une curiosité tout à fait tranquille, attendant de lui une de ces originalités que lui avait promises son père.

Le prince Nicolas Andréiévitch s’assit à sa place habituelle, dans le coin du divan, approcha la chaise destinée au prince Vassili, et la lui désignant, se mit à l’interroger sur les affaires politiques et les nouvelles. Il semblait écouter avec attention le récit du prince Vassili, mais il ne cessait de regarder la princesse Marie.

— Alors on écrit déjà cela de Potsdam ? — fit-il répétant les dernières paroles du prince Vassili. En même temps il se leva soudain et s’approcha de sa fille.

— C’est à cause des hôtes que tu t’es parée ainsi, hein ? Belle, très belle. Pour les visiteurs tu t’es coiffée à merveille, et moi je te préviens, devant les visiteurs, de ne pas oser te parer sans ma permission.

— C’est moi la coupable, mon père, — prononça, en rougissant, la petite princesse.

— Vous, vous êtes libre, — dit le prince Nicolas Andréiévitch en s’inclinant devant sa bru, — mais elle n’a pas besoin de se défigurer, elle est assez laide sans cela. — Et il se rassit à sa place sans faire attention à sa fille prête à pleurer.

— Au contraire, cette coiffure va très bien à la princesse, — intervint le prince Vassili.

— Eh bien, mon cher jeune prince, comment l’appelle-t-on, hein ? — dit le prince Nicolas Andréiévitch en s’adressant à Anatole. — Viens ici, causons, faisons connaissance.

« La farce va commencer ! » pensa Anatole : et, en souriant, il s’assit près du vieux prince.

— Eh bien, voilà : on dit, mon cher, que vous avez été élevé à l’étranger ; ce n’est pas comme nous, moi et ton père, à qui un sacristain a enseigné à lire et écrire. Dites-moi, mon cher, vous servez maintenant dans la garde à cheval ? — Et le vieux regardait de très près et fixement Anatole.

— Non, j’ai passé dans l’armée, répondit Anatole, se retenant à peine de rire.

— Ah ! c’est bien Quoi, mon cher, vous voulez servir l’Empereur et la patrie ? On est à la guerre. Un pareil gaillard doit servir. Êtes-vous du service actif ?

— Non, prince. Notre régiment est déjà en marche et moi je suis attaché… À quoi suis-je attaché, papa ? demanda en riant Anatole.

— Il sert bien, bien. « A quoi suis-je attaché ? » Ah ! ah ! ah !

Le prince Nicolas Andréiévitch riait, Anatole rit encore plus haut. Tout à coup le prince Nicolas Andréiévitch fronça les sourcils. — Eh bien, va dit-il à Anatole. Anatole, avec un sourire, s’approcha de nouveau des dames.

— Tu les as élevés là-bas, à l’étranger, prince Vassili, hein ? fit le vieux prince au prince Vassili.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu et je vous dirai que l’éducation là-bas est de beaucoup meilleure que la nôtre.

— Oui, aujourd’hui, c’est entendu, tout à la nouvelle mode. Un brave garçon, un brave ! Eh bien ! Allons chez moi. — Il prit le prince Vassili sous le bras et l’emmena dans son cabinet.

Dès qu’ils furent en tête-à-tête, le prince Vassili déclara au vieux prince ses désirs et ses espérances.

— Qu’en penses-tu ? — fit méchamment le vieux prince. — Penses-tu que je la tienne, que je ne m’en puisse pas séparer ? on se l’imagine — ajouta-t-il avec colère. — Pour moi, dès demain !… Seulement, je te dirai que je veux connaître mieux mon gendre. Tu sais mes principes : tout à découvert. Demain, devant toi, je lui demanderai si elle veut ; alors il restera ici quelque temps ; qu’il reste, je verrai. — Le prince renifla. — Qu’elle se marie, cela m’est tout à fait égal ! cria-t-il de cette voix perçante, de laquelle il avait dit adieu à son fils.

— En vérité, prince, vous voyez les hommes de part en part, dit le prince Vassili du ton d’un homme rusé qui s’est convaincu de l’inutilité de la ruse devant la perspicacité de l’interlocuteur. Anatole n’est pas un génie mais c’est un garçon honnête et bon, et un très bon fils et parent.

— Bien, bien, nous verrons.

Comme il arrive toujours pour les femmes qui vivent isolées, sans la société des hommes, avec l’apparition d’Anatole, les trois femmes de la maison de Nicolas Andréiévitch sentaient également que jusqu’ici leur vie n’était pas une vie. La force de penser, de sentir, d’observer, momentanément se décuplait chez toutes, et leur vie jusqu’ici dans les ténèbres s’éclairait tout à coup d’une lumière nouvelle, vivifiante.

La princesse Marie ne songeait pas du tout à son visage et à sa coiffure. Le visage beau et ouvert d’un homme qui deviendrait peut-être son mari absorbait toute son attention. Il lui semblait bon, courageux, résolu, fort et magnanime. Elle en était convaincue. Des milliers de rêves sur la future vie de famille naissaient sans cesse en son imagination. Elle les chassait et tâchait de les cacher.

— « Mais ne suis-je pas trop froide avec lui, pensait-elle. Je tâche de me retenir, car dans le fond de mon âme je me sens déjà trop près de lui ; mais il ne sait pas tout ce que je pense de lui, et il peut s’imaginer qu’il m’est désagréable ».

Et la princesse Marie s’évertuait à être aimable avec le nouvel hôte, mais n’y pouvait parvenir. « La pauvre fille ! Elle est diablement laide ! » pensait d’elle Anatole.

Mademoiselle Bourienne, excitée aussi au plus haut degré par l’arrivée d’Anatole, pensait mais d’une autre façon.

Sans doute, la belle jeune fille, sans situation définie, sans parents, sans amis, même sans patrie, ne pouvait penser vouer toute sa vie au service du prince Nicolas Andréiévitch, à lui lire des livres, et se contenter de l’amitié de la princesse Marie. Mademoiselle Bourienne attendait depuis longtemps ce prince russe qui d’un coup pourrait apprécier sa supériorité sur les princesses russes, laides, mal ficelées, gauches, s’éprendrait d’elle et l’enlèverait. Et voilà qu’un prince russe était enfin arrivé ! Mademoiselle Bourienne avait une histoire qu’elle avait entendue de sa tante, elle même l’avait terminée et elle aimait à se la répéter en imagination : devant une jeune fille séduite paraît sa pauvre mère ; elle lui reproche de s’être, hors du mariage, donnée à un homme. Souvent mademoiselle Bourienne était touchée jusqu’aux larmes quand, en imagination elle racontait cette histoire « à lui ».

Maintenant ce lui, le vrai prince russe paraissait. Il l’enlèvera, ensuite viendra la pauvre mère, et il l’épousera. Voilà comment s’arrangeait dans la tête de mademoiselle Bourienne toute son histoire future, pendant qu’elle parlait avec lui de Paris. Ce n’était pas le calcul qui guidait mademoiselle Bourienne (elle ne réfléchissait pas un moment à ce qu’il lui fallait faire), mais tout cela depuis longtemps était prêt en elle et maintenant se groupait simplement autour d’Anatole à qui elle désirait et tâchait de plaire le plus possible.

La petite princesse, comme un vieux cheval de régiment qui hennit au son des trompettes, oubliait sa situation et se préparait au galop habituel de la coquetterie sans aucune arrière-pensée, ni lutte, mais avec une gaieté naïve et frivole.

Bien que, dans la société des femmes, Anatole jouât le rôle de l’homme ennuyé des attentions féminines, il éprouvait un plaisir vaniteux en voyant son influence sur les trois femmes.

En outre, il commençait à éprouver, envers la jolie et excitante Bourienne, ce sentiment passionné, bestial qui l’empoignait avec une rapidité extraordinaire et le poussait aux actes les plus grossiers et les plus hardis.

Après le thé, la société passa au divan, et l’on invita la princesse à jouer du clavecin. Anatole s’accouda devant elle, auprès de mademoiselle Bourienne, et ses yeux, rieurs et joyeux, regardaient la princesse Marie. La princesse Marie avec une émotion craintive et joyeuse sentait ce regard posé sur elle. Sa sonate favorite la transportait dans le monde poétique le plus intime et le regard qu’elle sentait sur elle ajoutait à ce monde une poésie plus grande encore. Le regard d’Anatole, bien que fixé sur elle ne se rapportait pas à elle, mais aux mouvements du petit pied de mademoiselle Bourienne qu’il touchait en ce moment avec le sien, sous le clavecin. Mademoiselle Bourienne regardait aussi la princesse, qui lut aussi dans ses jolis yeux, une expression nouvelle de joie craintive et d’espoir.

« Comme elle m’aime ! Comme je suis heureuse, maintenant, et comme je puis l’être avec une amie et un mari pareils ! Est-ce un mari ? » — pensa la princesse Marie, n’osant pas regarder son visage et sentant toujours le même regard posé sur elle.

Le soir, quand, après le souper, on se sépara, Anatole baisa la main de la princesse.

Elle ne savait elle-même comment juger son audace, mais elle regarda tout droit le beau visage qui s’offrait à ses yeux myopes. Après, il s’approcha pour baiser la main de mademoiselle Bourienne (c’était inconvenant, mais il faisait tout avec tant d’assurance et si simplement !) : celle-ci s’empourpra et, effrayée, regarda la princesse.

« Quelle délicatesse ! Est-ce qu’Amélie (c’était le prénom de mademoiselle Bourienne) peut penser que je suis jalouse d’elle et que je n’apprécie pas sa pure tendresse et son dévouement pour moi ? » pensa la princesse.

Elle s’approcha de mademoiselle Bourienne et l’embrassa fortement.

Anatole s’approcha pour baiser la main de la petite princesse.

Non, non, non ! Quand votre père m’écrira que vous vous conduisez bien, je vous donnerai ma main a baiser. Pas avant. Et, levant le petit doigt, en souriant, elle sortit de la chambre.