Guerre et Paix (trad. Bienstock)/III/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 194-205).


XVIII

Rostov avait l’ordre de rejoindre Koutouzov ou l’empereur près du village Pratzen ; et, non seulement ils n’étaient pas ici, mais il ne s’y trouvait aucun chef, il n’y avait que des bandes diverses de troupes désorganisées. Il activa son cheval, déjà harassé, pour dépasser plus vite ces foules, mais plus il avançait, plus ces foules étaient désordonnées. Sur la grand’route, où il marchait, se heurtaient calèches et équipages de toutes sortes, des soldats russes et autrichiens de diverses armes, blessés et non blessés. Toute cette foule houlait et bouillonnait sous le bruit sombre des obus des batteries françaises postées sur les hauteurs de Pratzen.

— Où est l’empereur ? Où est Koutouzov ? — demandait Rostov à tous ceux qu’il pouvait arrêter ; mais de personne il ne pouvait obtenir de réponse. Enfin, saisissant un soldat par le collet, il l’obligea à lui répondre.

— Eh ! camarade ! il y a déjà longtemps que tous se sont enfuis, — lui avait répondu le soldat en criant et cherchant à s’échapper.

Lâchant ce soldat, évidemment ivre, Rostov arrêta le cheval d’une ordonnance ou de l’écuyer d’un personnage important, et se mit à l’interroger.

L’ordonnance déclara à Rostov, qu’une heure avant, en toute hâte, on avait conduit l’empereur dans sa voiture, par cette même route, et qu’il était dangereusement blessé.

— Ce n’est pas possible ! C’est probablement quelqu’un d’autre ! — dit Rostov.

— Je l’ai vu moi-même, — dit l’ordonnance avec un sourire assuré. — J’ai déjà moyen de connaître l’empereur : combien de fois, à Pétersbourg, l’ai-je vu comme je vous vois ! Il était en voiture, pâle, très pâle. Quand on lançait devant nous ses quatre chevaux noirs, mes aïeux ! il me semble qu’il est temps que je connaisse les chevaux de l’empereur et Ilia Ivanitch. On sait bien que le cocher Ilia ne conduit personne autre que l’empereur.

Rostov lâcha la guide et voulut aller plus loin. Un officier blessé qui passait là s’adressa à lui.

— Que voulez-vous ? — demanda-t-il ; — le général en chef ? Alors il a été tué par un obus, droit dans la poitrine, devant notre régiment.

— Pas tué, mais blessé, — corrigea un autre officier.

— Mais qui ? Koutouzov ? — demanda Rostov.

— Pas Koutouzov ; comment l’appelle-t-on ? mais qu’importe. Peu sont restés vivants. Allez là-bas à ce village, tous les chefs sont réunis, — dit l’officier en désignant le village Gostiéradek, et il s’éloigna.

Rostov marchait au pas, ne sachant où il allait ni pourquoi. L’Empereur était blessé, la bataille perdue. Maintenant il était impossible de n’y pas croire. Rostov suivait la direction qu’on lui montrait et d’où l’on voyait au loin la tour et l’église. Qu’avait-il besoin de se hâter ? Que pouvait-il dire maintenant à l’Empereur ou à Koutouzov, si même il était vivant et non blessé.

— Par ce chemin, votre Excellence, parce qu’on vous tuera net, — lui cria un soldat. — Ici, on vous tuera !

— Oh ! que dis-tu ? fit un autre. Où ira-t-il ? Ici c’est plus près.

Rostov réfléchit et partit précisément dans cette direction où, lui avait-on dit, on le tuerait.

« Maintenant que m’importe, à quoi bon me garder si l’Empereur est blessé ! » pensa-t-il. Il entra dans l’espace où avaient été tués le plus d’hommes s’enfuyant de Pratzen. Les Français n’occupaient pas encore cet endroit et parmi les Russes, ceux qui étaient restés vivants ou blessés, l’avaient quitté depuis longtemps.

Sur le champ, comme des gerbes sur le bon chaume gisaient, par déciatine, dix, quinze hommes tués, blessés. Les blessés, en rampant, se réunissaient par deux ou trois ensemble et l’on entendait leurs cris et leurs gémissements plaintifs, parfois feints comme il semblait à Rostov. Pour ne pas voir tous ces hommes qui souffraient, Rostov lança son cheval au trot, et l’instant lui devint terrible.

Il avait peur non pour sa vie, mais pour ce courage qui lui était nécessaire et qui ne pouvait supporter la vue de ces malheureux.

Les Français avaient cessé de tirer sur cet espace couvert de morts et de blessés, parce qu’ils ne voyaient plus personne debout devant eux. En y apercevant un aide de camp, ils pointèrent un canon et lancèrent quelques obus. La conscience de ce sifflement terrible et les morts qui l’entouraient se confondaient pour Rostov en une impression d’horreur et de pitié pour soi-même. Il se rappelait la dernière lettre de sa mère : « Qu’éprouverait-elle, si elle me voyait maintenant dans ce champ, les canons dirigés contre moi ? »

Des troupes russes étaient au village Gostiéradek ; bien que mélangées, ces troupes s’étaient retirées en meilleur ordre du champ de bataille ; maintenant elles étaient hors de portée des boulets français et les sons de la canonnade semblaient lointains. Ici, on voyait clairement et l’on disait que la bataille était perdue. Rostov avait beau demander, personne ne pouvait lui dire où se trouvait l’Empereur, ni où était Koutouzov. Les uns confirmaient que l’Empereur était blessé, d’autres le niaient et attribuaient ce bruit mensonger à ce que dans la voiture de l’Empereur avait passé rapidement, quittant le champ de bataille, le grand maréchal de la Cour, comte Tolstoï, pâle, effrayé, qui était avec les autres, dans la suite de l’Empereur, sur le champ de bataille.

Un officier dit à Rostov qu’il avait vu à gauche, dans le village, quelques grands personnages. Rostov s’y rendit sans espoir de trouver quelqu’un, mais par acquit de conscience. Après avoir parcouru trois verstes et dépassé les dernières troupes russes, près d’un potager entouré de fossés, Rostov aperçut deux cavaliers devant le fossé ; l’un avec un plumet blanc au chapeau, ne sembla pas inconnu à Rostov ; l’autre, un cavalier inconnu, sur un beau cheval roux (Rostov crut connaître ce cheval, s’approchait du fossé, éperonnait son cheval, et, lâchant les guides, sautait légèrement le fossé du potager, seule la terre tombait des sabots de derrière du cheval.

Faisant faire volte-face au cheval, de nouveau il sauta le fossé et s’adressa respectueusement au cavalier en plumet blanc, en lui proposant, évidemment, de faire la même chose. Le cavalier dont le visage semblait connu à Rostov et attirait involontairement son attention, fit un geste négatif de la tête et de la main, et à ce geste, Rostov reconnut aussitôt son Empereur pleuré, adoré. « Mais ce ne peut être lui, seul au milieu de ce champ vide », pensa Rostov. À ce moment, Alexandre tourna la tête. Rostov remarqua les traits aimés qui s’étaient gravés si profondément dans sa mémoire. L’Empereur était pâle, ses joues et ses yeux étaient tirés, mais ses traits n’en avaient que plus de charme et de douceur. Rostov était heureux de voir que les racontars sur les blessures de l’Empereur étaient sans fondement. Il était heureux de l’avoir vu. Il savait qu’il pouvait, qu’il devait même s’adresser directement à lui, et transmettre ce que lui avait ordonné de demander Dolgoroukov.

Mais, tel un jeune homme amoureux, qui tremblant et ému n’ose dire ce à quoi il rêve pendant les nuits et regarde effrayé en cherchant l’aide ou la possibilité de l’ajournement ou la fuite quand est venu le moment désiré, quand il est seul, en tête-à-tête avec elle, tel était Rostov ; maintenant qu’il avait ce qu’il désirait le plus au monde, il ne savait comment s’approcher de l’Empereur, et à lui se présentaient mille considérations qui lui montraient que c’était incommode, inconvenant et impossible.

— « Comment ! j’ai l’air d’être heureux de profiter de l’occasion qu’il est seul et triste. En ce moment de chagrin, ce lui peut être désagréable et pénible de voir quelqu’un. Ensuite, que puis-je lui dire maintenant, lorsque, rien qu’à le voir, mon cœur tremble et ma bouche devient sèche ». Pas un seul de ces nombreux discours qu’il imaginait à l’adresse de l’Empereur, ne lui venait en tête.

« Les discours, pour la plupart étaient liés à d’autres conditions ; la plupart, étaient prononcés à l’occasion d’une victoire, d’un triomphe et principalement sur le lit où il mourait de ses blessures, quand l’Empereur le remerciait pour ses actes héroïques, et que lui, en mourant, lui exprimait son amour confirmé par ses actes.

» Ensuite pourquoi demander à l’Empereur des ordres sur le flanc droit quand il est plus de trois heures et que la bataille est perdue ? Non, je ne dois pas m’approcher de lui ; je ne dois pas troubler ses méditations. Mieux vaut mille fois la mort que recevoir de lui un regard fâché, que de lui faire une mauvaise impression, » — décida Rostov, et le cœur plein de tristesse et de désespoir il s’éloigna, tout en regardant sans cesse l’Empereur qui se tenait toujours dans la même attitude indécise.

Pendant que Rostov se livrait à ces considérations et tristement s’éloignait de l’Empereur, par hasard le capitaine Van Tol arrivait au même endroit ; en apercevant l’Empereur, il s’approcha droit vers lui, lui proposa ses services et l’aida à franchir à pied le fossé. L’Empereur, désirant se reposer et se sentant mal à l’aise, s’assit sous les pommiers, et Van Tol s’arrêta près de lui. De loin, Rostov voyait avec envie et regret que Van Tol parlait longuement et chaleureusement à l’Empereur, que l’Empereur semblait pleurer, et, se couvrant les yeux avec la main, serrait la main de Tol.

« Et je pourrais être à sa place », pensa Rostov. Et retenant à peine des larmes de pitié pour le sort de l’Empereur, tout à fait désespéré, il partit plus loin, ne sachant où ni pourquoi il marchait.

Son désespoir était d’autant plus vif qu’il sentait que sa propre faiblesse était cause de sa douleur.

Il aurait pu — non seulement il aurait pu, — il aurait dû s’approcher de l’Empereur ; c’était une occasion unique de lui montrer son dévouement. Et il n’en avait pas profité.

« Qu’ai-je fait ? »… pensa-t-il. Faisant volte-face il retourna à cet endroit où il avait vu l’Empereur. Mais il n’y avait plus personne derrière le fossé. Il ne vit que des chariots et des voitures qui passaient par là. Rostov apprit d’un des conducteurs que l’état-major de Koutouzov se trouvait non loin d’ici, dans un village où se rendaient les fourgons. Rostov les suivit.

Devant lui marchait l’écuyer de Koutouzov ; il conduisait des chevaux protégés par une couverture. Un camion suivait l’écuyer, et derrière marchait un vieux domestique aux jambes arquées couvert d’une pelisse courte de peau d’agneau.

— Tite ! Eh ! Tite ! dit l’écuyer.

— Quoi ? répondit distraitement le vieux.

— Tite va battre !

— Imbécile ! dit le vieillard en crachant avec colère.

Le silence durait quelques instants, puis la même plaisanterie recommençait.




À cinq heures du soir, la bataille était perdue sur tous les points. Plus de cent canons étaient déjà aux mains des Français.

Prjebichevski et son corps d’armée avaient rendu les armes ; les autres colonnes, diminuées de moitié, reculaient en troupes débandées, mélangées.

Le reste des troupes de Langeron et de Dokhtourov, se pressait pêle-mêle autour des étangs, sur les écluses et au bord du village d’Auhest.

À six heures, ce n’était que près de l’écluse d’Auhest qu’on entendait la canonnade nourrie des Français seuls, qui montaient de nombreuses batteries sur la pente des hauteurs de Pratzen, et qui foudroyaient nos troupes en déroute.

À l’arrière-garde Dokhtourov et les autres, en recueillant les bataillons, se défendaient contre la cavalerie française qui les poursuivait. Le crépuscule descendait. Près d’une étroite écluse d’Auhest où, pendant tant d’années, s’était assis paisiblement le vieux meunier, en bonnet, avec ses lignes, pendant que son petit-fils, les manches de la chemise retroussées, plongeait les mains dans le grand arrosoir et tâtait le poisson argenté, tremblant ; sur cette même digue, où, pendant tant d’années, passaient et repassaient pacifiquement, sur des chariots pleins de blé, attelés de deux chevaux, des Moraves en bonnets à poils et vestons bleus, et où ils se retournaient en partant tout enfarinés dans leurs chariots blancs ; sur cette même digue, maintenant, parmi les fourgons et les canons, sous les chevaux et parmi les roues, se pressaient des hommes affolés par la peur de la mort ; ils se bousculaient l’un l’autre, mouraient, enjambaient les mourants, s’entretuaient, s’arrêtaient pour être tués de la même façon après avoir fait quelques pas.

Toutes les dix secondes, au milieu de cette foule épaisse, tombait un boulet ou éclatait une grenade, en tuant et couvrant de sang ceux qui se trouvaient là : Dolokhov, blessé au bras, à pied, avec une dizaine d’hommes de sa compagnie (il était déjà officier) et le commandant de son régiment, à cheval, étaient les seuls survivants de tout le régiment. Entraînés par la foule, ils se pressaient à l’entrée de la digue, et, serrés de tous côtés, ils s’arrêtèrent, car devant eux, un cheval était tombé sous le canon et la foule le tirait de là.

Un boulet tua quelqu’un derrière eux, un autre tomba devant et couvrit de sang Dolokhov. La foule se rua en avant, se serra, fit quelques pas et s’arrêta de nouveau.

« Encore cent pas et on est sauvé ; rester debout encore deux minutes et c’est la perte sûre, » pensait chacun.

Dolokhov, qui se trouvait au milieu de la foule, bondit vers le bout de la digue en renversant deux soldats, et courut sur la glace glissante qui couvrait l’étang.

— Tourne ! cria-t-il en courant sur la glace qui craquait sous lui. — Tourne !… cria-t-il en désignant le canon. — Ça tient ! La glace le portait, mais craquait et cédait. C’était évident qu’elle allait s’ouvrir non seulement sous le canon ou sous la foule, mais sous lui seul. On le regardait et l’on se serrait sur le bord, ne se décidant pas encore à monter sur la glace. Le commandant du régiment, qui était à cheval à l’entrée, levait la main et ouvrait la bouche en s’adressant à Dolokhov, mais tout-à-coup un boulet siffla si bas sur la foule que tous s’inclinèrent. Quelque chose tomba, frappant un corps mou, et le général et son cheval, tombaient dans une mare de sang. Personne ne regarda le général et personne ne le releva.

— Monte sur la glace ! — Va sur la glace ! — Marche ! — Tourne ! — N’entends-tu pas ? Va ! — vociférèrent tout-à-coup, après le boulet, de nombreuses voix qui ne savaient elles-mêmes ce qu’elles disaient. Un des canons de derrière, monté sur la digue, tourna sur la glace. Une foule de soldats se mit à courir de la digue sur l’étang glacé ! Sous un des soldats de devant la glace craqua, une de ses jambes s’enfonça dans l’eau. Il voulut se redresser et s’enfonça jusqu’à la ceinture. Les soldats les plus proches s’arrêtèrent ; le conducteur de la pièce arrêta son cheval ; mais derrière on criait encore : — « Va sur la glace. — Pourquoi s’arrêtent-ils ? Va ! Va ! » Et des cris d’horreur s’entendaient dans la foule. Les soldats qui entouraient la pièce agitaient leurs cravaches et frappaient les chevaux pour les faire avancer. Les chevaux retournèrent. La glace qui soutenait les piétons craqua sur un large espace, et une quarantaine d’hommes, se jetant en avant et en arrière, furent noyés.

Les boulets sifflaient régulièrement et tombaient sur la glace, dans l’eau, et le plus souvent dans la foule qui couvrait la digue, les étangs et leurs bords.