Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/07

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 272-277).


VII

Deux mois s’étaient écoulés depuis qu’on avait reçu à Lissia-Gorï les nouvelles de la bataille d’Austerlitz et de la perte du prince André, et malgré toutes les lettres par l’intermédiaire de l’ambassade, malgré toutes les recherches, son cadavre n’avait point été retrouvé, et il n’était pas au nombre des prisonniers. Le pire pour ses parents c’est qu’il y avait encore l’espoir qu’il eût été ramassé par les habitants sur le champ de bataille et qu’il fût maintenant en convalescence ou peut-être mourant, seul, parmi les étrangers, n’ayant aucune possibilité de donner de ses nouvelles. Dans les journaux, par lesquels le vieux prince eut connaissance de la bataille d’Austerlitz, il était dit comme toujours en quelques mots brefs et vagues que les Russes, après des batailles brillantes, avaient été forcés de se retirer, et que la retraite s’était effectuée en un ordre parfait. Le vieux prince comprit par cette nouvelle officielle que les nôtres avaient été écrasés. Une semaine après le journal apprenant la nouvelle de la bataille d’Austerlitz, le vieux prince reçut de Koutouzov une lettre l’instruisant du sort de son fils.

« Votre fils, — écrivait Koutouzov, — sous mes yeux, le drapeau en main, devant le régiment, est tombé comme un héros digne de son père et de sa patrie. À mon propre regret et à celui de toute l’armée, on ne sait pas, jusqu’ici, s’il est vivant ou mort. Je me flatte ainsi que vous de l’espoir que votre fils est vivant, car au cas contraire, il serait mentionné, parmi les officiers trouvés sur le champ de bataille, sur le registre qui m’a été transmis par les parlementaires. »

Après avoir reçu cette nouvelle, très tard, quand il était seul dans son cabinet de travail, le vieux prince, le lendemain, partit comme à l’ordinaire faire sa promenade du matin, mais il était taciturne avec l’intendant et le jardinier, et bien qu’il eût l’air d’être en colère, il ne dit rien à personne. Quand, à l’heure habituelle, la princesse Marie entra chez lui, il était debout devant son tour et travaillait ; mais, il ne se tourna pas vers elle comme à l’ordinaire.

— Ah, princesse Marie ! fit-il tout-à-coup et d’un ton naturel. Il jeta l’outil (la roue tournait encore par inertie). Longtemps après la princesse Marie se rappelait le craquement affaibli de la roue qui se confondit pour elle avec tout ce qui suivit.

La princesse Marie s’approcha de lui, avança son visage et quelque chose se déchira en elle. Ses yeux cessaient de voir. Au visage de son père, pas triste, pas abattu, mais méchant et qui se contenait avec efforts, elle comprit qu’un terrible malheur tombait sur elle et l’étouffait, le pire malheur de la vie, un malheur encore inéprouvé, irréparable, incompréhensible : la mort d’une personne aimée.

Mon Père ! André ! — s’écria la princesse disgracieuse, gauche, avec un tel charme de tristesse et d’oubli de soi-même, que le père ne soutint pas son regard et se détourna en sanglotant.

— J’ai reçu des nouvelles. Il n’est ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzov écrit ! prononça-t-il d’une voix perçante, comme s’il désirait par ce cri chasser la princesse. — Il est tué.

La princesse ne tomba pas, n’eut pas de syncope. Elle était déjà pâle, mais à ces paroles son visage se changea, quelque chose brilla dans ses beaux yeux rayonnants, comme si la joie, une joie supérieure, indépendante des tristesses et des joies de ce monde, se répandait au-dessus de la douleur profonde qui était en elle. Elle oubliait la crainte que lui inspirait son père ; elle s’approcha de lui, lui prit la main et l’attira vers elle en enlaçant son cou sec, veineux.

— Mon père, ne vous détournez pas de moi, pleurons ensemble, dit-elle.

— Brigands ! Lâches ! — s’écria le vieillard en éloignant son visage. — Perdre l’armée, perdre tous les hommes ! Pourquoi ? Va et apprends à Lise.

La princesse toute troublée tomba sur une chaise et se prit à pleurer. Elle revoyait son frère au moment où il faisait ses adieux à Lise et à elle de son air à la fois tendre et hautain. Elle le revoyait quand, avec lenteur, en se moquant, il mettait sur lui la petite image. « Avait-il la foi ? S’est-il repenti de son incrédulité ? Est-il maintenant là-bas, là-bas dans le séjour de tranquillité et de bonheur ? » pensait-elle.

— Mon père, dites-moi comment cela s’est passé ? — demanda-t-elle à travers ses larmes.

— Va, va. Il a été tué dans la bataille où on a conduit pour être tués les meilleurs Russes et la gloire russe. Va, princesse Marie, va et dis à Lise. Je viendrai.

Quand la princesse Marie revint de chez son père, la petite princesse était assise à son ouvrage ; elle avait cette expression particulière d’un regard intérieur heureux et tranquille, qu’ont seulement les femmes enceintes. Elle regarda la princesse Marie. On voyait que ses yeux ne regardaient pas la princesse Marie, mais regardaient profondément en elle-même quelque chose d’heureux et de mystérieux qui s’y accomplissait.

— Marie… dit-elle en se reculant du rouet, donne ta main ici. Elle prit la main de la princesse et la posa sur son ventre. Ses yeux souriaient, sa petite lèvre velue se soulevait et restait ainsi avec une expression enfantine et heureuse. La princesse Marie tomba à genoux devant sa belle-sœur et cacha son visage dans les plis de sa robe.

— Voilà, voilà, tu entends ! Ça me fait si étrange… Et tu sais, Marie, je l’aimerai beaucoup, — dit Lise en regardant sa belle-sœur avec des yeux brillants et heureux.

La princesse Marie ne pouvait lever la tête, elle pleurait.

— Qu’as-tu, Macha ?

— Rien… Comme ça, je suis devenue triste… triste, à cause d’André, — dit-elle en essuyant ses larmes aux genoux de sa belle-sœur.

Plusieurs fois dans la matinée, la princesse Marie commençait à préparer sa belle-sœur, et chaque fois se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne comprenait pas la cause, la troublaient. Elle ne disait rien et regardait autour d’elle, inquiète, comme pour chercher quelque chose. Avant le dîner le vieux prince, qu’elle craignait toujours, entra dans sa chambre. Il avait un visage méchant, particulièrement troublé, et repartit sans dire un mot. Elle regarda la princesse Marie, puis devint pensive, avec cette expression des yeux fixés à l’intérieur, propre aux femmes enceintes ; puis, tout à coup, elle se mit à pleurer.

— On a reçu des nouvelles d’André ? demanda-t-elle.

— Non, tu sais qu’il n’a pu en arriver, mais mon père s’inquiète et pour moi c’est terrible.

— Alors il n’y a rien ?

— Rien — dit la princesse Marie — en regardant fermement sa belle-sœur de ses yeux rayonnants. Elle avait décidé de ne rien lui dire et de convaincre son père de cacher la terrible nouvelle à sa belle fille jusqu’à après son accouchement, qu’on attendait dans quelques jours.




La princesse Marie et le vieux prince, chacun à sa façon, supportaient leur douleur. Le vieux prince ne voulait pas espérer ; il avait décidé que le prince André était mort et, bien qu’il eût envoyé quelqu’un en Autriche avec mission de chercher les traces de son fils, il lui avait commandé un monument qu’il avait l’intention de faire élever dans son parc ; il disait à tous que son fils était tué. Il s’évertuait à ne rien changer à sa vie extérieure, mais ses forces le trahissaient : il marchait, mangeait et dormait moins et ses forces s’affaiblissaient de jour en jour.

La princesse Marie espérait. Elle priait pour son frère comme pour un vivant, et attendait à chaque moment la nouvelle de son retour.