Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IX/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 31-35).


V

Davoust était l’Araktchéiev de l’empereur Napoléon, l’Araktchéiev, non poltron mais dévoué et cruel et qui ne savait exprimer son dévouement autrement que par la cruauté.

De tels hommes sont nécessaires dans le mécanisme de l’État, comme les loups dans la nature, et il y en a toujours ; ils y paraissent et se maintiennent, malgré toute l’anomalie de leur présence et de leur promiscuité avec le chef de l’État. Ce n’est que par cette nécessité qu’on peut s’expliquer comment cet Araktchéiev si cruel, qui lui-même, personnellement, arrachait les moustaches aux grenadiers et qui, par faiblesse des nerfs, ne pouvait supporter le danger, comment cet homme grossier, ignorant pouvait avoir tant d’influence sur Alexandre, noble et tendre comme un chevalier.

Balachov trouva le maréchal Davoust dans le hangar d’une izba de paysans ; il était assis sur un petit tonneau et travaillait. (Il vérifiait les comptes.) Un aide de camp se tenait debout près de lui. On pouvait se procurer un meilleur logement, mais le maréchal Davoust était un de ces hommes qui se placent exprès dans les conditions les plus dures de la vie pour avoir le droit d’être inflexibles. C’est pour le même motif qu’ils sont toujours très occupés : « Comment aurais-je le temps de penser aux côtés joyeux de la vie quand je travaille, comme vous le voyez, dans un hangar sale, assis sur un tonneau ? » Voilà ce que voulait dire l’expression de son visage. Le plaisir principal et le besoin de ces gens consistent, quand ils rencontrent l’animation de la vie, à lui jeter en face leur activité sombre et persévérante. Davoust se fit ce plaisir quand on introduisit près de lui Balachov. Il se plongea encore davantage dans son travail et regarda derrière ses lunettes le visage de Balachov animé sous l’influence d’un beau matin et de sa conversation avec Murat, et il ne se leva pas, même ne remua pas ; ses sourcils se froncèrent encore davantage et il sourit méchamment. Remarquant sur le visage de Balachov l’impression produite par cette réception, Davoust leva la tête et lui demanda froidement ce qu’il désirait.

Balachov, supposant qu’un pareil accueil lui était fait seulement par ignorance de son titre de général aide de camp de l’empereur Alexandre et son ambassadeur près de Napoléon, se hâta de faire connaître son titre et son importance. Contrairement à son attente, Davoust, après avoir écouté Balachov, devint encore plus grossier et plus sévère.

— Où est le pli ? dit-il. Donnez-le moi, je l’enverrai à l’empereur.

Balachov répondit qu’il avait l’ordre de remettre le pli à l’empereur lui-même.

— Les ordres de votre empereur sont exécutés dans votre armée mais, ici, vous devez faire ce qu’on vous dit, prononça Davoust.

Et, comme pour donner à sentir encore plus au général russe qu’il disposait de la force brutale, Davoust envoya l’aide de camp chercher l’officier de service. Balachov tira le paquet qui contenait la lettre de l’empereur et le posa sur la table. (La table n’était qu’un battant de porte, encore muni de ses gonds, appuyé sur deux tonneaux.) Davoust prit le paquet et lut l’adresse.

— C’est tout à fait votre droit de me rendre ou non le respect, dit Balachov, mais permettez-moi de vous faire observer que j’ai l’honneur d’être général aide de camp de Sa Majesté.

Davoust le regarda un instant, et l’émotion, la confusion qui s’exprimaient sur le visage de Balachov, lui firent visiblement plaisir.

— Il vous sera rendu ce qui vous est dû, dit-il ; et, mettant l’enveloppe dans sa poche, il sortit du hangar.

Une minute après, l’aide de camp du maréchal, M. de Castres, revint, et conduisit Balachov dans un logement préparé pour lui.

Ce jour-là, Balachov dîna avec le maréchal, dans le hangar, sur la même planche, posée sur les tonneaux.

Le lendemain matin, Davoust partit de bonne heure et, appelant chez lui Balachov, d’un ton imposant il l’invita à rester ici, à avancer avec le convoi s’il recevait des ordres à ce sujet, et à ne parler à personne, sauf à M. de Castres. Après quatre jours d’ennui dans l’isolement, la conscience de sa subordination et de sa nullité, surtout sensible après cette atmosphère de pouvoir où il se trouvait si récemment, après quelques marches avec les bagages du maréchal et les troupes françaises qui occupaient maintenant le pays, Balachov entrait à Vilna, par cette même porte d’où il était parti quatre jours auparavant.

Le lendemain, le chambellan impérial, M. de Turenne, vint chez Balachov et lui fit part du désir de l’empereur Napoléon de lui donner une audience.

Quatre jours avant, près de cette même maison où on emmenait Balachov, se trouvaient les sentinelles du régiment Préobrajenski, et maintenant, deux grenadiers français, en uniforme bleu et bonnet à poil, étaient debout près des portes, ainsi que la garde de hussards et de uhlans et la brillante suite des aides de camp, des pages et des généraux qui attendaient la sortie de Napoléon, près d’un cheval de selle, à côté du perron et de son mameluk Roustan. Napoléon recevait Balachov à Vilna, dans cette même maison d’où l’avait envoyé Alexandre.