Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IX/07

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 48-53).


VII

Après tout ce que lui avait dit Napoléon, après ses accès de colère, après sa dernière phrase dite sèchement : Je ne vous retiens plus, général, vous recevrez ma lettre, Balachov était convaincu, non seulement que Napoléon ne voudrait plus le voir, mais que même il tâcherait de ne plus le remarquer, lui, l’ambassadeur offensé, et principalement, le témoin de son emportement inconvenant. Mais à son étonnement il reçut de Duroc l’invitation pour ce jour à la table de l’empereur.

Bessières, Caulaincourt et Berthier étaient au dîner. Napoléon rencontra Balachov avec un air gai et aimable. Non seulement il ne paraissait pas y avoir en lui de gêne ou de honte de soi, pour son emportement du matin, mais au contraire, il tâchait de mettre à l’aise Balachov. On voyait que depuis longtemps déjà, Napoléon ne pouvait admettre, pour soi-même, la possibilité de se tromper et qu’il était persuadé que tout ce qu’il faisait était bien, non parce que ses actes répondaient à la conception du bon et du mauvais, mais parce qu’il en était l’auteur.

L’empereur était très gai après sa promenade à cheval à Vilna où une foule de gens était venue sur son passage et l’avait acclamé avec enthousiasme. Toutes les rues qu’il avait traversées étaient décorées de tapis, de draperies, de blasons et, aux fenêtres, des dames polonaises l’avaient salué en agitant leurs mouchoirs.

Pendant le dîner, Napoléon se montra non seulement aimable avec Balachov, placé près de lui, mais il semblait le mettre au nombre de ses courtisans, de ces gens qui approuvaient ses plans et désiraient participer à ses succès. Entre autres choses il se mit à parler de Moscou et interrogea Balachov sur la capitale russe, et il l’interrogeait non pas comme un voyageur curieux sur un nouvel endroit l’intéressant à visiter, mais comme s’il était convaincu que Balachov, comme Russe, devait être flatté de cette curiosité.

— Combien d’habitants à Moscou ? Combien de maisons ? Est-ce vrai que Moscou s’appelle Moscou la Sainte. Combien d’églises à Moscou ? demandait-il.

En apprenant qu’il y en avait plus de deux cents Napoléon observa : Pourquoi tant d’églises ?

— Les Russes sont très pieux, répondit Balachov.

— D’ailleurs le grand nombre de couvents et d’églises est toujours le signe du retard du peuple, dit Napoléon en regardant Caulaincourt afin d’obtenir l’appréciation de cette phrase.

Balachov se permit respectueusement de ne pas partager l’opinion de l’empereur français.

— Chaque pays a ses mœurs, dit-il.

— Mais en Europe, nulle part il n’y a plus rien de semblable, dit Napoléon.

— Je demande pardon à Votre Majesté, fit Balachov, outre la Russie, il y a encore l’Espagne qui a beaucoup d’églises et de couvents.

Cette réponse de Balachov faisait allusion à la défaite récente des Français en Espagne ; selon les dires de Balachov, elle fut très appréciée à la cour de l’empereur Alexandre et fort peu pendant le dîner de Napoléon, où elle passa inaperçue.

Aux visages indifférents et étonnés de messieurs les maréchaux, il était évident qu’ils ne comprenaient pas le trait qu’accentuait le ton de Balachov. « Si même c’est un trait, nous ne l’avons pas compris ou il n’est pas du tout spirituel » semblait dire l’expression des visages des maréchaux. Cette réponse était si peu appréciée, que Napoléon ne la remarqua pas et demanda naïvement à Balachov par quelle ville passait la route directe d’ici à Moscou. Balachov qui, durant tout le dîner, se tenait sur ses gardes répondit que comme tout chemin mène à Rome, tout chemin mène à Moscou, qu’il y avait beaucoup de chemins, et que, parmi ceux-ci, il y en avait un, par Pultava, que choisit Charles XII ; et il se réjouissait involontairement de l’effet de cette réponse.

Balachov achevait à peine le mot « Pultava », que Caulaincourt se mettait à parler des incommodités de la route de Pétersbourg à Moscou et de ses souvenirs de Pétersbourg.

Après le dîner, on passa prendre le café dans le cabinet de Napoléon, qui, quatre jours auparavant était celui de l’empereur Alexandre. Napoléon s’était assis et remuait son café dans une tasse de Sèvres ; il désigna à Balachov une chaise près de lui. Il y a en l’homme une certaine disposition d’esprit, après le dîner, qui, plus que toutes les causes raisonnables, force à être content de soi et à voir en chacun un ami. Napoléon se trouvait dans cette disposition. Il lui semblait être entouré d’hommes qui l’adoraient. Il était persuadé que Balachov aussi, après le dîner, était son ami et son adorateur. Napoléon s’adressa à lui avec un sourire agréable, un peu moqueur.

— C’est cette même chambre, où m’a-t’on dit, vivait l’empereur Alexandre. C’est étrange, n’est-ce pas, général ? dit-il, ne songeant pas sans doute que ce souvenir pouvait ne pas être agréable à son interlocuteur, puisque c’était une preuve de sa supériorité à lui, sur Alexandre.

Balachov ne pouvait rien répondre, en silence il inclina la tête.

— Oui, dans cette chambre, il y a quatre jours, Vintzengerode et Stein discutaient, continua Napoléon, avec le même sourire moqueur et convaincu. Ce que je ne puis pas comprendre c’est que le roi Alexandre ait appelé tous mes ennemis personnels. Cela je ne… je ne le comprends pas. Il n’a pas réfléchi que je puis faire la même chose ? dit-il à Balachov.

Ce souvenir évidemment le poussait de nouveau dans cette voie de la colère du matin, encore fraîche en lui.

— Et qu’il sache que je le ferai, ajouta-t-il en se levant et repoussant sa tasse. Je chasserai d’Allemagne tous ses parents : du Wurtemberg, de Bade, de Weimar… Oui, je les chasserai… Qu’il leur prépare un asile en Russie !

Balachov inclina la tête en montrant par son air qu’il désirait prendre congé et qu’il n’écoutait ce qu’on lui disait que parce qu’il ne pouvait faire autrement. Napoléon ne remarqua pas cette expression. Il parlait à Balachov non comme à l’ambassadeur de son ennemi, mais comme à un homme qui lui était maintenant tout dévoué et devait se réjouir de l’humiliation de son ancien maître.

— Et pourquoi l’empereur Alexandre a-t-il pris le commandement des troupes ? Pourquoi cela ? La guerre c’est mon métier ; son affaire est de régner et non de commander des troupes. Pourquoi a-t-il pris sur lui une telle responsabilité ?

Napoléon prit de nouveau sa tabatière, fit quelques pas en silence, et tout à coup s’approcha de Balachov, puis, avec un léger sourire, avec assurance, rapidement et tout simplement, comme si ce qu’il faisait était non seulement important mais agréable pour Balachov, — il approcha sa main du visage du général russe, un homme de quarante ans, et lui tira un peu l’oreille, en souriant seulement des lèvres.

Avoir l’oreille tirée par l’empereur, était considéré à la cour française, comme un honneur et une faveur considérable.

Eh bien ! Vous ne dites rien, admirateur et courtisan de l’empereur Alexandre ? dit-il comme s’il était bizarre d’être en sa présence admirateur et courtisan de quelqu’autre que lui, Napoléon. Les chevaux du général sont-ils prêts ? ajouta-t-il en inclinant un peu la tête en réponse au salut de Balachov.

— Donnez-lui les miens. Il a loin à aller

La lettre apportée par Balachov était la dernière lettre de Napoléon à Alexandre. Tous les détails de la conversation étaient transmis à l’empereur russe, et la guerre commença.