Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 429-435).


XII

Le soir, le prince André et Pierre s’installèrent dans la calèche et partirent à Lissia Gorï. Le prince André regardait Pierre, et, de temps en temps, interrompait le silence par des paroles qui prouvaient sa bonne humeur.

En lui montrant les champs, il lui parlait de ses perfectionnements agricoles.

Pierre, sombre, ne répondait que par monosyllabes et semblait plongé dans ses pensées. Pierre pensait que le prince André était malheureux, qu’il était dans l’erreur, qu’il ne connaissait pas la vraie lumière et que lui, Pierre, devait lui venir en aide, l’éclairer, le relever. Mais dès que Pierre se demandait comment faire et que dire, il sentait que le prince André, d’un mot, d’un argument, détruirait toute sa doctrine, et il avait peur de commencer. Il avait peur qu’on pût railler sa chose sacrée, favorite.

— Non, pourquoi pensez-vous ainsi ? Vous ne devez pas penser ainsi, — commença Pierre, tout à coup, en baissant la tête et prenant l’attitude d’un bœuf qui se prépare à frapper des cornes.

— À quel propos ? — demanda Bolkonskï étonné.

— Sur la vie, sur la destinée de l’homme. Cela ne peut être. Autrefois j’ai pensé comme vous, mais j’ai été sauvé. Savez-vous par qui ? Par la maçonnerie. Non, ne riez pas. La maçonnerie n’est pas une secte religieuse de rites, comme je le pensais, c’est l’expression unique, parfaite, des côtés les meilleurs, des côtés éternels de l’humanité.

Et il se mit à exposer au prince André la maçonnerie telle qu’il la comprenait.

Il disait que la maçonnerie c’est la doctrine du Christ débarrassée des entraves de l’État et de la religion, la doctrine de l’égalité, de la fraternité, de l’amour.

— Seule notre sainte fraternité a un sens réel dans la vie. Tout le reste n’est que rêve. Comprenez donc, mon ami, qu’en dehors de cette union tout n’est que mensonge et tromperie, et je suis d’accord avec vous que pour un homme intelligent et bon il ne reste qu’à faire comme vous : finir sa vie en s’efforçant seulement de ne pas nuire aux autres. Mais adoptez nos convictions fondamentales, entrez dans notre fraternité, laissez-nous vous guider et vous vous sentirez être immédiatement, comme je l’ai senti, un anneau de la chaîne infinie dont le commencement disparaît dans les cieux.

Le prince André, silencieux, regardait devant lui en écoutant Pierre. Plusieurs fois, n’ayant pas bien entendu à cause du bruit de la voiture, il fit répéter Pierre. À l’éclat particulier qui s’allumait dans les yeux du prince André et à son silence, Pierre voyait que ses paroles n’étaient pas perdues, que le prince André ne les interromprait pas, n’en rirait pas.

Ils étaient près de la rivière grossie qu’il fallait passer à bac. Pendant qu’on arrangeait la voiture et les chevaux, ils passèrent sur le bac.

Le prince André appuyé sur la rampe regardait en silence les bords submergés qui brillaient au soleil couchant.

— Eh bien ! qu’en pensez-vous ? Pourquoi ne dites-vous rien ? fit Pierre.

— Qu’est-ce que je pense ? Je t’écoute. Tout cela c’est bien ; tu dis : Entre dans notre fraternité et nous te montrerons le but de la vie et la destinée de l’homme et les lois qui dirigent le monde. Mais qui nous, des hommes ? Pourquoi donc savez-vous tout ? Pourquoi moi seul ne vois-je pas ce que vous voyez ? Vous voyez sur la terre le royaume du bien, de la vérité, moi je ne le vois pas…

Pierre l’interrompit :

— Croyez-vous à la vie future ?

— La vie future ! — répéta le prince André. Mais Pierre ne lui laissa pas le temps de répondre, prenant cette répétition pour une réponse négative, d’autant plus qu’il connaissait l’athéisme que manifestait autrefois le prince André.

— Vous dites que vous ne voyez pas sur la terre le royaume du bon et de la vérité. Moi non plus je ne le voyais pas et on ne peut pas le voir si on regarde notre vie comme la fin de tout. Sur la terre, précisément sur cette terre (Pierre montrait les champs), il n’y a pas de vérité, tout est mensonge et mal. Mais dans le monde, dans tout le monde, il y a le royaume de la vérité, nous sommes en ce moment les enfants de la terre et éternellement les enfants du monde. Est-ce que je ne sens pas dans mon âme que je fais partie de ce tout énorme, harmonieux ? Est-ce que je ne sens pas que dans cette innombrable quantité d’êtres, où se manifeste la divinité, la force supérieure si vous voulez, je suis un anneau, un degré des êtres inférieurs aux êtres supérieurs. Si je vois clairement cette échelle qui mène de la plante à l’homme, pourquoi donc supposerais-je que cette échelle se termine avec moi et ne mène pas plus loin ? Je sens que non seulement je ne puis pas disparaître, — rien au monde ne disparaît — mais que je fus et serai toujours. Je sens qu’outre moi, au-dessus de moi, vivent des esprits et que dans ce monde il y a la vérité.

— Oui, c’est la doctrine d’Herder, — dit le prince André. — Ce n’est pas elle qui me convaincra. La vie et la mort, voilà ce qui me convainc. Ce fait de voir qu’une créature chère, liée à toi, envers qui tu étais coupable et espérais te justifier (la voix du prince André tremblait et il se détourna), de voir tout à coup cette créature souffrir, se plaindre et cesser d’exister… Pourquoi ? Il n’est pas possible qu’il n’y ait pas de réponse ! Je crois qu’il y a une réponse… Et voilà ce qui me convainc, voilà ce qui m’a convaincu, — dit le prince André.

— Oui, oui, mais n’est-ce pas la même chose que ce que je dis ? — fit Pierre.

— Non. Je dis seulement que ce ne sont pas les raisonnements qui convainquent de la nécessité d’une vie future, mais ce fait : quand on marche avec quelqu’un, la main dans la main, et que tout à coup cette personne disparaît là, dans le néant, tu t’arrêtes toi-même devant cet abîme et y regardes… Et j’ai regardé.

— Eh bien ! Alors, vous savez que là-bas existe, que là-bas il y a quelqu’un. Là-bas c’est la vie future, et quelqu’un c’est Dieu.

Le prince André ne répondit pas. La calèche et les chevaux étaient depuis longtemps à l’autre bord, déjà attelés ; le soleil avait déjà disparu à moitié, la gelée du soir couvrait les mares près du passage, mais Pierre et André, à l’étonnement des valets, des cochers et des passeurs, étaient encore sur le bac et causaient.

— S’il y a Dieu et la vie future, alors il y a la vérité et la vertu, et le bonheur suprême de l’homme consiste à aspirer à les atteindre. Il faut vivre, aimer, croire que nous ne vivrons pas uniquement, comme maintenant, sur un petit espace de terre, mais que nous vivons et vivrons éternellement, là-bas, dans le tout, (il montra le ciel.)

Le prince André, debout, appuyé sur la rampe du bac, écoutait Pierre, et, sans détacher ses yeux, regardait les reflets rouges du soleil sur le bord submergé bleuâtre.

Pierre se tut. Il faisait tout à fait calme. Depuis longtemps le bac était près du bord et seules les ondes du courant avec un faible clapotis frappaient le fond du bac. Il semblait au prince André que le clapotis des ondes accompagnait les paroles de Pierre : « C’est vrai, crois ».

Le prince André soupira, et, d’un regard rayonnant, enfantin, doux, il regarda le visage rouge d’enthousiasme de Pierre, toujours timide devant son imposant ami.

— Oui, si c’était ainsi… — dit-il. — Mais, partons, ajouta le prince André, et, en sortant du bac il regarda le ciel que lui montrait Pierre et, pour la première fois depuis Austerlitz, il vit ce ciel haut, infini, qu’il avait vu quand il gisait sur le champ d’Austerlitz. Quelque chose depuis longtemps endormi, quelque chose de meilleur, qui était en lui s’éveilla tout à coup, joyeux et jeune, en son âme. Ce sentiment disparut dès que le prince André reprit les conditions habituelles de la vie, mais il savait que ce sentiment, qu’il ne pouvait développer, vivait en lui.

Cette rencontre avec Pierre fut pour le prince André l’époque à dater de laquelle, malgré la même vie extérieure, une vie intérieure nouvelle commença pour lui.