Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 471-475).


XVIII

Ils traversèrent le corridor, et l’infirmier introduisit Rostov dans la salle des officiers, formée de trois chambres dont les portes étaient ouvertes. Il y avait là des lits, des officiers blessés et malades couchés et assis. Quelques-uns, en costume d’hôpital, marchaient dans la salle. La première personne que vit Rostov dans la salle des officiers, fut un petit homme maigre, manchot, en bonnet et robe d’hôpital, qui, en fumant la pipe, marchait dans la première chambre. Rostov, les regards fixés sur lui, cherchait à se rappeler où il l’avait vu.

— Voilà où Dieu me permet de vous rencontrer, fit le petit homme. Touchine ! Touchine ! rappelez-vous ; je vous ai conduit sous Schœngraben ? On m’a coupé un petit morceau. Tenez, voyez — dit-il en souriant et montrant la manche vide de sa capote. Vous cherchez Vassili Dimitritch Denissov, c’est mon compagnon — fit-il en devinant qui cherchait Rostov. — C’est ici, ici. Et Touchine l’emmena dans l’autre chambre où résonnaient les rires de quelques voix.

— « Et comment peuvent-ils, non seulement rire, mais vivre ici ? » pensa Rostov, sentant cette odeur de cadavre dont était imprégné l’hôpital des soldats et voyant ces regards curieux qui l’accompagnaient des deux côtés, et le visage du jeune soldat avec les yeux tournés en haut.

Denissov dormait dans son lit, la tête enfouie sous la couverture, bien qu’il fût plus de onze heures du matin.

— Ah ! ’ostov ! Bonjou’ ! Bonjou’ ! cria-t-il du même ton qu’au régiment. Mais Rostov remarqua avec tristesse que derrière cette vivacité habituelle passait un sentiment nouveau, mauvais, caché par l’expression du visage, l’intonation et les paroles.

Sa blessure, bien que légère, n’était pas encore guérie, et pourtant il y avait six semaines qu’il avait été blessé : son visage était bouffi et pâle comme tous ceux des hôtes de l’hôpital. Mais ce n’est pas ce qui frappait Rostov, il était frappé surtout de ce que Denissov paraissait peu content de le voir, lui souriait avec effort et ne s’intéressait ni à son régiment, ni à la marche générale des affaires. Quand Rostov en parla, Denissov ne l’écouta pas.

Rostov remarqua même que Denissov était contrarié quand il lui parlait du régiment et, en général, de l’autre vie, libre, qui s’écoulait en dehors de l’hôpital. On aurait dit qu’il voulait oublier cette vie passée et ne s’intéresser qu’à son affaire avec le fonctionnaire de l’intendance. Quand Rostov lui demanda où en était son affaire, il tira de dessous son oreiller un papier reçu de la commission et le brouillon de sa réponse. Il s’anima quand il commença la lecture de ce papier et fit remarquer à Rostov les pointes qu’il lançait à ses ennemis.

Les camarades d’hôpital de Denissov qui entouraient Rostov, — quelqu’un du monde libre, — s’éloignèrent peu à peu quand Denissov se mit à lire sa lettre. À leurs visages Rostov comprit que tous ces messieurs avaient déjà entendu maintes fois cette histoire et qu’ils en étaient rebattus. Seuls le voisin de lit, un gros uhlan assis sur son lit, qui fronçait gravement les sourcils et fumait sa pipe, et le petit Touchine, amputé d’un bras, écoutaient et hochaient la tête, en signe de désapprobation. Au milieu de la lecture le uhlan interrompit Denissov.

— Selon moi, — fit-il s’adressant à Rostov, — il faut tout simplement demander la grâce à l’empereur. On dit qu’il y aura beaucoup de récompenses et, probablement, on graciera…

— Moi, demander à l’empe’eu’ ! — prononça Denissov d’une voix à laquelle il voulait donner l’assurance énergique et la chaleur, mais où vibrait une vaine irritation. — Pou’quoi ? Si j’étais un b’igand, je demande’ais g’âce, mais on me juge pa’ce que je désigne clai’ement les b’igands ! Qu’on me juge, je n’ai peu’ de pe’sonne. J’ai se’vi honnêtement le tza’ et la pat’ie et je n’ai pas volé ! Me dég’ader, moi ! Eh !… Écoute, je leu’ éc’is tout net, voilà : « Si j’avais volé le gouve’nement… »

— C’est très bien écrit, on ne peut pas dire le contraire, — objecta Touchine, — mais il ne s’agit pas de cela, Vassili Dimitritch. — Il s’adressa aussi à Rostov. — Il faut se soumettre et Vassili Dimitritch ne veut pas. L’auditeur vous a bien dit que votre affaire est mauvaise.

— Eh bien, tant pis ! — dit Denissov.

— L’auditeur vous a écrit la supplique, il faut la signer et l’expédier par lui. Il (Touchine désignait Rostov) doit avoir quelque protecteur dans l’état-major. Vous ne trouverez pas une meilleure occasion.

— Mais j’ai déjà dit que je ne fe’ai pas de bassesse ! — interrompit Denissov et il poursuivit la lecture de son papier.

Rostov n’osait pas exhorter Denissov, il sentait pourtant que la voie proposée par Touchine et l’autre officier était la plus sûre et il aurait été heureux de rendre service à Denissov. Il connaissait l’obstination de Denissov et sa chaleur sincère.

Quand la lecture des papiers envenimés de Denissov cessa, elle avait duré plus d’une heure, Rostov ne dit rien et, dans la disposition d’esprit la plus triste, il passa le reste de la journée dans la société des camarades d’hôpital de Denissov qui se réunissaient autour de lui ; il leur raconta ce qu’il savait et écouta les récits des autres. Denissov se taisait et restait sombre toute la soirée.

Rostov se préparait à partir tard dans la soirée et demanda à Denissov s’il ne lui donnerait pas de commissions.

— Oui, attends, — dit Denissov en regardant les officiers et, tirant ses papiers de dessous l’oreiller, il s’approcha de la fenêtre où était l’encrier et se mit à écrire.

— Évidemment on ne me coupe’a pas le t’onc avec un fouet, — dit-il en s’éloignant de la fenêtre et remettant à Rostov une grande enveloppe. C’était la supplique adressée à l’empereur, rédigée par l’auditeur et dans laquelle Denissov, sans rien mentionner des fautes de l’intendant, demandait seulement sa grâce.

— T’ansmets à qui de d’oit. On voit… Il n’acheva pas et sourit d’un sourire douloureux et forcé.