Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VI/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 1-6).

GUERRE ET PAIX


(1864 — 1869)




SIXIÈME PARTIE


I


En 1808, l’empereur Alexandre se rendit à Erfurt pour une nouvelle entrevue avec l’empereur Napoléon. Dans la haute société de Pétersbourg on parla beaucoup de la splendeur de cette entrevue solennelle.

En 1809, l’amitié des deux potentats du monde, comme on appelait Napoléon et Alexandre, était si grande que, cette année-là, quand Napoléon déclara la guerre à l’Autriche, un corps d’armée russe partit à l’étranger pour soutenir l’ancien ennemi, Bonaparte, contre l’ancien allié, l’empereur d’Autriche.

Telle était cette amitié que, dans les hautes sphères, on parlait de la possibilité d’un mariage entre Napoléon et l’une des sœurs de l’empereur Alexandre. Mais outre les conditions politiques extérieures, dans ce temps, l’attention de la société russe était vivement fixée sur les réformes intérieures qui s’accomplissaient alors dans toutes les parties de l’administration.

Cependant la vie, la vraie vie des hommes, avec leurs intérêts essentiels de santé, de maladie, de travail, de repos, avec leurs aspirations intellectuelles vers les sciences, la poésie, la musique, l’amour, l’amitié, la haine, les passions, coulait comme toujours, indépendante, sans se préoccuper de l’amitié politique ou de l’hostilité pour Bonaparte, ni de toutes les réformes possibles.




Depuis deux ans, le prince André vivait constamment à la campagne.

Toutes les entreprises qu’avait commencées Pierre dans ses domaines, sans arriver à aucun résultat, passant sans cesse d’une affaire à l’autre, toutes ces entreprises étaient accomplies par le prince André sans qu’il les exposât à n’importe qui et sans travail apparent.

Il avait, développée au plus haut degré, cette ténacité pratique qui manquait à Pierre et qui, sans effort et sans secousse de sa part, donnait l’impulsion aux entreprises.

Un de ses domaines, de trois cents âmes, était classé parmi les laboureurs libres (c’était un des premiers exemples de ce fait en Russie) ; dans les autres, la corvée était remplacée par la redevance. À Bogoutcharovo il avait installé à ses frais une sage-femme et un prêtre salarié pour apprendre à lire et écrire aux enfants des paysans et des domestiques.

Le prince André passait la moitié du temps à Lissia-Gorï, avec son père et son fils qui était encore entre les mains des bonnes, et l’autre partie dans son ermitage de Bogoutcharovo, comme son père appelait ce village. Malgré l’indifférence qu’il avait exprimée à Pierre pour tous les événements extérieurs, il les suivait attentivement, recevait beaucoup de livres, et remarquait avec étonnement que les gens qui venaient chez lui ou chez son père en ligne droite de Saint-Pétersbourg, c’est-à-dire du centre même de l’action, étaient infiniment moins bien renseignés que lui, — bien qu’il vécût toujours à la campagne — sur tout ce qui se passait dans la politique extérieure et intérieure.

Outre le soin de ses domaines et la lecture des livres les plus divers, le prince André s’occupait en ce temps à l’analyse critique de nos deux dernières campagnes malheureuses, et il rédigeait un projet de modification de nos codes et règlements militaires.

Au printemps de 1809, il alla dans la province de Riazan visiter le domaine de son fils, dont il était le tuteur.

Chauffé par le soleil du printemps, assis dans sa voiture, il regardait la première herbe, les premières feuilles des bouleaux et les premiers nuages blancs printaniers qui couraient sur le bleu clair du ciel. Il ne pensait à rien et gaiement, sans réfléchir, il regardait de tous côtés.

La voiture dépassa le bac où l’année précédente il causait avec Pierre, le village boueux, les enclos, les champs de blé d’hiver, la descente, avec de la neige qui restait encore près du pont, la montée argileuse qui traversait les chaumes et les buissons verdissants, puis elle entra dans la forêt de bouleaux qui bordait les deux côtés de la route. Dans la forêt, il faisait presque chaud. Il n’y avait pas de vent. Les bouleaux, couverts de feuilles vertes, grasses, ne remuaient pas et, au-dessous des feuilles de l’année passée, les soulevant, apparaissaient avec la première herbe, les fleurs lilas. Dispersés de ci de là dans la forêt de bouleaux, de petits sapins avec leur verdure, sombre, éternelle, rappelaient désagréablement l’hiver. Les chevaux s’ébrouèrent en entrant dans le bois ; ils étaient couverts de sueur.

Le valet Pierre dit quelque chose au cocher ; celui-ci répondit affirmativement ; mais évidemment l’assentiment du cocher ne suffisait pas à Pierre ; il se tourna sur le siège vers son maître.

— Votre Excellence, comme c’est bon à respirer ! dit-il en souriant respectueusement.

— Quoi ?

— C’est bon, Votre Excellence.

— « Que dit-il ? pensa le prince André. Ah ! oui, le printemps probablement, et il regardait alentour. Et c’est déjà vert ; tout est déjà vert. Comme c’est prompt ! Et le bouleau, le merisier et l’aulne commencent déjà… Et le chêne, on ne le voit pas encore. Oui, voilà le chêne ! »

Un chêne était au bord de la route. Probablement dix fois plus vieux que les bouleaux qui formaient la forêt, il était dix fois plus gros et deux fois plus haut que chacun d’eux. C’était un énorme chêne de deux brassées ; des branches étaient brisées probablement depuis longtemps, l’écorce crevassée était couverte de vieux lichens. Avec ses énormes bras et ses doigts asymétriques, écartés, il semblait parmi les bouleaux souriants, un vieux monstre méchant et dédaigneux. Seuls les petits sapins mornes, éternellement verts, dispersés dans la forêt, et le chêne, ne voulaient pas se soumettre au charme du printemps, se refusaient à voir le soleil.

« Le printemps, l’amour et le bonheur ! semblait dire ce chêne. Essuyer toujours la même tromperie grossière, insensée, toujours la même chose, toujours le mensonge ! Il n’y a ni printemps, ni soleil, ni bonheur. Tenez, regardez les sapins écrasés, morts, toujours seuls ; regardez-moi, voilà, j’ai écarté mes doigts cassés, n’importe où ils croissent, de dos, de côté, et je reste ainsi et ne crois ni à vos espoirs ni à vos mensonges ! »

Le prince André, en avançant dans la forêt, se retourna plusieurs fois vers ce chêne comme s’il en attendait quelque chose. Les fleurs et l’herbe croissaient sous le chêne, mais lui, aussi sombre, aussi immobile, était obstinément debout parmi elles.

— « Oui, ce chêne a raison, mille fois raison, pensa le prince André. Que les autres, les jeunes, cèdent de nouveau à cette tromperie. Pour nous, nous qui connaissons la vie, notre vie est terminée ! »

Une nouvelle série d’idées, désespérées mais agréablement tristes, surgirent dans l’âme du prince André tandis qu’il pensait à ce chêne.

Pendant ce voyage il semblait de nouveau réfléchir à toute sa vie et arriver à la conclusion ancienne, apaisante, et résignée, qu’il ne faut rien commencer, qu’il faut terminer sa vie sans faire le mal, sans se troubler, sans rien désirer.