Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VI/06

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 32-37).


VI

Les premiers temps de son séjour à Pétersbourg, le prince André sentit s’obscurcir complètement, par les petites obligations qui l’accablaient, toutes les idées élaborées dans sa vie solitaire.

Le soir, en rentrant chez lui, il inscrivait dans son carnet les quatre ou cinq visites ou rendez-vous obligatoires à heures fixes. Le mécanisme de la vie, la disposition de la journée pour être partout à temps, prenait la plus grande partie de l’énergie même de sa vie. Il ne faisait rien, il ne pensait à rien et n’en avait pas le temps. Il exprimait seulement et avec succès ce qu’il était parvenu à élaborer dans son esprit, à la campagne.

Parfois il remarquait avec mécontentement qu’il lui était arrivé de répéter la même chose, le même jour, dans diverses sociétés ; mais il était si occupé des journées entières qu’il n’avait pas le temps de se dire qu’il ne pensait à rien.

Le mercredi suivant, Spéransky reçut Bolkonskï chez lui en tête à tête, lui causa longuement, et, comme à la première rencontre chez Kotchoubeï, il fit sur lui grande impression.

Le prince André considérait comme des êtres méprisables et nuls une si grande quantité de personnes, il voulait tant rencontrer l’idéal vivant de cette perfection à laquelle il aspirait, qu’il crut facilement avoir trouvé en Spéransky l’idéal de l’homme sage et vertueux.

Si Spéransky eût été du même monde, de même éducation, de même niveau moral que le prince André, alors celui-ci eût bientôt trouvé ses côtés faibles, humains, non héroïques, mais cet esprit logique, étrange pour lui, lui inspirait d’autant plus de respect qu’il ne le comprenait pas entièrement. En outre, Spéransky, soit qu’il appréciât les capacités du prince André, soit qu’il trouvât nécessaire de se l’attacher, posait devant lui pour raisonner sans parti pris, avec calme. Il avait pour lui cette flatterie fine, servie par une grande assurance, qui consiste à reconnaître tacitement que votre interlocuteur est avec vous-même le seul homme capable de comprendre toute la bêtise de tous les autres et la sagesse et la profondeur de vos propres idées.

Pendant leur longue conversation, le mercredi soir, Spéransky répéta plusieurs fois : « Chez nous on envisage tout ce qui sort du niveau ordinaire, de l’habitude enracinée… » ou, avec un sourire : « Mais nous voulons que les loups soient rassasiés et les brebis saines et sauves… » ou : « Ils ne peuvent comprendre cela… » et toujours avec une expression qui voulait dire : « Nous, vous et moi, nous comprenons ce qu’ils sont et ce que nous sommes. »

Cette première longue conversation avec Spéransky ne fit qu’augmenter chez le prince André le sentiment qu’il avait éprouvé la première fois qu’il l’avait vu. Il voyait en lui un homme raisonnable, un penseur profond, un grand esprit, qui était arrivé au pouvoir par son énergie et l’employait exclusivement au bien de la Russie. Aux yeux du prince André, Spéransky était précisément l’homme qu’il voulait être, l’homme qui explique raisonnablement tous les phénomènes de la vie, qui ne trouve important que ce qui est raisonnable et peut appliquer à tout la mesure de la raison.

Dans l’exposé de Spéransky, tout paraissait si simple, si clair, que le prince André, malgré son désir contraire, tombait toujours d’accord avec lui. S’il contredisait et discutait, c’était seulement parce qu’il voulait être indépendant et ne pas se soumettre entièrement aux opinions de Spéransky. Tout était bien, mais une chose gênait le prince André : c’était le regard froid, glacial, qui ne laissait pas pénétrer dans l’âme de Spéransky, et sa main blanche, douce, que le prince André regardait involontairement, comme on regarde ordinairement les mains des hommes qui ont le pouvoir. Ce regard de glace et cette main douce l’agaçaient, il ne savait pourquoi. Il était encore désagréablement frappé par le trop grand mépris pour les hommes qu’il remarquait en Spéransky et par la diversité des preuves qu’il citait à l’appui de ses opinions. Il employait tous les procédés de raisonnement, sauf la comparaison, et, trop hardiment, à ce qu’il semblait au prince André, il passait de l’un à l’autre.

Tantôt il se plaçait sur le terrain pratique et blâmait les rêveurs ; tantôt, d’humeur ironique, il raillait ses adversaires ; tantôt il devenait abstrait, logique ; tantôt il s’élevait dans le domaine de la métaphysique (il employait très souvent ce dernier procédé de démonstration). Il transportait la question dans les hauteurs métaphysiques, passait dans les définitions de l’espace, du temps, de la pensée, en tirait des objections et redescendait sur le terrain de la discussion.

En général, le trait principal de l’esprit de Spéransky, dont était frappé le prince André, c’était la foi indiscutable, inébranlable, en la force et la droiture de la raison.

Il était évident qu’il ne pouvait jamais venir en tête à Spéransky, cette pensée très fréquente chez le prince André « qu on ne peut jamais exprimer tout ce qu’on pense », et que jamais ne lui venait le doute : « tout ce que je pense, tout ce que je crois, n’est-ce pas sottise ? » Cette forme particulière de l’esprit de Spéransky attirait par-dessus tout le prince André.

Au début de ses relations avec Spéransky, le prince André éprouvait envers lui un sentiment passionné d’admiration, semblable à celui qu’il avait éprouvé autrefois envers Bonaparte.

Cette circonstance que Spéransky était fils d’un prêtre et que les sots pouvaient se permettre — ce qui arrivait, — de le traiter avec un certain mépris, forçait le prince André à garder avec soin le sentiment que lui inspirait Spéransky, et, inconsciemment, l’augmentait en lui.

Dans cette première soirée que Bolkonskï passa chez lui, en causant du comité de codification des lois, Spéransky lui raconta avec ironie que la commission des lois existait depuis cent cinquante ans, coûtait des millions et n’avait rien fait, que Rozenkampf avait collé des étiquettes sur tous les articles de la législation comparée.

— Et voilà pourquoi l’État a dépensé des millions, dit-il. Nous voulons donner un nouveau pouvoir juridique au Sénat et nous n’avons pas de lois. Voilà pourquoi c’est péché aux hommes comme vous, prince, de ne pas servir actuellement.

Le prince André objecta qu’il fallait avoir pour cela des connaissances juridiques qu’il n’avait pas.

— Mais personne ne les a !… Alors que voulez-vous ? C’est un circulus viciosus d’où il faut sortir avec efforts.




Une semaine après, le prince André était nommé dans la commission du Code militaire, et, ce qu’il n’attendait nullement, chef de la section de la commission de codification des lois. Sur la demande de Spéransky, il prit la première partie des lois civiles qu’on élaborait, et, avec les codes Napoléon et Justinien, il travailla le chapitre du « droit des gens ».