Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VII/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 199-206).


V

Cependant Nicolas Rostov restait à sa place dans l’attente de la bête. À l’approche et à l’éloignement de la poursuite indiqués par les aboiements, à l’approche et à l’éloignement des chasseurs, à l’élévation de leur voix, il comprenait ce qui se passait dans la petite forêt. Il savait que de jeunes et de vieux loups s’y trouvaient. Il savait que les chiens s’étaient séparés en deux meutes, que, quelque part, on relançait la bête et qu’il était arrivé quelque malchance. À chaque instant il attendait la bête de son coté. Il faisait des milliers de suppositions sur la direction et la vitesse du loup, et sur la façon dont il l’attaquerait. L’espoir alternait avec le découragement. Plusieurs fois il demanda à Dieu d’envoyer le loup vers lui ; il pria avec une passion mêlée de honte, comme les gens qui prient au moment d’une forte émotion due à une cause minime. « Eh bien ! qu’est-ce que cela Te coûtera de le faire pour moi ! Je sais bien que Tu es grand et que je commets un péché en Te demandant cela ; mais, mon Dieu, fais que le vieux loup coure sur moi, et que, sous les yeux de l’oncle qui regarde là-bas, Karaï le saisisse à la gorge. »

Durant cette demi-heure, Rostov parcourut mille fois, d’un regard obstiné, tendu, inquiet, la lisière de la forêt : deux chênes, étalant leurs branches sur un massif de tremble, le fossé aux bords défoncés par l’eau et le bonnet de l’oncle émergeant à peine d’un buisson, à droite. « Mais je n’aurai pas cette chance, pensait-il. Et ce serait si facile ! Non, ce ne sera pas ! Dans les cartes et à la guerre et en tout, je n’ai jamais de chance ! »

Austerlitz et Dolokhov se présentaient rapidement à son imagination. « Une seule fois dans la vie, tuer un vieux loup ; je n’en demande pas davantage » ; et il tendait l’oreille et les regards à gauche, et de nouveau à droite, en écoutant les moindres échos du bruit de la poursuite. Il regarda encore à droite et vit dans l’espace désert quelque chose qui courait de son côté. « Non, ce n’est pas possible ! » pensa Rostov en soupirant lourdement, comme un homme qui voit s’accomplir ce qu’il a attendu si longtemps. Le plus grand bonheur s’accomplissait si simplement, sans bruit, sans fanfare, sans signes particuliers. Rostov n’en croyait pas ses yeux, et ce doute dura plus d’une seconde.

Le loup courait en avant et sautait par-dessus une mare qui se trouvait sur sa route. C’était un animal au dos gris, au ventre large et roux. Il courait sans se hâter, convaincu que personne ne le voyait. Rostov, sans respirer, regarda les chiens. Les uns étaient couchés, d’autres debout, ne voyant pas le loup et ne comprenant rien. Le vieux Karaï tournait la tête et, en montrant ses dents jaunes, cherchait une puce avec colère, et faisait claquer ses dents sur ses pattes de derrière.

— Vélaut ! Vélaut ! — chuchota Rostov. Les chiens, tremblant des pattes et dressant les oreilles, bondirent. Karaï cessa de gratter sa patte, se leva en dressant les oreilles, agita un peu la queue où pendaient des touffes de poil.

« Les lâcher ou non ? » se demandait Nicolas pendant que le loup, sorti de la forêt, s’avancait vers lui… Tout d’un coup toute l’expression du loup se modifia et il tressaillit en apercevant, probablement pour la première fois de sa vie, des yeux humains fixés sur lui, et, tournant un peu la tête vers le chasseur, il s’arrêta. « Retourner ou avancer ? Bah ! qu’importe, en avant ! » semblait dire le loup et, sans plus regarder, il s’élança en avant, par bonds calmes, sûrs et décidés,

— Vélaut ! Vélaut ! — cria Nicolas d’une voix terrible, et tout à coup, son bon cheval s’élança du monticule, sauta à travers la mare en coupant la route du loup. Les chiens couraient encore plus vite et le dépassaient. Nicolas n’entendit pas son cri, ne sentit pas son galop, ne vit pas ses chiens ni l’endroit où ils bondirent, il ne voyait que le loup, qui, accélérant sa course, bondissait par-dessus les creux sans changer de direction.

La noire Milka, aux larges reins, parut la première près de la tête de la bête. Elle commençait à la rattraper. Plus près ! plus près ! et elle la touchait. Mais le loup la regarda à peine, et, au lieu d’accélérer sa course comme elle faisait toujours, Milka, tout à coup, souleva sa queue et se mit à s’appuyer sur ses pattes de devant.

— Harloup ! loup ! — cria Nicolas.

Le rouge Lubime bondit par-dessus Milka, se jeta rapidement sur le loup et le saisit par la cuisse de derrière. Mais soudain effrayé il sauta de l’autre côté. Le loup s’affaissa, grinça des dents, se releva, et courut en avant, suivi à la distance d’un mètre par tous les chiens qui ne s’approchaient pas de lui.

— Il va s’échapper ! Non, c’est impossible ! pensa Nicolas, en continuant à crier d’une voix enrouée.

— Karaï, vélaut ! vélaut ! criait-il en cherchant des yeux le vieux chien, son seul espoir… Karaï allait de toutes ses vieilles forces, et, en regardant le loup, il courait à côté de la bête, lui coupant la route. Mais à la rapidité de la course du loup, et à la lenteur de celle du chien, il était évident que les calculs de Karaï n’étaient pas justes. Nicolas le voyait déjà près de cette forêt où il s’échapperait certainement. Mais des chiens et des chasseurs, courant presque à sa rencontre, surgirent par devant. Il y avait encore de l’espoir. Un long chien noir, jeune, d’une meute étrangère que Nicolas ne connaissait pas, se jeta rapidement sur le loup et le renversa presque. Le loup, plus lestement qu’on ne pouvait s’y attendre, se releva et se jeta sur le chien noir en claquant des dents. Le chien ensanglanté, le flanc déchiré, poussa un cri perçant et tomba la tête sur le sol.

— Karaïuchka ! père !… pleurait presque Nicolas.

Le vieux chien aux pattes fourbues, grâce à l’arrêt survenu, en coupant la route au loup, était déjà à cinq pas de lui. Le loup se sentant en danger regarda Karaï, rentra encore davantage sa queue entre ses jambes, et augmenta sa vitesse. Mais ici, Nicolas s’aperçut que quelque chose se passait entre Karaï et le loup : tous deux tombaient comme une masse dans une fondrière qui se trouvait devant eux. Quand Nicolas aperçut dans la fondrière les chiens qui y cernaient le loup, et au-dessous d’eux, les poils gris de la bête, sa patte de derrière allongée, ses oreilles serrées, sa tête effrayée et haletante (Karaï le tenait par la gorge), ce fut le moment le plus heureux de sa vie. Il attrapait déjà l’arçon de la selle pour descendre et achever le loup, quand tout-à-coup, de cette masse de chiens, émergea la tête de la bête ; ensuite ses pattes de devant s’appuyèrent au bord de la fondrière. Le loup claquait des dents (Karaï ne le serrait plus par la gorge) ; il bondit sur ses pattes de derrière, hors de la fondrière, derechef, se sépara des chiens qu’il dépassa. Karaï, le poil ébouriffé, probablement blessé, faisait de grands efforts pour sortir de la fondrière.

— Mon Dieu ! Pourquoi ?… cria désespérément Nicolas.

De l’autre côté les chasseurs de l’oncle galopaient en travers du loup et les chiens l’arrêtèrent de nouveau, il était encore une fois entouré.

Nicolas, son valet de chasse, l’oncle et son veneur tournaient autour de la bête en criant : vélaut ! vélaut ! Ils se tenaient prêts à descendre quand le loup s’asseyait sur le derrière, et avançaient chaque fois que le loup se rapprochait de la lisière qui devait le sauver.

Dès le commencement de cette course, Danilo en entendant : vélaut ! vélaut ! était sorti à la lisière de la forêt. Il vit Karaï saisir le loup, et supposant l’affaire terminée, il arrêta son cheval. Mais comme les chasseurs ne descendaient pas, le loup se secoua et de nouveau s’apprêta à fuir. Danilo ne lança pas son cheval dans la direction du loup, mais en ligne droite vers la forêt, afin, comme Karaï, de lui couper la retraite. De la sorte il se trouva près du loup au moment où les chiens de l’oncle l’arrêtaient pour la seconde fois.

Danilo accourut en silence, un poignard dans la main gauche ; comme avec un fléau, il cravachait les côtes de son hongre brun.

Nicolas n’avait ni vu ni entendu Danilo jusqu’au moment où le cheval brun passa devant lui en soufflant bruyamment ; alors il aperçut le bruit de la chute d’un corps et vit Danilo au milieu des chiens, assis sur la croupe du loup, et tâchant de l’attaquer par les oreilles.

Il était évident pour les chasseurs, les chiens et le loup, que tout était fini. La bête effrayée, aplatissant les oreilles, tâchait de se soulever, mais les chiens l’entouraient. Danilo, se leva, fit un pas indécis et, de tout son corps, comme s’il se couchait pour se reposer, il tomba sur le loup en l’attrapant par les oreilles. Nicolas voulut le percer mais Danilo murmura : Il ne faut pas, nous le prendrons vivant ! Et changeant de position, il mit son pied sur la gorge du loup, on lui introduisit un bâton dans la gueule, avec une corde on ficela ses pattes et, par deux fois, Danilo renversa le loup d’un côté sur l’autre.

Avec des visages heureux, fatigués, les chasseurs mirent le loup vivant sur un cheval effrayé qui s’ébrouait, et que les chiens accompagnèrent en aboyant, jusqu’à l’endroit où tous devaient se réunir. Tous s’approchèrent pour regarder : le loup laissa tomber sa tête à la gueule empalée, et de ses grands yeux vitreux regarda cette foule de chiens et d’hommes qui l’entouraient. Quand on le touchait, ses pattes repliées tremblaient ; d’un regard à la fois simple et sauvage, il les regardait tous. Le comte Ilia Andréiévitch s’approcha aussi et toucha le loup.

— Ah ! quel grand loup ! c’est un vieux, hein ? demanda-t-il à Danilo qui était près de lui.

— Un vieux, un vieux, répondit Danilo en ôtant vivement son bonnet.

Le comte se rappela qu’il avait laissé échapper le loup et son altercation avec Danilo.

— Cependant, mon cher, tu es bien emporté ! dit-il.

Danilo ne répondit rien et seulement sourit d’un rire gêné, enfantin, doux et agréable.