Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VIII/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 290-296).


II

Au commencement de l’hiver, le prince Nicolas Andréiévitch Bolkonskï et sa fille arrivèrent à Moscou. Par son passé, son esprit et son originalité — et principalement à cause de la diminution actuelle de l’enthousiasme pour le règne de l’empereur Alexandre, et du courant d’opinions francophobes et patriotiques qui régnait alors à Moscou, — le prince Nicolas Andréiévitch devint aussitôt l’objet d’un respect particulier de la part des Moscovites et le centre de l’opposition à Moscou.

Le prince avait beaucoup vieilli cette année. Les indices irrécusables de la vieillesse se voyaient en lui : des somnolences intempestives, l’oubli d’événements récents et la mémoire d’événements anciens, l’ambition enfantine avec laquelle il acceptait le rôle de chef de l’opposition à Moscou. Malgré cela, quand le vieillard, surtout en soirée, paraissait au thé, en pelisse courte et perruque poudrée, et, provoqué par quelqu’un, commençait ses récits saccadés sur le passé, ou ses jugements encore plus saccadés et plus raides sur le présent, il excitait en tous les hôtes un sentiment d’estime et de respect. Pour les visiteurs, toute cette maison ancienne, avec ses énormes trumeaux, ses meubles d’avant la Révolution, ses valets poudrés, ce vieillard guindé et spirituel du siècle passé, sa douce fille et sa jolie Française, qui, toutes les deux, l’adoraient, formait un spectacle majestueux et agréable. Mais les visiteurs ne se doutaient pas qu’outre ces deux ou trois heures pendant lesquelles ils voyaient le maître, il y avait dans la journée encore vingt-deux heures durant lesquelles s’écoulait la vie intérieure, mystérieuse de la maison.

Les derniers temps, à Moscou, cette vie intérieure était devenue très pénible pour la princesse Marie. À Moscou, elle était privée de ses meilleures joies : ses causeries avec les gens pieux et la solitude qui la réconfortaient à Lissia-Gorï, et elle n’avait aucune compensation dans les joies de la vie de la capitale. Elle n’allait pas dans le monde : tous savaient que son père ne l’y laissait pas aller sans lui, et lui-même, à cause de sa santé, ne pouvait y aller, et on ne l’invitait ni aux soirées, ni aux soupers. La princesse Marie avait abandonné tout espoir de se marier ; elle voyait avec quelle froideur et quelle colère le prince Nicolas Andréiévitch recevait et éloignait les jeunes gens qui pouvaient être des partis et qui parfois venaient chez eux. D’amies, la princesse Marie n’en avait pas. Cette année, à Moscou, elle avait perdu toute illusion sur deux personnes très intimes : mademoiselle Bourienne, avec qui elle ne pouvait être tout à fait franche, maintenant, lui devenait désagréable, et, pour certaines raisons, elle commençait à s’éloigner d’elle ; Julie, qui était à Moscou, et avec qui la princesse Marie correspondait depuis cinq années, se trouva tout étrangère à ses yeux, quand de nouveau elle se lia avec elle personnellement. Julie, depuis la mort de ses frères, était devenue l’un des plus riches partis de Moscou, et se lançait dans le tourbillon des plaisirs mondains. Elle était entourée de jeunes gens qui, comme elle le pensait, appréciaient soudain toutes ses qualités. Julie se trouvait à cette période de la vie des demoiselles mondaines qui vieillissent et savent que leur dernière chance de se marier est arrivée, et que maintenant ou jamais se décidera leur sort. La princesse Marie, avec un sourire triste, se rappelait chaque jeudi qu’elle n’avait maintenant personne à qui écrire, puisque Julie, dont la présence ne lui donnait plus de joie, était ici, et qu’elles se voyaient chaque semaine. Comme un vieil émigrant qui a renoncé à épouser la dame chez qui, pendant plusieurs années, il passa toutes ses soirées, la princesse Marie regrettait que Julie fût ici, et de n’avoir avec qui correspondre. À Moscou, elle ne savait à qui écrire, à qui confier ses peines, et beaucoup de douleurs nouvelles l’accablaient alors. Le retour du prince André et le moment de son mariage approchaient, et la mission de préparer son père, non seulement n’était pas remplie, mais, au contraire, la chose semblait tout à fait gâtée : rappeler au vieux prince l’existence de la comtesse Rostov, c’était le mettre hors de lui, d’autant plus que, sans cela, il était déjà presque toujours de mauvaise humeur.

Le nouvel ennui qui s’ajoutait, ces derniers temps, à ceux de la princesse Marie, c’étaient les leçons qu’elle donnait à son neveu de six ans. Dans ses occupations avec Nikolouchka, avec horreur elle reconnaissait en soi l’emportement de son père. Elle avait beau se dire qu’elle ne devait pas se laisser aller à l’emportement en instruisant son neveu, presque chaque fois qu’elle prenait l’alphabet français, elle avait un tel désir de déverser plus vite son savoir en l’enfant, qui avait déjà peur que sa tante ne se fâchât, qu’à la moindre inattention de sa part, elle tremblait, s’excitait, s’emportait, élevait la voix, parfois lui secouait le bras et le mettait dans un coin. Cela fait, elle-même pleurait sur sa nature méchante, mauvaise, et Nikolenka, en l’imitant, sanglotait, sortait sans permission du coin, s’approchait d’elle, retirait de ses mains son visage mouillé de larmes et la consolait.

Mais le plus pénible pour la princesse Marie, c’était l’emportement de son père, dirigé toujours contre elle, et qui, ces derniers temps, allait jusqu’à la cruauté. S’il l’avait forcée à se prosterner toute la nuit devant l’icône, s’il l’avait battue, forcée à tirer l’eau, à chercher le bois, elle n’eût pas trouvé son sort pire. Mais ce bourreau aimant était surtout cruel parce qu’il aimait et, par cette raison les faisait souffrir elle et lui-même. Non seulement il savait la blesser, l’humilier, mais il lui prouvait qu’elle était coupable en tout. Les derniers temps il y eut un nouveau fait qui attrista beaucoup la princesse Marie : c’était ses rapports de plus en plus intimes avec mademoiselle Bourienne. L’idée plaisante qui lui était venue soudain en apprenant les intentions de son fils : que si le prince André se mariait, lui épouserait mademoiselle Bourienne, cette idée, visiblement lui plaisait, et, les derniers temps, avec une obstination particulière (il semblait à la princesse Marie que ce n’était que pour la blesser), il montrait une tendresse spéciale à mademoiselle Bourienne, et témoignait de son mécontentement envers sa fille par des marques d’amour pour mademoiselle Bourienne. Un jour, à Moscou, en présence de la princesse Marie (il lui sembla que son père faisait cela exprès, devant elle), le vieux prince baisa la main de mademoiselle Bourienne et, l’attirant vers lui, l’enlaça et la caressa. La princesse Marie rougit et s’enfuit de la chambre. Quelques minutes après, mademoiselle Bourienne entra chez la princesse Marie en souriant et raconta quelque chose, de son ton agréable. La princesse Marie essuya hâtivement ses larmes, à pas résolus elle s’approcha de mademoiselle Bourienne, et, sans se rendre compte elle-même de ce qu’elle faisait, avec la hâte de la colère et l’emportement dans la voix, elle se mit à crier à la Française : « C’est vilain, c’est bas, grossier, de profiter de la faiblesse… » Elle n’acheva pas. « Sortez de ma chambre ! » s’écria-t-elle ; et elle sanglota.

Le lendemain, le prince ne dit pas un mot à sa fille, mais elle remarqua, qu’au dîner, il ordonna de servir mademoiselle Bourienne la première. À la fin du repas, quand le valet, suivant l’habitude, versa le café en commençant par la princesse, le prince, tout à coup, devint furieux, jeta sa canne sur Philippe et aussitôt donna l’ordre de son enrôlement comme soldat.

— On n’écoute pas… J’ai dit deux fois !… On n’écoute pas… C’est la première personne dans cette maison. C’est ma meilleure amie, cria le prince. Et si tu te permets encore une fois ce que tu as osé hier… s’écria-t-il avec colère, s’adressant pour la première fois à la princesse Marie… si tu t’oublies devant elle, je te montrerai qui est le maître dans la maison. Va-t’en, que je ne te voie pas ! Demande-lui pardon.

La princesse Marie demanda pardon à mademoiselle Bourienne et à son père pour elle et pour Philippe, le maître d’hôtel, qui la suppliait d’intercéder.

Dans de pareils moments, des sentiments semblables à la fierté du sacrifice se rassemblaient dans l’âme de la princesse Marie. Tout à coup, en de pareils moments, devant elle, ce père qu’elle blâmait cherchait ses lunettes en tâtonnant, ne les voyant pas, et oubliait ce qui était tout à l’heure ; ou ses jambes faibles faisaient un faux pas et il regardait si quelqu’un n’avait pas aperçu cette faiblesse ; ou, pendant le dîner, quand il n’y avait pas d’invités qui l’excitaient, il s’endormait tout à coup, en laissant tomber sa serviette, et sa tête tremblante se penchait sur son couvert. « Il est vieux, il est faible, et moi, j’ose le blâmer ! » pensait-elle alors avec dégoût pour soi-même.