Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VIII/04

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 307-311).


IV

La princesse Marie, assise au salon, écoutait sans rien comprendre les racontars et les conversations des vieux. Elle se demandait seulement si les hôtes ne s’apercevaient pas des manières hostiles de son père envers elle. Elle ne remarqua même pas les attentions particulières et les amabilités que, durant tout le dîner, lui témoignait Droubetzkoï qui venait à la maison pour la troisième fois.

La princesse Marie, d’un regard distrait, interrogateur, s’adressait à Pierre qui, le dernier, le chapeau à la main, le visage souriant, s’était approché d’elle après le départ de son père, et tous deux il restaient seuls au salon.

— Peut-on encore rester ? dit-il en laissant tomber son gros corps sur une chaise près de la princesse Marie.

— Oh oui ! dit-elle. Son regard disait : « Vous n’avez rien remarqué ? »

Pierre se trouvait dans l’humeur agréable de l’après-dîner. Il regardait devant lui et souriait doucement.

— Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps ?

— Qui ?

— Droubetzkoï.

— Non, récemment.

— Vous plaît-il ?

— Oui, c’est un jeune homme agréable… Pourquoi me demandez-vous cela ? dit la princesse Marie en continuant à penser à sa conversation du matin avec son père.

— Parce que j’ai fait une observation. D’ordinaire, les jeunes gens viennent de Pétersbourg à Moscou pour faire un riche mariage.

— Vous avez fait cette observation ?

— Oui, continua Pierre avec un sourire, le jeune homme s’arrange de façon à aller partout où il y a un riche parti. Moi, je lis en lui comme en un livre. Il hésite maintenant où commencer l’attaque : vous ou mademoiselle Julie Karaguine. Il est très assidu auprès d’elle.

— Il va chez eux ?

— Oui, très souvent. Vous connaissez cette nouvelle manière de faire la cour ? dit Pierre avec un sourire gai, se trouvant évidemment dans cette disposition à la raillerie qu’il se reprochait souvent dans son journal.

— Non, dit la princesse Marie.

— Maintenant, pour plaire aux jeunes filles de Moscou, il faut être mélancolique. Et il est très mélancolique auprès de mademoiselle Karaguine.

— Vraiment ! fit la princesse Marie en regardant le bon visage de Pierre et, pensant toujours à son chagrin : « Je me sentirais mieux si je me décidais à confier à quelqu’un ce que j’éprouve, et c’est précisément à Pierre que je me sens l’envie de dire tout. Il est si bon et si noble. Cela me soulagerait. Il me donnerait un conseil » ; pensait-elle.

— L’épouseriez-vous ? demanda Pierre.

— Ah ! mon Dieu ! comte, il y a des moments où j’épouserais n’importe qui, prononça tout à coup la princesse Marie, se surprenant elle-même, avec des larmes dans la voix. Ah ! comme c’est pénible d’aimer un homme proche et de sentir, ajouta-t-elle d’une voix tremblante, qu’on ne peut rien lui faire que du chagrin, quand on sait qu’on ne peut pas le changer !

— Qu’avez-vous ? Qu’avez-vous, princesse ? Sans achever, la princesse Marie se mit à pleurer.

— Je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui. Ne faites pas attention. Oubliez ce que je vous ai dit.

Toute la bonne humeur de Pierre disparut. Il interrogeait soucieux la princesse, la suppliant de dire tout, de lui confier sa douleur. Mais elle répétait seulement qu’elle le priait d’oublier ce qu’elle avait dit, qu’elle ne se le rappelait pas, qu’elle n’avait aucun chagrin sauf celui qu’il savait : le mariage du prince André qui menaçait de brouiller le père et le fils.

— Avez-vous entendu parler des Rostov ? demanda-t-elle pour changer la conversation. On m’a dit qu’ils arriveraient bientôt ici. J’attends aussi André chaque jour ; je désirerais qu’ils se rencontrassent ici.

— Et comment envisage-t-il cette affaire ? demanda Pierre, comprenant par il le vieux prince.

La princesse Marie hocha la tête.

— Mais que faire ? D’ici la fin de l’année il ne reste plus que quelques mois, et cela ne peut être. Je désirerais seulement débarrasser mon frère des premiers moments. Je voudrais qu’elles vinssent plus vite. J’espère m’arranger avec elles. Vous les connaissez depuis longtemps. La main sur la conscience, dites-moi toute la vérité. Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ? Comment la trouvez-vous ? Mais toute la vérité, parce que vous comprenez qu’André risque beaucoup en se mariant contre la volonté de son père, et je désirerais savoir…

Un instinct vague disait à Pierre que dans ces ménagements et ces demandes réitérées de dire toute la vérité, s’exprimait la malveillance de la princesse Marie envers sa future belle-sœur, et qu’elle désirait que Pierre n’approuvât point le choix du prince André. Mais Pierre dit ce qu’il pensait ou plutôt ce qu’il sentait :

— Je ne sais que répondre à vos questions ; — il rougit sans savoir lui-même pourquoi. — Je ne sais vraiment pas ce qu’est cette jeune fille, je ne puis nullement l’analyser. Elle est adorable. Mais pourquoi ? Je n’en sais rien. Voilà tout ce que je puis vous dire d’elle.

La princesse Marie soupira et l’expression de son visage disait : « Oui, je m’attendais à cela et j’en avais peur ».

— Est-elle intelligente ? continua la princesse Marie.

Pierre réfléchit.

— Je pense que non, mais cependant oui… elle ne daigne pas être intelligente… Mais non, elle est adorable et rien de plus.

De nouveau la princesse Marie eut un hochement de tête peu approbateur.

— Ah ! je désire tant l’aimer ? Dites-le lui si vous la voyez avant moi.

— J’ai entendu dire qu’ils arrivent ces jours-ci, dit Pierre.

La princesse Marie exposa à Pierre son projet de se rapprocher de sa future belle-sœur dès l’arrivée des Rostov, et de tâcher d’habituer à elle le vieux prince.