Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VIII/14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 372-377).


XIV

Le matin arriva avec ses occupations et son branle-bas. Tous se levèrent, s’agitèrent, se mirent à parler. De nouveau les couturières vinrent, Maria Dmitrievna sortit et l’on appela pour le thé. Natacha, les yeux agrandis, comme si elle voulait saisir chaque regard fixé sur elle, les regardait tous avec inquiétude et tâchait de paraître telle qu’elle était toujours. Après le déjeuner Maria Dmitrievna (c’était son meilleur moment), assise dans un fauteuil, appela près d’elle Natacha et le vieux comte.

— Eh bien ! Mes amis, j’ai réfléchi maintenant à toute l’affaire et voici mon conseil, commença-t-elle ; hier je suis allée chez le prince Nicolas et j’ai causé avec lui… Il s’est mis à crier, moi j’ai crié encore plus fort ! Je lui ai tout dévidé !

— Et que dit-il ? demanda le comte.

— Lui ? C’est un fou… Il ne veut rien entendre. Eh bien, il n’y a plus rien à dire, nous avons déjà assez tourmenté la pauvre fille. Mon conseil, c’est de finir vos affaires et de partir à la maison, à Otradnoié, et là-bas attendre…

— Oh ! non, s’écria Natacha.

— Non, il faut partir et attendre là-bas. Si le fiancé arrive maintenant, ça ne se passera pas sans querelle. Et lui seul, en tête à tête, s’expliquera avec le vieux et ensuite viendra chez vous.

Ilia Andréiévitch approuva cet avis, dont il comprit aussitôt toute la sagesse. — Si le vieux s’adoucit, dit-elle, il sera toujours temps de venir chez lui à Moscou ou à Lissia-Gorï ; sinon, si le mariage a lieu contre sa volonté, il ne peut se faire qu’à Otradnoié.

— C’est tout à fait juste, je regrette même d’être allé chez lui et d’y avoir amené ma fille, dit le vieux comte.

— Non, pourquoi regretter ! Étant ici, vous ne pouviez pas faire autrement, par politesse. Mais s’il ne veut pas, c’est son affaire, dit Maria Dmitrievna en cherchant quelque chose dans son réticule. Le trousseau est prêt, que vous faut-il encore attendre ? Ce qui ne sera pas prêt, je vous l’enverrai. Je le regrette bien, mais ce sera mieux, Dieu vous accompagne.

Ayant trouvé dans son réticule ce qu’elle y cherchait, elle le donna à Natacha. C’était une lettre de la princesse Marie.

— Elle t’écrit, dit-elle ; elle se tourmente, la pauvre ; elle a peur que tu penses qu’elle ne t’aime pas.

— Mais elle ne m’aime pas, dit Natacha.

— Ne dis pas de bêtises ! s’écria Maria Dmitrievna.

— Je n’en croirai personne. Je sais qu’elle ne m’aime pas, dit hardiment Natacha en prenant la lettre. Et sur son visage s’exprimait une résolution froide et méchante qui força Maria Dmitrievna à la fixer et à froncer les sourcils.

— Petite amie, ne parle pas ainsi, dit-elle, ce que je dis c’est la vérité. Écris la réponse.

Natacha ne répondit pas et courut dans sa chambre pour lire la lettre de la princesse Marie.

Elle écrivait qu’elle était au désespoir à cause du malentendu survenu entre elles ; elle demandait à Natacha de croire que, quels que fussent les sentiments de son père, elle ne saurait que l’aimer, comme celle choisie par son frère, pour le bonheur de qui elle est prête à tout sacrifier.

« Cependant, écrivait-elle, ne pensez pas que mon père soit mal disposé pour vous. C’est un homme âgé et malade, il faut l’excuser ; mais il est bon, magnanime et aimera celle qui fera le bonheur de son fils. » La princesse Marie priait Natacha de fixer le jour où elle pourrait la revoir.

Après avoir lu cette lettre, Natacha s’assit à sa table pour écrire la réponse :

« Chère princesse, » écrivit-elle rapidement, mécaniquement ; puis elle s’arrêta. Que pouvait-elle écrire après ce qui s’était passé la veille ? « Oui, oui, tout cela était, et maintenant, c’est tout autrement ! » pensait-elle, assise devant la lettre commencée. « Il faut refuser. C’est nécessaire ? C’est horrible !… » Et pour oublier ces pensées terribles, elle partit trouver Sonia et, avec elle, se mit à examiner des broderies.

Après le dîner, Natacha alla dans sa chambre et se mit de nouveau à la lettre pour la princesse Marie. « Tout est-il déjà fini ? Tout cela est-il arrivé si vite, tout le passé est-il anéanti ? » Elle se rappelait toute la force de son amour pour le prince André, et, en même temps, elle sentait qu’elle aimait Kouraguine. Elle se voyait vivement la femme du prince André, elle se représentait le tableau, tant de fois présent à son imagination, du bonheur avec lui, et en même temps, elle s’enflammait d’émotion en se rappelant tous les détails de son entrevue de la veille avec Anatole. « Pourquoi ce ne peut-il être ensemble ? » pensa-t-elle plusieurs fois dans l’étourdissement complet. « C’est seulement alors que je serais tout à fait heureuse ; mais sans l’un d’eux je ne puis l’être. Dire au prince André ce qui s’est passé, ou le lui cacher c’est également impossible. Et avec cela rien n’est encore gâté. Mais faut-il renoncer pour toujours au bonheur de l’amour du prince André, bonheur avec lequel j’ai vécu si longtemps ? »

— Mademoiselle, dit la femme de chambre qui, l’air mystérieux, entrait dans la chambre : un homme m’a ordonné de vous remettre ceci, elle tendit une lettre. Seulement au nom du Christ, comtesse… continua-t-elle pendant que Natacha, sans y penser, d’un mouvement inconscient ouvrait le cachet et lisait la lettre d’amour d’Anatole où elle ne comprenait rien, sauf que la lettre était de lui, de l’homme qu’elle aimait. Oui, elle l’aimait, autrement ce qui était arrivé aurait-il pu arriver ? Cette lettre d’amour de lui pourrait-elle se trouver dans ses mains ?

Natacha tenait dans ses mains tremblantes cette lettre passionnée que Dolokhov avait écrite pour Anatole, et, en la lisant, elle y trouvait l’écho de tout ce qu’elle croyait sentir en elle.

La lettre commençait par ces mots :

« Depuis hier mon sort est décidé ! Être aimé de vous ou mourir, je n’ai pas d’autre issue. » Il écrivait ensuite qu’il savait que ses parents ne la lui donneraient pas vu certaines causes mystérieuses, qu’il ne pouvait expliquer qu’à elle seule, mais que, si elle l’aimait, qu’elle dise ce mot : oui, et aucune force humaine n’empêcherait leur bonheur ; l’amour vaincrait tout. Il l’enlèverait et l’emmènerait au bout du monde. »

— « Oui, oui, je l’aime ! » pensait Natacha en relisant cette lettre pour la vingtième fois, et cherchant en chaque mot, un sens particulier, profond.

Ce soir-là Maria Dmitrievna alla chez les Arkharov, et proposa aux jeunes filles d’y venir avec elle. Natacha, sous prétexte d’un mal de tête, resta à la maison.