Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 181-190).


DIXIÈME PARTIE


I


Napoléon avait commencé la guerre contre la Russie parce qu’il ne pouvait point ne pas venir à Dresde, ne pas être étourdi des honneurs, ne pas vêtir l’uniforme polonais, ne pas céder à l’impression de la matinée de Juin, ne pas retenir son emportement en présence de Kourakine et ensuite de Balachov.

Alexandre renonçait à tout pourparler parce qu’il se sentait personnellement blessé. Barclay de Tolly tâchait de diriger l’armée, le mieux possible, afin de remplir son devoir et de mériter la gloire de grand capitaine. Rostov se jetait à l’attaque contre les Français parce qu’il ne pouvait refréner son désir de galoper sur le champ uni. Et de même, cette quantité innombrable de personnes qui participaient à cette guerre agissaient selon leurs qualités personnelles, leurs habitudes, selon les conditions et les buts poursuivis. Elles craignaient, se vantaient, se réjouissaient, s’indignaient, discutaient, en croyant savoir ce qu’elles faisaient et convaincues d’agir pour elles-mêmes, et, cependant, toutes étaient des instruments involontaires de l’Histoire et faisaient un travail caché d’elles mais compréhensible pour nous. Tel est le sort immuable de tous les acteurs agissants, et ils sont d’autant moins libres qu’ils sont plus haut dans la hiérarchie humaine.

Maintenant, les hommes de 1812 sont depuis longtemps descendus de leurs sièges, leurs intérêts personnels ont disparu sans laisser trace, et il n’y a plus, devant nous, que le résultat historique de ce temps.

Mais admettons que les hommes de l’Europe, sous le commandement de Napoléon, devaient pénétrer dans les profondeurs de la Russie et y périr, et alors, toute l’activité inutile, insensée, illogique, des facteurs de cette guerre, nous devient compréhensible.

La Providence forçait tous ces hommes, en aspirant à leurs buts personnels, à contribuer à la réalisation d’un unique et formidable résultat dont pas un seul homme (ni Napoléon, ni Alexandre, ni encore moins un quelconque de ceux qui ont participé à cette guerre) n’avait la moindre idée.

Maintenant, ce qui fit en 1812 la perte de l’armée française est clair pour nous. Personne ne niera que la cause de la perte des troupes françaises de Napoléon ne fut, d’un côté, leur entrée trop tardive, sans préparation pour la campagne d’hiver, dans les profondeurs de la Russie, et, d’autre part, le caractère que prit la guerre par suite de l’incendie des villes russes et de la haine contre l’ennemi excitée dans le peuple russe. Mais alors, non-seulement personne ne prévoyait (ce qui semble maintenant évident) que ce moyen pouvait seulement causer la perte des huit cent mille hommes de la meilleure armée du monde, dirigée par le meilleur des capitaines, en contact avec l’armée russe deux fois plus faible, inexpérimentée, dirigée par des chefs sans expérience, non seulement personne ne le prévoyait, mais tous les efforts, du côté des Russes, étaient toujours dirigés pour empêcher ce qui seul pouvait sauver la Russie, et, du côté des Français, malgré l’expérience et ce qu’on appelle le génie militaire de Napoléon, tous ses efforts tendaient à se trouver en face de Moscou à la fin de l’été, c’est-à-dire à faire précisément ce qui devait le perdre.

Dans les travaux d’histoire sur 1812, les auteurs français arrivent à dire que Napoléon sentait le danger de l’alignement de son armée, qu’il cherchait la bataille, que ses maréchaux lui conseillaient de s’arrêter à Smolensk, et d’autres motifs, qui prouvent qu’on pressentait alors tout le danger de cette campagne. De leur côté, les auteurs russes aiment encore plus à dire que depuis le commencement de la campagne il existait un plan de guerre scythe : attirer Napoléon dans les profondeurs de la Russie, et ils attribuent ce plan, les uns à Pfull, les autres à un Français quelconque, d’autres à Toll, d’autres enfin à l’empereur Alexandre lui-même, en désignant les notes, les projets et les lettres dans lesquels, en effet, se trouvent des allusion à cette façon de mener la campagne. Mais toutes ces allusions à la prévision de ce qui se produisit du côté des Français ainsi que du côté des Russes sont émises maintenant parce que l’événement les a justifiées. Si l’événement ne s’était pas réalisé, ces allusions seraient oubliées, comme le sont maintenant des milliers d’allusions et d’hypothèses contradictoires qui étaient à la mode alors, mais qui n’ont pas été justifiées. Il y a toujours tant de suppositions sur l’issue de chaque événement qu’il se trouve toujours des gens pour dire : « J’ai dit, bien avant, que ce serait ainsi », et ils oublient tout à fait qu’au nombre des suppositions innombrables, il y en avait de tout à fait contraires.

La supposition que, d’une part, Napoléon connaissait le danger de l’allongement de la ligne, et, de l’autre, que les Russes voulaient attirer l’ennemi dans les profondeurs de la Russie, appartient évidemment à cette catégorie, et les historiens, seulement avec de grandes réserves, peuvent attribuer certaines considérations à Napoléon et certains plans aux chefs russes. Tous les faits contredisent absolument de pareilles suppositions : Pendant toute la guerre, non seulement les Russes n’avaient pas le désir d’attirer les Français dans les profondeurs de la Russie, mais tout était fait pour les empêcher d’y entrer, et non seulement Napoléon n’avait pas peur d’allonger sa ligne, mais, de chaque pas en avant, il se réjouissait comme d’un triomphe, et, contrairement à ses campagnes d’autrefois, il cherchait mollement la bataille.

Au commencement même de la campagne, nos armées sont coupées et le seul but auquel nous aspirons est de les réunir : or, pour reculer et entraîner l’ennemi dans les profondeurs du pays, il n’en était pas besoin. L’empereur reste à l’armée pour l’animer et pour défendre chaque pouce de terrain russe et non pour reculer. On construit l’énorme camp de Drissa, selon les plans de Pfull, et l’on ne peut reculer davantage. L’empereur fait des reproches aux commandants en chef pour chaque pas en arrière. Non seulement l’incendie de Moscou, mais même l’arrivée de l’ennemi jusqu’à Smolensk, ne peuvent même se présenter à l’imagination de l’empereur, et, quand les armées s’ unissent, l’empereur s’indigne que Smolensk soit pris et brûlé et qu’on n’ait pas livré sous ses murs la bataille générale. Ainsi pensait l’empereur, mais les chefs russes et tous les Russes s’indignaient encore plus à la pensée que les nôtres reculaient dans l’intérieur du pays.

Napoléon, en coupant les armées russes, s’avançait à l’intérieur de la Russie et manquait quelques occasions de bataille : au mois d’août, il est à Smolensk et ne pense qu’à aller plus loin, bien que, comme nous le voyons maintenant, ce mouvement fût évidemment périlleux pour lui.

Les faits montrent indubitablement que Napoléon n’a pas prévu le danger du mouvement sur Moscou, et que ni Alexandre, ni les chefs militaires russes n’ont pensé à l’y attirer, au contraire. Attirer Napoléon dans les profondeurs du pays ne fut pas le fait d’un plan quelconque (personne même n’en croyait la possibilité), mais le fait du jeu le plus compliqué des intrigues, des ambitions, des désirs de ceux qui participaient à la guerre et qui ne devinaient pas ce qui devait être et ce qui était le seul salut de la Russie.

Tout se passe par hasard : les armées sont coupées au commencement de la campagne. Nous tâchons de les réunir afin de livrer la bataille et d’arrêter l’invasion ennemie. Mais, malgré cette aspiration, nous évitons la bataille avec un ennemi plus fort, nous reculons, involontairement, à angle aigu, et attirons les Français jusqu’à Smolensk. Mais c’est encore peu de dire que nous reculons à angle aigu — parce que les Français s’avançaient entre les deux armées — cet angle devient encore plus aigu et nous nous éloignons encore davantage parce que Barclay de Tolly, un Allemand impopulaire, est détesté de Bagration (qui doit être sous son commandement), et que Bagration, qui commande la seconde armée, tâche de tarder le plus longtemps possible à rejoindre Barclay afin de ne pas se mettre sous son commandement.

Bagration, pendant longtemps, ne fait pas sa jonction (bien que ce soit le but de tous les chefs militaires), parce qu’il lui semble que cette marche mettra son armée en danger, et qu’il est plus commode pour lui de reculer plus à gauche et au sud, en inquiétant l’ennemi de flanc et de derrière, et de compléter son armée dans l’Ukraine. Et pourtant, il semble qu’il invente cela précisément parce qu’il ne veut pas se soumettre à l’Allemand Barclay qu’il hait et qui lui est inférieur en grade.

L’empereur se trouve à l’armée pour l’animer de sa présence, mais sa présence et l’ignorance de ce qu’il faut décider et le nombre incalculable de conseils et de plans détruisent l’énergie d’action de la première armée, et l’armée recule.

Il est censé s’arrêter au camp de Drissa mais, tout à fait à l’improviste, Paulucci, qui vise le commandement en chef, par son énergie, influence Alexandre, et tous les plans de Pfull sont abandonnés et l’affaire confiée à Barclay.

Mais puisque Barclay n’inspire pas de confiance, son pouvoir est limité. Les armées sont séparées, il n’y a pas d’unité, de commandement. Barclay n’est pas populaire mais, de tout cet embrouillement, de la division de l’armée et de l’impopularité de l’Allemand commandant en chef, il résulte, d’une part, l’indécision, la crainte de livrer la bataille (qu’on n’aurait pas pu éviter si les armées avaient été unies et si le chef n’eût été Barclay), d’autre part, l’indignation croissante contre les Allemands et l’excitation de l’esprit patriotique.

Enfin, l’empereur quitte l’armée sous le prétexte le plus commode pour son départ : qu’il lui faut aussi animer le peuple des capitales pour exciter la guerre nationale. Et ce voyage de l’empereur à Moscou triple les forces de l’armée russe.

L’empereur quitte l’armée pour ne pas gêner l’activité du pouvoir du commandant en chef, et il espère que celui-ci prendra alors une mesure plus décisive. Mais la situation du commandant des armées s’embrouille et s’affaiblit encore plus. Benigsen, le grand-duc et l’essaim des généraux aides de camp restent à l’armée pour suivre les actes du général en chef et l’exciter à l’énergie. Mais Barclay, se sentant encore moins libre sous tous ces yeux que sous ceux de l’empereur, devient encore plus prudent pour les actions décisives et évite la bataille.

Barclay est pour la prudence. Le grand-duc héritier fait allusion à la trahison et exige la bataille générale. Lubomirsky, Brodznitzky, Vloditzky et d’autres échauffent si bien tout ce bruit que Barclay, sous prétexte d’envoyer des papiers à l’empereur, envoie des généraux aides de camp polonais à Pétersbourg et déclare une guerre ouverte à Benigsen et au grand-duc.

À Smolensk, enfin, malgré toute l’opposition de Bagration, les armées se réunissent. Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay. Barclay met son écharpe, sort à la rencontre de Bagration et, comme il est son supérieur en grade, il lui fait un rapport. Bagration lutte de magnanimité, et malgré son grade supérieur, se soumet à Barclay ; mais ce faisant, il tombe encore moins d’accord avec lui. Par ordre de l’empereur, Bagration lui fait un rapport personnel. Il écrit à Araktchéiev :

« Malgré la volonté de l’empereur, je ne peux absolument être ensemble avec le ministre (Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi quelque part même commander un seul régiment, mais je ne puis rester ici. Tout le quartier général est plein d’Allemands, de sorte que pour un Russe il est impossible de vivre là, et il n’y a aucun ordre. Je pensais servir loyalement l’empereur et la patrie et en fin de compte je sers Barclay. J’avoue que je ne le veux pas. »

La foule des Bronitzki, des Vintzengerode et des autres embrouille encore plus les rapports des généraux en chef et il y a encore moins d’unité. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk. On envoie un général pour inspecter la position. Ce général hait Barclay ; il va chez son ami, commandant du corps d’armée et, après avoir passé chez lui toute la journée, retourne chez Barclay et critique à tous les points de vue le champ de bataille qu’il ne connaît pas. Pendant qu’on se querelle et intrigue sur le futur champ de bataille, pendant que nous cherchons les Français et nous trompons sur leur position, les Français rencontrent par hasard la division de Neverovsky et s’approchent des murs mêmes de Smolensk.

Pour sauver les communications il faut accepter à Smolensk la bataille inattendue. La bataille a lieu. On tue des milliers d’hommes de part et d’autre. Smolensk se rend malgré la colère de l’empereur et de tout le peuple, mais il est brûlé par ses habitants mêmes, trompés par leur gouverneur, et les habitants réunis, montrant l’exemple aux autres Russes, partent à Moscou, ne pensant qu’à leur défaite et enflammant la haine contre l’ennemi. Napoléon avance, nous reculons et il se produit cette chose même qui devait perdre Napoléon.