Guerre et Paix (trad. Bienstock)/XII/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 249-255).


DOUZIÈME PARTIE


I


À Pétersbourg, pendant ce temps, dans les hautes sphères, la lutte compliquée des partisans de Roumiantzev, des Français, de Maria Fédorovna, du grand-duc héritier et autres, se poursuivait plus que jamais, étouffée comme toujours par le bruit des bourdons de cour. Mais la vie de Pétersbourg, tranquille, luxueuse, ne se souciant que de visions, que des reflets de la vie, suivait son cours ordinaire, et, à travers la marche de cette vie, il fallait faire de grands efforts pour reconnaître le danger de la situation difficile dans laquelle se trouvait le peuple russe. Toujours les mêmes sorties, les mêmes bals, le même théâtre français, les mêmes intérêts de la cour, les mêmes intérêts du service et les mêmes intrigues. Dans les cercles les plus élevés seuls on faisait des efforts pour faire comprendre la difficulté de la situation présente. On racontait tout bas comment, en ces circonstances critiques, les deux impératrices avaient agi différemment. L’impératrice Maria Fédorovna, soucieuse du bien-être des établissements d’éducation et de bienfaisance dont elle était la présidente, avait donné l’ordre d’envoyer à Kazan tous les pensionnats, et tous les biens de ces établissements étaient déjà emballés. L’impératrice Elisabeth Alexéievna, quand on lui demanda quels ordres elle daignait donner, répondit qu’elle ne pouvait donner d’ordres relativement aux institutions d’État, puisqu’elles dépendent de l’empereur, et, quant à ce qui la concernait, elle ordonna de dire qu’elle quitterait Pétersbourg la dernière.

Le 26 août, le jour même de la bataille de Borodino, Anna Pavlovna donnait une soirée dont le clou devait être la lecture de la lettre de l’archevêque écrite à propos de l’envoi à l’empereur de l’icone de saint Serge. Cette lettre était censée le modèle de l’éloquence patriotique ecclésiastique. Le prince Vassili lui-même — qui avait la réputation d’un bon lecteur (il était un des lecteurs de l’impératrice) — devait la lire. Son art consistait à prononcer d’une haute voix chantante, intermédiaire entre les gémissements et les roucoulements tendres, des mots, indépendamment de leur sens, de sorte que tout à fait par hasard, un mot était prononcé en gémissant, un autre en roucoulant. Cette lecture, comme toutes les soirées d’Anna Pavlovna, devait avoir une signification politique. À cette soirée devaient venir quelques personnages importants qu’il fallait sermonner — parce qu’ils fréquentaient le théâtre français, — et animer du sentiment patriotique. Beaucoup d’invités étaient déjà là, mais Anna Pavlovna ne voyait pas encore dans son salon tous ceux qu’il fallait, aussi traînait-elle la conversation pour ne pas commencer encore la lecture.

À Pétersbourg, la nouvelle du jour était la maladie de la comtesse Bezoukhov. Quelques jours auparavant, soudain, la comtesse était tombée malade ; elle avait manqué quelques réunions dont elle était l’ornement, et le bruit courait qu’elle ne recevait personne et qu’au lieu du célèbre docteur de Pétersbourg qui la soignait ordinairement, elle s’était confiée à un médecin italien qui la traitait par une méthode nouvelle extraordinaire.

Tous savaient très bien que la maladie de la charmante comtesse provenait de la difficulté d’épouser deux maris à la fois et que les soins de l’Italien consistaient à éluder la difficulté. Mais en présence d’Anna Pavlovna personne non seulement n’osait y penser, mais même paraître le savoir.

On dit que la pauvre comtesse est très mal. Le médecin dit que c’est l’angine pectorale.

L’angine ? Oh ! c’est une maladie terrible !

On dit que les rivaux se sont réconciliés grâce à l’angine… Le mot angine se répétait avec grand plaisir.

Le vieux comte est touchant, à ce qu’on dit. Il a pleuré comme un enfant quand le médecin lui a dit que le cas était dangereux.

Oh ! ce serait une perte terrible. C’est une femme ravissante.

Vous parlez de la pauvre comtesse ? dit Anna Pavlovna en s’approchant. J’ai envoyé savoir de ses nouvelles. On m’a dit qu’elle allait un peu mieux. Oh ! sans doute, c’est la plus charmante femme du monde, dit Anna Pavlovna avec un sourire pour son propre enthousiasme : Nous appartenons à des camps différents, mais cela ne m’empêche pas de l’estimer comme elle le mérite. Elle est bien malheureuse ! ajouta-t-elle.

Supposant que par ces paroles Anna Pavlovna avait légèrement soulevé le voile mystérieux de la maladie de la comtesse, un jeune homme imprudent se permit d’exprimer son étonnement qu’on n’eût pas appelé des médecins connus et que la comtesse se fît soigner par un charlatan qui pouvait lui donner des remèdes dangereux.

Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, intervint tout à coup Anna Pavlovna contre le jeune homme inexpérimenté, mais je sais de bonne source que ce médecin est un homme très savant et très habile. C’est le médecin intime de la reine d’Espagne. Et, ayant anéanti avec cela le jeune homme, Anna Pavlovna s’adressa à Bilibine qui, dans l’autre groupe, le front plissé, désirant évidemment placer un bon mot, parlait des Autrichiens.

Je trouve que c’est charmant, disait-il d’une note diplomatique avec laquelle on avait renvoyé à Vienne les drapeaux autrichiens pris par Vitterstein, le héros de Pétropol (comme on l’appelait à Pétersbourg).

— Comment cela ? lui demanda Anna Pavlovna, en provoquant le silence pour entendre le mot qu’elle connaissait déjà.

Bilibine répéta les paroles textuelles de la dépêche diplomatique qu’il avait écrite :

L’empereur renvoie les drapeaux autrichiens, drapeaux amis et égarés qu’il a trouvés hors de la route.

Et Bilibine déplissa son front.

Charmant, charmant ! dit le prince Vassili.

C’est la route de Varsovie peut-être, dit tout à fait à l’improviste et à haute voix le prince Hippolyte.

Tous se tournèrent vers lui, ne comprenant pas ce qu’il voulait dire. Le prince Hippolyte lui-même regarda autour de lui avec un étonnement joyeux. Lui comme les autres ne comprenait pas ce que signifiaient ses paroles. Durant sa carrière diplomatique il avait remarqué maintes fois que les paroles dites spontanément se trouvent être très spirituelles, et, à tout hasard, il avait prononcé les premiers mots qui lui étaient venus sur la langue : « Ce sera peut-être très bien, et si ça ne va pas bien, ils sauront l’arranger », avait-il pensé. En effet, pendant que s’établissait un silence gêné, il entrait un personnage insuffisamment patriotique qu’Anna Pavlovna attendait pour le convertir. En souriant à Hippolyte et le menaçant du doigt, elle invita le prince Vassili à venir près de la table, lui apporta deux bougies et le manuscrit et le pria de commencer. Tous se turent.

— « Le plus gracieux empereur ! » prononça sévèrement le prince Vassili en regardant l’assistance comme pour demander si personne n’avait d’objection à faire. Mais personne ne dit rien. « La ville principale, Moscou, la nouvelle Jérusalem reçoit son Christ ! — Il accentua spontanément le mot son — La mère dans les bras de ses fils fidèles, à travers les ténèbres qui se répandent, en prévoyant la gloire brillante de ta puissance, chante, ravie : Seigneur ! Sois béni ! »

Le prince Vassili prononça ces dernières paroles d’une voix geignarde.

Bilibine examinait attentivement ses ongles ; plusieurs étaient timides, ils semblaient se demander en quoi ils étaient coupables ? Anna Pavlovna répétait à l’avance, en chuchotant comme les vieilles femmes répètent les prières de la communion : « Que le Goliath audacieux et arrogant… »

Le prince Vassili continuait :

« Que le Goliath audacieux et arrogant, venu des frontières de la France, apporte dans des provinces de la Russie les horreurs de la mort. La foi bienfaisante, cette fronde du David russe, coupera la tête à son orgueil sanguinaire. Nous donnons à Votre Majesté cette icône de saint Serge, le défenseur séculaire du bien de notre patrie. Je regrette que mes faibles forces m’empêchent de jouir de votre si aimable visage. J’envoie au ciel les prières les plus ferventes pour que le Tout-Puissant fortifie la génération des justes et remplisse tous les vœux de Votre Majesté. »

— Quelle force ! Quel style ! disait-on à la louange du lecteur et de l’auteur.

Animés par cette lecture, les invités d’Anna Pavlovna causèrent encore longtemps de la situation de la patrie en faisant diverses suppositions sur l’issue de la bataille qui devait se livrer ces jours-ci.

— Vous verrez, dit Anna Pavlovna, que demain, le jour de naissance de l’empereur, nous recevrons des nouvelles. J’ai un bon pressentiment.