Guerre et Paix (trad. Bienstock)/XV/20

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 222-225).


XX

En Pierre il ne se passait maintenant rien de semblable à ce qu’il avait éprouvé en demandant en mariage Hélène.

Il ne se répétait pas comme autrefois, avec une honte maladive, les paroles qu’il avait prononcées. Il ne se disait pas : Ah ! pourquoi n’ai-je pas dit cela, et pourquoi ai-je dit alors : je vous aime ! Au contraire, maintenant, il se répétait chacune de ses paroles et celles de Natacha avec tous les détails de la physionomie, du sourire, et il n’y voulait rien changer, il ne voulait que les répéter. Maintenant, il n’avait même pas l’ombre d’un doute sur la qualité de ce qu’il entreprenait. Un seul doute parfois lui venait en tête : « Est-ce que tout cela n’est pas un rêve ? La princesse Marie ne s’est-elle pas trompée ? Ne suis-je pas trop présomptueux, trop orgueilleux ? J’espère… »

« Et tout à coup la princesse Marie lui parlera et elle sourira et répondra : « Comme c’est drôle ! Il s’est trompé. Ne sait-il pas qu’il est très ordinaire ? et moi… moi, je suis un être tout autre… supérieur… »

C’était le seul doute qui vînt à Pierre.

En outre, maintenant il ne faisait aucun plan.

Le bonheur futur lui semblait si incroyable que, s’il arrivait, il ne pourrait y avoir rien au delà : tout devait se terminer avec lui.

Une folie joyeuse, inconnue, dont Pierre se croyait incapable, s’emparait de lui. Tout le sens de la vie, non pour lui seul, mais pour tout le monde, lui semblait se renfermer seulement dans son amour et dans la possibilité de son amour pour lui. Parfois tous les hommes lui semblaient occupés d’une seule chose, de son futur bonheur. Il lui semblait parfois que tous se réjouissaient comme lui et tâchaient de cacher leur joie en feignant d’être occupés de quelque autre intérêt.

Dans chaque parole, dans chaque mouvement, il voyait des allusions à son bonheur. Souvent, par ses regards et ses sourires importants, satisfaits, d’accord avec ses sentiments intimes, il étonnait les gens. Mais quand il comprenait que certains pouvaient ne pas connaître son bonheur, il les plaignait de toute son âme et éprouvait le désir de leur expliquer d’une façon quelconque que tout ce dont ils étaient occupés n’était que sottise ne méritant nulle attention. Quand on lui proposait d’ entrer au service, quand on discutait des affaires gouvernementales, quand on parlait de la guerre, en supposant que de telle issue d’un événement dépendrait le bonheur de tous les hommes, il écoutait avec un sourire doux, compatissant et étonnait ses interlocuteurs par ses observations étranges. Mais ceux qui, selon Pierre, comprenaient le vrai sens de la vie, c’est-à-dire ses sentiments, aussi bien que ces malheureux qui, évidemment, ne le comprenaient pas, tous, dans cette période, se présentaient à lui sous la lumière brillante des sentiments qui étaient en lui, de sorte que, sans le moindre effort, en n’importe quel homme il voyait d’un coup tout ce qui était bon et digne d’amour.

Quand il examinait les affaires et les papiers de sa femme, il n’éprouvait pour sa mémoire aucun autre sentiment que la pitié qu’elle n’eût pas connu le bonheur qu’il connaissait maintenant.

Le prince Vassili, particulièrement fier en ce moment à cause d’une nouvelle nomination et de l’étoile, lui paraissait un vieillard touchant, bon et digne de pitié.

Souvent ensuite, Pierre se rappela ce temps de folie heureuse. Tous les raisonnements qu’il se faisait sur les gens, durant cette période de temps, restèrent en lui pour toujours. Il ne voulait pas renoncer dans la suite à ces opinions sur les hommes et les choses, mais au contraire, dans le doute et la contradiction intérieure, il avait recours à l’opinion faite durant sa folie, et cette opinion était toujours juste.

« Peut-être alors semblais-je étrange et ridicule, mais je n’étais pas si fou que j’en avais l’air. Au contraire j’étais alors plus sensé et plus pénétrant que jamais et je comprenais tout ce qu’il faut comprendre dans la vie, parce que… j’étais heureux ! » se disait-il.

La folie de Pierre consistait en ce que, pour aimer les hommes il n’attendait pas, comme auparavant, les causes personnelles, qu’il appelait les qualités. Mais l’amour emplissait son cœur : il aimait les hommes sans motif particulier et trouvait des causes indiscutables pour les aimer.