Guillaume d’Orange, le marquis au court nez/Le Couronnement du roi Louis

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Anonyme
Traduction par W. J. A. Jonckbloet.
P. N. Van Kampen (p. 89-129).

II.

LE COURONNEMENT DU ROI LOUIS.

I.


La Chapelle d’Aix.




Seigneurs, prêtez l’oreille ! Que le Dieu de gloire vous protége ! Vous plaît-il d’entendre une bonne et noble histoire bien agréable ? Je ne comprends pas comment les mauvais jongleurs osent se vanter, eux qui n’ont rien à dire, à moins qu’on ne le leur commande. Moi je vous chanterai du roi Louis et du vaillant Guillaume au court nez, qui combattit pendant si longtemps les Sarrasins. Il n’y a pas un homme supérieur à lui dont je puisse vous dire les hauts faits.

Seigneurs barons, vous plaît-il d’entendre une belle chanson qui peut vous profiter ?

Quand Dieu forma cent royaumes, il choisit ce qu’il y avait de meilleur et en forma la douce France. Le plus grand de ses rois s’appela Charlemagne, qui employa tout son pouvoir à agrandir le royaume. Dieu ne fit terre qui ne dépendît de lui. Il ajouta à ses domaines la Bavière et l’Allemagne, la Normandie, l’Anjou, la Bretagne ainsi que la Lombardie, la Navarre et la Toscane.

Un roi qui porte la couronne d’or de cette France, doit être preux et plein de vaillance personnelle. S’il existe un homme qui lui fasse du tort, il ne doit rester inattaqué ni en plaine ni en château, jusqu’à ce qu’il se soit soumis ou qu’il ait perdu la tête. Si le roi n’y tient pas la main, la France perd sa gloire, et lui-même est couronné à tort.

Un jour Charlemagne tint une cour plénière à Aix ; il y eut foule d’abbés et d’évêques, de comtes et de barons. Une grande solennité se passa dans la chapelle. Louis devait, ce jour là, être élu roi. La couronne était placée sur l’autel : le roi son père l’en devait couronner.

Un archevêque monta au lutrin et fit un sermon au peuple chrétien.

— Barons, dit-il, faites attention à mes paroles. Charlemagne est usé par les années, la couronne lui pèse ; il a un fils à qui il veut la donner.

Toute l’assemblée tendit les mains vers le ciel en s’écriant pleine de joie :

— Père de gloire, nous te remercions, qu’il ne nous soit pas échu un roi étranger !

L’empereur fit avancer son fils, et lui tint ce discours :

— Beau fils, tu vois la couronne qui est placée sur l’autel, je veux te la donner, mais j’y mets des conditions. Tu te garderas de péché et de luxure, tu agiras loyalement envers tout le monde, tu ne prendras pas à l’orphelin son fief. Si tu me le promets, je louerai Dieu ; tu pourras prendre la couronne, elle ceindra ton front. Sinon, laisse-la, je te défends d’y toucher.

Si tu oses la prendre, tu es empereur de Rome, cent mille hommes suivront ta bannière, tu pourras passer la Gironde, confondre ces païens de Sarrasins et joindre leur terre à ton héritage. Si tu me promets de faire cela, je te donne la couronne ; sinon, elle ne t’appartiendra jamais.

Le jeune homme ne remua pas le pied, ébahi de ce qu’il avait entendu ; il n’osa pas aller prendre la couronne.

Maint vaillant chevalier en pleura, et l’empereur irrité éclata en ces paroles :

— Hélas, que je suis trompé ! Cet héritier couard n’est pas mon fils : c’est un bâtard pour qui je ne ferai jamais rien. Ce serait un péché que de le couronner roi. Il vaut mieux lui tonsurer la tête afin qu’il soit moine dans ce moûtier à Aix ; il deviendra peut-être marguillier et sonnera les cloches ; il aura sa provende et n’aura pas besoin de mendier.

À côté de l’empereur était assis Hernaut d’Orléans, homme orgueilleux et méchant. Il se leva et lui tint ce discours perfide :

— Sire empereur, calmez-vous et écoutez mon conseil. Messire est jeune ; il a à peine quinze ans accomplis. On aura de la peine à en faire un bon chevalier ; mais chargez-moi de cette besogne, confiez-le en ma tutelle pour trois ans, et nous verrons ce qu’il deviendra. S’il se montre preux et bon chevalier, sans hésiter je lui rendrai ses domaines et ses fiefs.

— Je vous l’octroie, répondit le roi, à la grande joie des parents du perfide duc Hernaut.

Celui-ci aurait fini par être roi, si Guillaume ne fût survenu. Il revenait de la chasse, lorsque son neveu Bertrand courut à lui et saisit son étrier.

— D’où venez-vous, beau neveu ? demanda Guillaume.

— De l’église, monseigneur, où j’ai vu commettre un grand péché. Hernaut veut trahir son seigneur naturel ; il veut prendre l’empire à Louis. Il sera roi de France.

— Cette pensée lui portera malheur, s’écrie le fier chevalier. Et l’épée au côté il entre dans l’église. Il se fait jour à travers la foule, et voit Hernaut en habit de fête en avant de tous les chevaliers. Il avait grande envie de lui couper la tête, mais il se souvint de Dieu. C’est un péché mortel que de tuer un homme ; voilà pourquoi il remit son épée dans le fourreau. Puis, après cette réflexion, il s’avança et lui mit la main gauche au collet et de l’autre poing lui donna un tel coup sur le crâne, qu’il le fit tomber mort à ses pieds.

— Misérable, s’écria-t-il, que Dieu te maudisse ! Pourquoi voulais-tu trahir ton seigneur naturel ? Ton devoir était de l’aimer et de l’honorer, d’accroître son domaine et d’améliorer ses fiefs. Je voulais seulement te faire peur ; mais si tu es mort, je m’en soucie comme d’un denier.

Alors apercevant la couronne posée sur l’autel, il la prit, et s’avançant vers le jeune Louis, il la lui plaça sur la tête.

— Gardez-la, beau sire, au nom du Dieu du ciel, et puisse-t-il vous donner la force d’être un bon justicier !

— Merci, sire Guillaume, lui cria l’empereur, tout joyeux pour son enfant. Merci, le fils de votre père a sauvé l’honneur du mien.

Puis s’adressant à son fils :

— Louis, dit-il, sire fils, tu règneras sur tout mon royaume ; mais tu ne garderas la couronne qu’à condition de respecter les droits de l’hoir légitime, et de ne pas ôter aux veuves la valeur d’un angevin. Applique-toi à bien servir l’Eglise, afin que le diable ne puisse te jouer de ses tours ; soutiens tes chevaliers, car par eux tu seras honoré, servi et chéri sur tout ton territoire.

Quand je serai mort, souviens-toi que lorsque Dieu institua les rois pour le bonheur des peuples, il ne le fit pas pour qu’ils rendissent de faux jugements, ou qu’ils se jetassent dans la luxure et le péché ; mais pour abattre sous leurs pieds ceux qui ne marchent pas droit.

Sois humble envers les pauvres, porte leur aide et conseil ; sois fier comme un lion envers tout orgueilleux et s’il veut se rebeller contre toi, fais-lui la guerre avec tes fidèles chevaliers, assiége-le dans ses châteaux-forts, fais piller et dévaster sa terre, et si tu peux mettre la main sur lui, fais-le mourir sans pitié. Car si de puissants félons te tenaient sous leur pied, les traîtres et les mauvais Normands diraient : nous n’avons que faire d’un tel roi ; malheur à celui qui le suivra à la guerre, ou qui le servira en sa cour !

Et surtout, retiens bien ceci : ne fais jamais ton conseiller d’un vilain, ni du fils d’un prévôt, ni du fils d’un bailli ; ils te trahiraient pour un petit bénéfice ! Mais le noble guerrier Guillaume, le fils d’Aymeric de Narbonne, le frère du brave Bernard de Brebant.... si ceux-là veulent t’aider et te secourir, tu peux bien te fier à eux.

— Par mon chef, répondit le jeune prince, vous dites vrai.

Et il alla se jeter aux pieds de Guillaume, qui se hâta de le relever en lui demandant :

— Damoisel, que me voulez-vous ?

— Au nom de Dieu, monseigneur, secours et protection. Mon père affirme que vous êtes un brave chevalier, qu’il n’y a baron sous le ciel qu’on puisse vous comparer ; eh bien ! je mets mes terres et mes fiefs entre vos mains, pour que vous me les gardiez jusqu’à ce que je puisse manier la lance et l’épée.

Le comte le lui promit et lui jura, sur les saintes reliques de la cathédrale, qu’il ne retiendrait pas pour la valeur de quatre deniers de sa terre, qu’il la lui rendrait sans l’amoindrir d’un demi-pied.

Mais il pria l’empereur de retarder son abdication jusqu’à ce qu’il eût accompli un pélerinage à Rome que depuis longtemps il avait juré d’entreprendre.

L’empereur lui accorda à regret sa demande et le comte prit congé de lui. Quarante chevaliers et trente chevaux de somme, chargés d’or et d’argent, furent mis à sa disposition. Sans tarder le comte se mit en marche. Le jeune Louis l’accompagna assez loin, puis prenant congé, il dit à celui qu’on appelait Guillaume Bras-de-fer :

— Noble comte, vous voyez que mon père est sur le point de mourir ; il est vieux et affaibli et ne portera plus les armes. Moi, je suis jeune et de peu d’expérience ; si vous ne me secourez pas, tout ira mal.

— Ne vous mettez pas en peine, lui répond le comte ; car par l’apôtre Saint-Pierre, aussitôt que j’aurai accompli mon pélerinage, mandez-moi par une lettre scellée, ou par un messager à qui vous pouvez vous fier, et pour homme qui vive, je ne laisserai pas de vous secourir avec tout mon lignage.

Le comte se sépara de lui ; il passa à grand’ peine les Alpes et, sans s’arrêter, alla droit à Rome.




II


Les Sarrasins devant Rome.


Le noble et brave chevalier se mit en route, accompagné de Guibelin et du renommé Bertrand. Sous leurs chapes ils avaient ceint leurs épées, tandis que leurs bonnes cottes de mailles et leurs heaumes dorés étaient chargés sur des chevaux de somme. Leurs écuyers avaient peine à porter leurs écus et leurs lances.

Nous ne parlerons pas de leur voyage. Ils passèrent à grand’ peine les Alpes et ne s’arrêtèrent qu’à Rome. Les écuyers leur trouvèrent un hôtel dans lequel ils furent fort bien reçus. Le comte et les siens, fatigués du voyage, se couchèrent aussitôt après souper. Cette nuit même le comte Guillaume eut un songe effrayant. Il vit un tourbillon de flammes, s’avançant du côté de l’Orient, mettre Rome de tous côtés en feu. Un grand chien se détacha d’une immense meute et s’élança sur lui à toutes jambes. Guillaume tout effrayé grimpa sur un arbre ; mais l’animal, d’un grand coup de patte, le jeta à terre. Le comte s’éveilla et se recommanda à Dieu.

Jamais songe ne fut réalisé comme celui-là ; car les Sarrasins, sous leur roi Galaffre, avaient envahi la Pouille et fait prisonnier le preux duc Gaifier, sa femme, sa fille et des milliers de malheureux, qui tous auraient eu la tête coupée, s’ils n’eussent été sauvés par Guillaume.

Celui-ci se leva de grand matin et s’en alla à l’église entendre la messe. À peine le service divin terminé, voici deux messagers, qui, pleins de frayeur, viennent en toute hâte raconter au Pape la triste nouvelle. Le Pape, qui avait déjà entendu parler de Guillaume Bras-de-fer, s’enquiert de lui. On le lui montre agenouillé sur les dalles de marbre, qui prie Dieu de protéger son seigneur, le roi Louis.

Le Pape s’approche de lui et lui touche l’épaule d’un bâton qu’il avait à la main, et aussitôt le comte Guillaume se dresse sur ses pieds.

— Pour Dieu, gentil chevalier, dit le Pape, dites-moi si vous pouvez m’aider ? Les païens nous attaquent, conduits par Galaffre avec tous les rois ses vassaux. Le duc Gaifier, qui devait me défendre, est tombé avec tous les siens aux mains des mécréants. Tous mourront s’ils ne sont secourus.

— Que Dieu nous protège ! dit le comte, et il se signa d’un air consterné, en entendant parler d’une si grande armée.

Son neveu Bertrand, tout étonné, lui dit :

— Oncle Guillaume, quelle peur vous prend ? Jamais je ne vous ai vu trembler pour homme qui vive.

— De grâce, beau neveu, reprit Guillaume, ne m’en voulez pas. Nous ne pouvons rien contre leurs forces. Tâchons de trouver un messager et envoyons-le vers Louis, afin qu’il vienne nous secourir. Charles restera en France pour maintenir la justice ; il est trop vieux et trop faible pour chevaucher.

— Que Dieu confonde celui qui fera ce message, s’écria Bertrand ! Que son écu soit percé, son haubert rompu, qu’une grande lance lui soit plantée dans le corps, pour qu’on le reconnaisse comme messager ! Les païens nous attaquent par centaines et par milliers ; il n’y a pas de temps à perdre, courons aux armes. Il ne faudra compter que sur nous-mêmes : ceux de Rome sont frappés de terreur. Du reste ils sont en petit nombre et les païens sont cent mille.

Le Pape implora de nouveau le secours du comte Guillaume, qui lui répondit :

— Que Dieu nous protége ! Je n’ai amené que quarante chevaliers en ce pélerinage, comment pourrais-je tenir tête à tant d’ennemis ?

— Hélas ! dit le Pape, rappelez-vous que Saint-Pierre est le gardien des âmes en paradis ; si vous faites cette prouesse pour lui, monseigneur, vous pourrez manger de la viande tous les jours, votre vie durant, et vous prendrez autant de femmes que vous désirez ; vous ne commettrez de péché qui ne vous soit pardonné ; enfin le paradis, que le bon Dieu réserve à ses amis, sera votre partage ; l’ange Gabriel vous y conduira.

— Bon Dieu ! fit le comte au bras de fer, jamais clerc n’eut cœur si libéral. Homme qui vive ne m’empêcherait d’aller combattre ces mécréants. Bertrand, beau neveu, allez vous armer, vous, Guibelin et les autres.

Le comte lui-même endosse le haubert et lace le heaume luisant, puis il passe son épée dans le baudrier de drap d’or. On lui amène son cheval ; il y monte sans toucher à l’étrier. Il pend à son cou l’écu resplendissant, et prend en main une forte lance, au bout de laquelle une banderole de soie est attachée par cinq clous d’or.

— Seigneur Pape, dit-il alors, combien d’hommes avez-vous ?

— Trois mille chevaliers, répondit le Pape, tous bien armés.

— C’est bien pour commencer. Faites leur prendre les armes, ainsi qu’à tous les gens de pied, qui resteront pour garder les portes et les barrières.

Lorsque tout le monde fut réuni en armes sur la place, le Pape leur donna sa bénédiction et dit :

— Seigneurs chevaliers, attendez-moi ici. J’irai parler à l’émir musulman. Si pour les richesses que je lui promettrai, il veut quitter le pays avec ses vaisseaux et ses armées, je lui donnerai le trésor de l’église, jusqu’au dernier calice, jusqu’à la dernière chape. J’aime mieux perdre mon dernier denier que de voir mourir tant de gentilshommes.

Accompagné d’un seul abbé, il va droit au camp trouver le roi Galaffre. Ils ne se saluent pas : le roi regarde le Pape d’un œil féroce, et celui-ci l’apostrophe de la sorte :

— Sire, je viens de la part de Dieu et de Saint-Pierre, vous dire de quitter ce pays avec vos gens. Je vous offre tout le trésor de l’église, jusqu’au dernier denier. Entendez raison, noble roi, et ne soyez pas cause de la mort de tant de nobles chevaliers.

— Tu n’as pas le sens commun, répondit le roi. Tout ici m’appartient de droit ; mes ancêtres ont bâti cette ville. Si je m’en rends maître, malheur à tout ce qui appartient à ton Dieu, malheur aux clercs qui le servent ! je leur apporterai douleur et honte.

Le Pape se met à trembler ; il donnerait tout l’or de Carthage pour être loin de là. Il veut se retirer, mais Galaffre le retient.

— Entendez bien ceci, seigneur au large chapeau, et ne dites pas que je vous fais du tort. Choisissez un homme bien armé de la cité qui m’appartient de droit ; de mon côté j’en prendrai un de ma suite ; ils seront nos champions. Si votre Dieu a quelque pouvoir, qu’il fasse en sorte que mon champion soit défait, et alors vous posséderez Rome en paix ; on ne vous en ôtera pas la valeur d’un fromage. Et pour vous prouver que je suis de bonne foi, prenez mes deux fils en ôtage, et si je ne tiens pas ma parole, pendez-les tous deux au premier arbre venu.

Le Pape devint tout joyeux à cette proposition. Il pensa aussitôt au comte Bras-de-fer ; il l’avait vu s’armer devant l’autel et savait bien que jamais meilleur chevalier n’avait existé. Il accepta l’offre et voulut voir le champion qui devait disputer Rome à Dieu.

Galaffre fit appeler le roi Corsolt, un gros géant, hideux comme un diable, aux yeux flamboyants comme des charbons ardents, avec une large tête et des cheveux hérissés. La distance entre ses deux yeux était d’un demi-pied, et la mesure de ses épaules à sa ceinture était d’une grande toise. Jamais homme plus hideux n’avait mangé de pain.

En voyant le Pape, il se mit à rouler les yeux et lui cria de sa grosse voix :

— Petit homme, que cherches-tu ? As-tu fait un vœu, pour avoir la tête rasée ?

— Oui seigneur, celui de servir Dieu et Saint-Pierre. C’est en leur nom que j’ai offert tout le trésor de l’église si vous voulez retirer d’ici vos armées.

— Tu sembles hors de ton bon sens, reprend Corsolt, d’oser ainsi plaider devant nous la cause de ton Dieu, contre qui je suis en colère plus qu’homme qui vive. Il tua mon père d’un coup de foudre, et ensuite il fut assez avisé pour monter au ciel et s’y cacher. Je ne puis l’y rejoindre, mais je me suis vengé sur ses serviteurs ; j’ai détruit par le feu et par l’eau plus de trente mille hommes qui avaient reçu le baptême. Si je ne puis guerroyer là-haut contre ton Dieu lui-même, je ne ferai grâce à aucun de ses serviteurs. Il n’y a plus d’accord possible. À moi la terre, à lui le ciel. Si je réussis à me rendre maître de cette terre, malheur à tout ce qui tient à lui. Les clercs qui chantent, seront écorchés vifs, et toi-même, qui es à leur tête, je te ferai brûler sur des charbons ardents.

Il est assez naturel que ce discours remplit le Pape de terreur.

— Par Saint-Denis ! dit-il à voix basse à son compagnon, ce Turc est enragé. Je m’étonne que la terre ne s’ouvre pas sous ses pieds et que l’enfer ne l’engloutisse. Ah ! Guillaume, noble marquis, que le souverain maître du monde te protége ! Contre la force de ce géant, la tienne n’est rien.

Cela dit, le Pape prit congé de Galaffre, qui le fit reconduire à Rome par ses deux fils.

Le comte Guillaume, voyant revenir le pontife, mit la main sur son étrier, et lui demanda s’il avait vu le mécréant qui voulait disputer Rome à Dieu ?

— Oui, beau sire, et je ne veux pas vous cacher que ce n’est pas un homme, mais un diable de l’enfer. Si les douze pairs étaient vivants, et que votre père, le brave Aymeric, et tous vos frères si renommés fussent ici, ils n’oseraient approcher de lui pour le combattre.

— Mon Dieu ! fit Guillaume, je vois bien que le clergé est corrompu. Dites plutôt que Dieu est si puissant que nul n’a le pouvoir de faire du mal à l’homme qu’il veut soutenir. Par l’apôtre qu’on vient visiter à Rome ! fût-il haut de dix toises, je me battrai avec lui. Si Dieu veut humilier ses serviteurs, je puis y perdre la vie ; mais s’il veut nous maintenir, il n’y a homme sous le ciel qui puisse me faire du mal.

Quand le Pape entendit ces paroles, il répondit :

— Ah ! noble guerrier, que celui qui fut mis en croix te protège ! Jamais chevalier ne tint un langage aussi hardi. Dans quelque endroit que tu portes tes pas, Dieu, en qui tu as confiance, t’aidera.




III.


Guillaume au court nez.


On apporte le bras de Saint-Pierre, on en arrache la châsse d’or et d’argent et on le fait baiser au comte. Puis, avec la relique on fait le signe de la croix sur son heaume, sa poitrine et son dos. Après cela nul homme ne peut lui faire du mal.

Aussitôt remontant sur son rapide destrier, il pend un fort écu à son cou et saisit une lance au fer tranchant. Il va tout droit au tertre qui s’élève en face du camp ennemi.

Les païens admirèrent le beau cavalier ; mais Corsolt, dirent ils, ne redouterait pas quatorze guerriers comme lui.

Galaffre, habillé et chaussé en roi, sortant de sa tente, aperçut le cavalier. Il envoya chercher Corsolt, et après l’avoir embrassé, lui dit :

— Beau neveu, voyez le Français sur la colline ; si vous l’attaquez, il ne s’en retournera pas.

— Il est mort, répondit Corsolt. Et puisqu’il est là, n’attendons pas plus longtemps. Mes armes !

Rois et ducs se mirent à courir et lui apportèrent son armure sous un arbre au large feuillage. Jamais on ne vit de telles armes ; si un autre homme que lui les eût portées, il n’aurait pu se mouvoir pour tout l’or du monde. Quatorze rois se mettent à l’armer. Ils lui font endosser une cuirasse et par-dessus un blanc haubert à doubles mailles. Puis il ceint l’épée, longue d’une toise et large d’un demi-pied, et prend son poignard, son arbalête et quelques javelines pointues. On lui amène son destrier Alion, si méchant et si vif que personne n’ose l’approcher. Quatre dards sont attachés à la selle, et à l’arçon de derrière pend une masse d’armes de fer.

Corsolt monte à grand’ peine sur son cheval : il pend à son cou un écu flamboyant d’or, large d’une toise ; mais il dédaigne de s’armer d’une lance. Malgré le poids de la double armure du cavalier, le cheval était si alerte qu’à la course il dépassait lièvre et lévrier.

Corsolt s’adressant de sa grosse voix à son oncle, lui crie :

— Ordonnez à votre sénéchal de dresser les tables et de servir le dîner ; il n’est pas nécessaire de le retarder pour ce Français, que j’aurai tué en moins de temps qu’il ne faut pour parcourir l’espace d’un demi-arpent. Je ne pense même pas me servir de mon épée ; si je parviens à lui faire sentir le poids de ma masse d’armes, que jamais noble homme ne me serve à dîner, si je ne l’abats du coup, lui et son cheval.

— Que Mahomet te protége ! crièrent les païens ; et là-dessus le géant se mit à galoper à travers le camp.

Lorsque le comte Guillaume l’aperçut, et le vit si hideux et si chargé d’armes, il ne faut pas s’étonner qu’il se troubla. Il invoqua Dieu. Puis remarquant le noble coursier :

— Sainte-Marie, dit-il, quel bon cheval ! Comme il doit venir en aide à son cavalier ! Je me garderai bien de l’estropier de mon épée.

Ce n’était pas là la pensée d’un couard !

Il descendit de cheval, et se tournant du côté de l’Orient, il fit en toute humilité une longue prière, pour demander à Dieu et à la Sainte Vierge de le protéger contre ce géant, et de le préserver de toute lâcheté qui pût déshonorer son lignage. Puis après s’être signé, il se leva.

Le Sarrasin vint à lui tout étonné et lui demanda :

— Dis-moi, Français, à qui as-tu parlé si longuement ?

— Tu le sauras, dit Guillaume. À Dieu, le glorieux souverain de l’univers. Je lui ai demandé de soutenir mon bras, afin que je puisse te couper tous les membres, et te vaincre en ce duel.

— Quelle folle idée ! dit le paien. Crois-tu donc que ton Dieu a le pouvoir de te protéger contre moi ?

— Mécréant, répondit Guillaume, que Dieu te confonde ! S’il veut me soutenir, ton grand orgueil sera bientôt abattu.

— Tu as l’âme fière, dit le Turc. Si tu veux abjurer ton Dieu et adorer Mahomet, je te promets avoir et richesse, plus que jamais les tiens n’en ont possédé.

— Misérable, que Dieu te confonde ! jamais je ne le renierai.

— Tu es bien fier, reprit le Turc, de ne pas te laisser détourner du combat. Comment es-tu nommé ? Ne me le cache pas.

— J’ai nom Guillaume le marquis, fils du vieil Aymeric à la barbe, et Hermengart au blanc visage est ma mère. J’ai pour frères Bernard de Brebant, Garin, Bueve de Commarchis, Guibert d’Andernax et le „chétif” Aymer, qui a fait vœu de ne jamais coucher sous un toit, mais qui toujours reste exposé à l’air et au vent, occupé à pourfendre Sarrasins et Esclavons. Il n’aime pas votre race, celui-là.

En entendant ces paroles le païen contint à peine sa fureur ; il roula les yeux et fronça le sourcil en s’écriant :

— Chien de Français, tu as vécu trop longtemps, toi qui as cherché la mort des miens ! — Tu es bien fou de croire en celui qui ne te servira de rien. Dieu est là-haut, au-dessus du firmament ; de la terre pas un arpent ne lui appartient : ici Mahomet règne. Je fais autant de cas de vos messes et de vos sacrements que d’un coup de vent ; votre religion n’est que folie.

— Infâme, répondit Guillaume, que Dieu t’écrase ! C’est ta foi qui est ridicule. Personne n’ignore que Mahomet fut un prophète de Dieu. Il vint à la Mecque pour prêcher le nom de Dieu ; mais il aimait trop à boire et s’enivrer, et il finit par être mangé par les pourceaux. Celui qui croit en lui n’a pas le sens commun.

— Tu mens, dit le païen. Mais si tu veux te soumettre à moi et adorer Mahomet, je te donnerai châteaux et terres, plus que tous les tiens ensemble n’en eurent jamais ; car tu es de bien noble race, et j’ai souvent entendu parler de tes prouesses. Ce serait dommage, si tu mourrais de mort honteuse. Dis-moi, veux-tu m’obéir ; si non, tu mourras à l’instant.

— Lâche, reprit Guillaume, je te méprise plus que je ne faisais tout à l’heure ; un homme de cœur ne menace point.

Cela dit, il s’élança sur son cheval, sans se servir de l’étrier et sans mettre la main à l’arçon : il arrangea son écu à son cou et brandit sa lance d’un air courroucé. Le Sarrasin fut forcé de s’avouer qu’il aurait affaire à un homme courageux ; il eût bien voulu lui offrir la paix.

— Allons, Français, lui dit-il, renonce à la possession de Rome pour ton Dieu, au nom duquel tu veux combattre.

— Oui, répondit le comte, je combattrai au nom de Dieu. Rome appartient de droit à notre empereur Charles, avec la Lombardie et toute la Toscane ; le Pape la tient sous lui.

— Si tu veux à toute force me disputer mon héritage, il faudra te battre avec moi. Je veux cependant te donner un avantage qui n’est pas à dédaigner. Pour éprouver la force d’un petit homme tel que toi, je ne bougerai pas quand tu planteras-ton épieu dans mon écu.

Guillaume ne se le fit pas dire deux fois. Il fit reculer son cheval l’espace d’un arpent, puis il serra avec force sa lance dans la main. Le Sarrasin ne bougea pas de sa place.

Le Pape voyant que le combat allait s’engager, cria :

— Que tout le monde se jette à genoux, pour supplier Dieu qu’il nous ramène sain et sauf Guillaume au bras de fer !

Le noble comte, voyant tous les siens se mettre en prières, pique des deux et lâche les rênes à son cheval : il brandit sa lance et en frappe le païen au milieu de sa targe. Il en perce la dorure et le bois, rompt les deux hauberts qui ne résistent pas plus qu’un vêtement de soie et lui passe le fer à travers le corps, de manière à pouvoir suspendre une chape à la pointe sortant par derrière. Quand il retira sa lance à lui, le païen ne perdit pas son équilibre, mais il dit entre ses dents :

— Bien fou celui qui méprise un petit homme qui vient vous attaquer. Quand je le vis ce matin en ce pré, je fis peu de cas de sa force, et je commis une folie en lui donnant un tel avantage sur moi. J’en suis bien puni, car jamais personne ne me fit tant de mal.

La douleur lui fit presque perdre connaissance. Cependant il prit un des javelots attachés à sa selle et le lança vers Guillaume avec tant de force que le sifflement ressembla à un coup de foudre. Le comte se jeta de côté et le projectile, brisant son écu, lui rasa le côté et alla se ficher deux pieds en terre.

Le comte inclina sa tête sur sa poitrine et adressa à Dieu une prière fervente, pour qu’il empêchât le Sarrasin de le tuer. Celui-ci lui cria :

— Félon chevalier, tu as beau t’escrimer contre moi, tes armes ne pourront te garantir.

En disant ces mots il tira son épée et en porta un si grand coup au comte, qu’il lui trancha le nasal de son heaume, et en même temps emporta une mèche de ses cheveux ainsi que le bout de son nez. Puis descendant sur l’arçon de la selle, la lame tranchante le coupa en deux ainsi que le cheval. Ce coup fut porté avec tant de force que l’épée vola hors des mains du mécréant.

Le comte Guillaume se relève et tire Joyeuse, son épée : il espère en porter un coup sur le heaume de son adversaire, mais celui-ci est si grand qu’il ne peut y atteindre. Il frappa sa cotte de mailles et en détacha trois cents anneaux ; heureusement pour le Turc qu’il en portait une seconde dessous, qui lui sauva la vie. Corsolt adressa au comte ces mots pleins de mépris :

— Guillaume, tu n’es qu’un lâche, et tes coups, je ne les crains pas plus que ceux d’un hanneton.

Ce disant, il détache sa masse d’armes et revient sur Guillaume, écumant de rage comme une bête traquée par les chiens. Il lui en porte un si grand coup sur son écu qu’il le met en pièces. Si Dieu et la Sainte-Vierge ne s’en étaient mêlés, c’en était fait de Rome. Les Romains jetèrent de hauts cris et le Pape dit :

— Saint-Pierre, où es-tu ? S’il succombe, mal t’en aviendra ; car tant que je vivrai, nulle messe ne sera chantée en ton église.

Le comte Guillaume, tout abasourdi du coup, s’émerveillait néanmoins que le Turc, malgré le sang qu’il perdait, se maintînt si longtemps en selle. Il eût pu le mettre à pied ; mais il épargnait autant que possible le destrier, pensant au profit qu’il en retirerait s’il pouvait s’en rendre maître.

Le Sarrasin, plein de rage, adressa à Guillaume ces invectives :

— Misérable Français, vois où ton outrecuidance t’a conduit. Tu as perdu la moitié de ton nez. Après cet opprobre pour toi et les tiens, Louis ne voudra plus de toi pour serviteur. Tu vois bien que tu ne peux plus te défendre ; je serai obligé de t’enlever vivant, car l’émir m’attend pour dîner, et il doit s’étonner de me voir tarder si longtemps.

Cela dit, il se baisse sur le devant de l’arçon, dans l’intention de charger son adversaire tout armé sur le cou de son cheval.

Guillaume, pâle d’émotion, se hâta de profiter de l’occasion qui s’offrait de porter un bon coup ; de toutes ses forces il frappa le roi sur son heaume doré. Les fleurons et les pierres fines de la couronne qui le surmontait volèrent à terre ; l’épée entama le casque et la coiffe de mailles au-dessous et entra profondément dans la cervelle. Le païen fut renversé sur le cou de son cheval et la pesanteur de son armure l’empêcha de se relever. Alors Guillaume, jetant loin de lui son écu, prit son épée des deux mains et se mit à porter des coups furieux sur l’endroit où le heaume était attaché au haubert. La tête avec le casque vola à quatre pas ; le corps chancela un instant et tomba à terre.

Le comte Guillaume, profitant de sa victoire, voulut enlever à son ennemi terrassé l’épée dont celui-ci lui avait tranché le nez ; mais il ne put la ceindre, puisqu’elle était de beaucoup trop longue. Alors il s’empara de son cheval et après avoir raccourci les étriers d’un pied et demi, il se mit en selle, en se disant que, pour tout l’or de Montpellier, il ne cèderait pas le bon cheval qu’il avait gagné avec l’aide de Dieu.

Il reprit au galop le chemin de Rome. Le Pape vint à sa rencontre, et aussitôt qu’on eut délacé son heaume, son neveu Bertrand se jeta à son cou en pleurant, et après lui Guibelin et Gautier, qui jamais de leur vie n’avaient passé par de telles angoisses.

— Mon oncle, dit Bertrand, êtes-vous sain et sauf ?

— Oui, Dieu merci, répondit-il ; il n’y a que mon nez qui est un peu raccourci, et j’ai peur qu’il ne soit jamais rallongé.

Puis se baptisant lui-même en riant, il ajouta :

— Désormais, que tous ceux qui m’aiment et m’estiment m’appellent le comte Guillaume au court nez.

Ce nom lui resta.

Cette nuit on fêta le noble chevalier ; et le lendemain, dès le point du jour, on se remit à causer d’affaires plus graves.

— Puisque mon oncle a vaincu leur plus fort guerrier et le plus redouté de tous, dit Bertrand, nous pouvons bien nous essayer contre les faibles. Aux armes ! Et vous, mon oncle, reposez-vous, vous en avez grand besoin. Guillaume ne fit que rire de cette proposition.

— Eh ! sire Bertrand, fit-il, dites-moi donc des injures ! Cela ne vous avancera pas à grand’ chose ; car par Saint-Pierre, pour tout l’or de Montpellier, je ne consentirais pas à ne pas être au premier rang à l’attaque.

Quand les Romains entendirent ce langage, le plus poltron parmi eux devint courageux ; les mécréants n’ont qu’à se bien tenir.

De son côté le roi Galaffre dit à ses hommes :

— Notre perte est trop grande. Il paraît bien que le Dieu des Chrétiens est plus puissant que le nôtre, puisqu’un tel homme a pu vaincre Corsolt. Allons, pliez les tentes et retirons-nous. Pourquoi attendre que les Romains viennent nous exterminer tous, tant que nous sommes ?

À cet ordre vingt-cinq trompettes sonnèrent, et l’armée découragée se mit en mouvement. Le comte Guillaume, ayant remarqué le tumulte, dit aux siens :

— Nous viendrons trop tard, les païens mécréants prennent la fuite. Au nom du Christ ! courons après eux.

Les Romains se mirent en marche, poussant de grands cris. Guillaume était au premier rang. Il atteignirent les païens dans une gorge de la montagne, et le combat s’engagea aussitôt. Que de têtes, que de bras coupés ! Le comte Bertrand fit payer cher sa présence. Lorsque sa lance a volé en éclats, il tire son épée, et celui qu’il en atteint, il le pourfend jusqu’au menton ; les hauberts ne résistent pas plus qu’un fétu. Il donne et reçoit maint coup ; Guibelin et Gautier de Toulouse suivent son exemple. Mais Guillaume est plus terrible qu’eux tous.

Le roi Galaffre l’aperçoit et se rue sur lui. Leurs épées descendent sur les heaumes brunis ; ils rompent les mailles des hauberts et leurs côtés sentent le fer tranchant. Dieu et Saint-Pierre, dont il était le champion, garantirent le comte coups du roi. Celui-ci fut atteint d’un coup si rude qu’il perdit les deux étriers et tomba sur le sol, où la pointe qui terminait son heaume alla se ficher. Guillaume allait lui trancher la tête, lorsque le vaincu lui cria :

— Chevalier, ne me tue pas, si tu es Guillaume ; mais prends-moi vif ; tu ne feras qu’y gagner. Je te rendrai le noble duc Gaifier, sa femme, sa fille et les trente mille malheureux que je tiens prisonniers, qui tous auront la tête coupée, si tu me tues.

Le comte Guillaume y consent, et se baissant sur son cheval, il reçoit la riche épée que le roi lui tend. Il l’envoie au Pape avec trois cents autres prisonniers. Les Sarrasins voyant leur seigneur prisonnier, se prennent à fuir, ne s’arrêtant qu’à leurs vaisseaux ; ils s’embarquent et prennent le large.

Quand on eut désarmé le roi prisonnier à l’ombre d’un olivier, le noble comte lui demanda comment ils délivreraient les prisonniers qui étaient à bord de la flotte ? Galaffre répondit qu’il ne s’occuperait d’eux que quand il serait baptisé et qu’il n’aurait plus rien à démêler avec Mahomet. Guillaume rendit grâces à Dieu de cette conversion, et le Pape fit aussitôt apprêter les fonts et l’on baptisa le roi. Guillaume, Guibelin, Gautier et trente autres vaillants chevaliers de noble famille furent ses parrains. Mais on ne changea pas son nom. Aussitôt après ils demandèrent l’eau et s’assirent au banquet. Mais à peine eurent-ils dîné que Guillaume dit :

— Gentil roi, noble filleul, approchez-vous de moi, et dites-moi comment nous délivrerons les pauvres prisonniers qui gémissent dans vos fers ?

— Il faut agir avec prudence, répond le roi ; car si les Sarrasins se doutaient que j’ai été baptisé, ils me laisseraient plutôt écorcher vif que de me rendre la valeur d’un seul denier. Ôtez-moi mes habits, mettez-moi sur un mauvais roncin, maltraitez-moi, et avançons si près d’eux que ma voix puisse parvenir jusqu’à eux. En même temps vous cacherez vos hommes dans ce bosquet d’oliviers, et quand les Sarrasins s’avanceront pour me secourir, que les vôtres tiennent leurs lances prêtes.

Jamais il ne se vit meilleur converti. On fit tout ce qu’il conseillait ; seulement on ne le battit pas, mais on le barbouilla avec le sang d’un lévrier. On alla jusqu’aux bords du Tibre, et Galaffre se mit à crier :

— Champion, mon neveu, venez à mon aide ; j’en ai plus besoin que jamais, car ces Chrétiens me traitent fort mal. Leur Dieu, qui les fait triompher, n’est pas à dédaigner. Mais c’est une indignité de lier un roi couronné.... Faites leur rendre les captifs.

Le vaisseau où étaient les malheureux s’approcha de la rive et on les débarqua. Il en était temps ; car tous ils avaient été tellement maltraités par les païens, qu’ils avaient le visage et les épaules ensanglantés. Le comte Guillaume pleura de pitié en les voyant dans cet état. À sa requête le Pape leur fit distribuer des draps et des fourrures, de l’or et de l’argent, afin qu’ils pussent regagner leur foyers.

Quand ils furent partis pour Rome, le comte Guillaume s’assit à côté d’un buisson, et le noble duc Gaifier se jetant à ses pieds, lui dit :

— Noble Chevalier, vous m’avez secouru et délivré des mains de ces diables, qui allaient m’emmener prisonnier en leur pays, de sorte que je n’aurais jamais revu mes biens et mes fiefs. J’ai une fille, d’une beauté incomparable, je vous la donnerai volontiers, si vous voulez l’épouser ; vous aurez avec elle la moitié de mon duché et après ma mort vous serez mon héritier.

Le comte demanda à réfléchir, et tirant le Pape à l’écart, lui demanda s’il fallait l’épouser ?

— Certes, répondit-il, vous êtes un bachelier qui doit se pourvoir de biens.

Le comte promit de suivre son conseil. On le conduisit vers la jeune dame, qui était si belle que nul pélerin, combien de pays qu’il eût parcouru, n’avait jamais rencontré la pareille. Guillaume l’aurait prise à femme, si une autre aventure ne l’en eût empêché.

Le mariage allait s’accomplir ; par un dimanche, quinze jours après Pâques, qu’on était rassemblé dans l’église, le Pape avait revêtu ses habits pontificaux pour chanter la messe, et tenait entre ses mains l’anneau nuptial, lorsque deux messagers arrivèrent en toute hâte de France. Ils s’enquirent de Guillaume et le trouvèrent enfin au pied de l’autel. Ils se jetèrent à ses pieds et lui dirent :

— Pour l’amour de Dieu, ayez pitié de nous ! Vous avez donc oublié le roi Louis ? L’empereur Charles vient de mourir, laissant l’empire à son fils ; mais les traîtres veulent l’en priver et couronner le fils de Richart de Normandie. La France entière sera déshonorée, si vous ne lui venez en aide.

À ces paroles Guillaume baissa la tête, puis se tournant vers le Pape, il lui demanda conseil.

— Que la main de Dieu soit bénie, répondit le Pape ! Je vous ordonne, en guise de pénitence, d’aller secourir notre seigneur le roi Louis ; ce serait un malheur, si on le chassait de son héritage.

— Il sera fait comme vous l’ordonnez, répond Guillaume. Puis il embrasse la dame, et tout en pleurs elle lui rend son baiser. Ce fut le premier et le dernier ; ils ne devaient plus se revoir de leur vie.

— Monseigneur Guillaume, dit le Pape, il convient que vous retourniez en la douce France ; mais vous emmènerez avec vous mille chevaliers et trente chevaux de somme chargés d’or et d’argent. Vous y avez droit, puisque vous avez tout conquis sur les Sarrasins.




IV.


Saint-Martin de Tours.


Guillaume prit congé du pape en pleurant sur le sort de son seigneur. Au départ toute la cour fut en pleurs. Le comte voyagea à grandes journées ; il gravit à grand’peine les défilés du Montjeu et fit tant qu’enfin il arriva en Brie. Là il rencontra sur son chemin un pélerin à la barbe blanche, la besace au cou, et tenant à la main un bourdon de frêne.

— D’où viens-tu, frère ? lui demanda Guillaume.

— De Saint-Martin de Tours.

— Si tu sais quelques nouvelles, raconte-les nous.

— Certes, beau sire, je vous dirai ce qui est arrivé au jeune Louis. Charles, le roi de Saint-Denis, est mort, et il a laissé son royaume à son fils. Mais les traîtres, que Dieu maudisse ! veulent faire couronner le fils de Richard de Rouen à la barbe blanche. Heureusement un noble abbé, que Dieu bénisse ! s’est sauvé avec le jeune prince et l’a caché dans un souterrain du moûtier de Saint-Martin, où ils attendent l’heure du martyre.

— Que Dieu nous vienne en aide, dit le comte ! Pélerin, que sont donc devenus les chevaliers fidèles et le lignage du preux comte Aymeric ? Ceux-là avaient coutume d’être fidèles à leur seigneur.

— Je n’en sais rien. Mais par la croix du Christ ! si j’étais d’une condition à pouvoir être utile à mon prince, j’aurais châtié les traîtres, de manière qu’ils ne se fussent plus souciés de trahir leur seigneur !

Un sourire illumina les traits du comte, et s’adressant à son neveu Bertrand :

— As-tu jamais entendu, lui dit-il, un pélerin aussi loyal ? Si cela avait dépendu de lui, les traîtres eussent été empêchés de malfaire !

Il fit donner au brave homme dix onces d’or. Puis il continua sa marche.

Bienheureux celui qui a des amis ! Non loin de là ils furent rejoints par sept-vingts chevaliers bien armés et montés sur des chevaux de prix. À leur tête marchaient le marquis Gaudin-le-brun et le preux Savari, tous deux neveux du comte Guillaume. Ils se dirigent vers la France pour aller porter secours au roi Louis. Ils sont tout étonnés de se rencontrer, et après s’être embrassés ils font route ensemble.

Pourvu que le noble abbé qui a entrepris de sauver le prince, puisse le garantir encore quelque temps contre la race du traître Alori, il sera secouru avant que trois jours se passent.

Voilà Guillaume à la tête de douze cents chevaliers. Il leur ordonne de se hâter et de ne point épargner leurs montures : pour un roncin fourbu il rendra un destrier.

— Nous allons couper court à ce méchant débat, dit-il. Je verrai par mes yeux qui est celui qui prétend être roi et justicier de France. Mais par l’apôtre saint Jacques ! tel est en ce moment plein d’orgueil, à qui je mettrai bientôt sur la tête une couronne dont le poids l’étouffera.

Les chevaliers de Rome jurèrent de ne pas faire défaut à un homme de tant de cœur.

Enfin ils arrivèrent à Tours, et le comte prit de sages mesures. Il mit mille chevaliers en embuscade en quatre endroits divers ; tous étaient vêtus de hauberts étincelants ; leurs heaumes brillants étaient lacés sur leurs coiffes et ils avaient leurs épées d’acier fourbi à leurs côtés. Avec eux sont leurs écuyers, portant leurs écus pesants et leurs lances aiguës, qu’ils ne prendront en mains qu’au moment de s’en servir.

Avec le reste de sa troupe Guillaume s’avança jusqu’aux portes de la ville, et s’adressant au portier, lui dit :

— Ouvre-nous la porte et ne nous laisse pas nous morfondre ici. Nous venons pour soutenir le puissant duc, dont le fils sera bientôt couronné roi en cette ville, d’après le vœu des Français.

Le portier en colère grommela entre ses dents :

— Sainte mère de Dieu ! si mon pauvre roi Louis n’est secouru par la Providence divine, il ne sortira d’ici que pour aller à la mort. Où se cachent donc les chevaliers fidèles et le fils d’Aymeric de Narbonne, qui autrefois vint en aide à son roi légitime ?

Et s’adressant à Guillaume :

— Tu ne mettras pas les pieds ici, fit-il. Il n’y a déjà que trop de traîtres ; je ne veux pas que tu en accroisses le nombre. C’est merveille que la terre veuille te porter ; plût à Dieu qu’elle se fondît sous tes pieds, et que le roi Louis fût en possession de son trône ! le monde serait bientôt délivré des méchants.

— Mon ami, lui répondit Guillaume en souriant, tu m’as fièrement refusé la porte ; mais si tu savais de quel pays je suis et à quelle famille j’appartiens, je pense, d’après ce que tu viens de dire, que tu me l’ouvrirais à deux battants.

— À la bonne heure, dit le portier en ouvrant le guichet pour mieux le voir. Sire chevalier, si vous me permettez de parler, je vous demanderai votre nom.

— Certes, je te dirai la vérité ; car jamais je n’ai caché mon nom par crainte d’homme qui vive. Je suis Guillaume ; mon père est le duc de Narbonne.

— Dieu soit loué ! s’écria le portier. Seigneur Guillaume, je sais bien pourquoi vous êtes ici ; votre lignage ne connut jamais la lâcheté. Mais faites attention à ce que je vais vous dire ; le mauvais Richard s’est jeté dans la ville avec sept cents chevaliers armés, et vous, mon noble seigneur, vous avez trop peu de monde avec vous, pour venir à bout de ses forces.

— Il ne m’en manquera pas, répondit le comte. Non loin d’ici j’ai mis en embuscade mille chevaliers vêtus de fer ; j’en ai deux cents avec moi, et d’ailleurs chacun d’eux a son écuyer sur lequel il peut compter.

— J’en remercie Dieu, fit le portier. S’il m’était permis de donner un conseil, je les ferais bien vite sortir de leur cachette et conduire ici par un messager ; et en ce moment même, ou avant le lever du soleil de demain, vous seriez le maître ici. Un homme qui ose entreprendre de telles choses, doit montrer plus de courage qu’un sanglier dans les bois.

Guillaume s’inclina et appela Bertrand pour lui faire part des bonnes dispositions du portier. Celui-ci, inspiré par la présence du héros, se tourna vers le château, et mettant un gant, il dirigea le poing dans la même direction, et s’écria :

— Je te retire ma foi, Richard, à toi et à ta terre ; je ne veux plus rester à ton service. Quand tu ne cherches que trahison, c’est à bon droit qu’on se sépare de toi.

À l’instant même il ouvrit la porte toute grande à Guillaume et aux siens, et l’invita à entrer.

— Noble chevalier, viens châtier les traîtres et les rebelles.

Guillaume lui fit un grand salut, et pendant que sa troupe entrait, il dit à un écuyer :

— Va et apprends cette nouvelle à Gautier de Toulouse et à Gontier de Rome. Dis-leur que celui qui veut gagner du bien, vienne à moi sans bruit ; car les portes de la ville nous sont ouvertes.

L’ordre est bientôt exécuté, et les chevaliers embusqués entrent dans la cité. Ceux qui de leur fenêtre les virent avancer, crurent que c’étaient des troupes amies qu’ils avaient fait mander ; mais ils seront bientôt douloureusement détrompés.

Guillaume demanda au portier comment il pourrait héberger ses soldats, et celui-ci lui répondit :

— Je ne saurais vous conseiller, monseigneur ; car dans toute la ville il n’y a grenier, souterrain ni voûte qui ne soient occupés par les chevaux ou remplis d’armes, et tous les logements sont pris par les chevaliers.

Mais rendez-vous maître de la cathédrale et faites saisir leurs armes et leurs bagages ; s’il y en a qui veuillent s’y opposer, qu’on les mette à mort.

— Par saint Denis ! vous m’avez donné un bon conseil, et je le suivrai. Mais dorénavant vous ne serez plus ni portier ni guichetier ; vous serez mon premier conseiller.

Et s’adressant à Bertrand :

— Écoutez, sire neveu. Avez-vous jamais entendu portier parler si bien ? Armez-le, qu’il soit chevalier.

Bertrand examina ses mains et ses pieds, et le trouvant de bonne race, il l’arma chevalier en lui donnant haubert et heaume d’acier, épée, lance et cheval.

Quand le comte l’eut ainsi récompensé de son service, il appela Gautier de Toulouse, un gentil chevalier, le fils de sa sœur, et lui dit :

— Tu iras à la porte qui est du côté de Poitiers, et tu prendras avec toi vingt chevaliers. Ne laisse passer homme qui vive, fût-il clerc ou prêtre, tue-le plutôt.

De même il fit garder la porte du côté de Paris par Florent du Plesséis ; et il en fut ainsi de toutes les issues de la ville.

Alors il marcha en bon ordre droit à la cathédrale. Arrivé au parvis, il descendit de cheval, fit un signe de croix et entra dans l’église. Il alla s’agenouiller sur la dalle devant le crucifix et pria Dieu qu’il lui fît découvrir la cachette du roi.

Un moine, le frère Gautier, en traversant l’église, a reconnu le comte. Il vient à lui et lui met un doigt sur l’épaule. Guillaume se lève, et le regardant fixement :

— Que me veux-tu, frère ? Aie soin de ne pas mentir.

— Vous le saurez bientôt, répondit-il ; car je sais que vous êtes venu pour secourir Louis. Faites fermer les portes de l’abbaye de Saint-Martin. Vous y trouverez quatre-vingts clercs et chanoines, des évêques et des abbés de haut nom, qui, par soif d’argent, ont provoqué la rebellion. Aujourd’hui même Louis doit perdre sa couronne, s’il n’est secouru par Dieu et par vous. Coupez les têtes des traîtres ; je prends sur moi le péché de ne pas respecter la maison de Dieu.

— Bénie soit l’heure qui vit naître un tel moine ! dit le comte avec un cri de joie. — Dites-moi où je trouverai le roi.

— Je vous jure de vous l’amener, monseigneur, s’il plaît à Dieu, et si je n’y perds la vie.

Il sortit et descendit dans le grand souterrain, où se trouvait le prince. Le brave moine le prit par la main et lui dit :

— Fils de roi, prenez courage ; car aussi vrai que Dieu est avec nous, vous avez plus d’amis que nous ne croyions ce matin. Le marquis Guillaume est arrivé avec plus de douze cents chevaliers ; il a fait occuper toutes les issues de la ville par les siens et il vous attend dans l’église.

Louis tout joyeux courut à l’église.

— Voilà votre défenseur, dit le moine. Jetez-vous à ses pieds et implorez sa merci.

Le jeune homme s’agenouilla devant le comte, embrassa ses genoux et baisa son soulier. Guillaume ne le reconnut pas ; car la nuit régnait presque sous les voûtes sombres.

— Lève-toi, jeune homme, lui dit-il ; quel que soit le tort qu’un homme m’ait fait, du moment qu’il se jette à mes pieds, je lui ai pardonné.

Le moine parla pour l’enfant, et répondit :

— Monseigneur, c’est Louis, le fils de l’empereur Charles, qui implore votre merci. Il sera tué aujourd’hui même, si avec l’aide de Dieu vous ne le secourez pas.

À ce mot le comte releva vivement le jeune homme, et l’embrassant :

— C’est un mauvais conseil qu’on t’a donné, dit-il, de te jeter à mes pieds ; car avant tout c’est mon devoir de te secourir.

Il appela ses chevaliers.

— Je vous demande un jugement. Parce qu’un homme porte la tonsure dans un couvent et passe sa vie à lire son psautier, cela lui donne-t-il le droit de commettre une trahison si son intérêt le lui commande ?

— Non monseigneur, répondent les chevaliers.

— Et s’il le fait, quel châtiment mérite-t-il ?

— Il doit être pendu, comme un voleur qui profane les sépultures.

— Vous m’avez donné un bon conseil, par saint Denis ! et je ne demande pas mieux que de le suivre, dit Guillaume. Et après avoir embrassé le prince, il s’élança vers le chœur, où s’étaient assemblés les évêques, les abbés, enfin tout le clergé qui avait pris part à la conspiration.

Le comte ne voulut pas qu’on employât les armes contre eux ; c’eût été péché. Mais par ses hommes il fait rompre l’assemblée ; ils les poussent, les traînent ; les chassent hors de l’église, et les envoient à tous les diables.

Ce fut la punition méritée de leur trahison.




V.


Punition du traître.


Après avoir ainsi purgé l’église, le noble chevalier dépêcha le baron Aleaume vers le traître Acelin.

— Dis à cet orgueilleux qu’il vienne reconnaître les droits de Louis, son seigneur, et qu’il ne tarde pas ; car on se plaint déjà de lui.

— Irai-je tout seul ? demanda Aleaume.

— Oui, beau neveu, répondit Guillaume ; sans armes, un bâton à la main, comme il sied à un messager. Et s’il te demande combien nous sommes, tu lui répondras : soixante compagnons. Que s’il refuse de comparaître, dis-lui à haute voix, de manière que tous ses hommes puissent l’entendre, qu’avant vêpres il subira tant de honte, qu’il donnerait tout l’or du monde pour ne pas être venu ici.

Le messager monte sur un mulet d’Espagne et se met en marche vers l’hôtel où est logé Acelin. Il le trouve entouré de beaucoup de ses compagnons et lui transmet son message.

— Combien êtes-vous ? demande Acelin.

— Trente chevaliers.

— Eh bien ! dis à Guillaume qu’il vienne me reconnaître comme son seigneur, ainsi que les autres, et me prêter serment de fidélité. Jamais Louis ne vaudra rien, et la France serait perdue avec ce garçon-là pour roi. Le comte Guillaume est merveilleusement brave ; cependant il n’a encore ni terre, ni château. Je lui en donnerai à son choix : il disposera d’une contrée entière et de dix mulets chargés d’or. Je le rendrai plus riche que nul autre homme.

— Vous parlez en pure perte, dit Aleaume ; vraiment, il ne le ferait pas pour tout l’or d’Arragon. Mais je n’ai pas fini. Il vous mande encore — et c’est chose cruelle à entendre, — qu’avant vêpres il vous traitera si honteusement que vous donneriez tout l’or de Besançon pour être loin d’ici.

— À la volonté de Dieu ! fit Acelin. S’il n’a pour moi que des outrages, je le défie. Porte-lui cette réponse.

— Je vous dis la même chose de la part du comte. Il vous déclare la guerre, à vous et à tous vos compagnons.

Acelin sentit son orgueil se révolter. Il se leva furieux et toisa Aleaume. Il examina ses mains et ses pieds, et vit qu’il les avait bien faits ; quand il reconnut qu’il avait affaire à un homme noble et de bonne éducation, il se contint et lui dit :

— Ami, beau frère, il ne sied pas à un gentilhomme de me tenir des propos honteux devant tous mes chevaliers. Quant à ton oncle, je ne donnerais pas un denier de sa vie, puisqu’il refuse mon amitié. Je lui promets que je lui trancherai la tête. Pas plus tard qu’aujourd’hui, je le ferai couper en morceaux par mes hommes. J’ai avec moi quatre comtes et plus de six cents chevaliers qui ne faudront pas à leur devoir. Et si tu n’étais messager, je te ferais traiter de même.

— Les gros mots ne nous font pas peur, dit Aleaume, et il sortit sans saluer. Il se remit en selle et traversa les rues au grand galop, avec la vitesse de la foudre qui tombe du ciel ; car il avait vu qu’Acelin armait ses hommes.

— Quelle réponse apportes-tu ? lui demanda Guillaume.

— Il n’y a pas d’amitié entre vous et lui, et il ne reconnaît pas Louis comme son roi. Il se promet de vous trancher la tête, et, n’eût été ma qualité de messager, je crois qu’il m’aurait fait jeter au feu ou à l’eau.

La fureur rendit la comte tout blême. Il ordonne de piller la ville et de mettre le butin en commun. Celui qui veut s’y opposer est tué. Les bourgeois veulent fuir ; le comte les fait arrêter et enchaîner.

Quand les traîtres qui étaient les auteurs de la rebellion, se voient menacés, ils pensent à fuir. Ils galopent vers les portes ; mais à chacune ils trouvent un rude portier qui les force à payer tel tribut, qui les empêchera de jamais porter les armes pour qui que ce soit.

Le comte Guillaume excite les siens du geste et de la voix, et à leur tête il arrive devant l’hotel du bourgeois Bertier, où Acelin est assis sur le perron, entouré de ses chevaliers, bien supérieurs en nombre à ceux de Guillaume. Il était si orgueilleux et si fier qu’il ne daigna seulement pas se lever. À la vue de ses ennemis il sonna d’un cor, et à ce signal le carnage commença. Bertrand et Gautier amènent du secours au comte. Que de lances sont brisées, que d’écus percés, que de hauberts démaillés !

Quand les hommes d’Acelin virent que Guillaume avait le dessus et que la résistance serait inutile, ils jetèrent leurs épées à terre et crièrent merci en levant leurs mains jointes. Le comte les fit entourer et lier.

Alors Acelin, délaissé de tous les siens, se met à fuir. Le comte Guillaume le suit de près, et lui crie en ricanant :

— Seigneur Acelin, arrêtez ! Venez donc vous faire couronner dans la cathédrale. Vous l’avez bien mérité ; car certes, tout le monde vous tient pour traître.

Puis changeant de ton :

— Traître, mauvais larron que Dieu confonde ! dit-il, pourquoi voulais-tu déshonorer ton seigneur légitime ? Richard, ton père, ne porta jamais couronne.

En ce moment il fut rejoint par Bertrand à la longue épée.

— Beau neveu, lui dit-il, conseillez-moi, comment détruirons-nous ce traître ?

— Bel oncle, faisons comme vous avez dit ; mettons lui au chef une couronne dont le poids l’étouffe.

Et il brandissait sa longue épée. Il était sur le point de fendre le crâne au traître sous les yeux de cent chevaliers, lorsque son oncle le retint.

— Ne le touchez pas, beau neveu. Ne plaise à Dieu qu’il meure par une épée de gentilhomme ; il mourra, mais honteusement.

Et saisissant un pieu dans une treille, il en porta un coup si formidable sur la tête d’Acelin, que le sang et la cervelle en jaillirent au loin. Il l’abattit roide mort à ses pieds.

— Monjoye ! Saint-Denis à la rescousse ! s’écria-t-il. Le roi Louis est vengé de celui-là.

Et piquant des deux, il courut à l’abbaye vers son seigneur, et se jetant dans ses bras, lui dit :

— Sire, je vous ai vengé du fils de Richard ; il ne tirera plus l’épée pour qui que ce soit. De qui avez-vous à vous plaindre encore ?

— Dieu, répondit l’enfant, je te rends grâce ! Maintenant si j’étais vengé du père, je serais bien content.

Aussitôt le comte va à sa recherche. On lui dit qu’il s’est refugié dans l’église. C’est là qu’il dirige ses pas, suivi de quatre-vingts chevaliers. Il trouve Richard appuyé contre l’autel, et sans se laisser arrêter par la sainteté du lieu, de la main gauche il le saisit par les cheveux, et le forçant d’incliner la tête sur la poitrine, de son poing droit il lui donne sur la nuque un coup qui l’abattit sans connaissance à ses pieds. Richard ne remua pas ; on eût pu lui couper tous les membres.

La rage de Guillaume n’était pas encore assouvie. Il demande des ciseaux et fait tomber la chevelure de son ennemi, puis il lui arrache sa ceinture et tous ses vêtements et le rejette nu sur la dalle.

— Voilà, s’écria-t-il, comment on doit faire justice d’un traître qui veut déshonorer son seigneur.

Les assistans intervinrent et sauvèrent la vie au duc. Ils firent même tant que les deux ennemis se réconcilièrent, et que Richard tint le comte et tous les autres quittes de la mort de son fils. Richard et Guillaume s’embrassèrent ; mais cette paix ne fut pas de bon aloi.

Sans attendre plus longtemps, le comte Guillaume appela l’abbé Gautier et lui dit :

— Je vais en Poitou où beaucoup de traîtres se trouvent rassemblés ; mais s’il plaît à Dieu, je les ferai dénicher. En attendant je vous confie notre seigneur. Gardez-le bien. S’il sort de la ville que cent chevaliers au moins l’accompagnent ; car par l’apôtre saint Jacques ! si à mon retour j’entends de mauvaises nouvelles, votre habit ne vous protègerait pas, je vous mettrais à mort, vous et tous vos moines.

— Par ma tête, répondit l’abbé, il sera mieux gardé, que le saint sacrement sur l’autel.




VI.


Richard de Normandie.


Guillaume fit rassembler les barons du pays, et avant douze jours il se trouva à la tête d’une armée, avec laquelle il marcha droit sur Poitiers.

Pendant trois ans, il ne se passa pas de jour que Guillaume n’eût le heaume en tête et l’épée au côté ; au lieu de prier, il passa les fêtes de l’Église à cheval, même le saint jour de Noël.

Il se rendit maître de Bordeaux, puis se dirigeant sur Pierrelatte, il réduisit le comte rebelle. Ensuite il se porta sur Annodore et prit un beau jour Saint-Giles d’assaut ; il força le comte Julien, qui gouvernait la contrée, de donner des ôtages de sa fidélité, afin d’obtenir la paix.

Après avoir fait ce qui est agréable à Dieu et gagné gloire et honneur, chacun pensa à retourner chez soi.

Le brave comte Guillaume au court nez chevaucha vers la douce France ; il laissa la plupart de ses chevaliers en garnison dans les forteresses et châteaux du Poitou et n’en emmena que deux cents avec lui.

Il côtoya toute la Bretagne jusqu’au Mont-Saint-Michel, où il se reposa pendant deux jours. Puis il pénétra dans le Cotentin et se dirigea sur Rouen, où il alla se loger dans le bourg. Il commit l’imprudence de s’engager de plus en plus dans les terres du duc Richard dont il avait tué le fils. Mais il avait foi en la paix jurée.

Le duc en fut informé, et plein de rage il s’écria :

— Comment, celui qui m’enleva mon héritier bien-aimé, a l’audace de venir chevaucher dans mes terres ! Par l’apôtre saint Jacques ! avant qu’il en sorte il s’en repentira.

— Pour Dieu, monseigneur, dirent ses chevaliers, ne l’attaquez pas en ce pays ; car les bourgeois voleraient à son secours. L’occasion n’est pas bonne pour entreprendre une trahison.

— Tant pis pour lui, reprit le duc. Je trouverai un moyen plus sûr pour me venger. Je lui enverrai un salut amical, et lui ferai savoir que je veux l’accompagner en France. Nous serons seize, tous bien armés ; chacun de nous aura un bon poignard d’acier, et si l’occasion se présente de le séparer de sa suite, nous le tuerons.

À l’instant même quinze chevaliers lui jurèrent de l’aider. Mieux leur eût valu n’en rien faire, car la honte en retomba sur eux.

Cependant le comte, sans se douter de rien, chevauche fièrement. Il marche jusqu’à la sombre forêt de Lions. Là sa troupe fait halte dans une clairière. Les paysans des environs leur apportent des vivres ; on dîne, et après dîner tous vont faire un somme sous les arbres.

Guillaume seul ne daigne pas se reposer. Il demande ses armes pour aller chasser dans les environs. Il endosse le haubert, lace le heaume d’acier et ceint l’épée à la poignée incrustée d’or. On lui amène son destrier Alion ; il y monte par l’étrier de gauche, met un écu neuf à son cou et prend en main un épieu fort et affilé, où un gonfanon est attaché par quinze clous d’or.

Il ne se fait accompagner que de deux chevaliers, et va suivre le cours de la rivière.

Le vieux Richard, qui l’avait fait épier pendant toute la journée, se présente inopinément à ses yeux, de l’autre côté de l’eau, accompagné de quinze hardis chevaliers. Quand Guillaume l’aperçoit, il tressaille, et appelant ses deux compagnons, à voix basse il leur adresse ces paroles :

— Barons, que faut-il faire ? Voici Richard-le-roux qui, parce que j’ai tué son fils, me hait plus qu’homme sur terre, quoique nous nous soyons réconciliés et que la paix ait été jurée dans la cathédrale de Tours.

— De quoi le soupçonnez-vous ? demandèrent-ils. Chevauchons toujours et avançons-nous jusqu’au pont. Saluez-le courtoisement et d’un ton d’amitié, et s’il ne vous répond pas de même, fiez-vous à vos armes ; nous ne vous faudrons pas pour tout l’or du monde.

— Grand merci, barons, dit le comte, et il marcha droit au pont, où il arriva le premier.

— Duc, cria-t-il à son ennemi, que Dieu vous protège ! Faut-il que je me tienne en garde contre vous ? Nous nous sommes réconciliés, nous avons juré la paix dans la cathédrale de Tours, et nous nous sommes embrassés aux yeux de cent chevaliers.

— Oui-da, dit Richard, tu sais bien prêcher ; mais ton sermon ne te servira à rien. Tu m’as fait perdre mon fils, l’héritier le plus digne de mes terres, et par saint Jacques ! je ne te laisserai pas partir d’ici sans t’en châtier. Tu n’as aucun secours à attendre ni de Dieu ni des hommes ; personne ne m’empêchera de te faire trancher la tête et d’arracher tous les membres de ton corps.

— Misérable ! répond le comte, que Dieu te maudisse ! Je ne te prise pas plus qu’un chien enragé.

Il pique Alion de ses éperons d’or, et de sa lance atteint Richard au milieu de l’écu qu’il lui perce de part en part. L’acier rompt les mailles du haubert et lui entre dans le flanc gauche, d’où le sang s’échappe à gros bouillons. Le cheval se cabre et jette bas son cavalier. La chûte fut si violente que la pointe aiguë qui termine le heaume, se ficha dans la terre et que deux lacets du casque se rompirent.

Guillaume saute à bas de son cheval et tire son épée : il alait lui couper la tête lorsque les quinze se ruent sur lui.

À voir ainsi le comte accablé par le nombre, mais ripostant vigoureusement de sa bonne épée, on eût eu pitié du noble guerrier. Mais ses compagnons accourent, et du premier coup chacun d’eux abat son adversaire. Dieu combat avec eux, et avec son aide ils en tuent dix ; les cinq autres se mettent à fuir ; ils sont tous blessés.

Guillaume se met à leur poursuite, et leur crie en ricanant :

— Seigneurs barons, par le Dieu du ciel ! comment souffrirez vous cette honte que nous emmenions votre seigneur légitime prisonnier ? Quelle gloire pour vous, si vous parveniez à le délivrer !

— Pour Dieu, merci ! noble Guillaume, répondirent les fuyards. Vous êtes digne d’être roi. Il vous en coûtera peu de nous reduire ; car nos entrailles tombent sur nos arçons, et le moins blessé de nous peut à peine se tenir en selle.

Aussitôt le comte retient son cheval. Du moment qu’ils lui crient merci, il aurait mieux aimé qu’on lui coupât tous les membres que d’en toucher un seul.

Il rebroussa chemin.

Ils dépouillèrent les morts de leurs armes, garottèrent Richard et le lièrent sur un cheval, comme on met un coffre sur un sommier ; puis ils se mirent en route pour le camp.

Leur arrivée mit tout le monde sur pied.

— Oncle Guillaume, fit Bertrand, je vois l’acier de votre épée ensanglanté, et votre écu est entamé ; je suis sûr que vous avez commis une étourderie qui vous a donné bien du mal.

— C’est vrai, beau sire neveu, répondit-il. Quand je suis parti d’ici pour faire une tournée dans le bois, je vous laissai dormir, et n’ai pris avec moi que deux chevaliers. J’ai rencontré le vieux duc Richard avec quinze compagnons, qui me reprocha la mort de son fils et voulut se venger. Mais Dieu était pour nous. Nous en avons tué dix et le reste a pris la fuite. Voici les armes et les chevaux des vaincus, et voilà le duc Richard que je vous amène garotté.

— J’en rends grâces à Dieu, reprit Bertrand. Mais, cher oncle, il me semble que vous faites peu de cas de votre vie.

— Non, dit Guillaume ; mais je veux hardiment employer ma jeunesse, jusqu’à ce que le roi Louis ait recouvré tout son héritage.

Là-dessus ils se remirent en marche, et firent tant qu’ils arrivèrent à la cité d’Orléans, où ils trouvèrent le roi Louis.

Ils lui livrèrent leur prisonnier, qui fut jeté dans un donjon, où il mourut de chagrin et de faiblesse.

Quand le comte Guillaume eut assuré la couronne sur la tête du roi Louis, il laissa celui-ci à Paris et s’en alla à Mosterel sur mer (Montreuil), espérant s’y reposer et chasser en bois et en rivière. Mais son repos fut de courte durée, car les Français se révoltèrent de nouveau et la guerre civile vint brûler les villes et dévaster le pays. Louis ne put y mettre ordre.

Quand la nouvelle en arriva à Guillaume, il crut devenir fou de colère. Il appela Bertrand et lui dit :

— Seigneur neveu, pour l’amour de Dieu, que me conseillez-vous ? Le roi, notre seigneur, vient de perdre ses domaines.

— Ne vous occupez pas de lui, répondit Bertrand ; quittons la France et ce roi sans cervelle ; jamais il ne saura conserver un pied de son héritage.

— Ne parlez pas ainsi, dit Guillaume ; je veux consacrer ma jeunesse à son service.

Il manda ses hommes et ses amis, qui se hâtèrent d’accourir à Paris où Louis se trouvait. Guillaume recommença la guerre, et quand il vit qu’il ne pourrait la soutenir dans ce pays, parce qu’il s’y trouvait trop d’ennemis mortels du roi, il emmena le jeune monarque à Laon.

Il le recommanda aux gens de la ville et alla attaquer les ennemis du dehors. Il rasa leurs camps et leurs forteresses, et au bout d’un an il les avait si durement menés qu’il contraignit quinze comtes d’aller à la cour et de prêter serment de fidélité au roi Louis de France.

Puis il donna sa sœur en mariage au roi et le rendit riche et puissant.

Quand Louis fut puissant, il n’en sut aucun gré au comte Guillaume.