Gustave/01

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C. O. Beauchemin et Fils (p. 5-11).

GUSTAVE
ou
UN HÉROS CANADIEN

CHAPITRE PREMIER

départ de montréal


Sur les bords enchanteurs du fleuve Saint-Laurent, et à quelques milles plus bas que le Sault Saint-Louis, qui forme une barrière infranchissable à la navigation océanique, est située la ville de Montréal.

En arrière, s’élève le Mont-Royal, nom qui lui fut donné par Jacques Cartier lorsque, pour la première fois, ce grand navigateur vint aborder à Hochelaga.

Cette ville est la métropole du Canada et a acquis son importance autant par sa position géographique que par l’activité et l’esprit d’entreprise de ses habitants. Chaque année, dès le retour de la navigation, Montréal voit entrer dans son port, un des plus beaux de l’Amérique, des centaines de navires qui viennent y apporter les produits de l’étranger en échange des richesses multiples dont le sol du Canada est si prodigue.

Ses édifices, ses entrepôts, ses magasins sont renommés pour la beauté de leur architecture, leur élégance et leurs vastes proportions. Ils sont comme autant de monuments qui attestent la richesse de ses négociants et l’habileté de ses ouvriers.

On admire aux environs de la ville un grand nombre de châteaux et de villas élégantes entourés de magnifiques jardins, dont la luxuriante végétation en rehausse la richesse et la beauté.

Par une belle matinée du mois d’août, un jeune homme se dirigeait vers le jardin attenant à la maison de ses grands parents. Sa stature au-dessus de la moyenne, son maintien calme et réfléchi, son front large et découvert, ses traits déjà accentués, tout en lui laissait entrevoir une intelligence d’élite et une fermeté de caractère peu commune.

Arrivé près d’une vigne, dont les branches entrelacées formaient une charmante tonnelle, il s’assit sur un banc placé au-dessous. Le soleil, déjà haut, commençait à lancer ses rayons les plus brûlants, et les petits oiseaux se réfugiaient sous l’épais feuillage des pommiers et des pruniers, dont les branches pliaient sous le poids des fruits ; une brise légère tempérait agréablement la chaleur, et chaque souffle de ce zéphir rafraîchissant était suivi du bruissement des feuilles et des chants joyeux de ces petits êtres ailés qui voulaient, sans doute, par leurs douces mélodies, reconnaître ce bienfait de leur créateur.

Plongé dans une mélancolique rêverie, ce jeune homme paraissait insensible à ce magnifique spectacle de la nature ; il ne semblait pas même faire attention au livre qu’il tenait ouvert, ses yeux qu’il laissait errer vaguement de côté et d’autre, se reposèrent enfin sur une statue de la sainte Vierge, placée sur un piédestal au milieu d’un massif de fleurs.

À cette vue, des larmes abondantes s’échappèrent de ses yeux et il s’écria avec amertume :

— L’heure du départ va sonner ! Il faut donc que je vous quitte, grands parents qui avez pris tant de soin de mon enfance ; encore quelques jours, quelques heures peut-être, et il me faudra vivre avec un père, bien cher à mon cœur, il est vrai, mais qui a eu le malheur de renier la religion de ses ancêtres, religion dans laquelle moi, son fils, j’ai juré de vivre et de mourir. Que l’avenir me paraît sombre. Ô Marie, ma bonne mère, maintenant, plus que jamais, j’ai besoin de votre maternelle protection, venez à mon secours et ne m’abandonnez pas.

La tête du jeune homme était penchée sur sa poitrine, et les sanglots qui oppressaient son cœur disaient assez combien grande était sa douleur, combien étaient pénibles les pensées qui dominaient son esprit.

Sa profonde préoccupation l’empêcha de voir un vénérable vieillard qui se dirigeait vers lui ; lui aussi paraissait triste et abattu : une douloureuse nouvelle avait évidemment brisé deux cœurs à la fois.

Arrivé près de Gustave, le vieillard le regarda quelques instants en silence, puis, lui mettant la main sur l’épaule, il lui dit :

— Console-toi, cher enfant, Dieu le veut et il faut se soumettre à sa volonté sainte. La séparation est cruelle pour nous, il est vrai, mais elle ne durera pas toujours.

À la vue du vieillard, Gustave se jette dans ses bras.

— Grand papa, lui dit-il d’une voix entrecoupée de sanglots, il faut donc que je vous quitte !

— Hélas ! cher enfant, répond le vieillard ému, oui, ta mère vient d’arriver et t’attend. Il est pénible de se séparer quand on s’est fait une si douce habitude de vivre ensemble, mais, qui sait ? Dieu, dont les décrets sont impénétrables, veut peut-être, dans sa miséricorde infinie, se servir de toi pour ramener à lui ton malheureux père : cette pensée doit nous consoler et te soutiendra. Viens, essuie tes larmes, n’augmente pas ma douleur et celle de ta grand’mère par la vue de ta peine.

En entrant dans la maison, Gustave voit sa mère occupée aux derniers préparatifs du départ ; cette vue ravivant en lui les angoisses de la séparation, il se jette dans les bras de sa grand’mère en s’écriant :

— Ah ! bonne grand’maman, il faut donc que je m’éloigne de vous, et peut-être pour ne plus vous revoir !

— Ne parle pas ainsi, mon enfant, il est vrai que tu dois partir, et tu sais que ce départ me cause beaucoup de peine. Je me console cependant par la pensée que tu pourras venir nous voir avant longtemps. Tu sais que ton grand’père et moi, nous avons fait tout notre possible pour te donner une bonne éducation et t’assurer un bel avenir ; nous nous sommes efforcés de faire de toi un bon chrétien et un fervent catholique. Dieu a béni nos efforts et nous sommes contents de toi. Cher enfant, c’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, tu as atteint ta quinzième année ; tous les ans, à pareille date, nous étions heureux de te témoigner notre amour par de petits cadeaux ; hier encore, nous avons acheté les objets que tu vois sur cette table. Prends-les, ils seront pour toi un souvenir de cette journée où tu fus enlevé à notre tendresse ; puissent ces souvenirs te faire conserver notre mémoire et te sauvegarder : conserve les bons principes que nous t’avons inculqués, n’oublie jamais Dieu, ta religion, ta famille et ton pays. J’avais espéré te voir grandir avec nous, mais Dieu en a décidé autrement ; cependant mon cœur me dit que tu ne nous oublieras point et que notre souvenir te rendra inébranlable dans ta foi, que tes convictions religieuses ne seront pas atteintes par les efforts que l’on pourra faire pour t’engager à renier la sainte Église dans le sein de laquelle nous t’avons élevé.

« Ton père, tu le sais, a désolé notre vieillesse en reniant sa foi pour se laisser entraîner dans l’erreur. Sois notre consolation, cher enfant, en gardant précieusement le don que tu as reçu ; mais si tu dois haïr l’erreur que ton père a embrassée, tu n’en dois pas moins aimer et respecter l’auteur de tes jours : reporte sur lui et sur ta mère l’amour que tu avais pour nous. Souviens-toi toujours que tu dois à ton père, quel que soit l’aveuglement de son esprit, respect et obéissance en tout ce qui n’est pas contraire à la loi de Dieu. Enfin, bien cher enfant, sois toujours fidèle à la prière, ce qui sera ta force et ton soutien. »

La noble dame, épuisée par les efforts qu’elle avait faits pour maîtriser son émotion, n’en put dire davantage, et des larmes abondantes inondaient sa figure, dont le seul aspect inspirait le respect et la vénération.

— Chère bonne maman, dit Gustave, ne vous affligez pas ainsi ; je vous promets de ne jamais oublier les bons conseils et les exemples de vertu que vous m’avez données : je ferai en sorte que vous soyez contente de moi. Si mon père et ma mère le permettent, je viendrai vous voir souvent, sinon, Dieu aidant, je reviendrai à ma vingtième année, soyez-en certaine.

Se dirigeant alors vers la table, il aperçoit un crucifix d’argent et un beau livre doré. Il prend le crucifix en disant :

— Pour vous prouver que je veux tenir ma promesse, je vais vous laisser ce livre que je reviendrai chercher dans cinq ans. Quant à ce crucifix, je l’emporte, il me portera bonheur.

Puis, prenant une plume, il ouvre le livre et écrit sur la première feuille : Je promets, Dieu aidant, de venir te chercher le 6 août 1860. Une larme vint tomber sur la signature comme pour sceller cette promesse.

On annonce, au même instant, l’arrivée de M. le directeur du collège.

Pris à l’improviste et pressés par le court délai qui leur avait été accordé, ni Gustave ni ses grands parents n’avaient pu avertir le bon directeur du départ de son élève ; mais celui-ci, prévenu par des amis de notre héros, avait voulu faire ses adieux au jeune homme, qu’il avait toujours trouvé si docile à sa direction.

Après les compliments d’usage, il s’avance vers Gustave et lui dit :

— J’ai voulu, mon cher ami, venir vous dire adieu avant votre départ. Ne vous affligez pas trop de cette séparation que Dieu, dans ses desseins impénétrables, permet aujourd’hui. Nous devons nous résigner à sa sainte volonté, et si nous éprouvons des peines, il nous faut les accepter avec courage, car pour le chrétien, elles sont le prélude de plus grandes joies. Tenez, cher ami, voici un livre que je vous prie de garder en souvenir de moi : c’est un catéchisme, ou plutôt une série de discussions sur des matières de foi ; vous y verrez toutes les objections que nos frères séparés, les protestants, élèvent ordinairement contre le catholicisme ; c’est de plus, une réfutation complète des faux avancés qu’ils jettent à la face de notre sainte Église. Vous êtes jeune encore pour bien comprendre ce livre, cependant avec l’intelligence que je vous connais, vous pourrez vous en servir facilement pour défendre votre foi. Votre père, auprès duquel vous êtes désormais appelé à vivre, s’efforcera sans doute de vous faire embrasser la doctrine nouvelle qu’il enseigne lui-même et, pour cela, il essaiera de vous faire abandonner les saintes pratiques de notre culte, et détournera le sens des saintes Écritures par l’interprétation erronée qu’il en donnera. Il n’épargnera rien, en un mot, pour vous retirer du sein de l’Église, où vous avez appris à connaître, à aimer Dieu et à le servir. Étudiez bien ce livre, vous y puiserez les connaissances nécessaires pour réfuter les accusations portées contre notre Église catholique, instituée par Jésus-Christ, et qui a triomphé des sophismes, des sarcasmes et d’incessantes persécutions. Soyez bien obéissant à votre père et à votre mère, respectez-les et ne leur causez jamais de peine. Adieu, cher enfant, je promets de penser à vous, chaque jour dans mes prières.

— Merci ! oh merci ! dit Gustave, pour votre bonté et pour l’estime que vous venez de me témoigner. » Et n’en pouvant dire davantage, il se jette aux pieds du bon prêtre pour recevoir sa bénédiction.

— Il est temps de partir, dit madame Dumont, que l’émotion commençait à gagner ; je crois même qu’il est déjà tard. » Et après les adieux, elle sortit en compagnie de Gustave.

Quelques minutes plus tard, ils prenaient tous deux place dans le train qui devait les conduire à Burlington. Six heures après le départ, Gustave entrait dans la maison de son père, qui le reçut à bras ouverts. Une charmante petite fille se précipita vers lui en l’appelant du doux nom de frère, et en lui prodiguant mille caresses.

Le pauvre enfant, le cœur gros encore de la cruelle séparation du matin, répondait de son mieux à ces marques d’amitié ; mais bientôt, brisé par toutes les émotions de cette journée, il demanda à ses parents la permission de se retirer dans sa chambre.