Gustave/28

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C. O. Beauchemin et Fils (p. 347-374).

CHAPITRE XXVIII

heureux dénouement. épisode d’emily.


Deux mois plus tard, M. Dumont, n’ayant pu se placer avantageusement à Montréal, crut devoir se rendre aux demandes réitérées de M. Lewis qui, dans ses lettres, ne cessait de le solliciter de revenir à Saint-Louis.

Dans l’une d’elles, il avait ajouté : « Il y va du bonheur de ma fille, et votre méchant Gustave y est pour quelque chose. »

— Serait-il possible d’espérer une union aussi brillante pour notre fils ? dit M. Dumont à son épouse.

— Le cher enfant le mérite bien, dit cette dernière ; cette demoiselle, que j’ai eu le temps de bien connaître, est un modèle de vertu.

— N’en parlons pas à Gustave pour le moment ; nous le laisserons libre dans son choix.

— Qui est tout fait, d’après moi, dit Mme Dumont en souriant, mais qu’il n’ose espérer, vu les circonstances.

— Je vais en parler à mon père et à ma mère, dit M. Dumont ; il m’en coûte de quitter cette ville, j’aimerais vivre toujours auprès d’eux ; mais il y va non seulement du bonheur de notre cher fils, mais encore du nôtre.

Les bons vieillards furent du même avis. Va, mon fils, lui avaient-ils dit : nous ne sommes pas assez égoïstes pour vous avoir toujours auprès de nous. Votre bonheur nous est aussi cher qu’à vous. Ce que nous vous demandons, c’est de venir nous voir de temps à autre.

La veille de leur départ, Gustave reçoit une lettre datée de Saint-Louis. Il l’ouvre et pousse un cri de joie en voyant la signature.

— Une lettre de George et Arthur Williams, dit-il.

Elle était ainsi conçue :

« Bien-aimé frère,

« Nous t’appelons frère, nous ne pouvons trouver d’autre nom pour te parler et te dire tout l’ennui que nous avons éprouvé depuis que tu nous as quittés. Nous arrivions à Saint-Louis dans l’espérance de t’y trouver. Aussi, en mettant le pied dans cette ville, nous nous sommes dirigés vers la demeure de M. Lewis, dont tu nous as parlé, pour savoir si tu étais encore chez lui. Quel ne fut pas notre désappointement en apprenant que tu étais rendu à Montréal avec toute ta famille. Nous comprenons que les intérêts les plus chers te retiennent avec tes bons parents ; nous avons cru cependant que tu pouvais venir te fixer à Saint-Louis, où notre père vient d’acheter de bonnes propriétés et a ouvert pour nous une maison de gros où nous commençons à faire un assez bon commerce. Eh bien, le croiras-tu ? nous t’avons mis pour un tiers dans les profits ; ainsi tu es notre associé et si tu veux que les affaires marchent bien et ne pas être froissé dans tes droits, tu ferais bien de venir y veiller toi-même, tout en te donnant le plaisir d’aller plusieurs fois l’année voir tes bons parents, ce qui te permettrait de te donner un peu à ceux qui t’aiment comme leur frère, et qui n’oublieront jamais qu’ils te doivent la vie et une éternelle reconnaissance. Nous espérons donc recevoir au plus tôt une réponse favorable. Avec nos saluts à toute la famille, crois-nous tes amis, non, tes frères,

« George et Arthur Williams. »

— Chers bons amis, se dit Gustave ; quelle générosité de leur part !

— Veuillez donc lire cette lettre, dit Gustave un peu plus tard, en la présentant à son père.

Un sourire de satisfaction éclaira la figure de M. Dumont pendant qu’il en faisait la lecture.

— Eh bien ! mon père, qu’en pensez-vous ?

— Ce sont des amis sincères et généreux qui t’offrent un brillant avenir. Comme nous devons retourner à Saint-Louis dans quelques jours, tu ferais bien de ne pas refuser une telle marque de reconnaissance de leur part.

— Je vais leur écrire immédiatement que nous serons à Saint-Louis sous peu, tout en les remerciant de leur bonne volonté à mon égard.

— Oui, ce sera mieux ; il ne fout pas oublier M. Lewis qui, je n’en doute pas, sera heureux d’apprendre cette bonne nouvelle.

La réponse de Gustave, toute pleine de reconnaissance et d’amitié, fut expédiée une heure plus tard.

Notre famille se prépare pour le retour à Saint-Louis, et après des adieux touchants et des promesses de revenir souvent, elle se rend à cette dernière ville.

Aussitôt après son arrivée, M. Lewis confia a M. Dumont la charge de surintendant de sa grande manufacture.

— Nous verrons pour Gustave dans quelques jours, dit-il en souriant.

— Veuillez lire cette lettre, monsieur, dit ce dernier ; je n’ai rien voulu décider sans avoir votre approbation.

— Ah ! voilà qui est bien, dit M. Lewis après l’avoir lue. Je connais ces jeunes négociants qui possèdent une des maisons les plus considérables de cette ville. Ils réussissent très bien dans leurs affaires et remplissent leurs obligations avec honneur. Mon dessein était de vous garder avec moi, mais en acceptant de devenir associé des frères Williams, vous deviendrez une de mes meilleures pratiques, ce qui sera mieux.

Clara et Alice (cette dernière avait pris le devant pour entrer au couvent dès l’ouverture des classes), entraient au même instant.

L’éclair de joie qui illumina la figure de Clara en apercevant Gustave, n’échappa point à celui-ci, ni à M. Lewis :

— Allons, dit M. Lewis en souriant, il paraît que ma fille est contente de vous revoir.

— Pas plus que moi, dit Gustave en tendant la main à Clara ; j’espère, mademoiselle, que vous ne me garderez pas rancune de n’être pas revenu aussi vite que je l’aurais désiré.

— Je suis très heureuse de vous revoir, dit cette dernière en lui remettant son salut.

La journée suivante, Gustave se rendit chez ses amis. En entrant, il est frappé de l’étendue de cet entrepôt, de la quantité des marchandises et du nombreux personnel, ainsi que de l’ordre qui règne partout dans cette maison où il doit entrer comme associé.

— Ce n’est pas possible, se dit-il ; c’est pourtant bien ici.

George et Arthur, en l’apercevant, s’empressent de venir au-devant de lui.

Ils lui racontent tout ce qui s’était passé depuis le départ de Gustave ; leur voyage de retour ; la décision de leur père de se fixer à Saint-Louis.

— Et j’espère que tu as reçu notre lettre ? dit George.

— Et que tu es venu pour accepter notre proposition, n’est-ce pas ? ajoute Arthur.

— Avez-vous bien réfléchi, chers amis ? Votre générosité à mon égard n’est-elle pas trop grande ?

— Non, non, répondent-ils ensemble, ce n’est rien en comparaison de ce que tu as fait pour nous. Dis-nous que tu acceptes.

— J’aurais grand tort de vous refuser, bien chers amis ; j’essaierai de me rendre digne de la confiance et de l’amitié que vous me témoignez.

Dès le lendemain, Gustave entrait dans ses nouvelles fonctions.

Combien nos trois amis aimaient à se rappeler les souvenirs de leur voyage, lorsque, le soir, ils se réunissaient à l’une ou l’autre de leurs demeures, ou qu’ils sortaient de la ville, à cheval, pour aller respirer l’air pur et frais de la campagne.

Plusieurs mois s’écoulèrent sans amener de nouveaux incidents pour ces familles qui n’en formaient qu’une par l’étroite liaison de la plus tendre amitié.

Nos amis réussissaient dans leurs affaires au delà de leurs espérances.

Gustave écrivait toutes les semaines à ses grands parents, qui lui répondaient régulièrement. Deux ou trois fois déjà, en compagnie de George et Arthur, il était allé passé quelques jours avec eux.

Gustave ne se dissimulait pas le sentiment qu’il éprouvait pour Clara, douée de toutes les qualités physiques et morales. Il l’aimait autant qu’on peut aimer, et quoique cette demoiselle semblât le préférer à plusieurs autres prétendants, il n’osait pas lui déclarer ses sentiments.

— Ce serait une ingratitude de ma part de prétendre à une union avec la fille de mon bienfaiteur, se disait-il. Sa condition est trop au-dessus de la mienne.

Un jour George lui remet une lettre de la part de M. Lewis.

Celui-ci lui demandait de passer chez lui à l’instant même pour une affaire importante.

Gustave s’empresse de se rendre à cette invitation. En entrant, il voit que son père et sa mère l’ont déjà devancé, ainsi que M. Williams.

George entre une minute plus tard.

Notre héros ne sait que penser.

— Entrez, Gustave, dit M. Lewis en souriant ; nous avons besoin de vous. Prenez ce siège à coté de moi.

— Et vous, George, ici, dit madame Dumont.

— Je vous ai fait venir, mon cher Gustave, reprend M. Lewis d’un ton sérieux, pour traiter avec vous d’une affaire importante. Je connais votre sentiment à l’égard de Clara, et je sais encore que c’est par délicatesse de votre part que vous n’avez pas voulu prétendre à une union avec elle. Vous savez de plus que plusieurs aspirent à sa main, et tous, quoique de familles riches et influentes de cette ville, ont été refusés. Il m’est inutile de vous dire pourquoi. Eh bien ! venons-en à la question tout de suite. Madame Lewis et moi, connaissant vos qualités, voulons vous l’offrir comme épouse.

Gustave, surpris de cette proposition à laquelle il s’attendait si peu, se lève et regarde fixement M. Lewis sans pouvoir proférer une parole.

Voyant qu’il gardait le silence, M. Lewis reprend d’un ton amical :

— Avez-vous des objections à la proposition que je viens de vous faire ? C’est vrai, j’aurais dû sonder votre opinion avant de faire une pareille demande.

— Je serais trop heureux d’avoir votre demoiselle pour épouse, dit Gustave. Mais y pensez-vous, monsieur ? sa positon… et la mienne.

— Ne parlez pas de position ou de condition, dit M. Lewis joyeux ; je serai trop heureux de pouvoir vous appeler mon fils.

— Mais, monsieur, mademoiselle Clara vou…

— Ma fille sera heureuse de vous confier son bonheur, dit M. Lewis en l’interrompant. Si c’est là votre seule crainte, tout va s’arranger. Se tournant alors du côté de madame Lewis, il ajoute : Faites donc venir notre fille.

Celle-ci entre au salon un instant après.

— Viens ici, chère fille, dit M. Lewis en l’embrassant. Ce méchant Gustave veut savoir si tu l’acceptes pour époux.

La rougeur qui couvre la figure de Clara et la joie qui brille dans ses yeux disent combien cette demande lui est agréable, et, pour toute réponse, elle se jette dans les bras de sa mère.

— Allons, dit M. Lewis, je vois ce qui en est : donnez-vous la main, chers enfants.

Et pour la première fois leurs regards se fixent l’un sur l’autre pour se communiquer leur amour réciproque.

Puis Clara se dirige vers M. et Mme Dumont et les embrasse.

Gustave dit en embrassant madame Lewis :

— Je suis heureux de pouvoir vous appeler ma mère, vous qui l’avez été de cœur depuis longtemps.

George se lève et, après avoir félicité les nouveaux fiancés, se dirige vers Alice, et tous deux s’avancent auprès de M. Dumont.

— À mon tour, dit George, j’ai l’honneur de vous demander la main d’Alice, votre fille ; je vous promets de faire tout en mon pouvoir pour la rendre la plus heureuse des épouses.

— Je vous confie son bonheur, dit M. Dumont avec émotion. Mon Dieu, ajoute-t-il d’une voix tremblante, vous n’abandonnez jamais ceux qui vous servent avec fidélité et amour. Mes chers enfants en donnent une preuve éclatante en ce jour.

— Voilà votre ouvrage, Gustave, dit M. Lewis ; non content d’avoir mon estime, vous avez encore mon unique enfant.

— Dites donc plutôt que nous en avons deux à présent, dit madame Lewis.

Quelques jours plus tard, une longue file de voitures somptueuses se rendait à la cathédrale pour y célébrer à la fois la double union de Gustave et Clara, et de George avec Alice.

Les bons vieillards de Montréal étaient du nombre des convives, ainsi que le vénérable directeur du collège, qui avait bien voulu bénir le mariage de son ancien élève.

Le lendemain des noces, toute la famille, y compris M. et Mme Lewis, descendait à Montréal pour reconduire ces bons vieillards. Les jeunes époux passèrent quelques semaines auprès d’eux.

Il ne manquait plus rien à leur bonheur… Je me trompe, le souvenir d’Emily était toujours présent avec ses amertumes et ses déchirements, et rien ne pouvait en effacer la mémoire.

— Ah ! qui nous dira, répétaient les trois amis que désormais nous appellerons les trois frères, qui nous dira ou est Emily ? ce qu’est devenue notre chère Emily ?

— Eh bien ! cherchons-la et puissions-nous la retrouver et mettre ainsi le comble au bonheur de tous.

Retournons, aimable lecteur, dans une des gorges des montagnes Rocheuses, déjà témoins de tant de souvenirs.

La nuit est très sombre, une nuit sans lune et sans étoiles, obscurcie encore par de gros nuages noirs et menaçants.

Autour d’un grand feu, une centaine de sauvages sont à délibérer sur le sort d’un prisonnier, un blanc, qu’ils ont garrotté et lié au pied d’un arbre.

À la clarté de ce feu, on peut lire le calme et la résolution sur sa figure. Les regards qu’il lance sur ses accusateurs sont ceux du mépris ; ses bras qu’il remue, malgré les liens qui les retiennent, leur portent le défi.

Les gestes et les figures sinistres de ces sauvages, lui font prévoir le sort qui l’attend : cependant, soit répugnance, soit mépris, il garde le silence, son attitude est ferme ; ses lèvres pourtant semblent murmurer une prière.

Les chefs et les vieillards ont parlé et demandé sa mort. Alors ils se tournent vers un jeune chef, remarquable par sa haute stature, son regard fier et intelligent, et lui disent :

— Et toi, Aigle-Bleu, parle selon ta sagesse ; donne-nous ton conseil.

Le jeune chef se lève, et fait quelques pas vers le prisonnier, en lui lançant des regards de haine et de vengeance. Ses bras musculeux se rejettent en arrière, comme mus par un ressort électrique ; puis, se tournant du côté du plus âgé des chefs, il lui dit :

— Père, ta langue n’a jamais prononcé le mensonge et tu n’as jamais parlé en vain ; tes bras se sont toujours levés pour écraser le visage-pâle ; tu n’as jamais demandé ou accordé de grâce. Voilà pourquoi ton nom est respecté par tes ennemis, qui te craignent : il te suffit de parler ou de te montrer pour les mettre en fuite.

« Tu vois là, devant toi, un de tes plus grands ennemis. Pourquoi vient-il te troubler dans tes domaines ? Je le sais, il n’est que l’avant-coureur de ceux de sa race qui veulent t’enlever tes terres, tes bois et ta liberté, qui veulent te refouler toi et les tiens jusqu’à la grande mer ou te mettre sous leurs pieds comme l’esclave.

« Celui-ci va-t-il réussir dans ses desseins ? non, il est en ton pouvoir ; c’est à toi de le fouler à tes pieds, à toi de lui appliquer la torture.

« Ordonne donc que son corps soit percé de flèches, que des fourches de feu labourent ses chairs, et que cette torture soit lente et cruelle, afin de mieux rassasier ta vengeance.

« Père, tu m’as dit : Aussitôt que la Blanche-Colombe pourra cueillir des fleurs dans la prairie ; aussitôt qu’elle pourra courir comme le chevreuil dans les bois, que la médecine aura fait couler le sang dans ses veines, je te la donnerai pour femme, je la prendrai pour ma fille.

« Tu sais que ce temps est arrivé, tu l’as vue et tu as été émerveillé de la couleur de ses joues, tu as été ébloui de la blancheur de son teint, de l’agilité de ses membres et de la grâce de ses mouvements. Ordonne donc qu’elle devienne ma femme ; que demain elle me suive à mon wigwam (tente) ; ordonne encore que la première flèche soit lancée par elle sur ce visage-pâle, afin qu’elle hérite de ta haine contre ceux de sa race, et qu’avec moi elle devienne digne de ta renommée et de ton nom. »

Le vieux chef se lève, sur sa figure se lisent la joie et l’orgueil causés par la harangue de son fils.

En le voyant se lever, les sauvages témoignent beaucoup de respect par leur attitude.

Après avoir promené ses regards sur l’assemblée, le vieux chef dit à son fils :

— Fils, tes paroles sont belles comme les fleurs et tes conseils doux comme le miel. Oui, il sera fait comme tu le demandes. Le prisonnier subira la torture dès le lever du grand astre et la Blanche-Colombe sera ta femme, elle sera ma fille. » Puis, se tournant du côté de son voisin, il ajoute :

— Va, Ours-Blanc, apporte-nous de l’eau de feu (whiskey), nous boirons pour faire circuler la joie dans nos veines et nous enivrer d’avance des plaisirs de demain.

Ours-Blanc se lève et se dirige vers le camp pour exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir. Une ombre se glissait au même instant dans les hautes herbes en évitant tous les points découverts et entrait dans une tente plus grande et plus belle que les autres.

C’était une jeune Indienne aux traits doux et réguliers.

Une autre jeune fille vient à sa rencontre en lui disant :

— Qu’avez-vous à m’apprendre, Indianola ?

— De bien tristes nouvelles. Le grand chef et son conseil viennent de décider que demain, à l’aube du jour, vous serez la femme de votre ravisseur, « Aigle-Bleu, » et que vous devrez le suivre à son « wigwam. » Ils veulent encore que vous soyez la première à torturer un visage-pâle qu’ils viennent de faire prisonnier.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? dit la jeune fille avec désespoir.

— La Blanche-Colombe ne veut donc pas me rendre malheureuse, reprend Indianola ; elle…

Mais elle ne peut continuer, Blanche-Colombe était tombée évanouie dans ses bras.

Indianola s’empresse de la déposer sur une robe de buffle et lui donne les soins les plus tendres.

Au bout de quelques minutes, Blanche-Colombe ouvre les yeux et s’écrie :

— Mon Dieu, sauvez-moi du triste sort qui m’attend.

Puis, tournant ses regards vers sa compagne, elle ajoute :

— Comment fuir d’ici, chère Indianola ? ne voyez-vous pas un moyen de réussir ?

— Oui, répond la jeune Indienne ; je vais sortir et prendre le meilleur coursier de la tribu. Vous le trouverez au pied du grand chêne sous lequel nous nous sommes abritées si souvent. Comptez sur moi ; si je ne suis pas revenue dans une demi-heure, courez au rendez-vous ; faites en sorte de ne pas être vue.

— Prenez deux coursiers, dit Blanche-Colombe saisie d’une idée subite. Allez, chère amie, et que Dieu bénisse votre action.

Indianola sort à pas précipités et est bientôt hors du camp. Blanche-Colombe ou plutôt Emily, car c’était elle, se lève, ajuste ses vêtements, et s’empare d’un long poignard qu’elle cache dans un des plis de sa robe ; puis, se jetant à genoux, elle s’écrie d’une voix suppliante :

— Mon Dieu, vous voyez le danger qui me menace ; ne permettez pas, je vous en conjure, que je sois victime des desseins perfides de ces sauvages qui m’ont enlevée à la tendresse de mes bons parents. Et vous, Vierge Marie, que j’ai eu le bonheur de connaître pendant ma captivité, veuillez m’aider de votre favorable secours. Soyez mon refuge et mon asile dans les dangers que je vais rencontrer. Ah ! conservez en moi cette vertu que vous aimez tant. Oui, je vous le promets, si vous permettez que je puisse me rendre dans une de ces maisons qui vous sont consacrées, j’y passerai le reste de mes jours pour y chanter vos louanges et essayer d’imiter vos vertus. Ah ! je vous en supplie, ne rejetez pas mon humble prière, et prenez pitié de mon abandon. Mon Dieu, je pars d’ici en me confiant en votre bonté, je m’abandonne à votre protection. Soyez mon guide et mon appui.

Fortifiée par cette prière, Emily se lève et se dirige vers l’ouverture de la tente. En sortant, elle éprouve un moment de frayeur, mais ce n’est que pour un instant.

Craignant d’être vue, elle se baisse et se traîne plutôt qu’elle ne marche vers le feu que nous avons déjà vu. Le spectacle qui se présente à ses regards est propre à la glacer d’épouvante.

Tous ces sauvages, qui tantôt décidaient du sort de leur prisonnier, sont étendus ivres-morts, leurs figures sont horribles à voir, pas un d’entre eux ne donne le moindre signe de vie.

— Dieu me favorise, se dit-elle.

Quoiqu’elle puisse compter les battements de son cœur, et qu’elle tremble de tous ses membres, son courage ne la quitte point, elle avance toujours vers le prisonnier qui, les yeux fermés, ne prête aucune attention à ce qui se passe autour de lui.

Emily voit que le temps le plus critique est arrivé, le moindre bruit peut la trahir… elle s’arrête pour prendre haleine et tirer son poignard.

Au même instant, le prisonnier ouvre les yeux et regarde ses ennemis. Emily est en arrière de l’arbre auquel il est attaché et elle entend murmurer la prière suivante :

— Si vous le voulez, ô mon Dieu, votre ange viendra à mon secours.

De peur que la clarté du feu ne la trahisse, elle reste en arrière de l’arbre, avance le bras et cherche avec son poignard les mains du prisonnier pour couper les liens qui les retiennent. Ce dernier a refermé les yeux, mais il les ouvre aussitôt, quelque chose de froid lui a causé un frissonnement dans toute sa chair ; il aperçoit une lame d’acier, fine, brillante qui s’avance… s’avance lentement vers sa poitrine ; son sang se glace dans ses veines et il fait un effort pour se dégager, mais il le réprime aussitôt et se dit :

— Une âme compatissante veut m’épargner la torture et en finir tout de suite avec moi.

Il ferme les yeux de nouveau avec la certitude que dans un instant tout sera fini.

Mais… ô bonheur… le poignard a coupé les liens et ses mains sont libres, le poignard tombe tout près de lui.

Il le ramasse promptement, et une seconde suffit pour dégager ses pieds de leurs entraves.

— Suivez-moi et gardez ce poignard, souffle une voix mélodieuse.

Le prisonnier, qui n’était autre que M. Pepin que nous avons connu à la ville du Lac-Salé, s’empresse d’obéir et se retourne pour suivre son sauveur.

Alors une ombre aux formes gracieuses, couronnée d’une chevelure d’un blond doré, tombant en larges tresses et flottant autour d’une taille svelte et élégante, se présente à sa vue. La grâce et la légèreté de ses mouvements excitent sa surprise et son admiration.

M. Pepin ne peut en croire ses yeux. Il voudrait parler, mais son guide lui fait signe de garder le silence. Malgré l’agilité et la force dont il est doué, c’est avec peine qu’il peut la suivre : il lui semble qu’elle vole, tant sa course est rapide.

— C’est vraiment extraordinaire, se dit-il, et je ne sais que penser ; mais il est arrêté court dans ses réflexions. Son guide vient de monter sur un cheval équipé pour la course.

Un autre cheval est à côté, elle lui dit de s’en emparer.

Il se hâte d’obéir.

— À présent, monsieur, dit Emily, c’est à vous de me protéger ; je me confie à votre honneur et à votre loyauté. Vous devez connaître ce pays mieux que moi, à vous de prendre la direction du fort le plus rapproché. Vite, partons, il y va de votre vie et de la mienne ; le moindre retard peut nous être fatal.

M. Pepin réfléchit et regarde autour de lui pour reconnaître quelques points saillants.

— Suivons cette direction, dit-il.

Alors tous deux lancent leurs chevaux au galop ; mais M. Pepin, craignant pour Emily, commence à ralentir sa course.

— Piquons, piquons plus fort, dit Emily ; ne craignez pas pour moi, je suis habituée à la course. Les sauvages ne tarderont pas à être sur nos pistes.

Ils piquent plus fort et les chevaux dévorent l’espace ; les heures succèdent aux heures… les vallées aux montagnes, les unes et les autres sont passées ; cependant, leurs montures, habituées à ce genre de course, semblent redoubler d’ardeur.

Enfin l’aurore paraît. M. Pepin, ayant pu s’orienter, s’écrie avec joie :

— Encore quelques minutes, et nous aurons atteint un fort situé au delà de cette montagne.

— Dieu soit loué, dit Emily.

— Pourrais-je vous demander, mademoiselle, reprend M. Pepin, comment il se fait que vous soyez dans ce pays, et surtout parmi une tribu de sauvages ? Serait-ce trop me hasarder que de vous demander votre nom ?

— Mon nom est Emily Williams.

— Emily Williams, dites-vous ?

— Oui, monsieur.

— Ciel ! quel bonheur ! s’écrie M. Pepin ; mais nous voici au fort ; entrons : voyez, on s’est aperçu de notre, arrivée, la porte s’ouvre pour nous recevoir.

Ils entrent dans le fort, où ils sont reçus à bras ouverts par le commandant, qui les fait asseoir à sa table, et leur demande comme une faveur de lui faire le récit de leurs aventures.

— Je laisse la parole à mademoiselle, dit M. Pepin.

Emily commence son récit par le départ de sa famille d’Angleterre, sa tendresse pour ses frères George et Arthur, les jours heureux qu’ils avaient passés ensemble ; elle parle aussi de Gustave en termes chaleureux, et elle ajoute :

— Un dimanche matin, je venais de monter à cheval et j’attendais le signal du départ de notre caravane, lorsque tout à coup je me sentis soulevée en l’air et comme emportée par le vent : je gardai cependant ma connaissance et j’essayai de maîtriser mon cheval ; mais tout fut inutile. Quelques secondes après, mon ravisseur se lançait dans la rivière Platte et je m’évanouissais.

« Combien de temps je fus en cet état, je ne pourrais le dire : cependant un temps assez long a dû s’écouler, car lorsque je repris mes sens, j’étais couchée dans une tente ; une jeune Indienne était à côté de moi et me prodiguait les soins les plus tendres.

« J’essayai de parler, mais ma faiblesse était trop grande, une maladie grave s’ensuivit, je fus plusieurs fois sur le point de mourir, et quoique je fusse au lit et incapable de me lever pendant longtemps, cette jeune Indienne me donnait toujours les mêmes soins : on aurait dit une mère veillant sur le berceau de son enfant.

« Mon ravisseur, un jeune chef, du nom de Aigle-Bleu, venait souvent me voir et s’enquérir de mon état. Je pus alors juger de son dessein ; je remerciais Dieu de ma maladie et je lui demandais de me laisser mourir plutôt que de me faire subir un joug aussi odieux.

« Trois mois se sont à peine écoulés depuis que j’entrai en convalescence ; je la vis venir avec frayeur et regret. Durant les promenades que je faisais avec Indianola, nom de cette jeune Indienne, j’appris que mon ravisseur était le fils du grand chef de la tribu ; que cette jeune Indienne était sa fiancée avant mon arrivée. Surprise, je lui demandai pourquoi elle m’avait prodigué des soins aussi tendres, ajoutant que ma mort aurait fait disparaître sa rivale.

— Ma sœur ne comprend pas, me répondit-elle, je sais qu’elle n’aime pas Aigle-Bleu ; aussitôt qu’elle sera bien, elle pourra s’évader et rejoindre ceux de sa race.

« Elle n’avait pas fini de parler que je l’embrassai à plusieurs reprises, et je lui demandai de m’aider à recouvrer la liberté pour rejoindre mes parents.

« Elle me le promit et, dès lors, nos courses à travers les bois et dans les prairies commencèrent, tantôt à cheval, quelquefois à pied, afin de recouvrer mes forces ; l’appétit revint et, avec elle, le courage et l’espérance de réussir.

« Nous avions beau épier une occasion favorable, il ne s’en présentait point. Dieu avait ses desseins, il me fallait un guide pour me conduire ici, où je n’aurais plus à craindre de la part de ces sauvages. Seule, qu’aurais-je fait ? Une fois hors de leur atteinte, où aurais-je dirigé mes pas ? Dieu permit que ce monsieur fût fait prisonnier par celui-là même qui voulait me rendre son esclave, et…

— Pardonnez-moi, si je me permets de vous interrompre, mademoiselle, dit M. Pepin, la figure rayonnante de joie. C’est à moi que vous avez sauvé la vie, en coupant ces liens qui me retenaient à cet arbre ; c’est vous qui m’avez sauvé de la mort la plus horrible, de la torture la plus cruelle ; vous avez même songé à ma liberté en mettant un coursier à ma disposition. Et qu’ai-je fait pour vous ? Je suis trop heureux de pouvoir vous être utile : ne m’épargnez pas, tout ce que je possède en biens de ce monde sera employé, s’il le faut, pour vous faire retrouver votre père, et vos bons frères que j’ai eu…

— Vous les connaissez ? demande Emily d’une voix anxieuse.

— Oui, mademoiselle, j’ai eu le plaisir de les rencontrer plusieurs fois à la ville du Lac-Salé, ainsi que ce jeune Gustave auquel je dois tant de reconnaissance. Quelle joie ils vont éprouver en vous voyant, vous qu’ils pleurent comme morte, eux qui ne pouvaient penser à vous ou parler de vous sans verser des larmes amères ! Quel bonheur pour eux tous ! Je remercie Dieu d’être tombé entre les mains de ces sauvages qui vous retenaient prisonnière. Au moment même où, en voyant ce poignard dirigé par vous vers ma poitrine, je pensais tout fini pour moi, je suis sauvé par vous, et, à mon tour, je puis vous servir à retrouver vos bons parents.

— Les pensez-vous encore en cette ville ?

— Je ne le crois pas ; je sais seulement que M. Dumont et son fils devaient partir sous peu pour Saint-Louis. Quant à votre père, il attendait une occasion favorable pour vendre sa propriété, pour quitter cette ville et abandonner cette secte dont il était dégoûté.

— En ce cas, ils sont peut-être retournés en Angleterre, dit Emily, et comment ferai-je ?…

— Comment vous ferez ? dit vivement M. Pepin ; vous puiserez dans ma bourse qui, Dieu merci, est assez bien garnie. Ainsi, je vous prie de ne pas avoir d’inquiétude à ce sujet.

— Je vous remercie, monsieur, Dieu seul pourra vous le rendre.

— N’est-ce pas à moi plutôt de vous remercier ? À l’heure actuelle, où serais-je ? je frémis à cette seule pensée. On serait à me torturer, à inventer les plus cruels supplices pour me faire souffrir, et vous parlez de remerciements, à moi qui vous dois plus que la vie ?

Ce commandant était chrétien ; des larmes étaient tombées de ses yeux pendant le récit d’Emily.

— Oui, dit-il, je vois dans votre délivrance la sainte protection de Dieu. Comptez sur moi, je vais hâter le départ d’une de mes compagnies pour le fort Laramée, afin de vous servir d’escorte. Là, mon confrère colonel en fera autant pour vous conduire au fort Leavenworth où vous n’aurez plus rien à craindre. Ainsi, dans trois semaines tout au plus, vous serez à Saint-Louis. Je dois ajouter, mademoiselle, que mon épouse sera heureuse de vous servir et d’être votre compagne pendant votre séjour ici. Mais qu’entends-je ? La sentinelle vient de donner le signal d’alarme ! Excusez-moi, je cours voir ce que c’est.

Emily et M. Pepin avaient tressailli en entendant le coup de carabine tiré par la sentinelle. Ils savaient trop bien ce que ce signal voulait dire.

— Aigle-Bleu et ses sauvages ! crie-t-on de toutes parts.

Ils sortent tous deux et se dirigent vers une des meurtrières du fort ; les soldats sont déjà à leurs postes ; les dix canons sont prêts à lancer la mitraille.

Tous, officiers et soldats, n’attendent plus que l’ordre du commandant pour jeter le fer et le plomb sur au delà d’un millier de sauvages montés sur des chevaux et armés de fusils, de haches de guerre et de flèches, et tous poussant des cris et des hurlements féroces.

Emily a remarqué Aigle-Bleu par sa haute stature et ses regards farouches ; elle tremble de tous ses membres et craint l’issue du combat qui va s’engager. Le grand nombre des ennemis lui fait prévoir la destruction du fort et de ses défenseurs.

— Ne craignez point, lui dit M. Pepin, ces canons vont vite les disperser ; mais voici Aigle-Bleu qui s’avance, voyez, il a attaché un linge blanc au bout de sa carabine ; il veut parlementer, je suppose. Allez auprès de l’épouse du commandant ; il ne faut pas qu’Aigle-Bleu vous aperçoive.

— Halte, crie la sentinelle, auprès de laquelle se trouvait le commandant.

Aigle-Bleu avance toujours sans tenir compte de cet ordre.

La sentinelle le met en joue et lâche la détente ; mais le commandant, par un mouvement vif, relève le canon de la carabine, et la balle se perd dans le vide.

Le jeune chef n’arrête pas et se dirige vers le fort.

Alors le commandant ordonne de le laisser entrer.

Aigle-Bleu entre en jetant un regard rapide autour du fort ; le désappointement se lit sur sa figure, parce qu’il ne voit pas celle qu’il cherche ; mais il fait un geste de menace en apercevant M. Pepin.

Ce dernier lui lance un regard de défi.

Aigle-Bleu se tourne vers le commandant et lui dit :

— Blanche-Colombe doit être entrée ici avec cet homme, en désignant M. Pepin.

— Oui, elle est ici.

— Alors mon frère va me les rendre : Blanche-Colombe est ma femme, et ce Français est mon prisonnier.

— Tu mens, dit le commandant avec colère ; si c’est ce que tu veux, va-t’en au plus vite ; j’ai le droit de te retenir prisonnier, pour avoir arrêté et voulu torturer un de ma race. De plus, je t’avertis qu’à la moindre attaque de votre part, je vous ferai tous pendre comme rebelles.

— Ho ! ho ! dit Aigle-Bleu avec dérision, mon frère ne sait donc pas que ma tribu est nombreuse, et que je puis lui infliger le châtiment dont il me menace. Ainsi que mon frère réfléchisse bien.

— Va, et dis à ta tribu que je ne la crains pas ; avertis-la qu’elle fera mieux de retourner paisiblement d’où elle vient.

Aigle-Bleu sort en se mordant les lèvres de dépit.

Pendant que cela se passait, les sauvages faisaient leurs préparatifs pour l’attaque. Une grande quantité de branches sèches était amoncelée au centre de leur camp.

Au retour de leur chef, ils se mettent à lier ces branches par fascines, que plusieurs chargent sur leurs épaules en attendant le signal d’avancer.

— Ils veulent mettre le feu au fort, dit le commandant, et il ajoute d’une voix forte : Attention, chacun à son poste, les voilà qui viennent.

Les sauvages lancent leurs chevaux au galop ; chaque cavalier a une fascine en travers de sa selle. Arrivés à portée de fusil du fort, ils se disposent à former un cercle autour. Aigle-Bleu vole partout pour donner ses ordres. À un signal donné, ils descendent de cheval, jettent leurs fascines devant eux, puis se glissent ventre à terre en les poussant dans la direction du fort.

Le jeune chef en saisit une plus grosse que les autres, et la dirige vers la porte. Ceux des sauvages qui n’ont pas de fascines lancent des milliers de flèches qui viennent tomber dans l’enceinte du fort : les soldats sont obligés de s’adosser aux murs pour les éviter, et attendent avec impatience l’ordre de faire feu.

— J’ai un compte à régler avec celui-là, dit M. Pepin en désignant Aigle-Bleu ; je vous prie de me laisser faire.

— Agissez à votre guise, dit le commandant.

M. Pepin s’empare d’une corde et fait un nœud coulant à chaque bout, puis, se dirigeant vers la porte, il demande au gardien de la lui ouvrir.

— Mais qu’allez-vous faire seul en dehors de ce fort ? demande le commandant ; ces sauvages vont certainement vous tuer.

— Ne craignez pas pour moi, je veux remettre le change à ce jeune chef en vous le livrant comme prisonnier.

La porte s’ouvre juste assez grande pour le laisser passer, et, imitant en cela les sauvages, M. Pepin se baisse dans les hautes herbes et se glisse vers le jeune chef.

Tous les regards le suivent avec anxiété ; la distance qui les sépare diminue toujours. La fascine arrive sur lui, il se jette de côté pour la laisser passer.

Aigle-Bleu ignore sa présence et, abrité derrière sa fascine, son tomahawk serré entre ses dents, il n’arrête pas.

— Halte ! lui dit tout à coup M. Pepin en se levant.

Aigle-Bleu, surpris, se lève et saisit son tomahawk pour terrasser son adversaire qu’il a reconnu ; mais il est trop tard, le nœud coulant est déjà passé sur ses épaules, et ses bras sont fortement serrés contre son corps.

M. Pepin, debout, frémissant, le tire violemment et le jette par terre ; Aigle-Bleu tombe, et le second nœud coulant a lié ses pieds avec une force et une dextérité inouïes.

Alors M. Pepin saisit son pistolet, ajuste Aigle-Bleu en pleine poitrine et lui dit :

— À ton tour tu es mon prisonnier, pas de résistance et surtout pas de bruit, ou c’en est fait de toi.

Puis, passant la corde autour de ses épaules, il l’entraîne vers la porte du fort.

Au même instant, des clameurs épouvantables se font entendre ; plusieurs sauvages se précipitent pour porter secours à leur chef, c’est à qui d’entre eux arrivera le premier ; mais notre Canadien, qui n’est plus qu’à quelques pas de la porte du fort, semble ne pas voir le danger qui le menace ; les flèches sifflent autour de sa tête, mais il avance toujours en traînant son prisonnier.

Deux sauvages sont tout près de lui, le tomahawk levé pour lui fendre le crâne ; alors seulement il se retourne, ajuste son agresseur et l’envoie rouler sur l’herbe ; le second arrive et subit le même soit.

Les autres, en voyant tomber leurs frères, arrêtent et hésitent. M. Pepin en profite et entre dans le fort au milieu des « hourras » et des exclamations de joie des officiers et des soldats qui sortaient en ce moment pour lui porter secours.

— Voilà qui est bien fait, dit le commandant ; ces sauvages, voyant leur chef prisonnier, vont peut être renoncer à leur attaque.

En effet, les fascines sont arrêtées dans leur mouvement, les cris et les hurlements cessent, les flèches sont remises dans leurs carquois, et tous les sauvages se dirigent vers quelques chefs assemblés en conseil.

Aigle-Bleu, la honte et la rage dans le cœur, lance des regards de bête fauve sur ses ennemis ; il menace de sa vengeance le commandant et ses soldats ; M. Pepin, surtout, est l’objet de ses injures. Il se tourne et se retourne pour se débarrasser de ses liens.

Peines inutiles, efforts impuissants, la main qui les a attachés était trop habile.

Une heure se passe, et les sauvages sont encore à délibérer… Enfin trois d’entre eux se détachent du groupe et se dirigent vers le fort.

Le commandant les laisse approcher assez près pour se faire entendre et leur demande ce qu’ils veulent.

— Nous voulons avoir notre jeune chef, répond l’un d’eux.

— Et je veux que vous me rendiez mon fils, ajoute le plus âgé.

— Aigle-Bleu est mon prisonnier, répond le commandant, et je le garderai comme otage tant que Blanche-Colombe et le Français ne seront pas rendus au fort Leavenworth. Sa tête répondra de leur vie et de leur sûreté pendant leur voyage. De plus, tenez-vous pour avertis que si quelque malheur leur arrive, non seulement le corps de Aigle-Bleu sera suspendu à une des tours de ce fort, mais encore je vous poursuivrai partout, et ces canons, que vous voyez sur ces murs, vous donneront la chasse et ne cesseront de tonner que lorsque le dernier de votre tribu aura cessé de vivre. Vous m’avez compris, allez et décidez ce que bon vous semblera.

Les délégués retournent et font connaître la décision du commandant. Les cris et les hurlements se font entendre de nouveau, les sauvages reprennent leurs places, les uns sur des chevaux, les autres en arrière des fascines.

Les uns et les autres diminuent toujours la distance qui les sépare du fort. Au dedans, officiers et soldats, anxieux, regardent tour à tour leurs ennemis et le commandant.

— Feu sur cette canaille, crie ce dernier.

Les six canons tonnent en même temps, un bruit assourdissant fait trembler les murs, une fumée épaisse obscurcit le soleil et des cris perçants se font entendre ; mais bientôt un silence profond, lugubre succède à ce tumulte. Peu à peu, la fumée, montant toujours, vient à disparaître, et un sourire de satisfaction erre sur toutes les lèvres à la vue de ces sauvages se sauvant avec toute la rapidité possible.

Il ne restait plus que les fascines qui sont entrées dans le fort quelques minutes plus tard.

Je n’entrerai point dans plus de détails. Quelques jours après M. Pepin et Emily prenaient la route du fort Laramée sous la protection d’une forte escorte ; puis de là, se rendaient au fort Leavenworth avec une caravane du gouvernement.

On était au salon chez M. Williams. Gustave et George étaient venus passer la soirée avec leurs épouses.

Le souper était prêt, et chacun prenait sa place à table lorsque la cloche sonne.

La porte s’ouvre, et un homme bien mis entre, le sourire sur les lèvres.

M. Pépin ! s’écrient tous les convives.

— Soyez le bienvenu, dit M. Williams en lui tendant la main.

— Je ne suis pas seul, dit M. Pepin d’une voix tremblante : préparez-vous à recevoir une bonne nouvelle ; j’ai une dame avec moi.

— Faites-la entrer, dit M. Williams, qui ne savait que penser ; attendez, je vais ouvrir moi-même.

— Pardon, dit M. Pepin ; permettez-moi de…

Mais au même instant la porte s’ouvre de nouveau, et Emily, toute tremblante, se jette dans les bras de son père.

— Ma fille ! ma fille ! notre chère Emily, s’écrie M. Williams en la serrant sur son cœur et en la couvrant de ses baisers paternels.

George, Arthur, Gustave, Alice et Clara s’empressent d’accourir en s’écriant :

— Emily ! Emily ! grand Dieu ! quel bonheur !

— Oui, c’est bien notre belle et bonne sœur, dirent George et Arthur en l’embrassant.

Emily ne peut proférer une parole ; des larmes de bonheur inondent son visage.

Gustave, Clara et Alice s’avancent à leur tour ; ces dernières embrassent Emily en l’appelant du doux nom de sœur.

M. Pepin est l’objet des plus chaleureuses félicitations ; c’est à qui lui témoignera le plus de reconnaissance.

— Reconnaissance à qui de droit, dit M. Pepin ; lorsque vous saurez ce qui s’est passé, vous verrez que ce n’est pas à moi qu’elle revient, mais bien à votre fille, monsieur, à qui je dois tout, même la vie.

— Vous allez nous raconter tout, dit M. Williams ; mais passons dans la salle à manger, le souper nous attend ; là, nous pourrons nous entendre, tout en apaisant notre appétit.

Emily et M. Pépin sont placés près de M. Williams ; ses frères prennent place vis-à-vis ; Gustave, Clara et Alice viennent ensuite.

— Votre sœur est bien belle, dit Clara à Arthur.

— Et tout en elle nous porte à l’aimer, ajoute Alice : grande, distinguée dans toutes ses manières, elle inspire à la fois l’estime et le respect. Je l’aime déjà comme une sœur.

— Ma chère Emily, dit M. Williams, raconte-nous donc tout ce qui t’est arrivé.

M. Pepin voudra bien nous satisfaire, dit Emily.

— Avec le plus grand plaisir, dit M. Pepin ; vous me permettrez cependant de commencer par ce qui m’est arrivé à moi-même. Vous savez qu’en quittant la ville du Lac-Salé, je devais me rendre à San-Francisco. Là, je fis de bonnes affaires et je parvins à amasser plusieurs milliers de piastres que je plaçai dans une spéculation d’où je réalisai de gros bénéfices. Me voyant assez riche, je résolus de retourner au Canada pour m’y établir.

Une caravane était prête à partir, j’en fis partie. Un soir que nous étions campés dans une des gorges des montagnes Rocheuses, je m’éloignai du camp pour donner la chasse à un ours gris, lorsque tout à coup je me vis entouré par une douzaine de sauvages qui se ruèrent sur moi et me garrottèrent. Je n’eus pas même le temps de me défendre. Après m’avoir lié, ils me traînèrent plusieurs heures de suite. Enfin, ils arrivèrent à leur village et m’attachèrent au pied d’un arbre…

Le reste de son récit, ainsi que celui d’Emily qui suivit, vous le connaissez déjà, cher lecteur.

— Cela surpasse de beaucoup toutes les épreuves que nous avons subies pendant notre voyage, dit Gustave.

— Oui, dit M. Williams. Que Dieu est grand et miséricordieux ! et que je suis heureux, chère Emily ! Tu ne saurais comprendre la joie que je ressens de te revoir, toi que je croyais avoir été emportée et engloutie par le courant de cette rivière dans laquelle tu es tombée ; toi, la vivante image de mon épouse bien-aimée, trop tôt enlevée pour notre bonheur ; toi que je croyais perdue pour toujours. Ah ! je me sens renaître, un horizon plus brillant s’ouvre devant moi, la vie va être plus douce à l’avenir. Oui. chère enfant, je bénis Dieu que tu me sois rendue ; ta présence me rappellera celle que j’ai perdue ; tu consoleras ma vieillesse et me feras espérer de longues années encore.

— Si je vous suis rendue, cher père, dit Emily d’une voix angélique, c’est à Dieu et à la Mère de notre divin Sauveur que je le dois. J’ai eu, durant ma captivité, le bonheur de connaître un peu la sainte religion catholique, grâce à un livre de M. Gustave, non, je puis dire à présent de ce cher frère. Échappé par lui un jour dans la prairie, je le ramassai dans le dessein de le lui remettre, mais, hélas ! le lendemain je me trouvai séparée de vous. Ah ! cher père, si vous connaissiez les délices que j’ai éprouvées chaque fois que je lisais les belles et touchantes prières qui y sont contenues, que j’apprenais à connaître les sublimes doctrines de l’Église catholique qui y sont dévoilées. Si vous saviez combien fut douce ma consolation, lorsque je vis que, là-haut, j’avais une mère en qui je pouvais avoir toute confiance. Cher père, lorsque je me crus perdue sans ressource, qu’il ne me restait plus que quelques heures pour choisir entre un joug odieux et la mort, je me jetai à genoux en m’adressant à cette Mère des affligés, et je lui fis la promesse que si je recouvrais la liberté, je me consacrerais au service de son divin Fils pour le reste de ma vie ; que dans ces maisons ou on aime à honorer et à imiter la Mère du Rédempteur, je passerais mes jours à aider et à soulager les infortunés… Ma prière à été exaucée… Que me reste-t-il à faire, mon père ? À vous de répondre pour moi : mon cœur me dit que vous approuvez d’avance ma promesse, et que vous-même m’appuierez dans ma résolution en me donnant votre consentement.

Tous les assistants avaient admiré la chaleur et la conviction avec lesquelles elle avait prononcé ces paroles ; son attitude respectueuse et suppliante envers son père les avait émus. Seul, M. Williams s’était levé subitement, un tremblement convulsif agitait tous ses membres ; un combat cruel, terrible se livrait en lui.

Emily, les mains serrées contre son cœur, comme pour en arrêter les palpitations, regardait fixement son père. Un silence long et solennel s’ensuivit.

Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi. Enfin, M. Williams, comme pris d’une résolution subite, tend ses bras vers Emily et lui dit :

— Viens dans mes bras, ma bien-aimée. Oui, chère fille, je t’approuve dans ta résolution de te consacrer à Dieu, et dans ta promesse d’embrasser la religion catholique. Moi aussi, je veux faire partie de cette Église qui procure tant de bonheur. Toute autre religion n’est qu’illusion et vanité.

— Et moi, dit Arthur avec émotion, je veux imiter ma noble sœur. Je vais entrer dans un séminaire pour apprendre à connaître cette religion sainte : puis, si Dieu m’accorde cette faveur, je dévouerai ma vie pour le salut de ces pauvres enfants de la forêt, qui ne sont aussi cruels que parce qu’ils ne connaissent pas mieux.

Mais, je m’arrête, je craindrais, dans le cas contraire, avoir à enregistrer la perte de l’un ou de l’autre de ces êtres excellents, de ces âmes d’élite que l’on rencontre si rarement sur cette terre. Le bonheur parfait existe et se trouve seulement avec Dieu dans la patrie céleste.

Je vois le sceptique et quelques savants se rire de la pensée, ou plutôt de la vérité exprimée dans cette dernière ligne. À leur sourire, je répondrai avec cet illustre philosophe, plus savant que le plus savant d’entre eux. Voici ce qu’il dit :

Le principe de continuité, fondement de la science moderne, exige la continuation des choses, puisque rien n’est anéanti.

La continuation des choses, scientifiquement démontrée impossible dans l’univers actuel, qui doit nécessairement finir, exige un univers invisible qui lui succède.

Donc, le principe fondamental de la science moderne exige et prouve l’existence de l’univers invisible, d’une vie future qui continue la vie actuelle de l’homme.

Une lumière infaillible, la conscience morale, l’idée de la justice éternelle, souveraine, nous montre la réalité, la nécessité de la vie future, de la vie de l’âme séparée du corps, aussi sûrement que la lumière du soleil nous révèle l’existence des mondes matériels.

Avec cette pensée, cher lecteur, je prends congé de vous.


FIN.