Hérésies artistiques

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(pp. 127-128).



HÉRÉSIES ARTISTIQUES.



L’ART POUR TOUS.


Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée s’enveloppe de mystère. Les religions se retranchent à l’abri d’arcanes dévoilés au seul prédestiné : l’art a les siens.

La musique nous offre un exemple. Ouvrons à la légère Mozart, Beethoven ou Wagner, jetons sur la première page de leur œuvre un œil indifférent, nous sommes pris d’un religieux étonnement à la vue de ces processions macabres de signes sévères, chastes, inconnus. Et nous refermons le missel vierge d’aucune pensée profanatrice.

J’ai souvent demandé pourquoi ce caractère nécessaire a été refusé à un seul art, au plus grand. Celui-là est sans mystère contre les curiosités hypocrites, sans terreur contre les impiétés, ou sous le sourire et la grimace de l’ignorance et de l’ennemi.

Je parle de la poésie. Les Fleurs du mal, par exemple, sont imprimées avec des caractères dont l’épanouissement fleurit à chaque aurore les plates-bandes d’une tirade utilitaire, et se vendent dans des livres blancs et noirs, identiquement pareils à ceux qui débitent de la prose du vicomte du Terrail ou des vers de M. Legouvé.

Ainsi les premiers venus entrent de plain-pied dans un chef-d’œuvre, et depuis qu’il y a des poëtes, il n’a pas été inventé, pour l’écartement de ces importuns, une langue immaculée, — des formules hiératiques dont l’étude aride aveugle le profane et aiguillonne le patient fatal ; — et ces intrus tiennent en façon de carte d’entrée une page de l’alphabet où ils ont appris à lire !

Ô fermoirs d’or des vieux missels ! ô hiéroglyphes inviolés des rouleaux de papyrus !

Qu’advient-il de cette absence de mystère ?

Comme tout ce qui est absolument beau, la poésie force l’admiration ; mais cette admiration sera lointaine, vague, — bête, elle sort de la foule. Grâce à cette sensation générale, une idée inouïe et saugrenue germera dans les cervelles, à savoir, qu’il est indispensable de l’enseigner dans les colléges, et irrésistiblement, comme tout ce qui est enseigné à plusieurs, la poésie sera abaissée au rang d’une science. Elle sera expliquée à tous également, égalitairement, car il est difficile de distinguer sous les crins ébouriffés de quel écolier blanchit l’étoile sibylline.

Et de là, puisque à juste titre est un homme incomplet celui qui ignore l’histoire, une science, qui voit trouble dans la physique, une science, nul n’a reçu une solide éducation s’il ne peut juger Homère et lire Hugo, gens de science.

Un homme, — je parle d’un de ces hommes pour qui la vanité moderne, à court d’appellations flatteuses, a évoqué le titre vide de citoyen, — un citoyen, et cela m’a fait penser parfois, confesser, le front haut, que la musique, ce parfum qu’exhale l’encensoir du rêve, ne porte avec elle, différente en cela des aromes sensibles, aucun ravissement extatique : le même homme, je veux dire le même citoyen, enjambe nos musées avec une liberté indifférente et une froideur distraite, dont il aurait honte dans une église, où il comprendrait au moins la nécessité d’une hypocrisie quelconque, et de temps à autre lance à Rubens, à Delacroix, un de ces regards qui sentent la rue. — Hasardons, en le murmurant aussi bas que nous pourrons, les noms de Shakespeare ou de Gœthe : ce drôle redresse la tête d’un air qui signifie : « Ceci rentre dans mon domaine ! »

C’est que, la musique étant pour tous un art, la peinture un art, la statuaire un art, — et la poésie n’en étant plus un (en effet, chacun rougirait de l’ignorer, et je ne sais personne qui ait à rougir de n’être pas expert en art), on abandonne musique, peinture et statuaire aux gens du métier, et comme l’on tient à sembler instruit, on apprend la poésie.

Il est à propos de dire ici que certains écrivains, maladroitement vaillants, ont tort de demander compte à la foule de l’ineptie de son goût et de la nullité de son imagination. Outre « qu’injurier la foule, c’est s’encanailler soi-même », comme dit justement Charles Baudelaire, l’inspiré doit dédaigner ces sorties contre le Philistin : l’exception, toute glorieuse et sainte qu’elle soit, ne s’insurge pas contre la règle, et qui niera que l’absence d’idéal ne soit la règle ? Ajoutez que la sérénité du dédain n’engage pas seule à éviter ces récriminations ; la raison nous apprend encore qu’elles ne peuvent être qu’inutiles ou nuisibles : inutiles, si le Philistin n’y prend garde ; nuisibles, si, vexé d’une sottise qui est le lot de la majorité, il s’empare des poëtes et grossit l’armée des faux admirateurs. — J’aime mieux le voir profane que profanateur. — Rappelons-nous que le poëte (qu’il rhythme, chante, peigne, sculpte) n’est pas le niveau au-dessous duquel rampent les autres hommes ; c’est la foule qui est le niveau, et il plane. Sérieusement avons-nous jamais vu dans la Bible que l’ange raillât l’homme, qui est sans ailes ?

Il faudrait qu’on se crût un homme complet sans avoir lu un vers d’Hugo, comme on se croit un homme complet sans avoir déchiffré une note de Verdi, et qu’une des bases de l’instruction de tous ne fût pas un art, c’est-à-dire un mystère accessible à de rares individualités. La multitude y gagnerait ceci qu’elle ne dormirait plus sur Virgile des heures qu’elle dépenserait activement et avec un but pratique, et la poésie, cela qu’elle n’aurait plus l’ennui, — faible pour elle, il est vrai, l’immortelle ! — d’entendre à ses pieds les abois d’une meute d’êtres qui, parce qu’ils sont savants, intelligents, se croient en droit de l’estimer, quand ce n’est point de la régenter.

À ce mal, du reste, les poëtes, et les plus grands, ne sont nullement étrangers.

Voici.

Qu’un philosophe ambitionne la popularité, je l’en estime. Il ne ferme pas les mains sur la poignée de vérités radieuses qu’elles enserrent ; il les répand, et cela est juste qu’elles laissent un lumineux sillage à chacun de ses doigts. Mais qu’un poëte — un adorateur du beau inaccessible au vulgaire — ne se contente pas des suffrages du sanhédrin de l’art, cela m’irrite, et je ne le comprends pas.

L’homme peut être démocrate, l’artiste se dédouble et doit rester aristocrate.

Et pourtant nous avons sous les yeux le contraire. On multiplie les éditions à bon marché des poëtes, et cela au consentement et au contentement des poëtes. Croyez-vous que vous y gagnerez de la gloire, ô rêveurs, ô lyriques ? Quand l’artiste seul avait votre livre, coûte que coûte, eût-il dû payer de son dernier liard la dernière de vos étoiles, vous aviez de vrais admirateurs. Et maintenant cette foule qui vous achète pour votre bon marché vous comprend-elle ? Déjà profanés par l’enseignement, une dernière barrière vous tenait au-dessus de ses désirs, — celle des sept francs à tirer de la bourse, — et vous culbutez cette barrière, imprudents ! Ô vos propres ennemis, pourquoi (plus encore par vos doctrines que par le prix de vos livres, qui ne dépend pas de vous seuls) encenser et prêcher vous-mêmes cette impiété, la vulgarisation de l’art ! Vous marcherez donc à côté de ceux qui, effaçant les notes mystérieuses de la musique, — cette idée se pavane par les rues, qu’on ne rie pas, — en ouvrent les arcanes à la cohue, ou de ces autres qui la propagent à tout prix dans les campagnes, contents que l’on joue faux, pourvu que l’on joue. Qu’arrivera-t-il un jour, le jour du châtiment ? Vous aussi, l’on vous enseignera comme ces grands martyrs, Homère, Lucrèce, Juvénal !

Vous penserez à Corneille, à Molière, à Racine, qui sont populaires et glorieux ? — Non, ils ne sont pas populaires : leur nom peut-être, leurs vers, cela est faux. La foule les a lus une fois, je le confesse, sans les comprendre. Mais qui les relit ? Les artistes seuls.

Et déjà vous êtes punis : il vous est arrivé d’avoir, parmi des œuvres adorables ou fulgurantes, laissé échapper quelques vers qui n’aient pas ce haut parfum de distinction suprême qui plane autour de vous. Et voilà ce que votre foule admirera. Vous serez désespérés de voir vos vrais chefs-d’œuvre accessibles aux seules âmes d’élite et négligés par ce vulgaire dont ils auraient dû être ignorés. Et s’il n’en était ainsi déjà, si la masse n’avait défloré ses poëmes, il est certain que les pièces auréolaires d’Hugo ne seraient pas Moïse ou Ma fille, va prier…, comme elle le proclame, mais le Faune ou Pleurs dans la nuit.

L’heure qui sonne est sérieuse : l’éducation se fait dans le peuple, de grandes doctrines vont se répandre. Faites que, s’il est une vulgarisation, ce soit celle du bien, non celle de l’art, et que vos efforts n’aboutissent pas — comme ils n’y ont pas tendu, je l’espère — à cette chose, grotesque si elle n’était triste pour l’artiste de race, le poëte ouvrier.

Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter.

Ô poëtes, vous avez toujours été orgueilleux ; soyez plus, devenez dédaigneux !

STÉPHANE MALLARMÉ.