Aller au contenu

Héraclius empereur d’Orient

La bibliothèque libre.


Héraclius, empereur d’Orient
Tragédie

À MONSEIGNEUR SEGUIER[1],
chancelier de france
Monseigneur,

Je sais que cette tragédie n’est pas d’un genre assez relevé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux et que, pour offrir quelque chose à V. Grandeur qui n’en fût pas entièrement indigne, j’aurois eu besoin d’une parfaite peinture de toute la vertu d’un Caton ou d’un Sénèque ; mais comme je tâchois d’amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs que j’ai reçues de vous m’ont donné une juste impatience de les publier, et les applaudissements qui ont suivi les représentations de ce poëme m’ont fait présumer que sa bonne fortune pourrait suppléer à son peu de mérite. La curiosité que son récit a laissé dans les esprits pour sa lecture m’a flatté aisément, jusques à me persuader que je ne pouvois prendre une plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis redevable, et j’ai précipité ma reconnaissance quand j’ai considéré qu’autant que je la différerois pour m’en acquitter plus dignement, autant je demeurerois dans les apparences d’une ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand même les dernières obligations que je vous ai ne m’auroient pas fait cette glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument que les intérêts de ma propre réputation m’en imposoient une très-pressante[2] nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne la porte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse et où l’on ne se défie avec raison de ce qu’en dit la voix publique, parce qu’aucun d’eux n’y fait connoître l’honneur que j’ai d’être connu de vous. Cependant on sait par toute l’Europe l’accueil favorable que V. Grandeur fait aux gens de lettres ; que l’accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de l’esprit élèvent au-dessus du commun ; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu’ils valent ; et qu’enfin nos plus belles muses, que feu Mgr le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa main pour en composer un corps tout d’esprits, seroient encore inconsolables de sa perte, si elles n’avoient trouvé chez V. Grandeur la même protection qu’elles rencontraient chez Son Éminence. Quelle apparence donc qu’en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu’un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n’y portent les assurances de l’état que vous en faites dans les hommages qu’il vous en doit ? Trouvez bon, Monseigneur, que celui-ci, plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que, pour affermir ce peu de réputation qu’ils m’ont acquis, il tire mes lecteurs d’un doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces : de sorte que quand votre vertu ne me donneroit pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serois le plus ingrat de tous les hommes si je n’étois toute ma vie très-véritablement,

MONSEIGNEUR,
Votre très humble, très obéissant
et très fidèle serviteur,
Corneille.

AU LECTEUR

Voici une hardie entreprise sur l’histoire, dont vous ne reconnaîtrez aucune chose dans cette tragédie que l’ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas, et Héraclius. J’ai falsifié la naissance de ce dernier, mais ce n’a été qu’en sa faveur et pour lui en donner une plus illustre, le faisant fils de l’empereur Maurice, bien qu’il ne le fût que d’un préteur d’Afrique de même nom que lui. J’ai prolongé la durée de l’empire de son prédécesseur de douze années et lui ai donné un fils, quoique l’histoire n’en parle point, mais seulement d’une fille nommée Domitia, qu’il maria à un Priscus ou Crispus[3]. J’ai prolongé de même la vie de l’impératrice Constantine ; et comme j’ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huit, je n’ai fait mourir cette princesse que quinzième année de sa tyrannie, quoiqu’il l’eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la[4] cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j’ai prise : l’événement l’a assez justifiée et les exemples des anciens que j’ai rapportés sur Rodogune[5] semblent l’autoriser suffisamment ; mais, à parler sans fard, je ne voudrois pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C’est beaucoup hasarder, et l’on n’est pas toujours heureux ; et, dans un dessein de cette nature, ce qu’un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l’empereur Maurice et de celle de ses fils, que Phocas faisait immoler à sa vue, rapporte une circonstance très-rare, dont j’ai pris l’occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement[6]. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu’elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d’un des siens qu’on lui avoit donné à nourrir. Maurice reconnut l’échange et l’empêcha par une considération pieuse que cette extermination de toute sa famille étoit un juste jugement de Dieu, auquel il n’eût pas cru satisfaire, s’il eût souffert que le sang d’un autre eût payé pour celui d’un de ses fils. Mais quant à ce qui était de la mère, elle avoit surmonté l’affection maternelle en faveur de son prince, et l’on peut dire que son enfant était mort pour son regard. Comme j’ai cru que cette action était assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire, j’ai fait de cette nourrice une gouvernante. J’ai supposé que l’échange avait eu son effet ; et de cet enfant sauvé par la supposition d’un autre, j’en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j’ai feint que cette Léontine, ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que Maurice avait commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas en faisoit faire, et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran en lui allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J’ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu’il crut ne pouvoir remettre son fils Martian aux mains d’une personne qui lui fût plus acquise, d’autant que ce qu’elle venoit de faire l’avait jetée, à ce qu’il croyoit, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu’il avoit seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d’Héraclius, pour fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian, cependant qu'elle retient le vrai Martian auprès d’elle et le nourrit sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avait confié. Je lui fais prendre l’occasion de l’éloignement de ce tyran, que j’arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses ; et à son retour, je fais qu’elle lui donne Héraclius qu’elle nourrissait comme son fils sous le nom de son Léonce, qu’elle avait exposé pour l’autre. Comme ces deux princes sont grands et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d’épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu’il avait réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu’elle portât par ce mariage le droit et les titres de l’empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la sœur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serais trop long si je voulois ici toucher le reste des incidents d’un poëme si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières afin que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d’obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu’Héraclius passe pour Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu’Héraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce, mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n’en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

On m’a fait quelque scrupule de ce qu’il n’est pas vraisemblable qu’une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre ; à quoi j’ai deux réponses à faire : la première que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l’apparence, pourvu que ce soit hors de l’action, ou, pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fabulam, comme est ici cette supposition d’enfant, et nous donne pour exemple Œdipe, qui ayant tué un roi de Thèbes, l’ignore encore vingt ans après[7] ; l’autre, que l’action étant vraie du côté de la mère, comme je l’ai remarqué tantôt[8], il ne faut plus s’informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoiqu’elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu’elle a de s’en écarter n’est pas une nécessité, et la vraisemblance n’est qu’une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont appuyés de l’histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable et il l’est, selon Aristote, par l’un de ces trois moyens : la vérité, la vraisemblance, ou l’opinion commune[9]. J’irai plus outre, et quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d’avancer que le sujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu’on en compose une d’un ennemi qui tue son ennemi, parce que, bien que cela soit fort vraisemblable, il n’excite dans l’âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches comme d’un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur[10] ; ce qui, n’étant jamais vraisemblable, doit avoir l’autorité de l’histoire ou de l’opinion commune pour être cru : si bien qu’il n’est pas permis d’inventer un sujet de cette nature. C’est la raison qu’il donne de ce que les anciens traitoient presque mêmes sujets[11], d’autant qu’ils rencontraient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres[12], qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre plus au long sur cette matière : j’en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre d’une objection qui détruirait tout mon ouvrage puisqu’elle va en saper le fondement, et non par ambition d’étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne donné-je ici mes opinions qu’à la mode de M. de Montaigne, non pour bonnes, mais pour miennes[13]. Je m’en suis bien trouvé jusqu’à présent mais je ne tiens pas impossible qu’on réussisse mieux en suivant les contraires.



EXAMEN

Cette tragédie a encore plus d’effort d’invention que celle de Rodogune[14] et je puis dire que c’est un heureux original dont il s’est fait beaucoup de belles copies sitôt qu’il a paru : Sa conduite diffère de celle-là[15], en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu’il y en ait pas une de sang-froid, comme celle de Laonice[16]. Elles sont éparses ici dans tout le poëme, et ne font connoître à la fois que ce qu’il est besoin qu’on sache pour l’intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu’Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit ; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu’il appréhende, fait connoître comme en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d’autant plus à presser ce mariage, que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat[17]. C’est par là qu’il instruit les auditeurs de obligation qu’a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce ; et cela sert de fondement à l’offre volontaire qu’il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l’expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l’aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l’instruction qu’elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu’il l’a laissée trop vivre après la mort de l’empereur Maurice, son mari. Il falloit tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui ; mais je n’ai pu avoir assez d’adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte ; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie et qu’il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connaître, au second acte[18], le double échange que sa mère a fait des deux princes[19], est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l’accuse d’avoir révélé le secret d’Héraclius et d’être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie ; pour s’en justifier, elle explique tout ce qu’elle en sait, et conclut que, puisqu’on n’en publie pas tant, il faut que ce bruit ait[20] pour auteur quelqu’un qui n’en sache pas tant qu’elle. Il est vrai que cette narration est si courte qu’elle laisseroit beaucoup d’obscurité si Héraclius ne l’expliquoit plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet ; mais elle n’en pouvoit pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu’elle, et ce peu qu’elle en dit suffit à jeter une lumière parfaite de ces échanges, qu’il n’est pas besoin alors d’éclaircir plus entièrement.

L’artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connoître tout son dessein à Léontine, mais d’une façon qui n’empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n’avoir autre[21] dessein que de tirer d’elle le secret d’Héraclius pour le perdre. L’auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et ne sait qu’en juger ; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu’on avait eus de lui, et délivre l’auditeur d’un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénouement de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l’être.

Le stratagème d’Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat[22], et d’une nature à ne se faire qu’au théâtre, où l’auteur est maître des événements qu’il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas et le fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui réussit ; mais il n’y avoit que moi qui lui pût répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d’Héraclius et sa conduite au supplice ; mais le contraire pouvait arriver ; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en la place publique, pouvait s’en défaire sur l’heure, et se défier de lui et de ses amis, comme de gens qu’il avoit offensés et dont il ne devoit jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu’il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse ; mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses qu’il faut souffrir au théâtre, parce qu’elles ont un éclat dont la surprise éblouit et qu’il ne feroit pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d’avoir fait une pièce d’invention sous des noms véritables ; mais je ne crois pas qu’Aristote le défende, et j’en trouve assez d’exemples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d’Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu’il faut de nécessité que l’une des deux soit entièrement inventée ; l’Iphigénie in Tauris a la mine d’être de même nature ; et l’Hélène, où Euripide suppose qu’elle n’a jamais été à Troie, et que Pâris n’y a enlevé qu’un fantôme qui lui ressembloit, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur[23].

Je n’ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l’ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius[24] ; j’ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice[25] bien qu’il ne le fût[26] que d’un prêteur d’Afrique[27], qui portait même nom que lui. J’ai prolongé de douze ans la durée de l’empire de Phocas[28], et lui ai donné Martian pour fils, quoique l’histoire ne parle que d’une fille nommée Domitia[29], qu’il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l’un avec l’autre par les échanges de Léontine, n’auroient pas été en état d’agir si je ne l’eusse fait régner que les huit ans qu’il régna, puisque, pour faire ces échanges, il falloit qu’ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C’est par cette même raison que j’ai prolongé la vie de l’impératrice Constantine, que je n’ai fait mourir qu’en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu’il l’eût immolée à sa sûreté dès la cinquième ; et je l’ai fait afin qu’elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d’un âge proportionné à celui du prince qu’on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d’un de ses fils, pour mourir au lieu d’Héraclius n’est point vraisemblable ; mais elle est historique, et n’a point besoin de vraisemblance, puisqu’elle a l’appui de la vérité, qui la rend croyable, quelque répugnance qu’y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice[30] ; et je l’ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre[31]. L’empereur Maurice reconnut cette supposition et l’empêcha d’avoir son effet, pour ne s’opposer pas au juste jugement de Dieu, qui vouloit exterminer toute sa famille ; mais quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l’affection maternelle en faveur de son prince ; et comme on pouvait dire que son fils étoit mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu’elle avoit voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l’unité de lieu qu’à Rodogune[32]. La plupart des poëmes qui suivent en ont besoin[33], et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L’unité de jour n’a rien de violenté, et l’action se pourrait passer en cinq ou six heures, mais le poëme est si embarrassé qu’il demande une merveilleuse attention. J’ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l’esprit qu’une étude sérieuse. Elle n’a pas laissé de plaire ; mais je crois qu’il l’a fallu voir plus d’une fois pour en remporter une entière intelligence.


ACTEURS.


PHOCAS, empereur d’Orient[34].

HÉRACLIUS, fils de l’empereur Maurice, cru Martian fils de Phocas, amant d’Eudoxe[35].
MARTIAN, fils de Phocas, cru Léonce fils de Léontine, amant de Pulchérie[36].
PULCHÉRIE, fille de l’empereur Maurice, maîtresse de Martian[37].
LÉONTINE, dame de Constantinople, autrefois gouvernante d’Héraclius et de Martian[38].

EUDOXE, fille de Léontine et maîtresse d’Héraclius[39].

CRISPE, gendre de Phocas.

EXUPÈRE, patricien de Constantinople.

AMYNTAS, ami d’Exupère.

Un page de Léontine[40].

La scène est à Constantinople[41]
HÉRACLIUS,
EMPEREUR D’ORIENT.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


Scène première

PHOCAS, CRISPE.
PHOCAS.

Crispe, il n’est que trop vrai, la plus belle couronne
N’a que de faux brillants dont l’éclat l’environne[42],
Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix,
Jusqu’à ce qu’il le porte, en ignore le poids.
5Mille et mille douceurs y semblent attachées,
Qui ne sont qu’un amas d’amertumes cachées :
Qui croit les posséder les sent s’évanouir
Et la peur de les perdre empêche d’en jouir[43] :
Surtout qui, comme moi, d’une obscure naissance
10Monte par la révolte à la toute-puissance,

Qui, de simple soldat à l’empire élevé,
Ne l’a que par le crime acquis et conservé ;
Autant que sa fureur s’est immolé de têtes,
Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes ;
15Et comme il n’a semé qu’épouvante et qu’horreur,
Il n’en recueille enfin que trouble et que terreur.
J’en ai semé beaucoup, et depuis quatre lustres[44]
Mon trône n’est fondé que sur des morts illustres ;
Et j’ai mis au tombeau, pour régner sans effroi,
20Tout ce que j’en ai vu de plus digne que moi.
Mais le sang répandu de l’empereur Maurice,
Ses cinq fils, à ses yeux envoyés au supplice,
En vain en ont été les premiers fondements,
Si pour m’ôter ce trône ils servent d’instruments[45].
25On en fait revivre un au bout de vingt années :
Byzance ouvre, dis-tu, l’oreille à ces menées ;
Et le peuple, amoureux de tout ce qui me nuit,
D’une croyance avide embrasse ce faux bruit,
Impatient déjà de se laisser séduire
30Au premier imposteur armé pour me détruire,
Qui s’osant revêtir de ce fantôme aimé,
Voudra servir d’idole à son zèle charmé.
Mais sais-tu sous quel nom ce fâcheux bruit s’excite ?

CRISPE

Il nomme Héraclius celui qu’il ressuscite.

PHOCAS

35Quiconque en est l’auteur devait mieux l’inventer :
Le nom d’Héraclius doit peu m’épouvanter ;
Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable,
Pour craindre un grand effet d’une si vaine fable.
Il n’avait que six mois ; et, lui perçant le flanc,

40On en fit dégoutter plus de lait que de sang[46] ;
Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l’âme,
Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme.
Il me souvient encor qu’il fut deux jours caché
Et que sans Léontine on l’eût longtemps cherché :
45Il fut livré par elle, à qui, pour récompense,
Je donnai de mon fils à gouverner l’enfance,
Du jeune Martian, qui, d’âge presque égal,
Étoit resté sans mère en ce moment fatal[47].
Juge par là combien ce conte est ridicule.

CRISPE

50Tout ridicule, il plaît, et le peuple est crédule ;
Mais avant qu’à ce conte il se laisse emporter,
Il vous est trop aisé de le faire avorter.
Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille,
Il vous en plut, Seigneur, réserver une fille,
55Et résoudre dès lors qu’elle aurait pour époux
Ce prince destiné pour régner après vous.
Le peuple en sa personne aime encore et révère
Et son père Maurice et son aïeul Tibère,
Et vous verra sans trouble en occuper le rang,
60S’il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang.
Non, il ne courra plus après l’ombre du frère,
S’il voit monter la sœur sur le trône du père.
Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mars,
Chaque jour, chaque instant, s’offre à mille hasards ;
65Et n’eût été Léonce, en la dernière guerre,
Ce dessein avec lui seroit tombé par terre,
Puisque, sans la valeur de ce jeune guerrier,
Martian demeuroit ou mort ou prisonnier.
Avant que d’y périr, s’il faut qu’il y périsse,

70Qu’il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice,
Et qui, réunissant l’une et l’autre maison,
Tire chez vous l’amour qu’on garde pour son nom.

PHOCAS

Hélas ! De quoi me sert ce dessein salutaire,
Si pour en voir l’effet tout me devient contraire ?
75Pulchérie et mon fils ne se montrent d’accord[48]
Qu’à fuir cet hyménée à l’égal de la mort ;
Et les aversions entre eux deux mutuelles
Les font d’intelligence à se montrer rebelles.
La princesse surtout frémit à mon aspect ;
80Et, quoiqu’elle étudie un peu de faux respect,
Le souvenir des siens, l’orgueil de sa naissance,
L’emporte à tous moments à braver ma puissance.
Sa mère, que longtemps je voulus épargner,
Et qu’en vain par douceur j’espérai de gagner,
85L’a de la sorte instruite ; et ce que je vois suivre
Me punit bien du trop que je la laissai vivre.

CRISPE

Il faut agir de force avec de tels esprits,
Seigneur ; et qui les flatte endurcit leurs mépris :
La violence est juste où la douceur est vaine.

PHOCAS

90C’est par là qu’aujourd’hui je veux dompter sa haine.
Je l’ai mandée exprès, non plus pour la flatter,
Mais pour prendre mon ordre et pour l’exécuter.

CRISPE

Elle entre.

Scène II

PHOCAS, PULCHÉRIE, CRISPE
PHOCAS

Elle entre.Enfin, Madame, il est temps de vous rendre :
Le besoin de l’État défend de plus attendre ;
95Il lui faut des Césars, et je me suis promis
D’en voir naître bientôt de vous et de mon fils.
Ce n’est pas exiger grande reconnoissance
Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance,
De vouloir qu’aujourd’hui, pour prix de mes bienfaits,
100Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.
Ils ne font point de honte au rang le plus sublime[49] ;
Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime :
Je vous les offre encore après tant de refus ;
Mais apprenez aussi que je n’en souffre plus,
105Que de force ou de gré je me veux satisfaire,
Qu’il me faut craindre en maître, ou me chérir en père,
Et que si votre orgueil s’obstine à me haïr,
Qui ne peut être aimé se peut faire obéir.

PULCHÉRIE

J’ai rendu jusqu’ici cette reconnoissance
110À ces soins tant vantés d’élever mon enfance,
Que tant qu’on m’a laissée en quelque liberté,
J’ai voulu me défendre avec civilité ;
Mais, puisqu’on use enfin d’un pouvoir tyrannique,
Je vois bien qu’à mon tour il faut que je m’explique,
115Que je me montre entière à l’injuste fureur,
Et parle à mon tyran en fille d’empereur.

Il falloit me cacher avec quelque artifice
Que j’étois Pulchérie et fille de Maurice,
Si tu faisois dessein de m’éblouir les yeux
120Jusqu’à prendre tes dons pour des dons précieux.
Vois quels sont ces présents dont le refus t’étonne :
Tu me donnes, dis-tu, ton fils et ta couronne ;
Mais que me donnes-tu, puisque l’une est à moi
Et l’autre en est indigne, étant sorti de toi ?
125Ta libéralité me fait peine à comprendre :
Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre ;
Et puisque avecque moi tu veux le couronner[50],
Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.
Tu veux que cet hymen que tu m’oses prescrire
130Porte dans ta maison les titres de l’empire,
Et de cruel tyran, d’infâme ravisseur,
Te fasse vrai monarque, et juste possesseur.
Ne reproche donc plus à mon âme indignée[51]
Qu’en perdant tous les miens tu m’as seule épargnée :
135Cette feinte douceur, cette ombre d’amitié,
Vint de ta politique, et non de ta pitié.
Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve :
Tu m’as laissé la vie, afin qu’elle te serve ;
Et mal sûr dans un trône où tu crains l’avenir,
140Tu ne m’y veux placer que pour t’y maintenir ;
Tu ne m’y fais monter que de peur d’en descendre ;
Mais connais Pulchérie, et cesse de prétendre.
Je sais qu’il m’appartient, ce trône où tu te sieds,
Que c’est à moi d’y voir tout le monde à mes pieds ;
145Mais comme il est encor teint du sang de mon père,
S’il n’est lavé du tien, il ne sauroit me plaire[52] ;

Et ta mort, que mes vœux s’efforcent de hâter,
Est l’unique degré par où j’y veux monter[53].
Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.
150Qu’un autre t’aime en père ou te redoute en maître,
Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc
Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

PHOCAS

J’ai forcé ma colère à te prêter silence,
Pour voir à quel excès iroit ton insolence :
155J’ai vu ce qui t’abuse, et me fait mépriser,
Et t’aime encore assez pour te désabuser.
N’estime plus mon sceptre usurpé sur ton père,
Ni que pour l’appuyer ta main soit nécessaire.
Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi ;
160Et j’en eus tout le droit du choix qu’on fit de moi.
Le trône où je me sieds n’est pas un bien de race :
L’armée a ses raisons pour remplir cette place ;
Son choix en est le titre ; et tel est notre sort
Qu’une autre élection nous condamne à la mort.
165Celle qu’on fit de moi fut l’arrêt de Maurice ;
J’en vis avec regret le triste sacrifice :
Au repos de l’État il fallut l’accorder ;
Mon cœur, qui résistoit, fut contraint de céder ;
Mais pour remettre un jour l’empire en sa famille,
170Je fis ce que je pus : je conservai sa fille,
Et, sans avoir besoin de titre[54] ni d’appui,
Je te fais part d’un bien qui n’étoit plus à lui[55].

PULCHÉRIE

Un chétif centenier des troupes de Mysie,
Qu’un gros de mutinés élut par fantaisie,

175Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D’être juste seigneur du bien de mes aïeux !
Lui qui n’a pour l’empire autre droit que ses crimes,
Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,
Croire s’être lavé d’un si noir attentat
180En imputant leur perte au repos de l’État !
Il fait plus, il me croit digne de cette excuse !
Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse :
Apprends que si jadis quelques séditions
Usurpèrent le droit de ces élections,
185L’empire étoit chez nous un bien héréditaire ;
Maurice ne l’obtint qu’en gendre de Tibère ;
Et l’on voit depuis lui remonter mon destin
Jusqu’au grand Théodose, et jusqu’à Constantin[56] ;
Et je pourrais avoir l’âme assez abattue…

PHOCAS

190Eh bien, si tu le veux, je te le restitue,
Cet empire, et consens encor que ta fierté
Impute à mes remords l’effet de ma bonté.
Dis que je te le rends et te fais des caresses,
Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses,
195Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur,
Autoriser ta haine et flatter ta douleur ;
Par un dernier effort je veux souffrir la rage
Qu’allume dans ton cœur cette sanglante image.
Mais que t’a fait mon fils ? Était-il, au berceau,
200Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau ?
Tant de vertus qu’en lui le monde entier admire
Ne l’ont-elles pas fait trop digne de l’empire[57] ?
En ai-je eu quelque espoir qu’il n’ait assez rempli ?
Et voit-on sous le ciel prince plus accompli ?

205Un cœur comme le tien, si grand, si magnanime…

PULCHÉRIE

Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime ;
Comme ma haine est juste et ne m’aveugle pas,
J’en vois assez en lui pour les plus grands États ;
J’admire chaque jour les preuves qu’il en donne ;
210J’honore sa valeur, j’estime sa personne,
Et penche d’autant plus à lui vouloir du bien,
Que s’en voyant indigne il ne demande rien,
Que ses longues froideurs témoignent qu’il s’irrite
De ce qu’on veut de moi par delà son mérite[58],
215Et que de tes projets son cœur triste et confus
Pour m’en faire justice approuve mes refus.
Ce fils si vertueux d’un père si coupable,
S’il ne devoit régner, me pourroit être aimable ;
Et cette grandeur même où tu veux le porter[59]
220Est l’unique motif qui m’y fait résister.
Après l’assassinat de ma famille entière,
Quand tu ne m’as laissé père, mère, ni frère,
Que j’en fasse ton fils légitime héritier !
Que j’assure par là leur trône au meurtrier !
225Non, non : Si tu me crois le cœur si magnanime
Qu’il ose séparer ses vertus de ton crime,
Sépare tes parents, et ne m’offre aujourd’hui
Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui,
Avise ; et si tu crains qu’il te fût trop infâme
230De remettre l’empire en la main d’une femme,
Tu peux dès aujourd’hui le voir mieux occupé :
Le ciel me rend un frère à ta rage échappé ;
On dit qu’Héraclius est tout prêt de paraître :
Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître.

PHOCAS

235À ce compte, arrogante, un fantôme nouveau
Qu’un murmure confus fait sortir du tombeau,
Te donne cette audace et cette confiance !
Ce bruit s’est fait déjà digne de ta croyance.
Mais…

PULCHÉRIE

Mais…Je sais qu’il est faux : pour t’assurer ce rang
240Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang ;
Mais la soif de ta perte en cette conjoncture
Me fait aimer l’auteur d’une belle imposture.
Au seul nom de Maurice il te fera trembler :
Puisqu’il se dit son fils, il veut lui ressembler ;
245Et cette ressemblance où son courage aspire
Mérite mieux que toi de gouverner l’empire.
J’irai par mon suffrage affermir cette erreur,
L’avouer pour mon frère et pour mon empereur,
Et dedans son parti jeter tout l’avantage
250Du peuple convaincu par mon premier hommage.
Toi, si quelque remords te donne un juste effroi,
Sors du trône, et te laisse abuser comme moi :
Prends cette occasion de te faire justice.

PHOCAS

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice :
255Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir ;
Ma patience a fait par delà son pouvoir.
Qui se laisse outrager mérite qu’on l’outrage ;
Et l’audace impunie enfle trop un courage.
Tonne, menace, brave, espère en de faux bruits,
260Fortifie, affermis ceux qu’ils auront séduits ;
Dans ton âme à ton gré change ma destinée ;
Mais choisis pour demain la mort ou l’hyménée.

PULCHÉRIE

Il n’est pas pour ce choix besoin d’un grand effort

À qui hait l’hyménée et ne craint point la mort[60].

En ces deux scènes, Héraclius passe pour Martian, et Martian pour Léonce. Héraclius se connoît, mais Martian ne se connoît pas[61].

Scène III

PHOCAS, PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, CRISPE[62]
PHOCAS, à Pulchérie.

265Dis, si tu veux, encor que ton cœur la souhaite.

à Héraclius.

Approche, Martian, que je te le répète :
Cette ingrate furie, après tant de mépris,
Conspire encore la perte et du père et du fils ;
Elle-même a semé cette erreur populaire
270D’un faux Héraclius qu’elle accepte pour frère ;
Mais quoi qu’à ces mutins elle puisse imposer,
Demain ils la verront mourir ou t’épouser.

HÉRACLIUS

Seigneur…

PHOCAS

Seigneur…Garde sur toi d’attirer ma colère.

HÉRACLIUS

Dussé-je mal user de cet amour de père,

275Étant ce que je suis, je me dois quelque effort
Pour vous dire, Seigneur, que c’est vous faire tort,
Et que c’est trop montrer d’injuste défiance
De ne pouvoir régner que par son alliance :
Sans prendre un nouveau droit du nom de son époux,
280Ma naissance suffit pour régner après vous.
J’ai du cœur, et tiendrois l’empire même infâme
S’il fallait le tenir de la main d’une femme.

PHOCAS

Eh bien ! Elle mourra, tu n’en as pas besoin.

HÉRACLIUS

De vous-même, Seigneur, daignez mieux prendre soin.
285Le peuple aime Maurice : en perdre ce qui reste
Nous rendroit ce tumulte au dernier point funeste[63] ;
Au nom d’Héraclius à demi soulevé,
Vous verriez par sa mort le désordre achevé.
Il vaut mieux la priver du rang qu’elle rejette,
290Faire régner une autre[64], et la laisser sujette,
Et d’un parti plus bas punissant son orgueil…

PHOCAS

Quand Maurice peut tout du creux de son cercueil,
À ce fils supposé, dont il me faut défendre,
Tu parles d’ajouter un véritable gendre !

HÉRACLIUS

295Seigneur, j’ai des amis chez qui cette moitié…

PHOCAS

À l’épreuve d’un sceptre il n’est point d’amitié,
Point qui ne s’éblouisse à l’éclat de sa pompe,
Point qu’après son hymen sa haine ne corrompe.
Elle mourra, te dis-je.

PULCHÉRIE

Elle mourra, te dis-je.Ah ! ne m’empêchez pas

300De rejoindre les miens par un heureux trépas !
La vapeur de mon sang ira grossir la foudre[65]
Que Dieu tient déjà prête à le réduire en poudre ;
Et ma mort, en servant de comble à tant d’horreurs…

PHOCAS

Par ses remercîments juge de ses fureurs.
305J’ai prononcé l’arrêt, il faut que l’effet suive.
Résous-la de t’aimer, si tu veux qu’elle vive ;
Sinon, j’en jure encore et ne t’écoute plus,
Son trépas dès demain punira ses refus.

Scène IV

PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, MARTIAN
HÉRACLIUS

En vain il se promet que, sous cette menace,
310J’espère en votre cœur surprendre quelque place :
Votre refus est juste et j’en sais les raisons.
Ce n’est pas à nous deux d’unir les deux maisons ;
D’autres destins, Madame, attendent l’un et l’autre :
Ma foi m’engage ailleurs aussi bien que la vôtre.
315Vous aurez en Léonce un digne possesseur ;
Je serai trop heureux d’en posséder la sœur.
Ce guerrier vous adore, et vous l’aimez de même ;
Je suis aimé d’Eudoxe autant comme je l’aime ;
Léontine, leur mère, est propice à nos vœux ;
320Et quelque effort qu’on fasse à rompre ces beaux nœuds,
D’un amour si parfait les chaînes sont si belles
Que nos captivités doivent être éternelles.

PULCHÉRIE

Seigneur, vous connaissez ce cœur infortuné :

Léonce y peut beaucoup ; vous me l’avez donné,
325Et votre main illustre augmente le mérite
Des vertus dont l’éclat pour lui me sollicite ;
Mais à d’autres pensers il me faut recourir :
Il n’est plus temps d’aimer alors qu’il faut mourir ;
Et quand à ce départ une âme se prépare…

HÉRACLIUS

330Redoutez un peu moins les rigueurs d’un barbare :
Pardonnez-moi ce mot ; pour vous servir d’appui
J’ai peine à reconnoître encore un père en lui[66].
Résolu de périr pour vous sauver la vie,
Je sens tous mes respects céder à cette envie :
335Je ne suis plus son fils s’il en veut à vos jours,
Et mon cœur tout entier vole à votre secours.

PULCHÉRIE

C’est donc avec raison que je commence à craindre,
Non la mort, non l’hymen où l’on me veut contraindre,
Mais ce péril extrême où pour me secourir
340Je vois votre grand cœur aveuglément courir.

MARTIAN

Ah, mon prince ! Ah, Madame ! Il vaut mieux vous résoudre,
Par un heureux hymen, à dissiper ce foudre.
Au nom de votre amour et de votre amitié,
Prenez de votre sort tous deux quelque pitié.
345Que la vertu du fils, si pleine et si sincère,
Vainque la juste horreur que vous avez du père,
Et, pour mon intérêt, n’exposez pas tous deux…

HÉRACLIUS

Que me dis-tu, Léonce ? Et qu’est-ce que tu veux ?
Tu m’as sauvé la vie ; et pour reconnaissance
350Je voudrois à tes feux ôter leur récompense ;

Et, ministre insolent d’un prince furieux,
Couvrir de cette honte un nom si glorieux :
Ingrat à mon ami, perfide à ce que j’aime,
Cruel à la princesse, odieux à moi-même !
355Je te connois, Léonce, et mieux que tu ne crois ;
Je sais ce que tu vaux, et ce que je te dois.
Son bonheur est le mien, Madame, et je vous donne
Léonce et Martian en la même personne :
C’est Martian en lui que vous favorisez.
360Opposons la constance aux périls opposés.
Je vais près de Phocas essayer la prière ;
Et, si je n’en obtiens la grâce tout entière,
Malgré le nom de père et le titre de fils,
Je deviens le plus grand de tous ses ennemis.
365Oui, si sa cruauté s’obstine à votre perte,
J’irai pour l’empêcher jusqu’à la force ouverte ;
Et puisse, si le ciel m’y voit rien épargner,
Un faux Héraclius en ma place régner !
Adieu, Madame.

PULCHÉRIE

Adieu, Madame.Adieu, Prince trop magnanime,
(Héraclius s’en va, et Pulchérie continue.
370Prince digne en effet d’un trône acquis sans crime,
Digne d’un autre père. Ah ! Phocas ! ah ! Tyran !
Se peut-il que ton sang ait formé Martian ?
Mais allons, cher Léonce, admirant son courage,
Tâcher de notre part à repousser l’orage.
375Tu t’es fait des amis, je sais des mécontents ;
Le peuple est ébranlé, ne perdons point de temps[67] :
L’honneur te le commande et l’amour t’y convie.

MARTIAN[68]

Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie ;

Et je n’oserai rien qu’avec un juste effroi
380Qu’il ne venge sur vous ce qu’il craindra de moi.

PULCHÉRIE

N’importe ; À tout oser le péril doit contraindre.
Il ne faut craindre rien quand on a tout à craindre[69].
Allons examiner pour ce coup généreux
Les moyens les plus prompts et les moins dangereux.

FIN DU PREMIER ACTE

ACTE II.


Scène première

LÉONTINE, EUDOXE.
LÉONTINE

385Voilà ce que j’ai craint de son âme enflammée.

EUDOXE

S’il m’eût caché son sort, il m’aurait mal aimée.

LÉONTINE

Avec trop d’imprudence il vous l’a révélé.
Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé ;
Vous n’avez pu savoir cette grande nouvelle
390Sans la dire à l’oreille à quelque âme infidèle,
À quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux,
À qui ce grand secret a pesé comme à vous.
C’est par là qu’il est su, c’est par là qu’on publie
Ce prodige étonnant d’Héraclius en vie ;
395C’est par là qu’un tyran, plus instruit que troublé
De l’ennemi secret qui l’aurait accablé,
Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes,
Et se sacrifiera pour nouvelles victimes
Ce prince dans son sein pour son fils élevé,
400Vous qu’adore son âme, et moi qui l’ai sauvé.
Voyez combien de maux pour n’avoir su vous taire !

EUDOXE

Madame, mon respect souffre tout d’une mère,
Qui, pour peu qu’elle veuille écouter la raison,

Ne m’accusera plus de cette trahison ;
405Car c’en est une enfin bien digne de supplice
Qu’avoir d’un tel secret donné le moindre indice.

LÉONTINE

Et qui donc aujourd’hui le fait connaître à tous ?
Est-ce le prince, ou moi ?

EUDOXE

Est-ce le prince, ou moi ?Ni le prince, ni vous.
De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme.
410On dit qu’il est en vie, et son nom seul les charme ;
On ne dit point comment vous trompâtes Phocas,
Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas,
Ni comme après[70], du sien étant la gouvernante,
Par une tromperie encor plus importante,
415Vous en fîtes l’échange, et, prenant Martian,
Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran :
En sorte que le sien passe ici pour mon frère[71],
Cependant que de l’autre il croit être le père,
Et voit en Martian Léonce qui n’est plus,
420Tandis que sous ce nom il aime Héraclius.
On diroit tout cela si, par quelque imprudence,
Il m’étoit échappé d’en faire confidence ;
Mais pour toute nouvelle on dit qu’il est vivant :
Aucun n’ose pousser l’histoire plus avant.
425Comme ce sont pour tous des routes inconnues,
Il semble à quelques-uns qu’il doit tomber des nues ;
Et j’en sais tel qui croit, dans sa simplicité,
Que pour punir Phocas, Dieu l’a ressuscité.
Mais le voici.

Scène II

HÉRACLIUS, LÉONTINE, EUDOXE
HÉRACLIUS

Mais le voici.Madame, il n’est plus temps de taire
430D’un si profond secret le dangereux mystère :
Le tyran, alarmé du bruit qui le surprend,
Rend ma crainte trop juste, et le péril trop grand ;
Non que de ma naissance il fasse conjecture ;
Au contraire, il prend tout pour grossière imposture,
435Et me connoît si peu, que, pour la renverser,
À l’hymen qu’il souhaite il prétend me forcer.
Il m’oppose à mon nom qui le vient de surprendre :
Je suis fils de Maurice, il m’en veut faire gendre,
Et s’acquérir les droits d’un prince si chéri
440En me donnant moi-même à ma sœur pour mari !
En vain nous résistons à son impatience,
Elle par haine aveugle, et moi par connoissance :
Lui, qui ne conçoit rien de l’obstacle éternel
Qu’oppose la nature à ce nœud criminel,
445Menace Pulchérie, au refus obstinée,
Lui propose à demain la mort ou l’hyménée.
J’ai fait pour le fléchir[72] un inutile effort :
Pour éviter l’inceste, elle n’a que la mort.
Jugez s’il n’est pas temps de montrer qui nous sommes,
450De cesser d’être fils du plus méchant des hommes,
D’immoler mon tyran aux périls de ma sœur,
Et de rendre à mon père un juste successeur.

LÉONTINE

Puisque vous ne craignez que sa mort ou l’inceste,

Je rends grâce, Seigneur, à la bonté céleste
455De ce qu’en ce grand bruit le sort nous est si doux
Que nous n’avons encor rien à craindre pour vous.
Votre courage seul nous donne lieu de craindre :
Modérez-en l’ardeur, daignez vous y contraindre ;
Et puisqu’aucun soupçon ne dit rien à Phocas,
460Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas.
De quoi que ce tyran menace Pulchérie,
J’aurai trop de moyens d’arrêter sa furie,
De rompre cet hymen ou de le retarder,
Pourvu que vous veuillez ne vous point hasarder.
465Répondez-moi de vous et je vous réponds d’elle.

HÉRACLIUS

Jamais l’occasion ne s’offrira si belle :
Vous voyez un grand peuple à demi révolté,
Sans qu’on sache l’auteur de cette nouveauté ;
Il semble que de Dieu la main appesantie,
470Se faisant du tyran l’effroyable partie,
Veuille avancer par là son juste châtiment ;
Que par un si grand bruit semé confusément[73],
Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître,
Et presse Héraclius de se faire connoître.
475C’est à nous de répondre à ce qu’il en prétend[74] :
Montrons Héraclius au peuple qui l’attend ;
Évitons le hasard qu’un imposteur l’abuse,
Et qu’après s’être armé d’un nom que je refuse,
De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché[75],
480Il puisse me punir de m’être trop caché.
Il ne sera pas temps, Madame, de lui dire
Qu’il me rende mon nom, ma naissance et l’empire,

Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris
Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

LÉONTINE

485Sans vous donner pour chef à cette populace,
Je romprai bien encor ce coup, s’il vous menace ;
Mais gardons jusqu’au bout ce secret important :
Fiez-vous plus à moi qu’à ce peuple inconstant.
Ce que j’ai fait pour vous depuis votre naissance,
490Semble digne, Seigneur, de cette confiance :
Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,
Et bientôt mes desseins auront leur plein effet.
Je punirai Phocas, je vengerai Maurice,
Mais aucun n’aura part à ce grand sacrifice :
495J’en veux toute la gloire, et vous me la devez.
Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez.
Laissez entre mes mains mûrir vos destinées,
Et ne hasardez point le fruit de vingt années.

EUDOXE

Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs,
500Ne vous exposez point au dernier des malheurs.
La mort de ce tyran, quoique trop légitime,
Aura dedans vos mains l’image d’un grand crime :
Le peuple pour miracle osera maintenir
Que le ciel par son fils l’aura voulu punir ;
505Et sa haine obstinée après cette chimère
Vous croira parricide en vengeant votre père ;
La vérité n’aura ni le nom ni l’effet
Que d’un adroit mensonge à couvrir ce forfait ;
Et d’une telle erreur l’ombre sera trop noire
510Pour ne pas obscurcir l’éclat de votre gloire.
Je sais bien que l’ardeur de venger vos parents…

HÉRACLIUS

Vous en êtes aussi, Madame, et je me rends.
Je n’examine rien, et n’ai pas la puissance

De combattre l’amour et la reconnaissance.
515Le secret est à vous, et je serais ingrat
Si, sans votre congé, j’osois en faire éclat[76],
Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure
Passerait pour un songe ou pour une imposture.
Je dirai plus : l’empire est plus à vous qu’à moi,
520Puisqu’à Léonce mort tout entier je le dois.
C’est le prix de son sang, c’est pour y satisfaire
Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère ;
Non que pour m’acquitter par cette élection
Mon devoir ait forcé mon inclination :
525Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent,
Il prépara mon âme aux feux qu’ils allumèrent ;
Et ces yeux tout divins[77], par un soudain pouvoir,
Achevèrent sur moi l’effet de ce devoir.
Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n’aspire
530Que pour vous voir bientôt maîtresse de l’empire.
Je ne me suis voulu jeter dans le hasard
Que par la seule soif de vous en faire part :
C’était là tout mon but. Pour éviter l’inceste,
Je n’ai qu’à m’éloigner de ce climat funeste ;
535Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû,
Ce sera par moi seul que vous l’aurez perdu[78] :
Seul je vous ôterai ce que je vous dois rendre.
Disposez des moyens et du temps de le prendre.
Quand vous voudrez régner, faites-m’en possesseur,
540Mais comme enfin j’ai lieu de craindre pour ma sœur,
Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême,
Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.

LÉONTINE

Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort,
Et n’en appréhendez ni l’hymen ni la mort.

Scène III

LÉONTINE, EUDOXE.
LÉONTINE

545Ce n’est plus avec vous qu’il faut que je déguise ;
À ne vous rien cacher son amour m’autorise :
Vous saurez les desseins de tout ce que j’ai fait,
Et pourrez me servir à presser leur effet[79].
Notre vrai Martian adore la princesse :
550Animons toutes deux l’amant pour la maîtresse ;
Faisons que son amour nous venge de Phocas,
Et de son propre fils arme pour nous le bras.
Si j’ai pris soin de lui, si je l’ai laissé vivre,
Si je perdis Léonce et ne le fis pas suivre,
555Ce fut sur l’espoir seul qu’un jour, pour s’agrandir,
À ma pleine vengeance il pourrait s’enhardir.
Je ne l’ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE

Ah ! Madame.

LÉONTINE

Ah ! Madame.Ce mot déjà vous intimide !
C’est à de telles mains qu’il nous faut recourir ;
560C’est par là qu’un tyran est digne de périr ;
Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,
Nous doit un parricide au refus du tonnerre.
C’est à nous qu’il remet de l’y précipiter :
Phocas le commettra s’il le peut éviter ;

565Et nous immolerons au sang de votre frère
Le père par le fils, ou le fils par le père.
L’ordre est digne de nous, le crime est digne d’eux ;
Sauvons Héraclius au péril de tous deux.

EUDOXE

Je sais qu’un parricide est digne d’un tel père,
570Mais faut-il qu’un tel fils soit en péril d’en faire[80] ?
Et, sachant sa vertu, pouvez-vous justement
Abuser jusque-là de son aveuglement ?

LÉONTINE

Dans le fils d’un tyran l’odieuse naissance
Mérite que l’erreur arrache l’innocence,
575Et que, de quelque éclat qu’il se soit revêtu,
Un crime qu’il ignore en souille la vertu.

PAGE[81]

Exupère, Madame, est là qui vous demande.

LÉONTINE

Exupère ! À ce nom que ma surprise est grande !
Qu’il entre ! À quel dessein vient-il parler à moi,
580Lui que je ne vois point, qu’à peine je connoi ?
Dans l’âme il hait Phocas, qui s’immola son père,
Et sa venue ici cache quelque mystère.
Je vous l’ai déjà dit, votre langue nous perd.

Scène IV

EXUPÈRE, LÉONTINE, EUDOXE.
EXUPÈRE

Madame, Héraclius vient d’être découvert.

LÉONTINE., à Eudoxe.

Eh bien ?

EUDOXE

Eh bien ?Si…

LÉONTINE.

Eh bien ?Si…Taisez-vous.

à Exupère[82].

Eh bien ?Si…Taisez-vous.Depuis quand ?

EXUPÈRE

585Eh bien ?Si…Taisez-vous.Depuis quand ?Tout à l’heure.

LÉONTINE.

Et déjà l’empereur a commandé qu’il meure ?

EXUPÈRE

Le tyran est bien loin de s’en voir éclairci.

LÉONTINE

Comment ?

EXUPÈRE

Comment ?Ne craignez rien, Madame, le voici.

LÉONTINE

Je ne vois que Léonce.

EXUPÈRE

Je ne vois que Léonce.Ah ! Quittez l’artifice.

Scène V

MARTIAN[83], LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE.
MARTIAN

590Madame, dois-je croire un billet de Maurice ?

Voyez si c’est sa main, ou s’il est contrefait,
Dites s’il me détrompe, ou m’abuse en effet,
Si je suis votre fils, ou s’il était mon père ;
Vous en devez connaître encor le caractère.

LÉONTINE lit le billet[84].
billet de maurice

595Léontine a trompé Phocas,
Et livrant pour mon fils un des siens au trépas,
Dérobe à sa fureur l’héritier de l’empire.
Ô vous qui me restez de fidèles sujets,
Honorez son grand zèle, appuyez ses projets :
600Sous le nom de Léonce Héraclius respire.
MAURICE.

Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue.

Seigneur, il vous dit vrai : vous étiez en mes mains
Quand on ouvrit Byzance au pire des humains,
Maurice m’honora de cette confiance ;
Mon zèle y répondit par delà sa croyance.
605Le voyant prisonnier, et ses quatre autres fils,
Je cachai quelques jours ce qu’il m’avait commis ;
Mais enfin, toute prête à me voir découverte,
Ce zèle sur mon sang détourna votre perte.
J’allai, pour vous sauver, vous offrir à Phocas ;
610Mais j’offris votre nom, et ne vous donnai pas.
La généreuse ardeur de sujette fidèle
Me rendit pour mon prince à moi-même cruelle :
Mon fils fut, pour mourir, le fils de l’Empereur.
J’éblouis le tyran, je trompai sa fureur :
615Léonce, au lieu de vous, lui servit de victime.

Elle fait un soupir.

Ah ! Pardonnez, de grâce : il m’échappe sans crime.

J’ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir ;
Ce n’est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir :
À cet illustre effort, par mon devoir réduite,
620J’ai dompté la nature, et ne l’ai pas détruite.
Phocas, ravi de joie à cette illusion,
Me combla de faveurs avec profusion,
Et nous fit de sa main cette haute fortune
Dont il n’est pas besoin que je vous importune.
625Voilà ce que mes soins vous laissaient ignorer ;
Et j’attendais, Seigneur, à vous le déclarer,
Que par vos grands exploits, votre rare vaillance
Pût faire à l’univers croire votre naissance,
Et qu’une occasion pareille à ce grand bruit
630Nous pût de son aveu promettre quelque fruit ;
Car, comme j’ignorois que notre[85] grand monarque
En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque,
Je doutai qu’un secret, n’étant su que de moi,
Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

635Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice,
Le forçoit de ses fils à voir le sacrifice,
Ce prince vit l’échange, et l’allait empêcher ;
Mais l’acier des bourreaux fut plus prompt à trancher :
La mort de votre fils arrêta cette envie,
640Et prévint d’un moment le refus de sa vie.
Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter,
S’en ouvrit à Félix, qui vint le visiter,
Et trouva les moyens de lui donner ce gage
Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage[86].
645Félix est mort, Madame, et naguère en mourant
Il remit ce dépôt à son plus cher parent ;

Et, m’ayant tout conté : « Tiens, dit-il, Exupère,
Sers ton prince, et venge ton père. »
Armé d’un tel secret, Seigneur, j’ai voulu voir
650Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir.
J’ai fait semer ce bruit sans vous faire connoître ;
Et voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maître,
J’ai ligué du tyran les secrets ennemis,
Mais sans leur découvrir plus qu’il ne m’est permis.
655Ils aiment votre nom, sans savoir davantage ;
Et cette seule joie anime leur courage,
Sans qu’autres que les deux qui vous parloient là-bas
De tout ce qu’elle a fait sachent plus que Phocas[87].
Vous venez de savoir ce que vous vouliez d’elle ;
660C’est à vous de répondre à son généreux zèle[88].
Le peuple est mutiné, nos amis assemblés,
Le tyran effrayé, ses confidents troublés.
Donnez l’aveu au prince à sa mort qu’on apprête,
Et ne dédaignez pas d’ordonner de sa tête.

MARTIAN[89]

665Surpris des nouveautés d’un tel événement,
Je demeure à vos yeux muet d’étonnement.
Je sais ce que je dois, Madame, au grand service
Dont vous avez sauvé l’héritier de Maurice.
Je croyois comme fils devoir tout à vos soins,
670Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins ;

Mais, pour vous expliquer toute ma gratitude,
Mon âme a trop de trouble et trop d’inquiétude.
J’aimois, vous le savez, et mon cœur enflammé
Trouve enfin une sœur dedans l’objet aimé.
675Je perds une maîtresse en gagnant un empire :
Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire ;
Et de mille pensers mon esprit agité
Paroît enseveli dans la stupidité.
Il est temps d’en sortir, l’honneur nous le commande :
680Il faut donner un chef à votre illustre bande.
Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins ;
Souffrez que je lui parle un moment sans témoins.
Disposez cependant vos amis à bien faire ;
Surtout sauvons le fils en immolant le père :
685Il n’eut rien du tyran qu’un peu de mauvais sang[90],
Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE

Nous vous rendons, Seigneur, entière obéissance,
Et vous allons attendre avec impatience.

Scène VI

MARTIAN[91], LÉONTINE, EUDOXE.
MARTIAN

Madame, pour laisser toute sa dignité
690À ce dernier effort de générosité,
Je crois que les raisons que vous m’avez données
M’en ont seules caché le secret tant d’années.
D’autres soupçonneraient qu’un peu d’ambition,
Du prince Martian voyant la passion,
695Pour lui voir sur le trône élever votre fille,
Aurait voulu laisser l’empire en sa famille,
Et me faire trouver un tel destin bien doux
Dans l’éternelle erreur d’être sorti de vous ;
Mais je tiendrais à crime d’une telle pensée.
700Je me plains seulement d’une ardeur insensée,
D’un détestable amour que pour ma propre sœur
Vous-même vous avez allumé dans mon cœur.
Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste ?

LÉONTINE

Je vous aurois tout dit avant ce nœud funeste ;
705Et je le craignois peu, trop sûre que Phocas,
Ayant d’autres desseins, ne le souffrirait pas.
Je voulais donc, Seigneur, qu’une flamme si belle
Portât votre courage aux vertus dignes d’elle,
Et que votre valeur l’ayant su mériter,
710Le refus du tyran vous pût mieux irriter.
Vous n’avez pas rendu mon espérance vaine ;
J’ai vu dans votre amour une source de haine ;
Et j’ose dire encor qu’un bras si renommé

Peut-être auroit moins fait si le cœur n’eût aimé.
715Achevez donc, Seigneur ; et puisque Pulchérie[92]
Doit craindre l’attentat d’une aveugle furie…

MARTIAN

Peut-être il vaudroit mieux moi-même la porter
À ce que le tyran témoigne en souhaiter :
Son amour, qui pour moi résiste à sa colère,
720N’y résistera plus quand je serai son frère.
Pourrois-je lui trouver un plus illustre époux ?

LÉONTINE

Seigneur, qu’allez-vous faire ? Et que me dites-vous ?

MARTIAN

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée,
J’expose à tort sa tête avec ma destinée,
725Et fais d’Héraclius un chef de conjurés
Dont je vois les complots encor mal assurés.
Aucun d’eux du tyran n’approche la personne ;
Et quand même l’issue en pourrait être bonne,
Peut-être il m’est honteux de reprendre l’Etat
730Par l’infâme succès d’un lâche assassinat ;
Peut-être il vaudrait mieux, en tête d’une armée,
Faire parler pour moi toute ma renommée,
Et trouver à l’empire un chemin glorieux
Pour venger mes parents d’un bras victorieux.
735C’est dont je vais résoudre avec cette princesse,
Pour qui non plus l’amour, mais le sang m’intéresse.
Vous, avec votre Eudoxe…

LÉONTINE

Vous, avec votre Eudoxe…Ah ! Seigneur, écoutez.

MARTIAN

J’ai besoin de conseils dans ces difficultés ;

Mais, à parler sans fard, pour écouter les vôtres,
740Outre mes intérêts, vous en avez trop d’autres.
Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi,
Mais je ne veux d’avis que d’un cœur tout à moi.
Adieu.

Scène VII

LÉONTINE, EUDOXE
LÉONTINE

Adieu.Tout me confond, tout me devient contraire.
Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire ;
745Et lorsque le hasard me flatte avec excès,
Tout mon dessein avorte au milieu du succès :
Il semble qu’un démon funeste à sa conduite
Des beaux commencements empoisonne la suite.
Ce billet, dont je vois Martian abusé,
750Fait plus en ma faveur que je n’aurais osé :
Il arme puissamment le fils contre le père ;
Mais, comme il a levé le bras en qui j’espère,
Sur le point de frapper, je vois avec regret
Que la nature y forme un obstacle secret.
755La vérité le trompe, et ne peut le séduire[93] :
Il sauve, en reculant, ce qu’il croit mieux détruire ;
Il doute, et du côté que je le vois pencher,
Il va presser l’inceste au lieu de l’empêcher.

EUDOXE

Madame, pour le moins vous avez connaissance
760De l’auteur de ce bruit, et de mon innocence ;
Mais je m’étonne fort de voir à l’abandon
Du prince Héraclius les droits avec le nom.
Ce billet, confirmé par votre témoignage,

Pour monter dans le trône est un grand avantage.
765Si Martian le peut sous ce titre occuper,
Pensez-vous qu’il se laisse aisément détromper,
Et qu’au premier moment qu’il vous verra dédire
Aux mains de son vrai maître il remette l’empire ?

LÉONTINE

Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir.
770N’ai-je pas déjà dit que j’y saurai pourvoir ?
Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère,
Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.


Scène première.

MARTIAN[94], PULCHÉRIE.
MARTIAN.

Je veux bien l’avouer, Madame, car mon cœur
A de la peine encore à vous nommer ma sœur,
775Quand, malgré ma fortune à vos pieds abaissée,
J’osais jusques à vous élever ma pensée,
Plus plein d’étonnement que de timidité,
J’interrogeois ce cœur sur sa témérité ;
Et dans ses mouvements, pour secrète réponse,
780Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce,
Dont, malgré ma raison, l’impérieux effort
Emportait mes désirs au-delà de mon sort.

PULCHÉRIE.

Moi-même assez souvent j’ai senti dans mon âme
Ma naissance en secret me reprocher ma flamme.
785Mais quoi ? L’impératrice, à qui je dois le jour,
Avait innocemment fait naître cet amour :
J’approchois de quinze ans, alors qu’empoisonnée[95]
Pour avoir contredit mon indigne hyménée,
Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs[96] :

790« Le tyran veut surprendre ou forcer vos désirs,
Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine ;
Mais prenez un époux des mains de Léontine ;
Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. »
Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher
795Qu’au lieu de la haïr d’avoir livré mon frère,
J’en tins le bruit pour faux, elle me devint chère ;
Et confondant ces mots de trésor et d’époux,
Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.
J’opposois de la sorte à ma fière naissance
800Les favorables lois de mon obéissance ;
Et je m’imputois même à trop de vanité
De trouver entre nous quelque inégalité.
La race de Léonce étant patricienne,
L’éclat de vos vertus l’égaloit à la mienne ;
805Et je me laissois dire en mes douces erreurs :
« C’est de pareils héros qu’on fait les empereurs ;
Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage
À qui le monde entier peut rendre un juste hommage. »
J’écoutois sans dédain ce qui m’autorisoit :
810L’amour pensoit le dire, et le sang le disoit,
Et de ma passion la flatteuse imposture
S’emparoit dans mon cœur des droits de la nature.

MARTIAN.

Ah ! Ma sœur, puisque enfin mon destin éclairci
Veut que je m’accoutume à vous nommer ainsi,
815Qu’aisément l’amitié jusqu’à l’amour nous mène !
C’est un penchant si doux qu’on y tombe sans peine ;
Mais quand il faut changer l’amour en amitié,
Que l’âme qui s’y force est digne de pitié !
Et qu’on doit plaindre un cœur qui n’osant s’en défendre,
820Se laisse déchirer avant que de se rendre !

Ainsi donc la nature à l’espoir le plus doux
Fait succéder l’horreur, et l’horreur d’être à vous !
Ce que je suis m’arrache à ce que j’aimois d’être !
Ah ! S’il m’étoit permis de ne pas me connoître,
825Qu’un si charmant abus seroit à préférer
À l’âpre vérité qui vient de m’éclairer[97] !

PULCHÉRIE.

J’eus pour vous trop d’amour pour ignorer ses forces ;
Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces ;
Et la haine à mon gré les fait plus doucement
830Que quand il faut aimer, mais aimer autrement.
J’ai senti comme vous une douleur bien vive
En brisant les beaux fers qui me tenaient captive ;
Mais j’en condamnerois le plus doux souvenir,
S’il avoit à mon cœur coûté plus d’un soupir.
835Ce grand coup m’a surprise, et ne m’a point troublée ;
Mon âme l’a reçu sans être accablée ;
Et comme tous mes feux n’avoient rien que de saint,
L’honneur les alluma, le devoir les éteint.
Je ne vois plus d’amant où je rencontre un frère ;
840L’un ne peut me toucher, ni l’autre me déplaire[98] ;
Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,
Si les miens sont vengés, et le tyran puni.
Vous que va sur le trône élever la naissance,
Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance ;
845Et domptant comme moi ce dangereux mutin,
Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN.

Ah ! Vous fûtes toujours l’illustre Pulchérie[99],
En fille d’empereur dès le berceau nourrie ;

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner[100]
850Comment dessus vous-même il vous falloit régner ;
Mais pour moi, qui, caché sous une autre aventure,
D’une âme plus commune ai pris quelque teinture,
Il n’est pas merveilleux si ce que je me crus
Mêle un peu de Léonce au cœur d’Héraclius.
855À mes confus regrets soyez donc moins sévère[101] :
C’est Léonce qui parle, et non pas votre frère ;
Mais si l’un parle mal, l’autre va bien agir,
Et l’un ni l’autre enfin ne vous fera rougir[102].
Je vais des conjurés embrasser l’entreprise,
860Puisqu’une âme si haute à frapper m’autorise,
Et tiens que pour répandre un si coupable sang,
L’assassinat est noble et digne de mon rang.
Pourrai-je cependant vous faire une prière ?

PULCHÉRIE.

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN.

865Puisqu’un amant si cher ne peut plus être à vous,
Ni vous mettre l’empire en la main d’un époux,
Epousez Martian comme un autre moi-même :
Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j’aime.

PULCHÉRIE.

Ne pouvant être à vous, je pourrois justement
870Vouloir n’être à personne, et fuir tout autre amant ;
Mais on pourroit nommer cette fermeté d’âme
Un reste mal éteint d’incestueuse flamme.
Afin donc qu’à ce choix j’ose toute accorder,
Soyez mon empereur pour me le commander.
875Martian vaut beaucoup, sa personne m’est chère ;

Mais purgez sa vertu des crimes de son père,
Et donnez à mes feux pour légitime objet
Dans le fils du tyran votre premier sujet[103].

MARTIAN.

Vous le voyez, j’y cours ; mais enfin s’il arrive
880Que l’issue en devienne ou funeste ou tardive[104],
Votre perte est jurée ; et d’ailleurs nos amis
Au tyran immolé voudront joindre ce fils.
Sauvez d’un tel péril et sa vie et la vôtre :
Par cet heureux hymen conservez l’un et l’autre ;
885Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas,
Et mon ami de suivre un tel père au trépas.
Faites qu’en ce grand jour la troupe d’Exupère[105]
Dans un sang odieux respecte mon beau-frère ;
Et donnez au tyran, qui n’en pourra jouir,
890Quelques moments de joie afin de l’éblouir.

PULCHÉRIE.

Mais durant ces moments, unie à sa famille,
Il deviendra mon père, et je serai sa fille :
Je lui devrai respect, amour, fidélité ;
Ma haine n’aura plus d’impétuosité ;
895Et tous mes vœux pour vous seront mols et timides,
Quand mes vœux contre lui seront des parricides,
Outre que le succès est encore à douter,
Que l’on peut vous trahir, qu’il peut vous résister,
Si vous y succombez, pourrai-je me dédire
900D’avoir porté chez lui les titres de l’empire ?

Ah ! Combien ces moments, de quoi vous me flattez[106]
Alors pour mon supplice auroient d’éternités !
Votre haine voit peu l’erreur de sa tendresse :
Comme elle vient de naître, elle n’est que foiblesse.
905La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts ;
Et se dût avec moi perdre tout l’univers[107],
Jamais un seul moment, quoi que l’on puisse faire,
Le tyran n’aura droit de me traiter de père.
Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi :
910Vous l’aimez, je l’estime, il est digne de moi.
Tout son crime est un père à qui le sang l’attache :
Quand il n’en aura plus, il n’aura plus de tache ;
Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds,
Purifiant l’objet, justifiera mes feux.
915Allez donc préparer cette heureuse journée,
Et du sang du tyran signez cet hyménée.
Mais quel mauvais démon devers nous le conduit ?

MARTIAN.

Je suis trahi, Madame, Exupère le suit.

Scène II.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE.
PHOCAS.

Quel est votre entretien avec cette princesse ?
Des noces que je veux ?

MARTIAN.

920Des noces que je veux ?C’est de quoi je la presse.

PHOCAS.

Et vous l’avez gagnée en faveur de mon fils ?

MARTIAN.

Il sera son époux, elle me l’a promis.

PHOCAS.

C’est beaucoup obtenir d’une âme si rebelle.
Mais quand ?

MARTIAN.

Mais quand ?C’est un secret que je n’ai pas su d’elle.

PHOCAS.

925Vous pouvez m’en dire un dont je suis plus jaloux[108].
On dit qu’Héraclius est fort connu de vous :
Si vous aimez mon fils, faites-le moi connaître.

MARTIAN.

Vous le connoissez trop, puisque je vois ce traître.

EXUPÈRE.

Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.

MARTIAN.

930Chacun te l’avouera : tu le fais assez voir.

PHOCAS.

De grâce, éclaircissez ce que je vous propose.
Ce billet à demi m’en dit bien quelque chose ;
Mais, Léonce, c’est peu si vous ne l’achevez.

MARTIAN.

Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez :
935Dites Héraclius ; il n’est plus de Léonce,
Et j’entends mon arrêt sans qu’on me le prononce.

PHOCAS.

Tu peux bien t’y résoudre après ton vain effort
Pour m’arracher le sceptre et conspirer ma mort.

MARTIAN.

J’ai fait ce que j’ai dû. Vivre sous ta puissance,
940C’eût été démentir mon nom et ma naissance.
Et ne point écouter le sang de mes parents,
Qui ne crie en mon cœur que la mort des tyrans.
Quiconque pour l’empire eut la gloire de naître
Renonce à cet honneur s’il peut souffrir un maître :
945Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner ;
C’est un lâche, s’il n’ose ou se perdre ou régner.
J’entends donc mon arrêt sans qu’on me le prononce.
Héraclius mourra comme a vécu Léonce :
Bon sujet, meilleur prince ; et ma vie et ma mort
950Rempliront dignement et l’un et l’autre sort.
La mort n’a rien d’affreux pour une âme bien née ;
À mes côtés pour toi je l’ai cent fois traînée,
Et mon dernier exploit contre tes ennemis
Fut d’arrêter son bras qui tombait sur ton fils.

PHOCAS.

955Tu prends pour me toucher un mauvais artifice ;
Héraclius n’eut point de part à ce service ;
J’en ai payé Léonce, à qui seul étoit dû
L’inestimable honneur de me l’avoir rendu.
Mais sous des noms divers à soi-même contraire[109],
960Qui conserva le fils attente sur le père ;
Et se désavouant d’un aveugle secours,
Sitôt qu’il se connaît il en veut à mes jours.
Je te devois sa vie, et je me dois justice :
Léonce est effacé par le fils de Maurice.
965Contre un tel attentat, rien n’est à balancer,
Et je saurai punir comme récompenser.

MARTIAN.

Je sais trop qu’un tyran est sans reconnoissance
Pour en avoir conçu la honteuse espérance,
Et suis trop au-dessus de cette indignité,
970Pour te vouloir piquer de générosité.
Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie,
Si pour moi sans le trône elle n’est qu’infamie ?
Héraclius vivrait pour te faire la cour !
Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.
975Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible :
Ta vie avec la sienne est trop incompatible ;
Un si grand ennemi ne peut être gagné,
Et je te punirois de m’avoir épargné.
Si de ton fils sauvé j’ai rappelé l’image,
980J’ai voulu de Léonce étaler le courage,
Afin qu’en le voyant tu ne doutasses plus
Jusques où doit aller celui d’Héraclius.
Je me tiens plus heureux de périr en monarque,
Que de vivre en éclat sans en porter la marque ;
985Et puisque, pour jouir d’un si glorieux sort,
Je n’ai que ce moment qu’on destine à ma mort[110],
Je la rendrai si belle et si digne d’envie,
Que ce moment vaudra la plus illustre vie.
M’y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,
990Et délivre mes yeux de l’horreur de te voir.

PHOCAS.

Nous verrons la vertu de cette âme hautaine[111].
Faites-le retirer en la chambre prochaine,
Crispe ; et qu’on me l’y garde, attendant que mon choix
Pour punir son forfait vous donne d’autres lois.

MARTIAN, à Pulchérie.

995Adieu, Madame, adieu, je n’ai pu davantage.
Ma mort vous va laisser encor dans l’esclavage :
Le ciel par d’autres mains vous en daigne affranchir !

Scène III.

PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.

Et toi, n’espère pas désormais me fléchir :
Je tiens Héraclius, et n’ai plus rien à craindre,
1000Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre,
Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil,
Et j’abattrai d’un coup sa tête et ton orgueil.
Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes :
Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.

PULCHÉRIE.

1005Moi, pleurer ! Moi, gémir, tyran ! J’aurois pleuré
Si quelques lâchetés l’avoient déshonoré,
S’il n’eût pas emporté sa gloire tout entière,
S’il m’avait fait rougir par la moindre prière,
Si quelque infâme espoir qu’on lui dût pardonner
1010Eût mérité la mort que tu lui vas donner.
Sa vertu jusqu’au bout ne s’est point démentie[112] :
Il n’a point pris le ciel ni le sort à partie,
Point querellé le bras qui fait ces lâches coups,
Point daigné contre lui perdre un juste courroux.
1015Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,
De tous deux, de soi-même il s’est montré le maître ;
Et dans cette surprise il a bien su courir

À la nécessité qu’il voyoit de mourir.
Je goûtois cette joie en un sort si contraire.
1020Je l’aimai comme amant, je l’aime comme frère ;
Et dans ce grand revers je l’ai vu hautement
Digne d’être mon frère, et d’être mon amant.

PHOCAS.

Explique, explique mieux le fond de ta pensée ;
Et sans plus te parer d’une vertu forcée,
1025Pour apaiser le père, offre le cœur au fils,
Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.

PULCHÉRIE.

Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses
Mon âme ose descendre à de telles bassesses ?
Prends mon sang pour le sien ; mais, s’il y faut mon cœur,
1030Périsse Héraclius avec sa triste sœur !

PHOCAS.

Eh bien ! il va périr ; ta haine en est complice.

PULCHÉRIE.

Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice.
Dieu, pour le réserver à ses puissantes mains,
Fait avorter exprès tous les moyens humains ;
1035Il veut frapper le coup sans notre ministère.
Si l’on t’a bien donné Léonce pour mon frère,
Les quatre autres peut-être à tes yeux abusés,
Ont été comme lui des Césars supposés.
L’Etat, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine,
1040Avoit des généreux autres que Léontine ;
Ils trompaient d’un barbare aisément la fureur,
Qui n’avoient jamais vu la cour ni l’Empereur.
Crains, tyran, crains encor : tous les quatre peut-être
L’un après l’autre enfin se vont faire paroître ;
1045Et malgré tous tes soins, malgré tout ton effort,
Tu ne les connoîtras qu’en recevant la mort.
Moi-même, à leur défaut, je serai la conquête

De quiconque à mes pieds apportera ta tête[113] ;
L’esclave le plus vil qu’on puisse imaginer
1050Sera digne de moi, s’il peut t’assassiner.
Va perdre Héraclius, et quitte la pensée
Que je me pare ici d’une vertu forcée ;
Et sans m’importuner de répondre à tes vœux,
Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux[114].

Scène IV.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.

1055J’écoute avec plaisir ces menaces frivoles ;
Je ris d’un désespoir qui n’a que des paroles ;
Et de quelque façon qu’elle m’ose outrager,
Le sang d’Héraclius m’en doit assez venger.
Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine ;
1060Vous, dont je vois l’amour quand j’en craignais la haine ;
Vous, qui m’avez livré mon secret ennemi,
Ne soyez point vers moi fidèles à demi :
Résolvez avec moi des moyens de sa perte :
La ferons-nous secrète, ou bien à force ouverte ?
1065Prendrons-nous le plus sûr ou le plus glorieux ?

EXUPÈRE.

Seigneur, n’en doutez point, le plus sûr vaut le mieux ;
Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate,
De peur qu’en l’ignorant le peuple ne se flatte,

N’attende encor ce prince, et n’ai quelque raison
1070De courir en aveugle à qui prendra son nom.

PHOCAS.

Donc, pour ôter tout doute à cette populace,
Nous enverrons sa tête au milieu de la place.

EXUPÈRE.

Mais si vous la coupez dedans votre palais,
Ces obstinés mutins ne le croiront jamais ;
1075Et sans que pas un d’eux à son erreur renonce,
Ils diront qu’on impute un faux nom à Léonce,
Qu’on en fait un fantôme afin de les tromper,
Prêts à suivre toujours qui voudra l’usurper.

PHOCAS.

Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.

EXUPÈRE.

1080Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice.
Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain
Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main.
Si vous voulez calmer toute cette tempête,
Il faut en pleine place abattre cette tête.
1085Et qu’il die[115], en mourant, à ce peuple confus :
« Peuple, n’en doute point, je suis Héraclius. »

PHOCAS.

Il le faut, je l’avoue ; et déjà je destine[116]
À ce même échafaud l’infâme Léontine.
Mais si ces insolents l’arrachent de nos mains ?

EXUPÈRE.

Qui l’osera, Seigneur ?

PHOCAS.

1090Qui l’osera, Seigneur ?Ce peuple que je crains[117].

EXUPÈRE.

Ah ! Souvenez-vous mieux des désordres qu’enfante
Dans un peuple sans chef la première épouvante.
Le seul bruit de ce prince au palais arrêté
Dispersera soudain chacun de son côté ;
1095Les plus audacieux craindront votre justice,
Et le reste en tremblant ira voir son supplice.
Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir,
Le temps de se remettre et de se réunir :
Envoyez des soldats à chaque coin des rues ;
1100Saisissez l’Hippodrome avec ses avenues ;
Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort.
Pour nous, qu’un tel indice intéresse à sa mort,
De peur que d’autres mains ne se laissent séduire,
Jusques à l’échafaud laissez-nous le conduire[118].
1105Nous aurons trop d’amis pour en venir à bout ;
J’en réponds sur ma tête, et j’aurai l’œil à tout.

PHOCAS.

C’en est trop, Exupère : allez, je m’abandonne
Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne.
C’est l’unique moyen de dompter nos mutins,
1110Et d’éteindre à jamais ces troubles intestins.
Je vais sans différer, pour cette grande affaire
Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire.
Vous, pour répondre aux soins que vous m’avez promis,
Allez de votre part assembler vos amis,
1115Et croyez qu’après moi, jusqu’à ce que j’expire,
Ils seront, eux et vous, les maîtres de l’empire.

Scène V.

EXUPÈRE, AMYNTAS.
EXUPÈRE.

Nous sommes en faveur ; ami, tout est à nous :
L’heur de notre destin va faire des jaloux.

AMYNTAS.

Quelque allégresse ici que vous fassiez paroître,
1120Trouvez-vous doux les noms de perfide et de traître ?

EXUPÈRE.

Je sais qu’aux généreux ils doivent faire horreur :
Ils m’ont frappé l’oreille, ils m’ont blessé le cœur ;
Mais bientôt par l’effet que nous devons attendre,
Nous serons en état de ne les plus entendre.
1125Allons : pour un moment qu’il faut les endurer[119],
Ne fuyons pas les biens qu’ils nous font espérer.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.


Scène première.

HÉRACLIUS, HÉRACLIUS.
HÉRACLIUS.

Vous avez grand sujet d’appréhender pour elle :
Phocas au dernier point la tiendra criminelle ;
Et je le connois mal, ou s’il la peut trouver,
1130Il n’est moyen humain qui puisse la sauver.
Je vous plains, chère Eudoxe[120], et non pas votre mère :
Elle a bien mérité ce qu’a fait Exupère ;
Il trahit justement qui voulait me trahir[121].

EUDOXE.

Vous croyez qu’à ce point elle ait pu vous haïr,
1135Vous, pour qui son amour a forcé la nature ?

HÉRACLIUS.

Comment voulez-vous donc nommer son imposture ?
M’empêcher d’entreprendre, et par un faux rapport
Confondre en Martian et mon nom et mon sort ;
Abuser d’un billet que le hasard lui donne ;
1140Attacher de sa main mes droits à sa personne,
Et le mettre en état, dessous sa bonne foi,
De régner en ma place, ou de périr pour moi :
Madame, est-ce en effet me rendre un grand service ?

EUDOXE.

Eût-elle démenti ce billet de Maurice ?
1145Et l’eût-elle pu faire, à moins que révéler
Ce que surtout alors il lui falloit celer ?
Quand Martian par là n’eût pas connu son père,
C’étoit vous hasarder sur la foi d’Exupère :
Elle en doutoit, Seigneur, et par l’événement,
1150Vous voyez que son zèle en doutoit justement.
Sûre en soi des moyens de vous rendre l’empire,
Qu’à vous-même jamais elle n’a voulu dire,
Elle a sur Martian tourné le coup fatal
De l’épreuve d’un cœur qu’elle connaissoit mal.
1155Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service ?

HÉRACLIUS.

Qu’importe qui des deux on destine au supplice ?
Qu’importe, Martian, vu ce que je te doi,
Qui trahisse mon sort, d’Exupère ou de moi ?
Si l’on ne me découvre, il faut que je m’expose ;
1160Et l’un et l’autre enfin ne sont que même chose[122],
Sinon qu’étant trahi je mourrois malheureux,
Et que, m’offrant pour toi, je mourrai généreux.

EUDOXE.

Quoi ? pour désabuser une aveugle furie,
Rompre votre destin, et donner votre vie !

HÉRACLIUS.

1165Vous êtes plus aveugle encore en votre amour.
Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour ?
Et lorsque sous mon nom il se livre à sa perte,
Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte ?
S’il s’agissoit ici de le faire empereur[123],
1170Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur ;

Mais conniver en lâche à ce nom qu’on me vole,
Quand son père à mes yeux au lieu de moi l’immole !
Souffrir qu’il se trahisse aux rigueurs de mon sort !
Vivre par son supplice, et régner par sa mort !

EUDOXE.

1175Ah ! ce n’est pas, Seigneur, ce que je vous demande :
De cette lâcheté l’infamie est trop grande.
Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas,
Mais montrez-vous en maître, et ne vous perdez pas :
Rallumez cette ardeur où s’opposoit ma mère,
1180Garantissez le fils par la perte du père ;
Et prenant à l’empire un chemin éclatant,
Montrez Héraclius au peuple qui l’attend[124].

HÉRACLIUS.

Il n’est plus temps, Madame, un autre a pris ma place.
Sa prison a rendu le peuple tout de glace :
1185Déjà préoccupé d’un autre Héraclius,
Dans l’effroi qui le trouble il ne me croira plus ;
Et ne me regardant que comme un fils perfide,
Il aura de l’horreur de suivre un parricide.
Mais quand même il voudroit seconder mes desseins,
1190Le tyran tient déjà Martian en ses mains.
S’il voit qu’en sa faveur je marche à force ouverte,
Piqué de ma révolte, il hâtera sa perte,
Et croira qu’en m’ôtant l’espoir de le sauver,
Il m’ôtera l’ardeur qui me fait soulever.
1195N’en parlons plus : en vain votre amour me retarde,
Le sort d’Héraclius tout entier me regarde.
Soit qu’il faille régner, soit qu’il faille périr,
Au tombeau comme au trône on me verra courir.
Mais voici le tyran, et son traître Exupère.

Scène II.

PHOCAS, HÉRACLIUS[125], EXUPÈRE, EUDOXE, troupe de Gardes.
PHOCAS, montrant Eudoxe à ses gardes.

1200Qu’on la tienne en lieu sûr en attendant sa mère[126].

HÉRACLIUS.

A-t-elle quelque part… ?

PHOCAS.

A-t-elle quelque part… ?Nous verrons à loisir ;
Il est bon cependant de la faire saisir.

EUDOXE., s’en allant.

Seigneur, ne croyez rien de ce qu’il vous va dire.

PHOCAS, à Eudoxe.

Je croirai ce qu’il faut pour le bien de l’empire[127].

À Héraclius.

1205Ses pleurs pour ce coupable imploraient ta pitié ?

HÉRACLIUS.

Seigneur…

PHOCAS.

Seigneur…Je sais pour lui quelle est ton amitié ;
Mais je veux que toi-même, ayant bien vu son crime,
Tiennes ton zèle injuste, et sa mort légitime.
Qu’on[128] le fasse venir. Pour en tirer l’aveu
1210Il ne sera besoin ni du fer ni du feu :
Loin de s’en repentir, l’orgueilleux en fait gloire.
Mais que me diras-tu qu’il ne me faut pas croire ?
Eudoxe m’en conjure, et l’avis me surprend.
Aurois-tu découvert quelque crime plus grand ?

HÉRACLIUS.

1215Oui, sa mère a plus fait contre votre service
Que ne sait Exupère, et que n’a vu Maurice.

PHOCAS.

La perfide ! Ce jour lui sera le dernier.
Parle.

HÉRACLIUS.

Parle.J’achèverai devant le prisonnier.
Trouvez bon qu’un secret d’une telle importance,
1220Puisque vous le mandez, s’explique en sa présence.

PHOCAS.

Le voici. Mais surtout ne me dis rien pour lui.


Scène III

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[129], EXUPÈRE, troupe de Gardes.
HÉRACLIUS.

Je sais qu’en ma prière il auroit peu d’appui ;
Et loin de me donner une inutile peine,
Tout ce que je demande à votre juste haine,
1225C’est que de tels forfaits ne soient pas impunis ;
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[130].
Voilà tout mon souhait et toute ma prière.
M’en refuserez-vous ?

PHOCAS.

M’en refuserez-vous ?Tu l’obtiendras entière ;
Ton salut en effet est douteux sans sa mort.

MARTIAN.

1230Ah, Prince ! J’y courois sans me plaindre du sort ;
Son indigne rigueur n’est pas ce qui me touche ;
Mais en ouïr l’arrêt sortir de votre bouche !
Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.

HÉRACLIUS.

Et même en ce moment tu ne me connois pas.
1235Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule,
Ce que l’honneur défend que plus je dissimule.
Phocas, connais ton sang et tes vrais ennemis :
Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.

MARTIAN.

Seigneur, que dites-vous ?

HÉRACLIUS.

Seigneur, que dites-vous ?Que je ne puis plus taire
1240Que deux fois Léontine osa tromper ton père ;
Et semant de nos noms un insensible abus,
Fit un faux Martian du jeune Héraclius.

PHOCAS.

Maurice te dément, lâche ! Tu n’as qu’à lire :
« Sous le nom de Léonce Héraclius respire. »
1245Tu fais après cela des contes superflus.

HÉRACLIUS.

Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l’est plus :
J’étais Léonce alors, et j’ai cessé de l’être
Quand Maurice immolé n’en a pu rien connoître.
S’il laissa par écrit ce qu’il avoit pu voir,
1250Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir.
Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,
Où vous eûtes trois ans la fortune diverse.
Cependant Léontine, étant dans le château
Reine de nos destins et de notre berceau,
1255Pour me rendre le rang qu’occupait votre race[131],

Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.
Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien,
Que vous-même au retour vous n’en connûtes rien ;
Et ces informes traits qu’à six mois a l’enfance,
1260Ayant mis entre nous fort peu de différence,
Le foible souvenir en trois ans s’en perdit :
Vous prîtes aisément ce qu’elle vous rendit.
Nous vécûmes tous deux sous le nom l’un de l’autre :
Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre ;
1265Et je ne jugeois pas ce chemin criminel[132]
Pour remonter sans meurtre au trône paternel.
Mais voyant cette erreur fatale à cette vie
Sans qui déjà la mienne auroit été ravie,
Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment
1270Si je souffrois encore un tel aveuglement.
Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.
Conservez votre haine, et changez de victime.
Je ne demande rien que ce qui m’est promis :
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[133].

MARTIAN.

1275Admire de quel fils le ciel t’a fait le père,
Admire quel effort sa vertu vient de faire,
Tyran, et ne prends pas pour une vérité
Ce qu’invente pour moi sa générosité.

à Héraclius

C’est trop, Prince, c’est trop pour ce petit service
1280Dont honora mon bras ma fortune propice :
Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas ;

Et pour moi vous cherchez un assuré trépas !
Ah ! Si vous m’en devez quelque reconnoissance,
Prince, ne m’ôtez pas l’honneur de ma naissance ;
1285Avoir tant de pitié d’un sort si glorieux,
De crainte d’être ingrat, c’est m’être injurieux.

PHOCAS.

En quelque trouble me jette une telle dispute !
À quels nouveaux malheurs m’expose-t-elle en butte !
Lequel croire, Exupère, et lequel démentir ?
1290Tombé-je dans l’erreur, ou si j’en vais sortir ?
Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.

EXUPÈRE.

Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable ?

PHOCAS.

Léontine deux fois a pu tromper Phocas.

EXUPÈRE.

Elle a pu les changer, et ne les changer pas.
1295Et plus que vous, Seigneur, dedans l’inquiétude,
Je ne vois que du trouble et de l’incertitude.

HÉRACLIUS.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais qui je suis ;
Vous voyez quels effets en ont été produits :
Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse
1300J’apporte à rejeter l’hymen de la princesse,
Où sans doute aisément mon cœur eût consenti[134].
Si Léontine alors ne m’en eût averti.

MARTIAN.

Léontine ?

HÉRACLIUS.

Léontine ?Elle-même.

MARTIAN.

Léontine ?Elle-même.Ah ! Ciel ! Quelle est sa ruse !

Martian aime Eudoxe, et sa mère l’abuse.
1305Par l’horreur d’un hymen qu’il croit incestueux,
De ce prince à sa fille elle assure les vœux ;
Et son ambition, adroite à le séduire,
Le plonge en une erreur dont elle attend l’empire.
Ce n’est que d’aujourd’hui que je sais qui je suis ;
1310Mais de mon ignorance elle espéroit ces fruits,
Et me tiendroit encor la vérité cachée,
Si tantôt ce billet ne l’en eût arrachée.

PHOCAS., à Exupère.

La méchante l’abuse aussi bien que Phocas.

EXUPÈRE.

Elle a pu l’abuser, et ne l’abuser pas.

PHOCAS.

1315Tu vois comme la fille a part au stratagème[135].

EXUPÈRE.

Et que la mère a pu l’abuser elle-même.

PHOCAS.

Que de pensers divers ! Que de soucis flottants !

EXUPÈRE.

Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.

PHOCAS.

Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice ?

EXUPÈRE.

1320Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice.

HÉRACLIUS.

Pouvez-vous en douter après ce que j’ai dit ?

MARTIAN.

Donnez-vous à l’erreur encor quelque crédit[136] ?

HÉRACLIUS[137].

Ami, rends-moi mon nom : la faveur n’est pas grande ;

Ce n’est que pour mourir que je te le demande.
1325Reprends ce triste jour que tu m’as racheté,
Ou rends-moi cet honneur que tu m’as presque ôté.

MARTIAN.

Pourquoi, de mon tyran volontaire victime,
Précipiter vos jours pour me noircir d’un crime[138] ?
Prince, qui que je sois, j’ai conspiré sa mort,
1330Et nos noms au dessein donnent un divers sort :
Dedans Héraclius il a gloire solide,
Et dedans Martian il devient parricide.
Puisqu’il faut que je meure illustre ou criminel,
Couvert ou de louange ou d’opprobre éternel,
1335Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire
Du vengeur de l’empire un assassin d’un père.

HÉRACLIUS.

Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer,
Pour te faire innocent tu n’as qu’à le quitter ;
Il conspira lui seul, tu n’en es point complice.
1340Ce n’est qu’Héraclius qu’on envoie au supplice :
Sois son fils, tu vivras.

MARTIAN.

Sois son fils, tu vivras.Si je l’avois été,
Seigneur, ce traître en vain m’aurait sollicité ;
Et lorsque contre vous il m’a fait entreprendre[139],
La nature en secret auroit su m’en défendre.

HÉRACLIUS.

1345Apprends donc qu’en secret mon cœur t’a prévenu.
J’ai voulu conspirer, mais on m’a retenu ;
Et dedans mon péril Léontine timide…

MARTIAN.

N’a pu voir Martian commettre un parricide.

HÉRACLIUS.

Toi que de Pulchérie elle a fait amoureux,
1350Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux.
Elle a rendu pour toi l’un et l’autre funeste,
Martian parricide, Héraclius inceste,
Et n’eût pas eu pour moi d’horreur d’un grand forfait,
Puisque dans ta personne elle en pressoit l’effet.
1355Mais elle m’empêchoit de hasarder ma tête[140],
Espérant par ton bras me livrer ma conquête.
Ce favorable aveu dont elle t’a séduit
T’exposoit aux périls pour m’en donner le fruit ;
Et c’étoit ton succès qu’attendoit sa prudence,
1360Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance.

PHOCAS.

Hélas ! Je ne puis voir qui des deux est mon fils ;
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état, quel conseil dois-je suivre ?
J’ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre ;
1365Je sais que de mes mains il ne se peut sauver,
Je sais que je le vois, et ne puis le trouver[141].
La nature tremblante, incertaine, étonnée,
D’un nuage confus couvre sa destinée :
L’assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,
1370Et présent à mes yeux, il se cache en mon cœur.
Martian ! À ce nom aucun ne veut répondre,
Et l’amour paternel ne sert qu’à me confondre.
Trop d’un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi, mais je n’ai plus de fils.
1375Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire ?
Si je n’ai plus de fils, puis-je encore être père ?

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait ?
Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait[142].
Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,
1380Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le-moi connoître.
Ô toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t’es procuré,
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu’un supplice ?
Ô malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice !
1385Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n’en puis trouver pour régner après moi !
Qu’aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
Puisque mon propre fils les préfère à sa vie !

Scène IV.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[143], CRISPE, EXUPÈRE, LÉONTINE.
CRISPE., à Phocas.

Seigneur, ma diligence enfin a réussi :
1390J’ai trouvé Léontine, et je l’amène ici.

PHOCAS., à Léontine.

Approche, malheureuse.

HÉRACLIUS, à Léontine.

Approche, malheureuse.Avouez tout, Madame.
J’ai tout dit.

LÉONTINE, à Héraclius.

J’ai tout dit.Quoi, Seigneur ?

PHOCAS.

J’ai tout dit.Quoi, Seigneur ?Tu l’ignores, infâme !
Qui des deux est mon fils ?

LÉONTINE.

Qui des deux est mon fils ?Qui vous en fait douter ?

HÉRACLIUS, à Léontine.

Le nom d’Héraclius que son fils veut porter :
1395Il en croit ce billet et votre témoignage ;
Mais ne le laissez pas dans l’erreur davantage.

PHOCAS.

N’attends pas les tourments, ne me déguise rien.
M’as-tu livré ton fils ? as-tu changé le mien ?

LÉONTINE.

Je t’ai livré mon fils, et j’en aime la gloire.
1400Si je parle du reste, oseras-tu m’en croire ?
Et qui t’assurera que pour Héraclius,
Moi qui t’ai tant trompé, je ne te trompe plus[144] ?

PHOCAS.

N’importe. Fais-nous voir quelle haute prudence
En des temps si divers leur en fait confidence :
1405À l’un depuis quatre ans, à l’autre d’aujourd’hui.

LÉONTINE.

Le secret n’en est su ni de lui, ni de lui ;
Tu n’en sauras non plus les véritables causes :
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses.
L’un des deux est ton fils, l’autre est ton empereur[145].

1410Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur.
Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,
Craindre ton ennemi dedans ta propre race,
Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi,
Sans être ni tyran, ni père qu’à demi.
1415Tandis qu’autour des deux tu perdras ton étude,
Mon âme jouira de ton inquiétude ;
Je rirai de ta peine, ou, si tu m’en punis,
Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

PHOCAS.

Et si je les punis tous deux sans les connoître,
1420L’un comme Héraclius, l’autre pour vouloir l’être ?

LÉONTINE.

Je m’en consolerai quand je verrai Phocas
Croire affermir son sceptre en se coupant le bras,
Et de la même main son ordre tyrannique
Venger Héraclius dessus son fils unique.

PHOCAS.

1425Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends
Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents,
De t’avoir confié ce fils que tu me caches,
D’avoir mis en tes mains ce cœur que tu m’arraches,
D’avoir mis à tes pieds ma cour qui t’adoroit !
Rends-moi mon fils ingrate.

LÉONTINE.

1430Rends-moi mon fils ingrate.Il m’en désavoueroit ;
Et ce fils, quel qu’il soit, que tu ne peux connoître,
A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l’être.
Admire sa vertu qui trouble ton repos.
C’est du fils du tyran que j’ai fait ce héros ;
1435Tant ce qu’il a reçu d’heureuse nourriture[146]
Dompte ce mauvais sang qu’il eut de la nature[147] !

C’est assez dignement répondre à tes bienfaits
Que d’avoir dégagé ton fils de tes forfaits.
Séduit par ton exemple et par sa complaisance,
1440Il t’auroit ressemblé, s’il eût su sa naissance :
Il seroit lâche, impie, inhumain comme toi,
Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.

EXUPÈRE.

L’impudence et l’orgueil suivent les impostures.
Ne vous exposez plus à ce torrent d’injures,
1445Qui ne faisant qu’aigrir votre ressentiment,
Vous donne peu de jour pour ce discernement.
Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde.
Puisque j’ai commencé, le reste me regarde :
Malgré l’obscurité de son illusion,
1450J’espère démêler cette confusion.
Vous savez à quel point l’affaire m’intéresse.

PHOCAS.

Achève, si tu peux, par force ou par adresse,
Exupère, et sois sûr que je te devrai tout,
Si l’ardeur de ton zèle en peut venir à bout.
1455Je saurai cependant prendre à part l’un et l’autre ;
Et peut-être qu’enfin nous trouverons le nôtre.
Agis de ton côté ; je la laisse avec toi :
Gêne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.

Scène V.

EXUPÈRE, LÉONTINE.
EXUPÈRE.

On ne peut nous entendre. Il est juste, Madame,
1460Que je vous ouvre enfin jusqu’au fond de mon âme ;
C’est passer trop longtemps pour traître auprès de vous.
Vous haïssez Phocas ; nous le haïssons tous…

LÉONTINE.

Oui, c’est bien lui montrer ta haine et ta colère,
Que lui vendre ton prince et le sang de ton père.

EXUPÈRE.

1465L’apparence vous trompe, et je suis en effet…

LÉONTINE.

L’homme le plus méchant que la nature ait fait[148].

EXUPÈRE.

Ce qui passe à vos yeux pour une perfidie…

LÉONTINE.

Cache une intention fort noble et fort hardie.

EXUPÈRE.

Pouvez-vous en juger, puisque vous l’ignorez ?
1470Considérez l’état de tous nos conjurés.
Il n’est aucun de nous à qui sa violence[149]
N’ait donné trop de lieu d’une juste vengeance ;
Et nous en croyant tous dans notre âme indignés,
Le tyran du palais nous a tous éloignés.
1475Il y falloit rentrer par quelque grand service.

LÉONTINE.

Et tu crois m’éblouir avec cet artifice ?

EXUPÈRE.

Madame, apprenez tout. Je n’ai rien hasardé.
Vous savez de quel nombre il est toujours gardé ;
Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes
1480Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes ?
Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui ?
Vous voyez la posture où j’y suis aujourd’hui :
Il me parle, il m’écoute, il me croit ; et lui-même

Se livre entre mes mains, aide à mon stratagème.
1485C’est par mes seuls conseils qu’il veut publiquement
Du prince Héraclius faire le châtiment ;
Que sa milice, éparse à chaque coin des rues,
A laissé du palais les portes presque nues :
Je puis en un moment m’y rendre le plus fort ;
1490Mes amis sont tout prêts : c’en est fait, il est mort ;
Et j’userai si bien de l’accès qu’il me donne,
Qu’aux pieds d’Héraclius je mettrai sa couronne.
Mais après mes desseins pleinement découverts,
De grâce, faites-moi connaître qui je sers ;
1495Et ne le cachez plus à ce cœur qui n’aspire
Qu’à le rendre aujourd’hui maître de tout l’empire.

LÉONTINE.

Esprit lâche et grossier, quelle brutalité
Te fait juger en moi tant de crédulité ?
Va, d’un piège si lourd l’appas[150] est inutile,
1500Traître, et si tu n’as point[151] de ruse plus subtile…

EXUPÈRE.

Je vous dis vrai, Madame, et vous dirai de plus…

LÉONTINE.

Ne me fais point ici de contes superflus :
L’effet à tes discours ôte toute croyance.

EXUPÈRE.

Eh bien ! demeurez donc dans votre défiance :
1505Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien ;
Gardez votre secret, je garderai le mien.
Puisque je passe encor pour homme à vous séduire,
Venez dans la prison où je vais vous conduire :
Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis.
1510Avant la fin du jour vous saurez qui je suis.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.


Scène première.

HÉRACLIUS.

Quelle confusion étrange[152]
De deux princes fait un mélange
Qui met en discord deux amis !
Un père ne sait où se prendre ;
1515Et plus tous deux s’osent défendre
Du titre infâme de son fils,
Plus eux-mêmes cessent d’entendre
Les secrets qu’on leur a commis.

Léontine avec tant de ruse
1520Ou me favorise ou m’abuse,
Qu’elle brouille tout notre sort :
Ce que j’en eus de connoissance
Brave une orgueilleuse puissance
Qui n’en croit pas mon vain effort ;
1525Et je doute de ma naissance
Quand on me refuse la mort.

Ce fier tyran qui me caresse
Montre pour moi tant de tendresse
Que mon cœur s’en laisse alarmer ;
1530Lorsqu’il me prie et me conjure,

Son amitié paroît si pure,
Que je ne saurois présumer
Si c’est par instinct de nature,
Ou par coutume de m’aimer.

1535Dans cette croyance incertaine,
J’ai pour lui des transports de haine
Que je ne conserve pas bien :
Cette grâce qu’il veut me faire[153]
Étonne et trouble ma colère ;
1540Et je n’ose résoudre rien[154],
Quand je trouve un amour de père
En celui qui m’ôta le mien.

Retiens, grande ombre de Maurice,
Mon âme au bord du précipice
1545Que cette obscurité lui fait,
Et m’aide à faire mieux connoître
Qu’en ton fils Dieu n’a pas fait naître
Un prince à ce point imparfait,
Ou que je méritais de l’être,
1550Si je ne le suis en effet.

Soutiens ma haine qui chancelle,
Et redoublant pour ta querelle
Cette noble ardeur de mourir,

Fais voir… Mais il m’exauce, on vient me secourir.

Scène II.

HÉRACLIUS, PULCHÉRIE.
HÉRACLIUS.

1555Ô ciel ! quel bon démon devers moi vous envoie,
Madame ?

PULCHÉRIE.

Madame ?Le tyran, qui veut que je vous voie,
Et met tout en usage afin de s’éclaircir.

HÉRACLIUS.

Par vous-même en ce trouble il pense réussir !

PULCHÉRIE.

Il le pense, Seigneur, et ce brutal espère[155]
1560Mieux qu’il ne trouve un fils que je découvre un frère :
Comme si j’étais fille à ne lui rien celer
De tout ce que le sang pourroit me révéler !

HÉRACLIUS.

Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle[156]
Vous le mieux révéler qu’il ne me le révèle !
1565Aidez-moi cependant, Madame, à repousser
Les indignes frayeurs dont je me sens presser…

PULCHÉRIE.

Ah ! Prince, il ne faut point d’assurance plus claire[157] ;
Si vous craignez la mort, vous n’êtes point mon frère :
Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.

HÉRACLIUS.

1570Moi, la craindre, Madame ? Ah ! je m’y suis offert !
Qu’il me traite en tyran, qu’il m’envoie au supplice,
Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice ;

Sous ces noms précieux je cours m’ensevelir,
Et m’étonne si peu que je l’en fais pâlir.
1575Mais il me traite en père, il me flatte, il m’embrasse ;
Je n’en puis arracher une seule menace :
J’ai beau faire et beau dire afin de l’irriter,
Il m’écoute si peu qu’il me force à douter.
Malgré moi, comme fils toujours il me regarde ;
1580Au lieu d’être en prison, je n’ai pas même un garde.
Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir ;
Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir :
Je crains de le haïr, si j’en tiens la naissance ;
Je le plains de m’aimer, si je m’en dois vengeance ;
1585Et mon cœur, indigné d’une telle amitié,
En frémit de colère, et tremble de pitié.
De tous ses mouvements mon esprit se défie :
Il condamne aussitôt tout ce qu’il justifie.
La colère, l’amour, la haine et le respect,
1590Ne me présentent rien qui ne me soit suspect.
Je crains tout, je fuis tout ; et dans cette aventure,
Des deux côtés en vain j’écoute la nature.
Secourez donc un frère en ces perplexités.

PULCHÉRIE.

Ah ! vous ne l’êtes point, puisque vous en doutez.
1595Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire,
D’un courage plus ferme en croit ce qu’il doit croire.
Comme vous on le flatte, il y sait résister ;
Rien ne le touche assez pour le faire douter ;
Et le sang, par un double et secret artifice,
1600Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.

HÉRACLIUS.

À ces marques en lui connoissez Martian :
Il a le cœur plus dur étant fils d’un tyran.
La générosité suit la belle naissance ;
La pitié l’accompagne et la reconnoissance.

1605Dans cette grandeur d’âme un vrai prince affermi
Est sensible aux malheurs même d’un ennemi ;
La haine qu’il lui doit ne sauroit le défendre[158],
Quand il s’en voit aimé, de s’en laisser surprendre,
Et trouve assez souvent son devoir arrêté
1610Par l’effort naturel de sa propre bonté.
Cette digne vertu de l’âme la mieux née,
Madame, ne doit pas souiller ma destinée.
Je doute ; et si ce doute a quelque crime en soi,
C’est assez m’en punir que douter comme moi ;
1615Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte,
Cherche qui le soutienne, et non pas qui l’abatte :
Il demande secours pour mes sens étonnés,
Et non le coup mortel dont vous m’assassinez.

PULCHÉRIE.

L’œil le mieux éclairé sur de telles manières
1620Peut prendre de faux jours pour de vives lumières ;
Et comme notre sexe ose assez promptement
Suivre l’impression d’un premier mouvement,
Peut-être qu’en faveur de ma première idée
Ma haine pour Phocas m’a trop persuadée.
1625Son amour est pour vous un poison dangereux ;
Et quoique la pitié montre un cœur généreux,
Celle qu’on a pour lui de ce rang dégénère.
Vous le devez haïr, et fût-il votre père :
Si ce titre est douteux, son crime ne l’est pas.
1630Qu’il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas,
Il n’est pas moins tyran quand il vous favorise,
Puisque c’est ce cœur même alors qu’il tyrannise,
Et que votre devoir, par là mieux combattu,
Prince, met en péril jusqu’à votre vertu.

1635Doutez, mais haïssez ; et, quoi qu’il exécute,
Je douterai d’un nom qu’un autre vous dispute.
En douter lorsqu’en moi vous cherchez quelque appui,
Si c’est trop peu pour vous, c’est assez contre lui.
L’un de vous est mon frère, et l’autre y peut prétendre :
1640Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre ;
Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux,
À chérir l’un et l’autre, et vous plaindre tous deux.
J’espère encor pourtant : on murmure, on menace ;
Un tumulte, dit-on, s’élève dans la place ;
1645Exupère est allé fondre sur ces mutins ;
Et peut-être de là dépendent nos destins.
Mais Phocas entre.

Scène III

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[159], PULCHÉRIE, Gardes
PHOCAS

Mais Phocas entre.Eh bien ! Se rendra-t-il, Madame ?

PULCHÉRIE

Quelque effort que je fasse à lire dans son âme,
Je n’en vois que l’effet que je m’étais promis :
1650Je trouve trop d’un frère, et vous trop peu d’un fils.

PHOCAS

Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.

PULCHÉRIE

Il tient en ma faveur leur naissance couverte :
Ce frère qu’il me rend seroit déjà perdu,
Si dedans votre sang il ne l’eût confondu.

PHOCAS, à Pulchérie.

1655Cette confusion peut perdre l’un et l’autre.
En faveur de mon sang je ferai grâce au vôtre ;
Mais je veux le connoître, et ce n’est qu’à ce prix
Qu’en lui donnant la vie il me rendra mon fils.

À Héraclius.

Pour la dernière fois, ingrat, je t’en conjure ;
1660Car enfin c’est vers toi que penche la nature ;
Et je n’ai point pour lui ces doux empressements
Qui d’un cœur paternel font les vrais mouvements.
Ce cœur s’attache à toi par d’invincibles charmes.
En crois-tu mes soupirs ? En croiras-tu mes larmes ?
1665Songe avec quel amour mes soins t’ont élevé,
Avec quelle valeur son bras t’a conservé ;
Tu nous dois à tous deux.

HÉRACLIUS

Tu nous dois à tous deux.Et pour reconnaissance
Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.

PHOCAS

Tu me l’ôtes, cruel, et le laisses mourir.

HÉRACLIUS

1670Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir.

PHOCAS

C’est me l’ôter assez que ne vouloir plus l’être.

HÉRACLIUS

C’est vous le rendre assez que le faire connoître.

PHOCAS

C’est me l’ôter assez que me le supposer.

HÉRACLIUS

C’est vous le rendre assez que vous désabuser.

PHOCAS

1675Laisse-moi mon erreur, puisqu’elle m’est si chère.
Je t’adopte pour fils, accepte-moi pour père,
Fais vivre Héraclius sous l’un ou l’autre sort ;

Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d’effort.

HÉRACLIUS

Ah ! C’en est trop enfin, et ma gloire blessée
1680Dépouille un vieux respect où je l’avois forcée.
De quelle ignominie osez-vous me flatter ?
Toutes les fois, tyran, qu’on se laisse adopter[160],
On veut une maison illustre autant qu’amie[161],
On cherche de la gloire, et non de l’infamie,
1685Et ce seroit un monstre horrible à vos États
Que le fils de Maurice adopté par Phocas.

PHOCAS

Va, cesse d’espérer la mort que tu mérites :
Ce n’est que contre lui, lâche, que tu m’irrites ;
Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang :
1690Je m’en prends à la cause, et j’épargne mon sang.
Puisque ton amitié de ma foi se défie
Jusqu’à prendre son nom pour lui sauver la vie,
Soldats, sans plus tarder, qu’on l’immole à ses yeux ;
Et sois après sa mort mon fils, si tu le veux.

HÉRACLIUS

Perfides, arrêtez !

MARTIAN

1695Perfides, arrêtez !Ah ! que voulez-vous faire,
Prince ?

HÉRACLIUS

Prince ?Sauver le fils de la fureur du père.

MARTIAN

Conservez-lui ce fils qu’il ne cherche qu’en vous :
Ne troublez point un sort qui lui semble si doux.
C’est avec assez d’heur qu’Héraclius expire,

1700Puisque c’est en vos mains que tombe son empire.
Le ciel daigne bénit votre sceptre et vos jours !

PHOCAS

C’est trop perdre de temps à souffrir ces discours,
Dépêche, Octavian.

HÉRACLIUS

N’attente rien, barbare !
Je suis…

PHOCAS

Je suis…Avoue enfin.

HÉRACLIUS

Je suis…Avoue enfin.Je tremble, je m’égare,
Et mon cœur…

PHOCAS, à Héraclius.

1705Et mon cœur…Tu pourras à loisir y penser.

À Octavian.

Frappe.

HÉRACLIUS

Frappe.Arrête : je suis… Puis-je le prononcer ?

PHOCAS

Achève, ou…

HÉRACLIUS

Achève, ou…Je suis donc, s’il faut que le die,
Ce qu’il faut que je sois pour lui sauver la vie.
Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu’il en soit,
1710Pour vous payer pour lui de l’amour qu’il vous doit ;
Et je vous le promets entier, ferme, sincère[162],
Et tel qu’Héraclius l’auroit pour son vrai père.
J’accepte en sa faveur ses parents pour les miens ;
Mais sachez que vos jours me répondront des siens :
1715Vous me serez garant des hasards de la guerre,
Des ennemis secrets, de l’éclat du tonnerre ;

Et de quelque façon que le courroux des cieux
Me prive d’un ami qui m’est si précieux,
Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon père,
17Ce qu’aura fait sur lui leur injuste colère[163].

PHOCAS

Ne crains rien : de tous deux je ferai mon appui ;
L’amour qu’il a pour toi m’assure trop de lui :
Mon cœur pâme de joie, et mon âme n’aspire
Qu’à vous associer l’un et l’autre à l’empire.
17J’ai retrouvé mon fils ; Mais sois-le tout à fait,
Et donne-m’en pour marque un véritable effet :
Ne laisse plus de place à la supercherie ;
Pour achever ma joie, épouse Pulchérie.

HÉRACLIUS

Seigneur, elle est ma sœur.

PHOCAS

Seigneur, elle est ma sœur.Tu n’es donc point mon fils,
17Puisque si lâchement déjà tu t’en dédis ?

PULCHÉRIE

Qui te donne, tyran, une attente si vaine ?
Quoi ! Son consentement étoufferoit ma haine !
Pour l’avoir étonné tu m’aurois fait changer !
J’aurois pour cette honte un cœur assez léger !
17Je pourrois épouser ou ton fils, ou mon frère !

Scène IV.

PHOCAS, HÉRACLIUS, PULCHÉRIE, MARTIAN, CRISPE, Gardes[164]
CRISPE

Seigneur, vous devez tout au grand cœur d’Exupère :

Il est l’unique auteur de nos meilleurs destins :
Lui seul et ses amis ont dompté vos mutins ;
Il a fait prisonnier leurs chefs qu’il vous amène.

PHOCAS

1740Dis-lui qu’il me les garde en la salle prochaine ;
Je vais de leurs complots m’éclaircir avec eux.

Crispe s’en va, et Phocas parle à Héraclius[165].

Toi, cependant, ingrat, sois mon fils, si tu veux.
En l’état où je suis, je n’ai plus lieu de feindre :
Les mutins sont domptés, et je cesse de craindre.
Je vous laisse tous trois.

À Pulchérie.

1745Je vous laisse tous trois.Use bien du moment
Que je prends pour en faire un juste châtiment ;
Et si tu n’aimes mieux que l’un et l’autre meure,
Trouve ou choisis mon fils, et l’épouse sur l’heure ;
Autrement, si leur sort demeure encor douteux[166],
1750Je jure à mon retour qu’ils périront tous deux.
Je ne veux point d’un fils dont l’implacable haine[167]
Prend ce nom pour affront, et mon amour pour gêne.
Toi…

PULCHÉRIE

Toi…Ne menace point ; je suis prête à mourir.

PHOCAS

À mourir ! Jusque-là je pourrois te chérir[168] !
1755N’espère pas de moi cette faveur suprême ;
Et pense…

PULCHÉRIE

Et pense…À quoi, tyran ?

PHOCAS

Et pense…À quoi, tyran ?À m’épouser moi-même
Au milieu de leur sang à tes pieds répandu.

PULCHÉRIE

Quel supplice !

PHOCAS

Quel supplice !Il est grand pour toi, mais il t’est dû :
Tes mépris de la mort bravoient trop ma colère.
1760Il est en toi de perdre ou de sauver ton frère ;
Et du moins, quelque erreur qui puisse me troubler[169],
J’ai trouvé les moyens de te faire trembler.

Scène V

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE
PULCHÉRIE

Le lâche, il vous flattait lorsqu’il trembloit dans l’âme !
Mais tel est d’un tyran le naturel infâme :
1765Sa douceur n’a jamais qu’un mouvement contraint ;
S’il ne craint, il opprime, et s’il n’opprime, il craint.
L’une et l’autre fortune en montre la foiblesse ;
L’une n’est qu’insolence, et l’autre que bassesse.
À peine est-il sorti de ces lâches terreurs[170]
1770Qu’il a trouvé pour moi le comble des horreurs.
Mes frères, puisque enfin vous voulez tous deux l’être,
Si vous m’aimez en sœur, faites-le-moi paraître.

HÉRACLIUS

Que pouvons-nous tous deux, lorsqu’on tranche nos jours[171] ?

PULCHÉRIE

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN

Il n’est point de conseil qui vous soit salutaire
Que d’épouser le fils pour éviter le père :
L’horreur d’un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE

Qui me le montrera, si je veux l’épouser ?
Et dans cet hyménée, à ma gloire funeste,
Qui me garantira des périls de l’inceste ?

MARTIAN

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous.
Mais, Madame ; on peut prendre un vain titre d’époux,
Abuser du tyran la rage forcenée,
Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.

PULCHÉRIE

Feindre et nous abaisser à cette lâcheté !

HÉRACLIUS

Pour tromper un tyran, c’est générosité,
Et c’est mettre, en faveur d’un frère qu’il vous donne,
Deux ennemis secrets auprès de sa personne,
Qui dans leur juste haine animés et constants,
Sur l’ennemi commun sauront prendre leur temps,
Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie,
Feignons, vous le voulez, et j’y résiste en vain.
Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main ?
Qui veut feindre avec moi ? Qui sera mon complice ?

HÉRACLIUS

Vous, Prince, à qui le ciel inspire l’artifice.

MARTIAN

Vous, que veut le tyran pour fils obstinément.

HÉRACLIUS.

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN.

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS.

1800Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse.

MARTIAN.

Vous aviez commencé tantôt d’y consentir.

PULCHÉRIE.

Ah ! princes, votre cœur ne peut se démentir[172],
Et vous l’avez tous deux trop grand, trop magnanime,
Pour souffrir sans horreur l’ombre même d’un crime.
1805Je vous connoissois trop pour juger autrement
Et de votre conseil, et de l’événement,
Et je n’y déférois que pour vous voir dédire.
Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l’empire ;
Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS.

1810Admirez cependant quel malheur est le mien.
L’obscure vérité que de mon sang je signe,
Du grand nom qui me perd ne peut me rendre digne :
On n’en croit pas ma mort ; et je perds mon trépas,
Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

MARTIAN.

1815Voyez d’autre côté quelle est ma destinée,
Madame : dans le cours d’une seule journée,
Je suis Héraclius, Léonce et Martian ;
Je sors d’un empereur, d’un tribun, d’un tyran.
De tous trois ce désordre en un jour me fait naître,
1820Pour me faire mourir enfin sans me connoître.

PULCHÉRIE.

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort :

Il a fait contre vous un violent effort.
Votre malheur est grand ; mais, quoi qu’il en succède,
La mort qu’on me refuse en sera le remède ;
Et moi… Mais que nous veut ce perfide[173] ?

Scène VI

HÉRACLIUS, PULCHÉRIE, MARTIAN, AMYNTAS
AMYNTAS.

Et moi… Mais que nous veut ce perfide ?1825Mon bras
Vient de laver ce nom dans le sang de Phocas.

HÉRACLIUS.

Que nous dis-tu ?

AMYNTAS.

Que nous dis-tu ?Qu’à tort vous nous prenez pour traîtres ;
Qu’il n’est plus de tyran, que vous êtes les maîtres.

HÉRACLIUS.

De quoi ?

AMYNTAS.

De quoi ?De tout l’empire.

MARTIAN

De quoi ?De tout l’empire.Et par toi ?

AMYNTAS.

De quoi ?De tout l’empire.Et par toi ?Non, Seigneur !
1830Un autre en a la gloire, et j’ai part à l’honneur.

HÉRACLIUS.

Et quelle heureuse main finit notre misère ?

AMYNTAS.

Princes, l’auriez-vous cru ? C’est la main d’Exupère.

MARTIAN

Lui qui me trahissait ?

AMYNTAS

Lui qui me trahissait ?C’est de quoi s’étonner :
Il ne vous trahissait que pour vous couronner.

HÉRACLIUS

N’a-t-il pas des mutins dissipé la furie ?

AMYNTAS

Son ordre excitait seul cette mutinerie.

MARTIAN

Il en a pris les chefs, toutefois ?

AMYNTAS

Il en a pris les chefs, toutefois ?Admirez
Que ces prisonniers même avec les conjurés
Sous cette illusion couroient à leur vengeance :
Tous contre ce barbare étant d’intelligence[174],
Suivis d’un gros d’amis nous passons librement
Au travers du palais à son appartement.
La garde y restait foible et, sans aucun ombrage ;
Crispe même à Phocas porte notre message :
Il vient ; à ses genoux on met les prisonniers,
Qui tirent pour signal leurs poignards les premiers.
Le reste, impatient dans sa noble colère,
Enferme la victime ; et soudain Exupère :
« Qu’on arrête, dit-il, le premier coup m’est dû :
C’est lui qui me rendra l’honneur presque perdu. »
Il frappe, et le tyran tombe aussitôt sans vie,
Tant de nos mains la sienne est promptement suivie.
Il s’élève un grand bruit, et mille cris confus

Ne laissent discerner que « Vive Héraclius ! »
Nous saisissons la porte, et les gardes se rendent.
Mêmes cris aussitôt de tous côtés s’entendent ;
Et de tant de soldats qui lui servaient d’appui,
Phocas, après sa mort, n’en a pas un pour lui.

PULCHÉRIE.

Quel chemin Exupère a pris pour sa ruine !

AMYNTAS.

Le voici qui s’avance avecque Léontine.

Scène VII

HÉRACLIUS, MARTIAN, LÉONTINE, PULCHÉRIE, EUDOXE, EXUPÈRE, AMYNTAS, Troupe
HÉRACLIUS, à Léontine.

Est-il donc vrai, Madame, et changeons-nous de sort ?
Amyntas nous fait-il un fidèle rapport ?

LÉONTINE.

Seigneur, un tel succès à peine est concevable,
Et d’un si grand dessein la conduite admirable…

HÉRACLIUS, à Exupère.

Perfide généreux, hâte-toi d’embrasser
Deux princes impuissants à te récompenser.

EXUPÈRE, à Héraclius.

Seigneur, il me faut grâce ou de l’un ou de l’autre :
J’ai répandu son sang, si j’ai vengé le vôtre.

MARTIAN.

Qui que ce soit des deux, il doit se consoler
De la mort d’un tyran qui voulait l’immoler :
Je ne sais quoi pourtant dans mon cœur en murmure.

HÉRACLIUS.

Peut-être en vous par là s’explique la nature ;
Mais, Prince, votre sort n’en sera pas moins doux :
Si l’empire est à moi, Pulchérie est à vous.
Puisque le père est mort, le fils est digne d’elle.

(À Léontine.)

Terminez donc, Madame, enfin notre querelle.

LÉONTINE.

Mon témoignage seul peut-il en décider ?

MARTIAN

Quelle autre sûreté pourrions-nous demander ?

LÉONTINE.

Je vous puis être encor suspecte d’artifice.
Non, ne m’en croyez pas : croyez l’impératrice.

(À Pulchérie, lui donnant un billet.}

Vous connaissez sa main, Madame, et c’est à vous
Que je remets le sort d’un frère et d’un époux.
Voyez ce qu’en mourant me laissa votre mère.

PULCHÉRIE.

J’en baise en soupirant le sacré caractère.

LÉONTINE.

Apprenez d’elle enfin quel sang vous a produits,
Princes.

HÉRACLIUS, à Eudoxe.

Princes.Qui que je sois, c’est à vous que je suis.

BILLET DE CONSTANTINE[175].
PULCHÉRIE lit.

Parmi tant de malheurs mon bonheur est étrange :
Après avoir donné son fils au lieu du mien,
Léontine à mes yeux, par un second échange,
Donne encore à Phocas mon fils au lieu du sien.

Vous qui pourrez douter d’un si rare service,
Sachez qu’elle a deux fois trompé notre tyran :
Celui qu’on croit Léonce est le vrai Martian,
Et le faux Martian est vrai fils de Maurice.
CONSTANTINE.

PULCHÉRIE., à Héraclius.

Ah ! vous êtes mon frère !

HÉRACLIUS., à Pulchérie.

Ah ! vous êtes mon frère !Et c’est heureusement
Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, à Héraclius.

Vous en saviez assez pour éviter l’inceste,
Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(À Martian.)

Mais pardonnez, Seigneur, à mon zèle parfait,
Ce que j’ai voulu faire, et ce qu’un autre a fait.

MARTIAN

Je ne m’oppose point à la commune joie,
Mais souffrez des soupirs que la nature envoie :
Quoique jamais Phocas n’ait mérité d’amour,
Un fils ne peut moins rendre à qui l’a mis au jour :
Ce n’est pas tout d’un coup qu’à ce titre on renonce.

HÉRACLIUS.

Donc, pour mieux l’oublier, soyez encor Léonce :
Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis,
Et meure du tyran jusqu’au nom de son fils.

(À Eudoxe.)

Vous, Madame, acceptez et ma main et l’empire
En échange d’un cœur pour qui le mien soupire.

EUDOXE, à Héraclius.

Seigneur, vous agissez en prince généreux.

HÉRACLIUS., à Exupère et Amyntas.

Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux,
Attendant les effets de ma reconnoissance,

Reconnoissons, amis, la céleste puissance.
Allons lui rendre hommage, et, d’un esprit content[176],
Montrer Héraclius au peuple qui l’attend[177].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
  1. Pierre Seguier, né à Paris en 1588, mort en 1672, fut chancelier de France en 1635 et protecteur de l’Académie après la mort de Richelieu. Corneille, au moment ou il écrivait cette dédicace, venait d’être nommé académicien, et Seguier avait laissé aux membres de la Compagnie toute liberté de le choisir préférablement à un de ses protégés : « M. de Ballesdens avoit été proposé aussi ; et comme il avoit l’honneur d’être à Monsieur le chancelier, l’Académie eut ce respect pour son protecteur, de députer vers lui cinq des académiciens, pour savoir si ces deux propositions lui seroient également agréables. Monsieur le chancelier témoigna qu'il vouloit laisser une entière liberté à la Compagnie. » (Registres, 22 janvier 1647, dans la Relation contenant [histoire de l’Académie, p. 363.) — L’Épître et l’avis Au lecteur ne sont que dans les éditions antérieures à 1660.
  2. L’édition de 1656 au lieu de pressante, donne puissante, ce qui est très-vraisemblablement une faute typographique.
  3. Dans Théophane ce personnage est toujours nommé Priscus : dans Zonaras et dans Baronius successivement Priscus et Crispus.
  4. Il y a le dans toutes les éditions.
  5. Voyez tome VI, p.416 et 417.
  6. Voyez ci-dessus, p. 122, note 3.
  7. ῎Εστι δὲ πρᾶξαι μὲν, ἀγνοοῡντας δὲ πρᾶξαι τὸδεινὀν, εἶθ’ ὔστερον ἀναγνωρίσαι τὴν φιλίαυ, ὥσπερ ὁ Σοφοκλέους Οἰδίπους. Τοῡτο μὲν οὖυ ἔξω τοῡ δράματοσ. (Aristote, Poétique, chapitre xv.)
  8. Voyez plus haut, p. 144.
  9. Voyez tome I, p. 82.
  10. Voyez tome I, p. 65.
  11. Tel est le texte de toutes les éditions. Voltaire a mis un article devant mêmes.
  12. Voyez tome I, p. 15 et 16. Par une étrange coïncidence, toutes les éditions portent arrivées, au lieu de arrivés.
  13. « Ce sont icy mes humeurs et opinions : je les donne pour ce
  14. Var. (édit. de 1660) : Ce poëme a encore plus d’effort d’invention que celui de Rodogune.
  15. Var. (édit. de 1660) : Sa conduite diffère de celle de Rodogune.
  16. Voyez les scènes i et iv du Ier acte de Rodogune.
  17. Var. (édit. de 1660-1664) : Il fût demeuré sans vie au dernier combat.
  18. Dans la ire scène de l’acte II.
  19. Var. (édit. de 1660 et de 1663) : Surtout la manière dont Eudoxe fait connoitre, au second acte, les deux échanges des princes que sa mère a faites. — Ces deux éditions cependant ont échange, au masculin, vers la fin de l’Examen (p. 153).
  20. Toutes les éditions ont ait en cet endroit, et toutes aussi un peu plus haut, à la seconde phrase de l’Examen, ont aye.
  21. Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, comme aussi des éditions de 1692 et de Voltaire (1764). Des éditeurs modernes ont substitué d’autre à autre.
  22. Voltaire a ajouté de : « quelque chose d’un peu délicat. »
  23. Corneille se sert ici des mêmes exemples qu'il a déjà donnés plus haut dans l’avertissement de Rodogune : voyez tome VI, p. 417.
  24. Ces quatre empereurs ont régné depuis l’an 578 après Jésus-Christ, jusqu’à l'an 641.
  25. Var (édit. de 1660 et de 1663) : en le faisant fils de l’empereur Maurice.
  26. L’impression de 1682 donne seule : « bien qu’il ne fût. »
  27. Le père d'Héraclius était exarque ou gouverneur d’Afrique.
  28. Phocas n’a régné que sept ans, dix mois et neuf jours, de 602 à 610.
  29. Cette fille est ainsi nommée dans les Annales de Baronius ; ailleurs son nom est Domentia, Domnentia.
  30. Voyez ci-dessus, p. 122, note 3.
  31. Soutient est la lecon de 1682 et de 1692. Les impressions antérieures, et Voltaire d’après elles, donnent soutint.
  32. « Le premier acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez Léontine ; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut achever, et il est hors d’apparence que Phocas délibère dans l’appartement de cette princesse de la perte de son frère. » (Discours des trois unités, tome I, p. 119.) — Voyez un peu plus loin dans le même discours (p. 121) la façon dont Corneille propose de résoudre cette difficulté.
  33. Var. (édit. de 1660) : Tous les poëmes de ce volume en ont besoin ; — (édit. de 1663) : Tous les poëmes qui suivent en ce volume en ont besoin ; — (édit. de 1664 et de 1668) : La plupart des poëmes qui suivent en a besoin. — Pour comprendre ces variantes, il faut d’abord se rappeler que dans les éditions dont elles sont tirées les Examens sont placés en tête du volume ; puis savoir que le tome III de 1660 commence par Rodogune, suivie d’Héraclius, et finit par Œdipe ; que le tome II de 1663 a pour première pièce Pompée, pour dernière la Toison d'or; que les tomes III de 1664-1682 commencent comme le tome III de 1660 et finissent par la Toison d’or.
  34. Voyez p. 152 et la note 5.
  35. Corneille donne le nom d’Héraclius au fils de Maurice, afin de ne point altérer ordre de succession des empereurs. Voyez ci-dessus, p. 151 et 152.
  36. L’histoire ne donne point de fils à Phocas, mais seulement une fille, qui épousa Crispus en 607.
  37. Aucune des trois filles de Maurice et de Constantine n’a porté le nom de Pulchérie.
  38. C’est la nourrice dont Baronius parle sans la nommer (voyez ci-dessus, p. 122, note 3). La femme de Phocas s'appelait Leontia ; peut-être est-ce ce nom qui a suggéré a Corneille celui de Leontine.
  39. Var. (édit. de 1647-1656) : fille de Léontine, maîtresse d’Héraclius.
  40. Voyez ci-après, p. 180, note 2.
  41. Voyez ci-dessus, p. 153, note 3.
  42. Var. N’a que des faux brillants dont l’éclat l’environne (a). (1654 et 56)
    (a) Voltaire compare ce début de Phocas à celui d’Agamemnon dans l’Iphigénie de Racine :

    Heureux qui satisfait de son humble fortune, etc.

  43. Var. Et la peur de les perdre ôte l’heur d’en jouir. (1647-64)
  44. Voyez ci-dessus, p. 152, et la note 5.
  45. Var. Si pour les ébranler ils servent d’instruments. (1647-64)
  46. Voyez ci-dessus, p. 122, note 3, et p. 125.
  47. Var. Étoit resté sans mère à ce moment fatal. (1647-56)
  48. Var. Pulchérie et mon fils ne se trouvent d’accord. (1647-64)
  49. Var. C’est mon trône, et mon fils. Ma patience est lasse ;
    Ne les rejetez plus, faites-vous cette grâce. (1647-56)
  50. Var. Et puisque avecque moi tu le veux couronner. (1647-60)
  51. Var. Ne reproche donc plus à ma haine indignée. (1647-56)
  52. Var. S’il n’est lavé du tien, il ne me sauroit plaire. (1647-56)
  53. Comparrez Cinna, vers 219 et 220.
  54. Voltaire (1764) a mis titres, au pluriel.
  55. Var. Je te fis part d’un bien qui n’étoit plus à lui. (1656)
  56. Var. Jusques à Théodose, et jusqu’a Constantin. (1647-56)
  57. Var. L’ont-elles pas rendu trop digne de l’empire ? (1647-56)
  58. Var. Qu’on exige de moi par delà son mérite. (1647-64)
  59. Var. Et cette grandeur même où tu le veux porter. (1647-56)
  60. Var. À qui hait l’hyménée et ne craint pas la mort. (1647-56)
  61. Cette indication n’est dans aucune des éditions antérieures à 1663.
  62. Var. phocas, pulchérie, héraclius, cru Martian ; martian, cru Léonce; crispe (1647-60). Jusqu’à la fin de l'acte, le nom d’héraclius est suivi, dans ces éditions, des mots cru Martian; et celui de martian, des mots cru Léonce, non pas seulement en téte de chaque scène, mais toutes les fois que ces noms reviennent dans le dialogue, en tête des couplets. — Voltaire a conserve ces indications, on en a mis d'autres analogues, en tête des scènes, et ailleurs çà et là, et il fait ici, à ce sujet, la remarque que voici : « J'ai cru qu'il serait utile pour le lecteur d’ajouter, dans cette scène et dans les suivantes, aux noms des personnages, les noms sous lesquels ils paraissent, et d’indiquer encore s'ils se connaissent eux-mêmes, ou s‘ils ne se connaissent pas, pour lever toute équivoque, et pour mettre le lecteur plus aisément au fait. »
  63. Var. Peut rendre ce tumulte au dernier point funeste. (1647-56)
  64. L’édition de 1655 porte seul un autre, pour une autre.
  65. Var. La vapeur de mon sang ira grossir le foudre
    Que Dieu tient déjà prêt à le réduire en poudre. (1647-64)
  66. « Le lecteur doit ici se souvenir qu’Héraclius sait bien que Phocas n’est point son pere, mais qu’il n’a point dit son secret à Pulchérie. » (Voltaire.)
  67. Var. Le peuple est ébranlé, ne perdons point ce temps. (1647-56)
  68. Var. martian, cru Léonce. (1663)
  69. Ce vers semble inspiree par celui de Virgile :
    Una salus victis nullam sperare salutem.
    (Énéide, livre II, vers 354.)
  70. Voltaire dans son texte (1764) donne après comme nous ; mais il lit auprès, et fait la critique suivante : « Comme étant la gouvernante auprès du sien, » n’est pas français.
  71. Var. De sorte que le sien passe ici pour mon frère. (1647-56)
  72. Les éditions de 1664-82 portent : « J’ai fait pour la fléchir… » ce qui ne peut offrir un sens vraisemblable.
  73. Var. Et que par ce grand bruit semé confusément. (1647-63)
  74. Var. C’est à nous à répondre à ce qu’il en prétend. (1647-56)
  75. Var. De ce trône, à Phocas sous ce titre arraché. (1647-56)
  76. Var. Si sans votre congé j’en osois faire éclat. (1647-56)
  77. Il y a tout, par un t, dans toutes les éditions. Celles de 1668 et de 1682 portenttout-divins, avec un trait d’union, comme si l’adverbe et l’adjectif formaient un mot composé.
  78. Var. Ce sera pour moi seul que vous l’aurez perdu. (1647 in-4°)
  79. Var. Et me pourrez servir à presser leur effet. (16447-56)
  80. Var. Mais je crois qu'un tel fils est indigne d’en faire,
    Et que tant de vertu mérite aucunement
    Qu’on abuse un peu moins de son aveuglement. (1647-56)
  81. Voltaire ouvre ici une nouvelle scène, la scène iv, formée des sept vers qui suivent. Au lieu de page, il met le page, et dit : « Ce page ne paraît plus aujourd’hui. On ne connaissait point alors les pages. »
  82. Cette indication manque dans les éditions antérieures à 1664.
  83. Dans les éditions de 1647-60 il y a ici, et en tête du premier couplet :
    martian, cru Léonce.
  84. Les editions de 1647-60 donnent simplement : léontine lit, et n’ont point le titre : billet de maurice.
  85. L’édition de 1682 donne par erreur votre, pour notre.
  86. Var. Qui vous en pût un jour rendre un haut témoignage. (1647-56)
  87. L’orthographe de ces deux vers varie dans les différentes éditions : celles de 1647, de 1652 et de 1655 portent :

    Sans qu’autre que les deux qui vous parloient la-bas
    De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas ;

    celles de 1654, de 1656 et de 1660 donnent autre et sache, au singulier ; celle de 1663 met autres au pluriel, et sache au singulier ; enfin les dernières éditions (1664-82) mettent les deux mots au pluriel.
  88. Var. C’est a vous à répondre à son généreux zèle. (1647-56).
  89. Var. martian, croyant être Héraclius. (1647-60)
  90. L’erreur où l'on a été longtemps qu’on se fait tirer son mauvais sang par une saignée a produit cette fausse allégorie. Elle se trouve employée dans la tragédie d’Andronic (de Campistron, représentée pour la première fois le 8 février 1685 :

    Quand j’ai du mauvais sang, je me le fais tirer.

    Et on prétend qu’en effet Philippe II avait fait cette réponse a ceux qui demandaient la grâce de don Carlos. Dans presque toutes les anciennes tragédies, il est toujours question de se défaire d'un peu de mauvais sang. » (Voltaire.) — Voyez ci-après, vers 1436.
  91. Ici et en tête de chacun des couplets que dit martian dans cette scène, ce nom, dans les éditions de 1647-60, est suivi des mots : croyant être Héraclius.
  92. Var. Achevez donc, Seigneur ; d’arracher Pulchérie
    Au cruel attentat d’une aveugle furie. (1647-56)
  93. Var. La vérité le trompe et ne le peut séduire. (1647-56)
  94. Ici encore, et toutes les fois que le nom de martian revient dans cette scène et dans la suivante, il est suivi, dans les éditions de 1647-60, des mots croyant être Héraclius.
  95. Var. Je touchois à quinze ans, alors qu’empoisonnée. (1647-56)
  96. Var. Cette pauvre princesse, en rendant les abois : « Ma fille (un grand soupir arrêta là sa voix),
    Le tyran, me dit-elle, à son fils vous destine. (1647-56)
  97. Var. À l’âpre vérité qui me vient d’éclairer ! (1647-56)
  98. Var. L’un ne me peut toucher, ni l’autre me déplaire. (1647-64)
  99. Var. Vous, qui fûtes toujours l’illustre Pulchérie. (1647-56)
  100. Var. Ce grand nom sans merveille a pu vous enseigner
    Comme dessus vous-même il vous falloit régner. (1647-56)
  101. Var. À cette indignité soyez donc moins sévère. (1647-56)
  102. Var. Et l’un ni l’autre enfin ne vous feront rougir. (1647 in-12-56)
  103. Var. Dans le fils d’un tyran votre premier sujet. (1647-56)
  104. Var. Que pour mieux l’assurer l’issue en soit tardive,
    Votre perte est jurée ; et même nos amis
    Au tyran immolé voudront joindre son fils. (1647-56)
  105. Var. Faites qu’en l’immolant la troupe d’Exupère
    Dans le fils d’un tyran respecte mon beau-frère ;
    Donnez-lui cette joie, afin de l’éblouir,
    Sûre qu’il n’en aura qu’un moment à jouir.
    pulch. Mais durant ce moment, unie à sa famille. (1647-56).
  106. Var. Ah ! Combien ce moment, de quoi vous me flattez
    Alors pour mon supplice auroit d’éternités ! (1647-56)
  107. Var. Et dût avecque moi périr tout l’univers (1647-56)
  108. Var. Dites-m’en donc un autre. On me vient d’assurer
    Qu’Héraclius à vous vient de se déclarer. (1647-56)
  109. Var. Mais s’il sauva te fils, par un effet contraire,
    Le traître Héraclius attente sur le père ;
    Et le désavouant d’un aveugle secours. (1647-56)
  110. L’édition de 1682 porte : « à la mort, » pour « à ma mort. »
  111. Var. Nous verrons ta vertu. Crispe, qu’on me l’emmène ;
    Tenez-le prisonnier dans la chambre prochaine,
    Qu’on l’y garde avec soin, jusqu’à ce que mon choix. (1647-56)
  112. Thomas Corneille, dans l’édition de 1692, a modifié ce vers de la manière suivante :
    Sa vertu ne s’est point un instant démentie.
  113. On lit dans Clitandre les deux vers suivants (tome I, p. 328, vers 961 et 962), qui du reste n’y paraissent qu'en 1660 :
    Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête
    De quiconque à ma haine exposera ta tête.
  114. Var. Si tu penses régner, défais-toi de tous deux. (1647-56)
  115. L’édition de 1692 a change die en dise.
  116. Var. Je vois bien qu'il le faut, et déjà je destine,
    L'immolant en public, d’y joindre Léontine. (1647-64)
  117. Ce peuple que tu crains. (1660-68)
  118. Var. Jusques à l’échafaud laissez-le-nous conduire. (1647-56)
  119. Var. Allons : pour un moment qu’il les faut endurer (1647-56)
  120. Par une singulière erreur, les éditions de 1660-82 portent : « cher Eudoxe, » au masculin.
  121. Var. Il trahit justement qui me vouloit trahir. (1647-56)
  122. Var. Et l’un et l’autre enfin n’est que la même chose. (1647-60)
  123. Var. Encore si c’étoit pour le faire empereur. (1647-56)
  124. « Ce vers est souvent répété et forme une espèce de refrain. » (Voltaire.) — Voyez ci-dessus, p. 176, acte II, scène ii, vers 476, et ci-après, p. 241, acte V, scène vii, vers 1926.
  125. Var. héraclius, cru Martian. (1647-60) — Ces éditions ont la même variante partout ou le nom d’héraclius revient dans cette scène.
  126. Var. Qu’on la mène en prison, en attendant sa mère. (1647-56)
  127. Voltaire coupe cette scène en deux et commence après ce vers la scène iii.
  128. Voltaire (1764) fait précéder le vers 1209 de cette indication : aux Gardes.
  129. Var. héraclius, cru Martian, martian, croyant être Héraclius. (1647-60) — Le nom de martian est suivi de ces mots toutes les fois qu'il reparaît dans cette scène ; celui d’héraclius, avant les deux premiers couplets seulement que récite ce personnage.
  130. Voyez ci-après, p. 211, le vers 1274 et la note a.
  131. Var. (Car, s’il vous en souvient, votre femme étoit morte), À l’empire perdu me sut rouvrir la porte,
    Prit Martian pour elle, et nous changea si bien,
    Que vous-même au retour vous n’y connûtes rien. (1647-56)
  132. Var. Et je n’ai pas jugé ce chemin criminel. (1647-56)
  133. « C’est encore un refrain. » (Voltaire.) — Voyez ci-dessus, p. 209, vers 1226.
  134. Var. Où peut-être aisément mon cœur eût consenti. (1647-56)
  135. Var. Vois-tu pas que la fille a part au stratagème ?
    exupère. Je vois trop qu’elle a pu l’abuser elle-même. (1647-56)
  136. Var. Donnez-vous au mensonge encor quelque crédit? (1647-56)
  137. Voltaire ajoute ici : à Martian.
  138. Var. Vous faire malheureux pour me noircir d’un crime ? (1647-56)
  139. Var. Et lorsque contre un père il m’eût fait entreprendre. (1647-56)
  140. Var. Mais pourquoi hasarder ? pourquoi rien entreprendre,
    Quand d'une heureuse erreur je devrois tout attendre ?
    C’étoit là sa raison ; tout ce qui t’a séduit. (1647-56)
  141. Var. Je sais que je le vois, et ne le puis trouver. (1647-56)
  142. « Ces deux beaux vers de cette admirable tirade ont été imités par Pascal, et c’est la meilleure de ses pensées. » (Voltaire.) — Voltaire a sans doute en vue la pensée de Pascal (IIe partie, article vii) ou se trouve ce passage : « Si je voyois partout les marques d’un Créateur, je reposerois en paix dans la foi ; mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état a plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que si un Dieu soutient la nature, elle le marquât sans équivoque ; et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu'elle dit tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. » Nous citons le texte des anciennes éditions, celui que Voltaire a eu sous les yeux ; il ne diffère au reste de celui de MM. Faugère et Havet (p. 139) que par une très-légère variante.
  143. Var. martian, croyant être Héraclius. (1647-60)
  144. Var. Si je t’ai tant trompé, je ne te trompe plus ? (1647-56)
  145. Var. L’un des deux est ton fils, l’autre ton empereur (a). (1647-68)
    (a) L’édition de 1692 donne aussi cette leçon.
  146. Var. Tant ce qu’il a reçu de bonne nourriture. (1647-56)
  147. Voyez ci-dessus, p. 185, note 1.
  148. Voltaire dit au sujet de ce vers qu'il « est du ton de la comédie ; » mais Palissot lui répond que « Mlle Dumesnil, par la noblesse et la fierté de son expression, rendait ce vers très-tragique. »
  149. Var. Il n’est aucun de nous dont ce tyran infâme
    N’ait immolé le père, ou violé la femme ;
    Et nous en croyant tous dedans l’âme indignés,
    Il nous a jusqu’ici du palais éloignés. (1647-56)
  150. Voyez tome I, p. 148, note 3.
  151. L’édition de 1692 a substitué pas à point.
  152. « On a presque toujours retranché aux représentations ces stances. » (Voltaire.)
  153. Var. Cette grâce qu’il me veut faire. (1647-56)
  154. Var. Et je n’ose plus croire rien. (1647-56)
  155. Var. Il le pense, Seigneur, et le brutal espère.(1647-56)
  156. Var. Puisse-t-il par un trait de lumière plus belle. (1647-56)
  157. Var. Ah ! Prince, il ne faut point de plus belle lumière. (1647-56)
  158. Var. Quelque haine qu’il doive, il ne peut se défendre,
    Quand il se voit aimé, d’aimer et de le rendre. (1647-56)
  159. Var. martian, croyant être Héraclius, (1647-60) — Ces éditions ont même variante partout, jusqu’à la fin de la pièce, excepté au dernier couplet que dit Martian.
  160. Var. Toutes les fois, Seigneur, qu’on se laisse adopter. (1647-56)
  161. Var. Il faut que cette grâce un peu plus haut nous monte,
    Qu’elle nous fasse honneur, et non pas de la honte. (1647-65)
  162. Var. Et je vous la promets entier, ferme, sincère,
    Autant qu’Héraclius la rendroit à son père.
  163. Var. Ce qu’aura fait sur lui leur indigne colère (1647-56)
  164. L’indication des personnages de cette scène n’est correcte que dans les éditions de 1647, 1652 et 1655. Dans toutes les autres impressions, y compris celle de 1692, elle est incomplète ou inexacte.
  165. Var. Et Phocas continue à parler à Héraclius. (1647-56)
  166. Var. Autrement, si leur sort est encore douteux. (1647-56)
  167. Var. Je ne veux point d’un fils qui tient ce nom à honte,
    Que mon sang déshonore, et que mon trône affronte. (1647-56)
  168. Var. À mourir ! jusque-là je te pourrois chérir ! (1647-56)
  169. Var. Et du moins, quelque erreur qui me puisse troubler. (1647-56)
  170. Var. À peine est-il sorti de ses lâches terreurs. (1647-63)
  171. Var. Que pouvons-nous tous deux, quand on tranche nos jours ? (1647-56)
  172. Var. Ah ! princes, votre cœur ne se peut démentir. (1647-56)
  173. « Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au cinquième d’Héraclius jusqu’à ce qu’Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu’Héraclius, Martian et Pulchérie emploient a plaindre leur malheur. » (Discours des trois unités, tome I, p. 115.)
  174. Var. Tous dessous cette feinte étant d’intelligence,
    Suivis d’un gros d’amis, de peuple, et de valets,
    Nous passons librement les portes du palais. (1647-56)
  175. Ce titre manque dans les éditions de 1647-60, et dans celle de Voltaire (1764).
  176. Var. Allons lui rendre grâce, et d’un esprit content. (1647-56)
  177. Var. Montrons Héraclius au peuple qui l’attend. (1647-60)