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Hamilton - En Corée (traduit par Bazalgette), 1904/Chapitre XXII

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Traduction par Léon Bazalgette.
Félix Juven (p. 331-348).


CHAPITRE XXII


VOYAGES DANS L’INTÉRIEUR. — PONEYS, DOMESTIQUES, INTERPRÈTES, NOURRITURE ET LOGEMENT. — CE QU’IL FAUT PRENDRE ET COMMENT SE LE PROCURER. — SUR LA RIVIÈRE HAN : DISTRACTIONS ET LOISIRS.


Un voyage dans les régions de l’intérieur de la Corée n’est pas le plus agréable passe-temps qu’on puisse imaginer, bien qu’il présente beaucoup d’attraits. À l’animation des routes succède peu à peu un paysage très pittoresque et très varié, où passent les collines et les prairies, les montagnes boisées et les champs de riz, les rivières, les lacs et les torrents. La caravane laisse bientôt derrière elle les derniers vestiges de la civilisation. Ce lent passage dans la solitude communique un charme vif au voyage. Chaque tournant du chemin accentue la désolation du panorama toujours changeant. La large étendue des plaines et des vallées fait place aux profondeurs sombres et sauvages de la forêt, où les sentiers abrupts sont glissants et dangereux. L’ozone d’une vie nouvelle emplit l’air. On ne doute pas, à ces moments-là, que cette existence soit la plus admirable qu’on puisse imaginer. Aucun souci n’entrave votre liberté ; le monde s’étend, pour un jour, aussi loin que peut atteindre le regard. Le lendemain, ses limites ont seulement un peu reculé. Les oiseaux, les bêtes, le gibier, fournissent aux besoins du camp. Dans les villages on se procure du riz, des légumes et des œufs. La source offre son eau, les rivières permettent de se baigner. L’air est pur et tous les aspects de la vie se revêtent de beauté et de joie.

Au terme d’une journée fatigante, gâtée, quelquefois, par un accident arrivé à l’un des animaux, ou par des disputes avec les domestiques indigènes, ou bien encore par la pluie, le brouillard ou les difficultés du chemin, on installe le campement du soir. Ces heures de repos et de flânerie, lorsqu’on a donné à manger aux chevaux et qu’on les a pansés, que les bagages sont défaits, les lits de camp dressés à l’abri d’une moustiquaire et le repas du soir préparé, sont remplies d’un sentiment de suprême contentement. J’ai toujours adoré ces moments de calme et considéré ce qu’ils m’apportent comme la meilleure chose que la vie puisse me donner. À de tels instants, les raffinements de la civilisation et les conventions sociales apparaissent singulièrement puérils. En outre, on tire grand profit d’une expédition de ce genre. Les épreuves et les difficultés développent la stabilité du caractère ; les risques et les dangers développent l’esprit de ressource et la confiance en soi. Il a beaucoup à apprendre au contact d’un type d’humanité qui diffère si radicalement des échantillons immuables qu’on rencontre en Occident. Il y a quelque chose de neuf à toutes ces phases de l’expérience. Si ce n’est là qu’une impression — que je me suis efforcé de rendre en ces quelques lignes — elle est de celles qui demeurent dans l’esprit, longtemps après que les autres souvenirs se sont effacés.

Les préparatifs d’un voyage de quelque durée dans l’intérieur demandent un temps considérable ; il faut se procurer des poneys, des domestiques et des interprètes, II est bon d’examiner soi-même les poneys de bât destinés au transport des bagages. Les Coréens traitent leurs animaux d’une manière honteuse et les missionnaires ne font aucun effort pour améliorer le sort de ces malheureuses bêtes. Par suite de la négligence avec laquelle les poneys sont traités, les pauvres petits animaux souffrent d’écorchures sur le dos, telles que je n’en ai vu nulle part d’aussi larges et d’aussi affreuses. Si on pouvait enseigner aux Coréens les rudiments du dressage et une méthode plus humaine de charger leurs selles dures, de même qu’une certaine connaissance pratique de l’art vétérinaire, le sort du pauvre petit poney de la capitale serait fort adouci. Le spectacle des genoux couronnés, des cous à vif, des dos saignants et des pieds déchirés que présentent ces pauvres animaux lorsqu’ils défilent d’un pas alerte dans les rues de Séoul, est révoltant. Les missionnaires américains se vantent tellement de leurs bonnes actions, qu’il paraît étrange de les voir négliger un mal aussi criant que celui-là. Il n’y a, je présume, aucun honneur à récolter, en allégeant les souffrances d’un simple et misérable poney coréen.

Un grand nombre des poneys de bât de la Corée viennent de Quelpart. Ils sont de très petite taille, à peine un peu plus grands que la race de Shetland et généralement plus petits que ceux du pays de Galles. Ce sont ordinairement des étalons, très portés à se battre entre eux et à se donner des coups de pied, et connus pour leur caractère farouche. Leur sauvagerie est aggravée par l’irritation quotidienne que leur cause le frottement du bât aux durs contours sur les blessures enflammées de leur dos. Ils accomplissent des marches plus longues et se contentent de moins de nourriture que tous leurs congénères presque sans exception ; ils sont vifs d’allure, très vigoureux, pleins de bonne volonté. Faciles à nourrir, ils font preuve d’une ténacité et d’une patience extraordinaires. Une grande partie de mon plaisir, pendant mes voyages en Corée, fut néanmoins gâté par l’abominable négligence avec laquelle les conducteurs indigènes traitaient les animaux confiés à leurs soins. L’état affreux des bêtes me mettait en fureur, et presque chaque jour je faisais des reproches à l’un ou à l’autre des conducteurs pour sa barbarie. Mes observations n’avaient pas le moindre effet ; je n’en pouvais plus, et, à la fin, j’abandonnai mes excursions pour éviter les horreurs d’un tel spectacle. Le Coréen est très endurci aux souffrances de ses animaux. Il les nourrira bien, il se dérangera volontiers, le soir, pour préparer leur nourriture ; mais il ne permettra pas que des blessures écorchées et qui suppurent empêchent les pauvres bêtes d’accomplir leur travail quotidien. Cela est encore compréhensible, mais, de sa propre initiative, il n’essayera même pas de garantir la blessure en mettant dessus un coussinet. Quelque enflammé que soit l’ulcère, il pose la charge dessus, pendant que le pauvre poney manifeste sa torture par des ruades, des morsures et des hennissements de douleur.

Comme preuve de cette abominable cruauté, je citerai cette anecdote. Je vis, une fois, en dehors de Won-san, un Coréen s’asseoir sur une pierre et se mettre tranquillement à faire pleuvoir une grêle de coups sur la tête d’un chien qu’il tenait en laisse, jusqu’à ce que le malheureux tombât inanimé. Il le frappa ensuite dans les côtes et le déposa sur la braise d’un feu. Nous étions éloignés de plusieurs centaines de mètres, lorsque ce fait attira mon attention ; je poursuivis l’ignoble individu à travers deux champs de riz, jusqu’à ce que les difficultés du terrain m’eussent contraint de m’arrêter. Je remarquai dans la suite que les conducteurs avaient grand soin de panser le dos des chevaux à nos différentes haltes, et d’empêcher que les bâts ne frottassent sur les blessures, incités à ces attentions, je n’en doute pas, par la leçon indirecte que je leur avais donnée, à l’occasion de l’incident du chien.

Le caractère des indigènes qui doivent accompagner l’expédition, est une affaire très importante pour le bien-être du voyageur. Le propriétaire de l’hôtel de la Gare, à Séoul, m’avait procuré un excellent domestique. Peu de temps après qu’il fut entré à mon service, un missionnaire américain, qui le recherchait depuis quelque temps, le suborna. Il me quitta la veille de ma deuxième excursion. À l’est de Suez, un se joue rarement un pareil tour entre Européens, avec les domestiqués indigènes ; c’est là une des quelques lois non écrites de l’Orient, et elle est observée partout. Je portai l’affaire à la connaissance du Dr Allen, le ministre américain, mais le missionnaire garda son domestique. Dans ces expéditions, des domestiques, des conducteurs et un porteur sont nécessaires ; il est sage d’avoir un conducteur pour chaque cheval. Les Coréens ont l’habitude de confier trois chevaux à deux hommes ; mais je préfère ma méthode. Les Européens ont besoin d’un domestique particulier, qui prendra soin des effets personnels de son maître et servira à table. Un interprète, connaissant le chinois et une langue européenne, l’allemand, le français ou l’anglais, est très précieux. Il est plus prudent dans tous les cas de ne pas prendre de convertis. Un porteur rend des services et soulage un peu les bêtes de somme ; il porte l’appareil photographique, les bidons à eau, et les petits impedimenta selon l’occasion. Un cuisinier n’est pas nécessaire — ce fut mon interprète qui s’acquitta volontairement de cette fonction. L’interprète, dans tout voyage à l’intérieur doit être monté ; il est également avantageux de permettre aux domestiques particuliers de monter les poneys portant les bagages. Les interprètes reçoivent de trente à quarante dollars par mois ; les domestiques particuliers, de huit à vingt dollars ; les porteurs, de huit à dix dollars. Le prix de location des chevaux, y compris les conducteurs, est d’un dollar par jour ; la moitié de la somme est payée d’avance le jour du départ. Les prix sont faits en monnaie coréenne. La nourriture de tout le personnel, à l’exception des chevaux et des conducteurs, est à la charge du voyageur. L’interprète se charge de faire les comptes. Il inscrira, si on le lui commande, le nom chinois et le nom coréen des villages, des cours d’eau, des lacs, des vallées, des plaines, des montagnes et des routes que l’on rencontre. C’est là une chose utile ; la carte de Corée est déplorablement ancienne, et en envoyant ces noms à la Société de Géographie, on peut se rendre utile. L’interprète paiera les porteurs, les conducteurs et les domestiques en pièces démonétisées, et se fera payer en dollars mexicains, réalisant ainsi un profit de soixante-quinze pour cent ; il est avide et songe constamment à ses intérêts. Il fera entendre qu’il a besoin d’un domestique. Pour cette observation, il faudra le fouetter. Il embrouillera ses comptes autant qu’il le pourra ; il perdra les reçus, s’il ne trouve pas d’autre moyen de carotter. Il est, en apparence, innocent comme un agneau, d’une honnêteté évidente, d’une sobriété et d’une vertu exemplaires — tant qu’il n’a pas l’occasion de se conduire autrement. Dans toutes les circonstances il faudra le surveiller.

MINISTRES ET HAUTS FONCTIONNAIRES CORÉENS

Le Coréen est loin d’être un aussi bon serviteur que le Chinois ; il n’a ni initiative, ni faculté de travail, et de plus, il combine l’intempérance, l’immoralité et la paresse à des degrés divers. Le maître finit ordinairement par être le domestique de son serviteur. Le remède à cet état de choses existe toutefois. Si vous mettez une précision suffisante dans votre argument, en ponctuant la démonstration d’un coup de pied, selon que la circonstance l’exige, vous pourrez arriver à transformer le plus négligent et le plus fainéant des valets en un domestique zélé, sinon intelligent.

Il n’est pas nécessaire d’emporter de grandes provisions, quand on voyage en Corée. On trouve en abondance, dans tous les villages, de l’eau potable, de la volaille, du poisson frais, des fruits, des allumettes, du tabac, des légumes et de la farine de riz écrasé. Les habitants vous déclareront peut-être qu’il n’y a rien dans le village, et qu’ils sont misérables. L’aspect du lieu montre ordinairement, d’une manière assez claire, quelles peuvent être ses ressources. Dans ces occasions-là, le meilleur moyen que j’aie trouvé, était d’appeler le plus âgé des hommes en vue, de lui offrir une cigarette, de causer avec lui tranquillement, ensuite de donner de l’argent à l’interprète et de les envoyer tous deux à la découverte. Une fois, cette méthode échoua ; c’était dans un trou de la côte ouest, infesté de puces et où l’auberge n’avait pas d’écurie. Je commençais à croire que vraiment il n’y avait pas de volaille, lorsque tout à coup, comme pour se moquer de plusieurs habitants qui nous exprimaient leurs regrets, deux poules s’envolèrent par-dessus un mur sur la route. Cet incident jeta le trouble parmi les villageois, qui se dispersèrent. Les conducteurs, les domestiques et l’interprète poursuivirent aussitôt les gens, et les frappèrent à coups de fouet ; il y eut peu de mal, mais cala produisit une forte émotion, et aussitôt on vint nous offrir des écuries, des volailles et des œufs, que nous payâmes sur-le-champ. En ce qui concerne l’indemnité aux habitants, il est bon de s’assurer que les conducteurs paient les frais d’écurie ; s’ils peuvent s’en dispenser, ils n’y manquent pas, et l’aubergiste se souvenant de cela, ferme ses portes au passage du prochain voyageur. Mais, d’une façon générale, en payant, on peut obtenir tout ce qu’on veut, — jusqu’à des fourneaux à charbon de bois et de la vaisselle, au besoin, lorsque les escarpements de la route ont causé du dégât dans le panier à porcelaines.

COMPAGNIE CORÉENNE. — COMPAGNIE D’INFANTERIE FORMANT LE CERCLE

Dans le cours monotone de la marche, il est agréable de camper en dehors des villages, pour la halte de midi, et auprès d’une rivière, si le temps permet qu’on se baigne. On peut préparer le repas en plein air sous les arbres. Cette halte, pour un déjeuner champêtre, vous change agréablement de l’auberge villageoise, sur laquelle se lamentent perpétuellement les missionnaires ; on doit toujours l’éviter, quand on le peut. J’ai eu plusieurs fois recours aux auberges coréennes par suite d’averses soudaines, qui m’empêchaient de sortir. Pour le campement du soir, je m’en suis dispensé généralement ; chaque soir, l’interprète cherchait la maison la plus propre d’aspect et marchandait avec le propriétaire la location de deux pièces pour le temps de mon séjour. Celui-ci ne refusait jamais, et je n’ai jamais eu à souffrir de grossièretés ou d’insultes en ces occasions. La famille aidait volontiers mes domestiques, et quand les conducteurs avaient emmené les chevaux et s’étaient retirés à l’écurie personne n’était dérangé. Le domestique particulier préparait le déjeuner dans la matinée. L’espace qui nous était accordé était toujours suffisant pour disposer mon lit de camp, mes bagages et le moustiquaire. Il s’ouvrait en général sur une cour, autour de laquelle est bâtie la maison. Il y avait beaucoup d’air, puisqu’un des côtés était ouvert ; le plancher était fait d’épaisses solives, élevées au-dessus du sol. Lorsqu’il faisait mauvais temps, c’était un endroit chaud et à couvert. En outre, ce système est très recommandable sous le rapport de la propreté ; le prix que je payais pour les deux pièces, un demi-dollar, était d’ordinaire naturellement le double de ce qui avait été convenu. Parfois, au cours du voyage, lorsqu’on ne pouvait se procurer un logement de ce genre, il fallait se contenter d’un pis aller, le campement en plein air ou le logement officiel au yamen. Ce dernier endroit était incommode, et nous acceptions toujours un logis particulier quelconque, plutôt que de nous risquer au yamen ou à l’auberge. Nous passâmes bien des nuits sous des vérandas, ayant une pièce par derrière en cas de nécessité. Nos lits étaient dressés le plus souvent possible au dehors, habitude justifiée par la silencieuse beauté de la nuit. Bien des fois je me déshabillai au bord de la rue, mon lit de camp dressé sous une véranda, pendant que, tout près de moi, un attroupement d’inoffensifs Coréens me regardaient en fumant. Je passais mes vêtements de nuit, me glissais dans mon lit, et fermais le moustiquaire, sur quoi la foule se dispersait tranquillement. Comme je ne pouvais éviter de faire cela en public, et qu’il était inutile de leur adresser des observations, il valait mieux accepter la situation que d’entrer en lutte avec les spectateurs curieux.

Il est toujours bon de se dispenser d’emporter tout ce qui n’est pas essentiel. Un lit de camp, bien isolé du sol et plus solide que ne le sont d’ordinaire les modèles américains, est indispensable ; un sac de voyage en toile du modèle Wolseley, avec une pochette à chaque bout, et matelassé de liège, l’est également.

UNE JONQUE SUR LE FLEUVE HAN

Il sert à porter tous les effets personnels. Des chemises de flanelle, des serviettes, des chaussettes, etc., un livre ou deux, de quoi écrire, une couverture caoutchoutée, un moustiquaire, de la poudre insecticide, composent ce nécessaire. La menthe fraîche est utile contre les puces, et il faut la répandre en petits tas près de l’endroit où l’on dort. C’est un remède précieux et ordinairement efficace, bien que, soit dit en passant, j’aie trouvé les puces et les punaises des maisons de New-York et de Philadelphie beaucoup plus rebelles à ce traitement que toutes celles que j’ai rencontrées dans mon séjour en Corée. Il est nécessaire d’avoir un appareil photographique, une selle coloniale, dés verres de Zeiss, un fusil, une carabine de chasse, un revolver, un couteau de chasse et une grosse gourde en caoutchouc vulcanisé. Il est recommandé d’emporter une provision de sparklets. Ces objets, avec un rouleau de corde, des pelotes de ficelle, de la confiture, du cacao, du thé, du sucre, de l’alcool, de la viande et des fruits de conserve, des biscuits, des ustensiles de cuisine et de table en faïence émaillée et quelques accessoires de toilette composaient tout mon matériel. Il est sage d’emporter quelques bouteilles de vin et des friandises, dans le cas où vous auriez à offrir l’hospitalité à un fonctionnaire ou à quelque Européen en voyage. Ces choses sont utiles auprès des fonctionnaires. Le tabac du pays est léger, doux et facile à fumer. J’en portais toujours une petite provision sur moi. Les sacs en toile du modèle en usage sont préférables à n’importe quelle sorte de caisse. De cette façon, les coins et les bords coupants ne blessent pas les chevaux, et, comme charge, ils ne constituent pas des objets aussi durs, sur le dos des bêtes, que des malles de cuir, de fer-blanc ou de bois. Mon lit et mon sac se faisaient juste contrepoids sur l’un des poneys ; mes provisions et les bagages des domestiques composaient la charge d’un autre. Il y avait un poney de réserve. L’interprète et moi, nous allions à cheval ; les domestiques montaient les bêtes portant les bagages, le porteur allait à pied.

UN PAVILLON IMPÉRIAL À SÉOUL

À une occasion où je voyageais avec un Allemand de mes amis, notre suite fut très nombreuse. Nous avions chacun notre équipement et un personnel commun pour l’expédition. Ce n’est d’ailleurs pas le moyen de mener à bien une telle entreprise. De plus, cela revient assez cher et cause bien du tracas, la direction d’une telle caravane n’étant pas une petite affaire. Il y avait cependant quelque chose de fastueux et d’agréable dans cette chevauchée à travers la Corée. Mais, je le répète, ce n’est pas la méthode à suivre en général.

Je n’avais plus grand’chose à faire en Corée. Mon voyage à travers la péninsule m’avait mené de Fusan à Séoul, puis de Séoul à Won-san ; j’avais terminé l’examen des centres industriels et miniers de l’intérieur et de la côte ; j’avais contemplé les beautés des montagnes de Diamant avec leurs monastères bouddhiques. Au terme de ces courses j’étais fatigué et mal à l’aise ; de plus, le moment approchait d’entreprendre mon long voyage par terre de Séoul à Vladivostock, le centre de l’autorité russe sur le Pacifique. La chaleur à Séoul était accablante, lorsque M. Gubbins, le ministre anglais, me conseilla d’aller me reposer et reprendre des forces dans une île de la rivière Han, à quelques milles en amont. Avant la nuit, mes gens et moi nous voguions, avec la marée, sur l’estuaire de la rivière. La brise marine soufflait sur les eaux calmes et scintillantes, et la lassitude qui me déprimait se dissipait sous l’influence des vents d’orage et de l’air frais venant du port. Au sortir de l’atmosphère étouffante de la capitale, où les gens avaient cessé de m’intéresser et où les tracas causés par les préparatifs de mon voyage à Vladivostock avaient commencé à me porter sur les nerfs, la transition me ravissait. Quand la lune se dégagea des nuages noirs, pendant que nous remontions le courant rapide de la rivière, les contours abrupts des falaises, de l’autre côté de l’eau, me prouvèrent la réalité de la transformation. Pendant les premières heures de la nuit, je demeurai éveillé, jouant avec lés bulles et l’écume de l’eau, dans un complet ravissement. Je résolus de flâner pendant quelques jours dans les petites îles de la rivière, m’arrêtant pendant la chaleur et continuant ma route la nuit ou au crépuscule, à l’heure où on pouvait abattre des oiseaux de mer pour notre marmite et pêcher du poisson pour le déjeuner. Combien il était délicieux de plonger dans ce courant rapide et combien de fois me suis-je baigné à l’ombre, au bord des îles ! Tous les soucis s’en étaient allés en ces jours passés à folâtrer, et mon esprit, fatigué par la tension de deux mois de voyage et les rigueurs de deux expéditions, reprenait ses forces. Je passai ensuite plusieurs semaines agréables dans le monastère bouddhique dé l’île de Kang-wha, perché sur un pic élevé et où je pouvais voir, de ma fenêtre, des milles et des milles d’un paysage admirable se dérouler sous mes yeux.

L’estuaire d’eau salée du Han est profond et sujet aux tempêtes ; des quantités de navires et de petits bateaux le fréquentent. La rivière elle-même ne commence qu’à vingt milles de l’embouchure, et l’étendue d’eau intermédiaire appartient plutôt à la mer. Au-dessus de Chemulpo, où la force du courant du Han ne se fait guère sentir, la vitesse du flot est de cinq nœuds à l’heure. Cette vitesse augmente dans les endroits où la rivière se rétrécit. À un certain point, où la rivière est tout à coup resserrée entre des falaises qui se font face de chaque côté, l’énorme volume d’eau qui se déverse, se transforme en une chute impétueuse et tourbillonnante, qui aboutit, à travers l’étranglement où le flot se tord et écume, à un nouvel espace large. Le point de rencontre de la mer et du courant est indiqué par une ligne d’eau clapoteuse, ni calme ni houleuse. L’eau fait toujours des bouillons et se brise, à cet endroit, d’une manière qui symbolise poétiquement les esprits de l’onde jamais en repos. On peut se rendre à Séoul par le Han. Lorsque le chemin de fer n’existait pas, on avait à choisir, pour se rendre à la capitale, entre une nuit passée à terre sur l’un des nombreux bancs de sable mouvants de la rivière, et les risques d’un long voyage par terre avec des poneys de bât et la perspective d’un bain de sable dans le Petit Sahara. Beaucoup préféraient la voie de terre à cette sorte de voyage « par terre et par eau », auquel se réduisait, en ce temps-là, le voyage par jonque ou par chaloupe à vapeur, de nombreux bancs de sable forçant à tout instant les gens à marcher dans l’eau. Aujourd’hui, c’est le cheval de fer qui commande la route.