Han d’Islande/Chapitre XXV

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Han d’Islande, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 178-191).
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XXV

LE LION.
Hoh !
THÉSÉE.
Bien rugi, lion !
Shakespeare, le Songe d’une nuit d’été.


On m’appelle le loup aux yeux étincelants ; je marche dans la solitude.
Edda


Reiginn parla : — Te voilà joyeux, Sigourdur, et resplendissant de victoire, tandis que tu nettoies ton épée Gramr dans l’herbe, tu as tué mon fils, mais c’est moi qui en ai été en partie la cause… Assieds-toi là, et tiens le cœur de Fafnir près du feu, je veux manger son cœur après avoir bu son sang.
La femelle de l’aigle parla : — Le voilà Sigourdur ; il est assis, couvert de sang. Il rôtit le cœur de Fafnir au feu… Qu’il envoie aux enfers ce bavard aux cheveux gris, en lui abattant la tête
Chant de Fafnir.


… Lève-toi, que je tue comme tu as tué mon fils.
Les Mille et une Nuits, nuit IIIe.



Le voyageur qui parcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige dont le lac de Smiasen est entouré comme d’une ceinture blanche ne trouve plus aucun vestige de ce que les norvégiens du dix-septième siècle appelaient la ruine d’Arbar. On n’a jamais pu savoir de quelle construction humaine, de quel genre d’édifice, provenait cette ruine, si l’on peut lui donner ce nom. En sortant de la forêt qui couvre la partie méridionale du lac, après avoir gravi une pente semée çà et là de pans de murs et de restes de tours, on arrive à une ouverture voûtée qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd’hui entièrement obstruée par les éboulements de terre, était l’entrée d’une espèce de galerie creusée à vif dans le roc, laquelle traversait la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par des soupiraux coniques, pratiqués dans sa voûte de distance en distance, aboutissait à une sorte de salle oblongue et ovale, creusée à moitié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie cyclopéenne. Autour de cette salle on observait, dans des niches profondes, des figures de granit grossièrement travaillées. Quelques-uns de ces simulacres mystérieux, tombés de leurs piédestaux, gisaient pêle-mêle sur les dalles, avec d’autres décombres informes couverts d’herbes et de mousses, à travers lesquels serpentaient le lézard, l’araignée et tous les insectes hideux qui naissent de la terre et des ruines.

Le jour ne pénétrait dans ce lieu que par une porte opposée à la bouche de la galerie. Cette porte avait, vue d’un certain côté, la forme ogive, mais grossière, sans âge et sans date, et évidemment donnée à l’architecte par le hasard. On aurait pu donner à cette porte, bien qu’elle fût de plain-pied, le nom de fenêtre, car elle s’ouvrait sur un précipice immense ; et l’on ne comprenait pas où pouvaient conduire trois ou quatre marches d’escalier suspendues sur l’abîme en dehors et au-dessous de cette singulière issue.

Cette salle était l’intérieur d’une espèce de tourelle gigantesque qui, de loin, vue du côté du précipice, semblait un des pitons de la montagne. Cette tourelle était isolée, et, comme on l’a déjà dit, nul ne savait à quel édifice elle avait appartenu. On apercevait seulement au-dessus, sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une masse qu’on pouvait prendre, à cause de l’éloignement, pour une roche courbée ou pour le débris d’une arcade colossale. — Cette tourelle et cette arcade écroulée étaient connues des paysans sous le nom de ruines d’Arbar. On ne savait pas plus l’origine du nom que l’origine du monument.

C’est sur une pierre située au milieu de cette salle elliptique qu’un petit homme, vêtu de peaux de bêtes, et que nous avons déjà eu occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage, est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutôt au vague crépuscule qui pénètre dans la sombre tourelle pendant le soleil éclatant de midi. Cette lueur, la plus forte qui puisse éclairer naturellement l’intérieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu’on puisse distinguer de quelle nature est l’objet vers lequel le petit homme se tient courbé. On entend quelques gémissements sourds, et l’on pourrait juger qu’ils partent de ce corps, aux mouvements faibles qu’il semble faire de tout temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte à ses lèvres une sorte de coupe, dont la forme paraît être celle d’un crâne humain, pleine d’une liqueur fumante dont on ne peut voir la couleur, et qu’il savoure à longs traits.

Tout à coup il se lève brusquement.

— On marche dans la galerie, je crois ; est-ce déjà le chancelier des deux royaumes ?

Ces paroles sont suivies d’un éclat de rire horrible, qui se termine en rugissement sauvage, auquel répond soudain un hurlement parti de la galerie.

— Oh ! oh ! reprend l’hôte de la ruine d’Arbar, ce n’est pas un homme ; mais c’est toujours un ennemi ; c’est un loup.

En effet, un grand loup sort subitement de dessous la voûte de la galerie, s’arrête un moment ; puis s’approche obliquement vers l’homme, le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardents qui étincellent dans l’ombre. Celui-ci, toujours debout et les bras croisés, le regarde.

— Ah ! c’est le vieux loup au poil gris ! le plus vieux loup des forêts du Smiasen. — Bonjour, loup ; tes yeux brillent ; tu es affamé, et l’odeur des cadavres t’attire. — Tu attireras aussi bientôt les loups affamés. — Sois le bienvenu, loup du Smiasen ; j’ai toujours eu envie de te rencontrer. Tu es si vieux qu’on dit que tu ne peux mourir. — On ne le dira plus demain.

L’animal répondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en arrière et s’élança d’un bond sur le petit homme.

Celui-ci ne recula point d’un pas. Aussi prompt que l’éclair, de son bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui, avait jeté ses deux pattes de devant sur ses épaules ; de la main gauche, il garantit son visage de la gueule béante de son ennemi, en lui saisissant le gosier avec une telle force, que l’animal, contraint de lever la tête, put à peine articuler un cri de douleur.

— Loup du Smiasen, dit l’homme triomphant, tu déchires ma casaque, mais ta peau la remplacera.

Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques paroles d’un jargon bizarre, un effort convulsif du loup à l’agonie le fit trébucher contre les pierres qui parsemaient la salle. Ils tombèrent tous deux, et les rugissements de l’homme se confondirent avec les hurlements de la bête.

Obligé dans sa chute de lâcher le gosier du loup, le petit homme sentait déjà les dents tranchantes s’enfoncer dans son épaule, quand, en se roulant l’un sur l’autre, les deux combattants heurtèrent une énorme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus ténébreuse de la salle.

C’était un ours, qui se réveilla de son lourd sommeil en grondant.

À peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils assez ouverts pour distinguer la lutte, qu’il se précipita avec fureur, non sur l’homme, mais sur le loup, qui en ce moment triomphait à son tour, le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps, et dégagea ainsi le combattant à face humaine.

L’homme, loin de se montrer reconnaissant d’un si grand service, se releva tout ensanglanté, et, s’élançant sur l’ours, lui donna un vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un maître à son chien lorsqu’il a commis quelque faute.

— Friend ! qui est-ce qui t’appelle ? De quoi te mêles-tu ?

Ces mots étaient entrecoupés d’interjections furibondes et de grincements de dents.

— Va-t’en ! ajouta-t-il en rugissant.

L’ours, qui avait reçu à la fois un coup de pied de l’homme et un coup de dent du loup, fit entendre une sorte de murmure plaintif ; puis, baissant sa lourde tête, il lâcha l’animal affamé, qui se jeta sur l’homme avec une rage nouvelle.

Pendant que la lutte continuait, l’ours rebuté retourna à la place où il dormait, s’assit gravement en laissant errer sur les deux ennemis furieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en passant alternativement chacune de ses pattes de devant sur l’extrémité de son museau blanc.

Mais le petit homme, au moment où le doyen des loups du Smiasen était revenu à la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bête ; puis, par un effort inouï de force et d’adresse, il était parvenu à emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait avec des élancements de rage et de douleur ; une écume livide tombait de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère, semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des ongles brûlants, ce n’était pas l’homme, mais la bête féroce ; celui dont le hurlement avait l’accent le plus sauvage, l’expression la plus farouche, ce n’était point la bête fauve, mais l’homme.

Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par la longue résistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de l’animal ; ses yeux de flamme s’éteignirent et se fermèrent à demi ; il chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et intermittents qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu’il n’était pas encore tout à fait mort.

Tout à coup une dernière convulsion ébranla l’animal expirant, et les symptômes de vie cessèrent.

— Te voilà mort, loup cervier ! dit le petit homme en le poussant du pied avec dédain ; est-ce que tu croyais vieillir encore après m’avoir rencontré ? Tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant l’odeur et les traces de ta proie ; te voilà toi-même bon pour les loups ou les vautours ; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage ; maintenant, tu es mort toi-même, tu ne mangeras plus d’hommes ; c’est dommage.

Il s’arma d’une pierre tranchante, s’accroupit sur le corps chaud et palpitant du loup, rompit les jointures des membres, sépara la tête des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la détacha comme on enlève une veste, et en un clin d’œil le formidable loup du Smiasen n’offrit plus qu’une carcasse nue et ensanglantée. Il jeta cette dépouille sur ses épaules meurtries de morsures, en tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues veines de sang.

— Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêtir de la peau des bêtes, celle de l’homme est trop mince pour préserver du froid.

Pendant qu’il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son hideux trophée, l’ours, ennuyé sans doute de son inaction, s’était approché comme furtivement de l’autre objet couché dans l’ombre dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et bientôt il s’éleva de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de soupirs d’agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.

— Friend ! cria-t-il d’une voix menaçante ; ah ! misérable Friend ! — Ici, viens ici !

Et ramassant une grosse pierre, il la jeta à la tête du monstre, qui, tout étourdi du choc, s’arracha lentement à son festin, et vint, en léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme, vers lequel il élevait sa tête énorme en courbant son dos, comme pour demander grâce de son indiscrétion.

Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce nom à l’habitant de la ruine d’Arbar, un échange de grondements significatifs. Ceux de l’homme exprimaient l’empire et la colère, ceux de l’ours la prière et la soumission.

— Tiens, dit enfin l’homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre écorché du loup, voici ta proie ; laisse-moi la mienne.

L’ours, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d’un air mécontent et tourna son regard vers l’homme qui paraissait son maître.

— J’entends, dit celui-ci, cela est déjà trop mort pour toi, tandis que l’autre palpite encore. — Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend, autant qu’un homme ; tu veux que ta nourriture vive encore au moment où tu la déchires ; tu aimes à sentir la chair mourir sous ta dent ; tu ne jouis que de ce qui souffre. Nous nous ressemblons ; — car je ne suis pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espèce misérable, je suis une bête farouche comme toi. — Je voudrais que tu pusses parler, compagnon Friend, pour me dire si elle égale ma joie, la joie dont palpitent tes entrailles d’ours quand tu dévores des entrailles d’homme ; mais non, je ne voudrais pas t’entendre parler, de peur que ta voix ne me rappelât la voix humaine. — Oui, gronde à mes pieds, de ce grondement qui fait tressaillir dans la montagne le chevrier égaré ; il me plaît comme une voix amie, parce qu’il lui annonce un ennemi. Lève, Friend, lève ta tête vers moi ; lèche mes mains de cette langue qui a tant de fois bu le sang humain. — Tu as, ainsi que moi, les dents blanches ; cependant ce n’est point notre faute si elles ne sont pas rouges comme une plaie nouvelle ; mais le sang lave le sang. — J’ai vu plus d’une fois, du fond d’une caverne noire, les jeunes filles de Kole ou d’Oëlmœ laver leurs pieds nus dans l’eau des torrents, en chantant d’une voix douce ; mais je préfère à ces voix mélodieuses et à ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauques ; ils épouvantent l’homme.

En parlant ainsi, il s’était assis et abandonnait sa main aux caresses du monstre, qui, se roulant sur le dos à ses pieds, les lui prodiguait de mille manières, comme un épagneul qui déploie toutes ses gentillesses sur le sopha de sa maîtresse.

Ce qui était encore plus étrange, c’est l’attention intelligente avec laquelle il paraissait recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont celui-ci les entremêlait semblaient surtout compris de lui, et il manifestait cette compréhension en redressant subitement sa tête, ou en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.

— Les hommes disent que je les fuis, reprit le petit homme, mais ce sont eux qui me fuient ; ils font par crainte ce que je ferais par haine. Cependant tu sais, Friend, que je suis aise de rencontrer un homme quand j’ai faim ou soif.

Tout à coup, il aperçut dans les profondeurs de la galerie une lumière rougeâtre poindre et s’accroître par degrés, en colorant faiblement les vieux murs humides.

— En voici un justement. Quand on parle d’enfer, Satan montre sa corne. — Holà ! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers l’ours ; holà, lève-toi !

L’animal se dressa sur-le-champ.

— Allons, il faut bien récompenser ton obéissance en satisfaisant ton appétit.

En parlant ainsi, l’homme se courba vers ce qui était couché à terre. On entendit comme un craquement d’os brisés par la hache ; mais il ne s’y mêlait plus ni soupirs ni gémissements.

— Il paraît, murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux qui vivons dans cette salle d’Arbar. — Tiens, ami Friend, achève ton festin commencé.

Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons parlé ce qu’il avait détaché de l’objet étendu à ses pieds. L’ours se précipita sur cette proie si avidement, que le coup d’œil le plus rapide n’eût pu distinguer si ce lambeau n’avait pas en effet la forme d’un bras humain, revêtu d’un morceau d’étoffe verte de la nuance de l’uniforme des arquebusiers de Munckholm.

— Voici que l’on approche, dit le petit homme, l’œil fixé sur la lumière qui croissait de plus en plus. — Compagnon Friend, laisse-moi seul un instant. — Hé ! dehors !

Le monstre obéissant s’élança vers la porte, descendit à reculons les marches extérieures, et disparut, emportant dans sa gueule sa proie dégouttante, avec un hurlement de satisfaction.

Au même instant, un homme assez grand se présenta à l’issue de la galerie, dont les profondeurs sinueuses reflétaient encore une lumière vague. Il était enveloppé d’un long manteau brun, et portait une lanterne sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du petit homme.

Celui-ci, toujours assis sur sa pierre et les bras croisés, s’écria :

— Sois le mal venu, toi qui viens ici amené par une pensée et non par un instinct !

Mais l’étranger, sans répondre, paraissait le considérer attentivement.

— Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tête, tu n’auras peut-être pas dans une heure un souffle de voix pour te vanter de m’avoir vu.

Le nouveau venu, en promenant sa lumière sur toute la personne du petit homme, paraissait plus surpris encore qu’effrayé.

— Eh bien, de quoi t’étonnes-tu ? reprit le petit homme avec un rire pareil au bruit d’un crâne qu’on brise ; j’ai des bras et des jambes ainsi que toi. Seulement mes membres ne seront pas, ainsi que les tiens, la pâture des chatpards et des corbeaux.

L’étranger répondit enfin d’une voix basse, quoique assurée, et comme s’il craignait seulement d’être entendu du dehors.

— Écoutez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami…

L’autre l’interrompit :

— Pourquoi alors n’as-tu pas dépouillé ta forme d’homme ?

— Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je cherche.

— C’est-à-dire de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je ne sais rendre de service qu’à ceux qui sont las de la vie.

— À vos paroles, répondit l’étranger, je vous reconnais bien pour l’homme qu’il me faut ; mais votre taille… Han d’Islande est un géant ; ce ne peut être vous.

— C’est la première fois qu’on en doute devant moi.

— Quoi ! ce serait vous ! — Et l’étranger se rapprochait du petit homme. — Mais on dit que Han d’Islande est d’une stature colossale ?

— Ajoute ma renommée à ma taille, et tu me verras plus haut que l’Hécla.

— Vraiment ! Répondez-moi, je vous prie ; vous êtes bien Han, natif de Klipstadur, en Islande ?

— Ce n’est point avec des paroles que je réponds à cette question, dit le petit homme en se levant ; et le regard qu’il lança sur l’imprudent étranger le fit reculer de trois pas.

— Bornez-vous, de grâce, à la résoudre avec ce regard, répondit-il d’une voix presque suppliante et en jetant vers le seuil de la galerie un coup d’œil où se peignait le regret de l’avoir franchi. Ce sont vos seuls intérêts qui me conduisent ici.

En entrant dans la salle, le nouveau-venu, n’ayant fait qu’entrevoir celui qu’il abordait, avait pu conserver quelque sang-froid ; mais quand l’hôte d’Arbar se fut levé, avec son visage de tigre, ses membres ramassés, ses épaules sanglantes, à peine couvertes d’une peau encore fraîche, ses grandes mains armées d’ongles, et son regard flamboyant, l’aventureux étranger avait frémi, comme un voyageur ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une vipère.

— Mes intérêts ? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu’il y a quelque source à empoisonner, quelque village à incendier, ou quelque arquebusier de Munckholm à égorger ?

— Peut-être. — Écoutez. Les mineurs de Norvège se révoltent. Vous savez combien de désastres amène une révolte.

— Oui, le meurtre, le viol, le sacrilège, l’incendie, le pillage.

— Je vous offre tout cela.

Le petit homme se mit à rire.

— Je n’ai pas besoin que tu me l’offres pour le prendre.

Le ricanement féroce qui accompagnait ces paroles fit de nouveau tressaillir l’étranger. Il continua néanmoins :

— Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de l’insurrection.

Le petit homme resta un moment silencieux. Tout à coup sa physionomie sombre prit une expression de malice infernale.

— Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes ? dit-il.

Cette question sembla déconcerter le nouveau-venu ; mais, sûr d’être inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisément.

— Pourquoi les mineurs se révoltent-ils ? demanda celui-ci.

— Pour s’affranchir des charges de la tutelle royale.

— N’est-ce que pour cela ? repartit l’autre avec le même ton railleur.

— Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de Munckholm.

— Est-ce là le seul but de ce mouvement ? répéta le petit homme avec cet accent qui déconcertait l’étranger.

— Je n’en connais point d’autre, balbutia ce dernier.

— Ah ! tu n’en connais point d’autre !

Ces paroles étaient prononcées du même ton ironique. L’étranger, pour dissiper l’embarras qu’elles lui causaient, s’empressa de tirer de dessous son manteau une grosse bourse qu’il jeta aux pieds du monstre.

— Voici les honoraires de votre commandement.

Le petit homme repoussa le sac du pied.

— Je n’en veux pas. Crois-tu donc que si j’avais envie de ton or ou de ton sang, j’attendrais ta permission pour me satisfaire ?

L’étranger fit un geste de surprise et presque d’effroi.

— C’était un présent dont les mineurs royaux m’avaient chargé pour vous.

— Je n’en veux pas, te dis-je. L’or ne me sert à rien. Les hommes vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forcé de la prendre.

— J’annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han d’Islande se borne à accepter leur commandement ?

— Je ne l’accepte pas.

Ces mots, prononcés d’une voix brève, parurent frapper très désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.

— Comment ! dit-il,

— Non ! répéta l’autre.

— Vous refusez de prendre part à une expédition qui vous présente tant d’avantages !

— Je puis bien piller les fermes, dévaster les hameaux, massacrer les paysans ou les soldats, tout seul.

— Mais songez qu’en acceptant l’offre des mineurs l’impunité vous est assurée.

— Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l’impunité ? demanda l’autre en riant.

— Je ne vous dissimulerai pas, répondit l’étranger d’un air mystérieux, que c’est au nom d’un puissant personnage qui s’intéresse à l’insurrection.

— Et ce puissant personnage, lui-même, est-il sûr de n’être pas pendu ?

— Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi la tête.

— Ah ! — Eh bien ! quel est-il donc ?

— C’est ce que je ne puis vous dire.

Le petit homme s’avança, et frappa sur l’épaule de l’étranger, toujours avec le même rire sardonique.

— Veux-tu que je te le dise, moi ?

Un mouvement échappa à l’homme au manteau ; c’était à la fois de l’épouvante et de l’orgueil blessé. Il ne s’attendait pas plus à la brusque interpellation du monstre qu’à sa sauvage familiarité.

— Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais tout. Ce puissant personnage, c’est le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, et le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, c’est toi.

C’était lui en effet. Arrivé à la ruine d’Arbar, vers laquelle nous l’avons laissé voyageant avec Musdœmon, il avait voulu ne s’en remettre qu’à lui-même du soin de séduire le brigand, dont il était loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte d’Ahlefeld, malgré toute sa finesse et toute sa puissance, ne put découvrir par quel moyen Han d’Islande avait été si bien informé. Était-ce une trahison de Musdœmon ? C’était Musdœmon, il est vrai, qui avait insinué au noble comte l’idée de se présenter en personne au brigand ; mais quel intérêt pouvait-il tirer de cette perfidie ? Le brigand avait-il saisi sur quelqu’une de ses victimes des papiers relatifs aux projets du grand-chancelier ? Mais Frédéric d’Ahlefeld était, avec Musdœmon, le seul être vivant instruit du plan de son père, et, tout frivole qu’il était, il n’était pas assez insensé pour compromettre un pareil secret. D’ailleurs, il était en garnison à Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. Ceux qui liront la suite de cette scène, sans être, plus que le comte d’Ahlefeld, à même de résoudre le problème, verront quelle probabilité on pouvait asseoir sur cette dernière hypothèse.

Une des qualités les plus éminentes du comte d’Ahlefeld, c’était la présence d’esprit. Quand il s’entendit si rudement nommer par le petit homme, il ne put réprimer un cri de surprise ; mais en un clin d’œil sa physionomie pâle et hautaine passa de l’expression de la crainte et de l’étonnement à celle du calme et de l’assurance.

— Eh bien, oui ! dit-il, je veux être franc avec vous ; je suis en effet le chancelier. Mais soyez franc aussi…

Un éclat de rire de l’autre l’interrompit.

— Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te dire le tien ?

— Dites-moi avec la même sincérité comment vous avez su qui j’étais.

— Ne t’a-t-on donc pas dit que Han d’Islande voit à travers les montagnes ?

Le comte voulut insister.

— Voyez en moi un ami.

— Ta main, comte d’Ahlefeld ! dit le petit homme brutalement. Puis il regarda le ministre en face et s’écria : — Si nos deux âmes s’envolaient de nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de décider laquelle des deux est celle du monstre.

Le hautain seigneur se mordit les lèvres ; mais, placé entre la crainte du brigand et la nécessité d’en faire son instrument, il ne manifesta pas son mécontentement.

— Ne vous jouez pas de vos intérêts ; acceptez la direction de l’insurrection, et confiez-vous à ma reconnaissance.

— Chancelier de Norvège ; tu comptes sur le succès de tes entreprises, comme une vieille femme qui songe à la robe qu’elle va se filer avec du chanvre dérobé, tandis que la griffe du chat embrouille sa quenouille.

— Encore une fois, réfléchissez avant de rejeter mes offres.

— Encore une fois, moi, brigand, je te dis à toi, grand-chancelier des deux royaumes : non !

— J’attendais une autre réponse, après l’éminent service que vous m’avez déjà rendu.

— Quel service ? demanda le brigand.

— N’est-ce point par vous que le capitaine Dispolsen a été assassiné ? répondit le chancelier.

— Cela se peut, comte d’Ahlefeld ; je ne le connais pas. Quel est cet homme dont tu me parles ?

— Quoi ! est-ce que ce ne serait point dans vos mains par hasard que serait tombé le coffret de fer dont il était porteur ?

Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.

— Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette de fer. C’était aux grèves d’Urchtal.

— Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me remettre cette cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi, qu’est devenue cette cassette ? car elle est en votre pouvoir.

Le noble ministre insistait si vivement sur cette demande que le brigand en parut frappé.

— Cette boîte de fer est donc d’une bien haute importance pour ta grâce, chancelier de Norvège ?

— Oui.

— Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras ?

— Tout ce que vous pouvez désirer, mon cher Han d’Islande.

— Eh bien ! je ne te le dirai pas.

— Allons, vous riez ! Songez au service que vous me rendrez.

— J’y songe précisément.

— Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grâce au roi.

— Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoute-moi, grand-chancelier de Danemark et de Norvège, les tigres ne dévorent pas les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence, parce que tu es un méchant et que chaque instant de ta vie, chaque pensée de ton âme, enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne reviens plus, car je t’apprendrais que ma haine n’épargne personne, pas même les scélérats. Quant à ton capitaine, ne te flatte pas que ce soit pour toi que je l’aie assassiné ; c’est son uniforme qui l’a condamné, ainsi que cet autre misérable, que je n’ai pas non plus égorgé pour te rendre service, je t’assure.

En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l’avait entraîné vers le corps couché dans l’ombre. Au moment où il achevait ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet objet. C’était un cadavre déchiré et revêtu en effet d’un habit d’officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier s’approcha avec un sentiment d’horreur. Tout à coup son regard s’arrêta sur le visage blême et sanglant du mort. Cette bouche bleue et entr’ouverte, ces cheveux hérissés, ces joues livides, ces yeux éteints, ne l’empêchèrent pas de le reconnaître. Il poussa un cri effrayant :

— Ciel ! Frédéric ! mon fils !

Qu’on n’en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quelque affection ignorée d’eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On dirait qu’elle est là pour faire un jour connaître au crime la douleur. Elle attend son heure en silence. L’homme pervers la porte dans son sein et ne la sent pas, parce qu’aucune des afflictions ordinaires n’est assez forte pour pénétrer l’écorce épaisse d’égoïsme et de méchanceté dont elle est enveloppée ; mais qu’une des rares et véritables douleurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le fond. Alors l’affection inconnue se dévoile à l’infortuné méchant, d’autant plus violente qu’elle était plus ignorée, d’autant plus douloureuse qu’elle était moins sensible, parce que l’aiguillon du malheur a dû remuer le cœur bien plus profondément pour l’atteindre. La nature se réveille et se déchaîne ; elle livre le misérable à des désolations inaccoutumées, à des supplices inouïs ; il éprouve réunies en un instant toutes les souffrances dont il s’était joué durant tant d’années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des tortures convulsives. Il semble qu’il vienne d’entrevoir l’enfer dans sa vie, et qu’il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le désespoir.

Le comte d’Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son fils, parce qu’ignorant l’adultère de sa femme, Frédéric, l’héritier direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à Munckholm, il était bien loin de s’attendre à le retrouver dans la tourelle d’Arbar et à le retrouver mort ! Cependant il était là, sanglant, décoloré ; c’était lui, il n’en pouvait douter. On peut se figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l’aimer pénétra dans son âme inopinément avec la certitude de l’avoir perdu. Tous les sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, en quelque sorte, par la surprise, l’épouvante et le désespoir, il se jeta en arrière et se tordit les bras, en répétant d’une voix lamentable :

— Mon fils ! mon fils !

Le brigand se mit à rire ; et ce fut une chose horrible que d’entendre ce rire se mêler aux gémissements d’un père devant le cadavre de son fils.

— Par mon aïeul Ingolphe ! tu peux crier, comte d’Ahlefeld, tu ne le réveilleras pas.

Tout à coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d’une voix sombre :

— Pleure ton fils, je venge le mien.

Un bruit de pas précipités dans la galerie l’interrompit ; et, au moment où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de haute taille, le sabre nu, s’élancèrent dans la salle ; un cinquième, petit et replet, les suivait, portant une torche d’une main et une épée de l’autre. Il était enveloppé d’un manteau brun, pareil à celui du grand-chancelier.

— Seigneur ! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons à votre secours.

Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre domestiques armés qui composaient la suite du comte.

Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la salle, les cinq nouveaux-venus s’arrêtèrent frappés d’horreur ; et c’était en effet un spectacle effrayant. D’un côté, les restes sanglants du loup ; de l’autre, le cadavre défiguré du jeune officier ; puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui l’épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage hideux, où se peignait un étonnement intrépide.

En voyant ce renfort inattendu, l’idée de la vengeance s’empara du comte et le jeta du désespoir dans la rage.

— Mort à ce brigand ! s’écria-t-il en tirant son épée. Il a assassiné mon fils ! Mort ! mort !

— Il a assassiné le seigneur Frédéric ? dit Musdœmon, et la torche qu’il portait n’éclaira point la moindre altération sur son visage.

— Mort ! mort ! répéta le comte furieux.

Et ils s’élancèrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de cette brusque attaque, recula vers l’ouverture qui donnait sur le précipice ; avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère que la crainte.

Six épées étaient dirigées contre lui, et son regard était plus enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu’aucun de ceux des agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le nombre des assaillants à se borner à la défensive, il la faisait tourner dans sa main avec une telle rapidité, que le cercle de rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d’étincelles jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu’elles étaient heurtées par le tranchant de la hache ; mais aucune lame ne touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientôt acculé à la porte ouverte sur l’abîme.

— Mes amis ! cria le comte, du courage ! jetons le monstre dans ce précipice.

— Avant que j’y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.

Cependant les agresseurs redoublèrent d’ardeur et d’audace en voyant le petit homme forcé de descendre une marche de l’escalier suspendu au-dessus du gouffre.

— Bien, poussons ! reprit le grand-chancelier ; il faudra bien qu’il tombe ; encore un effort ! — Misérable ! tu as commis ton dernier crime. — Courage, compagnons !

Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit soudain un rugissement parti de l’abîme.

Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites, serrant toujours le petit homme de près, s’applaudissaient de lui avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d’un ours blanc parut au bout rompu de l’escalier. Frappés d’un étonnement mêlé d’effroi, les assaillants reculèrent.

L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.

— Merci, mon brave Friend ! cria le brigand.

Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours sa tête menaçante aux ennemis de son maître.

Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui ; mais avant qu’ils eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture avaient disparu dans une caverne.