Han d’Islande/Chapitre XXVII

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Han d’Islande, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 194-195).
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XXVII

Ah ! voilà notre belle comtesse ! — Pardon, madame, si je ne puis aujourd’hui profiter de l’honneur de votre visite. Je suis en affaires. Une autre fois, chère comtesse, une autre fois ; mais, pour aujourd’hui, je ne vous retiens pas plus longtemps ici.
Le prince à Orsina.



Le lendemain de sa visite à Munckholm, de grand matin, le gouverneur de Drontheim ordonna qu’on attelât sa voiture de voyage, espérant partir pendant que la comtesse d’Ahlefeld dormirait encore ; mais nous avons déjà dit que le sommeil de la comtesse était léger.

Le général venait de signer les dernières recommandations qu’il adressait à l’évêque, aux mains duquel le gouvernement devait être remis par intérim. Il se levait, après avoir endossé sa redingote fourrée, pour sortir, quand l’huissier annonça la noble chancelière.

Ce contre-temps déconcerta le vieux soldat, accoutumé à rire devant la mitraille de cent canons, mais non devant les artifices d’une femme. Il fit néanmoins d’assez bonne grâce ses adieux à la méchante comtesse, et ne laissa percer quelque humeur sur son visage que lorsqu’il la vit se pencher vers son oreille avec cet air astucieux qui voulait seulement paraître confidentiel.

— Eh bien, noble général, que vous a-t-il dit ?

— Qui ? Poël ? il m’a dit que la voiture allait être prête.

— Je vous parle du prisonnier de Munckholm, général.

— Ah !

— A-t-il répondu à votre interrogatoire d’une manière satisfaisante ?

— Mais… oui vraiment, dame comtesse, dit le gouverneur, dont on devine l’embarras.

— Avez-vous la preuve qu’il ait trempé dans le complot des mineurs ?

Une exclamation échappa à Levin.

— Noble dame, il est innocent !

Il s’arrêta tout court, car il venait d’exprimer une conviction de son cœur, et non de son esprit.

— Il est innocent ! répéta la comtesse d’un air consterné, quoique incrédule ; car elle tremblait qu’en effet Schumacker n’eût démontré au général cette innocence qu’il était si important aux intérêts du grand-chancelier de noircir.

Le gouverneur avait eu le temps de réfléchir ; il répondit à l’insistance de la grande-chancelière d’un ton de voix qui la rassura, parce qu’il décelait le doute et le trouble :

— Innocent… — Oui, — si vous voulez…

— Si je veux, seigneur général !

Et la méchante femme éclata de rire.

Ce rire blessa le gouverneur.

— Noble comtesse, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de mon entretien avec l’ex-grand-chancelier qu’au vice-roi.

Alors il salua profondément, et descendit dans la cour où l’attendait sa voiture.

— Oui, se disait la comtesse d’Ahlefeld rentrée dans ses appartements, pars, chevalier errant, que ton absence nous délivre du protecteur de nos ennemis. Va, ton départ est le signal du retour de mon Frédéric. — Je vous demande un peu, oser envoyer le plus joli cavalier de Copenhague dans ces horribles montagnes ! Heureusement il ne me sera pas difficile maintenant d’obtenir son rappel.

À cette pensée, elle s’adressa à sa suivante favorite.

— Ma chère Lisbeth, vous ferez venir de Bergen deux douzaines de ces petits peignes que nos élégants portent dans leurs cheveux ; vous vous informerez du nouveau roman de la fameuse Scudéry, et vous veillerez à ce qu’on lave régulièrement tous les matins dans l’eau de rose la guenon de mon cher Frédéric.

— Quoi ! ma gracieuse maîtresse, demanda Lisbeth, est-ce que le seigneur Frédéric peut revenir ?

— Oui, vraiment ; et, pour qu’il ait quelque plaisir à me revoir, il faut faire tout ce qu’il demande ; je veux lui ménager une surprise à son retour.

Pauvre mère !