Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre VIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Louis-Michaud (p. 82-87).
◄   VII
IX  ►



VIII



Le ménage marcha pendant quelque temps sans accrocs. Des bourrasques éclataient bien, toujours suscitées par Clarinette, mais se perdaient dans la grande bonté tranquille de Huriaux qui mettait ces quintes d’humeur sur le compte de la grossesse. Elle lui sautait ensuite aux genoux avec une gloutonnerie d’amour ; on s’accolait, la dispute s’en allait dans une sensation de plaisir. À toute heure du jour, ce besoin de la chair la prenait maintenant. Comme il était très robuste, il résista d’abord assez bien ; mais petit à petit sa force se détraqua ; même à son four, il était pris par moments de somnolences lourdes, avec des coups de masse dans la nuque. Alors il s’expliqua : il n’y avait pas de bon sens à mettre un homme dans cet état ; sûrement il tomberait un matin la tête en avant sur la cuvette.

— Sois ben content que j’t’aime comm’ça, répliquait-elle, le rire aux dents.

Et de ses yeux clairs, elle se moquait de lui ; un joli coco tout de suite sur le flanc ! — lui faisant honte de sa débilité.

Il lui avait abandonné la conduite de la maison. Chaque quinzaine, il lui remettait sa paye sans en distraire un centime, et le dimanche seulement, prenait dans le tiroir une vingtaine de sous pour aller faire sa partie de quilles avec les compagnons ou participer à un concours de pinsons. Ce jour-là, ils quittaient ensemble le Saut-du-Leu vers neuf heures, entendaient la grand’messe, puis se séparaient jusqu’à midi. Et quelquefois, au retour, il l’attendait pendant une heure, tandis qu’elle s’attardait à jacasser chez Zébédé, chez la Philomène ou chez Zoé Piéfert. Elle avait toujours une excuse : on l’avait retenue pour une affaire ; elle s’était oubliée auprès d’une amie malade : et il acceptait ses raisons sans les discuter, n’imaginant pas qu’elle pût lui mentir. D’ailleurs il ne s’apercevait pas toujours de la longueur du temps : il avait allumé le feu, lavé les légumes, mis bouillir la viande, allant du poêle à ses pinsons devant lesquels il demeurait piété, en bras de chemise, dans le grand silence du dimanche, toute une partie de l’après-midi.

Ils passaient ensuite le reste de leur dimanche partie à table, partie au lit, Huriaux ayant gardé la coutume de faire un grand somme ce jour-là. À la vesprée seulement ils s’en allaient flâner à travers la campagne, s’arrêtant çà et là pour tailler une bavette. Jacques, avec ses goûts paisibles, se sentait attiré par les bois, les arbres, les vergers, les nids ; il connaissait le cri des oiseaux, les habitudes du gibier, les travaux que chaque saison ramène pour le cultivateur. Dans les champs, il lui montrait le pied des plantes ravagé par un petit ver qui finissait par tout dévorer ; d’autres fois il pronostiquait le temps d’après des signes qu’il tenait de sa mère, la paysanne. Clarinette, nullement rustique, se décrochait la mâchoire à bâiller, stupide d’ennui, dans le vide de ces soirs. À la fin elle se révolta : ce n’était pas une vie que la sienne ; jamais une distraction ! Mieux valait encore demeurer chez soi que de s’éreinter à courir les chemins dans la terre et les cailloux. Et lassé de ses sempiternelles doléances, il se résigna à la promener parmi les tablées de cabaret, dans sa robe de mariée plaquée de taches de graisse.

Au début, elle s’était surveillée ; il avait pu croire à une belle tenue de maison, toujours fraîche, lavée chaque matin à pleine eau, mais petit à petit elle se relâchait ; maintenant sa négligence naturelle reprenait le dessus. Des hardes traînaient sur des tables, elle demeurait souvent plusieurs jours sans balayer les chambres. Il se risqua à des observations, doucement, se disant au fond de lui que l’ordre reviendrait avec le reste, plus tard, après les mauvais jours de la grossesse. Elle se rebiffa, réclama d’une voix grièche une servante s’il voulait être servi comme un monsieur. Tant qu’à elle, pour se crever à la besogne, bernique ! Et comme toujours, chaque fois que s’élevait une dispute, il eut un haussement d’épaules lassé.

— N’en parlons plus, t’as cor’ une fois raison.

Mais elle n’entendait pas le lâcher sur cette parole. Ah ! mais oui. qu’elle avait raison ! Et si tant est seulement qu’il eût une ombre de cœur, il lui dirait au contraire de prendre un peu de bon temps, de ne pas s’escarbouiller le tempérament comme elle faisait, du matin au soir trimant sur la besogne. Les mots lui venant à travers une volubilité effrénée, elle les lui jetait à la figure coup sur coup ; et on n’entendait plus dans la maison que ses piailleries qui dominaient jusqu’à l’égosillement des pinsons, mis en gaieté par le bruit.

Il perdit patience :

— J’n’seu nin sourd. N’crie pas tant si fort. On t’intendrait à l’aut’ bout du Saut-du-Leu.

Mais cela lui était bien égal qu’on l’entendît ! Tout le monde saurait tôt ou tard les misères qu’il lui faisait. Et elle criait sur un ton plus aigre encore, lui rappelant le temps où il vivait avec la Flamande, sa mère, dans une bien autre ordure.

Alors il se dressa, outragé dans sa vieille affection de fils : elle avait menti. Jamais personne n’avait mal parlé de sa vieille ; et comme elle lui répliquait, avec un mot de crapule à cette mémoire chère, il s’avança, la main levée ; mais tout de suite, une réflexion abattit sa colère :

— C’est bon qué t’as ton petit. Seulement faudrait pu’ recommencer.

Elle rebéqua par un défi :

— Lâche ! tape donc, pou’voir !

— Non, c’est fini, qué j’té dis. Tiens, j’réponds seulement pas.

Et les poings dans les poches de son pantalon, il s’en alla au courtil, toute son ire subitement apaisée, en sifflant entre ses dents.

Malgré tout la maison gardait un air d’aisance. Clarinette avait acheté chez Malchair des rideaux en mousseline ; toutes les fenêtres en avaient, avec des nœuds de ruban rouge en guise d’embrasses ; et dans leur chambre à coucher, une natte en jonc, une courtepointe ouatée, un miroir encadré de bois vernis amusaient l’œil. Malchair lui avait aussi vendu une pendule en zinc doré à sujet, un pâtre et une pastourelle entrelacés, près d’un chien couché symbole de la fidélité. Ce groupe, abrité par un globe de verre, faisait l’ornement de l’armoire, dans la cuisine.

Jacques était tombé sur tout ce luxe, un soir, en rentrant de la corvée : il eut d’abord un dépit de n’avoir pas été consulté : puis la belle mine et la nouveauté des objets le séduisit. Quant au prix, elle lui avait répondu gaiement que cela ne le regardait pas, qu’elle s’était entendue avec le marchand. Et enhardie par son silence comme par un acquiescement, elle avait, depuis, fait de nouvelles acquisitions, six chaises, une table et sa carpette de toile cirée, deux flambeaux en verre coulé. Un charreton lui avait amené en outre toutes les vieilles chiffes du buron paternel ; elle n’en avait gardé que les meilleures pièces, avait cédé tout le reste au cousin Lerminia moyennant quelques francs. Finaud comme il l’était, il s’était arrogé par-dessus le marché un coffre en chêne rempli des hardes de la maman Huriaux. Jacques tenait à ces nippes : il parla de rompre le marché ; mais Clarinette lui ayant persuadé que la défroque était mangée des vers, il abandonna son idée, un peu consolé par le haut prix qu’elle se vantait d’avoir obtenu. Elle lui mentait d’ailleurs à propos de tout, inventait des chiffres, l’abusait constamment sur la dépense du ménage ; et, comme il avait pleine confiance dans sa droiture, il la croyait sur parole.

Malchair la poussait maintenant à l’achat d’un mobilier de chambre à coucher ; mais le prix qu’il lui demandait l’effrayait, elle n’osait pas se risquer. Alors il l’amignarda : une petite dame comme elle ne devait pas regarder de si près à la dépense. Puis Huriaux gagnait de fameuses journées ; et d’ailleurs, quoi ! on était des amis, on s’arrangerait. De chacune de ses visites à La Confiance, elle rentrait énervée, avec l’obsession du grand lit aux matelas douillets comme des couettes et du lavabo garni de sa plaque de zinc, un joli meuble que Malchair prétendait lui céder au-dessous de sa valeur. Pleine de mépris pour le châlit mal raboté sur lequel ils dormaient, elle se rongeait du tourment de cette possession toujours différée.

Le marchand du Culot était d’ailleurs une vraie providence pour elle : de mois en mois elle le réglait par acomptes, et il était toujours content, se refusait même à lui délivrer une facture. On avait bien le temps ; ça ne pressait pas, il n’y avait rien à craindre avec des pratiques comme elle. Cette rondeur la flattait : elle y répondait par une acceptation bête de sa fausse bonne foi, ne marchandait pas, la plupart du temps même achetait à l’aveuglette, sans connaître les prix. Elle avait fini par s’approvisionner chez lui non seulement de toutes les denrées du ménage, mais encore d’un tas de friandises qui amusaient sa gourmandise naturelle et ne déplaisaient pas à Huriaux, chatouillé dans ses penchants d’homme à gros appétit. Tous les jours elle posait sur la table, après le repas, de la galette, du pain d’épices, des noix sèches, une gaieté de dessert qui abrégeait les soirs ; et pendant le temps qu’elle était seule, elle grignotait, en outre, des sucres, d’une bouche épaisse qu’elle rinçait d’un verre d’eau avant sa rentrée pour qu’il ne s’aperçût pas de l’odeur de caramel fleurant à son palais.

Philomène Simonard, qui les avait surpris un soir à table, avait répandu le bruit qu’on ne se privait de rien chez les Huriaux. Le propos ayant été rapporté à Jacques, il mit une certaine jactance à déclarer que pour ça oui, c’était vrai, et que nulle ne s’entendait comme Clarinette à fricoter. Elle avait pris goût à la cuisine, grosse mangeuse elle-même et trouvant son compte aux galimafrées qu’elle avait l’air de ne préparer que pour lui seul. Chaque jour, un ample quartier de viande apparaissait sur la nappe ; tous deux s’en réfectaient largement ; et il emportait les restes dans son bissac en démarrant le lendemain pour l’usine. Cette forte nutrition largement arrosée de bière, coulait dans ses veines des chyles puissants, réparant jusqu’à un certain point, chez le mari et l’ouvrier, la constante dépense de la nature. Cependant ses coups de maillet dans la nuque ne le quittaient pas : quelquefois aussi il se sentait les jarrets fauchés ; et son robuste corps ayant fondu de moitié, à l’atelier on l’avait plaisanté sur cette maigreur : gare à la Clarinette ! c’était une poule à mettre sur les dents de plus rudes coqs que lui. En décembre il prit un froid qui l’alita pendant dix jours, grelottant de fièvre, avec d’énormes bâillements d’ennui. La maison n’étant plus tenue, le ménage eût tourné à une débandade complète si Zébédé ne s’était offerte à la rescousse, payée par Clarinette le prix d’une garde-malade.