Harivansa ou histoire de la famille de Hari/Lecture 9

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NEUVIÈME LECTURE.

NAISSANCE DU MANOU VÊVASWATA.

Vêsampâyana dit :

Ô prince invincible, de Casyapa et d’une fille de Dakcha naquit Vivaswân[1] : il épousa Sandjnâ, fille de Twachtri, que Ton connaît encore dans les trois mondes sous le nom de Sourénou. Sandjnâ, jeune, belle et pieuse, devint donc la femme du dieu qui est surnommé Mârtânda : mais elle ne pouvait se faire à la forme de son époux, Âditya brûlant, qui, sortant de l’œuf du monde, avait le corps tout rouge de flammes, et fort peu attrayant. Cependant Gasyapa, ignorant l’effet de ces feux, heureux de revoir son fils, s’écriait avec amour : « Il n’est pas mort, mon poussin ! » C’est de ce mot que Vivaswân a été nommé Mârtânda[2]. Mais sa chaleur extrême et continuelle accablait les trois mondes. Ce dieu puissant eut de Sandjnâ trois enfants, une fille et deux fils, qui devinrent, ô fils de Courou, d’illustres patriarches : ce fut le Manou Vêvaswata d’abord ; puis deux jumeaux, le dieu qui préside aux Srâddhas, Yama, et sa sœur Yamounâ.

Sandjnâ, voyant les traits noirs et défigurés de son époux, ne put supporter plus longtemps la douleur qu’elle éprouvait. Elle forma une figure qui portait sa propre ressemblance et sa couleur (savarnâ). C’était précisément son ombre (tchhâyâ), devenue par un pouvoir magique une autre elle-même. Tchhâyâ, saluant Sandjnâ avec respect, lui parla en ces termes : « Ô la plus belle et la plus aimable des femmes, que dois-je faire ? Commandez, je suis prête à obéir à vos ordres. »

« C’est bien, lui dit Sandjnâ, écoute-moi. Je vais me retirer dans la demeure de mon père. Reste ici sans crainte à ma place : prends soin pour « moi de ces deux garçons, et de cette jeune et charmante fille. Et surtout sois discrète. » « Allez, déesse, lui répondit Tchhâyâ ; un jour peut-être, m’échappant du lieu où je suis confinée pour me diriger de votre côté, j’irai vous raconter toute l’aventure. Allez, et soyez heureuse. » Sandjnâ, après avoir donné toutes ses instructions à Tchhâyâ, qu’on appelle aujourd’hui Savarnâ, se rendit auprès de son père, confuse et cependant toujours vertueuse. Twachtri lui fit des reproches en la voyant. « Retourne auprès de ton mari, » lui dit-il plusieurs fois. Alors cachant sa forme sous celle d’une cavale, cette épouse fugitive et excusable se rendit dans les régions septentrionales, où tranquillement elle errait sur le gazon.

Cependant Vivaswân, trompé par l’apparence de l’autre Sandjnâ, eut d’elle un fils qui fut tout le portrait de son père, et qui ressemblait au Manou Vêvaswata son aîné. Or, ce fils fut le Manou que l’on a nommé Sâvarna. Tchhâyâ donna encore le jour à celui qui porta le nom de Sanêstchara. C’étaient là les propres enfants de la terrestre[3] Sandjnâ : aussi leur témoignait-elle une grande tendresse, et elle semblait négliger les aînés. Le Manou Vêvaswata supportait cette préférence avec tranquillité : il n’en était pas de même d’Yama. Un jour, dans sa colère, sans trop savoir ce qu’il faisait, celui-ci menaça Tchhâyâ d’un coup de pied. La mère de Sâvarna, irritée, maudit Yama : « Que ton pied se « détache et tombe ! » s’écria-t-elle avec emportement. Yama se présenta avec respect devant son père, et lui raconta tout ce qui s’était passé. Les paroles de la fausse Sandjnâ le tourmentaient, et il craignait l’effet de son imprécation. « Détournez de moi sa malédiction, disait-il à Vivaswân. Une mère doit traiter tous ses enfants avec une égale tendresse ; et elle, elle nous repousse et n’aime que nos jeunes frères. Oui, j’ai levé le pied contre elle ; mais je ne l’ai pas touchée[4]. J’ai été inconsidéré, insensé ; daignez me pardonner, ô Seigneur, puissant maître du monde ! Ma mère m’a maudit ; mais empéchez, par votre protection, que je ne perde le pied. » « Mon enfant, lui répondit Vivaswân, ce sera sans doute une chose difficile. Tu connaissais les règles du devoir, tu savais en quoi consistait le bien ; et cependant tu t’es livré à l’emportement. Il n’est pas possible d’échapper à la malédiction de ta mère. Pour qu’elle soit accomplie, je veux au moins que des vers, formés dans ta jambe par ma chaleur, s’en détachent et tombent à terre. Ainsi sa parole sera éludée, et ton pied sera sauvé. »

Cependant Vivaswân dit à celle qu’il croyait Sandjnâ : « Entre des enfants qui se ressemblent, quel est le motif de votre préférence ? » Tchhâyâ s’abstint de répondre à Vivaswân. Alors le dieu, se recueillant en lui-même, par la force de la dévotion (yoga)[5], vit toute la vérité : il voulait maudire cette femme, ô fils de Gourou ; mais il se retint. Tchhâyâ s’arrachait les cheveux de douleur ; elle sentit qu’il était temps de parler, et révéla à Vivaswân tout ce qui s’était passé. A ce récit, le dieu irrité se rendit auprès de Twachtri. Celui-ci accueillant son gendre avec les honneurs accoutumés, chercha à calmer ses feux que la colère rendait encore plus ardents.

« Tes traits, lui dit-il, défigurés par l’excès de ton ardeur, ne brillent plus du même éclat. Sandjnâ n’a pu supporter ta chaleur : retirée dans un bois, elle se promène sur un gazon verdoyant. Tu peux la revoir aujourd’hui même, cette épouse toujours vertueuse, toujours occupée d’exercices pieux. Mais elle est cachée sous la forme d’une cavale, se nourrissant de feuillage, maigre, et souffrante. Sa crinière est relevée et nouée à la manière des pénitents[6]. Son esprit n’est rempli que de saintes pensées, et son corps tremblant est comme le lac qui vient d’être agité par la trompe des éléphants. Elle mérite nos respects aussi bien que nos éloges, pour l’ardeur de sa piété. Cependant, ô dieu fort et puissant, écoute, et suis mon conseil, s’il peut te convenir. Je veux te donner aujourd’hui une forme plus aimable. » Et en effet la figure de Vivaswân était singulièrement élargie par ses rayons, dont la déesse, quand elle habitait avec lui, s’était vue entièrement enveloppée. Vivaswân réfléchit beaucoup au discours de Twachtri, et à la fin consentit au changement qu’on lui proposait. Alors s’approchant de son gendre, Twachtri fit mouvoir une meule qui émoussa ses rayons aigus. Une fois privée de cet éclat importun, la figure du dieu devint de plus en plus brillante, et recouvra sa beauté ordinaire. Son visage fut d’abord couvert de sang ; mais bientôt de sa face naquirent douze dieux[7], Dhâtri, Aryaman, Mitra, Varouna, Ansa, Bhaga, Indra, Vivaswân, Poûchan, Pardjanya, Twachtri et Vichnou, qui n’est pas le moindre, quoiqu’il soit né le dernier. Vivaswân ne put retenir sa joie, en voyant ces Âdityas qui venaient de naître de lui-même. Twachtri lui présenta aussi des fleurs, des parfums, des bracelets, une aigrette brillante, et lui dit : « Maître des dieux, va maintenant rejoindre ton épouse, qui, changée en cavale, dans les régions du nord, étale sur le gazon des forêts ses formes gracieuses. » Le dieu l’aperçoit en effet, par l’effet de sa dévotion, telle que Twachtri la lui dépeignait ; par l’éclat de sa pénitence[8] elle surpassait tous les êtres, et se promenait sans crainte sous la forme qu’elle avait choisie. Alors Vivaswân lui-même se change en cheval : il accourt, la déesse l’attend, tous deux sont ivres d’amour : le cheval impatient s’élance, et c’est dans la bouche de la cavale que s’accomplit le mystère de cet hymen merveilleux[9]. Celle-ci renifle, et sa narine devient le dépôt d’un germe divin, d’où naissent les deux Aswins, Nâsatya et Dasra, dieux qui président à la médecine, et fils du huitième Pradjâpati[10].

Vivaswân se montra bientôt après sous sa forme aimable et gracieuse à Sandjnâ, qui la vit et s’en réjouit. Yama, qui dans cette circonstance avait eu le plus à souffrir, devint Dharmarâdja, c’est-à-dire juge souverain, chaîné de contenir les humains dans les règles du devoir[11] : dans cet emploi

brillant, il est le roi des Pitris, et l’un des gardiens du monde. Un des fils de Tchhâyâ fut le Manou Sâvarna, qui doit régner dans le Manwantara prochain, et qui en attendant se livre sur le mont Mérou aux exercices d’une longue pénitence. Son frère Sanêstchara fut élevé au rang de planète (graha), et il reçoit les hommages du monde entier[12]. Les deux enfants de Sandjnâ Aswinî, appelés les Nâsatyas, sont les médecins du ciel[13]. De ces rayons que Twachtri avait enlevés à Vivaswân, il forma le tchacra[14] de Vichnou, que rien ne peut surmonter dans les combats, et qui fut inventé pour la mort des Dânavas. La jeune sœur de ces dieux, la glorieuse vierge Yamî, devint sur la terre la célèbre rivière nommée Yamounâ[15].

Celui qui écoute et conserve en sa mémoire le récit de la naissance de ces divinités, sera délivré des malheurs qui pourraient fondre sur lui, et il obtiendra une gloire sans tache.

  1. Nous avons vu, lect. iii, que Vivaswân était le nom de l’un des douze Âdityas, qui représentent les douze mois de l’année : c’est donc le soleil présidant à l’un des mois. Mais ici c’est un des noms du soleil, qui s’appelle ordinairement Soûrya, et qu’on surnomme encore Vivanvân, Âditya, Mârtânda, Vibhâvasou, etc. Pour plus de clarté, je n’ai employé que le mot Vivanvân. Le lecteur va trouver dans ce chapitre une histoire allégorique, et je laisse à sa sagacité à en expliquer tous les détails. Qu’il se rappelle seulement qu’Yama est le régent du midi. Qu’il sache aussi que la première des constellations lunaires est Aswinî, représentée par une tête de cheval, et que l’on retrouve dans trois étoiles de la tête du Bélier : on appelle encore cette constellation Badavâ, mot qui signifie jument.
  2. Ce passage est fort concis, et j’ai été obligé de recourir à quelques conjectures. On donne au soleil l'épithète de अण्डस्थ, c'est-à-dire qui se tient dans l'œuf ; je suppose que cet œuf est celui qui représente le monde. J’ai donc ce mot par poussin. Œuf mort se dit mritânda ; d'aprés la règle déjà citée, sur la manière d’indiquer la filiation, la voyelle de la première syllabe est allongée ; ainsi Mârtânda signifie fils de Mritânda, c’est-à-dire, sorti de cet œuf que l'on avait cru mort.
  3. J’ai traduit littéralement पार्थिवी. Je ne veux faire perdre à mon lecteur aucun de ces petits détails, qui peuvent mener à quelque éclaircissement. Dans d'autres livres, on appelle encore cette femme निःक्षुभा (Nihkchoubhâ), immobile.
  4. Je me figure dans une sphère céleste un personnage, la jambe levée, à quelque distance d’un autre ; et le ridicule de ce conte s’évanouit. Cette jambe, qui est sur le point de tomber, ne désignerait-elle pas une étoile particulière, descendant vers l'horizon ?
  5. La méditation religieuse donne à l’homme, suivant les Indiens, un pouvoir surnaturel. Le dévot jouit dans ce moment d’une espèce de vision intérieure. Comment nous étonner de cette opinion, quand près de nous, en Ecosse, on croit à la seconde vue ?
  6. Cette espèce de coiffure s’appelle djatâ.
  7. Le poëte oublie que ces dieux sont déjà nés d’Aditi, et qu’il nous a raconté leur naissance, il faut nous accoutumer à ces récits contradictoires. Voyez, en effet, ici même Vivaswân et Twachtri, c’est-à-dire le gendre et le beau-père, au nombre de ces dieux qu’ils viennent de créer. Nil fuit unquàm sic impar sibi. Cette opération de Twachtri donne lieu encore à un autre conte. La face du soleil était si douloureuse, que Twachtri fut obligé de la lui frotter avec les drogues qu’on emploie pour les contusions, et de l'envelopper : ce qui donnait à cet astre une figure large et pâle. Cette allégorie s’explique par le séjour du soleil dans le nord pendant six mois, du solstice d’hiver au solstice d’été, c’est-à-dire du mois de Mâgha au mois de Srâvana. C’est au moins ce que raconte le Bhavichyat-pourâna.
  8. Nous avons déjà dit que ce mot pénitence n’exprimait que le zèle avec lequel on remplit ses fonctions. Dans cette situation, Sandjnâ est devenue une constellation, Aswinî, et elle a par conséquent un devoir à remplir : c’est ce sens qu’il faudra toujours donner, dans le même cas, aux mots pénitence et austérités.
  9. Je n’aurais point reproduit ces infamies, si elles n’indiquaient la forme et la position relative de quelques constellations. Aswinî porte aussi le nom de Nâsicâ, qui signifie narine. Il y a dans la mythologie grecque une métamorphose du dieu Saturne, et une autre de Neptune en cheval. Cérés se change en cavale, Neptune en cheval, et ils donnent le jour au cheval Arion. Saturne prit aussi cette forme, et eut de Philyre le centaure Chiron. Toutes ces fables ne sont que des allégories du même genre.
  10. Qu’est-ce que ce huitième Pradjâpati ? En comptant le nombre des douze Âdityas, je trouve que Vivaswân est le huitième. Cependant à la troisième lecture, page 18, ces dieux sont nommés dans un autre ordre.
  11. Dharmarâdja signifie roi de la justice. On donne encore à ce mot une autre étymologie, comme s’il voulait dire brillant par la justice. Ce passage semble faire allusion à cette étymologie, car il signifie littéralement : celui qui brille par la justice, fait briller les humains par la justice. Yama est le roi des morts, chargé de surveiller la conduite des hommes pendant leur vie, de prononcer sur leur sort, de les punir ou de les récompenser. Le poëte a peut-être eu tort d'employer ici le mot Pitris : les Pitris sont les âmes des ancêtres habitant la lune, qui est sous la dépendance de Soma et non d’Yama. Celui-ci est encore, comme nous l’avons dit, régent du midi.
  12. Sanêstchara ou Sani est le régent de la planète de Saturne. Les Indiens honorent les planètes, et surtout Sani, dont l’influence est redoutée. Son regard, dit-on, brûle et dévore : il fait périr les moissons, il envoie la sécheresse, et ne se plait qu’au mal. On le représente habillé de noir, et porté sur un vautour.
  13. Ce sont là les Dioscures indiens. Cependant leurs attributions sont différentes de celles des Dioscures grecs.
  14. Un tchacra est un instrument en forme de disque ou de roue. Le bord en est aiguisé et tranchant : on lance cette arme au milieu des bataillons armés, et on la ramène par le moyen d’une courroie. Le dieu Vichnou, dans une de ses quatre mains, tient un tchacra, qui représente aussi le soleil.
  15. L’Yamounâ est le Jumna qui descend de l’Himâlaya, et va se jeter dans le Gange, au-dessous d’Allahabad.