Hellé/22

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Calmann-Lévy (p. 94-95).

XXII


Le soleil, frappant à revers les rideaux, de Jouy bleu et blanc, emplissait ma chambre d’un frais demi-jour azuré où tremblaient des flèches de lumière. Je m’éveillai. Lasse, le front lourd de migraine, j’avais seulement conscience d’avoir pleuré longtemps et de m’être endormie tard, d’un sommeil trouble.

Je sonnai. Babette entra, apportant des lettres et des journaux.

Le souvenir me revint, dans l’invasion brusque du jour.

« Grand, très grand succès… Un poète se révèle… Une gloire de demain… Un chef-d’œuvre qui promet d’autres chefs-d’œuvre… »

Sur ce thème, chaque critique, suivant son tempérament et son humeur, brodait l’éloge de Maurice, les louanges à Noémi Robert, des prophéties, des conseils, des félicitations. L’Écho du Jour consacrait, en première page, un long article au jeune triomphateur, rappelait la date de sa naissance, ses amitiés, ses parentés, son voyage byronien… On ajoutait même que Maurice Clairmont avait débuté dans le monde sous les auspices de sa belle cousine, la baronne de Nébriant ; qu’il avait lancé, le premier, la mode des œillets jaunis… On n’oubliait point de décrire son beau type « d’Espagnol mêlé de Maure, ses cheveux indomptés, ses yeux bleus, doux comme des yeux de femme ».

Cette littérature m’étonna. Je la trouvais un peu ridicule. Je revins aux articles de critique sérieuse. Un seul journal apportait une note discordante :

« Certes, nous saluons en M. Clairmont un maître ouvrier du rythme, un artiste habile à adapter son œuvre au génie particulier d’une interprète qui saurait, au besoin, transfigurer le médiocre. Sapho est un spectacle attrayant, que les amis de l’auteur, les demi-lettrés, les mondains, qualifieront de sublime. Les décors sont merveilleux ; les esclaves de Sapho, sur la terrasse, semblent habillés par Alma-Tadema. La musique est si tendre, si lascive !… Mais les décors, les costumes, la musique même, contribuent parfois à égarer le jugement des spectateurs. Moi-même, je n’ai pu me défendre contre leur enchantement. J’ai failli croire que cette Sapho était un chef-d’œuvre !… Le rideau tombé, je me réveille, je me ressaisis. Je reconnais les divers éléments qui composèrent mon plaisir et mon illusion. Je vois, hélas ! les trucs, les ficelles, les artifices. Sapho un chef-d’œuvre ?… Dites une série de tableaux vivants accompagnés de commentaires poétiques et musicaux !… M. Clairmont n’a rien ajouté à l’Art, rien révélé, sauf une virtuosité incomparable et, je le répète, un sens extraordinaire de la puissance des gestes, des formes, des mots. »


« Jalousie ! » pensai-je, ébranlée malgré moi dans ma confiance, et ne voulant point approfondir mon jugement.

Les yeux clos, la tête renversée sur l’oreiller, je revécus la soirée triomphale. Et le souvenir du baiser de la veille acheva de dissoudre le malaise, le remords, qui avaient causé mes larmes de la nuit. Je me persuadai qu’Antoine, n’éprouvant qu’une passion intellectuelle, se guérirait aisément. Le travail, l’action, le combat pour ses idées le consoleraient bientôt…