Henry George et son système

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Henry George et son système


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I. Lettre sur Henry George (adressée à un allemand)[modifier]

C’est avec un réel plaisir que je m’empresse de répondre à votre lettre.[1] Je connais le système de Henry George depuis l’apparition de ses Problèmes sociaux. Quand je lus cet ouvrage, je fus frappé par la justesse de son idée fondamentale, sa clarté exceptionnelle, dont je ne connais d’exemple dans aucun ouvrage d’économie politique, ainsi que par la force et la netteté de l’exposition. Mais ce qui m’a surtout arrêté, c’est l’esprit chrétien dont sont pénétrés tous ses livres, faisant ainsi exception aux livres de science.

Après avoir lu ce premier livre, je voulus aussi connaître son ouvrage précédent ; Progrès et Pauvreté et j’ai apprécié encore davantage l’importance de l’activité d’Henry George.

Vous me demandez mon opinion sur ce remarquable écrivain et sur son système d’impôt unique. La voici :

L’humanité avance sans cesse dans la voie de la conscience de ses actes et de l’établissement de l’organisation sociale en accord avec les progrès de cette conscience.

C’est pourquoi durant chaque période de la vie de l’humanité, nous voyons s’effectuer d’une part le processus de la conscience des actes et de l’autre la réalisation dans la vie de ce qui a été éclairci par elle.

À la fin du siècle dernier et au commencement du notre, le progrès de la conscience se manifesta en ce qui touche la situation de la classe ouvrière qui se trouvait dans l’esclavage sous diverses formes ; c’est lui qui a été la cause de l’établissement d’une nouvelle organisation sociale correspondant à la marche de la conscience : l’abolition de l’esclavage qui fut remplacé par le travail libre et salarié. Aujourd’hui nous assistons au développement de la conscience quand au droit exclusif sur la terre, et bientôt doit arriver, à ce qu’il me semble, le processus de la réalisation de cette conscience dans la vie.

Quant à ce dernier mouvement, relatif au droit sur la terre, qui est un des problèmes principaux de notre époque, c’est Henry George qui fut et en est encore le principal artisan. Par ses beaux travaux, il a fait entrer dans la conscience des hommes l’obligation de s’occuper de ce problème et de lui donner une solution pratique.

Aussi bien ce qui s’était passé du temps de l’abolition de l’esclavage a lieu aujourd’hui en ce qui concerne l’abolition du droit inique sur la terre.

Les gouvernements et les classes dirigeantes, sachant que la propriété de la terre, leur donne une situation prédominante dans la société, font semblant de se soucier du bonheur du peuple : ils instituent des caisses ouvrières le contrôle du travail, l’impôt sur le revenu, ils décrètent même la journée de huit heures, mais ils évitent avec soin de soulever la question de la propriété foncière et avec l’appui de cette science qui démontre si facilement tout ce qu’ils désirent, les gouvernants affirment que l’expropriation foncière serait inutile, nuisible, impossible.

C’est absolument ce qui s’était passé lors de l’abolition de l’esclavage. Les hommes de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe sentaient depuis longtemps cet anachronisme monstrueux qui révoltait l’âme, Mais les prétendues religions et sciences prouvaient que l’esclavage n’était pas un mal, qu’il était nécessaire, ou du moins qu’il était prématuré de procéder à son abolition.

C’est ce qui se passe aujourd’hui lorsqu’on touche à la question de la propriété foncière. De même, les prétendues religions et sciences prouvent que la propriété foncière n’est pas un mal et qu’il n’y a aucune nécessité de la supprimer.

Il semblerait que tout homme instruit de notre époque devrait considérer comme abominable le droit exclusif sur la terre de ceux qui ne la cultivent pas, et qui empêchent des centaines, des milliers de familles miséreuses d’en tirer parti. Peut-il y avoir une institution aussi cruelle et aussi vile que la possession exclusive de le terre !

Cependant nous voyons des propriétaires fonciers de toutes les nations : anglais, autrichiens, prussiens, russes, raffinés, instruits, qui jouissent de ce droit cruel et vil, et loin d’en rougir ils en sont fiers. La religion bénit ce droit et la science économique démontre que cela doit être ainsi pour le plus grand bonheur des hommes.

Le mérite d’Henry George n’est pas seulement d’avoir réduit les sophismes à l’aide desquels la religion et la science justifient le droit exclusif sur la terre, d’avoir rendu la question extrêmement nette eu point qu’il faut se boucher les oreilles pour ne pas reconnaître l’illégitimité de la propriété foncière, mais encore d’avoir indiqué le premier la possibilité de résoudre cette question.

Il a été le premier a juger à sa réelle valeur le prétexte des ennemis de tout progrès, affirmant que la libre disposition du sol est un rêve inapplicable dans la vie pratique.

Le projet d’Henry George fait disparaître ce prétexte en posant la question si nettement que dès demain on pourrait réunir des commissions pour examiner son projet et le transformer en loi générale.

En Russie, par exemple, la question de l’expropriation foncière, avec ou sans indemnité, pour nationaliser la terre ensuite, pourrait être soulevée et résolue dans les mêmes conditions que celle de l’affranchissement des serfs l’a été en 1861.

La nécessité et la possibilité de réformer l’institution de la propriété du sol est démontrée. On peut introduire dans le système du single-tax (impôt unique) des changements, des modifications, des amendements, mais l’idée en elle-même est réalisable. Aussi, ne peut-on se refuser à faire ce qu’exige la raison, Il faut seulement que cette idée devienne opinion publique, et, pour le devenir, il faut propager et expliquer l’idée. C’est ce que vous faites et ce en quoi je sympathise avec vous de tout mon cœur en vous souhaitant dé réussir.

1894

II. Le projet d’Henry George (une citation de H. G.)[modifier]

L’autre projet, celui d’Henry George, est ainsi conçu[2] :

« Le droit de propriété, — écrit-il dans son étude : Ce qu’est l’impôt unique et pourquoi nous le revendiquons, — s’appuie non sur les lois humaines, mais sur les lois naturelles, autrement dit, sur les lois divines. C’est net et catégorique, et la violation de ce droit, qu’elle soit commise par un individu où par une collectivité, est la violation du commandement : « Le bien d’autrui tu ne prendras » L’homme qui pêche un poisson, soigne un pommier, élève un veau, construit une maison, une machine, confectionne un vêtement, peint des tableaux, acquiert par ce fait même le droit exclusif de propriété sur le produit de son travail : le droit de le donner, de le vendre, de le transmettre en héritage. Puisque la terre n’a pas été faite par nous et n’est qu’un séjour provisoire de générations qui se succèdent, puisque nous y séjournons évidemment par une permission du Créateur égale pour tous, il est clair que personne ne saurait avoir un droit exclusif sur le sol et que les droits de tous sont égaux et inaliénables Mais ce droit de possession doit par le droit de tous, et par suite, doit être subordonné au paiement à la société d’une certaine redevance pour le précieux avantage qu’a le possesseur d’exploiter son terrain.

« Quand nous frappons d’impôt la maison, les moissons, les outils, le capital ou n’importe quelle richesse, sous quelque forme que ce soit, nous dépossédons les membres de la société de ce qui, en droit, doit être considéré comme leur propriété, nous violons le droit de propriété (et au nom de la loi nous nous livrons au pillage). Tandis qu’en grevant d’un impôt les valeurs foncières, nous prenons à un membre de la société ce qui appartient, non à lui, mais à la société, et ce qui ne saurait être abandonné à l’individu sans léser les intérêts des autres membres. Donc, nous violons la loi de la justice en grevant d’un impôt le travail ou ses produits, et nous la violons de même en n’imposant pas la propriété foncière. Ainsi, proposons-nous d’abolir tous les impôts, à l’exclusion de ceux frappant la valeur même du sol, indépendamment de la valeur des constructions et des améliorations qui y sont apportées.

« Ce que nous proposons n’est pas l’impôt immobilier, car sous la dénomination d’immeubles, on entend aussi les édifices et toutes construction ; ce n’est pas non plus l’impôt foncier, parce que nous proposons d’imposer non la terre en général, mais seulement sa valeur, qui ne dépend pas du prix des constructions et améliorations extérieures mais seulement des conditions naturelles et sociales.

« Cet impôt unique sur la terre aurait pour conséquences :

« I. — De nous débarrasser de toute cette armée de percepteurs et autres fonctionnaires actuellement préposés au récolement des impôts et de fournir au trésor, comparativement aux autres impôts, des recettes bien plus considérables que celles qu’on tire aujourd’hui du peuple. De contribuer, tout en simplifiant et diminuant les dépenses de l’administration, à le rendre plus honnête. De nous débarrasser des impôts qui fatalement conduisent aux tromperies, aux faux, aux concussions. La terre est une matière imposable qu’on ne peut cacher et qu’il est beaucoup plus facile d’estimer que tout autre : c’est pourquoi l’impôt que nous proposons exige pour sa perception moins de dépenses et moins de dommage pour la morale sociale.

« II. — Cet impôt augmenterait la prospérité générale dans de grandes proportions : a) en écartant l’action funeste exercée par les impôts actuels sur le travail et l’épargne ; b) en rendant la terre plus accessible à ceux qui veulent en user, puisqu’il rendrait plus difficile l’accaparement de la terre productive par les propriétaires, qui en tirent profit sans la travailler eux-mêmes et n’escomptent que l’augmentation future de sa valeur.

« Il faut noter que l’imposition des produits du travail, d’une part, et la charge insuffisante des valeurs foncières, d’autre part, entraînent la répartition injuste des richesses qui se concentrent, sous forme de grosses fortunes, dans les mains de quelques personnes, alors que la masse s’appauvrit de plus en plus. Cette répartition injuste des richesses a pour résultat : d’un côté la formation de classes oisives et prodigues, parce qu’elles sont trop riches, et de l’autre la formation de classes oisives et dissipatrices, parce qu’elles sont trop pauvres ; si bien que la production sociale se resserre notablement. Enfin, la répartition injuste des richesses, en créant, d’un côté, de puissants millionnaires, de l’autre, des vagabonds sans feu ni lieu, produit des voleurs, des joueurs, toute sorte de parasites sociaux, et exige d’énormes dépenses d’argent et d’énergie pour entretenir des gardiens, des policiers, des tribunaux et d’autres institutions créées pour la sauvegarde de la société.

« Pour toutes ces raisons, nous considérons comme une mesure salutaire l’établissement d’un impôt unique sur la terre. Nous ne pensons pas qu’une telle organisation modifie la nature humaine ; ce n’est pas en notre pouvoir ; mais nous estimons qu’elle créera les conditions dans lesquelles la nature humaine pourra développer tout ce qu’il y a en elle de meilleur, au lieu de développer, comme actuellement, ses instincts les plus mauvais. Elle rendra possible un accroissement de richesse que nous ne pouvons même pas nous imaginer. Elle garantira l’équité dans la répartition des richesses. Elle fera disparaître à la fois la pauvreté imméritée et la dépravante soif de gain. Elle permettra aux hommes d’être au moins aussi honnêtes, aussi francs, raisonnables et dignes qu’ils le désirent, Elle préparera l’avènement de ce règne de vérité et de la justice, c’est-à-dire d’abondance, de paix et de bonheur que Jésus-Christ a ordonné à ses apôtres de revendiquer. »

L’exposé plus complet du projet d’Henry George se trouve dans les livres : Progrès et pauvreté, Problèmes sociaux et autres.

III. Lettre sur le projet d’Henry George (écrite à un paysan vivant en Sibérie)[modifier]

Le projet d’Henry George est le suivant[3] : les avantages et les profits dans l’utilisation de la terre ne sont pas les mêmes partout ; puisque les parties les plus fertiles et les plus commodes, qui sont près des endroits populeux, attireront toujours beaucoup de ceux qui voudront les posséder, il est nécessaire d’évaluer la valeur de ces parties selon les avantages qu’elles présentent : plus cher pour les plus avantageuses, moins cher pour les moins avantageuses, et le moins cher pour les moins avantageuses d’entre toutes. De sorte que la terre qui n’attire que peu de gens ne sera pas évaluée du tout mais laissée gratuitement à ceux qui veulent la cultiver par leur propre travail manuel.

Selon une telle évaluation, une bonne cultivée dans le gouvernement de Toula sera évaluée à environ cinq ou six roubles par déciatine[4], un jardin-maraîcher près des habitations à environ dix roubles par déciatine ; un pâturage à environ quinze roubles, ainsi de suite. Dans les villes l’évaluation serait de cent à cinq-cents roubles par déciatine, et à Moscou et à Saint-Pétersbourg, dans un endroits occupé, et autour des ports des rivières navigables des milliers et des dizaines de milliers de roubles par déciatine.

Quand la terre a été évaluée ainsi dans tout le pays, Henry George propose d’annoncer une loi déclarant que toute la terre, à partir de telle année et telle date, n’appartiendra plus à personne en particulier mais à tout le pays, la nation en entier ; et que par la suite tous ceux qui possèdent une terre doivent payer le loyer auquel elle a été évaluée à l’état, c’est-à-dire à la nation en entier.

Ce revenu doit être utilisé pour tout les besoins publics de l’état, de sorte qu’il prendra la place de toutes les taxes et les revenus douaniers sur les importations et les exportations.

Il découlerait de ce projet qu’un propriétaire terrien qui possède actuellement deux milles déciatines continuerait à les posséder mais auraient à payer pour eux au trésor, ici à Toula, entre douze et quinze milles roubles par année, parce que cet endroit comprendraient du pâturage et de la terre labourable ; et comme aucun grand propriétaire terrien ne serait en mesure de faire un tel paiement, il serait obligé d’abandonner la terre. Mais un paysan de Toula paierait environ deux roubles de moins par déciatine que ce qu’il paye maintenant, aurait toujours de la terre disponible autour de lui, qu’il pourrait prendre à cinq ou six roubles, et, en plus, il n’aurait aucune autre taxe à payer, et obtiendrait toutes les marchandises, russes ou étrangères, sans payer aucun droit. Dans les villes les propriétaires de maison et d’usines pourraient continuer à posséder leur propriété, mais ils auraient à payer dans le trésor public pour la terre qu’ils occupent en fonction de son évaluation.

L’avantage d’un tel système est :

1) Que personne ne sera privé de la possibilité d’utiliser la terre.

2) Qu’il n’y aura plus d’hommes oisifs qui possèdent la terre et forcent les autres à travailler pour eux en contrepartie du droit d’utiliser la terre.

3) Que la terre sera aux mains de ceux qui la travaillent et non de ceux qui ne travaillent pas.

4) Que les gens, ayant la possibilité de travailler la terre, ne se vendront plus en esclavage dans les usines et les fabriques, ou comme serviteurs dans les villes, mais se disperseront dans le pays.

5) Qu’il n’y aura pas de percepteurs d’impôts ou d’employés des douanes dans les usines, fabriques, commerces et bureaux de douane, mais seulement des collecteurs du loyer pour la terre, qui ne peut pas être volée et de laquelle il est facile de collecter le loyer.

Et 6) par dessus tout, que les gens qui ne travaillent pas seront libérés du péché d’exploiter le travail des autres (souvent ils ne sont pas à blâmer pour cela, parce qu’ils ont été éduqués depuis l’enfance dans l’oisiveté et ne savent pas comment travailler), et du péché encore plus grand de toutes sortes de mensonges et de subterfuges pour rejeter le blâme sur les autres ; et que ceux qui travaillent seront libérés de la tentation et du péché de l’envie, de l’exaspération envers ceux qui ne travaillent pas, et de leur condamnation ; et ainsi disparaîtra une des causes de divisions entre les hommes.
  1. Lettre écrite en 1894 en réponse à un allemand, occupé à répandre les idées de Henry George dans son propre pays, qui a écrit pour demander à Tolstoï son opinion sur une telle activité.
  2. L’ « essence » du « projet de la Société Japonaise de Réclamation de la Terre » est que « tout homme a le droit de posséder autant de terre qu’il lui en est répartie, à condition de payer pour cela un impôt établi, et a aussi le droit de demander son attribution de part de terre à celui qui a plus que la part attribuée à chaque personne. Mais le projet le meilleur, le plus juste, le plus applicable est, à mon avis, celui de Henry George, qu’il appelle l’impôt unique » (L. Tolstoy. To the working people (trad. Leo Wiener). Boston ; Dana Estes et Co, 1902, p. 161. — Selon la bibliographie de Tolstoï publiée par Romain Rolland ce texte daterait de 1890.
  3. Lettre adressée en 1893 à un paysan vivant en Sibérie.
  4. Un déciatine équivaut à 2,3 acres (NDT, NHK) ; un déciatine équivaut à environ 6000 mètres carrés. NDT.