Henry IV (Seconde Partie)/Traduction Hugo

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La seconde Partie
DU
Roi Henry Quatrième


Continuant jusqu’à sa mort et au couronnement


de Henry Cinquième


Avec l’humour de Sir JOHN FALSTAFFE
et du fanfaron PISTOLET


Comme elle a été souventes fois iouée publiquement
par les seruiteurs du très-honorable Lord Chambellan


Écrite par


William Shakespeare


PERSONNAGES* :


LA RUMEUR, servant de prologue.
LE ROI HENRY IV.
LE PRINCE HENRY, plus tard le roi Henry V.
LE PRINCE JOHN DE LANCASTRE.
HUMPHREY DE GLOCESTER.
THOMAS DE CLARENCE.
Fils de Henry IV et frères de Henry V.
NORTHUMBERLAND.
L’ARCHEVÊQUE D’YORK.
MOWBRAY.
LORD BARDOLPHE.
TRAVERS.
MORTON.
COLLEVILLE.
Ennemis du roi Henry IV.
WARWICK.
WESTMORELAND.
SURREY.
GOWER.
HARCOURT.
LE LORD GRAND JUGE.
Du parti du roi.
POINS.
FALSTAFF.
BARDOLPHE.
PISTOLET.
PETO.
UN PAGE.
Humoristes variés.
SHALLOW.
SILENCE.
Juges de campagne.
DAVY, valet de Shallow.
CROC ET PIÈGE, exempts.
MOISI.
OMBRE.
VERRUE.
FAIBLE.
VEAU.
Soldats de la campagne.
garçons de cabaret, estafiers, grooms.
la femme de northumberland.
la veuve de percy.
l’hôtesse quickly.
dorothée troue-drap.
l’Épilogue.


* Cette liste onginale est textuelment traduite de l’édition in-folio de 1623.


PROLOGUE.


Entre la Rumeur, portant un costume semé de langues peintes.

LA RUMEUR.

— Ouvrez l’oreille ; car qui de vous voudrait faire — le sourd, quand parle la bruyante Rumeur ? — C’est moi qui, de l’orient au couchant, — faisant du vent mon cheval de poste, divulgue sans cesse — les actes commencés sur ce globe terrestre. — Sur mes langues voltigent continuellement des fictions — que je traduis dans tous les idiomes — et qui remplissent les oreilles des hommes de faux bruits. — Je parle de paix, tandis que l’hostilité secrète — déchire le monde, sous le sourire de la tranquillité. — Et quel autre que la Rumeur, quel autre que moi — hâte les levées d’hommes alarmées et les préparatifs de défense, — tandis que l’année, grosse de quelque autre catastrophe, — est censée porter dans ses flancs une guerre terrible et tyrannique ! — La Rumeur est une flûte — où soufflent les soupçons, les jalousies, les conjectures : — instrument si aisé et si simple — que le rude monstre aux innombrables têtes, — la discordante et indécise multitude — peut en jouer. Mais qu’ai-je besoin — de faire l’anatomie de ma personne bien connue, — au milieu de mes familiers ! Pourquoi la Rumeur est-elle ici ? — Je cours devant la victoire du roi Harry — qui, dans la plaine sanglante de Shrewsbury, — a écrasé le jeune Hotspur et ses troupes, — éteignant la flamme de la téméraire rébellion — dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensé-je — de commencer ainsi par dire la vérité ? Mon rôle est — de répandre le bruit que Harry Monmouth a succombé — sous l’épée furieuse du noble Hotspur ; — et que le roi devant le courroux de Douglas — a courbé sa tête sacrée jusqu’à la tombe. — Voilà le rapport que j’ai propagé dans les villes paysannes — entre le royal champ de bataille de Shrewsbury — et cette enceinte délabrée de pierres vermoulues — où le père d’Hostpur, le vieux Northumberland, — fait le malade. Les courriers arrivent haletants, — et ils n’apportent pas d’autres nouvelles — que celles qu’ils ont apprises de moi. Interprètes de la Rumeur, — ils apportent les flatteuses consolations du mensonge, plus cruelles que la rigoureuse vérité.

Elle sort.

Scène I.


[Wackworth. L’entrée du château de Northumberland.]


Le portier est devant la porte. Entre Lord Bardolphe.

LORD BARDOLPHE.

— Qui garde la porte ici ? Holà !… Où est le comte !


LE PORTIER.

— Qui annoncerai-je ?


LORD BARDOLPHE.

Dites au comte — que lord Bardolphe l’attend ici.


LE PORTIER.

— Sa Seigneurie se promène dans le jardin. — Que Votre Honneur veuille seulement frapper à la porte, — et le comte répondra lui-même.


LORD BARDOLFHE.

Voici le comte qui vient.


Entre Northumberland.

NORTHUMBERLAND.

— Quelles nouvelles, lord Bardolphe ? Chaque instant aujourd’hui — doit être le père d’un événement. — Les temps sont violents ; la discorde, comme un cheval — repu d’une nourriture trop riche, s’est follement emportée, — et renverse tout devant elle.


LORD BARDOLPHE.

Noble comte, — je vous apporte des nouvelles certaines de Shrewsbury !


NORTHUMBERLAND.

— Dieu veuille qu’elles soient bonnes !


LORD BARDOLPHE.

Aussi bonnes que le cœur peut les souhaiter. — Le roi est blessé presque mortellement ; — dans le triomphe de milord votre fils, — le prince Henry a été tué roide ; les deux Blunt — ont péri de la main de Douglas ; le jeune prince John, — et Westmoreland, et Stafford ont fui le champ de bataille ; — le poltron sir John, le porc de Henry Montmouth, — est prisonnier de votre fils. Jamais journée — aussi disputée, aussi soutenue, aussi brillamment gagnée, — n’est venue ennoblir les temps, — depuis les succès de César.


NORTHUMBERLAND.

D’où tenez-vous tout ceci ? — Est-ce que vous avez vu le champ de bataille ? Est-ce que vous venez de Shrewsbury ?


LORD BARDOLPHE.

— J’ai parlé, milord, à quelqu’un qui en venait — un gentilhomme bien né et de bonne renommée, — qui m’a spontanément donné ces nouvelles pour vraies.


NORTHUMBERLAND.

— Voici mon serviteur Travers que j’ai envoyé — mardi dernier à la recherche des nouvelles.


LORD BARDOLPHE.

— Milord, je l’ai devancé en chemin ; — il ne sait rien de certain — que ce qu’il peut avoir appris de moi.


Entre Travers.

NORTHUMBERLAND.

— Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles arrivent avec vous ?


TRAVERS.

— Milord, sir John Umfreville m’a fait rebrousser chemin — avec de joyeuses nouvelles ; et, étant mieux monté que moi, — il m’a devancé. Après lui est arrivé, à franc étrier, — un gentilhomme presque épuisé de fatigue, — qui s’est arrêté près de moi pour laisser respirer son cheval ensanglanté : — il m’a demandé le chemin de Chester, et je lui — ai demandé des nouvelles de Shrewsbury. — Il m’a dit que la rébellion avait eu mauvaise chance, — et que l’éperon du jeune Harry Percy était refroidi. — Sur ce, il a lâché la bride à son cheval agile, — et, se penchant en avant, il a enfoncé le fer de ses talons — jusqu’à la mollette dans les flancs haletants — de la pauvre bête : et, partant ainsi — sans attendre d’autres questions, — il semblait dans son élan dévorer le chemin.


NORTHUMBERLAND.

Hein ? Répète ! — Il t’a dit que l’éperon du jeune Harry Percy était refroidi ? — que l’ardent Hotspur était froid ? que la rébellion — avait eu mauvaise chance ?


LORD BARDOLPHE.

Milord, écoutez, — si mon jeune lord, votre fils, n’a pas la victoire, — sur mon honneur, je suis prêt à donner ma baronnie — pour un lacet de soie : ne parlons plus de ça.


NORTHUMBERLAND.

— Et pourquoi donc ce gentilhomme qui a accosté Travers — donne-t-il ces détails désastreux ?


LORD BARDOLPHE.

Qui, lui ? — C’est quelque mauvais drôle qui aura volé — le cheval qu’il montait, et qui, sur ma vie ! — aura parlé au hasard. Tenez, voici encore des nouvelles.


Entre Morton.

NORTHDMBERLAND.

— Oui, le front de cet homme, comme certains frontispices, — annonce une œuvre de nature tragique. — Telle apparaît la rive sur laquelle le flot impérieux — a laissé les traces de son usurpation. — Parle, Morton, tu viens de Shrewsbury !


MORTON.

— Oui, mon noble lord, je me suis échappé de Shrewsbury, — où la détestable mort a mis son masque le plus hideux — pour épouvanter notre parti.


NORTHUMBERLAND.

Comment se portent mon fils et mon frère ? — Tu trembles, et la pâleur de tes joues, — mieux que ta bouche, me dit ton message. — Tel était l’homme qui, défaillant, accablé, — sinistre, la mort dans les yeux, perdu de douleur, — tira le rideau de Priam dans l’horreur de la nuit, — et voulut lui dire que la moitié de sa Troie était en flammes ; — mais Priam connut l’incendie, avant les paroles de l’homme, — et moi, je sais la mort de mon Percy, avant que tu l’aies annoncée. — Voici ce que tu veux me dire : « Votre fils a fait ceci, et ceci ; — votre frère, ceci ; ainsi a combattu le noble Douglas ! » — Tu veux frapper mon oreille avide du récit de leurs exploits ; — mais, à la fin, la frappant pour toujours, — tu éteindras ces louanges avec ce soupir — suprême : « frère, fils, et tous sont morts ! »


MORTON.

— Douglas est vivant, et votre frère aussi ; — mais, pour milord votre fils…


NORTHUMBERLAND.

Ah ! il est mort !… — Vois comme le soupçon a la parole prompte. — Celui qui redoute une chose et craint de l’apprendre — voit instinctivement dans les yeux d’autrui — que ce qu’il redoutait est arrivé. Cependant parle, Morton ; — dis au comte que sa divination en a menti ; — et ce sera pour moi une insulte douce, — et je t’enrichirai pour m’avoir fait cet affront.


MORTON.

— Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. — Votre instinct n’est que trop vrai, vos craintes ne sont que trop certaines.


NORTHUMBERLAND.

— Mais tout cela ne dit pas que Percy soit mort. — Je lis une étrange confession dans ton regard. — Tu hoches la tête, et tu tiens pour dangereux ou coupable — de déclarer la vérité. S’il est tué, dis-le ; — ce n’est pas une offense que d’annoncer sa mort : — il est coupable de calomnier un mort, — mais non de dire qu’un mort ne vit plus. — Pourtant le premier porteur d’une affligeante nouvelle — n’a qu’un office ingrat ; et sa voix — a toujours le son d’une cloche funèbre, — sonnant à notre souvenir le glas d’un ami disparu.


LORD BARDOLPHE.

— Je ne puis croire, milord, que votre fils soit mort.


MORTON.

— Je regrette qu’il me faille vous forcer à croire — ce que je voudrais, Dieu le sait, ne pas avoir vu. — Mais je l’ai vu de mes yeux, sanglant, — épuisé, hors d’haleine, ne ripostant plus que mollement — à Harry Monmouth ; j’ai vu le prince, dans l’élan de sa furie, — renverser à terre l’intrépide Percy, — qui ne s’est plus relevé vivant. — Bref, la mort de ce capitaine dont l’ardeur enflammait — le plus grossier paysan de son camp, — une fois ébruitée, a refroidi — le courage le plus éprouvé de son armée. — Car c’était à sa trempe que s’acérait son parti ; — lui détruit, tout le reste — s’est affaissé comme un plomb massif et pesant. — Et de même que l’objet le plus lourd — vole, une fois lancé, avec le plus de rapidité, — ainsi nos hommes, accablés par la perte d’Hotspur, — ont communiqué au poids de cette douleur l’élan de la panique, — et, plus rapides que des flèches volant vers leur but, — nos soldats ont cherché leur salut — dans la fuite. C’est alors que le noble Worcester, — a été trop aisément fait prisonnier ; et ce furieux Écossais, — le sanglant Douglas, dont la laborieuse épée — avait trois fois tué le spectre du roi, — a commencé à perdre courage, et a honoré la honte — de ceux qui tournaient le dos ; dans sa fuite, — la peur l’a fait trébucher, et il a été pris. La conclusion — est que le roi a triomphé, et qu’il a envoyé — contre vous, milord, une colonne mobile, — commandée par le jeune Lancastre — et par Westmoreland. Voilà la vérité tout entière.


NORTHUMBERLAND.

— J’aurai toujours le temps de m’en désoler. — Dans le poison il y a un remède ; et ces nouvelles — qui, bien portant, m’auraient rendu malade, — malade, m’ont en quelque sorte rétabli. — Et ainsi qu’un malheureux dont les jointures affaiblies par la fièvre, — pareilles à de fragiles charnières, fléchissent sous la vie, — tout à coup, emporté par un accès, s’échappe comme une flamme — des bras de son gardien ; ainsi mes membres, — affaiblis par la douleur, mais maintenant surexcités par elle, — ont une triple énergie. Loin de moi donc, béquille débile ! — Désormais c’est un gantelet de maille aux jointures d’acier — qui doit ganter cette main. Loin de moi aussi, coiffe de malade ! — tu es un cimier trop mou pour une tête — que visent des princes, gorgés de victoires ! — Désormais que le fer ceigne mon front ! Et que — l’heure la plus rude que puissent amener le temps et la haine — vienne menacer l’enragé Northumberland ! — Que le ciel et la terre s’étreignent ! que désormais la main de la nature — cesse de tenir enchaîné le flot furieux ! que l’ordre périsse ! — et que le monde ne soit plus un théâtre — où les luttes se prolongent en actes languissants ; — mais que l’unique esprit du premier-né Caïn — règne dans tous les cœurs, en sorte que tous les esprits étant voués — à de sanglantes carrières, le rude drame puisse finir, — et la nuit ensevelir les morts !


TRAVERS.

— Cette violente émotion vous fait mal, milord.


LORD BARDOLPHE.

— Cher comte, que Votre Honneur ne divorce pas avec la sagesse.


MORTON.

— La vie de tous vos partisans dévoués — repose sur votre santé qui, si vous vous abandonnez — à ces frénétiques émotions, ne peut manquer de s’affaiblir, — Vous aviez pesé les conséquences de la guerre, mon noble lord, — vous en aviez calculé les hasards, avant de dire : — Révoltons-nous ! Vous aviez prévu — que, dans la répartition des coups, votre fils pouvait succomber ; — vous saviez que, marchant au milieu des périls, sur le bord d’un précipice, — il avait plus de chance d’y tomber que de le franchir. — Vous aviez conscience que sa chair n’était pas à l’épreuve — des blessures et des plaies, et que son humeur aventureuse — le pousserait au plus fort du danger. — Pourtant vous lui avez dit : va ! et aucune — de ces graves appréhensions n’a pu faire obstacle — à votre inébranlable résolution. Qu’est-il donc arrivé, — qu’est-il donc résulté d’une entreprise si hardie ? — Rien de plus que ce qui était probable (52).


LORD BARDOLPHE.

— Nous tous qui sommes frappés par ce désastre, — nous savions que nous nous aventurions sur la mer la plus périlleuse, — et qu’il y avait dix à parier contre un que nous n’en réchapperions pas. — Pourtant, nous nous sommes aventurés, car le résultat espéré — étouffait la crainte du péril probable. — Et, puisque nous sommes désemparés, tentons de nouveau l’aventure. — Allons, hasardons tout, corps et biens.


MORTON.

— Il en est plus que temps. D’ailleurs, mon très-noble lord, — j’apprends, comme une nouvelle certaine dont je garantis la vérité, — que le bon archevêque d’York est debout (53), — à la tête de troupes bien disciplinées ; c’est un homme — qui attache ses partisans par un double lien. — Milord, votre fils n’avait pour combattre que les corps, — les ombres, les dehors des hommes : — car ce mot rébellion éloignait — leurs âmes de l’action de leurs corps ; — et ils ne combattaient qu’avec répugnance et par contrainte, — comme on avale une médecine. Aussi leurs armes seulement — étaient pour nous ; mais, quant à leurs esprits et à leurs âmes, — ils étaient glacés par le mot rébellion, — comme le poisson dans un étang gelé. Mais aujourd’hui l’évêque — fait de l’insurrection une religion : — réputé sincère et pieux dans ses idées, — il entraîne à la fois le corps et l’âme ; — il sacre sa révolte avec le sang — du beau roi Richard, gratté sur les dalles de Pomfret ; — il dérive du ciel sa querelle et sa cause ; — il dit à tous qu’il veut sauver une terre ensanglantée, — qui râle sous la puissance de Bolingbroke ; — et petits et grands se pressent sur ses pas.


NORTHUMBERLAND.

— Je savais cela déjà ; mais, à vrai dire, — ma douleur présente l’avait effacé de mon souvenir. — Entrez avec moi ; et que chacun donne son avis — sur le meilleur moyen d’assurer notre salut et notre vengeance ; — expédions des courriers et des lettres, et faisons-nous vite des amis. — Jamais ils ne furent plus rares, et jamais plus nécessaires.

Ils sortent.

Scène II.


[Londres. Une rue.]


Entre sir John Falstaff, suivi d’un petit page portant son épée et son bouclier.

FALSTAFF.

Corbleu ! géant, que dit le docteur de mon onde ?


LE PAGE.

Il a dit, messire, que l’onde en elle-même était une onde bonne et saine ; mais que la personne qui l’avait lâchée pouvait avoir plus de maladies qu’elle ne se figurait.


FALSTAFF.

Les gens de toute espèce se font gloire de me narguer. La cervelle de ce stupide tas de boue, qu’on appelle l’homme, ne saurait concevoir rien de risible qui ne soit inventé par moi ou sur moi. Je ne suis pas seulement spirituel par moi-même, mais je suis cause de tout l’esprit qu’ont les autres hommes… Marchant ainsi devant toi, je suis comme une truie qui a écrasé tous ses petits hormis un seul. Si le prince ne t’a pas mis à mon service uniquement pour me faire repoussoir, eh bien, je n’ai aucun jugement. Méchante pousse de mandragore, tu ferais bien mieux comme aigrette à mon chapeau que comme valet à mes talons. C’est la première fois que je suis pourvu d’une agate. N’importe ; je ne vous monterai ni dans l’or ni dans l’argent, mais je vous enchâsserai dans le plus vil appareil, et je vous renverrai à votre maître, petit bijou ; oui, au prince votre maître, ce jouvenceau qui n’a pas encore de duvet au menton. Je verrai la barbe me pousser dans la paume de la main avant qu’il en ait sur les joues : et pourtant il n’hésite pas à dire que sa face est une face de souverain. Dieu la terminera quand il voudra, elle n’a pas encore un poil de trop ; il a beau dire que c’est une face de souverain ; pour un barbier elle ne vaudrait pas six pennys ; et pourtant il se dresse sur ses ergots, comme s’il était déjà un homme fait quand son père n’était encore qu’un bachelier ! Il peut, tant qu’il voudra, être fier de Sa Grâce, il n’est guère en grâce auprès de moi, je puis le lui assurer… Qu’a dit maître Dumbledon à propos de ce satin pour mon manteau court et mon haut-de-chausses ?


LE PAGE.

Il dit, messire, qu’il faut que vous lui donniez une meilleure caution que Bardolphe ; il ne veut prendre ni son billet ni le vôtre ; il ne se contente pas de cette sûreté-là.


FALSTAFF.

Qu’il subisse la damnation du glouton ! et puisse la langue lui brûler plus encore !… Un fils de putain ! Un misérable Achitophel !… un fieffé manant ! tenir un gentilhomme en suspens, et puis réclamer des sûretés ! Ces gueux à caboche doucereuse ne portent plus que des talons hauts et des brochettes de clefs à leurs ceintures ; et quand un homme attend d’eux quelque livraison honnête, alors ils insistent pour une sûreté ! Autant vous mettre de la mort-aux-rats dans la bouche que de venir vous la fermer avec ce mot : sûreté ! Je comptais, foi de chevalier, qu’il m’enverrait vingt-deux verges de satin ! et c’est une demande de sûreté qu’il m’envoie ! Eh bien, il peut dormir en sûreté ; car il porte la corne d’abondance, et la légèreté de sa femme brille au travers ; et lui, il n’en voit rien, quoiqu’il ait sa propre lanterne pour s’éclairer… Où est Bardolphe ?


LE PAGE.

Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval à Votre Seigneurie.


FALSTAFF.

Je l’ai acheté, lui, à Saint-Paul (54), et il va m’acheter un cheval à Smithfield : si je pouvais me procurer une femme dans un mauvais lieu, je serais servi, monté et marié à l’avenant.


Entrent le Lord Grand Juge et un Exempt (55).

LE PAGE.

Messire, voici le noble seigneur qui a incarcéré le prince pour l’avoir frappé à l’occasion de Bardolphe.


FALSTAFF.

Suis-moi de près ; je ne veux pas le voir.


LE GRAND JUGE, à l’exempt.

Qui est-ce qui s’en va là-bas ?


L’EXEMPT.

Sous le bon plaisir de votre seigneurie, c’est Falstaff.


LE GRAND JUGE.

Celui qui était impliqué dans le vol ?


L’EXEMPT.

Lui-même, milord ; mais il a depuis rendu de grands services à Shrewsbury, et j’ai ouï dire qu’il va se rendre en mission auprès de lord John de Lancastre.


LE GRAND JUGE.

Comment, à York ? Rappelez-le.


L’EXEMPT, appelant.

Sir John Falstaff !


FALSTAFF.

Page, dis-lui que je suis sourd.


LE PAGE, à l’exempt.

Parlez plus haut : mon maître est sourd.


LE GRAND JUGE.

Je suis sûr qu’il l’est à toute bonne parole… Allez, tirez-le par le coude ; il faut que je lui parle.


L’EXEMPT.

Sir John !


FALSTAFF.

Quoi ! jeune drôle, mendier ainsi ! Est-ce qu’il n’y a pas de guerres ? pas d’emploi ? Est-ce que le roi n’a pas besoin de sujets ? la rébellion, de soldats ? Bien qu’il n’y ait d’honneur que dans un seul parti, il y a plus de déshonneur à mendier qu’à servir dans le plus mauvais parti, fût-il au plus haut degré flétri par le nom de rébellion.


L’EXEMPT.

Vous vous méprenez sur moi, monsieur.


FALSTAFF.

Eh ! monsieur, ai-je dit que vous étiez un honnête homme ? Mon double titre de chevalier et de guerrier mis de côté, j’en aurais menti par la gorge si j’avais dit ça.


L’EXEMPT.

Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez de côté votre double titre de chevalier et de guerrier, et permettez-moi de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous dites que je ne suis pas un honnête homme.


FALSTAFF.

Moi, te permettre de me parler ainsi ! Mettre de côté ce qui fait partie de moi-même ! Si tu obtiens cette permission-là de moi, pends-moi ; si tu la prends, mieux vaudrait pour toi t’aller pendre. Arrière, mauvais limier ! détale !


L’EXEMPT.

Monsieur, milord voudrait vous parier.


LE GRAND JUGE.

Sir John Falstaff, un mot !


FALSTAFF.

Mon cher lord… Dieu donne le bonjour à votre seigneurie ! Je suis aise de voir votre seigneurie dehors : j’avais ouï dire que votre seigneurie était malade. J’espère que votre seigneurie est sortie après consultation. Bien que votre seigneurie n’ait pas tout à fait passé la jeunesse, elle sent déjà un peu l’atteinte de l’âge, l’avant-goût des amertumes du temps ; je supplie donc très-humblement votre seigneurie d’avoir un soin révérencieux de sa santé.


LE GRAND JUGE.

Sir John, je vous avais mandé avant votre départ pour Shrewsbury.


FALSTAFF.

N’en déplaise à votre seigneurie, j’apprends que Sa Majesté est revenue, non sans quelque inquiétude, du pays de Galles.


LE GRAND JUGE.

Je ne parle pas de Sa Majesté… Vous n’avez pas voulu venir quand je vous ai mandé.


FALSTAFF.

Et j’apprends, en outre, que Son Altesse a été attaquée de nouveau par cette putain d’apoplexie.


LE GRAND JUGE.

Eh bien, que le ciel lui rende la santé ! Laissez-moi vous parler, je vous prie.


FALSTAFF.

À mon idée, cette apoplexie est une sorte de léthargie, n’en déplaise à votre seigneurie ; une sorte d’assoupissement du sang, un coquin d’éblouissement.


LE GRAND JUGE.

Qu’est-ce que vous me dites-là ? qu’elle soit ce qu’elle voudra.


FALSTAFF.

Elle a son origine dans un excès de souffrance ou d’étude, dans une perturbation du cerveau. J’ai lu dans Galien la cause de ses effets ; c’est une espèce de surdité.


LE GRAND JUGE.

Je crois que vous êtes atteint de la maladie ; car vous n’entendez pas ce que je vous dis.


FALSTAFF.

Très-bien, milord, très-bien ; mais, ne vous en déplaise, c’est plutôt l’infirmité de ne pas écouter, la maladie de ne pas faire attention, qui me trouble.


LE GRAND JUGE.

En vous punissant par les talons, on rectifierait l’inattention de vos oreilles ; et je ne répugnerais pas à devenir votre médecin.


FALSTAFF.

Je suis aussi pauvre que Job, milord, mais pas aussi patient. Votre seigneurie peut, en raison de ma pauvreté, m’administrer la potion de l’emprisonnement ; mais comment j’aurai la patience de suivre vos prescriptions, c’est un point sur lequel les savants pourraient avoir quelques grains de scrupule, voire même un scrupule entier.


LE GRAND JUGE.

Je vous ai envoyé dire de venir me parler, alors qu’il y avait contre vous une affaire capitale.


FALSTAFF.

Et moi, sur l’avis de mon conseil, un savant légiste de ce pays, je ne me suis pas présenté.


LE GRAND JUGE.

Eh ! le fait est, sir John, que vous vivez dans une grande infamie.


FALSTAFF.

Un homme serré dans mon ceinturon ne peut vivre à moins.


LE GRAND JUGE.

Vos ressources sont fort minces, et vous êtes gros dépensier.


FALSTAFF.

Je voudrais qu’il en fût tout autrement. Que mes ressources ne sont-elles plus vastes et que ne suis-je un dépensier moins gros !


LE GRAKD JUGE.

Vous avez égaré le jeune prince.


FALSTAFF.

C’est le jeune prince qui m’a égaré. Je suis l’aveugle au gros ventre, et il est mon caniche.


LE GRAND JUGE.

Allons, il m’en coûterait de rouvrir une plaie fraîchement fermée ; vos services diurnes à Shrewsbury ont quelque peu doré votre exploit nocturne de Gadshill. Vous pouvez remercier notre époque agitée de la paisible terminaison de cette affaire.


FALSTAFF.

Milord ?


LE GRAND JUGE.

Mais puisque tout est bien, restez-en là : n’éveillez pas le loup qui dort.


FALSTAFF.

Éveiller un loup est chose aussi fâcheuse que de flairer un renard.


LE GRAND JUGE.

Eh ! vous êtes comme une chandelle dont la meilleure partie est consumée.


FALSTAFF.

Un flambeau de fête, milord, à bout de suif. J’ai pourtant, sans mentir, la qualité de sire.


LE GRAND JUGE.

Il n’y a pas à votre face un poil blanc qui ne devrait vous inculquer la grâce de la gravité.


FALSTAFF.

La graisse, la graisse, la graisse !


LE GRAND JUGE.

Vous suivez partout le jeune prince, comme son mauvais ange.


FALSTAFF.

Pas précisément, milord ; votre mauvais ange est léger (56) ; moi, au contraire, je suis sûr que quiconque me regardera seulement me prendra sans me peser ; et pourtant, sous certains rapports, je reconnais que je ne suis pas une espèce courante. La vertu obtient si peu d’égard dans ces temps mercantiles que le vrai courage se fait montreur d’ours. L’esprit se fait garçon de cabaret, et épuise sa verve à faire des comptes. Tous les autres dons propres à l’homme, faussés qu’ils sont par la perversité de ce siècle, ne valent pas une groseille à maquereau. Vous qui êtes vieux, vous ne prenez pas en considération notre caractère, à nous autres qui sommes jeunes ; vous jugez la chaleur de notre rate à l’aigreur de votre bile ; et nous qui sommes dans l’effervescence de notre jeunesse, je dois le confesser, nous sommes un peu mauvais sujets.


LE GRAND JUGE.

Quoi ! vous inscrivez votre nom sur la liste de la jeunesse, vous que tous les caractères de l’âge désignent comme un vieillard ! N’avez-vous pas l’œil humide, la main sèche, le teint jaune, la barbe blanche, la jambe qui décroît, le ventre qui grossit ? N’avez-vous pas la voix cassée, l’haleine courte, le menton double, l’intelligence simple, et toutes vos facultés flétries par la caducité ? Et encore vous vous donnez pour jeune ! Fi, fi, fi, sir John !


FALSTAFF.

Milord, je suis né vers trois heures de l’après-midi avec la tête blanche et un ventre quelque peu replet. Pour ma voix, je l’ai perdue à brailler et à chanter des antiennes. Quant à vous donner d’autres preuves de ma jeunesse, je n’en ferai rien : la vérité est que je suis vieux seulement par la raison et l’entendement ; et celui qui veut risquer mille marcs contre moi, à qui exécutera le mieux la cabriole, n’a qu’à m’avancer l’argent, et gare à lui ! Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l’a donné avec une brusquerie princière, et vous l’avez reçu avec une noble sensibilité. Je l’en ai grondé, et le jeune lion fait pénitence, non pas dans la cendre, morbleu, mais dans la soie neuve, non pas dans le sac de bure, mais en sac-à-vin.


LE GRAND JUGE.

Allons, que Dieu envoie au prince un meilleur compagnon !


FALSTAFF.

Que Dieu envoie au compagnon un meilleur prince ! Je ne puis me de débarrasser de lui.


LE GRAND JUGE.

Eh bien, le roi vous a donc séparé du prince Henry : j’apprends que vous devez marcher, avec lord John de Lancastre, contre l’archevêque et le comte de Northumberland.


FALSTAFF.

Ouais ; j’en rends grâce à votre mignonne et charmante imaginative. Mais, vous tous qui restez au logis à baiser madame la Paix, faites donc des prières pour que nos armées ne se rencontrent pas par une journée chaude ! Car je n’ai pris, pardieu, que deux chemises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Pour peu que la journée soit chaude, si je brandis autre chose que ma bouteille, je veux ne plus jamais cracher blanc. À peine voit-on poindre une affaire dangereuse qu’on me flanque dedans. Je ne peux pourtant pas durer toujours (57). Mais ç’a toujours été la manie de notre nation anglaise : dès qu’elle a quelque chose de bon, elle le met partout. Si vous vous obstinez à dire que je suis vieux, vous devriez me donner du repos. Plût à Dieu que mon nom fût moins terrible à l’ennemi ! J’aimerais mieux être rongé à mort par la rouille que réduit à néant par un mouvement perpétuel.


LE GRAND JUGE.

Allons, soyez honnête, soyez honnête, et que Dieu bénisse votre expédition !


FALSTAFF.

Votre seigneurie voudrait-elle me prêter mille livres pour m’équiper ?


LE GRAND JUGE.

Pas un penny, pas un penny : vous êtes par trop pressé d’ajouter à vos charges. Portez-vous bien ; recommandez-moi à mon cousin Westmoreland.

Le grand juge et l’exempt sortent.

FALSTAFF.

Si je le fais, qu’on me tarabuste à coups de maillet ! L’homme ne peut pas plus séparer l’avarice de la vieillesse que la paillardise du jeune âge. Mais la goutte tourmente l’une, et la vérole pince l’autre. Et ces deux fléaux-là rendent toute malédiction superflue… Page !


LE PAGE.

Messire ?


FALSTAFF.

Combien y a-t-il dans ma bourse ?


LE PAGE.

Sept groats et deux pences.


FALSTAFF.

Je ne peux pas trouver de remède à cette consomption de la bourse : emprunter, c’est seulement la faire languir et languir jusqu’à épuisement ; la maladie est incurable… Allez porter cette lettre à milord de Lancastre ; celle-ci au prince ; celle-ci au comte de Westmoreland ; et celle-ci à la vieille mistress Ursule, à qui je jure toutes les semaines de l’épouser, depuis que j’ai aperçu le premier poil blanc à mon menton… En marche ! vous savez où me retrouver.

Le page sort.

Peste soit de cette goutte ! ou de cette vérole ! car c’est l’une ou l’autre qui fait des siennes dans mon gros orteil. Peu importe si je boite ; j’ai la guerre pour prétexte, et ma pension n’en paraîtra que plus légitime. Un bon esprit tire parti de tout ; je saurai exploiter les maladies, même à mon avantage.

Il sort.

Scène III.


[York. Le palais de l’archevêché.]


Entrent l’Archevêque d’York, les lords Hastings, Mowbray et Bardolphe.

L’ARCHEVÊQUE.

— Ainsi vous savez nos motifs, et vous connaissez nos ressources. — Maintenant, mes très-nobles amis, je vous en prie tous, — dites franchement ce que vous pensez de nos espérances. — Et vous d’abord, lord maréchal, qu’en dites-vous ?


MOWBRAY.

— J’approuve les raisons de notre prise d’armes ; — mais je voudrais comprendre plus nettement — comment nous pouvons parvenir avec nos ressources — à présenter un front suffisamment hardi et solide — à la puissante armée du roi.


HASTINGS.

— Nos forces présentes, mises en ligne, s’élèvent — à vingt-cinq mille hommes d’élite ; — et des renforts considérables sont attendus — du grand Northumberland dont le cœur couve — un incendie de ressentiments.


LORD BARDOLPHE.

— La question, lord Hastings, se réduit donc à ceci : — nos vingt-cinq mille hommes présents — peuvent-ils tenir la campagne, sans Northumberland ?


HASTINGS.

— Avec lui, ils le peuvent.


LORD BARDOLPHE.

Oui, parbleu, voilà le vrai. — Mais si, sans lui, nous nous jugeons trop faibles, — mon avis est que nous ne devons pas nous avancer trop loin, — avant d’avoir ce secours sous la main. — Car, dans une affaire de si sanglant aspect, — les conjectures, les espérances, les suppositions — d’auxiliaires incertains doivent être non avenues.


L’ARCHEVÊQUE.

— Vous avez raison, lord Bardolphe ; car c’est là effectivement — le cas du jeune Hotspur à Shrewsbury.


LORD BARDOLPHE.

— Justement, milord ; il s’était bercé d’espérances, — aspirant l’air dans l’attente de secours promis, — se flattant de recevoir des renforts, — qui, en réalité, ont été inférieurs à ses plus infimes calculs ; — et c’est ainsi qu’avec la grande imagination — propre aux fous, il a conduit ses troupes à la mort, — et s’est jeté les yeux fermés dans l’abîme.


HASTINGS.

— Mais permettez, il n’y a jamais de mal — à calculer les probabilités et les motifs d’espoir,


LORD BARDOLPHE.

— Il peut y en avoir, si les ressources immédiates de la guerre, — les forces nécessaires à la marche de l’entreprise, — n’existent qu’en espérance, comme ces boutons que nous voyons — apparaître au commencement du printemps. L’espoir de les voir porter fruit — offre moins de certitude que la crainte — de les voir mordus par la gelée. Quand nous voulons bâtir, — nous étudions d’abord le terrain, puis nous traçons le plan ; — et quand nous voyons le dessin de l’édifice, — alors nous calculons les frais de construction : — si nous trouvons qu’ils dépassent nos moyens, — que faisons-nous ? Nous retraçons notre plan — sur des proportions moindres ou, enfin, nous renonçons — à bâtir. À plus forte raison, dans cette grande entreprise, — où il s’agit presque d’abattre une royauté — et d’en relever une autre, devons-nous étudier — l’état du terrain, faire le plan, — choisir des fondations sûres, — consulter les experts, examiner nos propres ressources, — pour savoir si une pareille œuvre est, oui ou non, — au-dessus de nos moyens. Autrement, — nos forces n’existent que sur le papier et en chiffres, — et, au lieu d’hommes, nous n’alignons que des noms d’hommes : — pareils à quelqu’un qui tracerait un plan de maison — trop dispendieux pour lui, et qui, après l’avoir exécuté à demi, — y renoncerait, laissant sa coûteuse ébauche, — exposée nue aux larmes des nuages, — en proie à la brutale tyrannie de l’hiver.


HASTINGS.

— Admettons que nos espérances, si bien conçues qu’elles semblent, — doivent aboutir à un avortement, admettons que nous n’ayons plus — un seul homme à attendre ; — je crois encore que nos forces sont assez considérables, — telles qu’elles sont, pour égaler celles du roi.


LORD BARDOLPHE.

— Quoi ! est-ce que le roi n’a que vingt-cinq mille hommes ?


HASTINGS.

— À nous opposer, pas davantage ; non, pas même autant, lord Bardolphe. — Car, pour faire face aux périls criants, son armée — est divisée en trois corps : un, contre les Français ; — un autre, contre Glendower ; le troisième, forcément — dirigé contre nous. Ainsi, voilà ce roi débile — partagé en trois ; et ses coffres ne rendent plus — que le son creux de la misère.


L’ARCHEVÊQUE.

— Qu’il rassemble ses forces éparses — pour nous accabler de toute sa puissance, — c’est ce qui n’est pas à craindre.


HASTINGS.

S’il le fait, — il laisse ses derrières sans défense, les Français et les Gallois — aboyant à ses talons. Ne craignez rien.


LORD BARDOLPHE.

— Qui doit, selon toute apparence, diriger ses forces contre nous ?


HASTINGS.

— Le duc de Lancastre et Westmoreland. — Lui-même et Harry Monmouth marchent contre les Gallois. — Mais quel est le lieutenant qu’il oppose aux Français, — c’est ce qu’aucun renseignement certain ne m’a appris.


L’ARCHEVÈOUE.

En avant ! — Et publions les motifs de notre prise d’armes. — Le peuple est malade de son propre choix : — sa trop avide affection s’est écœurée. — Il a une demeure vertigineuse et mobile, — celui qui bâtit sur le cœur de la multitude. — Ô peuple stupide, quelles bruyantes acclamations — tu jetais au ciel en bénissant Bolingbroke, — alors qu’il n’était pas encore ce que tu voulais qu’il fût ! — Et maintenant que tu es servi à souhait, — monstrueux mangeur, tu es tellement rassassié de lui — que tu t’efforces de le rendre. — Ainsi, ainsi, chien immonde, tu as recraché — de ton estomac glouton le royal Richard ; — et maintenant tu as faim du mort que tu as vomi, — et tu l’appelles de tes hurlements. À qui se fier de notre temps ? — Ceux qui, du vivant de Richard, voulaient sa mort, — sont maintenant énamourés de son tombeau. — Toi, qui jetais de la poussière sur sa tête auguste, — alors qu’à travers Londres en fête il avançait en soupirant — sur les pas admirés de Bolingbroke, — tu t’écries maintenant : Ô terre ! rends-nous ce roi-là — et reprends celui-ci ! Ô imagination des hommes maudits ! Le passé et l’avenir semblent toujours préférables ; le présent, toujours pire (58).


MOWBRAY.

— Irons-nous réunir nos troupes pour entrer en campagne ?


HASTINGS.

— Nous sommes les sujets du moment, et le moment nous presse de partir.

Ils sortent.

Scène IV.


[Londres. Une rue.]


Entrent l’Hotesse, Griff et son valet ; puis Piége.

L’HÔTESSE.

Eh bien, maître Griffe, avec-vous enregistré l’action ?


GRIFFE.

Elle est enregistrée.


L’HÔTESSE.

Où est votre exempt ? Est-ce un exempt vigoureux ? Tiendra-t-il ferme ?


GRIFFE, à son valet.

Maraud, où est Piége ?


L’HÔTESSE.

Ah ! oui, seigneur ! ce bon maître Piége.


PIÉGE, s’avançant.

Voici, voici.


GRIFFE.

Piége, il faut que nous arrêtions sir John Falstaff.


L’HÔTESSE.

Oui, bon maître Piége, je l’ai fait actionner, et tout.


PIÈGE.

Il pourra en coûter la vie à quelques-uns d’entre nous, car il jouera du poignard.


L’HÔTESSE.

Miséricorde ! prenez garde à lui : il m’a poignardée dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. En vérité, il ne se soucie pas du mal qu’il fait, une fois que son arme est dehors ; il frappe comme un diable ; il n’épargne ni homme, ni femme, ni enfant.


GRIFFE.

Si je puis venir à bout de lui, je ne me soucie guère de ses bottes.


L’HÔTESSE.

Non, ni moi non plus ; je vous prêterai main-forte.


GRITFE.

Si seulement je puis l’empoigner, si je le tiens seulement dans mes pinces.


L’HÔTESSE.

Je suis ruinée par son départ : je vous assure qu’il a chez moi un compte qui n’en finit pas. Cher maître Griffe, tenez-le ferme ! cher maître Piège, ne le laissez pas échapper. Il va continûment au coin de la rue, sauf votre respect, pour avoir une selle ; et il est impliqué à dîner à la Tête du Léopard, dans Lombard-Street, chez maître Ledoux, le marchand de soieries : je vous en prie, puisque mon exion est enregistrée et mon affaire si ouvertement connue de tout le monde, faites-lui rendre des comptes. Cent marcs, c’est une somme bien lourde pour une pauvre femme seule ; et j’ai attendu, et attendu, et attendu ; et j’ai été lanternée, et lanternée, et lanternée de jour en jour, que c’est une honte d’y penser. Il n’y a pas d’honnêteté dans ces procédés-là ; à moins qu’on ne fasse d’une femme un âne, une bête à supporter les outrages du premier chenapan venu. Le voilà qui arrive ; et avec lui ce fieffé coquin de Bardolphe, au nez de Malvoisie. Faites votre office, faites votre office, maître Griffe, et vous, maître Piège ; faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre office.


Entrent sir John Falstaff, son page et Bardolphe.

FALSTAFF.

Eh bien ? qui est-ce qui a perdu sa jument ici ? qu’y a-t-il ?


GRIFFE.

Sir John, je vous arrête à la requête de mistress Quickly.


FALSTAFF.

Arrière, varlets ! Dégaine, Bardolphe, coupe-moi la tête de ce coquin, et jette la gouine dans le canal.


L’HÔTESSE.

Me jeter dans le canal ! C’est moi qui vais te jeter dans le canal ! Essaye, essaye, gredin de bâtard !… Au meurtre, au meurtre ! Oh ! homicide coquin ! veux-tu donc tuer les officiers de Dieu et du roi ? Ah ! homicide gredin ! tu es un homicide, un bourreau d’hommes, un bourreau de femmes !


FALSTAFF.

Tiens-les à distance, Bardolphe.


GRIFFE.

Main-forte ! main-forte !


L’HÔTESSE.

Bonnes gens, donnez-nous un coup demain ou deux !… Tu ne veux pas ? tu ne veux pas ? Ah ! tu ne veux pas ! ah ! tu ne veux pas !… Va, va, gredin ! Va, homicide !


FALSTAFF.

Arrière, carogne ! coureuse ! drôlesse ! je vais vous chatouiller la catastrophe !


Entre le lord grand juge et sa suite.

LE GRAND JUGE.

Qu’y a-t-il ! respectez la paix céans.


L’HÔTESSE.

Mon bon lord, soyez bon pour moi ! je vous conjure de me soutenir.


LE GRAND JUGE.

— Eh bien, sir John ? quel tapage faites-vous ici ? — Cela sied-il à votre position, à votre emploi, à votre mission ? — Vous devriez être déjà loin sur la route d’York.

Au recors.

— Lâche-le, l’ami : pourquoi t’accroches-tu à lui ? —


L’HÔTESSE.

Ô mon très-vénérable lord, n’en déplaise à Votre Grâce, je suis une pauvre veuve d’East-Cheap, et il est arrêté à ma requête.


LE GRAND JUGE.

Pour quelque compte, sans doute ?


L’HÔTESSE.

Il n’y a là aucun conte, milord, il s’agit de tout mon avoir. Il m’a tout mangé, maison et le reste ; il a mis toute ma substance dans sa grosse bedaine… Mais va, tu m’en rendras une partie, ou je serai toutes les nuits sur toi, comme ta bête noire.


FALSTAFF.

Je crois plus probable que je serai, moi, sur la bête noire, pour peu que j’aie l’avantage du terrain.


LE GRAND JUGE.

Qu’est-ce que ça signifie, sir John ? Fi ! quel homme de tempérament raisonnable pourrait endurer cette tempête d’imprécations ? Est-ce que vous n’avez pas honte de forcer une pauvre veuve à recourir à de telles violences pour ravoir son bien ?


FALSTAFF, à l’hôtesse.

Quelle est la somme totale de ce que je te dois ?


L’HÔTESSE.

Morguienne ! ta personne et ton argent, si tu étais un honnête homme. Tu m’as juré, sur un gobelet à figures dorées, assis dans ma chambre du Dauphin, à la table ronde, près d’un feu de charbon, le mercredi de la Pentecôte, le jour où le prince t’a fendu la tête pour avoir comparé son père à un chanteur de Windsor, tu m’as juré, au moment où je lavais ta blessure, de m’épouser et de faire de moi milady ton épouse. Peux-tu nier ça ? Est-ce que Dame Réjouissance, la femme du boucher, n’est pas entrée alors, en m’appelant commère Quickly ? Elle venait m’enprunter un filet de vinaigre, nous disant qu’elle avait un bon plat de crevettes ; sur quoi tu as demandé à en manger ; sur quoi je t’ai dit que c’était mauvais pour une blessure fraîche. Et, quand elle est descendue, est-ce que tu ne m’as pas dit de ne plus être si familière avec ces petites gens-là, ajoutant qu’avant peu on m’appellerait madame ? Et puis, est-ce que tu ne m’as pas embrassée, en me disant de t’aller chercher trente shillings ? Maintenant je te somme de jurer sur le saint livre : nie ça, si tu peux.


FALSTAFF.

Milord, c’est une pauvre folle ; elle dit par toute la ville que son fils aîné vous ressemble ; elle a été dans une bonne situation, et le fait est que la pauvreté lui a troublé les idées. Mais quant à ces niais d’exempts, permettez, je vous prie, que j’exerce un recours contre eux.


LE GRAND JUGE.

Sir John, sir John, je connais fort bien votre manière de fausser et de torturer la vérité ! Ce n’est ni votre air assuré, ni le tas de paroles que vous laissez échapper avec une effronterie plus qu’impudente, qui peut me faire dévier de la stricte impartialité ; vous avez, il me semble, abusé de la complaisante crédulité de cette femme pour faire servir à vos besoins sa bourse et sa personne.


L’HÔTESSE.

Oui, vraiment, milord.


LE GRAND JUGE.

Paix, je te prie !… Payez-lui ce que vous lui devez, et réparez le tort que vous lui avez causé : vous pouvez faire l’un avec de la monnaie sterling, et l’autre avec la pénitence courante.


FALSTAFF.

Milord, je ne subirai pas cette réprimande sans répliquer. Vous qualifiez d’impudente effronterie une honorable franchise : qu’un homme fasse la révérence sans rien dire, c’est un vertueux personnage. Eh bien, non, milord, sans oublier le respect que je vous dois, je ne vous parlerai pas en suppliant ; je vous dis que je demande à être délivré de ces recors, le service du roi me réclamant au plus vite.


LE GRAND JUGE.

Vous parlez comme si vous étiez libre de faire le mal : répondez donc d’une manière digne de votre caractère, en satisfaisant cette pauvre femme.


FALSTAFF.

Viens ici, l’hôtesse.

Il prend l’hôtesse à part.


Entre Gower.

LE GRAND JUGE.

Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles ?


GOWER, remettant un papier au grand juge.

— Milord, le roi et Henry, prince de Galles — vont arriver. Ce papier vous dira le reste.

Le grand juge lit le papier.

FALSTAFF, parlant à l’hôtesse.

Foi de gentilhomme !


L’HÔTESSE.

Bah ! vous disiez de même auparavant.


FALSTAFF.

Foi de gentilhomme !… Allons, n’en parlons plus.


L’HÔTESSE.

Par la terre céleste où je marche, je serais forcée de mettre en gage et mon argenterie et les tapisseries de mes salles à manger.


FALSTAFF.

Des verres, des verres, c’est tout ce qu’il faut pour boire ; et quant à tes murs, une gentille petite drôlerie, comme l’histoire de l’Enfant prodigue, ou la Chasse allemande, peinte à la détrempe, vaut mille fois mieux que tous les rideaux de lit et ces tapisseries mangées des mouches. Qu’il y ait dix livres, si tu peux. Allons, n’étaient tes humeurs, il n’y aurait pas de meilleure fille que toi en Angleterre. Va, lave-toi le visage, et retire ta plainte. Allons, il ne faut plus être avec moi de cette humeur-là. Est-ce que tu ne me connais pas ? Allons, allons, je sais qu’on t’a poussée à ça.


L’HÔTESSE.

Je t’en prie, sir John, que vingt nobles suffisent ! En vérité, je serais forcée d’engager mon argenterie, sérieusement, là.


FALSTAFF.

Renonçons-y ; je me retournerai autrement : vous serez toujours une sotte.


L’HÔTESSE.

Eh bien, vous aurez la somme, quand je devrais mettre ma robe en gage. J’espère que vous viendrez souper : vous me payerez tout ensemble ?


FALSTAFF.

Vivrai-je ?

À Bardolphe.

Va avec elle, va avec elle ; amorce, amorce.


L’HÔTESSE.

Voulez-vous que Dorothée Troue-Drap soupe avec vous ?


FALSTAFF.

C’est dit, ayons-la.

Sortent l’hôtesse, Bardolphe, les exempts et le page.

LE GRAND JUGE.

J’ai ouï de meilleures nouvelles.


FALSTAFF.

Quelles sont les nouvelles, mon cher lord ?


LE GRAND JUGE, à Gower.

Où le roi a-t-il couché cette nuit ?


GOWER.

À Basingstoke, milord.


FALSTAFF.

J’espère, milord, que tout va bien… Quelles sont les nouvelles, milord ?


LE GRAND JUGE, à Gower, sans regarder Falstaff.

Est-ce que toutes ses forces reviennent ?


GOWER.

— Non ; quinze cents hommes d’infanterie et cinq cents chevaux — vont rallier milord de Lancastre — pour marcher contre Northumberland et l’archevêque. —


FALSTAFF, au grand juge.

Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon noble lord ?


LE GRAND JUGE, sans regarder Falstaff.

Vous aurez une lettre de moi tout à l’heure ; allons, venez avec moi, cher maître Gower.


FALSTAFF.

Milord !


LE GRAND JUGE.

Qu’y a-t-il ?


FALSTAFF, sans regarder le juge.

Maître Gower, vous inviterai-je à dîner ?


GOWER.

Je suis aux ordres de milord ; je vous remercie, bon sir John.


LE GRAND JUGE.

Sir John, vous flânez ici trop longtemps, ayant à recruter des soldats dans les comtés que vous traverserez.


FALSTAFF, sans regarder le juge.

Voulez-vous souper avec moi, maître Gower ?


LE GRAND JUGE.

Quel est donc le maître sot qui vous a enseigné ces manières-là, sir John ?


FALSTAFF, toujours sans regarder le juge.

Maître Gower, si elles ne me vont pas, c’est un sot qui me les a apprises… C’est la grâce même de l’escrime, milord : coup pour coup ; partant, quitte.


LE GRAND JUGE.

Que le Seigneur t’éclaire ! tu es un grand sot.

Ils sortent.

Scène V.


[Londres. Une autre rue.]


Entrent le Prince Henry et Poins (59).

LE PRINCE HENRY.

Crois-moi, je suis excessivement las.


POINS.

Est-il possible ! je n’aurais pas cru que la lassitude osât s’attacher à un personnage de si haut rang.


LE PRINCE HENRY.

Ma foi, si ; j’en conviens, dût cet aveu ternir l’éclat de ma grandeur. N’est-il pas bien indigne de moi d’avoir envie de petite bière ?


POINS.

Certes, un prince ne devrait pas avoir le goût assez relâché pour se souvenir qu’il existe une si faible drogue.


LE PRINCE HENRY.

Il faut donc que mon appétit ne soit pas de nature princière ; car, sur ma parole, je me ressouviens pour le moment de cette pauvre créature, la petite bière. Mais, en vérité, de si humbles réflexions me mettent fort mal avec ma grandeur. Quelle disgrâce pour moi de me rappeler ton nom, de reconnaître demain ta figure, de remarquer combien tu as de paires de bas de soie, à savoir, celle-ci et celle qui était jadis couleur pêche, de porter dans ma mémoire l’inventaire de tes chemises, l’une pour l’apparat, l’autre pour l’usage ! mais, sur cet article, le gardien du jeu de paume en sait plus long que moi : car il faut que tu sois bien à court de linge pour ne pas tenir une raquette là ; et voilà bien longtemps que tu te prives de cet exercice, parce que tes pays-bas ont trouvé moyen d’absorber toute ta toile de Hollande (60). Et Dieu sait si les marmots, qui braillent sous les ruines de ton linge, hériteront du royaume des cieux ; mais les sages-femmes déclarent que ce n’est pas la faute des enfants ; et c’est ainsi que le monde multiplie, et que les familles s’agrandissent puissamment.


POINS.

Que ce frivole langage semble malsonnant après vos rudes labeurs ! Dites-moi donc si beaucoup de bons jeunes princes parleraient ainsi, leur père étant aussi malade que l’est le vôtre à cette heure ?


LE PRINCE HENRY.

Te dirai-je une chose, Poins ?


POINS.

Oui, mais que ce soit quelque chose de très-bon.


LE PRINCE HENRY.

Ce sera toujours assez bon pour un esprit aussi peu relevé que le tien.


POINS.

Allons, j’attends le choc de ce que vous allez dire.


LE PRINCE HENRY.

Eh bien, je vais te dire, il ne convient pas que je sois triste, maintenant que mon père est malade ; et pourtant je puis te l’avouer, comme à un homme qu’il me plaît, faute de mieux, d’appeler mon ami, je pourrais être triste, et triste pour tout de bon.


POINS.

Oh ! bien difficilement, pour un pareil motif.


LE PRINCE HENRY.

Sur ma parole, tu me crois dans les petits papiers du diable, autant que toi et Falstaff, pour l’endurcissement et la perversité. Qui vivra, verra. Toutefois, je te le déclare, mon cœur saigne intérieurement quand je sais mon père si malade ; mais dans une mauvaise compagnie telle que la tienne, j’ai dû, et pour cause, m’abstenir de toute ostentation de douleur.


POINS.

Pour quelle cause ?


LE PRINCE HENRY.

Que penserais-tu de moi si je pleurais ?


POINS.

Vous seriez, dans ma pensée, un hypocrite tout à fait princier.


LE PRINCE HENRY.

Ce serait la pensée de tout le monde ; et tu es un gaillard heureusement prédisposé à penser comme tout le monde ; jamais la pensée d’un homme n’a suivi mieux que la tienne les sentiers battus : effectivement, dans la pensée de tout le monde, je serais un hypocrite. Et qu’est-ce qui porte votre éminentissime pensée à penser ainsi ?


POINS.

Ah ! c’est que vous avez été si libertin et si étroitement lié avec Falstaff…


LE PRINCE HENRY.

Et avec toi.


POINS.

Par le ciel, j’ai bonne réputation ; je puis entendre de mes deux oreilles ce qui se dit de moi ; le pis qu’on puisse dire, c’est que je suis un cadet de famille, et que je suis un garçon adroit de mes mains, et je confesse que, pour ces deux choses-là, je n’en puis mais. Regardez, regardez, voici Bardolphe.


LE PRINCE HENRY.

Et le page que j’ai donné à Falstaff ; c’était un chrétien, quand il l’a eu de moi ; et vois si le gros coquin n’en a pas fait un singe.


Entrent Bardolphe et le Page.

BARDOLPHE, au prince.

Dieu garde Votre Grâce !


LE PRINCE HENRY.

Et la vôtre, très-noble Bardolphe !


BARDOLPHE, au page.

Allons, âne vertueux, timide imbécile, est-ce qu’il faut rougir ainsi ? Pourquoi rougissez-vous à présent ? Quel homme d’armes virginal faites-vous donc ! Est-ce une telle affaire, de dépuceler un pot de quatre pintes !


LE PAGE.

Tout à l’heure, milord, il m’a appelé à travers le volet rouge d’un cabaret, et il m’était impossible de distinguer de la fenêtre la moindre portion de son visage. À la fin, j’ai aperçu ses yeux, et j’ai cru qu’il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la cabaretière, et qu’il regardait au travers.


LE PRINCE HENRY.

Est-ce que cet enfant-là n’a pas profité ?


BARDOLPHE.

Arrière, fils de putain, lapin bipède, arrière !


LE PAGE.

Arrière, méchant rêve d’Althée, arrière !


LE PRINCE HENRY.

Instruis-nous, page ; qu’est-ce que c’est que ce rêve-là, page ?


LE PAGE.

Eh bien, milord, Althée rêva qu’elle était délivrée d’un tison ardent ; et voilà pourquoi je l’appelle rêve d’Althée (61).


LE PRINCE HENRY, donnant de l’argent au page.

Cette explication vaut bien une couronne : voici pour toi, page.


POINS.

Oh ! puisse une fleur si belle être préservée des vers !… Tiens, voilà six pennys pour te garantir.


BARDOLPHE.

Si à vous tous vous ne le faites pas pendre, le gibet sera lésé.


LE PRINCE HENRY.

Et comment va ton maître, Bardolphe ?


BARDOLPHE.

Bien, milord. Il a appris le retour en ville de Votre Grâce : voici une lettre pour vous.


POINS.

Délivrée avec grand respect !… Et comment va l’été de la Saint-Martin, votre maître ?


BARDOLPHE.

Bien de corps, monsieur.


POINS.

Certes, la partie immortelle aurait besoin d’un médecin ; mais il ne s’en émeut point : ça a beau être malade, ça ne meurt pas.


LE PRINCE HENRY.

Je permets à cet apostème d’être aussi familier avec moi que mon chien : et il tient à son privilège ; car voyez comme il écrit.

Il remet la lettre à Poins.

POINS, lisant.

« John Falstaff, chevalier… Il faut qu’il apprenne ça à tout le monde, chaque fois qu’il a occasion de se nommer. Juste comme ces parents du roi qui ne se piquent jamais le doigt sans dire : « Voilà du sang royal qui coule ! » « Comment ça ? » dit quelqu’un qui affecte de ne pas comprendre. La réponse est toujours prête comme la révérence d’un emprunteur : « Je suis le pauvre cousin du roi, monsieur. »


LE PRINCE HENRI.

Oui-dà, ils veulent être nos parents, dussent-ils pour ça remonter jusqu’à Japhet. Mais la lettre ?…


POINS, lisant.

« Sir John Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche héritier de son père, Harry, prince de Galles, salut !… Eh ! mais c’est un certificat.


LE PRINCE HENRY.

Paix !


POINS.

« Je veux imiter le noble Romain dans sa brièveté… Sûrement il veut dire brièveté d’haleine, respiration courte… Je me recommande à toi, je te recommande au ciel, et je prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il mésuse de tes faveurs jusqu’à jurer que tu dois épouser sa sœur Nelly. Fais pénitence à tes heures de loisir, comme tu pourras, et, sur ce, adieu. »

« A toi, oui et non {c’est-à-dire selon tes procédés). Jack Falstaff, avec mes familiers ; John, avec mes frères et sœurs ; et sir John avec toute l’Europe. »

Milord, je vais tremper cette lettre dans du Xérès, et la lui faire manger.


LE PRINCE HENRY.

Ce sera le forcer à manger vingt de ses mots… Mais est-ce ainsi que vous me traitez, Ned ? est-ce que je dois épouser votre sœur ?


POINS.

Puisse la pauvre fille n’avoir pas un plus vilain sort ! mais je n’ai jamais dit ça.


LE PRINCE HENRY.

Allons, nous jouons comme des fous avec le temps ; et les âmes sages planent dans les nues, et se moquent de nous… Votre maître est-il ici, à Londres ?


BARDOLPHE.

Oui, milord.


LE PRINCE HENRY.

Où soupe-t-il ? Est-ce que le vieux sanglier mange toujours à sa vieille souille ?


BARDOLPHE.

Au vieil endroit, milord, à East-Cheap.


LE PRINCE HENRY.

Quelle est sa compagnie ?


LE PAGE.

Des Éphésiens, milord, de la vieille Église.


LE PRINCE HENRY.

A-t-il des femmes à souper ?


LE PAGE.

Aucune, milord, si ce n’est la vieille mistress Quickly, et mistress Dorothée Troue-Drap.


LE PRINCE HENRY.

Qu’est-ce que cette païenne-là ?


LE PAGE.

Une dame comme il faut, seigneur, une parente de mon maître.


LE PRINCE HENRY.

Parente, juste comme les génisses de la paroisse le sont du taureau du village… Si nous les surprenions à souper, Ned ?


POINS.

Je suis votre ombre, milord ; je vous suivrai.


LE PRINCE HENRY.

Ah çà ! toi, page, et toi, Bardolphe, pas un mot à votre maître de mon retour en ville. Voilà pour votre silence.

Il leur donne de l’argent.

RARDOLPHE.

Je n’ai pas de langue, seigneur.


LE PAGE.

Et quant à la mienne, seigneur, je la maîtriserai.


LE PRINCE HENRY.

Adieu ; partez.

Sortent le page et Bardolphe.

Cette Dorothée Troue-Drap doit être quelque chaussée publique.


POINS.

Je vous le garantis, aussi publique que la route de Saint-Albans à Londres.


LE PRINCE HENRY.

Comment pourrions-nous voir Falstaff s’exhiber cette nuit sous ses vraies couleurs, sans être vus nous-mêmes ?


POINS.

Mettons des jaquettes et des tabliers de cuir, et servons-le à table, comme garçons.


LE PRINCE HENRY.

De dieu devenir taureau ! Terrible dégringolade ! ç’à été le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti ! Infime métamorphose ! telle sera la mienne ; car, en toute chose, le résultat compense l’extravagance. Suis-moi, Ned.

Ils sortent.

Scène VI.


[Wackworth. Devant le château.]


Entrent Northumberland, Lady Northumberland et Lady Percy.

NORTHUMBERLAND.

— Je t’en prie, femme aimée, et toi, ma gente fille, — laissez le libre champ à mes âpres desseins ; — ne prenez pas le visage des circonstances, — et ne soyez pas, comme elles, importunes à Percy.


LADY NORTHUMBERLAND.

— J’ai renoncé, je ne veux plus rien dire. — Faites ce que vous voudrez ; que votre sagesse soit votre guide.


NORTHUMBERLAND.

— Hélas, ma chère femme, mon honneur est engagé ; — et rien ne peut le racheter que mon départ.


LADY PERCY.

— Oh ! pourtant, au nom du ciel, n’allez pas à cette guerre ! — Il fut un temps, père, où vous manquâtes à votre parole, — quoique vous fussiez lié par elle bien plus chèrement qu’aujourd’hui. — Alors votre Percy, le Henry cher à mon cœur, — jeta bien des regards vers le nord, pour voir si son père — lui amenait des troupes ; mais c’est en vain qu’il soupira. — Qui donc alors vous décida à rester chez vous ? — Ce fut la ruine de deux gloires : la vôtre, et celle de votre fils. — La vôtre, puisse le ciel la raviver dans toute sa splendeur ! — Quant à la sienne, elle était attachée à lui comme le soleil — à la voûte grise des cieux ; et à sa lumière, — toute la chevalerie d’Angleterre marchait — sur la voie des hauts faits (62). Il était vraiment le miroir — auquel s’ajustait la noble jeunesse. — Tous les pas se mettaient à son allure ; — et le brusque langage, dont la nature avait fait son défaut, — était devenu l’accent des vaillants ; — car ceux-là même qui avaient le parler bas et mesuré, — se corrigeaient de cette qualité comme d’une imperfection, — afin de lui ressembler. Si bien que, pour le langage, la démarche, — le régime, les goûts, les plaisirs, — les habitudes militaires, les caprices même de caractère, il était le modèle et le miroir, la copie et le livre, — qui guidaient tous les autres. Et c’est lui, ce prodige, — ce miracle de l’humanité, que vous avez abandonné ! — Lui, qui n’eut jamais de second, vous ne l’avez pas secondé ! — Vous l’avez laissé affronter l’horrible dieu de la guerre — avec tous les désavantages, et soutenir seul une lutte — où il n’avait d’autre arme que le bruit — du nom d’Hotspur ! C’est ainsi que vous l’avez abandonné ! — Oh ! non, non, ne faites pas à son ombre l’injure — de tenir parole plus scrupuleusement — aux autres qu’à lui. Laissez-les seuls. — Le maréchal et l’archevêque sont forts. — Si mon bien-aimé Harry avait eu seulement la moitié de leurs troupes, — je pourrais aujourd’hui, pendue au cou de mon Hotspur, — parler du tombeau de Monmouth !


NORTHUMBERLAND.

Honni soit votre cœur, — ma gracieuse fille ! Vous m’ôtez mon courage, — en déplorant à nouveau d’anciennes fautes. — Mais il me faut partir et faire face au danger ; — où il m’ira chercher ailleurs, — et me trouvera moins bien préparé.


LADY NORTHUMBERLAND.

Oh ! fuyez en Écosse, — jusqu’à ce que les nobles et les communes en armes — aient fait une légère épreuve de leur puissance.


LADY PERCY.

— S’ils gagnent le terrain et s’ils prennent l’avantage sur le roi, — alors, adjoignez-vous à eux, comme une côte d’acier, — pour les rendre plus forts ; mais au nom de notre amour, — laissez-les s’essayer les premiers. Ainsi a fait votre fils ; — ainsi vous l’avez laissé faire ; ainsi je suis devenue veuve ; — et jamais je n’aurai assez de vie — pour arroser mon regret de mes larmes, — en sorte qu’il croisse et s’élève à la hauteur des cieux, — en souvenir de mon noble époux !


NORTHUMBERLAND.

— Allons, allons, venez avec moi. Il en est de mon âme, — comme de la marée qui, ayant atteint son sommet, — s’arrête immobile entre deux directions. — J’irais volontiers rejoindre l’archevêque ; — mais mille raisons me retiennent. — Je me résous à aller en Écosse ; et j’y reste, — jusqu’à ce que l’heure et l’occasion réclament mon retour.

Ils sortent.

Scène VII.


[Londres. La taverne de la Hure, dans East-Cheap.]


Entrent deux Garçons de cabaret.

PREMIER GARÇON.

Que diable as-tu apporté là ? Des poires de messire-Jean ? Tu sais que messire Jean ne peut pas souffrir les messire-Jean.


DEUXIÈME GARÇON.

Par la messe, tu dis vrai. Une fois, le prince a mis un plat de messire-Jean devant lui, et lui a dit : Voici cinq messire-Jean de plus ; et, ôtant son chapeau, il a ajouté : À présent je vais prendre congé de ces six chevaliers jaunes, ronds, vieux et ridés. Ça l’a blessé au cœur, mais il l’a oublié.


PREMIER GARÇON.

Eh bien donc, couvre-les et sers-les. Et vois si tu ne peux pas découvrir le vacarme de Sournois quelque part ; mistress Troue-Drap voudrait entendre un peu de musique. Dépêche-toi. La pièce où ils ont soupé est trop chaude ; ils vont venir à l’instant.


DEUXIÈME GARÇON.

Ha ! le prince et maître Poins seront ici tout à l’heure ; et ils mettront deux de nos jaquettes et de nos tabliers ; et il ne faut pas que sir John le sache : Bardolphe est venu le dire.


PREMIER GARÇON.

Par la messe ! voilà une fameuse niche : ça va être une excellente farce.


DEUXIÈME GARÇON.

Je vais voir si je puis trouver Sournois.

Il sort.


Entrent l’Hotesse et Dorothée Troue-Drap.

L’HÔTESSE.

Ma foi, cher cœur, il me semble que vous êtes dans une excellente tempéralité ; votre poulsation bat aussi extraordinairement que le cœur peut le désirer ; et votre teint, je vous assure, est aussi rouge qu’une rose, en bonne vérité, là ! Mais, ma foi, vous avez bu trop de Canarie ; c’est un vin merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu’on puisse dire : Qu’est-ce donc ? Comment vous trouvez-vous ?


DOROTHÉE.

Mieux que tout à l’heure… Hem !


L’HÔTESSE.

Allons, à merveille ! Un bon cœur vaut de l’or… Tenez, voici sir John.


Entre Falstaff, chantant.

FALSTAFF.
Quand Arthur parut à la cour,

Videz le pot de chambre.

C’était un digne roi.
Le garçon sort.

Comment va mistress Doll ?


L’HÔTESSE.

Elle ne se trouve pas bien… Vous savez, des nausées !


FALSTAFF.

Ainsi sont toutes ses pareilles ; dès que vous n’osez plus avec elles, elles se trouvent mal.


DOROTHÉE.

Fangeux misérable, voilà toute la consolation que tu me donnes !


FALSTAFF.

Vous les faites gras, vos misérables, mistress Dorothée.


DOROTHÉE.

Je les fais gras, moi ! C’est la gloutonnerie et la maladie qui les enflent ; ce n’est pas moi.


FALSTAFF.

Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous, Doll, vous aidez à la maladie. Nous prenons tant de choses de vous, Doll, nous prenons tant de choses de vous ; conviens-en, ma pauvre vertu, conviens-en.


DOROTHÉE.

Oui, parbleu ! vous nous prenez nos chaînes et nos bijoux.


FALSTAFF, fredonnant.
Vos broches, vos perles et vos chatons…

Pour servir en brave, vous savez, il faut avancer ferme, aller à la brèche avec sa pique bravement tendue, se fier bravement au chirurgien, s’aventurer bravement sur les pièces chargées…


DOROTHÉE.

Allez vous faire pendre, congre fangeux, allez vous faire pendre.


L’HÔTESSE.

Quoi ! toujours la vieille habitude ! Vous deux, vous ne vous rencontrez jamais sans tomber en désaccord ; vous êtes, sur mon âme, aussi maussades que deux rôties sèches ; vous ne savez pas supporter vos conformités à l’un et à l’autre.

À Dorothée.

Vertubleu ! il faut qu’un des deux supporte l’autre, et ce doit être vous : vous êtes le vaisseau le plus faible, comme on dit, le plus vide.


DOROTHÉE.

Est-ce qu’un faible vaisseau vide peut supporter un énorme muids plein comme celui-là ? Il y a en lui toute un cargaison de Bordeaux ; vous n’avez jamais vu un bâtiment plus chargé à la cale ! Allons, soyons bons amis, Jack : tu vas partir pour la guerre, et, si je te reverrai ou non, c’est ce dont nul ne se soucie.


Rentre le Garçon.

LE GARÇON, à Falstaff.

Monsieur, l’enseigne Pistolet est en bas et voudrait vous parler.


DOROTHÉE.

Au diable le misérable querelleur ! qu’il n’entre pas ici ! C’est le gredin le plus mal embouché d’Angleterre.


L’HÔTESSE.

S’il querelle, qu’il n’entre pas ici ! Non, sur ma foi ! Il faut que je vive parmi mes voisins. Je ne veux pas de querelleurs. J’ai bon nom et bon renom auprès des gens les plus respectables… Fermez la porte ; il n’entre pas de querelleurs ici. Je n’ai pas vécu jusqu’ici pour avoir des querelles à présent : fermez la porte, je vous prie.


FALSTAFF.

Écoute donc, l’hôtesse.


L’HÔTESSE.

Je vous en prie, pacifiez-vous, sir John ; il n’entre pas de querelleurs ici.


FALSTAFF.

Écoute donc, c’est mon enseigne.


L’HÔTESSE.

Tarare, sir John ! ne m’en parlez pas. Votre querelleur d’enseigne n’entrera pas par ma porte. J’étais, l’autre jour, en présence de maître Étique, le député ; et comme il me disait (c’était pas plus tard que mercredi dernier) : Voisine Quickly, me dit-il… Maître Muet, notre prédicateur, était là… Voisine Quickly, me dit-il, recevez ceux qui sont civils ; car, me dit-il, vous avez mauvaise réputation… Il me disait ça, je sais bien à propos de quoi… Car, me dit-il, vous êtes une honnête femme, et bien estimée ; conséquemment, prenez garde aux hôtes que vous recevez ; ne recevez pas de compagnons querelleurs, me dit-il… Il n’en entre pas ici ; vous auriez été aux anges d’entendre ce qu’il disait… Non, je ne veux pas de querelleurs.


FALSTAFF.

Ce n’est pas un querelleur, l’hôtesse, c’est un escroc fort inoffensif, lui ; vous pouvez le caresser aussi tranquillement qu’un petit lévrier ; il ne se querellerait pas avec une poule de Barbarie, pour peu qu’elle hérissât ses plumes en signe de résistance. Appelle-le, garçon.

Le garçon sort.

L’HÔTESSE.

Un escroc, dites-vous ! je ne veux pas fermer ma maison à un honnête homme, ni à un escroc ; mais je n’aime pas les querelles. Sur ma parole, je me trouve mal quand on parle de querelleur ; sentez, mes maîtres, comme je tremble ; tenez, je vous le garantis.


DOROTHÉE.

C’est vrai, l’hôtesse.


L’HÔTESSE.

Pas vrai ? Oh ! ma parole, je frissonne comme une feuille de tremble : je ne peux pas souffrir les querelleurs.


Entrent Pistolet, Bardolphe et le Page,

PISTOLET.

Dieu vous garde, sir John !


FALSTAFF.

Soyez le bienvenu, enseigne Pistolet. Tenez, Pistolet, je vous charge avec une coupe de Xérès : déchargez-vous sur notre hôtesse.


PISTOLET.

Sir John, je déchargerai un double coup sur elle.


FALSTAFF.

Elle est à l’épreuve du pistolet, seigneur, vous pouvez à peine l’entamer.


L’HÔTESSE.

Allez, je n’avalerai ni vos épreuves, ni vos coups. Je ne boirai que ce qui me sera agréable ; je n’y mettrai de complaisance pour aucun homme, moi !


PISTOLET.

À vous donc, mistress Dorothée ; je vais vous attaquer.


DOROTHÉE.

M’attaquer ! je vous méprise, immonde drôle ! Quoi ! vous, pauvre hère, vil coquin, escroc sans linge ! Arrière, gueux rance ! C’est pour votre maître que je suis faite.


PISTOLET.

Je vous connais, mistress Dorothée.


DOROTHÉE.

Arrière, misérable coupe-bourse ! salle bonde, arrière ! Par ce vin, je vais vous flanquer mon couteau dans votre mâchoire rance, si vous tranchez de l’insolent avec moi. Arrière, misérable bouteille de bière ! méchant joueur de coupe-chou ! Depuis quand, je vous prie, messire ? Quoi ! pour deux aiguillettes que vous avez sur l’épaule ! voilà grand’chose !


PISTOLET.

Je vais massacrer votre fraise pour ceci.


FALSTAFF.

Assez, Pistolet ; je ne veux pas que vous éclatiez ici ! déchargez-vous hors de notre compagnie, Pistolet (63).


L’HÔTESSE.

Non, mon bon capitaine Pistolet ; pas ici, cher capitaine.


DOROTHÉE.

Capitaine, toi ! abominable et maudit escroc ! As-tu pas honte de te laisser appeler capitaine ! Si les capitaines pensaient comme moi, ils vous bâtonneraient pour prendre ainsi leur titre avant de l’avoir gagné ! Vous, capitaine, vous, manant ! Et pourquoi ? Pour avoir déchiré la fraise d’une pauvre putain dans un mauvais lieu !… Lui, capitaine ! à la potence, le coquin !… Il vit de pruneaux moisis et de gâteaux desséchés ! Un capitaine ! Jour de Dieu ! ces drôles-là rendront le mot capitaine aussi odieux que le mot posséder, qui était un mot parfaitement vertueux avant d’être mal appliqué. Aussi les capitaines feront bien d’y prendre garde !


BARDOLPHE.

Je t’en prie, descends, cher enseigne.


FALSTAFF.

Écoutez ici, mistress Dorothée.


PISTOLET.

Que je descende, non ! je te le déclare, caporal Bardolphe, je suis capable de la mettre en pièces ; je me vengerai d’elle !


LE PAGE.

Je t’en prie, descends.


PISTOLET.

Je la verrai d’abord damnée, je le jure, dans le lac damné de Pluto, dans l’abîme internai, en proie à l’Érèbe et aux plus vils supplices… Retirez hameçon et lignes, vous dis-je ! À bas, chiens ! À bas, traîtres ! Est-ce que nous n’avons pas Irène ici (64) ?


L’HÔTESSE.

Mon bon capitaine Pislet, calmez-vous ; il est très tard, sur ma parole ; je vous en supplique, aggravez votre colère.


PISTOLET, d’une voix avinée.

— Voilà vraiment de bonnes plaisanteries ! Des bêtes de somme, — des rosses d’Asie poussives et creuses, — qui ne sauraient faire trente milles par jour, — se comparer aux Césars et aux Cannibals, — et aux Troyens grecs ! Non, qu’ils soient plutôt damnés — avec le roi Cerbère, et qu’ils fassent rugir le firmament !… — Allons-nous nous quereller pour des billevesées (65) ?


L’HÔTESSE.

Sur mon âme, capitaine, voilà des paroles bien amères !


BARDOLPHE.

Partez, cher enseigne : il va y avoir du vacarme tout à l’heure.


PISTOLET, complètement ivre.

Que les hommes meurent comme des chiens ! que les couronnes se donnent comme des épingles !… Est-ce que nous n’avons pas Irène ici ?


L’HÔTESSE.

Sur ma parole, capitaine, nous n’avons rien de pareil ici. Vertubleu ! croyez-vous que je le dissimulerais ? Au nom du ciel, calmez-vous.


PISTOLET.

— Alors mange et engraisse, ma belle Callipolis !… — Allons, donnez-moi du vin… — Si fortuna me tormenta, sperato me contenta… — Des bordées nous feraient-elles peur ? non, que le démon fasse feu !… — Donnez-moi du vin ; et toi, mon amante, couche-toi là.

Il pose à terre son épée.

— Faut-il que nous mettions un point ici ? et que nous supprimions les et cœtera ? —


FALSTAFF.

Pistolet, à votre place, je serais tranquille.


PISTOLET.

Doux chevalier, je te baise le poing… Bah ! nous avons vu les sept planètes.


DOROTHÉE.

Au nom du ciel, jetez-le en bas de l’escalier. Je ne puis endurer le galimatias de ce drôle.


PISTOLET.

Me jeter en bas de l’escalier ! Est-ce que nous ne connaissons pas les rosses ?


FALSTAFF.

Bardolphe, lance-le en bas comme un palet. Ah ! s’il ne fait rien que dire des riens, nous le réduirons à rien ici !


BARDOLPHE, à Pistolet.

Allons, descendez.


PISTOLET, ramassant son épée.

— Quoi ! allons-nous en venir aux incisions ? allons-nous en découdre ?… — Alors, que la mort me berce et abrège mes tristes jours ! — Alors, que des blessures fatales, funèbres, béantes — dévident l’écheveau des trois Parques ! Viens, te dis-je, Atropos !

Il dégaine.

L’HÔTESSE.

Voilà une belle bagarre !


FALSTAFF.

Donne-moi ma rapière, page.


DOROTHÉE.

Je t’en prie, Jack, je t’en prie, ne dégaine pas !


FALSTAFF, dégainant, à Pistolet.

Descendez-moi l’escalier !


L’HÔTESSE.

Voilà un beau tumulte !… Ah ! je renoncerai à tenir maison plutôt que d’être encore dans ces terreurs et ces frayeurs-là. C’est-ça ! un meurtre, j’en suis sûre !… Miséricorde ! miséricorde ! rengainez vos épées nues, rengainez vos épées nues !

Sortent Pistolet et Bardolphe.

DOROTHÉE.

Je t’en prie, Jack, du calme ! le drôle est parti ! Ah ! vaillant petit coquin de putassier que vous êtes !


L’HÔTESSE.

Seriez-vous pas blessé à l’aine ? Il m’a semblé qu’il vous portait une traîtresse botte dans le ventre.


Rentre Bardolphe.

FALSTAFF, à Bardolphe.

L’avez-vous mis à la porte ?


BARDOLPHE.

Oui, messire. Le drôle est ivre ! Vous l’avez blessé, messire, à l’épaule.


FALSTAFF.

Un drôle comme lui ! me braver !


DOROTHÉE.

Ah ! cher petit coquin que vous êtes ! miséricorde ! pauvre singe, comme tu sues ! Allons, laisse-moi essuyer ta face… Avancez maintenant, gaillard ! Ah ! coquin ! c’est que je t’aime, ma foi. Tu es aussi valeureux qu’Hector de Troie ; tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux que les neuf Preux. Ah ! vilain !


FALSTAFF.

Un mauvais gueux ! je le bernerai, le gredin, dans une couverture.


DOROTHÉE.

Fais-le, si tu en as le cœur ; si tu le fais, je te câlinerai entre deux draps.

Entrent des musiciens.

LE PAGE.

La musique est arrivée, messire.


FALSTAFF.

Qu’elle joue !… Jouez, mes maîtres… Assieds-toi sur mon genou, Dorothée. Un misérable gredin de fanfaron ! Le drôle m’a échappé comme du vif-argent.


DOROTHÉE.

Oui, ma foi, et tu le poursuivais comme un clocher. Ah ! mon petit putassier, mon cochon mignon de la foire, quand cesseras-tu de te battre le jour et de t’escrimer la nuit, et quand commenceras-tu à emballer ta vieille personne pour le ciel ?


Entrent au fond de la scène le Prince Henry et Poins, déguisés en garçons de taverne.

FALSTAFF.

Paix, bonne Doll ! ne parle pas comme une tête de mort ; ne me fais pas ressouvenir de ma fin.


DOROTHÉE.

Çà, dis-moi, de quelle nature est le prince ?


FALSTAFF.

C’est un bon jeune homme bien nul : il aurait fait un bon pannetier, il aurait coupé le pain congrûment.


DOROTHÉE.

On dit que Poins a beaucoup d’esprit.


FALSTAFF.

Lui, beaucoup d’esprit ! La peste du babouin ! il a l’esprit aussi épais que de la moutarde de Tewksbury ; il n’y a pas plus de finesse en lui que dans un maillet.


DOROTHÉE.

Pourquoi le prince l’aime-t-il tant, alors ?


FALSTAFF.

Parce que leurs jambes à tous deux sont de même dimension ; parce qu’il joue fort bien au palet, mange du congre avec du fenouil, avale des bouts de chandelles comme des fruits à l’eau-de-vie, joue à la bascule avec les garçons, saute par-dessus les tabourets, jure de bonne grâce, se chausse juste, comme une jambe d’enseigne, évite de provoquer des querelles en racontant des histoires secrètes ; enfin, parce qu’il a une foule de facultés folâtres qui attestent un esprit mince et un corps souple ! Voilà pourquoi le prince l’admet auprès de lui. Car le prince lui-même est juste comme Poins ; à les peser l’un et l’autre, le poids d’un cheveu ferait pencher la balance.


LE PRINCE HENRY.

Si ce moyeu de roue n’a pas envie qu’on lui coupe les oreilles !


POINS.

Battons-le sous les yeux de sa putain.


LE PRINCE.

Vois donc le vieux flétri qui se fait gratter la nuque comme un perroquet (66).


POINS.

N’est-il pas étrange que le désir survive tant d’années à la puissance ?


FALSTAFF.

Baise-moi, Doll.


LE PRINCE HENRY.

Saturne et Vénus en conjonction cette année ! que dit de ça l’almanach ?


POINS, montrant Bardolphe et l’hôtesse.

Et voyez ce prisme de feu, son écuyer, qui caresse les vieilles archives de son maître, son calepin, son secrétaire !


FALSTAFF, à Dorothée.

Tu me donnes des baisers flatteurs.


DOROTHÉE.

Non, vraiment ; c’est de bien bon cœur que je te baise.


FALSTAFF.

Je suis vieux, je suis vieux.


DOROTHÉE.

Je t’aime mieux que le plus jeune de ces polissons-là !


FALSTAFF.

De quelle étoffe veux-tu avoir un surcot ? Je recevrai de l’argent jeudi : tu auras un bonnet demain… Allons, une chanson joyeuse ! il se fait tard ; nous allons nous coucher !… Tu m’oublieras quand je serai parti.


DOROTHÉE.

Sur mon âme, tu vas me faire pleurer si tu dis ça. On verra seulement si je me fais belle une fois avant ton retour… Allons, écoute la fin de la chanson.


FALSTAFF.

Du Xérès, Francis.


LE PRINCE HENRY ET POINS, s’avançant.

Voilà, voilà, monsieur !


FALSTAFF, les considérant l’un après l’autre.

Hé ! un bâtard du roi !… Et toi, serais-tu pas un frère à Poins ?


LE PRINCE HENRY.

Çà, globe d’impurs continents, quelle vie mènes-tu donc ?


FALSTAFF.

Une meilleure que toi ; je suis un gentilhomme ; toi, tu n’es qu’un tireur de vin.


LE PRINCE HENRY.

Messire, ce sont vos oreilles que je viens tirer.


L’HÔTESSE.

Oh ! que le seigneur préserve ta chère Altesse ! sur mon âme, tu es le bienvenu à Londres ! Que le Seigneur bénisse ta bien-aimée figure ! Doux Jésus ! Vous voilà donc revenu du pays de Galles !


FALSTAFF.

Ah ! folle et auguste engeance de putain, par cette frêle chair et ce sang corrompu (mettant la main sur Dorothée), tu es la bienvenue.


DOROTHÉE.

Qu’est-ce à dire ! gros niais, je vous méprise.


POINS, au prince.

Milord, il vous fera renoncer à votre vengeance et tournera tout en plaisanterie, si vous ne battez pas le fer tandis qu’il est chaud.


LE PRINCE HENRY.

Immonde mine à suif, quel ignoble langage vous venez de tenir sur moi en présence de cette honnête, vertueuse et civile demoiselle !


L’HÔTESSE.

Béni soit votre bon cœur ! Elle est bien tout ça, sur mon âme !


FALSTAFF, au prince.

Écoute !


LE PRINCE.

Oui, sans doute ; vous m’aviez reconnu, comme le jour où vous vous êtes si bien sauvé du côté de Gadshill ; vous saviez que j’étais derrière vous ; et vous avez dit ça tout exprès pour éprouver ma patience.


FALSTAFF.

Non, non, non ; non pas ! je ne croyais pas que tu fusses à portée de m’entendre.


LE PRINCE HENRY.

Je vais donc vous réduire à confesser vos insultes préméditées ; et alors je saurai comment vous traiter.


FALSTAFF.

Il n’y a eu aucune insulte, Hal, sur mon honneur ; aucune insulte.


LE PRINCE HENRY.

Aucune insulte ! Me dénigrer ! m’appeler pannetier, coupeur de pain, et je ne sais quoi !


FALSTAFF.

Aucune insulte, Hal.


POINS.

Aucune insulte !


FALSTAFF.

Aucune insulte, Ned, vraiment ; honnête Ned, aucune insulte. Je l’ai dénigré devant les méchants, afin que les méchants ne se prennent point d’amour pour lui ; ce que faisant, j’ai fait acte d’ami dévoué et de loyal sujet, et ton père me doit des remercîments pour ça. Aucune insulte, Hal ; aucune, Ned, aucune ; non, enfants, aucune.


LE PRINCE BENRY.

Vois donc si, par peur et couardise pure, tu n’outrages pas cette vertueuse damoiselle pour faire ta paix avec nous. Est-elle du nombre des méchants ?… Ton hôtesse que voici est-elle du nombre de méchants ? Ton page est-il du nombre des méchants ? Enfin l’honnête Bardolphe, dont le nez brûle de zèle, est-il du nombre des méchants ?


POINS.

Réponds, orme mort, réponds.


FALSTAFF.

Le démon a voué Bardolphe à une irrémédiable damnation ; et sa face est la cuisine spéciale de Lucifer qui ne fait qu’y rôtir des godailleurs. Quant au page, il a un bon ange près de lui ; mais le diable le domine également.


LE PRINCE HENRY.

Quant aux femmes…


FALSTAFF.

L’une d’elles est déjà en enfer, et elle brûle, la pauvre âme ! Quant à l’autre, je lui dois de l’argent ; est-elle damnée pour ça, je n’en sais rien.


L’HÔTESSE.

Non, je vous le garantis.


FALSTAFF.

Non, je ne crois pas que tu le sois ; je crois que tu en es quitte sur ce chef. Mais il y a un autre grief contre toi : tu souffres qu’on consomme de la chair dans ta maison, contrairement à la loi ; et pour ce fait, je crois que tu hurleras.


L’HÔTESSE.

Tous les aubergistes en font autant. Qu’est-ce qu’une cuisse de veau ou deux dans tout un carême ?


LE PRINCE HENRY, à Dorothée.

Vous, gentille femme…


DOROTHÉE.

Que dit Votre Grâce ?


FALSTAFF.

Sa Grâce dit une chose contre laquelle sa chair se révolte.

On frappe.

L’HÔTESSE.

Qui est-ce qui frappe si fort ! Va voir à la porte, Francis.


Entre Peto.

LE PRINCE HENRY.

Peto ! Eh bien ! quelles nouvelles ?


PETO.

— Le roi votre père est à Westminster ; — il y a vingt courriers épuisés de fatigue, — qui arrivent du nord ; et, comme je venais ici, — j’ai rencontré et dépassé une douzaine de capitaines, — tête nue, en sueur, qui frappaient à toutes les tavernes, — demandant partout sir John Falstaff.


LE PRINCE HENRY.

— Par le ciel, Poins, je me trouve bien blâmable — de profaner ainsi en folies un temps précieux ; — alors que l’orage du désordre, comme un vent de sud — porté sur de noires vapeurs, commence à fondre — en averse sur nos têtes nues et désarmées… — Donnez-moi mon épée et mon manteau… Bonne nuit, Falstaff.

Sortent le prince Henry, Poins, Peto et Bardolphe.

FALSTAFF.

Voici qu’arrivait le morceau le plus friand de la nuit ; et il nous faut partir sans y toucher !

On frappe.

On frappe encore à la porte !


Rentre Bardolphe.

Eh bien ! qu’y a-t-il ?


BARDOLPHE.

Il faut que vous partiez pour la cour, messire, immédiatement ; une douzaine de capitaines vous attendent à la porte.


FALSTAFF, au page.

Paie les musiciens, maraud… Adieu, l’hôtesse… Adieu, Doll. Vous voyez, mes bonnes filles, comme les hommes de mérite sont recherchés. L’incapable peut dormir, quand l’homme d’action est réclamé. Adieu, mes bonnes filles. Si je ne suis pas expédié en toute hâte, je vous reverrai avant de partir.


DOROTHÉE.

Je ne puis parler… Si mon cœur n’est pas prêt à éclater !… Allons, mon Jack chéri, aie grand soin de toi.


FALSTAFF.

Adieu, adieu.

Sortent Falstaff et Bardolphe.

L’HÔTESSE.

Allons, adieu. Il y a vingt-neuf ans, viennent les pois verts, que je te connais ; pour un homme plus honnête et de cœur plus sincère !… Allons, adieu.


BARDOLPHE, appelant, de l’intérieur.

Mistress Troue-Drap !


L’HÔTESSE.

Qu’y a-t-il ?


BARDOLPHE, de l’intérieur.

Dites à mistress Troue-Drap de venir trouver mon maître.


L’HÔTESSE.

Oh ! cours, Doll, cours, bonne Doll.

Elles sortent.

Scène VIII.


[Le palais du roi à Londres.]


Entre le Roi Henry, en robe de chambre, accompagné d’un Page.

LE ROI.

— Va appeler les comtes de Surrey et de Warwick ; — mais, avant qu’ils viennent, dis-leur de lire ces lettres, — et de bien les examiner. Dépêche-toi.

Le page sort.

— Combien de milliers de mes plus pauvres sujets — sont à cette heure endormis ! Ô sommeil, ô doux sommeil, — tendre infirmier de la nature, quel effroi t’ai-je causé, — que tu ne veux plus fermer mes paupières — et plonger mes sens dans l’oubli ! — Pourquoi, sommeil, te plais-tu dans les huttes enfumées, — étendu sur d’incommodes grabats, — où tu t’assoupis au bourdonnement des mouches nocturnes, — plutôt que dans les chambres parfumées des grands, — sous les dais de la pompe somptueuse, — caressé par les sons de la plus suave mélodie ? — Ô dieu stupide ! pourquoi reposes-tu avec le misérable — sur des lits infects, et abandonnes-tu la couche royale, — comme la guérite du veilleur, comme le beffroi de la cloche d’alarme ? — Quoi ! tu vas au haut des mâts vertigineux — fermer les yeux du mousse et bercer sa tête — dans le rude berceau de la vague impérieuse, — sous le souffle des vents — qui prennent par la crête les lames furieuses, — frisent leur monstrueuses chevelures et les suspendent — aux nuées fugitives avec des clameurs assourdissantes — dont le vacarme réveille la mort elle-même ! — Peux-tu donc, ô partial sommeil, accorder le repos, — dans une heure si rude, au pauvre mousse mouillé, — et, par la nuit la plus calme et la plus tranquille, — en dépit de toutes les sollicitations et de toutes les ressources du luxe, — le refuser à un roi ! Repose donc, heureux d’en bas ! — Inquiète est la tête qui porte une couronne !


Entrent Warwick, Surrey et sir John Blunt.

WARWICK.

— Mille bons jours à Votre Majesté !


LE ROI.

— Quoi ! bonjour déjà, milord ?


WARWICK.

Il est plus d’une heure du matin.


LE ROI HENRY.

— Eh bien donc, bonjour à vous tous, milords. — Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées ?


WARWICK.

Oui, mon suzerain.


LE ROI.

— Vous voyez donc dans quel triste état — est le corps de notre royaume ; de quelle maladie violente — et dangereuse il est atteint près du cœur.


WARWICK.

— Ce n’est encore qu’une constitution troublée, — à laquelle on peut restituer toute son énergie — avec de bons avis et une médecine légère. — Milord Northumberland sera bientôt refroidi.


LE ROI.

— Mon Dieu ! que ne peut-on lire le livre du destin, — et voir, grâce aux révolutions des temps, — les montagnes s’aplanir, et le continent, — las de sa solide fermeté, se fondre dans la mer, ou, à d’autres époques, — la ceinture de plages de l’Océan — devenir trop large pour les flancs de Neptune ! Que ne peut-on voir toutes les dérisions du sort — et de combien de liqueurs diverses la fortune — remplit la coupe des vicissitudes (67) ! Oh ! si tout cela pouvait se voir, — le plus heureux jeune homme, à l’aspect de la route à parcourir, — des périls passés, des traverses futures, — voudrait fermer le livre et s’asseoir et mourir !… — Il n’y a pas dix ans — que Richard et Northumberland, grands amis, — banquetaient ensemble ; et, deux années plus tard, — ils étaient en guerre !… Il y a huit ans à peine, — ce Percy était l’homme le plus proche de mon cœur ; — il travaillait, comme un frère, à mes succès, — et mettait à mes pieds son amour et sa vie ; — il allait pour moi, à la face même de Richard, — lui jeter un défi. Mais qui de vous était là ?

À Warwick.

— Vous, cousin Névil, si j’ai bonne mémoire, — vous étiez là, quand Richard, les yeux inondés de larmes, — rebuté et honni par Northumberland, — prononça ces paroles devenues aujourd’hui prophétiques — : Ô Northumberland, qui as servi d’échelle — à mon cousin Bolingbroke pour monter sur le trône… — (Dieu sait pourtant que telle n’était pas d’abord mon intention ; — mais la nécessité fît pencher l’État si bas — que la couronne et ma tête durent se toucher)… Un temps viendra, poursuivit-il, — un temps viendra où ce crime hideux, formant un abcès, éclatera en corruption ! Et il continua, — prédisant les événements de notre époque — et la rupture de notre amitié.


WARWICK.

Il y a dans toutes les vies humaines des faits — qui représentent l’état des temps évanouis ; — en les observant, un homme peut prédire, — presque à coup sûr, le développement essentiel des choses — encore à naître, qui sont recelées — en germe dans leurs faibles prodromes, — et que l’avenir doit couver et faire éclore. — Aussi, d’après cette formation nécessaire, — le roi Richard a pu parfaitement deviner — que la trahison, commise envers lui par le grand Northumberland, — serait le germe d’une trahison plus grande — qui, pour s’enraciner, ne trouverait de terrain — qu’à votre détriment.


LE ROI.

Ces choses sont-elles des nécessités ? — Alors, recevons-les comme des nécessités. — Et c’est encore la nécessité qui nous presse en ce moment. — On dit que l’évêque et Northumberland — sont forts de cinquante mille hommes.


WARWICK.

Cela ne peut être, milord. — La rumeur, pareille à la voix de l’écho, double — le nombre de ceux qu’on redoute. Que Votre Grâce veuille bien — se mettre au lit ; sur mon âme, milord, — les forces que vous avez déjà envoyées — remporteront bien aisément cette victoire. — Pour vous tranquilliser mieux encore, j’ai reçu — la nouvelle certaine que Glendower est mort. — Votre Majesté n’est pas bien depuis quinze jours ; — et en se désheurant ainsi elle ne peut qu’accroître — son mal.


LE ROI.

Je vais suivre votre conseil. — Ah ! si nous n’avions pas sur les bras ces guerres intestines, — nous partirions, chers lords, pour la Terre-Sainte.

Ils sortent.

Scène IX.


[Le Glocestershire. Une cour devant la maison du juge Shallow.]


Entrent de différents côtés Shallow et Silence, puis Moisi, Ombre, Verrue, Faible, Veau et des domestiques, qui se tiennent au fond de la scène.

SHALLOW.

Avancez, avancez, avancez. Donnez-moi la main, monsieur, donnez-moi la main, monsieur : un homme bien matinal, par la sainte croix ! Et comment va mon bon cousin Silence ?


SILENCE.

Bonjour, bon cousin Shallow.


SHALLOW.

Et comment va ma cousine, votre compagne de lit ? et votre brillante fille, ma filleule, Hélène ?


SILENCE.

Hélas ! ce n’est pas un merle blanc, cousin Shallow.


SHALLOW.

Par oui et par non, monsieur, j’ose dire que mon cousin William est devenu un bon étudiant. Il est toujours à Oxford, n’est-ce pas ?


SILENCE.

Vraiment, oui, monsieur, à mes frais.


SHALLOW.

Il va donc bientôt aller aux écoles de droit. J’ai été dans le temps à celle de Saint-Clément, où je pense qu’on parle encore de ce fou de Shallow.


SILENCE.

On vous appelait ce gaillard de Shallow alors, cousin.


SHALLOW.

Par la messe, on m’appelait n’importe quoi ; car effectivement j’aurais fait n’importe quoi, et rondement encore. Il y avait moi, et le petit John Doit de Staffordshire, et le noir George Nu, et Francis Rongeos, et Will Squele (68), un garçon de Cotswold ; vous n’auriez pas trouvé quatre bretailleurs comme nous ; et je puis dire que nous savions où étaient les bons cotillons ; et nous avions le meilleur d’eux tous à commandement. Jack Falstaff, aujourd’hui sir John, était alors enfant, et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk (69).


SILENCE.

Ce sir John, cousin, qui va venir ici pour des soldats ?


SHALLOW.

Le même sir John, précisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan à la porte du collège (70), quand il n’était encore qu’un galopin, pas plus haut que ça. Et le même jour je me suis battu avec un Samson Stockfiche, un fruitier, derrière Gray’s-Inn. Oh ! les folles journées que j’ai passées ! et de voir combien de mes vieilles connaissances sont mortes !


SILENCE.

Nous suivrons tous, cousin.


SHALLOW.

Certainement, certainement ; bien sûr, bien sûr. La mort, comme dit le Psalmiste, est certaine pour tous ; tous mourront. Combien un bon couple de bœufs à la foire de Stamfort ?


SILENCE.

Ma foi, cousin, je n’y ai pas été.


SHALLOW.

La mort est certaine… Est-ce que le vieux Double de votre ville vit encore ?


SILENCE.

Il est mort, monsieur.


SUALLOW.

Jésus ! Jésus ! (71) Mort !… Il tirait si bien de l’arc… Mort ! Il avait un si beau coup !… Jean de Gand l’aimait fort, et pariait gros sur sa tête… Mort ! Il aurait frappé dans le blanc à deux cent quarante pas, et il vous lançait une flèche à deux cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que ça vous aurait réjoui le cœur de le voir… Combien la vingtaine de brebis à présent ?


SILENCE.

C’est selon : une vingtaine de bonnes brebis peut valoir dix livres.


SHALLOW.

Et le vieux Double est mort !


Entrent Bardolphe et un de ses camarades.

SILENCE.

Voici venir deux des gens de sir John Falstaff, à ce que je crois.


BARDOLPHE.

Bonjour, honnêtes gentlemen ! Qui de vous, je vous prie, est le juge Shallow ?


SHALLOW.

Je suis Robert Shallow, monsieur ; un pauvre écuyer de ce comté, et l’un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi ?


BARDOLPHE.

Monsieur, mon capitaine se recommande à vous : mon capitaine, sir John Falstaff ; un gentilhomme de belle mine, par le ciel, et un fort vaillant officier.


SHALLOW.

Il m’honore grandement, monsieur ; je l’ai connu excellent homme d’épée. Comment va le bon chevalier ? puis-je demander comment va madame son épouse ?


BARDOLPHE.

Monsieur, pardon ; un soldat est mieux accommodé quand il n’a pas d’épouse.


SHALLOW.

Ma foi, monsieur, voilà qui est bien dit ; et voilà qui est vraiment bien dit. Mieux accommodé ! c’est excellent ; oui, vraiment : les bonnes phrases sont certainement et ont toujours été fort recommandables. Accommodé ! Cela vient d’accommodo : très-bon ; bonne phrase !


BARDOLPHE.

Pardon, monsieur ; j’ai ouï dire ce mot-là. Vous appelez ça une phrase ! Jour de Dieu ! je ne connais pas la phrase ; mais je soutiendrai, l’épée à la main, que le mot est un mot soldatesque, et un mot d’excellente autorité. Accommodé ! c’est-à-dire quand un homme est ce qu’on appelle… accommodé, ou quand il est… dans un état… où il peut être considéré comme accommodé ; ce qui est une excellente chose.


Entre Falstaff.

SHALLOW.

C’est fort juste… Tenez, voici ce bon sir John ! Donnez-moi votre bonne main, donnez-moi la bonne main de votre seigneurie. Sur ma parole, vous avez bonne mine, et vous portez fort bien vos années. Soyez le bienvenu, bon sir John.


FALSTAFF.

Je suis bien aise de vous voir bien portant, mon bon maître Robert Shallow… Maître Surecarte, je crois ?


SHALLOW.

Non, sir John ; c’est mon cousin Silence, mon assesseur.


FALSTAFF.

Cher maître Silence, il vous sied fort d’être pour la paix.


SILENCE.

Votre seigneurie est la bienvenue.


FALSTAFF.

Ouf ! voilà un temps bien chaud… Messieurs, m’avez-vous trouvé une demi-douzaine d’hommes propres au service ?


SHALLOW.

Ma foi, oui, monsieur. Voulez-vous vous asseoir ?


FALSTAFF.

Voyons-les, je vous prie.


SHALLOW.

Où est le rôle ? où est le rôle ? où est le rôle ?… Voyons, voyons… C’est ça, c’est ça, c’est ça… Parbleu, voici, monsieur… Ralph Moisi !… Qu’ils paraissent tous à l’appel ! qu’ils n’y manquent pas ! qu’ils n’y manquent pas !… Voyons, où est Moisi ?


MOISI.

Ici, s’il vous plaît.


SHALLOW.

Qu’en pensez-vous, sir John ? Un gaillard bien bâti, jeune, fort et de bonne famille.


FALSTAFF.

Tu t’appelles Moisi.


MOISI.

Oui, s’il vous plaît.


FALSTAFF.

Il est grand temps qu’on t’emploie.


SHALLOW, éclatant de rire.

Ha ! ha ! ha ! excellent, ma foi ! Ce qui est moisi veut être employé au plus vite… Voilà qui est singulièrement bon… Ma foi, bien dit, sir John ; très-bien dit.


FALSTAFF, à Shallow.

Marquez-le d’une croix.


MOISI.

Une croix ! J’en portais déjà une ! vous auriez pu me laisser tranquille ! Ma vieille dame va perdre la tête à présent, faute de quelqu’un pour faire son ménage et sa grosse besogne. Vous n’aviez pas besoin de me marquer ; il y a d’autres hommes plus en état que moi de partir.


FALSTAFF.

Allons ! silence, Moisi ! vous partirez. Moisi, il est temps qu’on vous utilise.


MOISI.

Qu’on m’utilise !


SHALLOW.

Paix, drôle, paix ! rangez-vous ! Savez-vous où vous êtes ?… Au suivant, sir John !… Voyons… Simon Ombre !


FALSTAFF.

Ah ! morbleu, donnez-moi celui-là pour m’asseoir dessous : ce doit être un soldat bien frais.


SHALLOW.

Où est Ombre ?


OMBRE.

Ici, monsieur,


FALSTAFF.

Ombre, de qui es-tu fils ?


OMBRE.

Le fils de ma mère, monsieur.


FALSTAFF.

Le fils de ta mère ! c’est assez probable. Et l’ombre de ton père ! Ainsi l’enfant de la femelle est l’ombre du mâle ; c’est souvent le cas, en vérité ; le père y met si peu du sien !


SHALLOW.

Vous convient-il, sir John ?


FALSTAFF.

L’Ombre servira pour l’été ; marquez-le ; aussi bien nous avons nombre d’ombres pour remplir les cadres.


SHALLOW.

Thomas Poireau !


FALSTAFF.

Où est-il ?


POIREAU.

Voici, monsieur.


FALSTAFF.

Ton nom est Poireau ?


POIREAU.

Ouais, monsieur.


FALSTAFF.

Tu es un poireau bien hétéroclite.


SHALLOW.

Le pointerai-je, sir John ?


FALSTAFF.

Ce serait chose superflue ; car son équipement est étayé sur son dos, et tout son édifice porte sur deux pointes : ne le pointez pas davantage.


SHALLOW, éclatant de rire.

Ha ! ha ! ha !… À votre aise, monsieur, à votre aise ! je vous fais mon compliment… Francis Faible !


FAIBLE.

Voici, monsieur.


FALSTAFF.

Quel est ton métier, Faible ?


FAIBLE.

Tailleur pour femmes, monsieur.


SHALLOW.

Le pointerai-je, monsieur ?


FALSTAFF.

Vous le pouvez, mais, s’il avait été tailleur pour hommes, c’est lui qui vous aurait fait des points !… Feras-tu autant de trous dans les rangs ennemis que tu en as fait dans les jupes de femmes ?


FAIBLE.

Je ferai de mon mieux, monsieur ; vous ne pouvez demander davantage.


FALSTAFF.

Bien dit, digne tailleur pour femmes ! bien dit, courageux Faible ! Tu seras aussi vaillant que la colombe en courroux ou que la plus magnanime souris… Pointez bien le tailleur pour femmes, maître Shallow ; appuyez bien, maître Shallow.


FAIBLE.

Je voudrais que Poireau pût partir, monsieur.


FALSTAFF.

Je voudrais que tu fusses tailleur pour hommes ; tu pourrais le raccommoder et le mettre en état de partir. Je ne puis faire un simple soldat d’un gaillard qui a derrière lui un si gros bataillon. Que cela te suffise, impétueux Faible.


FAIBLE.

Il suffit, monsieur.


FALSTAFF.

Je te suis bien obligé, révérend Faible… Qui vient après ?


SHALLOW.

Pierre Veau du pré.


FALSTAFF.

Oui, morbleu, voyons ce Veau.


VEAU.

Voici, monsieur.


FALSTAFF.

Pardieu, voilà un gaillard bien tourné ! Allons, pointez-moi ce Veau-là jusqu’à ce qu’il beugle.


VEAU.

Ah ! seigneur ! mon bon seigneur le capitaine !


FALSTAFF.

Comment ! tu beugles avant qu’on te pointe !


VEAU.

Oh ! seigneur ! monsieur ! je suis malade.


FALSTAFF.

Quelle maladie as-tu ?


VEAU.

Un putassier de rhume ; une toux, monsieur, que j’ai attrapée à force de sonner pour les affaires du roi, le jour de son couronnement, monsieur.


FALSTAFF.

Allons, tu iras à la guerre en robe de chambre ; nous te débarrasserons de ton rhume ; et je ferai en sorte que tes parents sonnent les cloches pour toi. Est-ce là tout ?


SHALLOW.

On en a appelé deux de plus que le nombre qui vous est nécessaire. Vous n’en avez que quatre à prendre ici, monsieur. Et sur ce, je vous prie de venir dîner avec moi.


FALSTAFF.

Allons, je veux bien boire avec vous, mais je ne puis rester à dîner. D’honneur, je suis charmé de vous voir, maître Shallow.


SHALLOW.

Ah ! sir John, vous rappelez-vous la nuit que nous avons passée tout entière dans le moulin à vent des prés Saint-Georges ?


FALSTAFF.

Ne parlons plus de ça, cher maître Shallow, ne parlons plus de ça.


SHALLOW.

Ah ! ce fut une joyeuse nuit. Et Jane Besogne-de-Nuit vit-elle toujours ?


FAlSTAFF.

Elle vit, maître Shallow.


SHALLOW.

Elle ne pouvait pas se défaire de moi.


FALSTAFF.

Jamais, jamais ; elle disait toujours qu’elle ne pouvait supporter maître Shallow.


SHALLOW.

Par la messe ! je savais la mettre en fureur. C’était alors un aimable cotillon. Se soutient-elle toujours bien ?


FALSTAFF.

Elle est vieille, vieille, maître Shallow.


SHALLOW.

Oui-dà, elle doit être vieille ; elle ne peut qu’être vieille ; certainement, elle est vieille : elle avait eu Robin Besogne-de-Nuit, du vieux Besogne-de-Nuit, avant que j’allasse à Clément’s-Inn.


SILENCE.

Il y a cinquante-cinq ans.


SHALLOW.

Ha ! cousin Silence, si vous aviez vu ce que ce chevalier et moi nous avons vu !… Hein, sir John, n’est-ce pas ?


FALSTAFF.

Nous avons entendu les carillons de minuit, maître Shallow.


SHALLOW.

Pour ça, oui ; pour ça, oui ; pour ça, oui ; ah ! vraiment, sir John, pour ça, oui. Notre mot d’ordre était : Hem ! enfants !… Allons, venons dîner ; allons, venons dîner… Oh ! les journées que nous avons vues !… Allons, allons.

Sortent Falstaff, Shallow et Silence.

VEAU.

Mon bon monsieur le caporal Bardolphe, soyez mon ami, et voici pour vous quatre Henrys de dix shillings en écus de France. En bonne vérité, monsieur, j’aimerais autant être pendu, monsieur, que de partir ; ce n’est pas que, pour ma part, monsieur, je m’en soucie grandement, mais c’est que je n’en ai nulle envie, et que, pour moi personnellement, je désire rester avec mes parents ; sans quoi, monsieur, pour moi personnellement, je ne m’en soucierais guère.


BARDOLPHE.

Allons, mettez-vous de côté.


MOISI.

Moi aussi, je vous en prie, monsieur le caporal capitaine, pour l’amour de ma vieille dame, soyez mon ami ; elle n’a personne pour lui faire son service, quand je serai parti ; elle est vieille, et ne peut pas s’aider elle-même : vous aurez quarante shillings, monsieur.


BARDOLPHE.

Allons, mettez-vous de côté.


FAIBLE.

D’honneur, ça m’est égal… Un homme ne peut mourir qu’une fois. Nous devons une mort à Dieu… Je n’aurai jamais l’âme basse. Si c’est ma destinée, soit ; sinon, soit encore ! Nul n’est trop bon pour servir son prince ; et, advienne que pourra, celui qui meurt cette année est quitte pour l’année prochaine.


BARDOLPHE.

Bien dit ; tu es un brave garçon.


FAIBLE.

Ma foi, je n’aurait jamais l’âme basse.


Rentrent Falstaff, Shallow et Silence.

FALSTAFF.

Allons, monsieur, quels hommes prendrai-je ?


SHALLOW.

Les quatre qui vous plairont.


BARDOLPHE, bas, à Falstaff.

Monsieur, un mot… J’ai trois livres pour libérer Moisi et Veau.


FALSTAFF, bas, à Bardolphe.

Va, c’est bien.


SHALLOW.

Allons, sir John, quels sont les quatre que vous voulez ?


FALSTAFF.

Choisissez pour moi.


SHALLOW.

Eh bien donc, Moisi, Veau, Faible et Ombre.


FALSTAFF.

Moisi et Veau… Vous, Moisi, restez chez vous jusqu’à ce que vous soyez tout à fait impropre au service ; et vous, Veau, jusqu’à ce que vous y soyez propre. Je ne veux pas de vous.


SHALLOW.

Sir John, sir John, ne vous faites pas tort à vous-même ; ce sont vos plus beaux hommes, et je voudrais voir à votre service ce qu’il y de mieux.


FALSTAFF.

Allez-vous m’apprendre, maître Shallow, à choisir un homme ? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la vigueur, de la stature, de la grandeur et de la corpulence extérieure d’un homme ! Donnez-moi le cœur, maître Shallow. Voilà Poireau ; vous voyez quelle apparence hétéroclite il a ! Eh bien, il va vous charger et vous décharger son arme aussi vite que le marteau d’un étameur ; vous le verrez aller et venir aussi lestement qu’un brasseur remplissant ses seaux. Et ce gaillard tout en profil, Ombre, donnez-moi cet homme-là : il ne présente pas de point de mire à l’ennemi ; autant vaudrait pour un adversaire ajuster le tranchant d’un canif. Et, dans une retraite, avec quelle prestesse courrait ce Faible, le tailleur pour femmes ! Oh ! donnez-moi les hommes de réforme ; et mettez-moi à la réforme les beaux hommes !… Place-moi une arquebuse dans les mains de Poireau, Bardolphe.


BARDOLPHE.

Tiens, Poireau, en joue ! ainsi, ainsi, ainsi.


FALSTAFF.

Allons, maniez-moi votre arquebuse. C’est ça ! très-bien !… allons !… très-bien ! excessivement bien !… Oh ! donnez-moi un tireur petit, décharné, vieux, noué, pelé !… À merveille, Poireau. Tu es un bon drille !… Tiens, voici un teston pour toi.


SHALLOW.

Il n’est point passé maître en son art ; il ne manœuvre pas bien. Je me rappelle que sur le pré de Mil-End, à l’époque où j’étais à Clément’s-Inn (je jouais alors sir Dagonet (72) dans la pantomime d’Arthur), il y avait un petit luron qui vous maniait son arme comme ceci ; et il se démenait, et il se démenait, et il vous marchait en avant, et il vous marchait en avant : ra ta ta, faisait-il ; pan, faisait-il ; et il partait encore, et il revenait encore. Je ne reverrai jamais un pareil gaillard.


FALSTAFF.

Ces gaillards-là feront mon affaire, maître Shallow… Dieu vous garde, maître Silence ! je n’userai pas beaucoup de paroles avec vous. Portez-vous bien tous deux, messieurs ; je vous remercie : j’ai une douzaine de milles à faire ce soir. Bardolphe, donnez des habits aux soldats.


SHALLOW.

Sir John, que le Seigneur vous bénisse et fasse prospérer vos affaires ! que Dieu nous envoie la paix ! À votre retour, faites-moi visite ; nous renouvellerons notre ancienne accointance : peut-être irai-je avec vous à la cour.


FALSTAFF.

Je le désirerais beaucoup, maître Shallow.


SHALLOW.

Allons ; j’ai tout dit. Portez-vous bien.


FALSTAFF.

Portez-vous bien, gentils gentlemen.

Sortent Shallow et Silence.

En avant, Bardolphe ; emmène les hommes.

Bardolphe sort avec les recrues.

FALSTAFF, seul.

À mon retour je tâterai ces magistrats : je vois le fond du juge Shallow. Seigneur ! Seigneur ! Combien, nous autres vieux hommes, nous sommes sujets à ce vice de mensonge ! Ce juge étique n’a fait que me braver sur les extravagances de sa jeunesse et sur ses exploits dans Turnbull-Street (73) ; et sur trois mots, il y avait un mensonge, tribut plus exactement payé à l’auditeur que le tribut du grand Turc. Je me le rappelle à Clément’s-Inn, comme un de ces bonshommes qu’on fait, après souper, d’une rognure de fromage. Quand il était nu, il faisait à tout le monde l’effet d’un radis fourchu, surmonté d’une tête fantasquement taillée au couteau. Il était si chétif que, pour une vue un peu trouble, ses dimensions étaient tout à fait invisibles. Il était le génie même de la famine ; pourtant paillard comme un singe ; les putains l’appelaient Mandragore. Il arrivait toujours à l’arrière-garde de la mode ; et il chantait à ses femelles avachies les chansons qu’il entendait siffler à des charretiers, et il jurait que c’était des fantaisies ou des nocturnes de lui. Et maintenant voilà ce sabre de bois du Vice devenu écuyer ! Et il parle de Jean de Gand aussi familièrement que s’il avait été son frère d’armes ; et je jurerais qu’il ne l’a jamais vu qu’une fois, dans la cour du Carrousel, et alors qu’il eut la tête fendue pour s’être faufilé parmi les gens du maréchal. Je le vis, et je dis à Jean de Gand qu’il était plus mince qu’un gant ; car vous l’auriez aisément fourré, lui, et tout son costume, dans une peau d’anguille. L’étui d’un haut-bois eût été pour lui un palais, une cour ; et maintenant il a des terres et des bœufs. Allons ! je me lierai avec lui, si je reviens ; et je jouerai de malheur, si je n’en fais pas une pierre philosophale à mon usage. Si le jeune goujon est une amorce pour le vieux brochet, je ne vois point pourquoi, selon la loi de nature, je ne le happerais pas. Vienne l’occasion, et c’est dit.

Il sort.

Scène X.


[Une forêt dans l’Yorkshire.]


Entrent l’Archevêque d’York, Mowbray, Hastings et autres.

L’ARCHEVÊQUE.

Comment s’appelle cette forêt.


HASTINGS.

— C’est la forêt de Gaultree, n’en déplaise à Votre Grâce.


L’ARCHEVÊQUE.

— Arrêtons-nous ici milords ; et envoyez des éclaireurs en avant — pour reconnaître le nombre de nos ennemis.


HASTINGS.

— Nous en avons déjà envoyé.


L’ARCHEVÊQUE.

C’est fort bien. — Mes amis, mes frères dans cette grande entreprise, — je dois vous apprendre que j’ai reçu — de Northumberland une lettre de fraîche date. — C’est une froide missive dont voici la teneur et la substance : — il aurait désiré être ici de sa personne avec des forces — qui fussent en rapport avec son rang ; — mais il n’a pu les lever ; sur quoi, — pour laisser mûrir sa fortune croissante, il s’est retiré — en Écosse ; et il conclut en priant de tout cœur — pour que vos efforts dominent l’événement — et la redoutable opposition de leurs adversaires.


MOWBRAY.

— Ainsi les espérances que nous fondions sur lui échouent — et se brisent !


Entre un Messager.

HASTINGS.

Eh bien, quelles nouvelles ?


LE MESSAGER.

— À l’ouest de cette forêt, à un mille d’ici tout au plus, — les ennemis arrivent en bon ordre, — et, par l’espace qu’ils couvrent, j’estime que leur nombre — s’élève à peu près à trente mille.


MOWBRAY.

— Juste le chiffre que nous leur supposions. — Portons-nous en avant, et affrontons-les dans la plaine.


L’ARCHEVÊQUE.

— Quel est le chef armé de toutes pièces qui nous aborde ici ?


MOWBRAY.

— Je crois que c’est milord de Westmoreland.


Entre Westmoreland.

WESTMORELAND.

— À vous le salut et le cordial compliment de notre général, — le prince lord John, duc de Lancastre !


L’ARCHEVÊQUE.

— Parlez, milord de Westmoreland, en toute sécurité. — Que signifie votre venue ?


WESTMORELAND.

Eh bien, milord, — c’est à Votre Grâce que s’adresse principalement — la substance de mon message. Si cette rébellion — s’avançait, comme il lui sied, en bandes ignobles et abjectes, — guidée par une jeunesse sanguinaire, couverte de haillons, — et escortée de marmousets et de canailles ; — si, dis-je, l’émeute maudite apparaissait — sous sa forme véritable, naturelle et propre, — vous, mon révérend père, et ces nobles lords, — vous ne seriez pas ici pour habiller — de vos éclatantes dignités la hideuse nudité — d’une vile et sanguinaire insurrection. Vous, lord archevêque, — dont le siège est appuyé sur la paix civique, — dont la barbe a été touchée par la main d’argent de la paix, — vous que la paix a initié à la science et aux belles-lettres, — vous dont les blancs vêtements figurent l’innocence, — colombe et esprit saint de la paix, — pourquoi, dans votre coupable égarement, traduisez-vous ainsi — la parole de paix qui recèle une telle grâce, — par le langage rauque et furibond de la guerre, — faisant de vos livres des tombes, de votre encre du sang, — de vos plumes des lances et de votre langue divine — le bruyant clairon, la fanfare de la guerre ?


L’ARCHEVÊQUE.

— Pourquoi j’agis ainsi (74) ? telle est votre question. — Voici brièvement dans quel but. Nous sommes tous malades ; — nos excès et notre extravagant régime — nous ont donné une fièvre brûlante — qui nous rend nécessaire une saignée. C’est de cette maladie — que notre feu roi Richard, étant atteint, mourut. — Mais mon très-noble lord Westmoreland, — je ne suis pas venu ici comme médecin ; — et ce n’est pas comme ennemi de la paix — que je campe dans les rangs des hommes d’armes ; — je me borne à déployer un moment l’effrayant appareil de la guerre, — pour traiter les esprits malades, écœurés de bonheur, — et pour purger les obstructions qui commencent à embarrasser — en nous les veines essentielles de la vie. Pour parler plus nettement, — j’ai scrupuleusement pesé dans une juste balance — les maux que peuvent causer nos armes et les maux que nous subissons, — et je trouve nos souffrances moins légères que nos offenses. — Nous voyons quelle direction suit le cours des choses, — et nous sommes arrachés à notre paisible retraite — par le brusque torrent des circonstances. — Nous avons le sommaire de tous nos griefs, — que nous produirons en détail au moment favorable. — Nous l’aurions depuis longtemps présenté au roi, — mais toutes nos démarches n’ont pu nous obtenir audience. — Quand nous sommes lésés et que nous voulons expliquer nos griefs, — l’accès de sa personne nous est refusé — par les hommes même qui nous ont le plus lésés. — Les dangers d’une époque toute récente, — dont le souvenir est écrit sur la terre — en lettres de sang encore visibles, et les exemples — multipliés par chaque minute qui s’écoule — nous ont réduits à revêtir ces armes malséantes, — non pour rompre la paix ni aucun de ses rameaux, — mais pour établir ici une paix réelle — qui existe à la fois de nom et de fait.


WESTMORELAND.

— Quand a-t-on jamais repoussé vos réclamations ? — En quoi avez-vous, été froissés par le roi ? — Quel pair a-t-on suborné pour vous blesser ? — Pour quel motif scellez-vous d’un sceau divin — le livre sanglant et illicite d’une rébellion menteuse, — et consacrez-vous la lame acérée de l’émeute ?


L’ARCHEVÊQUE.

— Des griefs de l’État, notre frère commun, — comme de la cruauté exercée, dans ma famille, sur mon frère de naissance, — je fais ma querelle personnelle.


WESTMORELAND.

— Il n’y a pas là de redressement à faire ; — ou, s’il en est, cette tâche ne vous appartient pas.


MOWBRAY.

— Et pourquoi ne lui appartiendrait-elle pas, en partie, ainsi qu’à nous tous, — qui sentons encore les meurtrissures du passé — et qui voyons le temps présent — appesantir une main oppressive et inique — sur nos honneurs !


WESTMORELAND.

Ô mon bon lord Mowbray (75), — jugez le temps d’après ses nécessités, — et vous direz alors vraiment que c’est le temps, — et non le roi, qui cause vos maux. — Quant à vous, pourtant, il me semble — que ni le roi ni le temps présent — ne vous ont donné lieu — de bâtir le moindre grief. N’avez-vous pas été réintégré — dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk, — votre noble père de digne mémoire ?


MOWBRAY.

— Qu’avait donc perdu mon père dans son honneur, — qui eût besoin de revivre et d’être ranimé en moi ? — Le roi qui l’aimait, par une raison d’État — fut forcé, impérieusement forcé de le bannir. — Et c’était le moment où Henry Bolingbroke et lui, — tous deux en selle, dressés sur leurs arçons, — leurs coursiers hennissant comme pour agacer l’éperon, — leurs lances en arrêt, leurs visières baissées, — leurs yeux de flamme étincelant à travers les jours de l’acier, — allaient s’entre-choquer dans une éclatante fanfare ! — À ce moment, au moment même où rien ne pouvait protéger — contre l’élan de mon père la poitrine de Bolingbroke, — oh ! à ce moment le roi précipita contre terre son bâton ; — et en même temps il se précipita lui-même, ainsi que tous ceux — qui, soit par jugement, soit à coups d’épée, — ont depuis succombé sous Bolingbroke.


WESTMORELAND.

— Vous affirmez là, lord Mowbray, ce que vous ne savez pas. — Le comte de Herefort était alors réputé — le plus vaillant gentilhomme d’Angleterre. — Qui sait auquel des deux la fortune eût alors souri ? — Mais, quand même votre père eût obtenu là la victoire, — il ne serait pas sorti triomphant de Conventry ; — car le pays entier, d’une voix unanime, — criait anathème sur lui, et concentrait toutes ses prières, — tout son amour sur Hereford qu’il adorait, — et bénissait, et révérait plus que le roi. — Mais ceci n’est qu’une digression hors de mon sujet. — Je viens ici de la part du prince, notre général, — pour connaître nos griefs, pour vous dire de la part de Sa Grâce — qu’elle est prête à vous donner audience. — Toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes, — vous les obtiendrez ; et l’on mettra à néant — jusqu’à la supposition de votre inimitié.


MOWBRAY.

— Mais cette offre, il nous a forcés à la lui imposer ; — et elle procède de la politique, non de la sympathie.


WESTMORELAND.

— Mowbray, vous êtes par trop présomptueux de le prendre ainsi. — Cette offre émane de la clémence, non de la peur. — Car, tenez ! voici notre armée en vue ; — et, sur mon honneur, elle est trop confiante — pour donner accès à une pensée de crainte. — Nos lignes comptent plus de noms illustres que les vôtres ; — nos hommes sont plus habiles au maniement des armes ; — nos armures sont tout aussi fortes, et notre cause est la meilleure. — Ainsi, la raison veut que dos cœurs soient aussi braves. — Ne dites donc pas que notre offre est forcée.


MOWBRAY.

— Eh bien, si l’on m’en croit, nous n’admettrons pas de pourparlers.


WESTMORELAND.

— Cela prouve uniquement la confusion que vous cause votre offense. — Un cas véreux ne veut pas même être effleuré.


HASTINGS.

— Le prince John a-t-il des pleins pouvoirs, — aussi vastes que l’autorité même de son père, — pour nous entendre et déterminer absolument — les conditions qui nous seront faites ?


WESTMORELAND.

— Cela est sous-entendu dans le titre de général. — Je suis surpris que vous fassiez une frivole question.


L’ARCHEVÊQUE.

— Eh bien, milord Westmoreland, prenez cette cédule ; — car elle contient nos doléances générales. — Que chacun de ces articles obtienne un redressement ; — que tous les membres de notre cause qui, ici et ailleurs, — sont engagés dans cette affaire, — soient amnistiés en bonne et substantielle forme ; — que l’exécution immédiate de nos volontés — nous soit garantie, en tout ce qui nous touche ; — et nous rentrons dans les bornes de la sujétion, — et nous restituons nos forces au bras de la paix.


WESTMORELAND, prenant la cédule.

— Je vais montrer ceci au général. Si vous voulez, milords, — nous nous rejoindrons en vue de nos deux armées : — et alors, s’il plaît à Dieu, nous en finirons pacifiquement, — ou, sur le terrain même de notre différend, nous en appellerons aux armes — qui doivent le décider.


L’ARCHEVÊQUE.

Milord, nous le voulons bien.

Sort Westmoreland.

MOWBRAY.

— Il y a quelque chose dans mon cœur qui me dit — que les conditions de notre paix ne peuvent être stables.


HASTINGS.

— Ne craignez pas cela : si nous pouvons faire notre paix — dans les termes larges et absolus — qui servent de base à nos conditions, — notre paix sera aussi solide que le roc.


MOWBRAY.

— Oui, mais nous serons considérés de telle sorte — que le prétexte le plus léger et le plus fallacieux, — le motif le plus vain, le plus trivial, le plus futile, — rappellera au roi notre révolte. — Fussions-nous, dans notre affection pour lui, les martyrs de notre dévotion royale, — nous serons vannés avec une telle rudesse — que notre froment même sera aussi léger que la paille, — et que le bon grain ne sera pas séparé du mauvais.


L’ARCHEVÊQUE.

— Non, non, milord. Notez ceci : le roi est las — de tant de récriminations maussades et insignifiantes ; — car il a reconnu qu’éteindre un soupçon par une mort, — c’est en faire revivre deux plus graves dans les héritiers survivants. — Et, conséquemment, il veut tout effacer sur ses tablettes, — et ne conserver aucune trace — de ce qui peut rappeler son malheur — et le remettre en mémoire. Car il sait fort bien — qu’il ne peut absolument extirper de cette terre — tout ce qui porte ombrage à son inquiétude. — Ses adversaires sont enracinés de telle sorte avec ses amis — qu’en s’efforçant d’enlever un ennemi, — il détacherait et ébranlerait un ami. — Cette terre est comme une femme insolente — qui a exaspéré son mari jusqu’à se faire menacer de coups, — et qui, comme il va frapper, lui présente son enfant — et tient l’imminente correction suspendue au bras — levé pour l’exécution.


HASTINGS.

— En outre, le roi a si bien usé ses verges — sur les derniers offenseurs, que les instruments même — du châtiment lui font défaut. — Son pouvoir, pareil à un lion sans griffes, — peut menacer, mais non saisir.


L’ARCHEVÊQUE.

C’est très-vrai. — Aussi soyez assuré, mon cher lord maréchal, — que, si aujourd’hui nous opérons bien notre réconciliation, — notre paix, pareille à un membre rompu et remis, — ne sera que plus solide après sa rupture.


MOWBRAY.

Soit. — Voici milord de Westmoreland qui revient.


Rentre Westmoreland.

WESTMORELAND.

— Le prince est tout près d’ici. Votre Seigneurie veut-elle — rencontrer Sa Grâce à une distance égale entre nos deux armées ?


MOWBRAY, à l’Archevêque.

— Que Votre Grâce d’York marche en avant, au nom du ciel.


L’ARCHEVÊQUE, à Mowbray.

— Prenez les devants, vous, pour saluer le prince… Milord, nous vous suivons.

Ils sortent.

Scène XI.


[Une autre partie de la forêt.]


Entrent, d’un côté, Mowbray, l’Archevêque d’York, Hastings et autres révoltés ; de l’autre, le prince John de Lancastre, Westmoreland, des officiers et des gens de la suite.

LANCASTRE.

— Vous êtes le bienvenu ici, mon cousin Mowbray. — Le bonjour à vous, gentil lord archevêque, — et à vous aussi, lord Hastings, et à tous ! — Milord d’York, vous aviez meilleure grâce, — au temps où votre troupeau, assemblé par la cloche, — faisait cercle autour de vous pour écouter avec révérence — vos commentaires sur le texte sacré, — qu’en ce jour où vous vous montrez à nous comme un homme de fer, — animant un ramas de rebelles avec votre tambour, — remplaçant la parole par l’épée et la vie par la mort. — L’homme qui trône dans le cœur d’un monarque — et qui fleurit au soleil de sa faveur, — pour peu qu’il abuse de la confiance du roi, — que de maux, hélas ! ne causera-t-il pas, — à l’ombre d’une telle grandeur ! Il en est de même de vous, — lord évêque. Qui n’a ouï dire — combien vous étiez haut placé dans le livre de Dieu ? — Pour nous, vous étiez l’orateur de son parlement, — la voix idéale de Dieu lui-même, — le véritable négociateur, l’intermédiaire — entre la grâce, la sainteté du ciel, — et nos grossières pensées. Oh ! qui ne croira — que vous mésusez de la majesté de vos fonctions, — quand vous employez la confiance et la grâce du ciel, — comme un perfide favori le nom de son prince, — à des actes déshonorants ? Vous avez soulevé, — avec la prétendue consécration de Dieu, — les sujets de mon père, son lieutenant ; — et c’est à la fois contre la paix du ciel et contre lui — que vous les avez ameutés ici.


L’ARCHEVÊQUE.

Mon bon lord de Lancastre, — je n’en veux pas ici à la paix de votre père ; — mais, comme je l’ai dit à milord de Westmoreland, — c’est ce temps de désordres qui, dans un sentiment instinctif, — nous réunit et nous groupe en masse monstrueuse — pour assurer notre salut. J’ai envoyé à Votre Grâce — l’exposé détaillé de nos doléances ; — la cour l’a rejeté avec dédain, — et c’est ce qui a fait naître cette hydre de guerre. — Mais son regard terrible peut être assoupi magiquement — par la concession de nos justes et légitimes demandes ; — et aussitôt notre loyale obédience, guérie de sa fureur, — se prosterne humblement aux pieds de la majesté.


MOWBRAY.

— Sinon, nous sommes prêts à tenter la fortune, — tous jusqu’au dernier.


HASTINGS.

Et quand nous succomberions ici, — nous avons des remplaçants pour renouveler notre tentative ; — s’ils échouent, ils en trouveront à leur tour ; — et ainsi naîtra une succession de révoltes ; — et cette querelle se transmettra d’héritiers en héritiers, — tant que l’Angleterre aura des générations.


LANCASTRE.

— Vous êtes trop superficiel, Hastings, beaucoup trop superficiel — pour sonder les profondeurs des temps futurs.


WESTMORELAND, au prince.

— Votre Grâce daignera-t-elle leur répondre directement — dans quelle mesure elle agrée leurs propositions ?


LANCASTRE.

— Je les agrée toutes, et les approuve ; — et je jure ici, par l’honneur de mon sang, — que les intentions de mon père ont été mal comprises, — et que plusieurs de ceux qui l’entourent ont, avec trop de licence, — faussé sa volonté et son autorité. — Milord, ces griefs seront redressés promptement ; — sur mon âme, ils le seront. Si vous le trouvez bon, — renvoyez vos troupes dans leurs différents comtés, — comme nous, les nôtres ; puis ici même, entre les armées, buvons ensemble amicalement, et embrassons-nous, — que tous les yeux puissent remporter le témoignage — de notre affectueuse réconciliation.


L’ARCHEVÊQUE.

— J’ai votre parole princière pour tous ces redressements ?


LANCASTRE.

— Je vous la donne, et je tiendrai ma parole ; — et sur ce, je bois à Votre Grâce.


HASTINGS, à un officier.

— Capitaine, va annoncer à nos troupes — cette nouvelle de paix ; qu’elles soient payées et licenciées ; — je sais que cela leur plaira. Hâte-toi, capitaine.

Un officier sort.

L’ARCHEVÊQUE, prenant un hanap.

— À vous, mon noble lord de Westmoreland !


WESTMORELAND.

— Je fais raison à Votre Grâce. Et, si vous saviez que de peines — j’ai prises pour amener cette paix, — vous boiriez de tout cœur ; mais ma sympathie pour vous — se manifestera bientôt plus ouvertement.


L’ARCHEVÊQUE.

— Je ne doute pas de vous.


WESTMORELAND.

J’en suis heureux. — À votre sauté, mon cher lord et gentil cousin Mowbray.


MOWBRAY.

— Vous me souhaitez la santé au bon moment ; — car j’ai été pris soudain de je ne sais quel malaise.


L’ARCHEVÊQUE.

— À l’approche d’un malheur on est toujours joyeux ; — mais la tristesse est avant-courrière d’heureux événements.


WESTMORELAND.

— Réjouissez-vous donc, cher cousin, puisqu’une soudaine douleur — vous permet de dire que demain il vous arrivera bonheur.


L’ARCHEVÊQUE.

— Croyez-moi, je suis d’une humeur plus qu’allègre.


MOWBRAY.

— Tant pis, si votre propre maxime est vraie.

Acclamations au loin.

LANCASTRE.

— La parole de paix est rendue publique. Écoutez ces acclamations !


MOWBRAY.

— Ceci eût été réjouissant après une victoire.


L’ARCHEVÊQUE.

— C’est un triomphe aussi que la paix. — Car alors les deux partis sont noblement soumis, — sans qu’aucun soit sacrifié.


LANCASTRE, à Westmoreland.

Allez, milord, — et faites licencier également notre armée.

Westmoreland sort.
À l’Archevêque.

— Et, si vous le permettez, mon lord, vos gens — défileront devant nous, pour que nous voyions de nos yeux à quels hommes — nous aurions eu affaire.


L’ARCHEVÊQUE.

Allez, bon lord Hastings, — et, avant de se débander, que tous défilent devant nous.

Hastings sort.

LANCASTRE.

— J’espère, milord, que nous reposerons ensemble cette nuit.


Rentre Westmoreland.

— Eh bien, cousin, pourquoi notre armée reste-t-elle immobile ?


WESTMORELAND.

— Les chefs, ayant reçu de vous l’ordre de rester, — ne veulent pas partir, qu’ils ne vous aient entendu vous-même.


LANCASTRE.

Ils connaissent leurs devoirs.


Rentre Hastings.

HASTINGS.

— Milord, notre armée est déjà dispersée. — Comme de jeunes taureaux délivrés du joug, ils prennent leur course — à l’est, à l’ouest, au nord, au sud : comme après la fermeture de l’école, — chacun court à son logis ou à la récréation.


WESTMORELAND.

— Bonne nouvelle, milord Hastings, pour laquelle je t’arrête comme coupable de haute trahison ; — et vous, lord archevêque, et vous, lord Mowbray, — je vous appréhende tous deux pour crime de trahison capitale.


MOWBRAY.

— Est-ce là un procédé juste et honorable ?


WESTMORELAND.

— Et votre rassemblement l’est-il ?


L’ARCHEVÊQUE.

— Voulez-vous rompre ainsi votre serment ?


LANCASTRE.

Je ne t’en ai fait aucun. — J’ai promis de redresser les abus — dont vous vous êtes plaints ; et sur mon honneur, — j’exécuterai ma promesse avec le scrupule le plus chrétien. — Mais, pour vous, rebelles, attendez-vous à goûter la récompense — due à la rébellion et à des actes comme les vôtres. — Ces troupes, vous les avez levées imprudemment, — amenées ici étourdiment, et renvoyées d’ici follement. — Qu’on batte le tambour et qu’on poursuive les bandes dispersées : — c’est par Dieu, et non par nous, qu’a été assuré le succès de cette journée. — Qu’une escorte mène ces traîtres à l’échafaud, — le légitime lit de mort où la trahison doit rendre le dernier soupir.

Tous sortent (76).

Scène XII.


[Une autre partie de la forêt.]


Fanfares. Mouvements de troupes. Falstaff et Coleville se croisent.

FALSTAFF.

Quel est votre nom, monsieur, votre qualité ? et de quel endroit êtes-vous, je vous prie ?


COLEVILLE.

Je suis chevalier, monsieur, et je me nomme Coleville du Val.


FALSTAFF.

Eh bien donc, Coleville est votre nom ; chevalier, votre titre ; et votre résidence est le Val. À jamais Coleville sera votre nom ; traître, votre titre ; le cachot, votre résidence, résidence suffisamment profonde ; en sorte que vous serez toujours Coleville du Val.


COLEVILLE.

N’êtes-vous pas sir John Falstaff ?


FALSTAFF.

Je suis un homme qui le vaut bien, messire, quoi que je sois. Vous rendez-vous, messire ? ou faudra-t-il que je sue pour vous ? S’il en est ainsi, toutes les gouttes que je suerai seront autant de larmes pour vos amis qui pleureront votre mort. Éveillez donc vos craintes et vos alarmes, et soumettez-vous à ma merci.


COLEVILLE.

Je crois que vous êtes sir John Falstaff, et, dans cette croyance, je me rends.


FALSTAFF.

J’ai dans mon ventre comme une école entière de langues qui toutes ne font que proclamer mon nom. Si je n’avais qu’un ventre ordinaire, je serais simplement le plus actif gaillard de l’Europe. Mais ma bedaine, ma bedaine, ma bedaine me trahit… Voici venir notre général.


Entrent le Prince John, Westmoreland et d’autres.

LE PRINCE JOHN.

— La furie est passée : ne poursuivons pas plus loin. — Rappelez les troupes, mon bon cousin Westmoreland.

Westmoreland sort.

— Eh bien, Falstaff, où avez-vous été tout ce temps ? — Quand tout est fini, alors vous arrivez. — Sur ma vie, ces tours de traînard — briseront un jour ou l’autre quelque dos de potence sous votre poids. —


FALSTAFF.

Je serais fâché, milord, qu’il n’en fût pas ainsi. J’ai toujours reconnu que les reproches et les réprimandes étaient la récompense de la valeur. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de canon ? Puis-je avoir, dans ma pauvre et vieille mobilité, la rapidité de la pensée ? Je suis accouru ici avec toute la promptitude possible ; j’ai crevé plus de cent quatre-vingts chevaux de poste ; et ici même, encore tout crotté de ma course, j’ai, dans ma pure et immaculée vaillance, fait prisonnier sir John Coleville du Val, un chevalier des plus furieux, un valeureux ennemi. Mais qu’est-ce que c’est que ça ! Il m’a vu, et il s’est rendu ; si bien que je puis dire justement avec le Romain au nez crochu : « Je vins, je vis, je vainquis ! »


LANCASTRE.

Grâce à sa courtoisie plus qu’à votre mérite.


FALSTAFF.

Je ne sais ; mais le voici, et je vous le remets, et je conjure Votre Grâce de faire consigner cet acte avec le reste, parmi les exploits de cette journée. Sinon, par le ciel, je le ferai relater dans une ballade spéciale, en tête de laquelle je serai représenté, Coleville me baisant les pieds. Pour peu que je sois forcé à cet expédient, si vous ne paraissez pas tous près de moi comme des pièces de quatre sous dorées, et si, dans le ciel pur de la gloire, je ne vous éclipse pas comme la pleine lune éclipse ces étincelles du firmament qui, près d’elle, font l’effet de têtes d’épingles, ne croyez plus à la parole du noble ! Ainsi rendez-moi justice, et faites monter le mérite.


LE PRINCE JOHN.

Le tien est trop lourd pour pouvoir monter.


FALSTAFF.

Eh bien, faites-le briller.


LE PRINCE JOHN.

Il est trop épais pour briller.


FALSTAFF.

N’importe, mon bon lord ; faites pour lui quelque chose qui me fasse du bien, et appelez ça comme vous voudrez.


LE PRINCE JOHN, au prisonnier.

— Ton nom est Colevilie ?


COLEVILLE.

Oui, milord.


LE PRINCE JOHN.

Tu es un fameux rebelle, Coleville.


FALSTAFF.

— Et c’est un sujet fameusement fidèle qui l’a pris.


COLEVILLE.

— Je ne suis, milord, que ce que sont mes supérieurs, — qui m’ont conduit ici. S’ils s’étaient laissé guider par moi, — ils vous eussent vendu plus cher leur existence. —


FALSTAFF.

Je ne sais pas combien ils l’ont vendue ; mais toi, tu as donné la tienne gratis, comme un bon garçon, et je t’en remercie.


Rentre Westmoreland.

LE PRINCE JOHN.

— Eh bien, avez-vous arrêté la poursuite ?


WESTMORELAND.

— On a fait retraite et suspendu le carnage.


LE PRINCE JOHN.

— Envoyez Colevilie, ainsi que ses confédérés, — à York, pour y être exécutés sur-le-champ. — Blunt, emmenez-le, et tenez-le sous bonne garde.

On emmène Coleville.

— Et maintenant dépêchons-nous de partir pour la cour, milord. — J’apprends que le roi mon père est gravement malade. — La nouvelle de nos succès nous précédera auprès de Sa Majesté — et lui fera du bien : vous, cousin, vous la porterez, — et nous vous suivrons avec une sobre célérité. —


FALSTAFF.

Milord, permettez-moi, je vous en conjure, de passer par le Glocestershire, et quand vous arriverez à la cour, je vous en prie, soyez bon prince pour moi dans votre bon rapport.


LE PRINCE JOHN.

— Adieu, Falstaff ; en ma qualité suprême, — je parlerai de vous mieux que vous ne le méritez. —

Il sort.

FALSTAFF, seul.

Je voudrais seulement que vous eussiez de l’esprit ; cela vaudrait mieux que votre duché… Sur mon âme, ce jeune gars à sang-froid ne m’aime pas (77) ; et personne ne peut le faire rire ; mais ça n’est pas étonnant, il ne boit pas de vin ! Ces garçons rigides ne viennent jamais à bien ; car leur boisson maigre, jointe à leur nombreux repas de poisson, leur refroidit tellement le sang qu’ils sont atteints d’une espèce de chlorose masculine ; et alors, quand ils se marient, ils font des femmelettes ; ils sont généralement niais et couards ; comme le seraient plusieurs d’entre nous, sans quelque stimulant. Un bon vin de Xérès a un double effet. Il vous monte au cerveau, y dessèche toutes les sottes, stupides et acres vapeurs qui l’environnent, le rend sagace, vif, inventif, et le remplit de conceptions légères, ardentes et délectables, lesquelles, transmises à la voix, à la langue qui leur donne naissance, deviennent d’excellentes saillies. La seconde propriété de votre excellent Xérès est de réchauffer le sang qui, auparavant froid et rassis, laissait le foie blanc et pâle, ce qui est l’insigne de la pusillanimité et de la couardise ; mais le Xérès le réchauffe, et le fait courir de l’intérieur aux extrémités. Il illumine la face qui, comme un fanal, donne à toutes les forces de ce petit royaume, l’homme, le signal de s’armer ; et alors toute la milice vitale, tous les petits esprits internes se rallient en masse autour de leur capitaine, le cœur, qui, dilaté et fier de ce cortège, ose toute espèce d’exploit ; et toute cette valeur vient du Xérès ! En sorte que la science des armes n’est rien sans le vin ; car c’est lui qui la met en action. L’instruction n’est qu’une mine d’or gardée par un diable, jusqu’à ce que le vin l’exploite et la mette en œuvre et en valeur. De là vient que le prince Harry est vaillant ; car le sang-froid qu’il a naturellement hérité de son père, il l’a, comme un terrain maigre, stérile et nu, fumé, aménagé et fécondé par l’excellente habitude de bien boire, par de bonnes libations d’un généreux Xérès ; si bien qu’il est devenu fort ardent et fort vaillant. Si j’avais mille fils, le premier principe humain que je leur enseignerais serait d’abjurer toute boisson légère et de s’adonner au bon vin.

Entre Bardolphe.

Eh bien, Bardolphe ?


BARDOLPHE.

Toute l’armée est licenciée et partie.


FALSTAFF.

Qu’elle parte. Moi, je vais passer par le Glocestershire, et là faire visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je l’ai déjà pétri entre mon index et mon pouce, et bientôt je le revêtirai de mon sceau. Partons.

Ils sortent.

Scène XIII.


[Westminster. L’appartement du roi dans le palais.]


Entrent le Roi Henry, Clarence, le Prince Humphrey, Warwick et d’autres.

LE ROI.

— Maintenant, milord, si le ciel donne une heureuse issue — à ce débat qui saigne à nos portes, — nous conduirons notre jeunesse à de plus grands champs de bataille, — et nous ne brandirons plus que des glaives sanctifiés. — Notre flotte est prête, notre armée réunie, — nos lieutenants durant notre absence dûment investis, — et tout marche d’accord avec notre désir ; — il ne nous manque qu’un peu de force personnelle, — et nous attendons que ces rebelles, maintenant sur pied, — soient rentrés sous le joug du gouvernement.


WARWICK.

— Nous ne doutons pas que Votre Majesté n’ait bientôt — cette double satisfaction.


LE ROI.

Humphrey de Glocester, mon fils, — où est le prince votre frère ?


HUMPHREY.

— Je crois, milord, qu’il est allé chasser à Windsor.


LE ROI.

— En quelle compagnie ?


HUMPHREY.

Je ne sais pas, milord.


LE ROI.

— Est-ce que son frère, Thomas Clarence, n’est pas avec lui ?


HUMPHREY.

— Non, mon bon seigneur ; il est ici en présence du roi.


CLARENCE, s’avançant.

— Que me veut mon seigneur et père ?


LE ROI.

— Il ne te veut que du bien, Thomas de Clarence. — Comment se fait-il que tu ne sois pas avec le prince ton frère ? — Il t’aime et tu le négliges, Thomas. — Tu as dans son affection une plus large place — que tous tes frères : conserve-la bien, mon enfant ; — et tu pourras, après ma mort, — remplir le noble office de médiateur — entre sa majesté et tes autres frères. — Ainsi, ne le délaisse pas ; n’émousse pas son amour ; — et ne va pas perdre l’avantage de ses bonnes grâces, — par une froideur ou une insouciance apparente. — Car il est bienveillant à qui le cultive ; — il a des larmes pour la pitié, et la main — généreuse, comme la lumière, dans l’effusion de la charité. — Et cependant, une fois irrité, il est de pierre ; — aussi sombre que l’hiver, aussi brusque — que les bourrasques déchaînées par une journée printanière. — Il faut donc bien observer sa nature ; — gronde-le pour ses fautes, mais respectueusement, — quand tu t’apercevras qu’il est disposé à l’enjouement ; — mais, s’il est de mauvaise humeur, donne-lui carrière — jusqu’à ce que ses passions, comme une baleine à terre, — se soient consumées en efforts. Retiens cela, Thomas, — et tu seras une égide pour tes amis ; — tu seras le cercle d’or rattachant tes frères ; — si bien que le vase, où leur sang se confond, — sera inattaquable au poison des suggestions — que l’âge y versera forcément, — quand ce poison serait aussi violent — que l’aconit, aussi impétueux que la poudre !


CLARENCE.

— Je le cultiverai avec toute ma sollicitude et toute ma tendresse.


LE ROI.

— Pourquoi n’es-tu pas à Windsor avec lui, Thomas ?


CLARENCE.

— Il n’est pas là aujourd’hui ; il dîne à Londres.


LE ROI.

— Et en quelle compagnie ? peux-tu le dire ?


CLARENCE.

Avec Poins et ses autres camarades habituels.


LE ROI.

— Le sol le plus riche est le plus sujet aux mauvaises herbes ; — et lui, la noble image de ma jeunesse, — il en est obstrué. Voilà pourquoi mon anxiété — s’étend par delà l’heure de la mort. — Mon cœur pleure des larmes de sang, quand je me représente — en traits imaginaires les jours d’égarement, — les temps de corruption que vous verrez, — quand je dormirai avec mes ancêtres. — Car, lorsque son dévergondage obstiné n’aura plus de frein, — lorsque la rage et l’ardeur du sang le conseilleront seules, — quand le pouvoir se combinera avec la prodigalité, — oh ! avec quelles ailes ses passions l’emporteront, — au milieu de périls menaçants, vers la fatale catastrophe !


WARWICK.

— Mon gracieux lord, vous allez beaucoup trop loin. — Le prince ne fait qu’étudier ses compagnons, — comme une langue étrangère. Pour posséder un idiome, — il est nécessaire d’avoir vu et appris — les mots les plus immodestes ; dès qu’on y est parvenu, — Votre Altesse le sait, on ne les connaît plus — que pour les éviter. De même, — quand il sera éclairé par le temps, le prince rejettera ses compagnons, — ainsi que des termes grossiers ; et leur souvenir — sera comme un échantillon, comme une mesure vivante, — dont Sa Grâce se servira pour estimer la conduite des autres, — mettant ainsi à profit les fautes passées !


LE ROI.

— Il est rare que l’abeille abandonne le rayon — qu’elle a déposé dans une charogne… Qui vient là ? Westmoreland.


Entre Westmoreland.

WESTMORELAND.

— Salut à mon souverain ! et que de nouveaux bonheurs — s’ajoutent pour lui à celui que je viens annoncer ! — Le prince John, votre fils, baise la main de Votre Grâce. — Mowbray, l’évêque Scroop, Hastings, tous — ont subi les rigueurs de votre loi. — Il n’y a plus une épée rebelle hors du fourreau, — mais la paix porte partout son olive. — Comment ce succès a été obtenu, — Votre Altesse pourra le lire plus à loisir, — dans le rapport complet et détaillé que voici.

Il lui remet un papier.

LE ROI.

— Ô Westmoreland, tu es l’oiseau printanier — qui toujours sur la hanche de l’hiver chante — le lever du jour. Tiens, voici d’autres nouvelles.


Entre Harcourt.

HARCOURT.

— Que le ciel préserve d’ennemis Votre Majesté ! — Et quand il s’en élèvera contre vous, puissent-ils succomber — comme ceux dont je viens vous parler ! — Le comte de Northumberland, et lord Bardolphe, — à la tête d’un corps nombreux d’Anglais et d’Écossais, — ont été mis en déroute par le shériff d’Yorkshire. — Les détails et les péripéties du combat — sont, ne vous déplaise, exposés tout au long dans ces dépêches (78).

Il lui remet des papiers.

LE ROI.

— Et pourquoi faut-il que ces bonnes nouvelles me fassent mal ? — La fortune n’arrivera-t-elle jamais les deux mains pleines ? — Écrira-t-elle toujours ses plus belles paroles en sombres caractères ? — Tantôt elle donne l’appétit, mais pas d’aliment : — tel est le pauvre en santé ; tantôt elle donne le festin — et retire l’appétit : tel est le riche — qui a l’abondance et n’en jouit pas. — Je devrais me réjouir maintenant de ces heureuses nouvelles, — et maintenant ma vue se trouble, et la tête me tourne. — Oh ! venez près de moi, je me sens bien mal.

Il s’évanouit.

HUMPHREY.

— Du courage, Majesté !


CLARENCE.

Ô mon royal père !


WESTMORELAND.

— Mon souverain lord, revenez à vous, levez les yeux.


WARWICK.

— Patience, princes !… vous savez que ces attaques — sont ordinaires à Son Altesse. — Éloignez-vous de lui, donnez-lui de l’air ; il sera bientôt rétabli.


CLARENCE.

— Non, non ; il ne peut longtemps supporter ces angoisses. — Les soucis incessants et les labeurs de son esprit — ont tellement usé la cloison destinée à le retenir — que la vie la perce à jour et va s’échapper.


HUMPHREY.

— Les populations m’alarment : elles ont observé — des créatures sans père, des naissances contre nature. — Les saisons ont changé de caractère, comme si l’année — avait trouvé plusieurs mois endormis et les avait passés d’un bond.


CLARENCE.

— La rivière a éprouvé trois flux, sans reflux intermédiaire. — Et les vieilles gens, chroniques radoteuses du passé, — disent que même chose advint peu de temps avant — que notre arrière-grand-père Édouard tombât malade et mourût.


WARWICK.

— Princes, parlez plus bas, car le roi recouvre ses sens.


HUMPHREY.

— Cette apoplexie sera certainement sa fin.


LE ROI, revenant à lui.

— Soulevez-moi, je vous prie, et emmenez-moi — dans une autre pièce : doucement, je vous prie.

Ils transportent le roi dans un retrait, au fond de la scène, et le placent sur un lit.

— Qu’on ne fasse plus de bruit, mes chers amis ; — je veux bien pourtant qu’une main douce et secourable — murmure une mélodie à mon esprit fatigué.


WARWICK.

— Faites venir la musique dans la chambre voisine.


LE ROI.

— Mettez-moi la couronne sur mon oreiller, ici.


CLARENCE.

— Ses yeux se creusent, et il change beaucoup.


WARWICK.

— Moins de bruit, moins de bruit.


Entre le Prince Henry.

LE PRINCE HENRY.

Qui a vu le duc de Clarence ?


CLARENCE, les larmes aux yeux.

— Me voici, frère, accablé.


LE PRINCE HENRY.

— Comment ! de la pluie sous notre toit, et pas dehors ! Comment va le roi ?


HUMPHREY.

Excessivement mal.


LE PRINCE HENRY.

A-t-il appris les bonnes nouvelles ? — Dites-les-lui.


HUMPHREY.

— C’est en les apprenant qu’il a changé si fort.


HENRY.

S’il est malade de joie, — il se rétablira sans médecine.


WARWICK.

— Pas tant de bruit, milords… Cher prince, parlez bas. — Le roi votre père est disposé à s’endormir.


CLARENCE.

— Retirons-nous dans l’autre pièce.


WARWICK, au prince Henry.

— Votre Grâce daignera-t-elle venir avec nous ?


LE PRINCE HENRY.

— Non ; je vais m’asseoir ici et veiller près du roi.

Tous sortent, excepté le prince Henry.

— Pourquoi la couronne est-elle là, sur son oreiller, — elle, l’importune compagne de lit ? — Ô splendide perturbation ! anxiété d’or, — qui tiens les portes du sommeil toutes grandes ouvertes — à tant de nuits inquiètes !… Sire, vous dormez avec elle à présent, — mais pas aussi profondément, certes, ni aussi doucement — que celui qui, le front ceint d’un humble béguin, — ronfle toute la nuit. Ô Majesté ! — tu étreins celui qui te porte, — comme une riche armure, portée dans la chaleur du jour, — qui brûle en protégeant !… Aux portes de son haleine — voici une plume qui ne bouge pas : — s’il respirait, ce duvet léger et impondérable — remuerait forcément… Mon gracieux lord ! mon père !… — Ce sommeil est profond, en vérité ; c’est le sommeil — qui a fait divorcer tant de rois anglais — avec ce nimbe d’or. Ce que je te dois, moi, — ce sont des larmes, ce sont les accablantes afflictions du sang ; — la nature, l’amour, la tendresse filiale, — ô cher père, te paieront largement cette dette. — Ce que tu me dois, toi, c’est cette impériale couronne — qui m’échoit d’elle-même, comme à l’héritier immédiat — de ton titre et de ton sang.

Il met la couronne sur sa tête.

— La voilà mise : — que Dieu la garde ! Quand toutes les forces de l’univers seraient concentrées — en un bras géant, elles ne m’arracheraient pas — cet insigne héréditaire. Cette couronne reçue de toi, — je la laisserai aux miens, comme tu me l’as laissée.

Il sort avec la couronne.

LE ROI, s’éveillant.

— Warwick ! Glocester ! Clarence !


Rentrent Warwick et les autres.

CLARENCE.

Le roi appelle ?


WARWICK.

— Que voudrait Votre Majesté ? Comment se trouve Votre Grâce ?


LE ROI.

— Pourquoi m’avez-vous laissé seul ici, milords ?


CLARENCE.

— Mon suzerain, nous avons laissé ici le prince, mon frère, — qui a désiré s’asseoir et veiller près de vous.


LE ROI.

— Le prince de Galles ! où est-il ? que je le voie ! — Il n’est pas ici.


WARWICK.

— Cette porte est ouverte ; il est parti de ce côté.


HUMPHREY.

— Il n’a point passé par la chambre où nous nous tenions.


LE ROI.

— Où est la couronne ? Qui l’a ôtée de mon chevet ?


WARWICK.

— Quand nous nous somme retirés, mon suzerain, nous l’avons laissée ici.


LE ROI.

— Le prince l’aura prise. Allez à sa recherche. — Est-il donc si pressé qu’il prend — mon sommeil pour ma mort ? — Trouvez-le, milord de Warwick ; ramenez-le vivement.

Warwick sort.

— Ce procédé de sa part se joint à mon mal — pour hâter ma fin… Voyez, enfants, ce que vous êtes ! — Comme la nature se met vite en révolte, — dès que l’or la tente ! — Voilà donc pourquoi les pères follement vigilants — ont rompu leur sommeil par des préoccupations, leur cervelle par des soucis, — leurs os par le labour ! — Voilà donc pourquoi ils ont thésaurisé et empilé — d’impurs monceaux d’or étrangement acquis ! — Voilà pourquoi ils ont pris soin d’élever — leurs fils dans les arts et dans les exercices guerriers ! — Comme les abeilles enlevant à chaque fleur — son suc généreux, — les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, — nous rapportons notre butin à la ruche ; et, comme les abeilles, — nous sommes frappés à mort pour notre peine. Voilà l’amer déboire — que sa prévoyance vaut au père expirant.

Rentre Warwick.

— Et bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre — que la maladie, son alliée, en ait fini avec moi ?


WARWICK.

— Milord, j’ai trouvé le prince dans la chambre voisine, — son doux visage inondé de larmes sympathiques, — dans une attitude de si profonde douleur — que la tyrannie, qui ne s’abreuve que de sang, — aurait, en le voyant, lavé son glaive — avec des larmes de compassion. Il vient ici.


LE ROI.

— Mais pourquoi a-t-il pris la couronne ?

Rentre le Prince Henry.

— Ah ! le voici. Approche, Harry. — Vous, quittez la chambre : laissez-nous seuls.

Sortent tous les princes et tous les seigneurs, excepté le prince Henry.

LE PRINCE HENRY.

— Je ne croyais pas devoir vous entendre encore.


LE ROI.

— Ton désir, Harry, était le père de ta croyance. — Je tarde trop longtemps près de toi, je te fatigue. — Es-tu donc affamé de mon trône vide, — au point de vouloir à toute force revêtir mes insignes, — avant que ton heure soit mûre ? Ô jeunesse folle ! — Tu aspires à la grandeur qui doit t’écraser. — Attends un peu : la nuage de mon pouvoir, — à peine soutenu par une faible brise, — sera bien vite abattu : mon jour s’assombrit. — Tu as volé ce qui, dans quelques heures, — était à toi sans crime ; et au moment de ma mort, — tu as mis le sceau à mes prévisions. — Ta vie m’a prouvé que tu ne m’aimais pas, — et tu as voulu que, mourant, j’en eusse la certitude. — Tu recelais dans ta pensée mille poignards — que tu as aiguisés sur ton cœur de pierre — pour en frapper la dernière demi-heure de ma vie. — Eh quoi ! tu ne peux pas me tolérer une demi-heure ! — Pars donc, et va toi-même creuser ma tombe ! — Commande aux cloches joyeuses de sonner à ton oreille, — non pour ma mort, mais pour ton couronnement ! — Que toutes les larmes qui devaient arroser mon cercueil — jaillissent en onction sainte sur ta tête ! — Confonds-moi sur-le-champ avec la poussière de l’oubli, et donne aux vers ce qui t’a donné l’être. — Chasse mes officiers, casse mes décrets ; — car maintenant le moment est venu de rire de l’ordre. — Henry V est couronné. Debout, la folie ! — À bas la grandeur royale ! Vous tous, sages conseillers, arrière ! — Et maintenant affluez à la cour d’Angleterre, — singes de fainéantise, accourus de tous les pays ! — Maintenant, pays voisins, purgez-vous de votre écume. — Avez-vous quelque ruffian qui jure, boive, danse, — fasse ripaille la nuit, vole, assassiné et commette — les plus vieux forfaits de la façon la plus neuve ? — Soyez heureux, il ne vous troublera plus. — L’Angleterre va d’une double dorure couvrir sa triple ordure ! — L’Angleterre va lui donner mandat, honneurs, puissance ! — Car le cinquième Henry arrache à la licence domptée — la muselière de la répression, et la chienne sauvage — va plonger sa dent dans la chair de l’innocent. — Ô mon pauvre royaume, malade des déchirements civils ! — Si mon gouvernement n’a pu te préserver du désordre, — que deviendras-tu, quand le désordre sera ton gouvernement ! — Oh ! tu redeviendras un désert, — peuplé par les loups, tes anciens habitants !


LE PRINCE HENRY, s’agenouillant.

— Oh ! pardonnez-moi, mon suzerain ! si les pleurs — n’avaient opposé à ma parole leur humide obstacle, — j’aurais prévenu ces reproches amers et pénétrants, — avant que votre douleur eût parlé, avant qu’elle se fût ainsi emportée devant moi… Voici votre couronne ; — et puisse Celui qui porte la couronne éternelle — vous conserver longtemps celle-ci ! Si je l’aime — autrement que comme l’emblème de votre honneur et de votre renom, — puissé-je ne jamais me relever de cette humble posture — que mon âme intimement loyale et respectueuse — me commande comme l’hommage extérieur de sa soumission ! — Dieu sait, quand je suis entré ici — et que j’ai trouvé Votre Majesté sans souffle apparent, — quel froid mortel a saisi mon cœur ! Si je dissimule, — oh ! puissé-je mourir dans mon égarement actuel, — sans avoir le temps de montrer au monde incrédule — le noble changement que je méditais ! — M’étant approché pour vous regarder, vous croyant mort, — presque mort moi-même, sire, de l’idée que vous l’étiez, — je me suis adressé à la couronne, comme si elle pouvait comprendre, — et je l’ai ainsi apostrophée : Les soucis, à toi attachés, ont épuisé la personne de mon père, — Aussi, tu as beau être du meilleur or ; tu es de l’or le plus mauvais. — Quoique d’un moindre carat, bien plus précieux est l’orqui, devenu une médecine potable, préserve la vie ! — Car toi, toute splendide, tout honorée, toute renommée que tu es, — tu dévores qui te prend ! C’est ainsi, mon très-royal suzerain, — qu’en accusant la couronne, je l’ai mise sur ma tête, — pour m’essayer avec elle, comme avec un ennemi — qui aurait sous mes yeux assassiné mon père : — querelle de loyal héritier. — Mais si son contact a empoisonné mon cœur de joie, — ou enflé mon âme d’un excès d’orgueil, — si un esprit de rébellion ou de vanité — m’a fait accueillir la puissante couronne — avec un ambitieux empressement, — que Dieu l’éloigné à jamais de ma tête — et fasse de moi le plus misérable des vassaux — qui s’agenouillent devant elle avec une respectueuse terreur !


LE ROI.

Ô mon fils, — c’est le ciel qui t’a inspiré l’idée de la prendre, — pour que tu pusses mieux gagner l’affection de ton père, — en t’excusant avec tant de sagesse (79) ! — Approche, Harry, assieds-toi près de mon lit, — et écoute mes conseils, les derniers, je crois, — que jamais je murmurerai. Dieu sait, mon fils, — par quels sentiers, par quelles voies indirectes et tortueuses — j’ai atteint cette couronne ; et je sais bien moi-même — avec quelle peine elle s’est fixée sur ma tête ; — sur la tienne elle descendra plus paisible, — plus respectée, plus affermie ; — car le stigmate de son acquisition va disparaître — avec moi dans la terre. Elle n’apparaissait sur moi — que comme un insigne arraché d’une main violente ; — et j’étais entouré de vivants qui me rappelaient hautement — que je la devais à leur concours. — De là des querelles quotidiennes, et les sanglants — déchirements d’une paix illusoire ! Toutes ces menaces insolentes, — tu as vu avec quel risque je les ai bravées ; — car mon règne n’a été que la mise en scène — de ce débat. Mais maintenant ma mort — change la situation. Ce qui en moi était une acquisition équivoque — te revient par une voie plus droite : — car tu obtiens le diadème par succession. — Pourtant, bien que tu sois plus solidement établi que je ne pouvais l’être, — tu n’es pas encore assez affermi en présence de tant de griefs encore vivaces. — Tous mes amis, dont tu dois faire tes amis, — n’ont perdu que depuis peu leurs griffes et leurs dents. — Élevé primitivement par leur terrible assistance, — j’ai dû craindre d’être renversé — par leur pouvoir ; pour prévenir ce danger, — j’ai anéanti les uns, et j’avais le projet — de mener les autres à la Terre-Sainte, — de peur que le repos et l’inaction ne leur permissent d’examiner — de trop près mon autorité. Aussi, mon Harry, — aie pour politique d’occuper ces esprits remuants — dans des guerres étrangères, en sorte que leur activité, exercée loin d’ici, — puisse effacer le souvenir de ces premiers jours. — Je voudrais t’en dire davantage ; mais ma poitrine est tellement épuisée — que je n’ai plus la force de parler. — Oh ! puisse Dieu me pardonner la manière dont j’ai acquis la couronne, — et permettre que tu la possèdes en paix !


LE PRINCE HENRY.

Mon gracieux seigneur, — vous l’avez gagnée, portée, gardée, et vous me la donnez ; — elle est donc bien légitimement en ma possession ; — et c’est avec une rare énergie que je — la défendrai contre l’univers entier (80).


Entrent le Prince John de Lancastre, Warwick et d’autres lords.

LE ROI.

— Voyez, voyez, voici mon fils John de Lancastre.


LE PRINCE JOHN.

— Santé, paix et bonheur à mon royal père !


LE ROI.

— Tu m’apportes le bonheur et la paix, mon fils John ; — mais la santé, hélas ! s’est envolée sur ses jeunes ailes — de ce tronc desséché et flétri ; tu le vois, — ma tâche mortelle touche à sa fin. — Où est milord de Warwick ?


LE PRINCE HENRY.

Milord de Warwick !


LE ROI.

— L’appartement oîi je me suis évanoui pour la première fois — a-t-il un nom particulier ?


WARWICK.

— On l’appelle Jérusalem, mon noble lord.


LE ROI.

— Dieu soit loué ! c’est là que ma vie doit finir. — On m’a prédit, il y a bien des années, — que je ne mourrais qu’à Jérusalem ; — je crus par erreur que ce serait dans la Terre-Sainte. — Mais portez-moi dans cette chambre ; je veux y reposer. — Voilà la Jérusalem où mourra Henry !

Ils sortent (81)

Scène XIV.


[La maison de Shallow dans le Glocestershire.]


Entrent Shallow, Falstaff, Bardolphe et le Page.

SHALLOW.

Palsembleu, messire, vous ne vous en irez pas ce soir.

Appelant.

Holà, Davy !… viendras-tu ?


FALSTAFF.

Il faut que vous m’excusiez, maître Robert Shallow.


SHALLOW.

Je ne vous excuserai point ; vous ne serez point excusé ; les excuses ne seront point admises ; il n’y à point d’excuse qui tienne ; vous ne serez point excusé… Eh bien ! Davy !


Entre Davy.

DAVY.

Voilà, monsieur.


SHALLOW.

Davy, Davy, Davy… voyons, Davy, voyons, Davy, voyons… Oui, c’est ça ! William, le cuisinier ! dis-lui de venir ici… Sir John, vous ne serez point excusé.


DAVY.

Ah ! monsieur, que je vous dise : ces mandats-là ne peuvent pas être exécutés ; et encore une chose, monsieur ! sèmerons-nous le grand courtil en froment ?


SHALLOW.

En froment rouge, Davy… Mais quant à William, le cuisinier… Est-ce qu’il n’y a pas de pigeonneaux ?


DAVY.

Oui, monsieur… Maintenant voici la note du forgeron, pour ferrement de chevaux et socs de charrue.


SHALLOW.

Qu’elle soit examinée et payée… Sir John, vous ne serez point excusé.


DAVY.

Monsieur, il faut absolument un cercle neuf au baquet… Et puis, monsieur, avez-vous l’intention de retenir quelque chose sur les gages de Guillaume pour le sac qu’il a perdu l’autre jour à la foire de Hinckley ?


SHALLOW.

Il en répondra… Des pigeons, Davy, une couple de poulardes à courte patte, une pièce de mouton, et quelques gentils petits rogatons mignons. Dis ça à William, le cuisinier.


DAVY.

Est-ce que l’homme de guerre restera ici toute la nuit, monsieur ?


SHALLOW.

Oui, Davy. Je veux le bien traiter. Un ami à la cour vaut mieux qu’un penny dans la bourse. Traite bien ses gens, Davy ; car ce sont des chenapans fieffés, et qui pourraient mordre.


DAVY.

Pas plus cependant qu’ils ne sont mordus eux-mêmes ; car ils ont du linge prodigieusement sale.


SHALLOW.

Bien trouvé, Davy. À ton affaire, Davy.


DAVY.

Je vous prierai, monsieur, d’appuyer William Visor de Wincot contre Clément Perkes du coteau.


SHALLOW.

Il y a bien des plaintes, Davy, contre ce Visor ; ce Visor est un fieffé coquin, à ma connaissance.


DAVY.

J’accorde à Votre Honneur que c’est un coquin, monsieur ; mais cependant, à Dieu ne plaise, monsieur, qu’un coquin ne puisse trouver appui, à la requête d’un ami. Un honnête homme, monsieur, est en état de se défendre ; un coquin, non. J’ai fidèlement servi Votre Honneur, monsieur, depuis huit ans ; et, si je ne puis, une fois ou deux par quartier, faire prévaloir un coquin sur un honnête homme, je n’ai qu’un bien faible crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est mon honnête ami, monsieur ; aussi, je supplie Votre Seigneurie de le favoriser.


SHALLOW.

Allons, c’est bon ; il ne lui arrivera pas de mal… À ta besogne, Davy.

Davy sort.

Où êtes-vous, sir John ? Allons, allons, allons, débottez-vous… Donnez-moi la main, maître Bardolphe.


BARDOLPHE.

Je suis heureux de voir Votre Honneur.


SHALLOW.

Je te remercie de tout mon cœur, aimable maître Bardolphe.

Au page.

Et toi aussi, sois le bienvenu, mon grand gaillard… Venez, sir John.


FALSTAFF.

Je vous suis, mon bon maître Robert Shallow.

Shallow sort.

Bardolphe, veille à nos chevaux.

Bardolphe et le page sortent.

Si j’étais scié en quantité de morceaux, je ferais quatre douzaines de bâtons d’ermite barbu comme maître Shallow. C’est une chose merveilleuse de voir la parfaite cohésion qui existe entre l’esprit de ses gens et le sien. Eux, à force de l’observer, ont pris des allures de juge benêt ; lui, à force de converser avec eux, a pris la tournure d’un valet de juge. Leurs esprits sont si étroitement mariés par une mutuelle association qu’ils marchent tous de concert, comme autant d’oies sauvages. Si je voulais obtenir quelque chose de maître Shallow, je flatterais ses gens, avec la conviction qu’ils ne font qu’un avec leur maître ; si je voulais obtenir quelque chose de ses gens, je caresserais maître Shallow, avec l’idée que nul homme n’a plus d’empire sur ses serviteurs. Il est certain que l’esprit et l’ineptie sont contagieux et s’attrapent comme des maladies ; par conséquent, que les gens prennent garde à la compagnie qu’ils fréquentent. En prenant ce Shallow pour thème, j’ai de quoi faire rire continuellement le prince Henry pendant la durée de six modes, c’est-à-dire pendant le cours de quatre sessions ou de deux actions pour dettes, et il rira sans vacations. Oh ! c’est énorme, l’effet que produit un mensonge, renforcé d’un léger jurement, ou une plaisanterie, dite d’un air grave, sur un gaillard qui n’a jamais eu de douleurs dans les épaules ! Oh ! vous le verrez rire jusqu’à ce que sa figure soit comme un manteau mouillé, mis de travers.


SHALLOW, appelant de l’intérieur.

Sir John !


FALSTAFF.

Je viens, maître Shallow ; je viens, maître Shallow.

Il sort.

Scène XV.


[Le palais de Westminster.]


Entrent Warwick et le lord Grand juge.

WARWICK.

— Eh bien, milord grand juge, où allez-vous ?


LE GRAND JUGE.

— Comment est le roi ?


WARWICK.

— Excessivement bien ; toutes ses anxiétés sont finies.


LE GRAND JUGE.

— Il n’est pas mort, j’espère !


WARWICK.

Il a parcouru le chemin de la nature, — et pour nous il ne vit plus.


LE GRAND JUGE.

— Je voudrais que Sa Majesté m’eût emmené avec elle. — Les services que je lui ai loyalement rendus de son vivant — me laissent exposé à toutes les persécutions.


WARWICK.

— En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.


LE GRAND JUGE.

— Je le sais : aussi suis-je armé déjà — pour faire face aux conditions du moment, — qui ne peuvent être plus terribles pour moi — que mon imagination ne se les représente.


Entrent le Prince John, le Prince Humphrey, Clarence, Westmoreland et autres.

WARWICK.

— Voici venir les enfants accablés du défunt Henry. — Oh ! si le Henry vivant avait seulement les qualités — du moins vertueux de ces trois gentilshommes ! — Combien de nobles alors conserveraient leurs places, — qui doivent baisser pavillon devant des caractères de la plus vile espèce !


LE GRAND JUGE.

— Hélas ! je crains que tout ne soit bouleversé.


LE PRINCE JOHN.

— Bonjour, cousin Warwick, bonjour.


LE PRINCE HUMPHREY ET CLARENCE.

Bonjour, cousin.


LE PRINCE JOHN.

— Nous nous abordons comme des gens qui ont oublié la parole.


WARWCK.

— Nous nous en souvenons ; mais notre thème — est trop triste pour admettre de longs discours.


LE PRINCE JOHN.

— Allons, que la paix soit avec celui qui nous a faits tristes !


LE GRAND JUGE.

— Que la paix soit avec nous et nous préserve d’être plus tristes encore !


LE PRINCE HUMPHREY.

— Oh ! mon cher lord, vous avez vraiment perdu un ami ; — et j’oserais jurer que cette figure de désespoir — n’est pas empruntée : c’est bien sûrement la vôtre.


LE PRINCE JOHN.

— Bien que nul ne soit sûr des grâces qui lui sont réservées, — c’est vous qui avez à attendre le plus froid accueil. — Cela ajoute à mon chagrin ; plût à Dieu qu’il en fût autrement !


CLARENCE.

— Il vous faudra maintenant bien traiter sir John Falstaff, — et nager ainsi contre le courant de votre caractère.


LE GRAND JUGE.

— Chers princes, ce que j’ai fait, je l’ai fait en tout honneur, — guidé par l’impartiale direction de ma conscience ; — et vous ne me verrez jamais mendier — une rémission par de misérables avances ; — si la loyauté et la plus droite innocence ne me protègent pas, — j’irai retrouver mon maître, le roi mort, — et je lui dirai qui m’a envoyé le rejoindre.


WARWICK.

Voici venir le prince.


Entre le Roi Henry V.

LE GRAND JUGE.

— Bonjour ! et que Dieu garde Votre Majesté !


LE ROI.

— Cette parure neuve et splendide, la majesté, — ne m’est pas aussi commode que vous le croyez. — Frères, vous mêlez quelque crainte à votre tristesse ; — c’est ici la cour d’Angleterre, et non de Turquie ; — ce n’est pas un Amurat qui succède à un Amurat ; — c’est Henry qui succède à Henry. Pourtant, soyez tristes, mes bons frères ; — car, à vrai dire, cela vous sied bien ; — vous portez si royalement le deuil — que je prétends en consacrer profondément la mode, — et le porter dans mon cœur. Soyez donc tristes ; — mais n’admettez cette tristesse, chers frères, — que comme un fardeau pesant également sur nous tous. — Quant à moi, par le ciel, je vous assure — que je serai à la fois votre père et votre frère. — Entourez-moi seulement de votre amour, je vous entourerai de ma sollicitude. — Oui, pleurez le Henry mort, et je le pleurerai aussi ; — mais il est un Henry vivant qui convertira ces larmes — en autant d’heures d’allégresse.


LES TROIS PRINCES.

— Nous n’espérons pas moins de Votre Majesté.


LE ROI.

— Vous me regardez tous étrangement.

Au grand juge.

Et vous surtout. — Vous êtes, je crois, convaincu que je ne vous aime pas.


LE GRAND JUGE.

— Je suis convaincu, si justice m’est rendue, — que Votre Majesté n’a aucun motif légitime de me haïr.


LE ROI.

Non ? — Comment un prince, appelé à de si hautes destinées, oublierait-il — les hautes indignités que vous m’avez fait subir ? — Quoi ! réprimander, censurer, et envoyer brusquement en prison — l’héritier présomptif de l’Angleterre ! Était-ce tout simple ? — Cela peut-il être lavé dans le Léthé, et oublié ?


LE GRAND JUGE.

— Je remplaçais alors la personne de votre père ; l’image de son pouvoir résidait en moi. — Alors que, dans l’administration de sa justice, — j’étais chargé de l’intérêt public, — il a plu à Votre Altesse d’oublier ma dignité, — la majesté de la loi, l’empire de la justice, — l’image du roi que je représentais, — et vous m’avez frappé sur mon siège même de juge. — Devant cette offense commise envers votre père, — j’ai fait hardiment usage de mon autorité, — et je vous ai mis aux arrêts. Si l’acte était blâmable, — résignez-vous, maintenant que vous portez le diadème, — à voir un fils mettre vos décrets à néant, — arracher la justice de votre auguste tribunal, donner le croc-en-jambe à la loi, et émousser le glaive — qui garde la paix et la sûreté de votre personne, que dis-je ! conspuer votre royale image, — et bafouer vos actes dans un second vous-même. — Interrogez votre royale pensée, mettez-vous dans cette situation ; — soyez le père et supposez-vous ce fils ; — écoutez l’outrage fait à votre propre dignité ; — voyez vos plus redoutables lois bravées avec une telle outrecuidance ; — figurez-vous vous-même ainsi dédaigné par votre fils ; — et imaginez-moi alors, moi juge, prenant votre parti — et, de par votre autorité, réduisant dignement votre fils au silence. — Après ce froid examen, jugez-moi, — et, comme vous êtes roi, déclarez, à ce titre, — ce que j’ai fait qui ne convînt pas à ma dignité, — à ma personne et à la souveraineté de mon prince.


LE ROI.

— Vous avez raison, juge, et vous pesez fort bien les choses. — Donc continuez toujours de tenir la balance et le glaive ; et je souhaite que, sans cesse comblé de nouveaux honneurs, — vous viviez assez pour voir un fils de moi — vous offenser et vous obéir comme je l’ai fait. — Puissé-je vivre ainsi pour répéter les paroles de mon père : — Bienheureux suis-je d’avoir un serviteur assez hardi — pour oser exercer la justice sur mon propre fils ; — et bienheureux suis-je également d’avoir un fils — qui livre ainsi sa grandeurau bras de la justice !… Vous m’avez mis aux arrêts ; — c’est pourquoi je mets à votre main — le glaive sans tache que vous êtes habitué à porter, — en vous recommandant d’en user — avec la même justice intrépide et impartiale — dont vous avez fait preuve à mon égard. Voici ma main ; — vous serez comme le père de ma jeunesse ; — ma voix proférera ce que vous soufflerez à mon oreille ; — et je plierai humblement mes volontés — aux sages directions de votre expérience. — Et vous tous, princes, croyez-moi, je vous en conjure. — Mon père a emporté mes folies dans sa tombe, — car c’est dans sa fosse que sont ensevelies mes affections premières ; — et moi, je survis gravement avec son esprit, — pour bafouer les calculs de l’univers, — pour frustrer toutes les prédictions, et pour raturer — la sentence vermoulue qui m’a stigmatisé — sur des apparences ! Chez moi le flot du sang — a jusqu’ici vainement coulé en extravagance ; — maintenant il se détourne et reflue vers la mer, — où il va se confondre avec l’empire des ondes — et couler désormais dans le calme de la majesté. — Convoquons maintenant notre haute cour du parlement ; — et choisissons si bien les membres de notre conseil — que le grand corps de notre État puisse marcher — de pair avec la nation la mieux gouvernée, — et que la paix ou la guerre, ou toutes deux à la fois, — soient pour nous comme des connaissances familières.

Au grand juge.

— Et en tout cela, mon père, vous me prêterez votre concours suprême. — Après notre couronnement, nous réunirons, — comme je l’ai déjà déclaré, tous nos États ; — et, si Dieu souscrit à mes bonnes intentions, — nul prince, nul pair n’aura sujet de souhaiter — que le ciel abrège d’un seul jour la vie fortunée de Harry !

Ils sortent.

Scène XVI.


[Le Glocestershire. Le jardin de Shallow au crépuscule.]


Entrent Falstaff, Shallow, Silence, Bardolphe, le Page et Davy.

SHALLOW.

Allons, vous verrez mon verger ; et sous une tonnelle nous mangerons une reinette de l’an dernier, que j’ai greffée moi-même, avec un plat d’anis et n’importe quoi… Venez, cousin Silence ; et ensuite au lit !


FALSTAFF.

Pardieu, vous avez là une belle et riche habitation.


SHALLOW.

Misérable, misérable, misérable. Tous gueux ! tous gueux, sir John !… Dame, l’air est bon !… Sers, Davy ; sers Davy ; bien Davy.


FALSTAFF.

Ce Davy vous sert à bien des usages ; il est votre domestique et votre fermier.


SHALLOW.

C’est un bon varlet, un bon varlet, un fort bon varlet, sir John… Par la messe, j’ai bu trop de Xérès à souper… Un bon varlet ! Maintenant asseyez-vous, maintenant asseyez-vous… Venez, cousin.

Falslaff, Shallow et Silence s’attablent.

SILENCE.

Ah ! ma foi ! nous ne ferons, comme on dit…

Il chante.

… Que manger et faire bonne chère,
Et remercier le ciel de la joyeuse année ;
Quand la chair est pour rien et la femelle chère,
Et que les libertins rôdent par-ci par-là.
Gai, gai !
Et pour toujours, gai ! gai !


FALSTAFF.

Voilà un joyeux caractère ! Cher maître Shallow, je vais porter votre santé pour ça.


SHALLOW.

Donne du vin à maître Bardoiphe, Davy.


DAVY, à Bardolphe.

Suave monsieur, asseyez-vous.

Il fait asseoir Bardolphe et le page à une autre table.

Je suis à vous tout à l’heure ; très-suave, monsieur, asseyez-vous… Maître page, bon maître page, asseyez-vous : grand bien vous fasse ! Ce qui vous manque en manger, nous l’aurons en boire. Il faut nous excuser. Le cœur est tout.


SHALLOW.

Soyez gai, maître Bardolphe ; et vous, là, mon petit soldat, soyez gai.


SILENCE, chantant.

Soyons gais, soyons gais ! ma femme est comme une autre ;
Les femmes sont des coquines, toutes, petites et grandes.
La salle est en gaîté, quand toutes les barbes sont en branle.
Et bienvenus soient les joyeux jours gras !
Soyons gais, soyons gais ! etc.


FALSTAFF.

Je n’aurais pas cru que maître Shallow fût un homme de telle humeur.


SILENCE.

Qui ? moi ! j’ai été en goguettes plus d’une fois déjà.


Rentre Davy.

DAVY, mettant un plat devant Bardolphe.

Voici un plat de rambour pour vous !


SHALLOW.

Davy !


DAVY.

Votre Honneur ?

À Bardolphe.

Je suis à vous tout à l’heure.

À Shallow.

Une coupe de vin, monsieur ?


SILENCE, chantant.

Une coupe de vin, pétillant et fin,
Et je bois à mon amante.
Un cœur joyeux vit longtemps, hé !


FALSTAFF.

Bien dit, maître Silence.


SILENCE, fredonnant.

Et soyons gais ! Voici venir
Le doux moment de la nuit.


FALSTAFF, buvant.

Santé et longévité à vous, maître Silence !


SILENCE, chantant.

Remplissez la coupe, et passez-la-moi !
Je vous fais raison à un mille de profondeur.


SHALLOW.

Honnête Bardolphe, tu es le bienvenu. Si tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes pas, honni sois-tu !

Au page.

Bienvenu, mon petit fripon mignon ; bienvenu, toi aussi, ma foi… Je bois à maître Bardolphe et à tous les cavalleros de Londres.


DAVY.

J’espère voir Londres une fois avant de mourir.


BARDOLPHE.

Si je puis vous voir là, Davy…


SHALLOW.

Par la messe, vous boirez chope ensemble… Hein ! n’est-ce pas, maître Bardolphe ?


BARDOLPHE.

Oui, monsieur, dans un pot de quatre pintes.


SHALLOW.

Merci !… le maraud se collera à toi, je puis te l’assurer : il tiendra ferme ; il est de bonne race.


BARDOLPHE.

Et moi, je me collerai à lui, monsieur,


SHALLOW.

Eh ! voilà parler comme un roi. Ne vous privez de rien, soyez gais.

On frappe.

Vois qui est à la porte, là… Holà ! qui frappe ?

Davy sort.

FALSTAFF, à Silence qui avale une rasade.

Oui-dà, vous m’avez fait raison.


SILENCE, chantant.

Fais-moi raison,
Et arme-moi chevalier.
Samingo !

N’est-ce pas ça ?


FALSTAFF.

C’est ça.


SILENCE.

C’est ça ? Avouez donc qu’un vieux homme est encore bon à quelque chose.


Rentre Davy.

DAVY.

N’en déplaise à Votre Honneur, c’est un Pistolet qui arrive de la cour avec des nouvelles.


FALSTAFF.

De la cour ? qu’il entre !

Entre Pistolet.

Eh bien, Pistolet ?


PISTOLET.

Dieu vous garde, sir John !


FALSTAFF.

Quel vent vous a soufflé ici, Pistolet ?


PISTOLET.

Ce n’est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon à personne… Suave chevalier, tu es maintenant un des plus grands personnages du royaume.


SILENCE.

Par Notre-Dame, je le crois ; après le bonhomme Pouf de Barson cependant !


PISTOLET.

Pouf ! — Au diable ton Pouf, lâche et vil mécréant ! — Sir John, je suis ton Pistolet et ton ami ; — j’ai galopé jusqu’ici à bride abattue ; — et je t’apporte les informations les plus fortunées et les plus joyeuses, — des événements d’or, des nouvelles du plus grand prix ! —


FALSTAFF.

Je t’en prie, énonce-les comme un être de ce monde.


PISTOLET.

— Foutra pour ce monde et ses vils mondains ! — Je parle de l’Afrique et des joies de l’âge d’or.


FALSTAFF, déclamant.

Ô vil chevalier assyrien, quelles sont tes nouvelles ?
Que le roi Cophétua sache la vérité.


SILENCE, chantant.

Et Robin Hood, Écarlate, et Jehan.


PISTOLET.

— Est-ce à des chiens de basse-cour de répliquer aux enfants de l’Hélicon ? — Se moquera-t-on ainsi de la bonne nouvelle ? — Alors, Pistolet, fourre ta tête dans le giron des Furies ! —


SHALLOW.

Honnête gentilhomme, je ne comprends rien à vos manières.


PISTOLET.

Eh bien, déplore-le.


SHALLOW.

Pardon, monsieur. Si vous arrivez, monsieur, avec des nouvelles de la cour, je crois qu’il n’y a que deux partis à prendre : ou les énoncer ou les taire. Monsieur, j’exerce, de par le roi, quelque autorité.


PISTOLET.

— De par quel roi, besoigneux ? Parle ou meurs.


SHALLOW.

— De par le roi Henry.


PISTOLET.

Henry Quatre ? ou Cinq ?


SHALLOW.

— Henry Quatre.


PISTOLET.

Foutra pour ton office ! — Sir John, ton tendre agnelet est maintenant roi ; — Henry Cinq est l’homme. Je dis la vérité. — Si Pistolet ment, fais-moi la figue, — comme à un vantard espagnol.


FALSTAFF.

Quoi ! le vieux roi est mort !


PISTOLET.

— Comme un clou dans une porte. Les choses que je dis sont exactes. —


FALSTAFF.

En route, Bardolphe ! selle mon cheval. Maître Robert Shallow, choisis l’office que tu voudras dans le pays, il est à toi. Pistolet, je veux que tu aies double charge de dignités.


BARDOLPHE.

Ô joyeux jour ! je ne donnerais pas ma fortune pour un brevet de chevalier.


PISTOLET.

Hein ? J’apporte de bonnes nouvelles ?


FALSTAFF.

Portez maître Silence au lit !… Maître Shallow, milord Shallow, sois ce que tu voudras, moi, je suis l’intendant de la fortune. Mets tes bottes ; nous chevaucherons toute la nuit… Ô suave Pistolet !… En route, Bardolphe.

Sort Bardolphe.

Viens, Pistolet, dis-m’en davantage ; et en outre, imagine ce qui peut te convenir… Bottez-vous, bottez-vous, maître Shallow ; je sais que le jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du premier venu ; les lois d’Angleterre sont à mon commandement. Heureux ceux qui ont été mes amis, et malheur aux lord grand juge !


PISTOLET.

— Et que de vils vautours lui dévorent les poumons ! — Où est la vie, dit-on que je menais naguère ? — Eh bien, la voici. Bienvenus ces beaux jours !

Ils sortent.

Scène XVII.


[Londres. Une rue.]


Entrent des Sergents, traînant l’hôtesse Quickly et Dorothée Troue-Drap (82).

L’HÔTESSE.

Non, coquin fieffé ! Quand je devrais mourir, je voudrais te voir pendu. Tu m’as disloqué l’épaule.


PREMIER SERGENT.

Les constables me l’ont remise ; et elle goûtera du fouet, je le lui garantis. Il y a eu dernièrement un ou deux hommes tués à cause d’elle.


DOROTHÉE.

Vous mentez, hallebardier escroc ! Allons donc ! je vais te dire, maudit chenapan à visage de tripe, si l’enfant que je porte à présent vient avant terme, tu aurais mieux fait de frapper ta mère, manant à face de papier.


L’HÔTESSE.

Ah ! Seigneur ! si sir John était ici ! il aurait fait de ceci une affaire sanglante pour quelqu’un ! Mais je prie Dieu que le fruit de ses entrailles vienne avant terme !


PREMIER SERGENT.

Si ça arrive, vous lui remettrez une douzaine de coussins ; elle n’en a que onze maintenant. Allons, je vous somme toutes deux de venir avec moi ; car l’homme que vous avez battu, Pistolet et vous, est mort.


DOROTHÉE.

Je vais te dire, l’homme maigre à figure de bassinoire ! Je vous ferai fustiger solidement pour votre peine, ignoble mouche bleue, sale tourmenteur étique ! Si je ne vous fais pas fustiger, j’abjure le cotillon court.


PREMIER SERGENT.

Allons, allons, chevalier errant femelle, en marche.


L’HÔTESSE.

Oh ! que le droit écrase ainsi la force !… Voilà ! Après la souffrance le bien-être !


DOROTHÉE.

Allons, chenapan, allons ; menez-moi au juge.


L’HÔTESSE.

Oui, venez, limier affamé.


DOROTHÉE.

Bonhomme spectre ! bonhomme ossement !


L’HÔTESSE.

Squelette !


DOROTHÉE.

Va donc, être maigre ; va donc, efflanqué !


PREMIER SERGENT.

Fort bien.

Ils sortent.

Scène XVIII.


[Une place près de l’abbaye de Westminster.]


Deux Grooms entrent et couvrent le pavé de nattes.

PREMIER GROOM.

Encore des nattes ! encore des nattes !


DEUXIÈME GROOM.

Les trompettes ont sonné deux fois.


PREMIER GROOM.

Il sera deux heures avant qu’on revienne du couronnement… Dépêchons, dépêchons !

Les grooms sortent.


Entrent Falstaff, Shallow, Pistolet, Bardolphe et le Page.

FALSTAFF.

Tenez-vous ici, près de moi, maître Robert Shallow ; je vais vous faire distinguer par le roi. Je le regarderai du coin de l’œil, quand il passera ; et vous verrez la mine qu’il me fera.


PISTOLET.

Dieu bénisse tes poumons, bon chevalier !


FALSTAFF.

Viens ici, Pistolet ; tiens-toi derrière moi.

À Shallow.

Oh ! si j’avais eu le temps de faire faire des livrées neuves, j’y aurais dépensé les mille livres que je vous ai empruntées. Mais n’importe ; ce pauvre appareil vaut mieux ; il prouve le zèle que j’ai mis à le voir.


SHALLOW.

En effet.


FALSTAFF.

Il montre la ferveur de mon affection.


SHALLOW.

En effet.


FALSTAFF.

Ma dévotion.


SHALLOW.

En effet, en effet, en effet.


FALSTAFF.

J’ai l’air d’avoir chevauché nuit et jour, sans délibérer, sans réfléchir, sans avoir pris le temps de me changer.


SHALLOW.

C’est bien certain.


FALSTAFF.

Et me voici, souillé par le voyage, tout suant du désir de le voir ; ne songeant qu’à cela, mettant en oubli toute autre considération, comme si je n’avais au monde qu’une chose à faire, le voir !


PISTOLET.

Semper idem ; absque hoc nihil est ! C’est parfait.


SHALLOW.

Oui, vraiment.


PISTOLET.

— Mon chevalier, je vais enflammer ton noble foie, — et te mettre en rage. — Ta Dorothée, l’Hélène de tes nobles pensées, — est dans un vil cachot, dans une infecte prison, — où elle a été traînée par les mains les plus roturières et les plus sales. — Évoque de son antre d’ébène le serpent vengeur de la farouche Alecto ; — car Dorothée est coffrée ! Pistolet ne dit que la vérité.


FALSTAFF.

Je la délivrerai.

Acclamations et fanfares.

PISTOLET.

— Voilà les rugissements de la mer et les sons éclatants de la trompette. —


Entrent le Roi et son cortège dans lequel on distingue le Grand Juge.

FALSTAFF.

Dieu protège Ta Grâce, roi Hal ! mon auguste Hal !


PISTOLET.

Les cieux te gardent et te préservent, très-royal rejeton de la gloire !


FALSTAFF.

Dieu te protège, mon doux enfant !


LE ROI, désignant Falstaff.

— Milord grand juge, parlez à cet insolent.


LE GRAND JUGE, à Falstaff.

— Avez-vous votre raison ? Savez-vous ce que vous dites ?


FALSTAFF.

— Mon roi ! mon Jupiter ! c’est à toi que je parle, mon cœur !


LE ROI.

— Je ne te connais pas, vieux homme. Mets-toi à tes prières ! — Que les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon ! — j’ai longtemps vu en rêve un homme de cette espèce, — aussi gonflé d’orgie, aussi vieux et aussi profane. — Mais, étant réveillé, je méprise mon rêve. — Tâche désormais d’avoir moins de ventre et plus de vertu ; — renonce à la gourmandise ; sache que la tombe s’ouvre — pour toi trois fois plus large que pour les autres hommes. — Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon. — Ne t’imagine pas que je sois ce que j’étais. — Car, Dieu le sait et le monde s’en apercevra, — j’ai rejeté de moi l’ancien homme, — et je rejetterai ainsi ceux qui furent mes compagnons. — Quand tu entendras dire que je suis encore ce que j’ai été, — rejoins-moi, et tu seras ce que tu étais, — le tuteur et le pourvoyeur de mes dérèglements. — Jusque-là, je te bannis sous peine de mort, — comme j’ai banni le reste de mes corrupteurs, — et je te défends de résider à moins de dix milles de notre personne. — Quant aux moyens d’existence, je les fournirai, — afin que le manque de ressources ne vous force pas au mal ; — et si nous apprenons que vous vous êtes réformés, — alors, dans la mesure de votre capacité et de votre mérite, — nous vous donnerons de l’emploi.

Au grand juge.

Chargez-vous, milord, — de faire exécuter ponctuellement nos ordres. — En avant !

Sortent le Roi et son cortège.

FALSTAFF.

Maître Shallow, je vous dois mille livres.


SHALLOW.

Oui, diantre, sir John ; et je vous supplie de me les laisser remporter chez moi.


FALSTAFF.

Ça ne se peut guère, maître Shallow. Ne vous chagrinez point de ceci ; il m’enverra chercher en particulier ; voyez-vous, il doit feindre ainsi en public. N’ayez pas d’inquiétude sur votre avancement ; je suis toujours homme à faire de vous un gros personnage.


SHALLOW.

Je ne vois pas comment, à moins que vous ne me donniez votre pourpoint et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en conjure, bon sir John, sur les mille, rendez-m’en cinq cents !


FALSTAFF.

Monsieur, je tiendrai ma parole : ce que vous avez vu n’est qu’une couleur.


SHALLOW.

Une couleur, sir John, avec laquelle, j’en ai peur, vous serez éteint et teint.


FALSTAFF.

Ne vous inquiétez pas des couleurs ; venez dîner avec moi. Allons, lieutenant Pistolet ; allons, Bardolphe. Je serai mandé ce soir de bonne heure.


Rentrent le Prince John, le Grand Juge, des officiers de justice.

LE GRAND JUGE.

— Allez, conduisez sir John Falstaff à la prison de Fleet-Street. — Emmenez tous ses compagnons avec lui.


FALSTAFF.

Milord, milord…


LE GRAND JUGE.

— Je ne puis vous parler en ce moment ; je vous entendrai bientôt. — Emmenez-les.


PISTOLET.

Si fortuna me tormenta, la speranza me contenta.

Sortent Falstaff, Shallow, Pistolet, Bardolphe, le Page et les officiers de justice.

LE PRINCE JOHN.

— J’aime cette noble conduite du roi ; — il entend que ses anciens compagnons — soient tous convenablement pourvus ; — mais tous sont bannis jusqu’à ce que leurs mœurs — paraissent au monde plus sages et plus décentes.


LE GRAND JUGE.

C’est vrai.


LE PRINCE JOHN.

— Le roi a convoqué son parlement, milord.


LE GRAND JUGE.

— En effet.


LE PRINCE JOHN.

Je parierais qu’avant l’expiration de cette année, — nous porterons nos armes concitoyennes et notre ardeur nationale — jusqu’en France. J’ai entendu un oiseau chanter cela, — et il m’a semblé que sa musique plaisait au roi. — Allons, venez-vous ?

Tous sortent. (83)


ÉPILOGUE


DIT PAR UN DANSEUR.


D’abord, ma crainte ; puis, ma révérence ; enfin, ma harangue. Ma crainte est votre déplaisir ; ma révérence est mon hommage ; et ma harangue est pour vous demander pardon.'' Si maintenant vous vous attendez à un beau discours, je suis perdu ; car ce que j’ai à dire est de ma propre composition ; et ce que je dois dire, en vérité, sera, je le crains, tout à mon détriment. Mais au fait, et à l’aventure !… Sachez donc (comme vous le savez fort bien) que j’ai paru récemment ici, à la fin d’une pièce malencontreuse, pour implorer votre indulgence à son égard et vous en promettre une meilleure. Je comptais effectivement m’acquitter envers vous avec celle-ci. Si, comme une mauvaise spéculation, elle reste sans succès, je fais faillite, et vous, mes chers créanciers, vous voilà en perte. J’ai promis de me trouver ici, et ici même j’abandonne ma personne à votre merci. Réduisez votre créance, je vous en paie une partie, et, comme nombre de débiteurs, je vous promets des trésors infinis.

Si mon langage ne peut vous induire à me donner quittance, voulez-vous que j’use de mes jambes ?… Mais non, ce serait vous payer en monnaie bien légère que de me tirer de ma dette par une gambade. Pourtant une conscience honnête doit offrir toute satisfaction possible, et c’est ce que je veux faire. Toutes les gentilles femmes ici m’ont pardonné ; si les gentilshommes n’en font pas autant, alors les gentilshommes ne sont pas d’accord avec les gentilles femmes, ce qui ne s’est jamais vu en pareille assemblée.

Encore un mot, je vous en conjure. Si vous n’êtes pas trop écœurés de viande grasse, notre humble auteur continuera cette histoire, où doit encore figurer sir John, et vous fera rire avec la belle Catherine de France. Là, autant que je puis le savoir, Falstaff mourra d’une sueur rentrée, à moins que vous ne l’ayez immolé déjà à une cruelle méprise ; car Oldcastle est mort martyr, et celui-ci n’est point le même homme. Ma langue est fatiguée ; quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le bonsoir ; et sur ce, je plie le genou devant vous, mais c’est afin de prier pour la reine.



FIN DE HENRY IV.