100 percent.svg

Henry Labouchère et le radicalisme d’autrefois

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Henry Labouchère et le radicalisme d’autrefois
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 19 (p. 758-783).
HENRY LABOUCHÈRE
ET
LE RADICALISME D’AUTREFOIS

Il ne serait pas impossible d’écrire une histoire de la politique anglaise pendant ces trente dernières années sans y mentionner le nom d’Henry Labouchere. J’entends une certaine histoire, celle qui enregistre les faits accomplis et se fabrique avec des documens officiels, celle qui accepte les déclarations des hommes publics comme l’expression de leur pensée et leurs actes comme la conséquence de leurs principes. Labouchere, en effet, n’a été ni chef de parti, ni ministre ; il n’a attaché son nom à aucune mesure législative, à aucun mouvement parlementaire ; son rôle a été purement négatif. Mais, quand viendra l’heure de l’histoire définitive, qui voudra retrouver les masques sous les visages, connaître les vrais sentimens des hommes et les causes véritables de leurs actes, il faudra revenir à Labouchere, dont les boutades seront d’autant plus précieuses que les secrets de Polichinelle seront redevenus de véritables secrets.

Nous possédions, dans nos comédies de mœurs, il y a quarante ou cinquante ans, un personnage qui était chargé d’expliquer les caractères et de commenter l’action à mesure qu’elle marchait. C’était l’Ariste de Molière, dont la calme sagesse s’était tournée en satire à outrance. C’était, — disait-on encore, — le chœur de la tragédie antique, puisque, comme le chœur, ce personnage représentait la conscience publique. Mais comme il y a loin de la plate humilité du chœur antique, courbé sous la volonté des dieux et des rois, à la gouailleuse insolence d’un Desgenais ou à la philosophie irritée d’un Olivier de Jalin ! Labouchere a joué ce personnage dans la comédie parlementaire de l’Angleterre contemporaine. Il l’a joué en maitre, cassant les vitres d’un geste toujours élégant et souverainement aisé, avec une bonne humeur et une grâce qui obligeaient parfois ses victimes à s’égayer en sa compagnie et, pour tout dire, avec cet esprit facile et prime-sautier qui le faisait accuser d’être Français. Mais, si Labouchere a fait beaucoup rire de son vivant, mort il pourrait faire réfléchir ceux qui l’étudieront. Car l’existence de ce politicien, qui mourut désabusé de la politique, laisse dans l’esprit un curieux enseignement. Elle explique un phénomène auquel nous assistons présentement, non sans tristesse : la déconsidération croissante de ce parlementarisme que nos pères regardaient comme une panacée et qui n’est plus qu’un article d’exportation pour les pays d’Extrême-Orient.


I

Avant l’histoire, la légende. L’une est très instructive, l’autre est fort amusante, et les lecteurs de la Revue ne me sauront pas mauvais gré de lui avoir accordé quelques pages. Jusqu’à quarante ans, la vie de Labouchere n’est qu’une série de folles excentricités, de paradoxes en action, sauf dans les cas exceptionnels où agir d’après le sens commun lui paraissait le moyen le plus simple pour se mettre en contradiction avec le reste de l’humanité. Il a travaillé à sa légende, avec tous ses confrères de la presse : si bien que nous possédons jusqu’à trois versions, également drôles et également fausses, de la même anecdote. Singulier début pour un homme qui devait être, dans le journalisme et le parlement, l’apôtre convaincu de la sincérité !

Dans le livre tout récemment paru qui va me servir de guidé, et où M. Algar Thorold Labouchere nous a donné, d’une écriture très agréable et très libre, la biographie de son oncle, il commence par nous déclarer qu’il était Français. Pourquoi ? Est-ce parce qu’il portait le nom d’une propriété, possédée, vers la fin du XVIe siècle, par ses lointains ancêtres béarnais, manufacturiers protestans d’Orthez ? Ou ne serait-ce pas, plutôt, parce que, dans ses écrits comme dans ses paroles, il laissait paraître certains traits qu’il est d’usage, en Angleterre, de considérer comme nos attributs caractéristiques ? Je remarquerai, d’abord, qu’entre la branche française et la branche anglaise des Labouchere, s’interpose un siècle de Hollande, qui va de la Révocation de l’Édit de Nantes à la Révolution. Si, à travers ces migrations et ces dénationalisations successives, il subsistait quelque chose de la nature primitive, c’est le huguenot, le « réfugié » qui apparaîtrait dans Henry Labouchere. Or, il est, tout au contraire, le moins huguenot, le moins réfugié des hommes. Je reconnais qu’il est religieux à peu près comme Stendhal ou Mérimée, et que la bosse du respect chez lui est presque aussi développée que chez Paul-Louis ou chez Henri Rochefort. Mais il me serait facile de trouver à ces noms des analogues de l’autre côté de la Manche, car l’Angleterre a eu, elle aussi, ses professeurs de scepticisme et ses maîtres impertinens. Pourquoi ne pas en croire Labouchere lui-même lorsqu’il nous parle du plaisir que, tout jeune, il éprouvait à lire les lettres de Chesterfield à son fils et les écrits historiques et philosophiques de Hume ? Donc, voilà ses maîtres. Hume lui apprenait à ne pas croire et Chesterfield jetait sur cette incroyance l’élégant vernis de son siècle. Le radicalisme rapporté d’Amérique par Labouchere n’a rien à voir avec notre radicalisme. Et quant à son humour, il n’aurait pas fait les délices de deux ou trois générations, s’il n’avait pas été exclusivement britannique.

En somme, je le tiens pour Anglais, et très Anglais, Anglais d’un type qui n’est pas très rare, mais qui passe souvent inaperçu, lorsqu’il n’est pas accompagné de ce brillant esprit qui mettait en lumière et en relief tous les gestes et toutes les paroles de Labouchere.

Je serais fort embarrassé de dire quelle était, au juste, la nationalité de son grand-père, Pierre-César Labouchere, qui, fixé à Amsterdam, parlait l’anglais avec un fort accent français et le français avec un accent anglais également prononcé. En tout cas, c’était un habile homme, et la double manœuvre par laquelle, de petit employé qu’il était, il devint du même coup gendre de sir Francis Baring et associé de la grande maison Hope d’Amsterdam, ferait la fortune d’une comédie. Il fut chargé, en pleine guerre, par notre gouvernement, d’une négociation scabreuse avec le ministère anglais, où il trahit, plus ou moins consciemment, Napoléon. Après 1815, il prêta de l’argent au gouvernement de Louis XVIII et jeta ainsi les fondemens d’une grande fortune, dont il alla jouir dans son beau domaine de Broomhall en Essex. Son fils aîné, Henry, fut un whig aussi convaincu que s’il avait eu derrière lui une longue succession de seigneurs terriens et, après avoir passé par tous les degrés de la hiérarchie ministérielle, s’éteignit à la Chambre des Pairs sous le nom de lord Jaunton. Le fils cadet de Pierre-César, John Peter, se contenta de gagner de l’argent, beaucoup d’argent. En 1831, lui naquit un fils, qui reçut aussi le prénom de Henry. C’est celui dont j’essaie d’esquisser le portrait. En 1844, le jeune Henry fut placé à Eton où il vit le docteur Hautrey, chef de cette maison, fouetter ses aristocratiques élèves avec toute la dignité que comporte une fonction aussi importante et aussi auguste. Henry Labouchere fut également soumis à la pratique encore plus humiliante du fagging, qui inocule au gentleman anglais, comme à une future housemaid, les habitudes dégradantes du mensonge et du vol domestique. De là il passa à Cambridge, mais il quitta l’Université sans avoir pu prendre son degré, grâce à une accusation de tricherie dans l’examen qui fait peu d’honneur à l’intelligence et à l’esprit de justice de ses accusateurs !

A vingt et un ans, il entreprit d’écrire son journal où il se morigène avec l’aplomb et la sévérité d’un vieux philosophe. Voici, en substance, comment il se juge et se condamne : « J’avais décidé d’être le premier écrivain et le premier orateur de mon temps. Mais, quand je voulus prendre la plume, je m’aperçus que j’étais d’une ignorance crasse en toutes choses, et je restai court lorsque j’ouvris la bouche dans la Debating Society. Alors je résolus d’étonner le monde par l’énormité de mes pertes au jeu. Ayant reconnu la vanité de cette tentative, je me mis à la recherche de la sagesse. »

Il la chercha d’abord dans une taverne de Covent Garden, située dans une espèce de cave où des fils de famille se rencontraient avec des écrivains et des artistes bohèmes, et où se glissaient de nombreux escrocs. Un ancien garçon de café irlandais, nommé Paddy Green, qui présidait à cette réunion composite, disait de lui, avec une sympathie profonde et avec cet accent de l’ile-sœur, qui donne tant de saveur aux effusions des fils d’Erin : « Poor Lobouchere : Poor Lobouchere !  » Ce qui nous donne à penser qu’après tout il y avait un naïf dans cet impertinent et dans ce révolté !

Sa famille l’envoya faire un voyage sur le Continent en compagnie d’un mentor qui dut être, pendant plusieurs années, l’homme le plus malheureux du monde. Nous suivons l’étrange couple à Wiesbaden, puis à Paris, puis en Amérique ; ils se brouillent, se séparent, se rapprochent pour se brouiller de nouveau. C’est à Mexico qu’éclate la rupture définitive. Le pauvre mentor imagine, pour mettre son jeune compagnon à la raison, de lui couper les vivres ; sans s’émouvoir, Henry Labouchere répond à cette menace par un ultimatum et donne un mois à son mentor pour renoncer à son absurde système. Au bout d’un mois, le mentor n’étant pas plus raisonnable, le jeune chercheur de sagesse se lance, sans argent, à travers le continent américain, où il traverse les aventures les plus fantastiques. Pendant six mois il accompagne dans ses pérégrinations une tribu d’Indiens chippeways. Puis il s’attache à un cirque ambulant dont la principale écuyère lui a inspiré une passion violente. Il fait partie de la troupe et, en cette qualité, reçoit à la porte le paiement des billets en argent ou en nature.] Il prend une part active à certaines représentations auxquelles il fournit un numéro plus ou moins intéressant. Vingt ans après, il montrera à ses amis, encadrée sous verre et clouée au mur, une affiche qu’il a conservée et qui annonce les sauts à pieds joints de M. Labouchere. Je ne sais ce que pensa le public yankee de ses talens comme sauteur, mais le plus mémorable de ces sauts est celui qui le fit passer brusquement de cette humble position à celle d’attaché à la légation britannique de Washington. Évidemment, sa famille était intervenue pour opérer le sauvetage du jeune vagabond. A Washington, il étonna son chef et s’étonna lui-même par son assiduité au travail. « Vous vous trompez étrangement, lui dit M. Crampton avec bonhomie, si vous vous imaginez qu’on fait son chemin dans la diplomatie en travaillant. Il vaudrait infiniment mieux pour vous être le cousin au seizième degré du concierge du Foreign Office. » Henry Labouchere se le tint pour dit.

Il eut de plaisantes aventures à cette époque, mais il en eut tant que je suis embarrassé de choisir, surtout quand je songe aux innombrables histoires qui vont suivre. Quand on parle de Labouchere, il faut beaucoup omettre, beaucoup sacrifier ; sinon, cet article aurait les mêmes dimensions que le gros volume placé sous mes yeux. Suivons-le cependant à Boston où son chef l’a envoyé pour surveiller les agissemens de certain patriote irlandais nommé Meagher, qui était attendu dans ce port. En arrivant à Boston, la première chose que fait le jeune diplomate est de perdre dans une maison de jeu tout l’argent qu’il a en poche. Il écrit à Washington, mais deux jours devront s’écouler avant qu’il reçoive de nouveaux subsides. Il couchera dans la campagne et fera son tub matinal dans la mer. Mais il faut manger. Le soir du second jour, mourant de faim, il entre dans un restaurant et se commande un bon diner, sans avoir la moindre idée de la façon dont il acquittera la carte. Heureusement, le hasard l’a conduit dans un restaurant tenu et fréquenté par des Irlandais. Un garçon s’approche respectueusement de lui : « Pardon, monsieur ! Ne seriez-vous pas l’illustre patriote Meagher que nous attendons ? » — « Chut ! » répond Labouchere avec solennité, en mettant un doigt sur sa bouche. Alors on s’empresse autour de lui ; on lui apporte les mets les plus délicats, les vins les plus choisis. Se sentant maître de la situation, il réclame sa note avec aplomb. « Jamais, s’écrie le patron, je ne recevrai l’argent de l’illustre Meagher ; ce sera assez pour moi, si j’ai l’honneur de lui serrer la main. » — « Je consentis à lui faire cet honneur, ajoute Labouchere en terminant ce récit ; je crois même que je voulus bien serrer la main de tous les garçons de l’établissement. »

De Washington, on l’envoya à Munich, puis à Stockholm, puis à Francfort, et à Saint-Pétersbourg. Il avait une pauvre opinion des Allemands et, dans ses souvenirs, il a caricaturé impitoyablement les mœurs patriarcales de la bourgeoisie allemande. Un seul Allemand lui parut aimable : c’était le comte de Bismarck, dont il resta l’ami jusqu’au bout, et ce trait suffirait à me prouver qu’il ne lui restait pas grand’chose de son origine béarnaise, car s’il avait eu deux gouttes de sang français dans les veines, ces deux gouttes se seraient mises à bouillonner au contact de notre grand ennemi.

A Stockholm, il eut un duel avec certain diplomate autrichien qui avait osé dire que les Anglais avaient perdu le sentiment de l’honneur. Il a raconté, en se rendant aussi ridicule que possible, ce duel qui, pourtant, l’avait couvert de gloire et lui avait valu une véritable popularité dans le monde anglais. A Saint-Pétersbourg, il jugea les Russes très défavorablement. « Ce sont des singes, écrivit-il plus tard ; un Russe qui copie les Français a l’air d’un maître de danse ; il a l’air d’un groom, lorsqu’il copie les Anglais. » Ainsi il allait à travers le monde, aiguisant sa verve, apprenant beaucoup de choses sans en avoir l’air, jouant gros jeu, tantôt en gain, tantôt en perte, souriant à la déveine comme à la chance. Je suppose que les jolies femmes tenaient une certaine place dans cette vie errante ; son biographe, bien que retenu par les bienséances anglaises qui, sous ce rapport, sont impitoyables et ne permettent jamais à un peintre d’achever un portrait, laisse entrevoir beaucoup d’aventures savoureuses dont s’amuseront nos petits-fils. Ce qui frappe surtout dans cette étonnante carrière diplomatique, c’est le sans-gêne avec lequel il suit son inspiration partout où elle le conduit. Un jour, se trouvant à Venise, il voit, à la porte de l’hôtel, un de ses compatriotes qui va partir et s’apprête déjà à monter en voiture. « Où allez-vous ? » lui demande-t-il. — « En Terre-Sainte. » — « Attendez-moi un instant : je vais avec vous. » Il remonte dans sa chambre, bourre à la hâte sa valise et le voilà en route pour Jérusalem, sans connaître le nom ni la profession de son compagnon. Il apprend que c’est un clergyman en l’entendant prêcher dans l’église du Saint-Sépulcre. Un autre jour, il est dans un café, à Gênes, et reconnaît dans son voisin de table Alexandre Dumas qui mène avec lui une très jolie fille, déguisée en Circassienne. Est-ce le grand homme qui attire Labouchere ou la jolie fille ? Quoi qu’il en soit, il aborde l’étrange couple et se fait bien venir ; si bien que Dumas, facile à prendre comme une ville ouverte, emmène le jeune Anglais dans sa promenade. On va visiter une villa célèbre dans les environs, mais on la trouve fermée au public : les maîtres sont là. Cependant l’illustre nom de Dumas force la consigne. On se trouve en présence d’une famille qui contient plusieurs jeunes filles. La situation avait un côté scabreux. Dumas s’en tira en présentant, d’un geste vague, Labouchere et la Circassienne comme « ses enfans. » Tout en visitant les curiosités de la villa, il surveillait, avec quelque inquiétude, les mouvemens de l’Anglais, resté en arrière avec la demoiselle. « Que diable faites-vous avec la petite ? » finit-il par lui dire, impatienié. Labouchere de répondre, innocemment : « J’embrassais ma sœur I » *>

Il était moins prompt à entendre l’appel qui venait des chefs auxquels il était censé obéir. Lord Russell l’ayant envoyé dans une minuscule république américaine, Labouchere se garda de quitter l’Europe et, en réponse aux objurgations du Foreign Office, informa son gouvernement qu’il n’avait pas encore réussi à découvrir où était située la république en question. Alors on le nomma secrétaire à Buenos-Ayres. Il répliqua qu’il était prêt à accepter cette « faveur » de Sa Majesté si on lui permettait de remplir ses fonctions de secrétaire à Buenos-Ayres sans s’éloigner de Baden et de Hombourg. On avait ri de sa première impertinence, on se fâcha de la seconde et on l’informa que le gouvernement de la Reine n’avait plus besoin de ses services. Telle fut la fin de la carrière diplomatique d’Henry Labouchere.

Ceci se passait en 1864. L’année suivante, l’ex-diplomate entrait au parlement comme représentant de Windsor. Ici se termine la période légendaire. A partir de ce moment, il vit au grand jour de la publicité et, sur ce qu’il dit comme sur ce qu’il fait, nous n’avons plus à nous en rapporter aux contes inventés par ses ennemis ou par lui-même.


II

L’élection de Windsor fut cassée comme entachée de corruption. Il serait aujourd’hui difficile autant qu’oiseux d’essayer, après tant d’années, de se faire une opinion sur les causes de cette invalidation. Elle donna à Labouchere l’occasion de déployer pour la première fois sa bonne humeur et son aplomb : « On m’accuse d’avoir fait cadeau d’une robe à une jolie femme, et cela pour acheter le vote de son mari. Mais, messieurs, lorsque j’offre un présent à une dame, le mari est la dernière personne qui en soit informée. » Pendant les six mois que la Commission d’enquête avait mis à préparer son rapport, Labouchere s’était montré un membre utile et actif de la Chambre des Communes ; il avait pris plusieurs fois la parole, notamment sur les questions scolaires et sur les questions de droit international. D’ailleurs, à peine sorti du parlement par une porte, il y rentrait par une autre. A bas Labouchere, bourgeois de Windsor ! Vive Labouchere, chevalier du comté de Middlesexî.

Entre temps, il devenait directeur de théâtre. Était-ce une spéculation ou une fantaisie ? Dans le second cas, il eut lieu d’être satisfait, car cette époque de sa vie est riche en souvenirs agréables. La spéculation, au contraire, fut malencontreuse, et l’on a quelque peine, à s’expliquer pourquoi, car Labouchere avait réuni autour de lui, comme auteurs, les écrivains dramatiques les plus populaires, et, comme acteurs, il avait pressenti, avant l’heure de leur gloire, le talent de Toole, de Charles Wyndham et de Henry Irving. Le vieux Ryder lui prêtait sa belle voix creuse et profonde qui rappelait, aux spectateurs venus de France, Maubant et Beauvallet. Sa jeune première était Henrietta Hodgson que je me souviens d’avoir vue, peu d’années après, dans le rôle touchant de la jeune fille aveugle des Derniers jours de Pompéi, le mélodrame, alors fameux, de lord Lytton. N’ayant pu en faire une grande tragédienne, Labouchere en fit sa femme.

Le représentant de Middlesex fut plus heureux dans une autre spéculation. Il acheta une part dans la propriété du Daily News qui, fondé depuis plus de vingt ans, n’avait pas encore réussi à se créer un public. Par les articles qu’il y écrivit, il contribua à relever le journal de la langueur où il végétait. Mais ce fut surtout au moment de la guerre franco-allemande que ses lettres, datées de Paris (septembre 1870-février 1871), firent la fortune du Daily News. Elles ont été réimprimées sous le titre de Journal d’un assiégé (Journal of a besieged résident) et elles n’ont pas été moins bien accueillies, chaque fois qu’elles ont reparu devant le public. M. Algar Thorold pense que le Journal d’un assiégé restera le meilleur titre de Labouchere à un nom durable en littérature. Je ne puis partager cette opinion. Ces pages, si pittoresques, laissent une impression fausse dans l’esprit du lecteur et elles montrent trop clairement la limite où s’arrêtait ce brillant esprit. Le siège de Paris, en 1870, — j’en appelle à ceux qui l’ont vu et qui sont encore nombreux ! — fut un drame shakspearien ; il eut ses clowns et ses héros. Les clowns, il est vrai, occupaient le devant de la scène, mais les héros étaient visibles pour qui voulait les voir. Labouchere ne sut apercevoir que le point faible des hommes et le côté ridicule des choses. Les larmes qu’elles contiennent lui échappaient absolument et, les eût-il aperçues, les moyens d’expression lui auraient manqué pour les traduire et il se serait ri au nez s’il s’était vu dans un miroir, essayant de pleurer sur une catastrophe. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que Labouchere, comme beaucoup de ses compatriotes, ne connaissait de la France que la vie nocturne, les petits théâtres et les restaurans du boulevard. Les tendances antinapoléoniennes, qui prévalaient dans les bureaux du Daily News, n’étaient, au fond, que des tendances antifrançaises. Pendant que M. Archibald Forbes, l’autre correspondant du journal, datait de Versailles des chroniques pénétrées d’une dévote admiration pour l’Allemagne, Labouchere raillait sans pitié les pauvres Parisiens dont il partagea les privations, mais non les émotions.

Un peuple de voluptueux et de bureaucrates se réveillant en plein cataclysme et essayant de se déguiser en soldats ; des bourgeois mourant de peur aux premiers sons du bombardement, qui s’enferment dans leurs caves et capitonnent leurs fenêtres avec des matelas : voilà ce qu’a vu du siège le spirituel journaliste, que son esprit a, cette fois, bien mal servi. On cherchera dans ses pages la douloureuse tragédie qui devrait y être ; on y trouvera, avec d’ingénieuses dissertations sur la valeur gastronomique de l’âne et du rat, le siège de Paris traité à peu près comme un livret d’opérette, d’après les procédés alors en vogue, sur la musique du canon prussien.

Quelques années après, Labouchere revendait sa part de propriété du Daily News avec 1 200 000 francs de bénéfice. Il put, sans difficulté, réaliser le rêve de tout journaliste, qui est de se mettre dans ses meubles, de créer un journal à son image et à sa ressemblance.

Truth fut Labouchere lui-même, changé en une feuille hebdomadaire de seize pages. M. Algar Thorold, le biographe d’Henry Labouchere, a donné place dans son livre à un chapitre où M. R. A. Bennett a raconté, avec un brio digne de Labouchere lui-même, la naissance et les premières années de ce journal.

Truth marque une date dans l’histoire de la presse anglaise aussi bien que dans la vie de son fondateur. Jusqu’en 1870, le journal anglais ne se déride jamais ou, s’il se déride, c’est pour tomber, avec le Punch et les autres feuilles du même genre, dans la charge à outrance. Dans ces journaux comiques, l’écrivain n’était que l’humble commentateur de l’artiste. Vanity fair et le World inaugurèrent en Angleterre un nouveau genre, semblable, en beaucoup de points, à celui qui avait fait, chez nous, la fortune du Figaro hebdomadaire. Avec ses Celebrities at home, Yates, le fondateur du World, mit résolument le pied dans le domaine des personnalités, où le public anglais, très avide, quoiqu’il s’en défende, des indiscrétions biographiques, ne demandait qu’à le suivre. Le succès, cependant, se faisait encore attendre, lorsque Labouchere donna au nouveau journal une série d’articles financiers d’une fantaisie étourdissante qui valurent à leur auteur un procès retentissant. Dès lors, la prospérité du World ne laissa plus rien à désirer à son heureux directeur. C’est à ce moment que l’idée vint à Labouchere de fonder, à son tour, un journal ; non pas, assurément, qu’il fût jaloux des profits réalisés, grâce à lui, par son ami Yates, — car il avait le tempérament du vrai joueur qui joue pour jouer, et non pour gagner ; mais il voulait avoir ses coudées franches.

Son intention avait été, d’abord, d’appeler son journal The Liar (le Menteur). Ses amis déconseillèrent ce titre qu’ils jugeaient trop franc et un tant soit peu cynique. On lui proposa Truth (la Vérité) et il accepta ce second titre comme l’équivalent du premier. Truth fut donc fondé avec un modeste capital auquel il n’a jamais été touché, car le journal couvrit ses frais, et au-delà, dès le début. Le premier numéro parut dans la première semaine de 1877. Labouchere ne s’occupa point un seul instant de remplir ses devoirs de directeur et d’administrateur, il délégua ces fonctions à un alter ego, nommé Horace Voules ; mais il rédigeait, rédigeait avec une ardeur infatigable, avec une sorte de fureur. C’est cette copie, incessamment prodiguée, et sur tous les sujets, qui fit le succès immédiat, le succès énorme de Truth. Critique dramatique et chroniqueur financier, Labouchere semait le journal d’entrefilets mordans, à la façon des Guêpes d’Alphonse Karr, qui laissaient presque toujours leur homme sur le carreau, que ce fût un snob, un hypocrite ou un flibustier, car il faisait la guerre à tous les shams, c’est-à-dire à tous les mensonges en parole et en acte, aux personnes et aux choses qui feignent d’être ce qu’elles ne sont pas.

Non seulement il différait profondément de certains directeurs qui usent de leur autorité pour rogner et défigurer la pensée de leurs collaborateurs et corrigent un article littéraire comme un régent corrige une version, mais il se soumettait lui-même, avec une simplicité d’écolier, avec une candeur et une bonhomie étonnantes, à la censure d’un sous-ordre. « Voilà, disait Voules, un passage qui nous mènera en justice et qui nous vaudra de gros dommages-intérêts ! » Docilement, Labouchere raturait le passage dangereux. Un jour, il passa la plume si négligemment sur les lignes indiquées qu’au lieu de les effacer, il les souligna ; de sorte qu’elles parurent dans le journal en italiques : ce qui aggravait singulièrement l’insulte. De là scandale et procès. Mais la bonne foi et la bonne humeur de Labouchere désarmaient ses adversaires, et il arriva souvent qu’il se fit des amis de ses victimes, dès qu’elles entraient en contact personnel avec lui, quelquefois même sur le banc du prétoire, où elles étaient venues plaider contre lui.

De même que sa fortune le rendait indifférent au gain, son caractère l’élevait au-dessus des petites vanités de l’homme de lettres. M. Bennett, qui l’a si bien connu, nous assure qu’il n’écrivait ni pour se relire, ni pour être lu, mais simplement pour le plaisir d’écrire. Cette joie suprême de tenir une plume dans ses mains et de s’en servir, nul écrivain, même parmi les plus grands, ne l’a mieux savourée que lui. L’impression, la publicité, le succès n’y ajoutaient rien, et il lui est arrivé de griffonner nombre de pages qu’il oubliait d’envoyer à l’imprimerie. Dans son privilège de propriétaire de journal, ce qu’il voyait de vraiment précieux, c’était la facilité d’écrire comme il lui plaisait. Un jour, il remplissait sa chronique financière du récit de ses aventures avec les brigands mexicains. Un autre jour, son article hebdomadaire de critique dramatique contenait, en trois colonnes, le souvenir de son voyage en Terre-Sainte. Quel directeur n’eût fait la grimace à de telles incartades ? Mais le public s’en amusait autant que l’auteur lui-même.

Comme écrivain, Labouchere n’avait aucune prétention à la virtuosité et ne demandait aux mots que de traduire exactement sa pensée, sans l’exagérer ni l’amoindrir. De temps en temps, le grain de sel de l’humour, une comparaison bouffonne et, dans tout ce qu’il écrivait, cette rapidité heureuse, ce mouvement continu qui, avec la précision et la clarté de l’expression, est la qualité souveraine de l’écrivain. Il n’était point artiste, il ne savait point « finir. » Lorsqu’il relisait son article en épreuve, ce n’était jamais pour polir sa phrase, mais pour y glisser des argumens ou des traits qui surgissaient dans son esprit. Cette phrase, qui ne languissait jamais dans les faux attendrissemens, ne s’enflait jamais de faux lyrisme, n’était jamais froide, ni banale, et elle était l’image fidèle de cette intelligence toujours en éveil et en branle. Il me semble impossible qu’on oublie dans les collections poudreuses de Truth ces articles qui, après avoir été de l’actualité, pourraient bien devenir de la littérature. J’ai relu quelques-unes de ces jolies pages : c’est à peine si, depuis trente-cinq ans qu’elles sont écrites, l’encre en a pâli légèrement. Elles ont survécu, comme il arrive, à ceux dont elles se moquent… Mais je suis mauvais juge, étant presque le contemporain de, Labouchere. A la jeune génération de se prononcer là-dessus.


III

Labouchere, ai-je dit, représentait le comté de Middlesex dans le parlement de 1865 à 1868. Une âpre polémique qu’il eut alors, non avec ses adversaires politiques, mais avec son collègue libéral, lord Enfield, l’empêcha d’être réélu, et douze années s’écoulèrent avant qu’il sollicitât de nouveau les suffrages des électeurs. Cette fois, il se présentait dans la circonscription démocratique de Northampton, en compagnie de Bradlaugh, dont le nom était tout un programme. Tous deux furent élus. Nommés ensemble par les mêmes électeurs comme professant les mêmes principes, ces deux hommes présentaient entre eux le plus étonnant des contrastes. On aurait pu dire qu’il y avait entre l’un et l’autre toute la largeur de la nature humaine ! Bradlaugh, un studieux, un solitaire, un athée au tempérament puritain, pour qui l’irréligion était une religion ; Labouchere, un mondain, spirituel et léger, homme de plaisir et homme d’action, indifférent a tout, sauf aux résultats immédiats ou prochains, qui écartait de sa pensée toute considération du monde invisible comme ennuyeuse autant que stérile. Ce contraste se manifesta au moment même où ils mettaient ensemble le pied à Westminster. Labouchere prêt à serment sur la Bible sans donner à cette formalité un moment d’attention ; Bradlaugh décida que sa conscience ne lui permettait pas d’avoir rien à faire avec un vieux livre juif, rempli de grossièretés et d’erreurs. S’appuyant sur une loi de 1866 qui avait réglé la question du témoignage devant les cours de justice, il réclama le droit d’« affirmer » ou de « déclarer » sa fidélité à la Constitution. Alors commença une lutte mémorable où tout le monde se couvrit de ridicule et qui n’a pas peu contribué à la déconsidération du parlement. Le bon sens et la justice finirent par triompher, mais pourquoi n’avoir pas commencé par-là ? Labouchere soutint son collègue avec une persévérance et une énergie qui ne se démentirent pas un seul instant. Cependant je regrette de dire qu’il passe pour avoir soufflé à Bradlaugh un des épisodes les plus grotesques de cette longue et misérable comédie. On sait que Bradlaugh, après avoir refusé le serment, se déclara prêt à jurer et que le parlement, alors, refusa d’accepter son serment. Certain jour, à l’ouverture de la séance, Bradlaugh se glissa dans la salle, courut jusqu’à la table qui est placée aux pieds du speaker et, tirant une bible de sa poche, prétendit s’assermenter lui-même. Cette plaisanterie en action ne pouvait être et ne fut pas une solution.

En peu de temps, Labouchere ou, comme on l’appelait familièrement, Labey devint un des orateurs les plus écoutés du parlement. Mais à peine ai-je écrit ce mot d’orateur que je dois l’effacer pour ne pas donner une idée fausse de sa parole publique. Il ne visait pas à l’éloquence ; on pourrait plutôt dire qu’il la fuyait. Ses discours ne valaient pas ses articles, précisément parce qu’ils leur ressemblaient trop. Lord Randolph Churchill, — à la fois son adversaire et son ami, — comparait chacun de ses discours à une série de « paragraphs, » c’est-à-dire, pour parler notre propre argot, à une succession de filets ou d’échos qui aboutissaient à un trait final, salué par un éclat de rire du parlement. Cet éclat de rire venait à propos pour masquer les bâtons rompus et pour dissimuler la discontinuité oratoire qui reparaissait à la lecture. Ce qui manque aux improvisations de Labouchere, c’est ce large souffle qui passe de phrase en phrase chez les véritables maîtres de la parole.

Quelles étaient les opinions politiques d’Henry Labouchere ? Rien de plus facile que de répondre à cette question, car cet homme si léger était inviolablement fidèle à ses principes ; il n’a jamais voulu les voiler ou les atténuer et les poussait jusqu’à leurs dernières conséquences avec une impitoyable logique.

Donc, il était radical dans le sens où l’on entendait ce mot il y a quarante ans, c’est-à-dire libéral à l’extrême, libéral irréductible et quand même, sans acception de personnes ou de circonstances. Peut-être devrais-je aller tout de suite jusqu’à dire qu’il était républicain. Il ne voyait aucune raison bien sérieuse qui justifiât le maintien de l’établissement monarchique en Angleterre, mais il remarquait tous les sacrifices pécuniaires que cet établissement coûte au pays et il ne se lassait pas de les dénoncer lorsque l’occasion s’en présentait, qu’il fût question d’attribuer une pension à quelque prince ou de voter les frais d’un appareil de chauffage pour un de ces vieux palais en ruines où aucune personne royale ne pouvait habiter. Il était d’avis que la Chambre des Lords devait disparaître comme pouvoir politique et comme institution judiciaire ; mais, réduits à leur valeur sociale, les titres héréditaires lui semblaient un non-sens[1], car, demandait-il, « pourquoi ajouter des inégalités artificielles à tant d’inégalités naturelles qu’il est impossible de supprimer ? » Il voulait un parlement triennal, sinon annuel, afin que la Chambre des Communes, élue par le suffrage universel, fût toujours l’expression exacte de l’état actuel de l’opinion. Suppression de l’Eglise d’Etat dont les revenus, « sauf les donations des vingt dernières années, seraient transférés au budget de l’éducation primaire ; réduction des armemens sur terre et sur mer ; règlement des difficultés internationales par l’arbitrage : tels étaient les principaux articles de ce programme que Labouchere proposait ingénument comme remède à tous les maux, comme solution à tous les problèmes que soulevait la politique du jour. Et cela sans la moindre précaution opportuniste, sans se demander s’il n’affaiblissait pas le grand parti auquel il était censé appartenir. Lorsque Labouchere, calme, souriant, avec une innocence enfantine, criblait d’épigrammes les membres du Cabinet, il est probable que M. Gladstone eût préféré le voir siéger de l’autre côté de la Chambre et que les whigs purs, comme lord Hartington, l’auraient envoyé plus loin encore. Quant à lui, il respectait le grand old man, autant qu’il pouvait respecter quelqu’un, c’est-à-dire fort peu. Il reprochait à Gladstone ces généralités ambiguës, cette vague phraséologie à l’aide de laquelle il se dérobait aux déclarations précises et aux engagemens directs. Ce qui lui déplaisait surtout, c’était ce caractère semi-sacerdotal dont Gladstone se revêtait chaque jour davantage : « Je n’en veux pas, à M. Gladstone, disait-il, lorsqu’il se vante d’avoir des atouts cachés dans sa manche, mais je lui en veux lorsqu’il essaie de nous faire croire que c’est le bon Dieu qui les y a mis. »

Il croyait prochaine la retraite du vieil homme d’Etat et se flattait de le voir bientôt remplacé par M. Chamberlain, ce qui, — avec l’appui du vote irlandais, — aurait assuré aux radicaux la prépondérance dans cette coalition hétérogène qui formait et qui forme encore aujourd’hui le parti libéral.

En attendant, il critiquait librement la politique gladstonienne en ce qui concernait les relations extérieures. Les vacillations et les incohérences de cette politique en Egypte donnaient beau jeu aux épigrammes de Labouchere. Après avoir lié son existence ministérielle au maintien du principe de non-intervention, Gladstone fit la guerre sur les bords du Nil. Et pourquoi ? Pour protéger une administration corrompue et sauvegarder les dividendes de quelques actionnaires. Puis quand le Mahdi devint menaçant, et quand vint l’heure de livrer le combat de la civilisation contre la barbarie, il remit au fourreau l’épée de l’Angleterre, laissa Gordon s’acheminer seul vers Khartoum, sans un soldat. Dans le premier cas, Labouchere était en opposition avec son chef, tandis que, dans le second, il partageait toutes ses illusions. Mais il était, dans l’un comme dans l’autre, pleinement d’accord avec lui-même. Au lendemain de Tel-el-Kebir, il réclamait le départ du Khédive, le retrait des troupes anglaises et la remise de l’Egypte à un parlement égyptien. Lorsqu’on l’accusait d’être, insensible à l’honneur national, il répondait que l’honneur de l’Angleterre consistait, non à annexer des territoires, mais à répandre autour d’elle les bienfaits de la liberté et de la paix. Dans le parlement et dans la presse, il fut à peu près le seul et, plus tard, le dernier à défendre Arabi-Pacha. Comme il croyait au patriotisme et à la sincérité d’Arabi, il croyait aux bonnes intentions du Mahdi ; il entra en communication avec un personnage qui était, ou se disait le représentant du prophète musulman à Londres. Il était d’avis qu’on lui envoyât une commission diplomatique pour fixer à l’amiable la frontière entre le Soudan et l’Egypte et déterminer une « zone d’influence. » On l’écouta en souriant, — on l’écoutait toujours ! — mais on se garda de le croire et, au lieu d’une commission diplomatique, on envoya à Khartoum Kitchener et 50 000 hommes.

Dans la question irlandaise, son rôle fut beaucoup plus actif, sinon plus efficace. Dès son entrée au parlement, il se montra sympathique aux revendications irlandaises. Deux considérations, extérieures au problème du Home Rule, l’inclinaient dans cette direction. D’abord, l’autonomie irlandaise était un pas vers ce régime fédératif qu’il avait pris en goût et en admiration pendant son séjour aux États-Unis. Et puis, comme je l’ai déjà indiqué, il comptait sur les voix des députés irlandais pour introniser Chamberlain à la place de Gladstone. Dans ce cas, le radicalisme fût devenu le centre du parti libéral, et ce n’était pas payer trop cher un tel résultat que de l’acheter par le sacrifice d’une unité plus apparente que réelle. Lorsque Gladstone, renonçant à la politique de coercition, se rapprocha de Parnell et de ses amis et fit paraître l’intention de concéder un parlement distinct à l’Irlande, Labouchere le suivit avec empressement dans cette voie et fut fort étonné de Voir Chamberlain, hier pleinement d’accord avec lui, se refroidir et s’écarter, à mesure que le but désiré se rapprochait. Quant à lui, son intimité de chaque jour, pendant plusieurs années, avec des hommes comme Parnell, Tim Healy, Justin Mc Carthy, T. P. O’Connor et le reste de la petite phalange nationaliste, avait agi sur son esprit de telle façon qu’il regardait maintenant leur cause comme sienne.

Quand vint le moment critique, c’est-à-dire à l’approche de la seconde lecture du Home Rule Bill présenté par Gladstone en 1886, Labouchere se multiplia, comme nous pouvons en juger dans la biographie aujourd’hui offerte au public, où nous le suivons, de jour en jour et, pour ainsi dire, d’heure en heure, pendant cette période de suprême anxiété dont le dénouement fit perdre vingt ans de pouvoir au parti libéral. Courant de l’un à l’autre, écrivant jusqu’à trois lettres par jour au même correspondant, essayant de confesser Parnell pour éclairer Gladstone et de confesser Gladstone pour avertir Parnell, la mémoire et les poches bourrées d’amendemens, de propositions et de contre-propositions qu’il soumettait à ses amis et remportait avec leurs objections, Labouchere, on peut le dire, fit des efforts désespérés pour maintenir l’union dans l’armée composite qui suivait Gladstone. De lord Hartington et de ses partisans les whigs, il s’inquiétait peu ; il était même tenté de se réjouir en les voyant se préparer au départ, car il les détestait, politiquement parlant, plus encore qu’il ne détestait les tories. Mais les radicaux ! Mais Chamberlain, le chef qu’il se flattait de donner à tout le parti et qu’il vénérait comme un maître ! Il ne pouvait comprendre l’éloignement graduel de cet ami si cher de qui dépendait, en somme, le sort du bill, par conséquent celui de l’Irlande et celui du parti libéral. Aujourd’hui encore, savons-nous tout ce qu’il faudrait savoir pour bien apprécier l’attitude et la conduite du grand homme de Birmingham ? Plus les lettres et les billets de Labouchere se font pressans, éplorés (si un tel mot peut convenir aux petites phrases moqueuses du député de Northampton), plus les réponses de Chamberlain se font vagues et glaciales et, finalement, on y sent percer une sorte d’impatience hautaine d’être tant pressé.

Il avait choisi comme terrain de résistance la question de savoir si l’Irlande, après avoir obtenu un parlement autonome, continuerait à envoyer des représentans à Westminster. Sur ce point, il était intraitable, mais il semblait prêt à accepter le Home Rule, si la représentation irlandaise était maintenue dans le grand parlement impérial. J’imagine que M. Chamberlain posait cette condition à Gladstone parce qu’il la croyait inacceptable : en quoi il se trompait sur l’élasticité de cet esprit vaste et singulier où toutes les idées pouvaient flotter et changer de forme successivement. Gladstone devait accepter plus tard, d’une manière positive, le principe de la représentation irlandaise à Westminster, avec des correctifs et des complications étonnantes ; pour le moment, il se borna à donner des assurances équivoques, dont M. Chamberlain, décidé à la rupture, ne se contenta pas. Son opposition et celle de ses amis détermina l’échec du Home Rule Bill et la chute du Cabinet ; M. Chamberlain tourna le dos à son ancien parti et ne regarda plus jamais en arrière. Ce fut la grande désillusion de la vie politique de Labouchere, qui fit une cible de son ancienne idole. Ces deux hommes, qui s’étaient aimés, furent désormais d’implacables ennemis, et nous les retrouverons tout à l’heure en face l’un de l’autre, l’un sarcastique et provocant, comme toujours, l’autre opposant a de spirituels outrages son froid et dédaigneux ressentiment.

Labouchere ne se relâcha pas un instant dans son zèle à servir la cause de l’Irlande. Cette cause, en effet, avait plus que jamais besoin d’être défendue. J’ai loué ici même, — et je ne le regrette point, — la double politique de M. Balfour qui consistait, d’une part, à intimider les agitateurs révolutionnaires et, de l’autre, à racheter la terre irlandaise pour la rendre aux indigènes. C’était la politique d’un bon gouvernement qui montre un visage sévère aux ennemis de l’ordre et un visage bienveillant aux citoyens paisibles et laborieux. Mais pourquoi soutenir cette politique par la calomnie et l’outrage contre des hommes qui ne méritaient pas d’être confondus avec les Fenians et qui avaient horreur de leurs méthodes ? On sait que le Times, à la suite et à l’appui de virulens articles intitulés : Parnellism and Crime, publia des lettres attribuées au leader irlandais, mais qui étaient, en réalité, des faux, dont l’auteur était un certain Pigott. Après de longues hésitations, Parnell se décida à poursuivre en justice ses calomniateurs. Personne ne lui fut plus utile dans cette circonstance que Labouchere ; personne ne se donna plus de peine pour arriver à confondre le faussaire. Il eut plusieurs entrevues avec cet homme, et, chose bien caractéristique ! il parvint à lui inspirer une sorte de confiance qui serait inexplicable, s’il s’agissait d’un autre que Labouchere. Se faire le protecteur et, jusqu’à un certain point, l’ami de celui qu’il poursuit sans relâche, est un de ces tours de force que le député de Northampton accomplit sans difficulté et, pour ainsi dire, par un don de nature, à force de bonhomie, de finesse et de sincérité. Si bien que, quand Pigott, traqué, acculé, pourchassé de refuge en refuge, de mensonge en mensonge, ne put tenir plus longtemps, c’est dans les mains de Labouchere qu’il voulut déposer sa confession. Celui-ci l’arrêta au premier mot et ne voulut pas entendre une syllabe de plus avant d’avoir un témoin. Il envoya chercher son confrère, George Augustus Sala, dont le bureau était voisin de sa maison et qui arriva en quelques instans. Sala, qui était, lui aussi, un homme d’esprit et un journaliste de grand talent, a raconté cette scène dans un chapitre de ses mémoires qui demeure une page inoubliable de l’histoire anecdotique du XIXe siècle anglais. Devant ces deux auditeurs, le malheureux déchargea sa conscience avec le calme effrayant du désespéré qui n’a plus rien à ménager : on eût dit qu’il racontait l’histoire d’un autre, tant il était précis, prodigue de détails, tant sa voix était indifférente et incolore. Après quoi, il signa, et les deux témoins signèrent à leur tour. Le lendemain, il partait pour le Continent, laissant derrière lui le papier accusateur. Quelques jours après, le monde apprenait qu’il s’était brûlé la cervelle dans un hôtel de Madrid, au moment où il allait être arrêté et extradé comme parjure.

Or, à quoi trouvons-nous Labouchere occupé dans les semaines qui suivirent ? A jouir de son triomphe ? Non, mais à chercher avec l’archevêque de Dublin les moyens d’assurer l’existence et l’éducation des enfans de Pigott. Et nous commençons à comprendre que cet homme dont la raillerie était si redoutée, qui, à ce moment même, faisait dans son journal une guerre vengeresse aux fraudes financières et aux spéculations véreuses qui déshonoraient et ruinaient le marché anglais, que ce Labouchere qui ne permettait jamais à une émotion vraie et, moins encore, à une émotion feinte de faire trembler sa voix, était, au fond, un des hommes les meilleurs et les plus humains de son temps.


IV

Lorsque Gladstone rentra au pouvoir pour la quatrième fois en 1892, tout le monde s’attendait à voir Labouchere prendre, dans le nouveau Cabinet libéral, la place qui lui appartenait. Il n’en fut rien, cependant. « Si l’on m’avait assuré, disait Labouchere, que mon poids retarderait la marche du navire, je me serais jeté moi-même par-dessus bord… D’autant plus que je sais nager. Mais il est dur d’être traité comme une espèce de lépreux politique, avec qui on ne saurait avoir de contact. » Pourquoi cette exclusion ? On se le demandait tout bas. Labouchere, fidèle à ses habitudes de franchise à outrance, répondit tout haut : « La Reine ne veut pas de moi pour ministre ! » Plus d’une fois, dans la Chambre des Communes, lorsqu’il s’agissait de voter une dotation pour les princes, Labouchere avait fait remarquer que la souveraine, ayant à peu près renoncé, depuis la mort du Prince-Consort, à remplir les fonctions de la royauté, avait dû réaliser, sur sa grosse liste civile, des économies suffisantes pour lui permettre d’assurer une existence confortable à ses enfans et à ses petits-enfans. Cette sorte de phrase avait porté, pensait-il, ombrage à Sa Majesté qui, en conséquence, refusait de lui donner sa main à baiser, comme font les ministres qui entrent en charge. D’après M. Thorold, son neveu et son biographe, Labouchere aurait découvert plus tard que la cause de cet ostracisme était dans des articles publiés par son journal. Quoi qu’il en soit, Gladstone prit aussitôt la plume et adressa au député de Northampton une lettre où il revendiquait toute la responsabilité de ses choix ministériels. Il ajoutait que, sous le double rapport de la capacité et de l’honorabilité, Labouchere ne laissait rien à désirer comme ministre possible. Alors, pourquoi l’exclure ? C’est ce qu’on se demanda, après comme avant la lettre du vieil homme d’État. Tout naturellement, Labouchere n’insista point et se contenta de féliciter ironiquement Gladstone du geste chevaleresque par lequel il couvrait sa souveraine. Il y a, dans toute cette affaire, une question personnelle et une question constitutionnelle qui s’embrouillent étrangement l’une dans l’autre. En attendant qu’elles soient éclaircies, il est permis de supposer que, si Gladstone eut à se priver du concours de Labouchere dans le Cabinet, il n’en fut pas extrêmement fâché. Ces deux hommes ne se sont jamais bien compris et ne pouvaient se comprendre. Gladstone voyait les dangers de l’humour en politique mieux qu’il n’appréciait les services que l’humour peut rendre à un ministre. Quant à lui, il en était totalement dépourvu. Je l’ai suivi dans plusieurs campagnes électorales et je suis obligé de constater que, quand il essayait d’user de la plaisanterie contre ses adversaires, ce n’est pas eux qui semblaient à plaindre. Comment eût-il aimé un homme qui employait cette arme en toute circonstance et dans toutes les questions ? Pouvait-il ignorer, d’ailleurs, que Labouchere n’avait pas de plus cher désir que de le voir abdiquer ?

Lorsque se produisit l’inqualifiable agression de Jameson contre la république du Transvaal, Labouchere fit partie de la commission mixte chargée d’examiner l’affaire et de faire la part des responsabilités. On sait que les travaux de cette commission aboutirent à un blâme assez vague contre les autorités anglaises du gouvernement sud-africain. Parmi les quinze membres de la commission, Labouchere constitua à lui seul une minorité qui réclamait la punition exemplaire de tous les complices petits ou grands, et il ne lui eût pas déplu d’y comprendre son ami d’autrefois, M. Chamberlain. Mais on lui refusa la communication de certains documens et, particulièrement, d’une lettre dont on a beaucoup parlé, mais que personne n’a lue, et qui avait été écrite, dit-on, quelques jours avant l’attentat, par le ministre des Colonies à un membre important de la Chartered Company dont Jameson était l’agent. Labouchere consigna son opinion dans un rapport annexé au rapport officiel. Il va sans dire qu’il n’y fut donné aucune suite.

Cet incident, néanmoins, avait laissé une profonde rancœur chez ceux que Labouchere avait si librement attaqués. Lorsque éclata la guerre du Transvaal, ils crurent trouver une excellente occasion de se venger en dénonçant Labouchere comme l’ami des ennemis de son pays. On saisit à Pretoria des lettres de sa main, où il donnait des conseils au président Krüger par l’intermédiaire de M. Montagu White, représentant du Transvaal à Londres. M. Chamberlain communiqua ces lettres à Labouchere en les accompagnant d’une note dont la brièveté administrative se complique d’une sorte de hauteur menaçante, comme s’il avait mis la main sur un cas de haute trahison. Il ajoutait qu’il attendait les explications du député de Northampton et qu’il les prendrait en considération, mais donnait à entendre qu’il serait peut-être forcé de publier ces lettres compromettantes. M. Chamberlain connaissait trop Labouchere pour s’être flatté de l’intimider : il ne l’embarrassa pas un moment. Prenant les devans sur la vague menace ministérielle, Labouchere publia les lettres tout au long dans son journal. Elles précédaient de plusieurs semaines l’ouverture des hostilités et ne prouvaient qu’une chose : c’est que le directeur de Truth avait fait tous ses efforts, jusqu’à la dernière minute, pour amener une solution pacifique du différend soulevé entre le gouvernement du Cap et celui de la République transvaalienne. Labouchere adressait en même temps à M. Chamberlain une lettre ouverte où il copiait complaisamment les formules peu gracieuses dont s’était servi le ministre des Colonies. Il attendait ses explications auxquelles il était, disait-il, disposé à donner une sérieuse attention. Partisan de la publicité à outrance, il l’engageait à faire comme lui et à publier toute sa correspondance, y compris la lettre légendaire à M. Hawkesley dont la communication lui avait été refusée à lui, Labouchere, lorsqu’il siégeait dans la commission parlementaire chargée d’examiner les origines du Jameson Raid. M. Chamberlain ne répondit pas, cela va sans dire, à cette invitation.

Dans cette circonstance, l’opinion publique était trop violemment surexcitée pour que les rieurs fussent du côté de Labouchere, et il fut, pendant quelque temps, l’homme le plus impopulaire d’un parti qui avait perdu, momentanément, toute sa popularité. Mais, quand la guerre fut finie et que le parti unioniste, sous l’inspiration de M. Chamberlain, eut introduit en tête de son programme la réforme douanière, les choses changèrent de face, et une nouvelle vague, en sens contraire, porta les libéraux au pouvoir. Northampton, à travers cette crise, était resté fidèle à son célèbre représentant et ne l’aurait certainement pas abandonné lorsqu’il s’agit de marcher au scrutin en janvier 1906. A Gladstone et à sir William Harcourt avait succédé Campbell Bannerman, lié de vieille date avec Labouchere. Allions-nous voir enfin le directeur de Truth investi d’un portefeuille ministériel ou ambassadeur d’Angleterre à Washington, seule fonction qu’il eût sérieusement ambitionnée ? Labouchere s’avisa qu’il avait soixante-quatorze ans et s’arrêta au seuil de la Terre promise.

Son âge, qu’il portait, il faut le dire, avec une légèreté et une vaillance extraordinaires, n’était pas la seule raison qui le faisait songer à la retraite. Tout entouré qu’il fût de visages amis et sourians, il commençait à éprouver cet étrange sentiment des vieillards qui ne se sont point transformés, alors que tout s’est transformé autour d’eux. Le radicalisme qui triomphait en 1906 n’était pas son radicalisme de 1880. Disons mieux : il en était la négation. Les radicaux de 1880 croyaient aux bienfaits illimités de la liberté ; les radicaux de 1906 à une centralisation également illimitée, à l’intervention de l’État en toutes choses ; par-là, ils préparaient l’avènement de la tyrannie collectiviste. Or, Labouchere ne voulait à aucun prix du socialisme. Un certain nombre de ses électeurs l’avaient interrogé à ce sujet et il était venu aussitôt vers eux, prêt à discuter, à écouter leurs raisons et à donner les siennes, sous cette forme pratique et familière dont il était coutumier. Il fut un peu étonné de trouver que ses adversaires avaient amené ce jour-là (l’expression est de lui) « leur plus gros canon pour le battre en brèche, » dans la personne du fameux Hyndman. Ce fut un étrange duel, où les deux champions employèrent l’un contre l’autre des armes différentes. M. Hyndman usa de toutes les ressources de cette rhétorique amère et sombre qui éveille les passions dans l’âme du peuple ; Labouchere causa avec ses électeurs comme un vieil ami. Il leur parla le langage des affaires, en l’assaisonnant de sa malice ordinaire ; il leur démontra, chiffres en main, combien l’assistance du capital leur était nécessaire pour vivre et pour travailler.) Sans capital, pas de matière première, pas de salaires assurés.) Ce discours mérite de rester comme une des réfutations les plus simples et les plus vigoureuses qui aient jamais été faites des doctrines socialistes devant un auditoire populaire.


V

Ce n’était pas seulement le radicalisme qui avait changé de physionomie et de principes, mais le parlement tout entier dont l’esprit s’était renouvelé et qui n’obéissait plus à la même impulsion. Le vieil idéal de Gladstone était mort, aussi bien que celui de Disraeli. Une race nouvelle de politiciens était entrée à Westminster et y faisait loi. Au large programme des grands partis d’autrefois s’était substituée la politique cumulative des groupes dont chacun, poursuivant un but égoïste, vendait son concours au groupe voisin pour obtenir le sien. Jamais on n’avait tant parlé de l’Empire et jamais on n’avait pensé ou agi moins impérialement. En attendant qu’une grande personnalité d’homme d’Etat ou d’orateur s’élevât au-dessus de la médiocrité générale, la masse du public se désintéressait de ces débats où le talent de parole ne masquait plus la pauvreté des idées, la mesquinerie des intérêts, le manque de courage ou le manque d’idéal. Indifférente et incrédule, elle ne lisait plus dans ses journaux que les pronostics du champ de courses, la chronique du cricket et du golf. La démocratie montrait plus clairement tous les jours qu’elle est, par nature, antiparlementaire, sinon césarienne.

Labouchere devait se dire qu’il avait contribué à cette déconsidération du parlement en dénonçant, à coups d’épigrammes, les défaillances, les contradictions, les hypocrisies, les trahisons et les bassesses qu’il était le premier à apercevoir, le dernier à absoudre. Malgré tout, le parlementarisme avait été sa religion et, comme tous ceux qui ont perdu leur foi, il souffrait, à certains jours, de ne plus croire.

Lorsqu’on annonça sa retraite, il y eut un cri de surprise et presque un cri de douleur : « Le parlement sans Labey[2], ce ne serait plus le parlement ! » Parmi les articles innombrables qui saluèrent son départ d’un hommage et d’un regret, le plus ému et le plus émouvant fut l’adieu de T. P. O’Connor, qui avait été, pendant vingt-cinq ans, son collègue au parlement et qui restera, lui aussi, un des journalistes les plus indépendans et les plus originaux de la fin du XIXe siècle. M. O’ Connor faisait de Labouchere ce bel éloge, peut-être un peu excessif : « Il y a dans sa vie plus de bien et moins de mal que dans celle de tel grand homme d’Etat dont il a été le contemporain. » Campbell Bannerman, comme compensation de ses désappointemens ministériels, fit donner à Labouchere le titre de Conseiller Privé : ce qui ne l’astreignait à aucune occupation et lui permettait de faire précéder son nom de ces syllabes enviées, the Right Honourable.

Donc, le Très-Honorable Labouchere alla s’installer dans une villa de San Miniato qui avait été la demeure de Michel-Ange. Mais il attachait peu d’importance à ce souvenir, n’ayant point la fibre esthétique, et il est à remarquer que, dans ce volume de cinq cents pages qui nous livre sa pensée sur tous les sujets, il n’y a pas une sensation d’art, pas une esquisse de paysage aperçu en route. Il cherchait peu la peinture et fuyait la musique, surtout cette musique banale et obstinée qui poursuit le malheureux voyageur d’hôtel en hôtel et s’impose à qui n’en veut point. L’été, il se transportait à Cadenabbia pour éviter la grande chaleur. Il vivait heureux ainsi, — aussi heureux qu’il pouvait l’être loin des clubs et du parlement, — entre une femme aimée et une fille qu’il adorait et qu’il maria au marquis de Rudini, fils du célèbre ministre italien. Mistress Labouchere lui fut enlevée presque subitement en 1910, mais la marquise de Rudini veilla sur lui jusqu’au dernier jour. Il s’éteignit à quatre-vingts ans le 15 janvier 1912, presque sans maladie apparente, n’ayant passé que quatre jours au lit. Il avait gardé sa présence d’esprit, sa bonne humeur et son scepticisme irréductible, comme le prouve le mot qui tomba de ses lèvres la veille de sa mort. On rallumait, sur sa table de nuit, une lampe à alcool qui s’était éteinte. « Des flammes ! dit-il. Déjà ? C’est trop tôt ! » Ce mot risque de lui faire perdre des sympathies qui étaient sur le point d’aller à lui ; mais il était nécessaire pour faire comprendre la persistance obstinée de sa mentalité primitive qui, en soixante-cinq ans de vie intellectuelle, n’avait pas évolué un instant.

En effet, c’était un raisonneur, à la façon de nos penseurs du XVIIIe siècle qui ont préparé la Révolution française. Il poussait son raisonnement jusqu’au dernier terme et la conclusion à laquelle il était arrivé s’enregistrait dans son esprit avec la mention ne varietur. C’est, peut-être, ce qui explique pourquoi, malgré des dons admirables et la plus riche expérience, il n’a été, en politique, qu’une sorte de raté. Car la politique est le domaine du provisoire et de l’à peu près ; rien ne s’y fait d’un coup, ni pour toujours.

Mais s’il n’a pu être un grand acteur sur le théâtre du monde, il reste le spectateur par excellence, le critique au jour le jour de la comédie humaine. La littérature lui ménage une revanche et, comme à d’autres morts, une seconde existence dont il ne saura rien et dont nous jouirons pour lui. On relira ses articles, écrits dans une langue toujours précise et transparente, qui jettent une vive et claire lueur sur les figures et sur les événemens de son époque.

Et que dire de ses lettres ? Ce qu’on nous en a fait lire nous donne grande envie de connaître le reste. Soit qu’il nous montre les meneurs du parlement en déshabillé, soit qu’il nous raconte les mésaventures comiques d’un voyage où il se laisse entraîner à la suite d’une petite fille et d’un petit chien, sa phrase ne languit jamais et le trait décisif arrive toujours sans se faire attendre. Qui sait si la correspondance de Labouchere n’est pas destinée à prendre rang parmi les plus précieuses collections épistolaires, à côté de la correspondance de Voltaire et de celle de Mérimée ?


AUGUSTIN FILON

  1. Il avait donné, sur ce point, la mesure de sa sincérité en refusant de succéder à la pairie de son oncle, lord Jaunton.
  2. En anglais, on écrit Labby, mais je modifie l’orthographe, pour laisser au mot sa vraie physionomie.